Notes sur Paris/I

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M. Frédéric-Thomas Graindorge alias
Libraire Hachette et Cie (p. 1-11).

NOTES SUR PARIS


CHAPITRE PREMIER

PREMIÈRES NOTES


7 décembre. 

Hier, aux Italiens, Cosi fan tutte avec Frezzolini.

J’étais au balcon ; sur sept femmes autour de moi, il y avait six lorettes.

Deux de vingt-huit ans à peu près. L’une, un vrai type de Boucher, un peu usée ; l’autre, un type du Titien, molle, blanche, petite oreille grasse, les cheveux ébouriffés en nuage au-dessus du front, blonds, tombant sur la nuque et retroussés par un peigne d’or. La peau est d’une blancheur mate étonnante. Du temps du Titien, elle aurait été simplement énergique et stupide ; aujourd’hui salie, avilie, effrontée, habituée aux affronts et à l’insolence, elle a dix ans de bains, de poudre de riz, de veilles, de pâtés de foies gras. Ce qu’elle a appris, c’est à bien manger et finement, à boire fin et sec ; c’est une femme à soupers. Elle est déjà empâtée, elle tourne à l’oie grasse. Elle contait à son amie un dîner récent, un joli gueuleton, les vins, le café, le service, en tournant les yeux avec une béatitude gastronomique.

Dans la loge qui est derrière moi, le vieux prince de N… avec une danseuse de l’Opéra et une actrice des Variétés. Il les étale ainsi tous les samedis. La danseuse a la voix rauque des filles, et un ton de marchande de pommes ; cela fait contraste avec ses gants blancs à trois boutons. Elle parle haut, elle a des mots de titi. Quand Fleur-de-lys et Doralice éclatent en sanglots au départ de leurs fiancés, elle a dit à haute voix au milieu du silence : « Tout ça pour Carrau ! » Carrau est l’acteur qui fait le second amant, un pauvret sans voix et gentil. Cinq ou six hommes se sont retournés et ont ri ; elle était contente, elle avait du succès. Le reste de ses remarques est du même goût. « Alboni est si serrée que son jupon relève. Tiens, le noir la dégrossit. Mais qu’est-ce que c’est que ça, que cet opéra-là ? D’abord je n’y comprends rien, moi. Qu’est-ce qu’ils ont à faire des yeux en boule de loto ? J’aime mieux les Funambules ! »

Au-dessous de nous est une femme honnête. Cela se voit, parce qu’elle est moins décolletée ; la tenue, la mine sont autres. La grande lorette a toujours l’air de songer au plaisir. L’autre souhaite qu’on lui fasse la cour. Petite différence.

Il est clair que celle-ci, si jolie, si soignée, ne songe pas à autre chose. Elle se fait centre, elle veut qu’on la regarde, qu’on ne pense qu’à elle. Une femme belle, ou simplement jolie, a les exigences, les vanités, les susceptibilités, tous les besoins de jouissance et de flatterie, d’un prince, d’un comédien et d’un auteur.

A ne voir que les dehors et la toilette, elles sont divines. Il y a des promesses infinies de plaisir, des raffinements de goût et d’élégance dans les dentelles et les nœuds dont elles s’encadrent la poitrine, dans ces soies blanches à fleurs dont elles s’enveloppent. Mais il ne faut ni les entendre causer, ni regarder ce qu’elles sentent et si elles sentent.


15 décembre. 

Soirée de mariage dans un restaurant : ce sont des employés, le futur est sous-chef et grappille quelque chose avec une autre petite place, en tout quatre mille francs. La jeune fille a cinquante mille francs de dot, son père est inspecteur des eaux et forêts en province.

Cette élégance de café est ignoble. Les chaises sont fanées, les tapis de l’escalier gluants, on aurait envie d’écrire sur la porte : Nopces et festins. Les garçons apportent des verres d’eau sucrée, groseillée maigrement. Ils osent parler aux invités, ils font des observations, et quelles observations ! « Vous aurez des Page:Taine - Notes sur Paris, 1893.djvu/24 Page:Taine - Notes sur Paris, 1893.djvu/25 Page:Taine - Notes sur Paris, 1893.djvu/26 Page:Taine - Notes sur Paris, 1893.djvu/27 Page:Taine - Notes sur Paris, 1893.djvu/28 Page:Taine - Notes sur Paris, 1893.djvu/29 Page:Taine - Notes sur Paris, 1893.djvu/30 Page:Taine - Notes sur Paris, 1893.djvu/31