Notes sur Paris/Préface

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M. Frédéric-Thomas Graindorge alias
Libraire Hachette et Cie (p. v-xi).

PRÉFACE

Les devoirs d’exécuteur testamentaire sont fort délicats à remplir, et ce n’est pas sans peine que j’ai pu enfin, conformément aux intentions de M. Graindorge, revoir, compléter et publier ses notes. La famille faisait des difficultés, et les manuscrits originaux sont presque illisibles ; M. Graindorge avait une longue écriture anglaise, confuse, compliquée d’abréviations commerciales, et en outre étriquée par l’usage des caractères allemands. J’en suis venu à bout à force de temps, mais je regrette de n’avoir pu faire davantage. M. Marcelin, qu’il honorait comme moi de son amitié, av^it voulu aussi élever un monument à sa mémoire ; il avait fait exécuter par un photographe en renom plusieurs vues des appartements du défunt ; grâce à divers portraits, il avait recueilli les principaux aspects de la personne et des costumes de M. Graindorge ; il y avait ajouté ceux de son secrétaire, de son neveu, et d’autres personnes dont il est parlé dans le volume ; sa sollicitude intelligente n’avait reculé devant aucun objet singulier, pas même devant la grande carapace de crocodile empaillé qui ornait le boudoir, pas même devant le visage de Sam, le valet nègre qui, dans l’antichambre, montrait ses éternelles dents blanches. En outre, recueillant ses souvenirs, il avait songé à illustrer de dessins les petits événements de salon, de théâtre et de voyage racontés par M. Graindorge. D’autres occupations le retiennent ; j’espère qu’un jour il sera plus libre ; en attendant, le lecteur regrettera que, dans ce dernier office, son crayon n’ait pas suppléé à l’insuffisance de ma main.

J’ai passé souvent la soirée avec M. Graindorge, et je me suis toujours plu à sa conversation. Son érudition était ordinaire, mais il avait voyagé et son esprit était bien approvisionné de faits. D’ailleurs, il n’était ni pédant ni prude, et le café qu’on buvait chez lui était exquis. Ce que j’aimais surtout en lui, c’était son goût pour les idées générales ; il y arrivait naturellement, et peut-être le lecteur parisien jugera qu’il y inclinait trop. Je ne sais s’il était goûté dans le monde ; le flegme américain l’avait trop cuirassé, et l’habitude des affaires l’avait rendu trop tranchant. C’était un homme grand, maigre, qui parlait sans gestes et d’un visage tout uni, non par manque d’imagination ou d’émotions, mais par habitude de se contenir et horreur de s’étaler. Sa conversation n’avait rien de littéraire, sauf l’ironie froide. Cependant, comme il aimait la lecture et qu’il avait eu l’éducation classique, il pouvait et savait écrire à peu près comme tout le monde. D’ordinaire, il se tenait debout, le dos contre sa cheminée, et laissait tomber ses phrases une à une, sans la moindre inflexion de voix ; ces phrases elles-mêmes n’étaient que des statements of facts, fort ternes et fort précis ; au premier moment, elles ne faisaient point d’effet, mais une heure après, on avait oublié leur nudité et leur monotonie pour ne sentir que leur plénitude et leur justesse. Visiblement il ne parlait que pour remplir un devoir de société ; son plus grand plaisir était d’entendre causer les autres. Nous n’avions que très-peu d’idées communes, mais notre méthode de raisonnement était la même ; cela suffit pour rendre la discussion agréable. D’ailleurs il souffrait la contradiction et se livrait volontiers à la critique, jusqu’à la pratiquer de ses propres mains sur lui-même, démontant les rouages intérieurs de son esprit et de son caractère pour expliquer ses actions, ses opinions, et notamment son pessimisme. A mon sens, il avait trop pâti dans sa jeunesse et il s’était trop replié sur lui-même dans son âge mûr ; de plus, il avait commis la faute de se faire amateur, j’entends de se détacher de tout pour se promener partout. On ne vit qu’en s’incorporant à quelque être plus grand que soi-même ; il faut appartenir à une famille, à une société, à une science, à un art ; quand on considère une de ces choses comme plus importante que soi, on participe à sa solidité et à sa force ; sinon, on vacille, on se lasse et on défaille ; qui goûte de tout se dégoûte de tout. M. Graindorge sentait son mal, mais il se trouvait trop vieux pour y porter remède. A ce sujet, je raconterai une anecdote qui montre sa façon de voir, et, en outre, sa lucidité d’esprit. Un jour, au bout d’une longue conversation philosophique, il me dit en manière de résumé : « Louis XI, à la fin de sa vie, avait une collection de jeunes porcs, qu’il faisait habiller en gentilshommes, en bourgeois, en chanoines ; on les instruisait à coups de bâton, et ils dansaient en cet équipage devant lui. La dame inconnue que vous appelez la Nature fait de même ; probablement elle est humoriste ; seulement, quand, à grand renfort d’étrivières, nous avons bien rempli nos rôles et qu’elle a ri largement de nos grimaces, elle nous envoie à la charcuterie et au saloir. » Cette façon d’expliquer la vie me parut outrée et, de plus, personnelle. Je repris l’idée que j’énonçais tout à l’heure, et je tâchai de l’insinuer, mais en termes fort généraux, sans la moindre application, avec tous les ménagements dont j’étais capable, et tout le respect dont un homme plus jeune se plaît à entourer un homme plus âgé. Il ôta son cigare, réfléchit un instant, et me dit de sa voix lente : « La conclusion que vous ne tirez pas, c’est que je ferais mieux d’être mort ; c’est aussi mon opinion. » — Et, comme je protestais avec beaucoup de scandale et un peu d’émotion, il sourit, ce qui ne lui arrivait pas deux fois par mois, et ajouta du même ton : « Quand vous aurez cinquante-cinq ans et une maladie de foie, vous verrez que cette opinion-là est le plus confortable oreiller du monde. » Il m’a légué ses ustensiles de café turc et sa provision de cigares ; je suis donc son héritier, et pourtant j’ose me croire sincère en regrettant tout haut qu’il soit mort.

H. Taine