Notes de voyages/Voyage en famille

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VOYAGE EN FAMILLE[1]
AVRIL – MAI 1845



Chemin de fer de Rouen à Paris, dans un wagon découvert. — Un homme du peuple, les joues entourées d’un foulard de coton rougeâtre, en casquette, blouse de couleur, mangeant des provisions.

En 1843, au mois de novembre, dans un wagon de 2e classe, homme et femme de même mime, redingote blanchâtre, casquette de cuir, mangeant idem.

Mais il faisait froid, humide, presque pas de soleil.

C’était sur la même route. Quel abîme et que de faits entre ces deux voyages pareils, et aussi entre ces deux parallèles humains ! Paris. — J’ai respiré largement sur le boulevard, dans la rue de Rivoli surtout. Quelle en était la cause ? Sont-ce les lieux où nous avons le plus souffert que nous préférons aux autres (où ai-je lu cette pensée ?) ou bien était-ce effet d’optique sur le passé ?

Visite aux Champs-Élysées : en régie comme autrefois ; le cirque, les arbres, les voitures. J’ai savouré le luxe avec plaisir, comme un homme qui a passé la nuit au corps de garde s’étend, la nuit suivante, avec joie, sur son lit mollet et s’étonne de trouver si bonnes des choses si simples.

Quand nous pensons à quelque événement futur, nous le plaçons dans les lieux où nous le rêvons dans les conditions présentes, et quand il arrive nous sommes tout dépaysés.

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Nogent. — Troyes. — Couvent : haine de ce qui restreint, émotion de la liberté.

Bourgogne. — Terrains rouges, gras, plats ; petites collines.

Dijon. — Pas eu le temps de voir la maison de ce brave Tavannes, mais j’ai vu un reste de l’église où il a été enterré. — Au musée, la figure du conseiller de Bourgogne, pâle, maigre, froide, méchante, mais mélancolique au fond, impassible et jaunâtre ; chaperon à bords relevés, chape raide et dorée sur les épaules.

Nuits. — Clos-Vougeot à gauche. — Maison de Bossuet, salle à manger puante et humide.

Chalons — ....

Le lendemain matin, bateau à vapeur....

Arrivée à Lyon. — Pluie. — Hôtel de l’Europe : grands plafonds peints. — L’après-midi, Musée : deux Rubens, un symbolique, l’autre l’Adoration des mages. Homme de face, debout, les poings sur les hanches ; cheval qui se cabre, le manteau du mage qui s’avance. — Mosaïque antique représentant des courses de char : mouvement des chevaux. — Momies : une découverte et assez conservée pour qu’on puisse la reconnaître.

Bains. — Lyon : ville noire, pluvieuse, sale ; vie renfermée et peu extérieure, grandes maisons hautes. — A l’embranchement des deux fleuves. — Le Rhône bouillonne et court d’une façon effrénée ; c’est là le fleuve d’Annibal et de Marius, il a quelque chose d’antique et de barbare. — Il roulait de la terre et était jaune comme un torrent.

Fourvières. — Montée tournante sur un pavé de pierres pointues. — Une procession nous suivait. — Restes d’aqueduc romain. — Cabaret. — Chapelle toute remplie d’ex-voto en cire blanche représentant les différents membres guéris par la Vierge. Les ornements et les gravures enluminées respirent un paganisme dont je ne m’étais pas douté ; on sent qu’il n’a pas abandonné les races méridionales (ici il a remonté le Rhône) et qu’il sort du sol même par des émanations mystérieuses.

L’observatoire. — Descente par des escaliers. — Chic triste des maisons. — De temps à autre le bruit d’un métier de tisserand, dont la navette claquait. — En allant nous avions vu M. de Bonald marchant sur sa terrasse, tout en rouge, grand, maigre, l’allure raide et campée. Départ de Lyon à 4 heures du matin. — Petit à petit le jour vient et le soleil se lève. Dans combien de dispositions différentes ai-je vu réapparaître sa lumière ! — Le capitaine, gros homme sanguinolent, manteau d’alpaga. — Passagers : l’officier d’Afrique, son compagnon ; dominos, fumant, installés au soleil sur une petite table sur le pont. Ils ont peu observé les rives du Rhône parce qu’ils étaient gais. Ne faut-il pas avoir l’âme vide pour chercher à regarder la nature avec plaisir ? à moins qu’on ne la voie au contraire à travers un grand sentiment ? — Le père et le fils, type du jeune homme convenable : mains blanches, bonne toilette du matin, album pour prendre des croquis, pas plus ni trop liant. Il m’a trouvé peut-être un peu libre en propos. — L’orphelin, sa chanson sur les femmes avec le refrain : « Ça ne se peut pas », expression sérieuse sans tristesse. — J’ai revu le château des Adrets, que Lauvergne m’avait montré.

Rives du Rhône. — Il est enserré dans des montagnes d’un rouge noir, qui en cachent le cours ; on aimerait à les gravir. À gauche, larges plans ; au fond de l’horizon, le mont Ventoux couronné de neige. On est plein d’espoir en descendant ce fleuve rapide qui vous mène à la mer rêvée. En plein soleil, je me suis assis un moment près de la cheminée, et j’ai lu de l’Horace. Le ciel était bleu.

Arrivée à Avignon. — Cris sur le quai. — Les mâchicoulis des remparts. — Quel air doux, surtout du côté de la campagne ! — La voiture de l’hôtel. — C’est le Midi : tout le monde sur sa porte, teintes blanchâtres, des bouffées d’air chaud dans ces rues pleines de grâce. — Vieux cloître à peintures effacées. — Église ronde. — Rue remplie de moulins. — Sur la place de notre hôtel, un grand arbre au haut duquel sont placées des tables pour boire. — Nous retrouvons notre officier à la redingote blanche, qui a fait toilette et nous engage à voir un escalier en fonte. — Dîner : conversation sur les cours d’assises, Lacenaire. « Ces accusés affichent un cynisme de goût » ; on cite quelques bons mots ; j’en dis !

Le lendemain matin, seul. — Musée : les arbres se balançaient, le vent frémissait, jardin vert ; inscriptions grecques et latines de la grande pièce au rez-de-chaussée. Au bas de l’escalier, deux portiques. — C’est le Musée où j’ai le plus joui, j’étais seul, je commençais une série d’émotions qui s’annonçaient joyeuses : croquis de Karl Vernet ; marines de Joseph Vernet, le Mazeppa de Horace Vernet. Il faisait un calme exquis dans ce musée.

Boutique d’antiquités. — Poitrine du marchand de tableaux qui devait nous vendre des albums ; me rappelle le débraillé du père Du Sommerard.

Château des Papes. — La vieille femme, robe jaune, bonnet blanc, perruque noire, teint de parchemin flétri, yeux jeunes et singulièrement vifs. Ensemble frénétique et lugubre, une démarche tragique et emportée. — Elle traverse la caserne ; bruit dans les corridors et les escaliers. — La salle d’inquisition : cheminée en entonnoir, traces de feu ; trou par lequel on les jetait en hâte ; encore une odeur fétide. Sur un mur, une espèce de précipice, quatre grandes traces de sang. Tout est fort et formidable. — La bonne femme entremêlait ses récits de l’Inquisition à ceux de Jourdan Coupe-Tête ; jamais de réflexions dans ses récits abondants, rien que le fait. Il faut se rappeler la manière et le geste dont elle a dit : « ils les ont assassinés ». — Sur une voûte encore un reste de peinture ; mais plus rien, tout est blanc ; rien d’ecclésiastique, tout sent le tyran dans son rude château. C’est bien là que les prisonniers devaient vieillir et se courber la taille à la mesure des cachots. — Fraîcheur et humidité.

Église à côté, sur la place. — Ami de M. Pradier, moustaches rouges et droites, grosse cravate. — Vierge de Pradier, les mains jointes et la tête à peu près de trois quarts. — Peinture à fresque de Devéria, inachevée.

En revenant seul a l’hôtel pour commander le déjeuner, à qui demandai-je ma route ? C’était tassé et blanc ; trois ou quatre femmes sur le devant, une avec des roses ; lits au fond, quelque chose de frais et d’attirant. Il me semble qu’il y avait des fleurs bleues sur la fenêtre.

La chambre du maréchal Brune : papier jaune et blanc ; à deux lits, les pieds l’un contre l’autre ; les marques de balles sont à droite, au fond, à côté de la cheminée.

D’Avignon à Tarascon. — Pluie. — Paysage plat, oliviers ; les prairies étaient d’un vert tendre. — Pas de masses. — Le chef de Tarascon fumant son bout de cigare ; femmes travaillant dans la cuisine : la maîtresse avec une coiffure d’Arles ; la petite bonne rieuse (Mme Germain) en casaquin vert, petites moustaches sur la lèvre.

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Tarascon a l’air d’une ville dont tous les habitants sont partis en croisade. — Le château fort : je ne revois pas la grande salle où des habits séchaient et où était le portrait de ce pauvre Chaillot qui ne pouvait plus prendre son petit café, mais en revanche l’escalier et la cour, dont je ne me souvenais pas. — La fille du concierge, beauté grave et distinguée, figure de roman, surtout dans son entourage. — Les murs sont énormément hauts et semblent faits pour étouffer même l’espoir.

De Beaucaire à Nîmes. — Hussards bleus, dont l’un a une mentonnière. — Qu’est devenu le garçon de café qui parlait italien, et l’autre joli cœur, qui allait chercher des raisins dans la corbeille sur la tête d’une fille ? Nous avons pataugé dans la boue, sans réverbère, au lieu d’arriver sur l’impériale d’une diligence par une jolie matinée de soleil. — Le soir, les arènes, sans y entrer.

Le lendemain matin, par un beau soleil. — Le ciel bleu par-dessus les pierres grises. — Je retrouve mon figuier sauvage, mais desséché, sans feuilles. — Il faisait tiède. — Au milieu de l’arène, estrade la dégradant, pour une course de taureaux.

Pont-du-Gard. — Le paysage plus beau ; ceux de Salvator Rosa, noirs et gris. — En y allant, nous avons rencontré des zingaros, tous tête noire, admirablement basanés. — Le vrai bohémien : grand homme barbu, enfants à l’air maudit et marchant à pied à côté des charrettes. Comme nous les regardions avec nos lorgnons, ils ont poussé de grands cris.

La fontaine. — Le Musée d’histoire naturelle : aigle malade, perdrix d’Afrique, la chouette balançant sa tête basse. — Faux diamants de la femme qui nous le montrait.

Musée Perrot : la tête de Sapho ; la marmite sur son trépied ; ameublements du xvie siècle, ceintures, casques, aigles romaines ; le portique de la Maison Carrée encore plus aérien, plus libre et plus beau ; on se promène dessous à l’aise. Comme les corniches se détachent sur l’air bleu ! Le gothique n’a rien de cette sérénité.

À Arles, le soir. — Café de la Rotonde. — Saint-Trophime. — Promenade seul, dans les rues en pente, entre le théâtre et le cirque. Au théâtre on déblayait… — Étrange silence ; arbre qui passe au-dessus du mur ; pots de chambre que l’on vidait sur le théâtre même. Ô Plaute !… — Je fais le tour, j’entre sur le théâtre et je regarde l’ensemble. — Conversation. — Arlésienne à l’air stupide, yeux chassieux et coiffure mal peignée. — Puis je m’en retournai, écrasé par l’histoire et entendant les cris rauques de Labrac et du Soro. — Arlésiennes : les belles me semblent en plus grande quantité que la première fois.

Alyscamps. — Plaine de tombeaux, chemin de fer, chapelle avec ses cercueils vides. — La jeune fille morte le jour de ses noces : le crâne était plein de terre et une longue plante sans feuilles avait poussé dedans.

Musée. — Le Silène, sans tête, cuisse molle, ventre flasque et empli, poitrine large ; on est tenté de prendre son ventre et d’en manier les plis gras. — Tête de Cybèle sans nez. — Jolis tumulus. — Le guide : «  j’ai des dictionnaires latins, grecs…  ». — Le marché, jeune fille avec sa mère. — La messe : les enfants dans une chapelle ; femme au teint de marbre jauni, au coin d’un pilier, maigre et pâle. C’est dans une église pareille et dans une telle atmosphère que Don Juan arrive et se tient caché derrière les colonnes, à regarder les cous penchés, les profils purs inclinés sur le prie-Dieu, respirant la femme et l’encens.

Aux environs d’Arles, vieille forteresse et vieux couvent, sur un grand rocher : broussailles dans les pierres, air arabe de l’architecture. — Conduit là par un petit cheval de la Camargue, ardent et maigre.

Plaine de la Crau. — Froid, plus de soleil, triste.

Salon, fontaine avec ses herbes vertes, platanes. — Route serpentant à travers les vignes et les oliviers. — Cris, réveil à Aix.

Aix — Rien.

Arrivée à Marseille par la pluie. — Hôtel d’Orient. — Dès le soir, à l’Hôtel Riche : tout sombre, plus de lumières, ni de nacre brillant sous le gaz ; j’ai eu du mal à en trouver la place. — Pluie, temps sombre et froid, comme le dimanche soir que j’en partis… Grand vent à Notre-Dame de la Garde, montées raides et blanches… Après-midi, froid au lieu d’un soleil couchant sur les flots. — La petite rivière où nous nous étions promenés et embarrassés dans les roseaux. (On écrit ses souvenirs pour les mêler à d’autres souvenirs.)

Le Jardin botanique de Marseille est laid. Quelle différence avec ce que m’avait semblé celui de Toulon ! Sur le port, les femmes n’ont plus leurs bas couleur tabac d’Espagne, leur jupe n’est pas serrée aux hanches, elle est plus longue ; je ne vois plus le même mouvement déhanché ni la petite fleur jaune qu’elles portent à la lèvre. — Boutique d’orientalités ; je crois la même. À la Santé : le tapis turc, la sculpture de Puget, le tableau de Vernet représentant le choléra à bord de la Minerve ; dans le port, quelques barques avec leurs tentes.

Un soir j’ai descendu la rue de la Darse : café, scènes comiques de M. Alfred Deschamps, les deux quêteuses. — Elle a mis ma pièce de 40 sols dans sa poche, vite, comme si elle l’eût volée ; elle était en sueur et poitrine nue. — Le prince de Montpensier. — Dîner dans la grande salle de l’Hôtel d’Orient, seuls avec le père Cauvière. — Figure du majordome au dîner du duc de Montpensier.

Le maître de poste. — Départ de Marseille. — Cujis : je n’y vois pas les grives suspendues à la porte de l’auberge, à gauche en arrivant (saltimbanque autrefois), et en revenant à 1 heure du matin, café : « le petit te fatigue » ; arrivée à M… à 3 heures.

Les gorges d’Ollioules. — Troupiers allant en Afrique.

Toulon. — Maison de Lauvergne : je l’y revois déjeunant, comme je l’avais quitté dînant ; son fils seulement a grandi et les meubles sont usés.

Partout, jusqu’à Toulon , j’ai été obsédé, surtout quand j’y repense, par les souvenirs de mon premier voyage[2] ; la distance qui les sépare s’efface, ils se posent toujours en parallèle et se mettent au même niveau, si bien que déjà ils me semblent presque à même éloignement. Au bout d’un certain temps, les ombres et les lumières se mêlent, tout prend même teinte, comme dans les vieux tableaux : les jours tristes se colorent des jours gais, les jours heureux s’alanguissent un peu de la mélancolie des autres. Voilà pourquoi on aime à revenir sur son passé. Il est triste et charmant cependant, c’est comme les airs qui font mal à entendre et qu’on est poussé à écouter toujours et le plus longtemps possible.

La place au Foin a ses mêmes arbres verts et son même bruit d’eau ; le quai, la mer, les rues, tout est de même. Quelle différence avec le cœur ! les arbres ne conservent point la trace des orages qui ont courbé leurs branches, ni les sables légers que le vent fait mouvoir celle des pas qui s’y sont imprimés ; il n’en est pas de même de l’âme et de la figure des hommes : tout y marque. Éternel travail de mosaïque ! les petites pierres s’incrustent par-dessus les grandes, le noir sur le blanc, le bleu à côté du rouge, les privations et les excès, les colères, les découragements et les enthousiasmes, bei mibi ! bei mibi !

Visite d’hôpital au bagne ; idem pour l’ensemble.

Celui qui se croit le Messie. — Le savant, en lunettes bleues, sa camisole arrangée en robe de chambre, lisant son petit bouquin ; condamné pour viol. — Arabes : moins beaux qu’à ma première visite.

Nous y sommes revenus l’après-midi. Il y a une indécence bien bête à venir voir des forçats. Les honnêtes femmes y viennent et les regardent avec leurs lorgnons pour voir si ce sont des hommes. — Mine du bourgeois se promenant là en gants blancs ! — Leurs lits de planche : c’est là-dessus qu’on rugit et qu’on se m… ! Ô poète, viens la nuit et entre dans leurs rêves, tu feras ensuite l’histoire de l’humanité ! Que ne donnerait-on pas pour savoir toutes leurs histoires ! — Figure du banqueroutier frauduleux, gras, frais, regard hardi. — Le vendeur, corse, d’objets de coco ; le matin, un autre jeune homme nous en avait proposé, avec un salut exquis, plein de perfidie comme un sourire. — Le brave gendarme qui nous menait était plein de l’amour de la vertu. — Le type du forçat a disparu : en lui ôtant son cynisme (voitures cellulaires, régime philanthropique) on lui a ôté sa poésie et peut-être toute sa consolation. — Une voiture cellulaire arrivait ; quels étaient ceux qui étaient dedans ? Leurs vieux camarades les attendaient. — On se sent en rage contre la race bête des procureurs du roi, contre leur aplomb profond, contre les messieurs qui envoient là tous ces hommes pour le crime d’avoir agi en vertu de leur position et de leur nature. On serait tenté de briser leurs chaînes et de les relâcher sur le monde. — « Mais, Monsieur, où en serions-nous si tout le monde pensait comme vous ? où en seraient mes propriétés, mes biens ? Il faut des lois pour contenir la société : il faut punir les misérables et les empêcher de se livrer à leurs mauvais penchants. Vous-même, Monsieur, qui déclamez contre la société, vous êtes bien aise d’être protégé par elle… » En raisonnant ainsi ils arrivèrent à Bordeaux.

Saint-Mandrier. — L’économe, le prévôt. — Jardin, citerne avec son écho. — Promenade dans la rade. — La mer était bien bleue, le vent gonflait la voile, et l’eau murmurait aux flancs du canot, l’eau de la même mer avec le même bruit qui murmurait à la proue de la galère de Cléopâtre ou de Néron. L’immobilité de la Méditerranée semble la rendre éternelle et toujours jeune. Si Homère revenait, il reverrait le soleil aussi chaud sur ses golfes aussi doux. L’Océan est plus dans notre nature ; il a la différence du romantique au classique : plus large, mais moins beau peut-être.

Lamalgue. — Habitation de poète, les roses dans le jardin, le petit singe. — Je ne sais jamais si c’est moi qui regarde le singe ou si c’est le singe qui me regarde. Les singes sont nos aïeux. J’ai rêvé, il y a environ trois semaines, que j’étais dans une grande forêt toute remplie de singes ; ma mère se promenait avec moi. Plus nous avancions, plus il en venait : il y en avait dans les branches, qui riaient et sautaient ; il en venait beaucoup dans notre chemin, et de plus en plus grands, de plus en plus nombreux. Ils me regardaient tous, j’ai fini par avoir peur. Ils nous entouraient comme dans un cercle ; un a voulu me caresser et m’a pris la main, je lui ai tiré un coup de fusil à l’épaule et je l’ai fait saigner ; il a poussé des hurlements affreux. Ma mère m’a dit alors : « Pourquoi le blesses-tu, ton ami ? qu’est-ce qu’il t’a fait ? ne vois-tu pas qu’il t’aime ? comme il te ressemble ! » Et le singe me regardait. Cela m’a déchiré l’âme et je me suis réveillé… me sentant de la même nature que les animaux et fraternisant avec eux d’une communion toute panthéistique et tendre.

En revenant de Lamalgue, théâtre, loge du général.

Le lendemain, départ, route nouvelle.

Hyères. — Jardin plein d’orangers. — Ascension difficile au haut. — Terrasse de l’hôtel d’où l’on découvre la mer. Combien de pauvres poitrinaires l’ont regardée de cette place avec leurs yeux qui s’éteignaient !

Fréjus. — Vide, vide, blanc. — L’hôtelier : «  fille ! fille  ». Je suis sorti seul le soir. Un clair de lune d’une paix grave éclairait les rues abandonnées. — Chœur d’hommes chantant je ne sais pourquoi et répondant à d’autres voix dans l’intérieur d’une maison. — Un monsieur s’est avancé vers moi, me prenant pour un autre, en me parlant en provençal. — Quel calme ! Oh ! la nuit ! Je la humais comme un parfum. La nuit, l’âme ouvre ses ailes et plane en paix. J’aime la nuit, tout mon être s’y dilate comme un violon tendu dont on relâche les chevilles. Il a fallu rentrer, sans en avoir fini avec cette sensation, ne l’ayant qu’effleurée, sans l’avoir ruminée. — La porte Dorée donne sur la campagne. — Petites briques rouges, couleur de bronze et de cuivre. — Sables abandonnés et couverts de joncs. — De l’autre côté de la ville, quelques arcades interrompues d’un grand cirque ; herbe verte dessous ; l’humidité de la rosée sur l’herbe. — Mme Jourdan. — Ce que c’est que la vie en province dans ces pays-là.

L’Estérel. — Grands arbres au relais. — Boule du gaillard au nez rouge, moustache, dans sa chaise de poste enfermé avec sa femme et ses enfants pâles. — Sa femme de chambre. — Qu’est-ce que la femme de chambre doit penser de l’infirmité de Monsieur. — Quel gaillard avec ses moustaches grises et sa toque, la main sur sa canne, et regardant à travers la vitre de la portière. — Sur la gauche, les Adrets : c’est là d’où Robert Macaire a pris son vol vers la postérité.

Descendue des montagnes, la route suit la mer ; les oliviers deviennent énormes, on voit les premiers cactus en pleine terre.

Cannes. — Port de mer exquis, en demi-lune allongée ; voilure triangulaire, le grand mât, simple, mis de côté.

Antibes. — Hôtel de la Poste : M. Camatte et sa puissante épouse à moustaches. — Le port : fortifié ; la mer était un peu houleuse ; grand brick de Granville à l’ancre ; petite barque qui rentrait en sautant sur les flots. La Méditerranée n’est belle que calme, la sérénité lui va. — Dîner dans une grande salle au premier, où il y avait des commis voyageurs. — L’homme à la perruche malade, que je lui vis porter le lendemain sur le garde-crotte de la carriole qui le conduisait à Nice, petit, noir, barbe mal taillée, redingote marron sale, calotte noire grasse. — Pendant le dîner la perruche était sur le chambranle de la cheminée et piaulait. — Quel singulier amour !

Frontière de France au Var. — Un grand pont. Quelle différence avec la frontière espagnole de la Bidassoa, si chaude, si espagnole déjà ! Pendant le retard pour nos passeports, j’ai lu du Vincens, dans la voiture cuisante de soleil sous ses cuirs, restée dételée sur la grande route. — Petit bois ; j’ai enfin été m’y asseoir a l’ombre. — Déjeuner : on commence à parler italien ; la dame niçarde, avec sa capeline doublée de rose, menton allongé, gueule, figure laide et aimable, nous plaignait beaucoup.

Nice. — L’Hôtel des Étrangers. — M. Ferdinand, joli homme, jolie chevelure, belle tenue ; il doit avoir devant sa maîtresse un extérieur convenable et décent, et lui dire seulement dans ses moments de bienveillance égrillarde : «  Petite gamine ! » — Sur la grande place nous avons regardé les troupes manœuvrer. Il y a loin de là à une armée française (tout en France n’est guère beau que par l’ensemble ; son génie est l’unité ; chez elle, c’est la réunion qui fait la force, l’équilibre qui fait la grâce). — Grand rocher au milieu de la ville : forçats faisant sauter la mine. — Prêtres, moines. — La mer pure et douce. — Pauvre Germain[3] ! je n’ai pas même su la maison où il mourut. S’il eût vécu, si je l’avais retrouvé là, comme nous nous serions promenés et comme nous aurions causé ! mais non, non, rien, rien ; toujours et de tout c’est ainsi. — Grand jardin en terrasses superposées : grande vue de terrain et de montagne à gauche ; la ville au pied des montagnes ; le golfe, la mer en face ; Antibes à droite. — Mauvais goût des jardins. — Peintures prétentieuses et nombreuses. — Projet de voyage à Naples. Quelle rage ! quelle peur !

Promenade en calèche dans la vallée de la rivière de Nice, sur le côté droit du torrent ; revenus sur le côté gauche. — Notre loueur de maisons de campagne, figure maigre, nez rouge et gros, museau allongé, bas blancs, souliers lacés, redingote grasse, chapeau idem sur le derrière de la tête. — Canu le jeune, figure d’ancienne comédie, de parasite et de ruffian qui reçoit des piles ; il doit acheter des petites filles et les vendre aux riches ; toujours de votre avis, à la fois l’air gai, officieux, familier et bas sans bassesse plate, parce que c’est l’humilité de nature, quoique le calcul s’y prête et y ajoute.

Le jardin de l’hôtel : treille de roses devant ma fenêtre. — Giuseppi : veste de velours rouge, pantalon idem vert, chapeau blanc ; grand homme doux et fort.

La Corniche. — À 2 heures de Nice. Après avoir monté sur le côté gauche du torrent, on tourne à gauche et elle commence. Mer bleue, énorme, longue, tranquille. À gauche, les rochers droits à pic, arides. Route tragique ! mais si calme malgré sa terreur ; à chaque tournant de montagne elle change, et c’est toujours la même.

Menton. — L’Italie commence, on le sent dans l’air. Petites rues à hautes maisons blanches, étroites ; à peine si la voiture y peut passer. Avant d’arriver et en sortant, la grande route est plantée de lauriers-roses, cactus et palmiers. — Essaim de mendiants. — Enfants. — Promenade que j’ai faite au bord de la mer, sur le grand chemin. — Oliviers et montagnes à gauche.

Cimetière : figure pâle du fossoyeur, homme maigre sous son bonnet de laine grise. Quel admirable cimetière, en vue de cette mer éternellement jeune ! Pas une croix ! pas un tombeau ! l’herbe est haute et verte ; à peine s’il y a ces ondulations légères qui font ressembler les champs des morts à des champs de blés fauchés. Qu’y germe-t-il, en effet ? l’âme y fermente-t-elle pour repousser dans un autre séjour en nouveaux parfums, tandis que sa vielle enveloppe se pourrit ? Il nous a montré le côté des hommes et le côté des femmes ; il nous a nommé les tombes les plus fraîches, en se vantant de tout le mal qu’il a eu et de tout l’ouvrage qu’il a fait depuis plus de 30 ans qu’il ensevelit les gens du pays. — Sérieux de sa profession, sans pédantisme, comme une une chose naturelle et pourtant digne de remarque. Ô Shakespeare ! — Sa grande fille, qui nous avait demandé l’aumône dans la rue nous accompagnait, l’air d’une gueuse. — Le cimetière est tout ravagé et sens dessus dessous. Comme il finissait par devenir trop étroit, il a été obligé de déterrer les anciens, de creuser une espèce de fosse et de les y jeter pour faire de la place aux nouveaux. Il m’a ouvert la porte de ce local, et j’ai vu un monceau d’os entassés les uns sur les autres, à une hauteur d’environ 12 à 15 pieds sur une soixantaine au moins de large. Le sans-façon avec lequel ils avaient été jetés là avait quelque chose de pittoresque et d’amer qui plaisait fort ; c’était une de ces ironies ingénues que l’on payerait cher pour l’avoir inventée.

En revenant à l’hôtel, descente par des rues escarpées. À sa fenêtre regardait une enfant de 15 ans, figure ovale, teint rouge et olivâtre tout à la fois, chevelure noire crépue, un peu soulevée des tempes, retenue par un cordon ; bouche mince et fine garnie de perles dans le sourire ; expression grave de colère ; ensemble d’intelligence, de volupté, de férocité et de douceur : c’est la seule jeune fille que j’aie trouvée belle ; elle était penchée sur le rebord de sa fenêtre, nu-bras dans sa grosse chemise de toile un peu jaunâtre, et nous regardait passer ; toute sa tête avait l’air en sueur. Le reste de la Corniche a le même caractère attiédi, peut-être parce qu’on y est accoutumé. Sur le chemin, deux teintes : les rochers blancs, presque à pic, et la mer toute bleue qui brille au soleil. De temps à autre on passe un torrent à gué, puis on remonte au flanc de la montagne dont on suit toutes les courbes. La route est comme une couleuvre qui serpenterait le long de cette muraille de 60 lieues, tantôt au bas ou au milieu. Quand on passe dans les villes, des enfants vous suivent et font la roue, mendiant. Cris, joie italienne qui, comme un galon d’or, scintille à travers cette misère ; on se sent à l’aise, on respire bien ; puis la ville une fois passée, tout redevient calme. — Enfants et femmes pieds nus ; énormes fardeaux qu’elles portent sur la tête, leur démarche des hanches.

Vintimiglia. — Saint-Maurice de Oneglia, où nous avons été coucher le même jour, le second de notre départ de Nice : port en maçonnerie rustique, barques. J’ai été au bout du port le soir. Ô ! Ô ! arrachement, comme à Fréjus ! Il a fallu rentrer ! toujours la même histoire ! Vivre à Oneglia et passer ses heures à dormir sur le galet ! n’y avoir rien qu’un cigare et ne contempler que le bleu de la mer, le blanc des vagues et les spirales bleues du tabac ! Les flots écumaient sur les rochers amoncelés, limpides et cadencés ; l’idée qu’elle n’allait pas être libre, complète, me gâtait par avance la jouissance que j’avais.

Savone. — Arrêtés par une procession : des guirlandes de fleurs, suspendues sur des perches, allant d’un bout de la rue à l’autre ; chantres, musiciens, des violons, une basse portée par des hommes ; jésuites ; air établi du clergé ; tête chevrotante d’un vieux. — Grands lits à paillasses de maïs de l’Hôtel, le garçon sentant l’eau athénienne. — Le lendemain, promenade dans Savone : églises dont je ne me souviens plus, italiennes, dorées ; madones au coin des rues, enchâssées au milieu des cierges et des fleurs ; pluie qui nous a forcés à rentrer.

Voltri. — Hommes jouant à la boule qui passe dans un anneau, ou plus loin, sur le rivage, dormant au soleil. — Bateaux échoués comme au temps d’Homère ; on les tire à la mer sur des rouleaux. — Église : statue en argent de saint Charles Borromée, air idiot. Ce saint-là n’est pas fait pour être béni par les arts, s’il l’a été de ses contemporains. — Mine du vieux à barbe grise qui nous accompagnait. — Pont à angle sur le torrent, escarpé et pierreux pour le pas des cavaliers.

De Vltri à Gênes on ne quitte pas les maisons, tout annonce une grande ville. Bientôt la rade apparaît et l’on voit la belle cité assise au pied de sa montagne. Le phare de la Lanterne, comme un minaret, donne à l’ensemble quelque chose d’oriental, et l’on pense à Constantinople. — Jardin Durazzo, que la rue traverse, tout rempli de roses ; au haut d’un mur, colonnes de pierre autour desquelles elles sont enlacées. — Grande place. — Rue qui descend. — Palais. — Galeries couvertes de l’ancien port. — Nouvelle enceinte avec promenade dessus. — Le soir, même rencontre du bourgeois de Gênes, qui nous promène et nous raconte, sur la place de l’Annonciata, l’histoire d’un Lomellini et de sa femme, faits prisonniers dans l’île de Tabarka. Je ne m’en souviens plus, mais elle m’a frappé sur le moment comme beau sujet d’opéra. Il a voulu aussi nous faire l’histoire de Christophe Colomb, mais j’ai si bien montré mon envie de partir qu’il a fini. (Autre fâcheux à Milan. On est poli dans toutes ces villes, on y sent d’anciennes mœurs civilisées, qui, comme une étoffe usée, s’en vont en haillons quoique encore soyeuses.)

Le premier palais que j’ai vu a été le palais Brignole : façade rouge, escalier de marbre blanc tout droit. Les appartements ne sont pas aussi grands que dans beaucoup d’autres, mais la tenue générale, les mosaïques des parquets, et les tableaux surtout, en font peut-être le plus riche de Gênes. Il y en a un autre contigu, appartenant également aux Brignole. — Domestique à cheveux crépus. — Deux grands portraits en pied, de Van Dyck, le mari et la femme en regard l’un de l’autre ; le mari, à cheval, de face, tout en noir, tête nue, saluant ; son cheval se rengorge un peu, une levrette jappe à ses pieds ; figure grave, pâle, aristocratique, douce et triste ; la dame, debout, la tête raide dans sa collerette, chevelure crépelée, à la Médicis, robe en étoffe lourde, verte, à raies d’or qui descendent droit. Vénérables toiles de famille, respectables par ce qu’elles représentent et par la manière dont elles le représentent.

Un portrait d’homme, de l’école vénitienne, figure très pâle, barbe noire, manches en soie rouge, pourpoint noir ; intensité du regard, ardeur sous le calme. C’est du grand style et du vrai beau, on voudrait être cet homme-là pour avoir semblable tournure. Un Joueur de flûte par le Capucin : de face, joues enflées, rouges, yeux qui pissent le sang et le vin, emportement de la joie et du rire ; il s’est mis à jouer dans un moment de folle gaieté, à jouer une danse ou une chanson à boire dans laquelle, au refrain, on doit choquer les verres.

Saint Gérôme (le Guide) [à Balbi ?] : presque nu, jambes croisées, admirables pieds d’homme de 50 ans, gras, un peu engorgés, ongles crochus, les uns sur les autres ; la tête est sereine, sillonnée de rides, pensante et sue la couleur ; il lit sur ses genoux ; un lion à côté.

Une grande toile de Guerchin, représentant Jésus chassant les marchands du Temple : effet d’ensemble peu agréable ; tête inspirée du Christ ; beau dessin du dos de l’homme qu’il pousse et qui s’enfuit naïvement avec lâcheté.

Sur le haut d’une porte un Tintoret : portrait d’homme déjà vieux, maigre, usé, en pourpoint noir, assis dans son fauteuil d’une façon lassée. On voit, à ses vêtements, c’est un corps fané ; bout du nez rouge, traits flétris, spirituels, mais ennuyés, expression peu indulgente quoique sans férocité ni ruse. Il est assis d’une manière admirable comme vérité ; elle en devient insolente à force d’être vraie.

Judith et Holopherne (Titien) : Judith, coiffure presque Pompadour, met la tête d’Holopherne dans un sac que lui présente sa suivante, négresse (raccourci de bras vilain, on distingue d’abord peu la négresse) ; Holopherne est vu presque en raccourci, couché dans son lit, le tronc sanglant au premier plan. Elle vient de tuer, l’effort est passé, elle est calme, tranquille. Souvenons-nous du calme de Lorenzaccio, dans la pièce d’Alfred de Musset ; dans le tableau de Steuben, elle rêve, elle marche à son entreprise, elle est triste ; dans celui de Vernet, elle l’exécute, elle est emportée. Quelle est de ces trois situations celle que j’aurais choisie, de ces trois femmes qu’elle est la plus belle ? la plus jolie, comme joli, c’est celle de Steuben ; celle que l’on aimerait le mieux à f…, c’est celle de Vernet ; celle que l’on admire le plus, c’est celle de Véronèse : c’est peut-être la supérieure, en tout cas c’est la conception la plus hardie des trois. La manière toute bête dont elle met la tête d’Holopherne dans le sac n’est pas sortie d’un artiste vulgaire qui eût voulu faire de l’inspiré, de l’animé, du mouvementé, comme au premier abord le sujet d’un tel fait semble le demander. Belle histoire que celle de Judith, et que, dans des temps plus audacieux, moi aussi, j’avais rêvée !

Le palais des Jésuites est en face Brignole. — Grosse porte à clous de fer. — Conduits par un jésuite grisonnant, à nez pointu et à formes amènes. Les cellules enfermées de leurs élèves, n’ayant pour tous meubles qu’un Christ et un porte-manteau, m’ont dégoûté encore moins que leur habitude de se faire baiser la main par leurs élèves ; ce servilisme, établi par un maigre despotisme, a choqué un homme qui aime à la fois la liberté et le pouvoir (je me sens de l’âme pour les peuples qui rugissent de douleur et qui se soulèvent de colère comme les flots de l’Océan, mais je sens aussi qu’il est doux de faire marcher les hommes à coups de fouet et de mener l’humanité comme un bétail). — Leurs classes, drapeaux de Rome et de Carthage ; leurs divisions en B et C est une chose assez puérile : signifer, dux equitum, etc. « afin de les exercer toujours à combattre ». — Le P. Ducis, professeur de physique. — « Êtes-vous parent du poète, Monsieur ? — On dit que oui, Monsieur, mais je n’en crois rien, il a gardé tout pour lui, car ce n’est pas du tout ma partie », avec un petit rire modeste et orgueilleux qui voulait dire : « Moi, je ne rimaille pas, je m’occupe à des choses positives, et puis, d’ailleurs, le théâtre n’est-il pas maudit par l’Église ? nous haïssons l’art, nous autres ». Quelque disposé que je sois à ne pas me joindre aux criailleurs contre les jésuites, j’ai senti pendant une demi-heure qu’ils n’avaient pas tout à fait tort. Quelle différence avec l’air franc, cordial et normal de ces vieux moines qui ne lèvent jamais la tête ou bien vous regardent en face !

Le palais Spinola : le vestibule au rez-de-chaussée est peint, usé ; les peintures tombent par morceaux. La première fois que j’y ai été, il y avait établie une marchande de fleurs qui faisait ses bouquets. — Vieux domestique, petit, maigre, figure douce, un peu railleur, aimant ses maîtres, ne parlant que d’eux, des ouvrages de Mme la marquise, du lit de mort de M. le comte. — Son mot à propos du tombeau scandaleux (prétendu) tourné contre la muraille : « Monsieur est un peu jésuite ». — La grande salle au premier, voûtée, et avec ses coins en petites voûtes, à lambris noirs, plafond doré, haute cheminée, est, avec celle du palais Doria, le plus grand appartement qu’il y ait dans tous les palais de Gênes. Les fils actuels peignent ; nous avons vu de leurs œuvres à côté de celles des maîtres ; il faut avoir du front ! —  Un Silène, de Rubens : Silène, le chef couronné de pampres et de raisins, nu, gros ventre, plein de vin, s’endormant et riant tout à la fois, digérant et gueulant ; à côté de lui, une femme vigoureuse, vue de profil, vers laquelle il se tourne un peu, et un autre compagnon ; ces deux derniers cherchent à le soutenir.

Palais Balbi. — Comme ensemble de richesses et de peinture : petits Amours, de Rubens, se jouant sous des arbres ; beaux d’expression, de mouvement et de chaleur, pieds vilains, engorgés. — Frise de Dominiquin Zampieri, représentant le Combat des Centaures et des Lapitbes : figure soufflant dans un instrument, plenis buccis ; autre criant, de face, on lui voit tout le palais, les dents ; un Centaure, dans l’eau, prenant une femme pour la violer, la femme est nue et également dans l’eau jusqu’à la ceinture ; cela est d’un érotisme exellent. Toute l’œuvre est vigoureuse et mouvementée.

Andromède, de Guerchin, ressemble trop au sujet analogue de l’Arioste, traité par M. Ingres.

Un Marché, de Bassano, plein de monde, plein d’animaux et de comestibles, toujours confus, sale de couleur et singulièrement bousculé ; il y a pourtant là quelque chose. Bassano devait être un homme malheureux.

Portrait du Titien par lui-même : teint pâle, cheveux roux blond, yeux bleus, crâne fort et ardent, expression élevée, antisensuelle. Dans la figure des grands artistes tout se concentre dans l’œil, parce qu’ils ne sont peut-être que cela, que des contemplateurs, comme disait Boileau en parlant de Molière. Regard un peu oblique et fixe ; petit chapeau relevé, posé sur le sommet de la tête.

La Tentation, de Breughel : une femme couchée nue, l’Amour dans un coin (Titien ?). Pendant que je regardais la Tentation de Breughel il est venu un monsieur et une dame qui sont partis à peine entrés ; leur mine devant ces toiles était quelque chose de très profond comme bêtise. Ils accomplissaient un devoir.

Durazzo (rue Balbi). — Grand escalier, le plus beau avec celui de l’Université qui a ses deux lions descendant les marches ; jardin au milieu du carré et l’escalier. Ces arcades, au milieu desquelles il y a des arbres, font penser aux palais moresques.

Madeleine, de Titien, chevelure épanchée sur les épaules, nue, brune, sanguine, forte, pleurant, livide aux tempes, les paupières rouges, des larmes sous la peau, belle, belle et faite encore pour être aimée, embellie de sa prostitution, expiée par le repentir.

Deux tableaux de Ribera, Héraclite et Démocrite : Démocrite, le rieur, a la main posée sur le globe. Je n’ai rien vu dans le monde d’une ironie plus tragique et plus insolente ; c’est un rire de cuivre qui sort de la toile, un rire énorme, à la Gargantua, mais romantisé, plus satanique ; l’homme a l’air canaille et intelligent ; par-dessus tout cela donne la terreur du sublime. Héraclite est tout pâle, verdâtre, la bouche crispée, décharné. Inférieure à l’autre toile, qui est exagérée comme d’ordinaire. On peut (pour moi) la rapprocher de l’École espagnole.

Un tableau de Van Dyck représentant des petits enfants seuls ; un autre représentant un seul enfant habillé en satin blanc, le comble du beau pour un enfant. Cela doit faire rêver les femmes grosses. Au palais Brignole, il y en a un bien joli aussi, vu de face à côté d’un homme noir. C’était un homme intense que ce Van Dyck.

Doria Lursi, au bord de la mer. — Autrefois les galères pouvaient entrer jusque sous la double terrasse de marbre, de laquelle on descendait au rivage par un escalier en dessous. La terrasse est longue, faite pour de lentes promenades au soleil à l’ombre de la tente de soie, le bras appuyé sur le négrillon en jaquette rouge, en regardant l’horizon d’où s’avancent des navires qui reviennent du Levant… — Jardin de mauvais goût, malgré ses roses, coupé, taillé. — Belle salle au premier. — Charles IX et Napoléon ont couché dans ce palais.

Effet de la chaise à porteur en entrant. Elle était jolie, cette chaise à porteur, noire, bordée d’or, tapissée de velours rouge, et forme fin du xviie siècle ; les porteurs allaient vite comme ceux de Mascarille !

Palais Palaviccini : superbe comme ornement, comme ameublement, comme chic, comme ensemble. Je ne me souviens plus des tableaux.

Mais ce qu’il y a de plus écrasant, à Gênes, ce qui fait rêver le luxe par-dessus tout, c’est la grande salle du palais Cera. Tout or et glaces, jusqu’à ce qui est derrière les petits sophas entre les colonnes ; plafond en voûte, quatre grandes colonnes dorées, dôme se fondant avec le plan du plafond ; grand lustre et six autres lustres en cristal : en tout, il me semble, au moins huit lustres. L’église Saint-Laurent : toute blanche et noire ; trois portails byzantins. C’est une église italienne où l’on aime à entrer parce qu’on est bien à l’ombre de ses marbres. Le mot d’Heine : « Le catholicisme est une religion d’été » est juste, mais c’est plus encore : c’est l’âme qui s’y sent en été. Comme on aimerait là, le soir à l’angélus, vers la fête-Dieu, quand l’autel est jonché de bouquets ! Dans une chapelle à gauche, statues d’Adam et d’Ève ; celle d’Ève, surtout, avec sa peau d’animal sur la taille, le jour tombant du haut dessinait des ombres qui l’animaient ; teintes neigeuses et animées.

Enterrement sur la place de la Cathédrale. La maison n’était pas tendue. Grand appareil, c’était un homme riche. Les moines, ou les frères de la confrérie destinée aux enterrements, étaient vêtus de longues robes noires avec un caphardum sur le visage, et portaient des cierges d’une main, de l’autre un gros bouquet de fleurs comme pour aller au bal. Suivaient des chanoines en robes rouges, gras, luisants de santé, d’aplomb, de bien-être et marchant comme des conseillers de cour royale. Il y aurait, sur cet usage des fleurs à l’enterrement, trop de choses à dire pour ne rien dire. Est-ce du paganisme ? est-ce pour atténuer l’effet lugubre, ou pour l’augmenter ? Il est plus large et plus juste, je crois, de ne pas conclure.

J’ai vu aussi un autre enterrement, c’était à l’Annonciata ; j’ai suivi le convoi qui entrait dans l’église. Le mort était porté sur les épaules de ses anciens frères ; le moine, en robe grise, était tout couché dans son cercueil, qui n’avait pas de couvercle ; il avait le visage découvert, ses mains jointes tenaient un crucifix. On chantait fort et cela résonnait sous la voûte dorée de l’Annonciata.

À Gênes, j’aimais à aller dans les églises. — Église que je croyais être celle de Carignan, où j’ai entendu les vêpres ; il n’y avait guère que les femmes avec leurs longs voiles blancs. — Grand soleil sur la place. — Au portail étaient les chaises. — Chaisière : robe d’indienne bleue, gros camée aux oreilles, robe courte, bottines de joueuse de guitare, en cuir mal ciré et craquant, mouvement de hanche, activité ; autre, grosse, suant, teton ballottant dans sa robe lâche et cependant dessinante.

Pont de Carignan. — Église de Carignan ne m’a pas fait tant de plaisir. — Pluie. — Dans le quartier de Carignan petites rues étroites, serpentantes et tournantes pour descendre jusqu’en bas.

Ces remparts font le tour de la ville, le chemin d’enceinte longe le bord de la ville. Quelle mer ! on la voit parfois dans les percées de ces rues noires et humides. — Dames laides et excitantes (par la réflexion) dans une de ces rues, parallèles à la mer, et que je n’ai pas pu retrouver.

Grotte de Sestri : le mauvais italien s’y étale et doit s’y complaire.

Première promenade à cheval, sur les hauteurs, par le soleil ; ç’a été la plus belle journée de mon voyage. — Palais Durazzo à côté des Tuescini : grand bassin de marbre, avec son cygne méchant ; camélias en pleine terre, cascade murmurante sur l’herbe ; le jardin à l’anglaise. À Nice et dans tout le Midi l’art des jardins est dans l’enfance ; ici on retrouve le goût aristocratique des patriciens. Cela doit être quelque chose avec ces Tritons de marbre au bord des bassins, et ces grands arbres des anciens jardins de plaisance des Romains ; ça y fait penser.

Deuxième promenade à cheval. — Cabaret où je me suis arrêté pour boire un verre d’eau ; un bouquet de bruyères à la porte, à l’intérieur une table avec un banc, une madone dans le fond, en sa chasse ornée. Ce lieu m’a rappelé la Corse, si grave et si chaude. Nous avons ensuite pris sur la gauche, une fois remontés à cheval, et nous avons longé la Polcevera, verte, noire, à la Poussin, arbres à lignes monumentales. — Couvent de Franciscains, par une montée à escaliers entourée de grands peupliers. — Portier à l’air bourru ; l’autre, l’adjoint du supérieur, façons de gentleman, air doux, amène, bon, amoureux, plus lent et plus distingué que celui de Domodossola, aussi bon enfant, mais d’autre façon ; le gros, rubicond, dont il a ouvert la porte de la cellule, rouge comme si on venait de le surprendre lisant le marquis de Sade. — Galop en revenant, ma bride s’est cassée.

Au théâtre Carlo Felice, à côté d’un officier. — Salle mal éclairée. — Premier acte de la Somnambule. — Un bon : M. Derivis. — Ballet. — Amérique. — Négresse qui meurt de jalousie à la fin de la pièce. — Maison du comte de …, au haut de la ville ; treille de roses et de vignes. Le comte de … est un vieil amateur qui fait des vers italiens, latins et français. — Son cabinet d’histoire naturelle, dans lequel il a une vieille flûte, cinq ou six oiseaux et autant de cailloux. — À l’ameublement ce doit être un excellent homme. — Quelques plantes rares. Je n’avais pas vu alors l’isola Madre ni le jardin du général Serbelloni.

Figure commune et canaille d’un jeune Spinola auquel le jardinier (veste peau de tigre) a parlé.

Théâtre en plein vent. — L’Aqua sola, promenade, allées vertes, haies de rosiers, musique. — Femme que j’y ai vue la première fois, battant la mesure avec sa tête, nez effilé, teint pâle, coiffée en cheveux, voile blanc bordé de noir, du reste en deuil, grands yeux bleus, profil à l’Esmeralda ; d’ensemble, quelque chose de riant (quoique ce ne doit pas être son expression habituelle) et d’élégant ; ses paupières s’ouvraient et se fermaient. Je crois que c’est la plus belle femme que j’aie vue, je m’abreuvais à la contempler comme on boit à pleine poitrine d’un vin dont le goût est exquis. Il fallait qu’elle fût belle, car au premier abord j’ai rougi d’étonnement et j’ai eu peur d’en devenir amoureux. Revenant là quelques jours après et tâchant de la retrouver, à la même place j’ai vu une autre femme, chapeau blanc, bouche et menton avancés, lèvre bleuâtre, nez accusé, une allure brisée, molle, à ressorts cachés, à hurlements et à morsures. Si elle n’avait pas été à Paris, elle l’avait deviné. Mais la maîtresse des Fiescini ! petite, grosse, très grasse, tout en noir, mains fines, bonne odeur, peau blanche et propre, cheveux châtain brun, une raie de côté, sur le côté gauche, front large, deux rides sur son cou, dents blanches et bouche dessinée, mélange de bonté et de sensualité douce. Quel dommage de n’avoir pu lui dire un mot ! En revanche je l’ai regardée, regardée, regardée. Sans rien affirmer, elle m’a peut-être rendu la pareille… Il y avait sur elle beaucoup à rêver ; la femme de 40 ans n’a pas encore été introduite dans la littérature, celle-ci le mériterait. — Salle basse, où les jeunes filles travaillaient aux fleurs, d’autres à l’aiguille ; toutes, les mains propres ; robinets et bassins de marbre à la porte, dans les corridors, pour se les laver ; leur réfectoire avec leurs gobelets et leurs petites bouteilles à fond large… Adieu, Madame, adieu ! Quand je retournerai à Gênes, je retournerai aux Fiescini ; il y a tant de roses à la porte en face, elles retombent par-dessus le mur !

Hôtel de la Croix de Malte. — Le balcon de marbre, le secrétaire entre les deux fenêtres. — Première promenade dans la rade. — Deuxième le matin de mon départ. Comme j’étais triste en quittant Gênes, après les montagnes qui la dominent surtout, et pendant deux jours dans tout ce sot pays de la Lombardie !

Marengo. — Grande chambre nue, grise de poussière, au rez-de-chaussée, où a couché l’Empereur. — Trous de balles dans les murs de l’auberge et surtout dans une petite tour à gauche, six pas plus loin.

Turin. — Ville belle, alignée, droite, ennuyeuse, stupide ; sans contredit, dans l’esprit des Sardes, la plus magnifique chose de la Sardaigne, aussi ce brave Charles-Albert y habite-t-il. Les places sont grandes et les maisons toutes pareilles. Je préférerais habiter Rouen. Loger à Turin quand on possède Gênes ! Il y a la différence d’une jeune fille bien propre, bien corsée, bien plate et bien nulle, la petite bouche en cœur et de petits yeux en amandes, des bottines à la place de pieds et des jupes à la place de corps, à quelque royale courtisane des temps passés, l’épaule nue, la chevelure abondante relevée par un cordon d’or, accoudée sur le marbre et chaussée de riches sandales.

Hôtel de l’Europe. — Au premier, au fond du corridor, une sculpture en bois représentant des cavaliers du xviie siècle ; groupe mouvementé, charmant, plein d`esprit.

Musée nul : beaucoup de copies, que l’on voit copiées par de braves artistes ne se doutant pas probablement qu’à moins de 40 lieues de là ils ont les originaux. Quelques Wouwerman.

Musée d’artillerie, grand, verni et ciré. Combien sont autrement belles les vieilles armures, couvertes de poussière et de toiles d’araignées ! Malgré la beauté de tout ce qui s’y trouve, on n’est pas volontiers impressionné, car on a peine à croire que toutes ces cuirasses si bien étiquetées et rangées aient jamais servi ni recouvert des cœurs palpitants. L’armure du prince Eugène est bosselée de deux balles. — Cimeterres et pistolets turcs. — Selle de Charles-Quint, en velours rouge brodé d’argent, large selle à la Française, avec des rebords devant et derrière. — Armure et cheval japonais. — Casque et étriers en cuir noir. — Machines de guerre, modèles de balistes et de béliers. Ce qu’il y a de plus curieux ce sont des armures orientales, turques ou arabes.

Promenade en voiture dans la ville. — Le cocher : poignets de la redingote bleue non boutonnés, avec des gants blancs ; son amour pour les cafés. — Pépinière, jardin botanique, caserne à côté. — Le soir visite de ce brave Pertuccio, imbécile, ennuyeux, mine pauvre ; café qui les enthousiasme ; manque de chic. La singerie de Paris est partout, en voyage, quelque chose qui fait lever les épaules de pitié.

Statue de Philibert-Emmanuel, superbe comme mouvement, le cheval surtout jusqu’aux glands de son harnais ; l’homme trop petit pour la bête.

Le garçon de place de l’hôtel : quatre ans dans la légion étrangère en Afrique ; Français, ennemi des jésuites comme gardien de la morale publique…

Palais Balbi, à Gênes. — La Tentation de saint Antoine, de Breughel[4]. — Au fond, des deux côtés, sur chacune des collines, deux têtes monstrueuses de diables, moitié vivants, moitié montagne. Au bas, à gauche, saint Antoine entre trois femmes, et détournant la tête pour éviter leurs caresses ; elles sont nues, blanches, elles sourient et vont l’envelopper de leurs bras. En face du spectateur, tout à fait au bas du tableau, la Gourmandise, nue jusqu’à la ceinture, maigre, la tête ornée d’ornements rouges et verts, figure triste, cou démesurément long et tendu comme celui d’une grue, faisant une courbe vers la nuque, clavicules saillantes, lui présente un plat chargé de mets coloriés.

Homme à cheval, dans un tonneau ; têtes sortant du ventre des animaux ; grenouilles à bras et sautant sur les terrains ; homme à nez rouge sur un cheval difforme, entouré de diables ; dragon ailé qui plane, tout semble sur le même plan. Ensemble fourmillant, grouillant et ricanant d’une façon grotesque et emportée, sous la bonhomie de chaque détail. Ce tableau paraît d’abord confus, puis il devient étrange pour la plupart, drôle pour quelques-uns, quelque chose de plus pour d’autres ; il a effacé pour moi toute la galerie où il est, je ne me souviens déjà plus du reste.

Milan. — Bibliothèque Ambrosienne. — Elle est froide et humide, on y sent le vide et que tous les livres rangés ne transpirent pas sur les vivants. Il y avait peu de monde à travailler, cinq ou six tout au plus, parmi lesquels deux enfants. — Le gardien : petit homme grassouillet, habit bleu, boutons de métal, calotte de cuir sur le chef, prisant et souriant jovialement. — Le prefetto : ecclésiastique en lunettes, sec et grand, la tournure d’un in-folio mince ; pareille à celle de M. Potier par le dos. Chaque métier courbe son homme ; les souliers larges font les grands pieds, les petites bottines font les petits pieds.

Manuscrits : Cicéron, viie siècle ; le Virgile de Pétrarque, avec des notes en marges ; des lettres de Lucrèce Borgia, écriture assez lisible, cursive, tourmentée à la fin des mots. La lettre qui est à la montre, adressée au cardinal Bembo, commence par « Caro mio ».

Quatre bas-reliefs de Thorwaldsen ; un Amour ailé (avec une feuille de vigne en peau blanche) par Shadow sculpteur, poussière parmi les tableaux ; deux de mon Breughel représentant l’Eau et le Feu ; une Vierge, de Memling, qui regarde son enfant d’un air doux ; un Lucas Cranach, deux figures ; un Holbein : Homme qui porte la main à son chapeau. — Esquisses de Léonard de Vinci : deux portraits avec du crayon jaune et noir, à gauche en entrant, à côté de l’esquisse de Raphaël. L’homme, chaperon, cheveux en masses, traits larges, bout du nez carré, yeux ouverts et humides. L’autre, la femme, est blonde ; sa chevelure, divisée par le milieu et retenue par un simple bandeau, s’épanche également sur les épaules ; paupières baissées qui cachent presque les yeux expressifs pourtant, quoiqu’à peine vus ; ovale parfait ; passion énorme dans la candeur apparente ; pour la poitrine, deux ou trois traits à peine dans les ombres ; effet écrasant par la force du dessin.

Les caricatures de Léonard reproduisent presque toutes le même type : un menton saillant et remontant en droite ligne vers le nez. Notez une qui a l’air d’un chantre, expression remarquable d’imbécillité et d’hypocrisie, l’air populaire du jésuite. — Esquisses de l’École d'Athènes, de Raphaël : calme et intelligence, vérité et force. Homme du milieu assis sur les marches ; à gauche, groupe de l’homme qui lit : crâne ou l’intelligence transsude ; le vieillard qui s’approche pour regarder, le jeune homme debout à longue chevelure ; à gauche, le géomètre faisant des figures sur la terre, on ne lui voit que le haut de la tête ; tout à fait à droite, un grand barbu, nez aquilin. Homme à manteau et couronné, vu par derrière, draperie romaine, pose à la Talma, plus simple encore et plus placide. — Cheveux de Lucrèce, mèche blonde attachée par deux rubans noirs, sous verre, entre des poignards, des yatagans et des cachets de corail rouge.

Monza (entre deux ondées). — Rien que l’église : rosace surmontée d’un grand carré dont la bordure est des carrés fleuris. — Ensemble blanc et noir ; portail byzantin, idem. — Intérieur saxon déjà un peu gothique ; une nef et des bas côtés ; le chœur et le transept gauche sont remplis de vieilles peintures dégradées qui demanderaient les rayons d’aplomb d’un soleil couchant pour être encore vues et avoir de l’expression. — Le trésor : deux saints-sacrements en pierres précieuses ; un missel donné par Béranger, relié en or, recouvert d’ivoire ; un saint-ciboire par Béranger, les trois bustes en argent doré de saint Pierre, saint Paul et saint Ambroise ; les deux pains dorés, don de Napoléon ; trois reliquaires dans des corbeilles encadrées ; une croix garnie de rubis et d’émeraudes, à porter sur la poitrine, don de Béranger ; le peigne de Théodelinde, femme d’Autharis, roi des Lombards : dos en clous d’or, large et fort ; dents d’ivoire jaune, usées d’un côté. Je l’avais remis en place, la tentation m’a démangé, je l’ai repris et je me suis peigné avec, comme pour l’essayer, mais au contraire en pensant à cette chevelure inconnue qu’il fixait sur une nuque royale. La tête devait être fière, haute ; la femme grande et grosse, de la race des femmes de ces rois barbares, de la race des Frédégonde et des Brunehaut, une beauté mêlée d’antique, relevée par quelque chose de plus pâle et de plus violent, de la couleur tudesque par-dessus un bronze romain. Il y a aussi son éventail en cuir, dans un étui de cuivre ciselé.

La couronne de fer : deux portes et un rideau. Est-ce que Charlemagne a pu se l’entrer sur la tête ? elle me semble petite. On ne faisait peut-être que la poser. (Les couronnes en effet tiennent peu sur la tête des rois, ils font comme un bourgeois qui se promène par un grand vent et qui a peur de perdre son chapeau, ils l’enfoncent le plus qu’ils peuvent au risgue de se faire saigner les oreilles ; puis au moment où ils n’y pensent plus, elle vole au diable.) On a allumé des cierges et on l’a encensée. Était-ce la croix ? étaient-ce les reliques qui y sont ? était-ce la couronne de fer ? la mémoire de ceux qui l’ont mise ? à quelle idole sacrifiait l’homme qui s’est agenouillé ? à aucune. Et voilà comme les gens qui font des réflexions philosophiques sont bêtes.

Chartreuse de Pavie. — D’ensemble, même architecture que la cathédrale de Milan ; le bas, de la Renaissance. Deux fenêtres carrées divisées par deux arceaux n’ayant qu’une séparation ; au-dessus une grande rosace et un grand carré, des arcades à coins fleuris. — L’intérieur tout marbre, rubis, lapis lazzuli. Aux chapelles latérales les autels alternativement en mosaïque ou en sculpture de marbre. — Tombeau de Ludovic Le More et de sa femme. Ludovic, figure sévère, calme, un peu grasse, à bajoues, les chairs devaient être basanées et un peu molles ; sa femme, morte à 12 ans, seins, chaussure, douce, naïve, endormie avec ses longs cils, simple. — Les Chartreux, un à un, arrivant pour chanter. — Le petit cloître (mi-marbre, le haut en terre cuite, arceaux romans) plus beau que le grand. — Soleil. — Étages superposés, de même architecture. — Un moine a passé, dans la lumière, maigre, à plis flottants, tout blanc, allant vite. — Mouvement pour tourner dans l’escalier. — Celui qui a arrangé les lampes ; c’est un doux bruit que celui des lampes et des encensoirs. — Chacun a sa petite maison, son petit jardin. Avec quel amour la pauvre âme doit en cultiver les fleurs ! J’ai pensé à un pauvre homme pleurant là dedans par un après-midi d’été. — On les éveille à 11 heures de nuit. — Guichet par où on leur apporte à manger. — L’égoïsme doit s’y développer. — Visiteurs : le vieux ; l’estimable M. et son intéressante jeune fille. Quel dommage que les dames… ça perdrait de sa poésie et les jupons s’y rôtiraient. — Activité de notre guide. — Parmi les bas-reliefs : le Massacre des nouveau-nés.

Musée Pinacothèque. — Un portrait de Raphaël Mengs, par Knoller : figure blanche, fraîche aux lèvres et aux paupières, regard vif, un peu ému ; carrick jaunâtre, une palette à la main. Il y a de ce même Raphaël Mengs un portrait de musicien, vu de face, la main droite sur le bord d’un clavier ; grand gilet xviiie siècle, brodé d’or, habit de velours marron ; rouge figure, ronde, molle et souriante, italienne, mêlée de sérénade et de madrigal, amollie par quelque chose du courtisan Pompadour.

Magnifique portrait de jeune homme en pourpoint de satin, nez retroussé, toque de velours un peu sur le derrière de la tête. — Une vieille, à côté de lui, par Enrico (Martinger) ; il a quelque chose de Van Dyck, plus lumineux, moins profond, plus incisif. — Une vieille, de Murillo, tout en gris, souriant plutôt de malice que de gaieté, main droite crispée. — Le Mariage, de Raphaël, mélancolie étrange, naïveté saisissante. — Abraham et Agar, par Guerchin : Sarah sourit dans le coin à gauche, Agar pleure et regarde Abraham, Ismaël se cache les yeux avec ses poings. — Une Vierge, du Guide : les yeux et le front ! l’enfant est laid, comme partout. (Le Christ à l’état de bambino est peut-être en dehors des proportions de l’art ; la Divinité a du mal à s’exprimer par le symbole de la faiblesse, étant une chose fausse humainement parlant, comment exprimer par un extérieur normal une abstraction insaisissable ? l’art ne peut montrer des miracles, c’est-à-dire le désaccord de l’idée et de la forme, à plus forte raison ceux qui ne sont pas tangibles.) — Tête de moine endormi, de Velasquez. — Des Amours dansants, de l’Albane. L’Albane me semble avoir été un des aïeuls du rococo. — Un portrait d’homme, par Hals, figure blanche, chevelure noire.

Esther et Assuérus, de Miéris : main trop longue. Esther : les deux femmes qui la soutiennent, surtout celle du côté gauche, grande, seins abondants presque nus, pose théâtrale et magnifique, tête ornée ; Assuérus se lève de son trône et s’avance vers la reine évanouie. Tapis turc colorié. Au fond, deux gardes. La suivante fait penser à Georges, dans ses belles poses.

Milan est la transition entre l’Italie et l’Autriche. — Luxe et beauté des équipages roulant sur les dalles unies des rues. On ne rencontre pas de sales voitures, mais le barbare se trahit par le domestique ; ce n’est plus l’élégance parisienne. — Réunion dans le Jardin public. La musique des régiments est ici meilleure que celle de la plupart de nos orchestres. — Costumes différents des régiments, pantalons bleus collants de la garde hongroise. La Scala : grande salle, grande scène, surtout la toile levée. J’ai marché sur la scène en regardant les trappes et en pensant vaguement à toutes les pièces et à tous les ballets ; je suis entré dans deux loges, et j’ai songé à tout ce qui pouvait s’y dire. Un théâtre est un lieu tout aussi saint qu’une église, j’y entre avec une émotion religieuse, parce que, là aussi, la pensée humaine, rassasiée d’elle-même, cherche à sortir du réel, que l’on y vient pour pleurer, pour rire ou pour admirer, ce qui fait à peu près le cercle de l’âme.

Théâtre des marionnettes. — Salle petite, mal éclairée, en entrant surtout. La pièce que l’on jouait était vertueuse, le coupable puni comme dans nos mélodrames. Les marionnettes sont hautes d’environ trois pieds ; le personnage principal, le seigneur banni et rentrant chez lui, frappant de vérité, surtout par le dos. Les gens qui parlaient dans la coulisse nuançaient très bien, avec attention. C’est un genre qui meurt, il y avait peu d’enthousiasme dans le public. Donizetti et M. Scribe leur font tort, à ces pauvres marionnettes ! Le ballet surtout était charmant. La grosse tête, le charlatan, son cheval qui piaffait, les danseurs s’élevant à des poses gracieuses ; du fond de la salle surtout l’illusion était complète. Quand il y a quelque temps qu’on y est, on finit par prendre tout cela au sérieux et par croire que ce sont des hommes ; un monde réel, d’une autre nature, surgit alors pour vous et, se mêlant au vôtre, vous vous demandez si vous n’existez pas de la même vie ou s’ils n’existent pas de la vôtre. Même dans les moments de calme on a peine à se dire que tout cela n’est que du bois et que ces visages coloriés ne soient animés par des sentiments véritables ; à voir l’habit, on ne peut s’imaginer qu’il n’y ait pas de cœur. — Effet gigantesque des gens dans la coulisse. J’ai été stupéfait alors de la grandeur d’un homme. — Mais le ballet ! le ballet ! Mine de deux bourgeois figurant les invités du bal et se parlant entre eux !

De Milan à Côme, la route monte légèrement. Dans le port de Côme (qui n’est pas un port, et c’est là ce qui le rend charmant), de petites nacelles avec leurs arceaux de bois pour soutenir la tente, comme on en voit dans les keepsakes ; voilà qui est italien, qui est débraillé et coloré, je ne sais si les gondoles de Venise sont plus belles. J’aime mieux la vue d’un de ces mauvais bateaux-là que celle du plus beau vaisseau de ligne du monde. L’ensemble du lac est doux, amoureux, italien. Premiers plans escarpés, teintes chaudes des maisons ; horizon neigeux et tout bordé d’habitations exquises faites pour l’étude et pour l’amour. — Taglioni, Pasta, sur la rive gauche du lac en partant de Côme. — Villa Sommariva ; escalier de pierre descendant jusque dans l’eau pour s’embarquer dans la gondole, grands arbres, roses qui poussent sur une fontaine. — L’Amour et Psyché, de Canova : je n’ai rien regardé du reste de la galerie ; j’y suis revenu à plusieurs reprises, et à la dernière j’ai embrassé sous l’aisselle la femme pâmée qui tend vers l’Amour ses deux longs bras de marbre. Et le pied ! et la tête ! le profil ! Qu’on me le pardonne, ç’a été depuis longtemps mon seul baiser sensuel ; il était quelque chose de plus encore, j’embrassais la beauté elle-même, c’était au génie que je vouais mon ardent enthousiasme. Je me suis rué sur la forme, sans presque songer à ce qu’elle disait. Définissez-moi-la, faiseurs d’esthétiques, classez-la, étiquetez-la, essuyez bien le verre de vos lunettes, et dites-moi pourquoi cela m’enchante.

De l’autre côté du lac, après avoir monté par une montée droite à larges marches, maison noire et blanche : c’est la villa du général Serbelloni.

Vue des trois lacs. On voudrait vivre ici et y mourir. Spectacle fait à souhait pour le plaisir des yeux : de grands arbres, poussés dans les précipices, vous viennent jusque sous la main, un horizon bordé de neiges avec des premiers plans charmants ou vigoureux ; paysage shakespearien, tous les sentiments de la nature s’y trouvent réunis, et le grand prédomine. — Plantes grasses, arbustes variés. — Grotte d’où l’on voit deux points de vue divers encadrés dans la verdure. — Bateau à vapeur ; nos Anglais. — Promenade dans l’après-midi sur le lac.

Églises de Côme. — Cathédrale : portail roman, statues des deux Pline. — Église San Felice avec sa vieille saxonne, comme à Avignon. Têtes de morts naturelles dans une chapelle, éclairées par un cierge ; coutume fréquente à Côme et que j’ai rencontrée sans la chercher encore deux fois.

Varèse. — Du haut d’un grand jardin, vue étendue, ample, dégagée, le Simplon, le lac Varèse et le lac Majeur ; mais ce n’est plus le lac de Côme et encore moins l’incomparable beauté de la villa du général Serbelloni.

Écrit au Simplon. — Fumée du poêle.
Lac Majeur (Laveno-Baveno) plus grand, plus

vaste, paysage plus étendu que celui du lac de Côme. Ce n’est plus si italien, si chaud. Quand le lac est agité on dirait une mer, mais une mer enfermée, l’infini ne vous y prend pas. Plus on le contemple du reste, et plus il s’agrandit.

lsola Madre : paradis terrestre ; arbres à feuilles d’or que le soleil dorait. On s’attendait à voir apparaître derrière un buisson le sultan grave et doux, avec son riche yatagan et sa robe de soie. C’est le lieu du golfe le plus voluptueux que j’aie vu, la nature vous y charme de mille séductions étranges, et l’on se sent dans un état tout sensuel et tout exquis. S’il durait longtemps, il ferait mal, tant il est nouveau ; puis on s’y accoutume et cela passe comme autre chose. — Deux percées encadrées de verdure et voyant le lac. — Arbres de tous les pays du monde, citronniers, orangers, palmiers, hêtres, etc., dont la cime paraît le haut des monts couronnés de neige.

Excursion à Arona. — Bateau à vapeur : presque rien que des gens du pays ; vieille Anglaise prenant des notes et regardant dans son livre le nom de chaque coin de terre.

Statue de Charles Borromée, grande, sale, huileuse sous sa peinture, grandes oreilles détachées de la tête. Ensemble laid.

Retour fatigué à Baveno.

lsola Bella, le soir même. Quelle différence avec lsola Madre ! Le palais est grand, immense, on y a logé 2,000 personnes. Mais rien n’y sue le luxe ni l’aristocratie ; pas un escalier de marbre, ni un vrai beau tableau. J’aime mieux un seul des palais de Gênes. J’aime peut-être trop Gênes ? mais non ! ce n’est pas la perspective du lointain, car je l’ai goûtée quand j’y étais.

Domodossola. — Petite vallée entre de hautes montagnes comme Brigues, mais a pans moins abrupts. Sur la gauche, en arrivant du lac de Côme, grand bois de châtaigniers. — Moine à barbe blanche portant sa besace et montant à son couvent. — Le petit portier, barbe moitié grise, air commun, homme du peuple ; le capucin, grand, fort, air franc, prisant beaucoup de son tabac rouge. Il nous a demandé si nous étions catholiques, et sur notre réponse affirmative nous a tapé sur l’épaule et nous a fait entrer dans des cellules. Elles ne m’ont pas fait froid, comme celles des jésuites à Gênes. — Livres dans quelques-unes. — Arrivé dans la sienne, il a ouvert une petite armoire et nous a offert un verre de vin… — « Allons ! Voyons ! un verre de vin ! ».

Bibliothèque publique : livres sous clef, vol Rousseau, Guiccardini… de peur pour la tête, pour la tête. On peut les lire avec dispense du pape. — Histoire de l’Empereur, Mémorial ; il m’a demandé si le dessin du frontispice était exécuté à Paris, croyant que c’était le plan de la statue équestre votée. Dès qu’il a su que nous étions des Français : « le front, le cœur grands ». Je lui ai donné deux cigares : « Optime padre, optime figlio ». Que d’amis on effleure, on perd en voyage ! — Galanterie du capucin. — Adieux. — « Vous vous recorderez de cela en France. »

De Domodossola au Simplon tout en montant, de plus en plus âpre, sauvage. La montagne se resserre, la vallée se rétrécit, on arrive dans le pays des neiges, le torrent gronde toujours. La vie ici est triste, éclairée de cet éternel reflet blanc. Il n’y a pas d’ours ni de loups, le pays est trop pauvre. — Auberge. — Le matin, deux voyageurs : une dame et un monsieur sans nez ; les deux jeunes gens ont exécuté une polka. – C’était fête-Dieu. — Reposoir. — Le cantonnier battant du tambour avec un jeune gars qui soufflait gravement dans une flûte, une rose sur son chapeau.

Départ à 9 heures du matin. — Neiges. Les arbres se rapetissent et bientôt cessent complètement ; on ne voit plus que des troncs, cassés par les avalanches ou brisés par les bûcherons, passant à travers la neige. — Grandes courbes blanches d’une ondulation pleine de grâce. — Chemin à travers deux murs de neige ; les moyeux de notre voiture y entraient. — Cantonnier à lunettes vertes marchant devant nous, son instrument sur l’épaule. — Rencontre de la diligence. — Homme dégoûtant passant sa tête par la portière, grotesque au milieu du sublime, petite laideur au milieu de la grande laideur (au point de vue classique), vilain dans l’horrible. — À plat, l’hospice. — Les trois galeries. — C’est en commençant à descendre que la vue devient magnifique : la vallée part de dessous vos pieds et ouvre son angle immense vers l’horizon, portant sur ses flancs ses pins et ses neiges. — Indescriptible ! il faut rêver et se souvenir.

Revisailles. — Déjeuner. — Pont d’une maison à l’autre qui traverse la route. — Forte fille de la montagne, fraîche, rose, charnue, un peu allemande avec son petit chapeau rond à grand ruban lissé ; chignon renoué et visible par derrière. —  Descendus par le raidillon, les pins deviennent plus fréquents, la neige ne se voit plus qu’au haut des monts ; par place la terre est couverte de rochers ou d’écorces de sapins. Ça m’a rappelé certaines pentes de forêts de la Corse (après Bocognano pour aller a Ghisoni). Comme hier de Domo à Simplon, il me semblait me retrouver il y a cinq ans dans les Pyrénées, quand je fus de Laruns aux Eaux-Bonnes.

Brigues. — Encore les petits chapeaux des femmes. — Une belle, noire, souriante à sa fenêtre. — Ramée pour la fête-Dieu tout le long des rues, guirlandes vertes aux fenêtres des maisons. — Politesse un peu germanique et bête, quoique bonne des habitants. Type blond, doux ; pas d’élégance dans la taille des femmes, quoique leur figure soit agréable ; pas de sévérité ni de feu dans le regard. — Propriété du bourgeois ayant un établissement à Turin et regrettant l’Empereur. — Église au bout de la promenade, à un quart de lieue, affreuse par ses sculptures en bois. — Adieu à l’Italie ! — À gauche en sortant, grande montagne, prairies au bas, puis au milieu neiges et rochers, nue au sommet. C’est un spécimen de l’art du grand artiste. Comme tous les tons sont fondus et comme toutes les transitions sont ménagées, rien de disparate quoique rien de pareil.

Écrit à Brigues — 22 mai — 10 h. du soir.


De brigues à Martigny. — Montagnes à gauche, couvertes de neiges, vallées vertes, beau pays, de Sion à Martigny surtout. C’est la vraie Suisse verte, neigeuse au sommet, plantureuse dans sa vallée. — Déjeuner à Sierre, chez le beau-frère de l’hôteliere du Simplon. — Les trois idiotes, pantomime quand je leur ai donné de l’argent. — Expression. — Une figure carrée, nez camus, goitre. — Elles me faisaient des signes d’amitié, passaient leur main sur leur visage. — J’estime les fous et les animaux ; est-ce parce qu’ils sentent que je les comprends et que j’entre dans leur monde ?

Martigny. — M. et Mme Bonsor. — Marchandes d’objets en bois, sales, mal peignées, costumes de Berne, garces d’aspiration dans leur petite ville. Une guitare, un recueil de vers et peut-être un roman (les 2 autres vol.) sur leur sopha. — Cascade sur le bord de la route à gauche, des effluvions de gazes blanches se précipitant et se laissant envoler au vent, argent vaporeux. C’est là qu’autrefois la fée suspendue dans les airs baignait ses pieds d’albâtre. Le bruit de la cascade n’est pas celui du torrent, le bruit du fleuve n’est pas celui du lac ; ils se marient tous ensemble et jouent l’éternelle partition. Je me suis rappelé le bruit des cascades de la vallée du Lis et j’ai repensé à mes guides des Pyrénées.

Saint-Maurice. — Vieille idiote aveugle, priant avec ferveur, figure pâle et flétrie ; elle demandait le chanoine. Où était le chanoine ?

Chillon. — Tourelles, au bord du lac. On traverse deux pièces, une grande et une petite, voûtées, presque souterraines, à colonnes de lourd gothique, avant d’arriver à celle du prisonnier. — Anneau à 1 pied de terre. Tout autour le roc est usé par les pas qu’il a faits en tournant dans le même demi-cercle. Autre anneau à un autre pilier pour un de ses frères. — Le nom de Byron est écrit sur le troisième pilier en entrant, le deuxième avant d’arriver à celui du prisonnier ; il est gravé dans le roc, de travers, une barre dessus dans toute la longueur comme si on avait voulu l’effacer. Il est écrit en noir : est-ce déjà le temps ? ou de l’encre mise pour faire revivre les lettres ? Au milieu de tous les noms obscurs qui égratignent et encombrent la pierre, il reluit seul en trait de feu. J’ai plus pensé à Byron qu’au prisonnier. Au-dessous du nom la pierre est un peu mangée, comme si la main énorme qui s’est appuyée longtemps l’avait usée. J’ai rêvé à cette main s’appliquant à creuser cinq lettres. Quand je suis entré là, que j’ai vu le nom de Byron et que j’ai tâché de penser à ce qu’il y avait peiné, ou plutôt rien qu’à la vue du nom, j’ai été pris d’une joie exquise ; j’ai mis la main sur mon cœur et je l’ai senti battre plus fort que l’instant d’auparavant ; c’est ensuite que j’ai été au pilier du captif. — Victor Hugo en moulé, au crayon ; G. Sand gravé au couteau, sur le pilier qui vient après celui de Byron, celui du frère ; sur le même, plus haut, du côté de la muraille en roc brut, Mme Pauline Viardot née Garcia, parfaitement lisible. — À l’étage supérieur, petit arsenal, vue du lac. Les montagnes s’y reflétaient, les endroits où il y avait de la neige faisaient l’effet dans ce miroir de flambeaux blancs placés sur les pics, ils tiraient dans l’ombre de longs sillons lumineux. — Jolie maison de campagne en vue du lac, rond de gazon, enfants en costumes d’été jouant sous les arbres.

Clarence. — À peu près à la sortie du pays j’ai fait arrêter la voiture, je suis descendu et je suis entré dans une petite cour plantée et couverte de longues herbes que l’on fauchait ; un mur bas la séparait de la route. Je me suis dirigé vers le monsieur qui m’en paraissait être le maître et lui ai demandé si la maison de Mme de Warens existait encore. Sans trop attendre que j’aie achevé, ni sans trop me comprendre, il m’a adressé à un jeune homme en costume de jardinier qui fauchait à quelques pas de lui ; celui-ci a souri à ma question. Il était blond, avait l’air doux et tendre, un peu à la façon de Jean-Jacques, auquel il pouvait ressembler. La maison de Mme de Warens est détruite depuis longtemps ; il m’en a indiqué la place. Elle était située au bas d’une petite colline, à la place où il y a maintenant des arbres, sur le penchant d’un vallon, avec la montagne par derrière, le lac pour horizon, des premiers plans très étroits et des perspectives énormes. Le jeune homme ne l’a jamais vue, il y a bien longtemps qu’elle est détruite, il a entendu dire ça aux anciens. Et je suis remonté dans la voiture et les chevaux sont repartis au grand trot. Il faisait beau soleil, l’air était doux, 5 heures du soir environ.

Vevey. — Il y est venu souvent, le maître aux phrases ardentes (il a fait souvent cette route à pied), il y a rêvé sa Julie et l‘y a placée. On aimerait, en songeant à lui, à s’asseoir sous chaque arbre et à contempler chaque nuage pour y retrouver quelque chose de son amie.

Hôtel. — Terrasse. — De Vevey à Lausanne, cascades sur le bord du chemin. — Vignes. — La route est entre deux murs. — Ce qui est tout à fait près de vous est aride et sec sans grandiose, mais le lac à gauche, le lac et les montagnes qui s’y regardent ! Lausanne. — Caractère lourd, bon, épicier et platement intelligent de ses habitants. — Femmes laides, dénuées d’élégance. — Pas une. — Les deux fillettes riant et avenantes sur le seuil du tailleur, près de l’hôtel. — Deux ou trois costumes d’étudiant allemand. — La musique sous les grands arbres. Je me suis rappelé, à propos de l’intérieur de ces petites villes, les chœurs de bourgeois à la promenade dans Faust. — Le commandant, vrai ignoble. — Maison du docteur Mayor : la promenade en terrasse ; sa bonne, la plus belle fille de Lausanne, yeux noirs, cheveux noirs, air distingué, doux et tendre. — Échange de regard (femme de l’épicier italien). Je n’ai vu qu’une nuque noire, mais abondante et tressée ; au milieu des visages incolores (très colorés) et lourds des Suisses, c’était pour moi l’Italie me jetant un soupir d’au delà des monts. — Visite du médecin Mayor pendant le dîner. — Le soir, pluie, nous fumons le cigare au bas de l’escalier, et j’écris ceci, 10 heures vingt minutes du soir.

De Nyon, je ne me rappelle plus qu’une salle au rez-de-chaussée de l’hôtel où nous avons déjeuné, et le gros garçon agréable qui nous servait. Sur la hauteur de la ville, promenade à l’ombre de grands arbres. Ville tranquille et douce où l’on doit être bien quand on est malade.

Quand on est dans Coppet, on prend une rue à gauche (si l’on vient de Lausanne) et l’on monte au château de Mme de Staël. Arrivé devant la grille, que l’on a à droite, on voit derrière soi, un peu sur la droite, une grande avenue d’arbres et un parc à l’entrée duquel, caché dans les arbres, est le tombeau de Mme de Staël. Nous avons été menés jusque-là par une vieille femme, Marie Lemesier, qui l’a servie, ainsi que M. Necker, pendant quatre ans. (Dans ses dernières années, nous a-t-elle dit, il était très gros, énorme et toujours suivi d’un médecin qu’il avait ramené de Paris.) Au rez-de-chaussée, appartement en carré long, avec une bibliothèque en armoire à grillage et en soies vertes, dont on ne voit pas un livre ; c’était là que Mme de Staël jouait la comédie. Portrait d’un des amis de M. de Staël. — Au premier, le salon, grande et belle pièce. Portrait de Gérard de Mme de Staël, celui qu’on voit en tête de ses ouvrages, en tartan rouge : nez fort, bouche avancée, grosse, sanguine, semblant aimer le vin plus que l’amour, quoiqu’il y ait aussi de la luxure ; œil fier, ardent, intelligent. — Dans une autre salle, portrait de David (jeune), m’a paru vilain. À son côté, celui de M. Necker, en costume xviiie siècle, poudré, lui ressemble un peu ; M. Necker a sa tête un peu renversée, yeux à demi fermés, sans fatuité pourtant. Son fils en manteau, nu-tête ; son mari, homme ordinaire, écrasé par sa femme et qui fait pitié quand on les regarde ensemble ; sa fille, Mme de Broglie. Un abîme entre ces deux femmes : c’est l’artiste d’un côté, et de l’autre la femme comme il faut, la femme honnête dans toute l’étroitesse de ses moyens physiques et moraux. On montre aussi le portrait de M. …, un des grands amis de Mme de Staël. — À côté du salon est la chambre à coucher où elle a composé une grande partie de ses ouvrages ; petite table noire carrée, espèce de cartonnier, armoire où elle serrait ses manuscrits.

Chambre de M. de Broglie : lit en pente. De dessus le balcon, la vue est superbe, longue, allongée, sans plans étagés. Ce beau château fait penser à la société intellectuelle de l’Empire, à quelque chose de restreint, de distingué, d’un peu étroit, d’animé, à rien de plus. Mme de Staël (que je connais peu du reste) ne ressemble-t-elle pas à Girodet ? son romantisme ne me semble pas d’un romantisme bien pur, ou du moins comme nous en voulons un maintenant ; il paraît, comme le sien, déclamatoire et intentionnel.

Se souvenir du capitaine Rose. — Anglais ennuyé ; trait du fils du portier de l’Hôtel Meurice leur apprenant le carcan à six, sans qu’aucun ait jamais pu le savoir.

Genève. — Ile de Rousseau. — Quand j’y entrai, le soir, on y faisait de la musique ; des Allemands jouaient sur leurs cuivres d’une façon tendre et déchirante. Il se tenait sur son piédestal, immobile, la tête penchée en avant, l’air intelligent et doux. — À gauche, bouquet de trois peupliers droits, frissonnant un peu dans leurs cimes. — Comme il aimait la musique, le pauvre Jean-Jacques, j’ai bien pensé à lui ; je faisais tous mes efforts pour y penser de toute mon âme. Les fanfares qui sont venues après m’ont fait penser à ce soir où il courait éperdu dans les corridors… Quel homme ! quelle âme ! quelle lave et quelle onde ! Comme cela est beau les gens qui trouvent ses Confessions un livre immoral et Rousseau un misérable ! Je l’ai entendu dire, je l’ai entendu dire ; on trouve que je suis susceptible et je vis !! — La statue de Pradier est peut-être fort belle, je n’ose en être bien sûr, mais c’est l’effet qu’elle me fait. Tous les Genevois ont été étonnés de ne pas voir M. Rousseau en souliers à boucles et en habit à la française. On tient donc beaucoup à l’habit des gens qu’on admire !

Bibliothèque publique. — Écriture de Calvin, illisible comme celle du xvie siècle, longue et mêlée ; de Jean-Jacques, sobre, courte, très claire, très bien alignée et comme gravée sur le papier. Manuscrits plus ou moins jolis, mais c’était l’écriture du maître qui m’attirait. — Portraits des Genevois célèbres. — Stalles en bois. — Quelque chose de chaud et d’usuel bien différent de l’immobilité sépulcrale, collégiale, de la bibliothèque Ambrosienne, qui est du reste bien plus belle et qui semble bien mieux tenue.

Musée. — Marie-Thérèse (pastel), femme, vers 45 à 48 ans, fraîche, viande un peu molle, rose encore, pendante, œil humide et bon ; expression trop complexe pour être décrite ; admirable chose comme intensité. — Mme de l’Épinay (id. ), figure maigre, noire, œil noir, mâchoire allongée, ce qui s’appelle une femme laide, mais une femme que l’on remarque et que l’on doit aimer beaucoup si on l’aime (elle devait puer ou sentir très bon), quelque chose de Dejazet, mais le crâne plus large, mais plus grave et plus occupée. — Un paysage de Calame, coup de vent, ours à gauche du tableau. — Un portrait d’homme noir, crâne dégarni, un peu appuyé sur le côté droit, par Van der Heltz, ressemble aux Van Dyck et n’est guère moins beau. — David portant la tête de Goliath (Dominiquin ?), tableau à ombres et à lumières contrastées. — Prudhon (?) sur la droite : femme debout, de profil, chaussée en sandales avec des cordons bleus, dont un lui passe entre le pouce. La belle chose que la sandale ! n’est-ce pas un symbole ? l’art se prêtant à la nature, ne la cachant pas encore, mais s’y adaptant ! — En fait de sculpture, un très beau plâtre de Pradier, Vénus consolant l’Amour ; une Haydé assise à genoux, avec des amulettes, belle comme sentiment. C’est peut-être un peu extérieur ; du reste ça contente. — Le jeune homme faisant l’agréable entre les deux fillettes, était-ce pour le bon ou pour le mauvais motif ? — Les trois marchands d’antiquités, types différents : le premier, boutique ; le second, le bouquiniste et son fils ; le troisième, grand, maigre, blanc, doux, pied bot, ignorant du prix de ses choses, faisant compassion ; ses deux émaux de Petitot ; être riche !!

Ferney. — Le château est au milieu des arbres, qui étaient vert clair sous la pluie. — Aspect triste d’abord. — Petit château à un étage, deux ailes, trois escaliers. Celui du milieu vous fait entrer dans le salon, celui de gauche dans le cabinet de travail de Voltaire, que l’on ne montre pas. — Le parc est par derrière et ne se voit pas en entrant. Allée droite (au milieu, un bassin d’eau) devant la porte du salon. Sur la gauche surtout, et au bout, la vue doit être superbe : tout le lac de Genève, le mont Blanc, et plus encore…

Église bâtie par Voltaire. — L’inscription Deo ercxit Voltaire ne se voit plus, elle a été effacée par les « mauvaises gens », m’a dit Louis Grandperrey. Tombeau en forme pyramidale, surmonté d’une urne que Voltaire avait fait édifier pour lui. L’église et le tombeau sont maigres et ont l’air vieux sans être anciens. On a été longtemps à nous ouvrir la porte, un énorme dogue aboyait sur le seuil ; il est venu à moi, m’a regardé et s’est tu. — Le salon a une forme carrée à coins coupés. Tenture en soie rouge brochée, copies de l’Albane : Muses et femmes nues, la Toilette de Vénus ; fauteuils en tapisserie, fond blanchâtre à fleurs. Sur la droite la cheminée, singulière forme du poêle. Sur la porte qui donne dans sa chambre à coucher : l’Apothéose de Voltaire conduit par la Vérité et couronné par la Gloire ; au bas et renversés, les Critiques, l’Envie, le Fanatisme, etc., aquarelle, gravure coloriée ou dessin avec de la couleur, pitoyable du reste. — Chambre à coucher : au fond le lit, le vrai lit où le grand homme dormait ; on en a ôté les tentures et on en voit le bois à nu. Suspendu sur le lit, le portrait de Lelkain (au pastel) à la Titus et couronné de laurier ; à droite, un portrait (pastel) de Voltaire jeune, le même que celui de l’édition de 1782 ; à gauche, le grand Frédéric (à l’huile), nu-tête, en costume militaire, teint animé, plaqué de rouge, tête maigre et carrée. Sur les deux grands panneaux, à droite, Mme du Chatelet et Mme Denis ; à gauche, le portrait de Catherine, brodé à la main par elle-même (fait et donné par Catherine de Russie a M. de Voltaire). Dans la cheminée une espèce de monument funèbre qui a contenu son cœur, avec ces deux inscriptions au-dessus : « Son esprit est partout et (ou mais ?) son cœur est ici ». — « Mes mânes seront tranquilles puisque je sais que je reposerai au milieu de vous ». Entre ce monument et la porte, un pastel ; portrait d’un ramoneur au-dessus.

La tenture est de soie jaune à fleurs. L’ameublement de ces deux pièces était riche, plein de goût, vif en couleurs. On voudrait y être enfermé pendant tout un jour à s’y promener seul. Triste et vide, le jour vert, livide du feuillage, pénétrait par les carreaux ; on était pris d’une tristesse étrange, on regrettait cette belle vie remplie, cette existence si intellectuellement turbulente du xviiie siècle, et on se figurait l’homme passant de son salon dans sa chambre, ouvrant toutes ces portes… Louis Grandperrey avait 15 ans quand Voltaire est mort ; vieillard ordinaire, petit, chapeau de cuir, il semble encore ébloui du souvenir de son ancien maître. Il l’avait servi cinq ans ; c’était lui qui faisait les commissions : « Lui avez-vous parlé ? — Oh ! oui, monsieur, plusieurs fois ; il était sec comme du bois, maigre, maigre. — Était-il bon ? — Oui, monsieur, mais il ne fallait pas lui désobéir, il était vif comme la poudre, il s’emportait, oh ! il s’emportait… et il nous tirait les oreilles, il me les a tirées plusieurs fois. Il était aimé. Quand il est venu ici, il n’y avait qu’une ou deux maisons. Il était très bon, aimé, généreux, mais il ne fallait pas lui désobéir par exemple ! » Je regardais cet homme avec avidité pour voir si Voltaire n’y avait pas laissé quelque chose que je pusse ramasser !

Les Rousses. — Moret. — L’hôtelier, sa femme sage-femme.

Salin. — Besançon. — Par les toits seulement on s’aperçoit de l’ancienneté des maisons. — Palais du cardinal Granvelle : cour carrée à arceaux peu cintrés, pas d’ornements, quelque chose de sobre, mais d’un peu lourd. — Mal que j’ai eu pour découvrir la maison de Victor Hugo. — Mme de Lelie. — Elle est au rond de Saint-Quentin, n° 140 ; la chambre où il est né lambrissée, peinte en gris blanc ; alcôve avec un lit de bout au milieu ; salon grand, commode.

Langres. — Hôtel, tous les garçons gris, mine de l’hôtelier, la salle du festin pour le baptême.

Bar-sur-Seine. — MM. du conseil de révision.

Vandeuvre. — Troyes. — Peur que j’ai eue à cause de mon amour pour l’harmonie des faits et le fatalisme rythmique. — L’abbé, son séminaire, le portier, macération, caractère de stupidité.

Nogent. — Courtavent. — De Courtavent à la Saussotte. — Nangis. — Norman.

Brie-Comte-Robert. — Les fermiers de la Brie allumés par le déjeuner et allant au concours agricole. — Le grand rouge, forme de ses sous-pieds.

Charenton. — Entrée à Paris. — Visite à Mme Chéronnet[5], à qui j’ai donné le bras jusque chez Durand, où elle allait dîner. Ce pauvre Durand ! J’y ai fait trois repas et sur chacun d’eux on pourrait écrire un volume : 1° souper, 2° déjeuner, 3° dîner. — Champs-Elysées, trois fois le lundi, le mardi et le mercredi. — La belle histoire que celle de ces visites ! j’y ai vu le défaut de la cuirasse de mon âme comme à celle des autres. — Dîner chez D’Arcet. — Visite à Auteuil. — Mme … est venue en chapeau de paille rond, robe noire. — La poésie de la femme adultère n’est vraie que parce qu’elle-même est dans la liberté au sein de la fatalité. — Le lendemain Mme Hugo. Je suis curieux d’y retourner. — Conseils médicaux de Pradier. — Les Peaux-Rouges : l’oncle hurlant, l’enfant, l’œil de l’enfant et du roi quand ils tirent l’arc ; danse du scalpel ; saut les pieds joints, de la femme au manteau rouge. La dame de derrière moi riait beaucoup, riait, riait et trouvait ça drôle. — La poignée de main des bourgeois. — Quelque envie que j’eusse d’en faire autant, parce que mon envie ne partait pas du même principe et que je n’aime pas à lécher les plats.

Retour à Rouen dans le wagon étouffant, derrière, au coin de gauche, comme à mon dernier voyage. — Le monsieur d’en face. — Le vieux vomissant de la bile. — Les Anglais qui ont monté à Oissel.

Et enfin Rouen, le port, l’éternel port, la cour pavée. — Et enfin ma chambre, le même milieu, le passé derrière moi et comme toujours la vague apparence d’une brise plus parfumée !

  1. Au mois d’avril 1845, Caroline Flaubert, sœur de Gustave Flaubert, épousa M. Hamard. Toute la famille décida d’accompagner les nouveaux époux dans leur voyage en Italie (voir Correspondance, I, p. 147). Flaubert écrivit ces notes en cours de route.
  2. Voir Corse. (Par les Champs et par les Grèves.)
  3. Germain des Hogues. (Voir Correspondance, I, p. 153.)
  4. C’est ce tableau qui donna à Flaubert l’idée d’écrire la Tentation de saint Antoine (voir Correspondance I, p. 162).
  5. Mme Chéronnet, grand’mère de Maxime Du Camp.