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Notes sur la Langue internationale/Concurrence faite par les langues artificielles aux langues nationales

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CONCURRENCE
AUX LANGUES NATIONALES

M. Couturat nous dit que sa langue auxiliaire ne serait pas l’ennemie, mais la meilleur amie des langues nationales, et M. de Beaufront nous fait la même affirmation pour son Espéranto. En lisant ces lignes, je n’ai pu retenir mon étonnement. La langue artificielle la meilleure amie des langues nationales !!!

Enfin, puisque cette affirmation nous vient de deux personnalités aussi autorisées que M. de Beaufront et M. Couturat, je ne peux pas ne pas y répondre.

Transportons-nous par la pensée dans une de ces contrées lointaines où la civilisation est aux prises avec la barbarie.

Dans quelque coin perdu d’un pays encore sauvage, deux hommes, deux véritables missionnaires dont le dévouement, on peut bien dire l’héroïsme, est d’autant plus admirable qu’il est plus obscur, luttent pour établir, au profit de la civilisation, la langue et l’influence de leurs patries respectives. L’un est envoyé par les missions évangéliques anglaises, l’autre par l’Alliance française, une des plus nobles et des plus patriotiques institutions que je connaisse.

Mais voici que survient un nouveau missionnaire, un Espérantistes ; il offre aux deux adversaires de faire cesser leur différend, et de les mettre d’accord, et, pour ce faire, suivant un exemple connu, le nouveau Perrin Dandin avale l’huître, et remet les coquilles aux plaideurs. Ceux-ci, fort peu satisfaits de ce jugement, se répandent en récriminations, aux-quelles leurs patrons joignent leurs malédictions. Puis, fidèles à leur devoir, les deux malheureux missionnaires anglais et français essaient de continuer la lutte ; mais vains efforts, l’Espérantiste

Poursuivant sa carrière,
Verse des torrents de lumière
Sur ses obscurs blasphémateurs.

L’Espéranto triomphe, et les Espérantistes sont dans l’exultation. Je ne leur en fais pas mon compliment.

Voilà comment la langue artificielle prouverait qu’elle est la meilleure amie des langues nationales.

Inutile de dire que la pauvre Alliance française se trouverait placée dans cette triste alternative : ou de fermer boutique, ou se consacrer, sous la tutelle du comité de la délégation, à la propagation de l’Espéranto à l’étranger et dans les colonies.

Mais revenons plus près de nous.

Un jeune Allemand va entrer dans une maison d’exportation. Il se demande s’il apprendra le français. Un des membres les plus distingués de la délégation et de l’Espérantisme, M. le capitaine Lemaire, va le renseigner :

« Que me parlez-vous du français et des autres langues vivantes ? dira-t-il. Elles ont trop de génie, nos langues ! Elles ont trop de génie, nos langues ! elles sont trop logiques dans leurs constructions ! Et pourtant toutes revendiquent ces résultats monstrueux de l’accumulation archiséculaire des déformations biscornues, des irrégularités étranges, des créations boiteuses, des locutions vicieuses, des détournements de signification, des amputations arbitraires suivies d’additions fantaisistes, toutes choses qui ont orné les langues modernes de barbarismes, solécismes, néologismes, idiotismes, amphibologies, bref, d’un ensemble de monstruosités, caprices et tares multiples s’abritant sous ce mot respectable de génie de la langue. »

Que n’apprenez-vous plutôt, ajoutera-t-il, la nouvelle langue internationale, l’Espéranto, cette langue parfaite, merveilleuse, etc.? Et il lui mettra sous les yeux tous les articles-réclames dont les journaux fourmillent depuis quelque temps (en voir quelques-uns page 18).

Ainsi, d’un côté, une langue pleine de monstruosités, exigeant deux ou trois ans d’études, un séjour d’au moins six mois en France et ne permettant les relations qu’avec une seule nation. De l’autre, un idiome parfait, demandant à peine deux heures pour être compris, et un mois pour être écrit et parlé, et donnant accès dans tout l’univers ! Le jeune Allemand n’aura pas un instant d’hésitation.

J’ai pris comme exemple l’employé d’une maison d’exportation ; mais prenez tout autre employé pouvant avoir besoin d’une langue étrangère : maison d’importation, commerce, industrie… postes, télégraphes, ministère… hôtels, chemins de fer, bateaux… Après les employés prenez leurs patrons… puis les touristes, les marins, etc., en un mot tous ceux qui peuvent avoir besoin d’une langue internationale, — le résultat serait le même.

Au lieu d’un Allemand, mettez un Italien, un Russe… rien ne serait changé.

D’ailleurs, le but avoué de la langue artificielle, sa seule raison d’être n’est-elle pas de remplacer les langues nationales en dehors de leur frontières naturelles, au lieu d’être leur meilleure amie, comme vous le prétendez ?

Certains des adeptes de cette langue artificielle — pas tous — me diront peut-être : Mais la langue française conservera à l’étranger la clientèle des savants, des érudits, des hommes bien élevés.

En êtes-vous bien sûrs ? Parmi les nombreux articles-réclames dont vous avez inondé la presse depuis quelques mois, il y en a bien peu qui ne nous apprennent pas qu’il existe déjà de nombreuses et excellentes traductions en Espéranto. On cite entre autres : la Bible, Homère, Shakespeare, Gœthe, Beaumarchais, Maupassant, etc.

Rien d’étonnant à ce que cet Espéranto puisse permettre « d’excellentes traductions, car vous nous assurez qu’il possède une richesse et une souplesse qui le rendent capable d’exprimer les mille nuances de la pensée humaine aussi fidèlement au moins que les meilleurs des langues nationales, et que sa construction logique et son incroyable facilité lui confèrent une aptitude à reprendre avec une supériorité marquée la place (le rôle ?) que le latin a jouée longtemps entre les savants de nationalités différentes, et que par suite les traductions en espéranto sont infiniment supérieures à celles dans les langues naturelles ».

Les savants de la délégation vont donc nous donner dans cette langue merveilleuse d’excellentes traductions des chefs-d’œuvre de toutes les langues, et notamment de la nôtre. Lorsqu’il les possédera, pourquoi un étranger se donnerait-il la peine d’apprendre notre langue si longue à acquérir, et si défectueuse ?

J’avoue que, pour ma part, n’étant nullement polyglotte, il me serait fort agréable de pouvoir, avec aussi peu de peine, goûter les chefs-d’œuvre de toutes les langues étrangères.

Quant à la traduction des ouvrages scientifiques, elle serait encore plus facile que celle des œuvres littéraires.

J’affirme donc, sans craindre d’être démenti par aucune personne impartiale, que si votre Espéranto était — ce qu’il n’est pas — une véritable langue, s’il possédait réellement les qualités que vous lui attribuez, si, comme vous y comptez, il devenait universel et obligatoirement enseigné dans le monde entier, la langue française devrait rentrer au dedans de ses frontières, comme le limaçon dans sa coquille. Et il en serait de même de toutes les langues vivantes, dont la vôtre est, nous dites-vous, la meilleure amie.

Mais le désastre, car c’en serait un, se bornerait-il là ? C’est douteux.

Je sais bien qu’il n’y a pas un délégué ou un espérantiste qui ne crie bien fort ou n’écrive en grosses lettres dans cette phrase : « La langue artificielle n’est pas appelée à remplacer dans la vie habituelle de chaque peuple les idiomes nationaux. » Est-ce bien pour tous l’idée de derrière la tête ?

Je ne ferai pas aux grands chefs l’injure de douter de leur sincérité, mais qu’ils me permettent de leur dire qu’en exprimant cette conviction, ils sont ou imprudents ou maladroits ou au moins bien aveugles. Je vais essayer de leur prouver que le désastre qu’ils préparent au dehors pourrait bien ne pas s’arrêter à nos frontières.

On a souvent observé que la France était un des pays dans lesquels l’unité de langage était la mieux réalisée. En effet, on compte, dit-on, environ, en Suisse 4 langues, en Allemagne 5, en Turquie 10, en Autriche 20, en Russie encore davantage. Et cependant, en France, on ne parle pas toujours le français.

Allez en Auvergne : sur dix hommes du peuple, ville et campagne, vous n’en trouverez pas deux qui, entre eux, parlent le vrai français, qu’ils connaissent cependant, surtout depuis que l’instruction est obligatoire. Si vous écoutez des Auvergnats habitant Paris, même depuis longtemps, vous les entendrez jargonner. Il en est de même en Picardie, en Flandre, en Bretagne, en Gascogne, dans le pays basque, en Provence…

Et cela n’est pas spécial aux hommes du peuple. J’ai habité la Picardie, et j’ai presque toujours entendu les patrons d’usine, les grands agriculteurs, les marchands, les médecins, les curés, picarder avec leurs employés, ouvriers, clients, etc.

Et cette manie de patoiser ne se cantonne pas dans les provinces à patois. Est-ce qu’à Paris et ailleurs des jeunes gens et même des hommes plus âgés n’aiment pas à se servir de l’argot ?

On connaît cette charge linguistique publiée par une revue : l’image représente une fillette qui sanglote et deux villageoises, et au bas on lit cette légende : Kakalakakrialakalachu.

Quel est cet idiome ? Est-ce du chinois ou du malgache ? Sommes-nous chez les Hurons ou au Kamchatka ? Non ; la scène se passe à 20 lieues de Paris, en pleine Beauce ; et pour le lecteur qui n’aurait pas l’avantage de comprendre le beauceron, voici la traduction de la légende : Qu’est-ce qu’elle a qu’elle crie ? — Réponse : Elle a qu’elle est tombée.

Je me garderai bien d’essayer d’expliquer cette manie, cette rage de patoiser et de jargonner. Je me borne à constater l’existence de ce phénomène et j’en tire la conclusion suivante :

Si votre sabir perfectionné devenait, comme vous y comptez, universel et obligatoirement enseigné partout, il s’implanterait très vite dans les provinces où il n’y a pas encore de patois. Les jeunes gens d’abord, puis tous les hommes du peuple, ville et campagne, se jetteraient sur cette nouveauté, si facile à acquérir.

Bientôt des centaines de journaux à un sou paraîtraient, rédigés d’abord moitié en français, moitié en Espéranto, puis bientôt dans cette dernière langue seule. Ils auraient d’ailleurs l’avantage de pouvoir circuler dans le monde entier puisque leur idiome serait universel (cet idiome, le meilleur ami des langues nationales !).

Bref, avant cent ans, « grâce aux traductions de nos chefs-d’œuvre et des principaux ouvrages en tout genre », le français tomberait en désuétude comme langue usuelle ; il ne serait plus guère parlé en France même que par des érudits et des privilégiés ; il passerait à l’état de langue morte comme le grec et le latin. Il en serait de même des autres langues vivantes.

Quel magnifique progrès ! il n’y aurait plus qu’une seule et unique langue dans tout l’univers ! tous les hommes pouvant s’entendre et se comprendre dans le même jargon ! mais ce serait le commencement de la réalisation du beau rêve de la fraternité universelle, le retour à l’âge d’or ; ver eral œlernum ! Un seul et unique patois, mais ce serait le cas d’appliquer le dicton trivial et populaire : Ni Français, ni Russes, ni Anglais, rien que des Auvergnats… pardon, rien que des espérantistes, ce qui se ressemble bien un peu. Et la délégation, et son comité, et les espérantistes seraient au comble de leurs vœux, et dans l’exultation !

Tel pourrait être le résultat de la concurrence faite par la langue artificielle à nos langues vivantes et, en particulier, à celle que nous autres nous sommes assez niais pour appeler encore notre belle langue française.

Cette concurrence entraînerait de bien pénibles conséquences pour la corporation digne d’intérêt des professeurs de langue. Ils en sont, d’ailleurs, avertis officiellement par M. le capitaine Lemaire, l’un des promoteurs de la délégation, et grand espérantiste ; il décrit : « Le congrès, étant composé surtout de professeurs de langue, devait naturellement rejeter l’idée d’une langue nationale, qui tuera l’exploitation de l’enseignement de tant d’autres langues. »

Pauvres professeurs ! Si encore ils pouvaient changer leur fusil d’épaule, et enseigner la nouvelle langue ! Mais non, l’Espéranto s’apprend tout seul, sans maître, en deux petites heures, disent les uns, ou un mois au plus.

Quant aux quarante immortels, ils n’auront plus à s’occuper du fameux dictionnaire français ; mais un de leurs collègues, M. le général Sébert, de l’Institut, leur a trouvé de la besogne ; comme je l’ai dit plus haut, il écrit : « L’Académie devra forcément intervenir un jour pour la préparation des vocabulaires techniques spéciaux qui seront nécessaires pour compléter les manuels d’usage courant actuel. »

Un espérantiste auquel je communique les réflexions qui me précèdent me dit : « Je reconnais que beaucoup de mes collègues se laissent aller à un enthousiasme regrettable ; vous exploitez, et c’est votre droit, ces excès et vous signalez les conséquences excessives qui pourraient en résulter ; mais tous ne sont pas aussi « emballés ». Un certain nombre, dont je suis, sont plus modérés et bornent leur ambition aux voyages et au commerce à l’étranger. »

Voilà qui est plus raisonnable.

Il y a donc déjà dans l’Espéranto deux partis : une extrême gauche et une droite.

Je me permettrai de soumettre à ces modérés les réflexions suivantes :

La clientèle restreinte sur laquelle vous vous rabattez n’est-elle pas d’ores et déjà à peu près accaparée par une langue vivante, l’anglais ? Vous n’aurez pas, je pense, la hardiesse d’aller élever une concurrence sur ce point spécial dans le pays même de langue anglaise, vous seriez mal reçus.

De ce chef, vous perdez la clientèle de 150 millions des hommes les plus commerçants et les plus voyageurs du monde et des centaines de millions de leurs sujets et protégés coloniaux.

Voyons si vous serez plus heureux auprès des autres nations.

Parmi les Français, les Russes, les Allemands… qui ont besoin d’une langue internationale, à ce point de vue spécial du commerce ou des voyages, en trouverez-vous beaucoup qui n’aient pas, dès à présent, choisi dans ce but la langue anglais ? Espérez-vous la leur faire abandonner pour apprendre l’Espéranto ou toute autre langue artificielle qui n’aura cours ni en Angleterre, ni aux États-Unis, et qui dans les autres pays n’obtiendra, en mettant les choses au mieux pour vous, qu’un succès restreint ?

Un linguiste très autorisé est encore plus modéré que vous. Il écrit :

« Le Touring-Club, en prenant l’Espéranto sous sa protection, en a bien reconnu le caractère : c’est essentiellement la langue du vélocipède ; le cycliste en peut emporter la grammaire dans ses bagages avec sa clé et sa burette. »

Les modérés ne me semblent pas avoir beaucoup plus de chance de succès que les exaltés.

Pour résumer ce paragraphe relatif à la concurrence aux langues vivantes, répétons que si la langue artificielle avait — ce qu’heureusement elle n’a pas — toutes les qualités que vous lui attribuez, elle « tuerait », c’est votre expression, l’exploitation de l’enseignement des autres langues dont vous prétendez qu’elle est la meilleure amie.

De tout ce qui précède, il résulte pour moi la conviction qu’une langue artificielle ne peut remplir le rôle de langue internationale ; mais, s’il est bon de diagnostique la maladie, il serait encore meilleur d’indiquer le remède. Je crois l’avoir trouvé, et je l’ai indiqué au Congrès pour l’enseignement des langues vivantes.