Notice historique sur les ouvrages et la vie de Cuvier/3

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MESSIEURS,


Déjà plusieurs fois, en commençant mes enseignemens, je me suis plu à vous raconter les progrès récens de l’histoire naturelle, à vous entretenir de l’émulation qui se manifeste journellement parmi les savans, pour en reculer les limites, à vous énumérer la quantité de plus en plus surprenante d’êtres inconnus, que leurs recherches découvrent dans toutes les parties du monde. Vous paraissiez écouter mes récits avec quelque intérêt et partager l’extrême satisfaction que donnent à l’homme avide d’instruction, ces conquêtes sur la nature, qui lui en révèlent à la fois la fécondité et l’harmonie.

Aujourd’hui je viens, le cœur plein d’affliction, vous parler d’une perte immense que la France, que le monde savant déplorent : Cuvier n’est plus ! Le législateur de la science, celui, qui en régularisait tous les progrès ; celui, auquel elle était redevable de ses plus belles conquêtes ; celui, qui en interprétait les lois avec tant de génie, a cessé de prononcer ses oracles. Je n’aurai plus le bonheur de vous les transmettre, après les avoir entendus de sa bouche d’or. Je ne pourrai plus vous dire de sa part ses plus intimes pensées, ses jugemens à la fois si justes et si impartiaux sur les travaux des naturalistes ; soit qu’ayant vécu dans des temps plus ou moins éloignés, ils aient trouvé dans leur historien l’interprète fidèle de la postérité ; soit qu’étant ses contemporains, ils aient redoublé d’efforts pour tenter, mais vainement, de marcher d’un pas égal, par une autre route, vers le même but que ce géant de la science ; soit qu’ils aient suivi la direction qu’il leur traçait, comme un astre salutaire, répandant autour de lui la plus vive lumière. Pourrais-je mieux faire que de consacrer nos premières réunions à vous montrer ce génie extraordinaire dans ses différentes phases, à le suivre dans ses développemens successifs ; que de vous faire connaître ses importans travaux, que de vous mettre à même de juger des immenses progrès qu’ils ont fait faire à l’histoire naturelle ? Ce sera vous dire dans quel état il nous a légué cette belle science, dont le vaste domaine vous appartiendra, si les œuvres du grand homme, comme une sorte de talisman, y dirigent sans cesse votre marche.

George-Léopold-Chrétien-Fréderic-Dagobert Cuvier[1] naquit à Montbéliard, le 23 Août 1769. Ses historiens ne manqueront pas de remarquer que Napoléon Bonaparte était venu au monde la même année, le même mois, huit jours seulement avant lui.

Ces deux grands hommes, que le temps ne reproduira qu’après des siècles, avaient au plus haut degré, non-seulement le génie de la carrière dans laquelle ils sont entrés ; mais ce prodigieux développement des facultés intellectuelles, qui peut embrasser, sans effort, toutes les connaissances humaines. Tous deux étaient doués d’une activité extraordinaire, d’une persévérance inébranlable dans les déterminations une fois prises, d’une volonté d’exécution que rien ne pouvait arrêter.

Le premier, entraîné dans la carrière des armes par ses dispositions naturelles et par les circonstances, après avoir sauvé la France de l’anarchie, l’a fatiguée d’efforts inouïs pour conquérir une gloire passagère.

L’autre, poussé par un instinct irrésistible vers l’étude de la nature, sans rester étranger à aucune branche importante des connaissances humaines, est devenu le législateur, le génie protecteur de l’histoire naturelle.

M. Cuvier tenait, par ses parens, aux plus anciennes, aux plus honorables familles de la principauté de Montbéliard. Cette principauté faisait partie de l’empire germanique, quoique enclavée entre deux provinces de France, la Franche-Comté et l’Alsace, lorsqu’elle fut occupée par les troupes françaises, au mois d’Octobre 1793, et cédée régulièrement à la France par un traité de paix, conclu trois années plus tard, entre son ancien souverain, le duc de Würtemberg et le gouvernement français.

Le père de M. Cuvier avait servi comme officier, durant quarante ans, dans l’un des régimens suisses qui étaient à la solde de la France, et s’était distingué par sa valeur dans les guerres de Hanovre et de sept ans. Retiré de ce service avec la croix de chevalier de l’ordre du mérite militaire, qui remplaçait pour les Protestans la croix de Saint-Louis, et jouissant d’une modique pension, qui formait cependant la plus grande part de son revenu, il en fut même privé pendant la tourmente révolutionnaire. Au commencement de cette tourmente, lorsqu’elle ne faisait encore que menacer la paisible contrée qu’il habitait, ce militaire expérimenté fut chargé par son souverain du commandement de l’artillerie du château de Montbéliard.

M. Cuvier était proche parent de l’un des généraux les plus distingués des guerres de la révolution et de l’empire, le général comte Walther : leurs mères étaient sœurs, nées D.lles Châtel, à Montbéliard. Élevé dans cette ville, autour du foyer domestique, jusqu’à l’âge d’environ quinze ans, il manifesta, dès ses plus jeunes années, une facilité de conception très-remarquable, une ardeur pour s’instruire, qui alarmait la plus tendre des mères, toujours en sollicitude pour l’existence de son enfant, dont la santé était en apparence très-délicate.

À quatre ans il savait lire : à quatorze ans et demi il avait terminé toutes les études classiques, après avoir occupé presque toujours la première place dans chacune des classes qu’il venait de traverser. Ces études comprenaient non-seulement les langues anciennes, mais encore l’histoire, la géographie, l’arithmétique, l’algèbre, la géométrie, et même la levée des plans. Je possède le plan d’un verger extrêmement net, levé et dessiné par le jeune Cuvier, en 1784 (a).

Il était destiné à la théologie, comme la plupart des jeunes gens du pays de Montbéliard, qui, nés de parens peu fortunés, annonçaient de l’intelligence dans leurs études classiques ; parce qu’un des souverains du Würtemberg avait fondé pour eux, au séminaire de Tubingue, un certain nombre de bourses ; que les études qu’ils y faisaient pouvaient être extrêmement fortes, et les mettaient en état de suivre, non-seulement la vocation de pasteur évangélique, s’ils s’y sentaient portés, mais encore la carrière de l’enseignement public ou particulier, ou même toute autre carrière qui exigeait, en premier lieu, une instruction solide dans les langues anciennes, les langues orientales, la philosophie, les lettres et l’histoire.

Le recteur ou le chef du gymnase de Montbéliard, qui en tenait alors la classe supérieure, changea la destinée du jeune Cuvier, en jugeant moins bonne qu’à l’ordinaire sa dernière composition pour les places ; il ne lui donna que la troisième, tandis que le jeune collégien avait la conscience d’avoir mérité, comme à l’ordinaire, la première. Cette erreur, si c’en était une, tirait à conséquence, parce que chaque élève du gymnase destiné à la théologie, était désigné à son tour pour une cure vacante, d’après le rang qu’il avait dans sa classe au moment de son départ pour le séminaire de Tubingue ; elle décida le jeune Cuvier à abandonner cette carrière, et ses parens à profiter d’une occasion qui s’offrait à eux pour lui en donner une autre. J’ai entendu plusieurs fois de la bouche de M. Cuvier que cette circonstance avait été la source de son bonheur.

Ce génie précoce, que la vue d’un Gessner avec des planches enluminées, qui faisait partie de la bibliothèque du gymnase de Montbéliard, avait électrisé, en révélant en lui le naturaliste ; qui avait déjà lu deux fois Buffon d’un bout à l’autre à l’âge de quinze ans (b), qui en avait copié une partie des figures ; qui en portait presque toujours un volume dans sa poche, lui donnant la préférence pour en occuper, même en classe, tous ses instans de loisir ; fut recommandé à la princesse royale de Würtemberg, petite-nièce du grand Fréderic et grand’mère de l’empereur Alexandre, qui résidait alors dans le château de Montbéliard. On lui fit hommage des dessins du jeune collégien, en lui parlant de cette intelligence extraordinaire, l’espoir de ses parens. Cette princesse le présenta à son beau-frère, le duc régnant Charles de Würtemberg, arrivé depuis peu à Montbéliard, auquel il plut beaucoup, qui fut enchanté de ses réponses et de ses dessins, et le prit dès-lors sous sa protection particulière, en lui accordant une bourse dans son académie de Stuttgart.

Ce prince venait de donner plus d’extension à une école militaire qu’il avait d’abord établie dans son château de la Solitude. Érigé à Stuttgart sur le plus vaste plan, cet établissement, unique dans son genre, et qui portait le nom d’académie, recevait comme internes des jeunes gens de tout âge, élevés aux frais de l’État ou payant pension. Il admettait aussi des externes. Les élèves internes étaient soumis à une discipline militaire, portaient l’uniforme de cadets, étaient sous les ordres d’un colonel et d’un major, qui exerçaient, à la vérité, sur ces jeunes gens un pouvoir tout paternel. Les dortoirs, les réfectoires, les salles d’études et d’instruction, avaient été construits pour cet usage, sinon avec luxe, du moins avec élégance et dans le double but de l’utilité et de la salubrité. De grandes cours pour les exercices, un vaste jardin, dans lequel chaque élève avait une part à lui, qu’il cultivait selon son goût, ne laissaient rien à désirer sous ce dernier rapport.

On pouvait y recevoir successivement toute l’instruction primaire et celle des colléges ou des gymnases les mieux organisés. Après les études classiques les plus fortes, sous des maîtres distingués, qui parlaient avec élégance et savaient interpréter avec une science profonde les langues d’Homère et de Cicéron, on passait aux études philosophiques, qui duraient deux années, et dans lesquelles on comprenait non-seulement la science de l’entendement humain, mais encore les sciences naturelles et les hautes mathématiques.

Ainsi préparé, on était libre d’y choisir une étude spéciale, c’est-à-dire, le commerce, l’aménagement des forêts, dont les Allemands ont fait depuis long-temps une science à part, sous le nom de Forstwissenschaft, la science des finances et de l’administration, que cette nation si instruite désigne sous le nom de Cameral-Wissenschaft, l’art militaire, la médecine, le droit ; la théologie seule était exceptée de cet enseignement universel ; car les beaux-arts, la peinture, la gravure, la sculpture, l’architecture, la musique, la danse, même, en faisaient partie, dans le but de former, non de simplets amateurs, mais des maîtres qui pouvaient en faire leur état.

C’est dans cet établissement si remarquable, où M. Cuvier a succédé à Schiller, où tant de professeurs célèbres d’Allemagne ou de publicistes distingués ont été élevés, que le jeune Cuvier se perfectionna dans les langues anciennes, fit les meilleures études en philosophie, s’appliqua à la métaphysique, et put apprendre à analyser sur lui-même les facultés de l’entendement humain, dans un degré d’étendue le plus extraordinaire dont une créature humaine ait pu être douée. C’est là qu’il a dû sentir se développer en lui ce génie universel, qui saisissait avec tant de rectitude et de haute sagacité, les généralités, la partie philosophique de toutes les sciences. C’est là aussi que son goût pour l’histoire naturelle, qui s’était manifesté à Montbéliard à la vue des planches de Gessner et à la lecture de Buffon, s’est agrandi par les leçons de Kerner et les conseils de son condisciple M. Kielmeyer (c) ; c’est là qu’il choisit pour étude spéciale la science du droit, dont la connaissance, aussi étendue qu’approfondie, a fait depuis au conseil d’État l’étonnement et l’admiration de ceux qui pensaient que le savoir immense du grand naturaliste, devait suffire pour absorber toutes ses facultés intellectuelles, quelque extraordinaires qu’elles parussent.

Tous les enseignemens de l’académie de Stuttgart se faisaient en allemand. M. Cuvier, dont la langue maternelle était le français, se familiarisa si promptement avec la première de ces langues, qu’il fut non-seulement à même, au bout de très-peu de temps, d’acquérir toutes les connaissances que ses maîtres lui transmettaient ; mais encore d’en rendre compte en allemand et de se distinguer aux examens semestriels, de manière à mériter la croix de chevalier, qu’obtenait celui qui avait dans quatre de ces examens consécutifs, sur toutes les parties enseignées dans les classes supérieures ou dans l’une des deux divisions de philosophie, mérité la première place.

Immédiatement après avoir terminé ses études de la manière la plus brillante, en 1788, Cuvier passa quelques semaines dans sa ville natale, qu’il n’a plus revue depuis, et partit pour le château de Fiquinville, en Basse-Normandie, où il alla remplacer un de ses amis[2], comme gouverneur du fils de M.le comte d’Héricy.

Le voisinage de la mer, les loisirs dont M. Cuvier savait profiter, lui donnèrent l’occasion de se livrer dans sa nouvelle position à son goût pour l’histoire naturelle. Il entra dès-lors en correspondance avec le comte de Lacépède, auquel il fit connaître, entre autres, une nouvelle espèce de raie, que ce célèbre écrivain lui à dédiée. C’est en Normandie que M. Cuvier fit ses premières dissections des animaux appelés alors à sang blanc, et les premières observations fondamentales qui lui ont servi à réformer la science.

Son talent remarquable pour le dessin, la grande habileté qu’il avait dans cet art, lui donnèrent la facilité de figurer le grand nombre d’objets naturels qu’il eut l’occasion d’observer ; de les graver pour toujours dans sa mémoire, d’en retenir les caractères distinctifs et de pouvoir les comparer ; c’était le seul moyen de remplacer les collections. Il a servi de fondement à tous les ouvrages systématiques que M. Cuvier a publiés, et il a beaucoup contribué à l’effet magique de ses leçons, où des esquisses parfaites, exécutées à la craie avec une rapidité surprenante, donnaient un entraînement irrésistible à ses démonstrations orales.

Un heureux hasard lui fit rencontrer à Valmont, petite ville située dans le voisinage du château de Fiquinville, M. Tessier, le doyen d’âge actuel des membres de l’académie des sciences, que ses articles d’agriculture, publiés dans l’Encyclopédie méthodique, avaient déjà rendu célèbre. Il fuyait les persécutions auxquelles, dans ces temps de douloureuse mémoire, la vertu n’était que trop souvent exposée, et il avait pris, pour s’y soustraire, l’emploi de médecin militaire.

Je viens de trouver une perle dans le fumier de la Normandie, écrivait alors à son ami Parmentier, de la bouche duquel je tiens cette anecdote, le savant agriculteur qui avait deviné, à la première entrevue avec M. Cuvier, les germes du grand naturaliste. M. Tessier le mit en rapport avec le voyageur Olivier, avec les savans Lamétherie, Lacépède, Millin de Grandmaison et surtout avec le jeune Geoffroy, déjà professeur au Jardin des plantes, qui contribuèrent à le faire venir à Paris, dans les premiers mois de 1795, lorsque la tourmente révolutionnaire commençait à s’apaiser. Nommé d’abord membre de la Commission des arts, par l’entremise de Millin, ensuite professeur d’histoire naturelle aux écoles centrales, il obtint un peu plus tard, par les soins de M. Geoffroy et le concours de MM. de Lacépède et de Jussieu, la suppléance de Mertrud, alors professeur d’anatomie comparée au Jardin des plantes.

C’est en Décembre 1795 que M. Cuvier ouvrit son premier cours de cette science, par un discours qui fut imprimé dans l’un des deux seuls journaux scientifiques et littéraires français qui parussent alors, le Magasin encyclopédique.

Peu de temps après, il fit partie de la première organisation de l’Institut, comme membre de la classe des sciences physiques et mathématiques.

Quelques conversations avec des savans dignes de l’apprécier, quelques mémoires lus à la Société d’histoire naturelle de Paris, avaient suffi dans ces temps historiques, où l’orage de la révolution commençait à se calmer, où l’ordre social renaissait peu a peu, où presque tous les établissemens scientifiques étaient à créer, pour placer M. Cuvier dans une position digne de lui, la plus propre à montrer toute l’étendue, toute la puissance de son génie.

Aussi les premiers pas qu’il fit dans la carrière qu’il a tant illustrée, furent-ils des pas de géant.

Son discours d’ouverture du cours d’anatomie comparée annonce, de prime abord, le génie qui créera la science, qui en coordonnera les faits épars et les classera dans l’ordre le plus philosophique.

Après avoir parlé des sources où il puisera son enseignement, des travaux de ses prédécesseurs, voici comment il s’exprime sur l’état de l’anatomie comparée à cette mémorable époque : « La plupart de ces travaux, il est vrai, sont isolés, sans suite, sans vues comparatives. Peu de sujets ont été épuisés : l’un voulait éclaircir la structure de quelque partie du corps humain ; l’autre faire admirer quelque mécanisme curieux ; un troisième se bornait à chercher dans l’organisation interne des caractères distinctifs des espèces ; mais dans quelque vue que ces faits aient été recueillis, ils n’en sont pas moins précieux et utiles pour celui qui veut réduire toute la science en système. » Ainsi ce génie de vingt-six ans, dès son début dans la carrière, s’aperçoit que la science de l’anatomie comparée est à créer, qu’il n’y a encore que des faits épars dans les ouvrages des Perrault, des Duverney, des Hunter, des Monro, des Daubenton, des Duvernoy de l’académie de Saint-Pétersbourg, des Pallas ; mais que leur disposition systématique peut seule constituer la science. Il discute plus loin dans quel ordre il les exposera, s’il choisira la méthode zoologique et l’ordre des classes, ou la méthode physiologique, en prenant chaque organe à part, et en parcourant successivement toutes les classes où il existe, afin de découvrir les diverses modifications que cet organe y reçoit ? Il se décide pour la dernière méthode, parce qu’elle permet les comparaisons, qu’elle est essentiellement physiologique, et qu’on doit regarder, ce sont ses expressions, la physiologie ou l’explication des machines animales, comme la partie essentielle, le vrai but de la zoologie.

« Cependant, ajoute-t-il, nous ne nous priverons pas entièrement de ce que l’ordre des classes et des genres peut avoir d’avantageux. Avant d’entrer dans le détail des organes, nous considérerons leur ensemble, le système harmonique que forme leur réunion ; c’est-à-dire, que nous traiterons de l’économie animale considérée en grand. Immédiatement après, nous examinerons les différentes combinaisons selon lesquelles ces organes sont répartis ; c’est-à-dire, que nous vous donnerons des idées précises des classes naturelles qui divisent le règne animal. Ce ne sera que lorsque nous serons munis de ces connaissances générales, que nous pourrons avancer dans la connaissance approfondie de chaque organe et des changemens qu’il peut éprouver sans être altéré dans sa nature. »

Je me suis servi à dessein des paroles même du jeune professeur, parce qu’elles renferment l’exposé simple de l’œuvre du génie, du plan créateur de la science qu’il conçut pour son premier cours, plan qui a été une mine féconde de découvertes importantes et la source de toutes les propositions générales qu’il a été possible de déduire des faits ainsi coordonnés et qui ont constitué la science sur des fondemens inébranlables.

Dès ce moment, M. Cuvier commença dans l’ordre physiologique les collections d’anatomie du musée, et cet immense cabinet du Jardin des plantes, qui fait l’admiration des étrangers par l’arrangement qui y règne et la multiplicité des préparations, tellement, qu’on ne pourrait lui comparer aucune autre collection en ce genre (d).

C’est dans cette source abondante de faits et de science que M. Cuvier et ses collaborateurs ont puisé, sous sa direction, pour composer l’ouvrage fondamental des Leçons d’anatomie comparée, dont les deux premiers volumes parurent en 1800, et les trois autres en 1805.

Cet ouvrage fait époque dans l’histoire de la science de l’organisation animale. Aucun, jusque-là, ne l’avait embrassée dans son ensemble. Le petit essai publié par Monro, les élémens de Blumenbach, qui ne comprennent que quelques-uns des traits les plus saillans de l’organisation ; le système anatomique de Vicq-d’Azyr, ouvrage que la mort prématurée de l’auteur avait laissé très-incomplet, et dans lequel les faits sont exposés d’après des classes du règne animal, et ne sont, pour la plupart, que compilés d’autres auteurs, étaient restés bien loin du but. Cuvier seul venait de l’atteindre glorieusement. Aussi l’ouvrage des Leçons d’anatomie comparée fut-il désigné par le jury des prix décennaux pour un des grands prix de physique qui devaient être décernés en 1810.

Les considérations préliminaires sur l’économie animale, qui forment le commencement du premier volume, firent l’admiration de tous les savans par la clarté, la profondeur et l’ordre philosophique des idées et des faits qui y sont exposés ; elles ne sont cependant qu’un développement du plan énoncé dans quelques lignes que je viens de vous lire du Discours d’ouverture du premier cours de M. Cuvier ; mais ces lignes comprennent à la fois le germe de la méthode naturelle et de la seule bonne méthode de comparaison de l’organisation des animaux. C’est qu’une idée-mère une fois conçue par le génie, devient bientôt l’origine et le fondement de tout un système de science.

Après trente-deux ans de progrès et de découvertes de détails, ces principes généraux de la science n’ont rien perdu de leur fraîcheur, de leur solidité. L’auteur a revu, dans les dernières semaines de sa vie, tout le premier volume de cet ouvrage, pour la nouvelle édition qu’il en préparait, à laquelle il avait bien voulu m’associer de nouveau, après vingt-sept ans d’intervalle (e). Il sera extrêmement intéressant de lire les additions qu’il y aura faites, plutôt pour combattre l’application trop générale, exagérée conséquemment, de certains principes philosophiques et pour limiter cette application dans les bornes de l’observation, que pour modifier ou pour changer ce qui ne pourrait l’être sans s’écarter de la vérité.

Si l’anatomie comparée dut à M. Cuvier sa première existence comme science, la zoologie proprement dite ne lui eut pas de moindres obligations par les réformes fondamentales qu’il y introduisit. Jusques à M. Cuvier, le système artificiel de Linné prévalait dans les ouvrages des zoologistes. La formation des groupes qu’on appelle classe, ordre, genre, avait lieu d’après quelques rapports saillans de l’organisation extérieure, et nullement d’après la considération de toute la structure organique. Quand les caractères étaient très-importans, qu’ils influaient sur tout l’ensemble de l’organisme, ces groupes se trouvaient naturels ; mais cette circonstance heureuse, qui ne pouvait être que fortuite, parce que le génie de M. Cuvier n’avait point encore signalé le principe de la subordination des caractères, était loin d’être générale. Ainsi, dans la dernière édition de Linné, par Gmelin, la classe des insectes, qui n’ont point de circulation dans un système de vaisseaux clos, renfermait encore celle des crustacés, qui en ont une bien complète, et celle des arachnides dont une partie du moins possède de même des organes de circulation et de respiration circonscrits. Celle des vers était un véritable chaos, que Bruguières, à la vérité, avait un peu débrouillé dans l’Encyclopédie méthodique, en rapprochant mieux les annelides, qu’il confondait cependant encore avec les intestinaux, et en établissant, quoique d’une manière incomplète, la classe des échinodermes.[3]

Pallas, bien avant Bruguières, encore fort jeune et presque en commençant sa carrière, fit voir dans ses Miscellanea, qu’il publia à la Haye en 1766, que pour la classe des vers la présence ou l’absence d’une coquille ne peut donner la première base de leur distribution, mais que l’on doit d’abord consulter l’analogie de leur structure. [4]

« Certainement, dit M. Cuvier, dans l’éloge de Pallas, le naturaliste, dont le premier coup d’œil était si perçant, aurait débrouillé le chaos où gisaient pêle-mêle les animaux sans vertèbres, s’il eût continué à s’en occuper avec la même suite ; mais lorsqu’il publia ses idées, elles n’étaient pas encore entièrement mûres[5] (f), et il ne revint même jamais sur ce sujet…

Une révolution nécessaire, ajoute le digne historien de Pallas, était réservée pour d’autres temps, tant les conquêtes de l’esprit sont sujettes comme les autres à être arrêtées par le moindre hasard.[6]»

C’est près de six lustres plus tard que le jeune Cuvier opéra cette révolution, à laquelle celle qui venait d’avoir lieu en politique avait peut-être préparé son esprit, en lui faisant mieux sentir le besoin de l’ordre dans la science comme dans la société, et en lui donnant la hardiesse de suivre les inspirations de son génie, pour devenir le réformateur de la zoologie. Il excita l’étonnement et l’admiration des naturalistes français, lorsqu’il leur fit connaître dans une suite de mémoires qu’il lut, en partie, à la Société d’histoire naturelle de Paris, durant le cours de l’année 1795, les principes sur lesquels devaient être fondées les divisions naturelles des êtres en général et des animaux en particulier. On y voit dès ce moment l’intention d’appliquer aux classifications zoologiques le calcul des différens degrés d’importance des caractères, dont les zoologistes n’avaient eu jusque-là aucune idée. Les botanistes, à la vérité, les avaient entrevus. Bernard de Jussieu, en créant les familles des plantes, en avait eu le sentiment, et M. A.L. de Jussieu, son neveu, les avait mis en pratique dans un ouvrage de botanique dont toutes les branches de l’histoire naturelle devaient bientôt sentir l’heureuse influence[7]. Ainsi la méthode naturelle, si heureusement employée à la classification des végétaux par deux illustres botanistes français, poussa le génie de M. Cuvier à rechercher et à découvrir les principes de cette méthode applicables à la zoologie. Nous sommes d’autant plus fondés à le penser, que le jeune Cuvier avait approfondi, en botanique, les caractères des familles naturelles, et qu’il avait dessiné ceux d’un grand nombre de genres de ces familles, dans son exemplaire du Genera plantarum de Jussieu, dans lequel il avait fait intercaler des feuillets blancs à cet usage. Nous avons vu ce précieux exemplaire dans la bibliothèque de l’un de nos plus célèbres géomètres, auquel les sciences naturelles sont familières, et qui a long-temps vécu dans la plus grande intimité avec notre grand naturaliste. C’est dans un mémoire sur une nouvelle classification des mammifères, qu’il publia en commun avec M. Geoffroy, son cadet de deux années, qu’on trouve les premiers essais de la méthode naturelle appliquée à cette classe, et les principes généraux qu’on doit suivre en zoologie pour parvenir à ranger, d’après cette méthode, tout le règne animal. Ces principes sont aussi simples que lumineux. Le premier, le plus fondamental peut-être, que Linnœus déjà avait établi, mais qu’il avait oublié quelquefois dans la pratique, « est que les genres doivent fournir les caractères et non les caractères déterminer les genres [8]. En généralisant ce principe, en l’appliquant aux ordres et aux classes, en ne perdant jamais de vue qu’un genre doit être fondé sur la grande majorité des rapports, et que les ordres ne doivent contenir que les genres qui ne diffèrent que par des rapports d’un degré inférieur, on arrivera sûrement à la découverte des groupes naturels de différens degrés. » Le second de ces principes est celui de la subordination des caractères, c’est-à-dire, la classification de ceux-ci en caractères primaires, secondaires, etc., suivant qu’ils sont tirés d’organes jouant dans la vie un rôle plus ou moins important, selon qu’ils ont conséquemment plus ou moins de valeur pour indiquer la totalité des vrais rapports naturels.

« Si nous considérons les divers organes d’un animal », lit-on plus bas, dans ce mémoire important pour l’histoire de la science, « nous en trouverons qui constituent son existence, considérée isolément ; d’autres qui la mettent en relation avec les autres êtres. Il est aisé de voir que ces derniers organes doivent céder aux premiers ; car l’animal est d’abord, et puis il sent et agit : or, l’existence, la vie de l’animal, dépend premièrement de la génération, qui la lui donne, et ensuite du mouvement réglé de ses fluides, qui la maintient. La génération et la circulation doivent donc fournir les caractères primaires et indicateurs du premier ordre[9], ceux qui constituent les classes. »

Sans vouloir faire la part de ce qui appartient à chacun des auteurs de ce premier essai, nous observerons que l’esprit généralisateur, dont les études philosophiques, enseignées avec une grande profondeur à l’académie de Stuttgart, avait développé le germe dans le jeune Cuvier, ne s’y montre pas moins, d’une manière remarquable, que dans ses écrits fondamentaux.

Vingt-un jours plus tard, le 10 Mai 1795, il lut à la même Société d’histoire naturelle un autre mémoire du plus haut intérêt, sur une nouvelle distribution en six classes des animaux à sang blanc, appelés ensuite sans vertèbres, fondée sur la connaissance de leur structure interne. Ce mémoire renversait de fond en comble les idées reçues jusque-là sur deux des grandes divisions du règne animal qui formaient les insectes et les vers de Linné. M. Cuvier y fait voir, comme dans le précédent, un esprit de classification très-supérieur, saisissant les rapports des êtres avec une admirable sagacité, et les exposant avec clarté. Tous ses travaux postérieurs, sur cette partie de l’histoire naturelle, n’ont été que des développemens de ce premier travail, qui fut imprimé dans la Décade philosophique.[10]

Dans un troisième mémoire, qu’il communiqua également à la même Société, le 30 du mois de Mai, Cuvier traite de la structure des mollusques et de leur division en ordres[11], et continue le développement et l’application des principes établis dans les mémoires précédens sur les rapports naturels des animaux, sur les caractères indicateurs de ces rapports, sur leur subordination les uns aux autres, et sur leur constance, qui diminue à mesure qu’ils baissent de rang. Ce mémoire, qui renferme une connaissance remarquable de la structure interne de la généralité des mollusques, dans lequel M. Cuvier révèle pour la première fois au monde savant un grand nombre de traits de cette organisation que ses dissections lui avaient fait découvrir, suppose des recherches multipliées, qui avaient exigé beaucoup de temps et de loisir, et le voisinage de la mer ; qu’il avait faites conséquemment avant son arrivée à Paris, lorsqu’il était abandonné aux seules ressources de son génie, dans sa retraite de Normandie.

Telle a été l’origine et la nature des immenses services que M. Cuvier a rendus à la partie systématique de l’histoire naturelle, en introduisant dans les classifications zoologiques la méthode de l’ensemble des rapports ; en distribuant, en un mot, le règne animal comme Bernard de Jussieu et son neveu, M. A. L. de Jussieu, avaient classé le règne végétal.

M. Cuvier publia, en 1798, sous le titre de Tableaux de l’histoire naturelle des animaux, le premier exemple de cette distribution, telle que son génie l’avait conçue.

Les tableaux annexés en 1800, au premier volume des Leçons d’anatomie comparée, tableaux qu’il dressa avec M. Duméril, introduisirent quelques améliorations à ce premier travail. Il reçut, en 1802, une autre rectification essentielle, par l’établissement de la classe des vers a sang rouge. Cette rectification fut encore la suite des recherches anatomiques de M. Cuvier et de la découverte qu’il avait faite, déjà en 1798, de l’existence d’un sang rouge et des principaux vaisseaux sanguins dans les sangsues ; découverte qu’il étendit bientôt aux autres animaux de cette classe.

La plus importante amélioration dans sa méthode de classification, fut celle qu’il établit en 1812, par le rapprochement des classes qui composent le règne animal en quatre embranchemens principaux, représentant chacun un type ou un plan général, d’après lequel auraient été formés tous les animaux qu’il comprend. Avant cette nouvelle et grande vue, le règne animal était divisé en deux séries, celle des vertébrés et celle des animaux sans vertèbres. Mais ce dernier caractère étant négatif, n’avait, par cela même, aucune influence sur la composition organique de la seconde série ; il en résultait qu’elle était formée de plusieurs groupes d’animaux aussi différens entre eux que de la première série, et qu’on ne pouvait établir aucune proposition générale, commune à tous ces avertébroses, ainsi que les nommait M.Duchesne dès 1795.[12] Après de longues méditations sur cette difficulté, qui tenait à l’imperfection de la méthode, M. Cuvier finit par découvrir « qu’il existe quatre formes principales, quatre plans généraux, d’après lesquels tous les animaux semblent avoir été modelés, et dont les divisions ultérieures, de quelques noms que les naturalistes les aient décorées, ne sont que des modifications assez légères, fondées sur le développement ou l’addition de certaines parties, mais qui ne changent rien à l’essence du plan. Réfléchissant ensuite sur les organes principaux qui ont déterminé cette ressemblance entre les animaux de chaque forme, il y trouva promptement, ce sont ses expressions, une raison de cette ressemblance. Le système nerveux est le même dans chaque forme ; or, le système nerveux est au fond tout l’animal. Les autres systèmes ne sont là que pour le servir ou l’entretenir ; il n’est donc pas étonnant que ce soit d’après lui qu’ils se règlent.[13] » Une expérience de dix-sept années, les jugemens fréquens qui en avaient été le résultat journalier, avaient conduit M. Cuvier à ces grandes considérations, et à réformer, en quelque sorte, les principes de classification établis dans les premiers mémoires qu’il publia sur cette matière en 1795. M. Cuvier reconnaît d’ailleurs que M. Virey avait eu, au sujet de l’influence qu’exerce le système nerveux sur la composition de l’organisme et sur la forme des animaux, des idées analogues à celles que nous venons d’exposer.[14]

Sa nouvelle répartition du règne animal se réduisait à ces mots : les animaux vertébrés tous ensemble, les animaux articulés tous ensemble, forment des groupes, lesquels n’équivalent en importance qu’aux mollusques et aux zoophytes. « Mais on ne saurait croire, dit M. Cuvier, en terminant son mémoire, à quel point ce changement, si léger en apparence, dans les méthodes reçues, donne de facilité et de netteté aux propositions de l’anatomie comparée. C’est l’expérience que j’en ai faite depuis plusieurs années, qui m’a engagé à adopter cette distribution dans l’ouvrage que je vais bientôt publier sur le règne animal. »

Ce fut seulement en 1817 qu’eut lieu cette publication, sous le titre suivant : Le Règne animal distribué d’après son organisation, pour servir de base à l’histoire naturelle des aninaux et d’introduction à l’anatomie comparée.[15]

Une seconde et dernière édition de cet important ouvrage a paru en cinq volumes en 1829 et 1830.

Nous venons de voir que si M. Cuvier n’a pas été le créateur de la science pour l’histoire naturelle systématique comme pour l’anatomie comparée, il l’a pourtant réformée à un tel point, il en a tellement précisé les bases, posé les fondemens, déterminé les principes ; il les a appliqués avec tant de génie aux classifications qu’il a établies, qu’on doit regarder comme non moins essentiels les services qu’il a rendus à cette partie de l’histoire des animaux. On peut même affirmer qu’elle n’a été constituée définitivement comme science que par la méthode naturelle, c’est-à-dire, celle de l’ensemble des rapports.

Cette méthode, une fois adoptée comme principe, comme fondement de la zoolegie, est devenue la source féconde de toutes les découvertes qui ont illustré de nos jours, et qui éclaireront jusque dans la postérité la plus reculée, la connaissance des animaux.

En effet, dès l’instant où la tâche du naturaliste ne s’est plus bornée à quelques phrases caractéristiques, écrites le plus souvent en mauvais latin, pour inscrire les êtres dans le catalogue de ce qu’on appelait le système de la nature ; dès le moment où il a dû chercher, où il s’est efforcé d’apprécier au plus juste tous les rapports de formes, d’organisation, de fonctions, de mœurs, que les animaux ont entre eux, et de les ranger d’après ces rapports ; l’anatomie comparée est devenue une science indispensable au zoologiste. La connaissance des organes l’a conduit à l’explication de leurs usages par l’étude des liaisons de l’organisation avec les mœurs.

Bientôt il ne s’est plus contenté de comparer un même organe dans tous les animaux où il existe, et d’observer les modifications qu’il éprouve, depuis son état de plus grande simplicité jusqu’à sa plus grande complication. Il l’a découvert dans son état rudimentaire, et l’a suivi jusque dans son plus grand développement possible. Cette dernière considération l’a conduit à déterminer la constance de certains plans de composition organique et à retrouver dans les organes rudimentaires les traces indélébiles d’un même plan.

La nécessité de chercher, de saisir tous les rapports et de classer les êtres d’après l’ensemble de ces rapports une fois sentie, a élevé de plus en plus ses études et ses méditations vers un but philosophique. C’est dès ce moment qu’il a étendu ses recherches et ses comparaisons à la composition des parties, à celle de tout l’ensemble des organismes ; qu’il a cherché à déterminer les parties analogues dans les différens organismes ; celles qu’il serait possible et juste de comparer, malgré les différences apparentes qu’entraînent leurs changemens de position et d’usages ; et, pour multiplier de plus en plus les points de comparaison, afin de mieux assurer ses jugemens, il ne s’est plus contenté d’observer les organismes tout formés ; il les a, pour ainsi dire, épiés à l’instant de leur formation apparente ou réelle, et il a observé avec soin les différences de composition organique qu’ils présentent aux différentes époques de la vie. Enfin, il a comparé les formations ou les compositions normales avec les formations ou les compositions abnormales.

Toutes ces études, sans vouloir juger ici le mérite plus ou moins éminent de ceux qui s’y sont livrés, sans prétendre apprécier en ce moment les services plus ou moins importans qu’ils ont rendus à la science, ont été la conséquence nécessaire de l’adoption pour la classification des êtres organisés, de la méthode naturelle ou de celle qui s’efforce de les distribuer d’après l’ensemble de leurs rapports. C’est une vérité pour la zoologie comme pour la botanique : tous les progrès rapides que l’une et l’autre science ont faits de nos jours dans leurs parties systématique, physiologique et philosophique, datent, dans tous les pays, de l’époque où l’on y a reçu et adopté la méthode de l’ensemble des rapports, dite naturelle, créée pour tout le règne animal par M. G. Cuvier.

Mais l’ouvrage fondamental dont nous venons de citer la dernière édition, ne se recommande pas seulement par le mérite d’une classification établie sur des principes philosophiques. C’est une œuvre de génie où le naturaliste consommé se montre dans tous les détails, et qui se distingue aussi bien par la netteté du style, que par la perfection des descriptions, lesquelles ne renferment pas un mot inutile, et qui ne comprennent que les caractères distinctifs les plus saillans, les plus faciles à saisir.

Les rapports des animaux y sont justement appréciés dans des groupes gradués qui indiquent la valeur de ces rapports. À la vérité, cette perfection dans l’arrangement méthodique, qui se rapproche autant que possible de la nature, est plutôt faite pour le maître qui a l’habitude d’en être l’interprète, que pour l’élève qui commence à en étudier les merveilles. D’ailleurs M. Cuvier ne voulait pas qu’on attachât à l’arrangement systématique et surtout aux classifications de détail plus de valeur qu’ils n’en méritent. Voici à cet égard les principes lumineux qu’il a publiés en 1828, après trente-deux ans d’expérience et de méditations sur cet important sujet.[16]

« Que l’on n’imagine donc point que, parce que nous placerons un genre ou une famille avant une autre, nous les considérons précisément comme plus parfaits, comme supérieurs à cette autre dans le système des êtres. Celui-là seulement pourrait avoir cette prétention, qui poursuivrait le projet chimérique de ranger les êtres sur une seule ligne, et c’est un projet auquel nous avons depuis long-temps renoncé. Plus nous avons fait de progrès dans l’étude de la nature, plus nous nous sommes convaincus que cette idée est l’une des plus fausses que l’on ait jamais eue en histoire naturelle, plus nous avons reconnu qu’il est nécessaire de considérer chaque être, chaque groupe d’êtres en lui-même, et dans le rôle qu’il joue par ses propriétés et son organisation, de ne faire abstraction d’aucun de ses rapports, d’aucun des liens qui le rattachent soit aux êtres les plus voisins, soit à ceux qui en sont plus éloignés.

« Une fois placé dans ce point de vue, les difficultés s’évanouissent, tout s’arrange comme de soi-même pour le naturaliste. Nos méthodes systématiques n’envisagent que les rapports les plus prochains ; elles ne veulent placer un être qu’entre deux autres, et elles se trouvent sans cesse en défaut. La véritable méthode voit chaque être au milieu de tous les autres ; elle montre toutes les irradiations par lesquelles il s’enchaîne plus ou moins étroitement dans cet immense réseau qui constitue la nature organisée, et c’est elle seulement qui nous donne de cette nature des idées grandes, vraies et dignes d’elle et de son auteur ; mais dix et vingt rayons souvent ne suffiraient pas pour exprimer ces innombrables rapports. »

Ces lignes admirables font connaître les dernières vues du législateur de la science, sur la règle qu’on doit suivre dans l’appréciation des méthodes de classification ou dans leur établissement.

Ajoutons, enfin, que jusqu’à M. Cuvier la langue élémentaire de l’histoire naturelle était le latin, et qu’avant lui aucun ouvrage, surtout en français, n’en contenait les élémens d’une manière complète ; c’est lui qui, le premier, a rendu la science vulgaire, en publiant dans cette langue des modèles parfaits de son emploi, pour indiquer d’une manière élégante, quoique très-concise, les caractères distinctifs des animaux.

Nous venons de voir notre grand naturaliste constituer l’anatomie comparée dès le début de son enseignement, et poser les principes de la méthode naturelle appliquée à la zoologie. La suite de ses travaux, dans l’une et l’autre de ces parties, durant le long espace de trente-sept ans, n’a été qu’un développement, qu’une application continuelle de ces principes, que son génie avait pressentis à l’instant même où il mesura pour la première fois, du coup d’œil de l’aigle, la carrière qu’il devait tant illustrer.

C’est encore à lui qu’était réservée la gloire de créer la science des Restes fossiles organiques, qui a pris depuis peu de temps, grâce à l’impulsion qu’il a donnée, un accroissement si extraordinaire, et dont les découvertes jettent un si grand jour sur l’histoire des révolutions de notre planète et des apparitions de la vie sur les différens points de sa surface.

Dans cette partie des sciences naturelles, qui est si pleine d’intérêt, le génie créateur de Cuvier se montre avec éclat comme dans les précédentes ; il mesure, d’un premier regard, l’étendue possible de la science, il en apprécie l’importance, il en saisit les rapports, et prévoit les lumières qu’elle répandra sur la théorie de la terre.

Un mémoire qu’il lut à l’Institut, en Mars 1796, sur les espèces d’éléphans, vivantes et fossiles, renferme déjà l’idée qu’aucune espèce de ces animaux fossiles, dont les ossemens sont si abondans dans le Nord, n’existerait plus aujourd’hui, ni dans la zone torride, ni ailleurs. Qu’il est probable que ces ossemens ont appartenu à des êtres d’un monde antérieur au nôtre, à des êtres détruits par quelque révolution de ce globe ; êtres dont ceux qui existent aujourd’hui ont rempli la place, pour se voir peut-être un jour également détruits et remplacés par d’autres.

Déterminer les espèces, les genres et les classes de ces espèces fossiles, sur quelques débris d’ossemens qui leur ont appartenu ; rapporter toutes les découvertes qui en avaient été faites jusque-là ; indiquer avec exactitude les localités où ces débris avaient été trouvés, la nature des terrains dans lesquels ils étaient enfouis, telle était la tâche que Cuvier s’était imposée dès les dernières années du siècle passé, et dont il publia un prospectus éloquent, qu’il adressa à tous les savans, pour les inviter à l’aider dans cette grande entreprise, pour leur en faire sentir l’importance et pour les engager à lui communiquer les découvertes qu’ils auraient pu faire ; découvertes qu’il leur promettait de consigner fidèlement dans son livre (g).

Cette tâche[17] l’obligeait de parcourir une route où l’on n’avait encore hasardé que quelques pas. « Antiquaire d’une espèce nouvelle, nous dit-il en commençant son Discours sur les révolutions du globe, il me fallut apprendre à la fois à restaurer ces monumens des révolutions passées et à en déchiffrer le sens ; j’eus à recueillir et à rapprocher dans leur ordre primitif les fragmens dont ils se composent ; à reconstruire les êtres antiques auxquels ces fragmens appartenaient ; à les reproduire avec leurs proportions et leurs caractères ; à les comparer, enfin, à ceux qui vivent aujourd’hui à la surface du globe, art presque inconnu, et qui supposait une science à peine effleurée auparavant, celle des lois qui président aux coexistences des formes des diverses parties des corps organisés. »

Cette portion essentielle de ses nombreux travaux était, si je ne me trompe, celle à laquelle M. Cuvier attachait le plus d’importance. Aussi lui a-t-il consacré une grande partie de sa vie. La première occasion qu’il eut de s’y livrer, fut celle où il chercha à déterminer les espèces d’éléphans vivantes et fossiles.

Dès-lors il ne la perdit plus de vue. En Septembre 1798 (le 6 Vendémiaire de l’an 7), lorsque ce mémoire fut imprimé pour la première fois dans le tome II du Recueil de l’Institut, deux ans après sa communication à ce corps savant, il ajoutait, comme post-scriptum, qu’après beaucoup de recherches il avait déterminé quatre nouvelles espèces de mammifères fossiles conservées dans les cabinets de Paris ou trouvées dans les carrières à plâtre de Montmartre.

Un manœuvre intelligent, avait été employé à ces carrières, reçut de M. Cuvier la commission, qui devint pour lui très-lucrative, de recueillir les ossemens que l’on y découvrait presque journellement.

J’ai été souvent témoin de la générosité avec laquelle M. Cuvier les lui payait ; je l’ai vu dépenser avec joie des sommes considérables pour augmenter cette collection, dont il a fait plus tard hommage au Musée du Jardin des plantes, lorsqu’elle eut acquis le plus haut prix par ses publications. Ces ossemens étaient souvent brisés ; ce n’étaient que des fragmens, des portions de phalanges de grands os, de mâchoires, de crânes, des dents isolées ; et cependant, à force d’études, de comparaisons avec les nombreux squelettes dont le cabinet d’anatomie du Jardin s’enrichissait journellement par ses soins, et par le zèle infatigable de son aide-anatomiste Rousseau, Cuvier parvint à caractériser d’une manière bien évidente un grand nombre d’espèces perdues, dont les analogues n’existent plus en vie, et même appartiennent à des genres plus ou moins étrangers à la création actuelle.

Chaque fois qu’il venait de lire un nouveau mémoire à l’Institut sur une récente détermination de ces curieux ossemens d’un autre monde, il trouvait des collègues incrédules, qui, ne connaissant pas les lois de l’organisation, la coexistence nécessaire de certaines formes, ne comprenaient pas qu’il fût possible de rétablir un animal avec des fragmens d’os épars dans les couches d’un même terrain. Peu de jours après une séance dans laquelle on lui avait plus particulièrement adressé cette objection, il eut la satisfaction de recevoir un squelette entier de ce méme animal qu’il avait refait avec des débris, et de pouvoir démontrer, dans la nature, l’être que la science avait si bien restauré.[18]

Avant de prévoir qu’il trouverait l’occasion de publier ses découvertes successives au moyen des Annales du Muséum, dans un moment où les frais des planches nécessaires auraient été trop forts pour ses faibles revenus, M. Cuvier s’était déterminé, non-seulement à dessiner lui-même les ossemens qu’il voulait faire connaître, mais encore à en graver les planches. Ces planches précieuses sont comprises, pour la plupart, parmi celles du tome III de la dernière édition.[19]

Cette édition, en cinq tomes in-4.°, dont deux sont divisés chacun en deux parties, ce qui porte l’ouvrage à sept volumes, a paru de 1821 à 1824 : c’est la seule où M. Cuvier ait pu coordonner son travail. La première, qui date de 1812, n’était que la simple réunion en quatre tomes des mémoires qu’il avait insérés successivement depuis 1803 dans les Annales du Muséum.

L’immense travail des Recherches sur les ossemens fossiles se compose, entre autres, des descriptions ostéologiques les plus détaillées, les plus complètes, de beaucoup d’espèces et de la plupart des genres vivans de mammifères et de quadrupèdes ovipares. Je l’ai vu commencer par une monographie du daman cette longue et pénible tâche, en 1803, à son retour d’un voyage qu’il fit dans le Midi, comme inspecteur général de l’Université, pour l’organisation des premiers lycées.

Beaucoup de figures, dessinées avec une grande perfection, en partie par M. Cuvier lui-même, en plus grande partie par M. Laurillard, servent à donner à ce travail toute l’évidence que des descriptions écrites d’un style clair et simple pouvaient comporter encore.

La plus complète collection de squelettes qui existe au monde, à laquelle les voyageurs français et étrangers avaient contribué à l’envi, en envoyant des contrées les plus éloignées, soit les ossemens qui devaient les composer, soit les animaux eux-mêmes, fut réunie en peu d’années pour fournir les matériaux ahondans de ces descriptions.

M. Cuvier sut y comprendre tout ce qu’elles devaient contenir d’important. On y trouve des tables de la longueur de chaque os, à la manière de Daubenton, qui sont d’un grand secours pour la détermination des espèces. Les formes comparées des têtes y sont indiquées sous tous les aspects, pour la distinction des genres et des familles, que rendent encore plus facile et plus sûre les descriptions les plus circonstanciées des formes et de la composition des dents et des mâchoires.

Les membres y sont de même décrits avec détail, quant à leur composition et à la figure des plus petits os qui en font partie. Celle surtout des facettes articulaires s’y trouve indiquée avec le soin le plus scrupuleux, parce qu’elles déterminent les espèces de mouvemens qu’exécute chaque os d’un seul membre et la totalité des mouvemens de tout le membre.

Les actions des animaux étant elles-mêmes en rapport intime avec leur instinct et leur régime carnassier, végétal ou mélangé, on n’aura pas de peine à saisir la vérité de cette connexion d’organes et de fonctions, qui fait qu’on peut déterminer, avec un organe connu, la plupart des autres coexistans avec lui ; qui permet de conjecturer du moins, et qui donne souvent la certitude, que telle phalange isolée, que telle forme de dents a dû appartenir à un animal d’une classe, d’un ordre, d’une famille, d’un genre même plus ou moins rapproché de certain genre bien connu, dont l’histoire ne laisse rien à désirer.

Ces monographies réunissent à la fois les meilleures descriptions systématiques, et la critique la plus judicieuse et la plus savante pour la distinction des espèces vivantes et leur classification d’après la méthode naturelle.

Elles sont encore physiologiques, c’est-à-dire, qu’elles servent très-bien à l’explication des fonctions auxquelles participent toutes les parties du squelette. On peut affirmer qu’elles ont fait faire de grands progrès à l’anatomie et à la physiologie comparées. Celles en particulier des dents de l’éléphant, donnent sur la composition de ces dents et leur accroissement des détails physiologiques nouveaux, applicables au développement des dents en général.

Enfin, elles renferment des vues philosophiques sur la composition de la tête des différentes classes des animaux vertébrés et la détermination comparée de leurs os, dans lesquelles les travaux de Spix, de Bojanus, de MM. Meckel, Ocken et Geoffroy Saint-Hilaire sont rapportés avec fidélité et appréciés avec cette supériorité de jugement que M. Cuvier mettait dans tous ses écrits.

C’est d’un point de départ aussi bien arrêté, d’une base aussi solide, aussi bien établie, qu’il est parti pour déterminer les espèces perdues.

La dernière édition que nous analysons, dont nous cherchons à vous donner une idée générale, bien incomplète sans doute, comprend entre autres la restauration, je devrais dire la résurrection de cent vingt espèces de mammifères, que la Providence a montrées au génie de M. Cuvier, qu’il a pu nommer, auxquelles il a de nouveau assigné leur rang dans l’ensemble des êtres ; comme un autre Adam, devant les yeux duquel le Créateur se serait plu de nouveau à faire passer les œuvres de sa puissance[20]. Ces espèces détruites appartiennent à tous les ordres, excepté à celui des quadrumanes, dont aucune espèce n’a été découverte jusqu’ici à l’état fossile d’une manière incontestable.

Toutes les localités où l’on a trouvé leurs débris, tous les ouvrages où ils ont été décrits ou seulement indiqués, tous les cabinets où ils sont conservés, et dont M. Cuvier a visité lui-même une partie en Hollande, en Allemagne, en Angleterre et en Italie, y sont rapportés fidèlement avec une remarquable érudition.

Ainsi rien n’a été épargné, pas même le travail capable d’exercer la plus grande patience, pour rendre cet ouvrage le répertoire le plus complet de la science, telle du moins qu’elle avait été constituée par le grand homme, au moment où ce chef-d’œuvre parut.

L’observation exacte des terrains de différente nature, dans lesquels on rencontre les fossiles organiques, celle de la position relative de ces terrains, leur situation horizontale ou inclinée, leurs rapports avec les terrains dits primitifs, conduisit M. Cuvier à classer les fossiles organiques d’après les temps et la nature du milieu où ils avaient vécu, et à déterminer ceux d’une même époque et les révolutions correspondantes de la surface du globe qui les avaient enfouis.

Afin d’acquérir par lui-même l’expérience nécessaire sur les rapports des êtres organiques avec les terrains dans lesquels ils sont conservés, il résolut d’observer et de décrire ces terrains dans une localité circonscrite, celle des environs de Paris, et d’y étudier sur les lieux le grand phénomène des bouleversemens de notre globe. M. Cuvier s’associa, pour cette œuvre, avec son savant ami, M. Alexandre Brongniart. Ils firent ensemble nombre de voyages et les observations importantes pour la Description géologique des environs de Paris, qui fut rédigée par ce dernier et insérée dans le tome II de l’ouvrage que nous analysons (deuxième édition).

Ces recherches particulières eurent pour principal résultat géologique, de signaler au-dessus de la craie, deux étages de terrains d’eau douce, séparés par un dépôt marin, dont l’étage supérieur est encore recouvert par un dépôt de cette nature : preuve irréfragable de plusieurs irruptions et retraites alternatives de la mer dans ce bassin des environs de Paris, depuis l’époque seulement où la craie y avait été déposée. C’était un fait tout nouveau en géologie et l’une des plus grandes découvertes qui aient été faites depuis long-temps dans cette science, que l’existence bien constatée de certains terrains de sédiment, déposés dans l’eau douce ; elle frappa tout à coup, comme un trait de lumière, le génie observateur de M. Cuvier, au milieu d’une course qu’il faisait avec M. Brongniart et M. Laurillard dans les environs de Fontainebleau. « Brongniart ! s’écria-t-il avec l’enthousiasme qu’excitait naturellement le sentiment d’un aussi important aperçu, j’ai trouvé le nœud de l’affaire ! Et quel est-il, lui demanda M. Brongniart ? C’est qu’il y a des terrains marins et des terrains d’eau douce. » La science a dès-lors admis ces terrains d’origine si différente, que des observations postérieures ont retrouvés dans beaucoup d’autres localités.

Il est on ne peut pas plus intéressant de voir comment après cinq à six lustres de recherches non interrompues, de travaux pénibles, d’études approfondies et de méditations, M. Cuvier résume, dans son beau Discours sur les révolutions du globe, les faits qui les constatent, les grands phénomènes qui les rendent indubitables.[21]

« Je pense donc[22], y est-il dit, avec MM. Deluc et Dolomieu, que, s’il y a quelque chose de constaté en géologie, c’est que la surface de notre globe a été victime d’une grande et subite révolution, dont la date ne peut remonter beaucoup au-delà de cinq à six mille ans ; que cette révolution a enfoncé et fait disparaître les pays qu’habitaient auparavant les hommes et les espèces des animaux aujourd’hui les plus connus ; qu’elle a au contraire mis à sec le fond de la dernière eau, et en a formé les pays aujourd’hui habités… ; mais ces pays, que la dernière révolution a mis à sec, avaient déjà été habités auparavant, sinon par des hommes, du moins par des animaux terrestres ; par conséquent, une révolution précédente, au moins, les avait mis sous les eaux ; et, si l’on peut en juger par les différens ordres d’animaux dont on y trouve des dépouilles, ils avaient peut-être subi jusqu’à deux ou trois irruptions de la mer.

« Et ces irruptions, ces retraites répétées, n’ont pas toutes été lentes, ne se sont point faites par degrés.[23] La plupart des catastrophes qui les ont amenées, ont été subites ; et cela est surtout facile à prouver pour la dernière de toutes, celle dont les traces sont le plus à découvert ; elle a laissé encore dans les pays du Nord des cadavres de grands quadrupèdes, que la glace a saisis et qui se sont conservés jusqu’à nos jours avec leur peau, leur poil et leur chair. S’ils n’eussent été gelés aussitôt que tués, la putréfaction les aurait décomposés. Or, cette gelée éternelle n’a pu s’emparer des lieux où ces animaux vivaient, que par la même cause qui les a détruits : cette cause a donc été subite comme son effet. »

Les idées de M. Cuvier sur les âges relatifs[24] des couches appartenant aux terrains de sédiment, étendues aux différentes chaînes de montagnes, ont conduit, si je ne me trompe, au système qui prévaut en ce moment parmi les géologues, sur les soulèvemens successifs de ces chaînes ; système que M. Élie de Beaumont a développé avec tant de sagacité, et auquel tous les faits observés jusqu’ici viennent concorder.

On voit en effet, déjà dans l’édition de 1812 du livre que nous analysons, que l’on peut conclure de ce que toutes ces couches des terrains de dépôt ayant dû se former dans la position horizontale, les plus anciennes sont celles qui ont été plus ou moins dérangées de cette position, plus ou moins relevées vers la ligne verticale par une catastrophe ; et que les plus récentes sont au contraire les couches horizontales, occupant les flancs des premières ; parce qu’ayant conservé leur situation originelle, il est évident qu’elles n’ont pu se former qu’après la révolution qui a changé la position des couches inclinées, qu’elles recouvrent plus ou moins, et sur lesquelles elles s’appuient (h).

Une des questions les plus importantes, traitées dans ce grand travail dont je cherche à vous donner une esquisse, était celle de l’altération des formes animales. Il s’agissait de décider si les formes de beaucoup d’animaux perdus, qui diffèrent tant de celles des animaux vivans, indiquaient réellement des espèces et surtout des genres distincts des genres et des espèces encore existans, ou si le temps n’avait fait que modifier les formes primitives pour arriver aux formes actuelles. [25]

L’examen de cette question devait répondre à ceux qui croient à l’altération indéfinie des formes dans les corps organisés, et qui pensent qu’avec des siècles et des habitudes, toutes les espèces pourraient se changer les unes dans les autres ou résulter d’une seule d’entre elles.

Quelque extraordinaire, quelque incompréhensible que paraisse ce singulier système, qui ôterait toute base à la science, laquelle se fonde en définitive sur la détermination possible des espèces et sur leur durée, Cuvier commence par chercher à le réfuter sérieusement, et le détruit par une seule objection ; celle qu’on est loin de trouver généralement les modifications intermédiaires entre un animal de l’ancien monde et celui du monde actuel dont il se rapproche le plus. Il donne une définition de l’espèce, prouve la constance de certaines conditions de forme qui la caractérise, et présente le tableau des variations qu’elle peut subir et qui constituent les races ; il démontre enfin, par un examen scrupuleux des squelettes de momies, que les animaux qui vivaient en Égypte il y a deux à trois mille ans, comparés à ceux qui respirent de nos jours sur ce sol classique, n’ont éprouvé, pendant près de trente siècles, aucun changement important dans leurs formes ; qu’il n’y a pas même eu parmi les animaux sauvages une altération appréciable dans leur squelette, qui puisse caractériser seulement une race ou une variété.

« Il n’y a donc, dans les faits connus, rien qui puisse appuyer, le moins du monde, l’opinion que ces genres nouveaux que j’ai découverts[26] (je me sers de ses propres paroles) ou établis parmi les fossiles, non plus que ceux qui l’ont été par d’autres naturalistes, les paléothériums, les anoplothériums, les mégalonix, les mastodontes, les ptérodactyles, les ichtyosaures, etc., aient pu être les souches de quelques-uns des animaux d’au]ourd’hui, lesquels n’en différeraient que par l’influence du temps et du climat.

« Au reste, lorsque je soutiens, ajoute-t-il plus bas, que les bancs pierreux contiennent les os de plusieurs genres, et les couches meubles ceux de plusieurs espèces qui n’existent plus, je ne prétends pas qu’il ait fallu une création nouvelle pour produire les espèces aujourd’hui existantes ; je dis seulement qu’elles n’existaient pas dans les lieux où on les voit à présent, et qu’elles ont dû y venir d’ailleurs.[27]

Supposons, par exemple, qu’une grande irruption de la mer couvre d’un amas de sable ou d’autres débris le continent de la Nouvelle-Hollande ; elle y enfouira les cadavres des kanguroos, des phascolomes, des dasyures, des péramèles, des phalangers volans, des échidnés et des ornithorynques, et elle détruira entièrement les espèces de tous ces genres, puisqu’aucun d’eux n’existe maintenant en d’autres pays.

« Que cette même révolution mette à sec les petits détroits multipliés qui séparent la Nouvelle-Hollande du continent de l’Asie, elle ouvrira un chemin aux éléphans, aux rhinocéros, aux buflles, aux chevaux, aux chameaux, aux tigres, et à tous les autres quadrupèdes asiatiques, qui viendront peupler une terre où ils auront été auparavant inconnus.

Qu’ensuite un naturaliste, après avoir bien étudié toute cette nature virante, s’avise de fouiller le sol sur lequel elle vit, il y trouvera des restes d’êtres tout différens.

Ce que la Nouvelle-Hollande serait dans la supposition que nous venons de faire, l’Europe, la Sibérie, une grande partie de l’Amérique, le sont effectivement, et peut-être trouvera-t-on un jour, quand on examinera les autres contrées et la Nouvelle-Hollande elle-même, qu’elles ont toutes éprouvé des révolutions semblables, je dirais presque des échanges mutuels de productions ; car, poussons la supposition plus loin, après ce transport des animaux asiatiques dans la Nouvelle-Hollande, admettons une seconde révolution, qui détruise l’Asie, leur patrie primitive ; ceux qui les observeraient dans la Nouvelle-Hollande, leur seconde patrie, seraient tout aussi embarrassés de savoir d’où ils seraient venus, qu’on peut l’être maintenant pour trouver l’origine des nôtres. »

Je me suis arrêté à dessein, à cause de l’importance de la matière, du vif intérêt qu’elle excite, de la perfection avec laquelle elle a été envisagée sous toutes les faces par mon illustre maître, à ses travaux sur les ossemens fossiles et la géologie. Cependant il était loin de se flatter, en terminant son ouvrage, que cet ouvrage fixerait la science qu’il venait réellement de créer ; il prévoyait au contraire, dès ce moment, que l’émulation générale, excitée parmi les savans par une publication d’un si haut intérêt, porterait ses fruits. Cette pensée est bien clairement exprimée dans les dernières lignes du dernier tome.

« Je ne doute pas que, dans quelques années peut-être, l’ouvrage que je termine aujourd’hui et auquel j’ai consacré tant de travail, ne sera qu’un léger aperçu, qu’un premier coup d’œil, jeté sur ces immenses créations des anciens temps.[28] »

Plus bas il ajoute[29] : « Je vais désormais consacrer ce qui me restera de temps et de forces à publier des recherches déjà faites sur l’histoire des poissons ; mais surtout à terminer mon Traité général d’anatomie comparée. »

Telle était l’inconcevable force de tête de Cuvier, qu’à peine avait-il achevé un travail de longue haleine, il en commençait un autre, qui devait exiger des efforts non moins persévérans. Architecte aussi infatigable qu’ingénieux, marquant toujours de l’empreinte de son génie les édifices à la construction desquels il présidait, après avoir terminé un monument qu’il pouvait dire, comme Horace, plus durable que l’airain, œre perennius, il concevait immédiatement le plan d’un autre édifice, et mettait à l’ériger, une constante, une inépuisable activité.

Les recherches sur les ossemens fossiles ne comprenaient proprement que les mammifères et les quadrupèdes ovipares. Les poissons, dont les empreintes, dont les squelettes sont conservés, en très-grand nombre, dans les roches de différente nature, exigigeaient un travail à part. Mais un des élémens de ce travail, une des conditions préliminaires, était d’abord une détermination, aussi complète que possible, des espèces vivantes. Telle a été la première pensée qui a présidé à la grande entreprise scientifique d’une histoire naturelle complète des poissons vivans, que Cuvier ne tarda pas à annoncer au monde savant dans un Prospectus plein d’intérêt, où il décrit les limites de la science au moment où il entreprend de les étendre, et dans lequel il expose les ressources qu’il possède pour cela, et celles qu’il espère obtenir.

M. Valenciennes, actuellement professeur des mollusques au Muséum de Paris, fut choisi par M. Cuvier pour l’aider dans les détails innombrables d’une tâche aussi longue que pénible, que ce grand homme laisse malheureusement inachevée. Sans déprécier l’élève le moins du monde, on peut déplorer qu’un tel maître ne continue pas avec lui un ouvrage qui, comme tous ceux de M. Cuvier, est marqué au coin de l’invention et de la perfection.

Le simple titre, qui est strictement vrai, peut en faire saisir à la fois le plan et toute l’importance : c’est une Histoire naturelle des poissons, contenant plus de cinq mille espèces de ces animaux, décrites d’après nature et distribuées conformément à leurs rapports, avec des observations sur leur anatomie et des recherches critiques sur leur nomenclature ancienne et moderne.[30]

Cet ouvrage doit comprendre les descriptions de plus de cinq mille espèces. Artédi, le premier auteur qui ait publié un système ichtyologique, n’en avait déterminé que trois cents espèces, et Linnœus, quatre cent soixante-dix-sept. Gmeiin, à la vérité, avait porté ce nombre dans son édition du Systema naturœ de Linnœus, qu’il acheva à Gœttingue au mois de Mars 1788, à huit cents espèces apparentes, je dis apparentes à cause des double-emplois qu’on y rencontre fréquemment, Bloch, à douze cents, et Lacépêde, à quinze cents, tout au plus. On voit d’abord combien, sous le rapport des espèces décrites, l’ouvrage entrepris par M. Cuvier, a fait faire de progrès à la science.

Les descriptions y sont prises sur la nature même. Une espèce de chacun des plus petits groupes, la plus intéressante ou la plus facile à se procurer, s’y trouve décrite dans le plus grand détail, toujours d’après un plan uniforme[31]. Ce premier tableau sert de point de comparaison aux caractéristiques plus simples et très-succinctes des autres espèces du même groupe.

Plus on aura l’occasion de lire ces descriptions et de les comparer à la nature, plus on sera émerveillé de leur clarté, de leur justesse, de leur scrupuleuse exactitude, de la patience qu’il a fallu pour peindre aussi bien tous ces détails dans un langage pur, simple, précis, élégant, et de la facilité qu’ils donnent pour arriver à la connaissance des espèces.

La distribution méthodique, d’après l’ensemble des rapports, devait sans doute y contribuer beaucoup. M. Cuvier avait déjà fait l’heureux essai de sa méthode dans la première édition du Règne animal, publiée en 1817.

Il ne s’agissait plus que de le perfectionner dans tous les détails du système ichtyologique le plus complet possible, en multipliant les observations sur l’organisation intérieure et extérieure de ces animaux.

Enfin, un ouvrage tel que l’Histoire naturelle des poissons, devait présenter avec exactitude les noms que chaque espèce, lorsqu’elle n’est pas nouvelle, porte dans les ouvrages qui en parlent, en remontant même, lorsque cela était possible, jusqu’aux auteurs les plus anciens. Cette nomenclature des différentes époques et des différens auteurs, cette synonymie si difficile, quoique indispensable pour rapporter exactement à chaque espèce ce qui a été publié de son histoire, de ses mœurs, de ses usages, est peut-être la partie la plus précieuse des travaux de M. Cuvier sur les poissons. Il fallait à la fois son jugement exquis, son expérience et sa science pour débrouiller ce chaos.

Dès 1788 et 1789, c’est-à-dire, à peine âgé de vingt ans, Cuvier avait déjà décrit et dessiné de sa main, ce sont ses expressions[32], presque tous les poissons de la Manche.

En 1803, en 1809 et 1810, et en 1813, il avait eu l’occasion d’observer à Marseille, à Gênes et dans plusieurs endroits des côtes d’Italie, ceux de la Méditerranée.

Il faut voir ensuite dans le Prospectus dont nous avons parlé, les ressources multipliées que les auteurs ont eues à leur disposition ; ressources qui se sont infiniment augmentées par la communication de ce Prospectus à tous les savans, qui prirent aussitôt qu’ils le connurent, sans distinction de nation, sans rivaiité aucune, le plus grand intérêt à cette nouvelle publication de celui qu’ils regardaient, d’un commun accord, comme leur maître.

De même que l’annonce si éloquente que M. Cuvier leur avait faite, plus de vingt ans auparavant, de ses travaux sur les ossemens fossiles, de ses premières découvertes et de ses projets de publications sur ce sujet, si nouveau à cette époque, les avait électrisés en faveur de ces travaux, et avait fait affluer de toutes parts au Jardin des plantes, les fossiles trouvés partiellement dans toutes les parties du monde, ou, tout au moins, des modèles ou des dessins de ces objets : ainsi le Prospectus de l’histoire naturelle des poissons et les livraisons successives de cet ouvrage, ont excité parmi les voyageurs de tous les pays, quelque-fois même parmi ceux étrangers à la science, et parmi les savans de toutes les contrées, une volonté unanime de faire part au grand régulateur de la science, de tout ce qui pouvait l’intéresser. Sa demeure devint, pour une collection de poissons, comme pour les fossiles, un sanctuaire où les offrandes arrivaient de toutes les parties du monde. Rien ne met plus en évidence, à notre avis, la puissance du génie de M. Cuvier, et la justice qu’il rendait à tous les savans, sur la part respective qu’ils avaient eue au progrès de la science, que cet empressement à lui communiquer les collections qu’ils avaient faites au péril de leur vie, avant même qu’ils eussent eu le temps de les publier.[33]

Les travaux par lesquels M. Cuvier a constitué, 1.° l’Anatomie comparée, et 2.° l’Histoire des fossiles organiques comme sciences, et établi les véritables rapports de la première avec l’histoire naturelle, et ceux de la seconde avec la géologie ; 3.° ceux auxquels il s’est livré pour trouver les vrais principes d’une bonne méthode naturelle, et pour les appliquer à toute la zoologie, d’abord dans son Tableau élémentaire de l’histoire naturelle des animaux, plus tard dans les deux éditions successives du Règne animal ; enfin, 4.° son Histoire naturelle des poissons (i), forment quatre œuvres très-considérables, dont une seule aurait suffi pour remplir avec distinction sa vie scientifique et pour fonder à juste titre la réputation d’un autre savant.

Nous sommes loin cependant d’avoir seulement indiqué tous les services que ce grand homme a rendus aux sciences naturelles, tous les progrès qu’il leur a fait faire et tous les matériaux qu’il avait préparés dans ce but, objet de ses continuels efforts.

Ainsi en Anatomie comparée, durant les trente-sept années de sa carrière scientifique, ses aides (k) ou des collaborateurs de son choix, ou lui-même, ont fait une foule de dissections et de préparations, qui sont conservés dans l’immense cabinet du Jardin des plantes, où ces préparations, qui démontrent souvent une découverte importante, y forment, ainsi que nous l’avons déjà dit, une première publication de cette découverte.

Le catalogue de ce cabinet, ainsi que beaucoup de dessins, exécutés par Cuvier lui-même ou par M. Laurillard (l), dont la plupart sont encore dans ses portefeuilles, prouveront, quand ils auront été mis au jour par ce dernier, suivant la volonté testamentaire de notre illustre maître, combien il avait réuni de matériaux pour cette grande anatomie des animaux, dont la publication définitive, objet de ses vœux continuels, restait cependant constamment en projet, comme la dernière œuvre qui devait couronner la vie scientifique la plus active, la plus remplie, qu’il soit possible de concevoir. J’en trouve des traces remarquables dans plusieurs de ses lettres.

En Juillet 1809 il m’écrivait en m’annonçant ma nomination à la place de professeur adjoint à la faculté des sciences de Paris.[34]

« … Les cours ne commenceront qu’au mois de Janvier ; mais il vous faut au moins ce temps-là pour vous bien préparer ; d’ailleurs nous nous préparerons en même temps à notre grand ouvrage, qui, au fond, sera la même chose que votre cours. »

Au mois d’octobre 1809 je recevais, de Gênes, cette réponse[35] :

« Je vous remercie des détails que vous me donnez sur la myologie du phoque. Rien ne vous empêchera d’en publier un extrait pour vous les assurer ; cela n’empêchera pas cette partie de notre ouvrage de rester intéressante, lorsqu’elle reparaîtra avec plus de détails et dans tous ses rapports avec la myologie générale. Dites à M. Rousseau que nous avons déjà beaucoup de squelettes de poissons et que nous en aurons bien davantage quand le temps sera meilleur. C’est M. Laurillard qui fait tout ; je n’ai pas encore eu une minute pour m’occuper d’autre chose que de mes fonctions[36] ; mais nous espérons que la Toscane nous offrira moins de difficultés que Gênes, où il n’y a que pénurie et mauvaise volonté. »

Le 31 Décembre 1809 il m’adressait, de Florence, entre autres, ces lignes[37] :

« Vous me faites grand plaisir en travaillant à la myologie, ’et en faisant garder des préparations. C’est ainsi que nous rendrons notre ouvrage supérieur. »

« … Je ne perds point nos ouvrages de vue dans mon voyage, et partout je prends des notes et je fais dessiner M. Laurillard ; mais tous ces cabinets-ci ont bien peu de choses intéressantes, quoiqu’ils soient célèbres, parce qu’on ne connaît pas encore celui du Jardin des plantes comme il mérite de l’être. »

Le 23 Septembre 1810[38] il m’écrivait de Paris à Montbéliard, où une maladie m’avait forcé de retourner, encore plus de détails sur le plan de ce grand ouvrage d’anatomie :

« Je me prépare à me livrer incessamment tout entier au travail auquel vous aviez promis de vous associer. Mes fossiles sont terminés et vont bientôt paraître. Toutes mes corvées sont finies… Je n’ai plus rien à faire que mon grand ouvrage, et j’ai déjà travaillé au premier volume, qui sera le nouveau tableau du Règne animal. Il serait nécessaire de préparer les matériaux des volumes suivans, pendant que j’achèverai la rédaction de celui-là…

« … Au reste, mon plan de travail est celui-ci : faire beaucoup de monographies, et les réserver pour matériaux de la rédaction définitive. Ainsi nous employerons tout cet hiver à des monographies myologiques ; viendraient ensuite les névrologiques, etc. Comme je veux tout réduire en aphorismes et propositions générales, il n’y a pas d’autre moyen. Pour l’ostéologie j’ai encore beaucoup multiplié les squelettes et les préparations. »

Aux travaux anatomiques de M. Cuvier, à ces monographies qu’il regardait comme des matériaux de son grand ouvrage, se rapportent les mémoires sur les mollusques, qui ont paru successivement dans les Annales du Muséum, et dont l’ensemble, publié séparément en 1817, forme un gros volume in-4.° Cet ouvrage, non moins remarquable, non moins original que tous ceux dont nous avons parlé précédemment, par le grand nombre de découvertes qu’il renferme sur l’anatomie, la physiologie et l’histoire naturelle proprement dite de ces animaux, est accompagné de trente-cinq planches gravées, pour la plupart, par les meilleurs artistes[39], d’après de très-beaux dessins, qui ont tous été exécutés par M. Cuvier lui-même, et qui se composent d’excellentes figures de ces mollusques ou de leur organisation intérieure.

L’auteur commence chacune de ces monographies anatomiques par des considérations générales sur l’histoire naturelle proprement dite, et les rapports d’ordre, de famille ou de genre, qu’il a découverts dans l’animal sujet de chacun de ces mémoires. Il justifie par ces détails, dont la très-grande partie sont entièrement nouveaux, la révolution qu’il avait opérée, presque en commençant sa carrière scientifique, dans la classification des animaux sans vertèbres, en assignant aux mollusques, à cause de leur organisation déjà très-compliquée, un rang plus élevé qu’on ne l’avait fait avant lui ; en établissant leurs divisions principales sur des bases toutes nouvelles, et en constituant un certain nombre de genres nouveaux que tous les naturalistes se sont empressés d’adopter.

Pour faire ces anatomies, d’après lesquelles M. Cuvier a décrit et dessiné dans des figures d’une netteté parfaite les organes les plus déliés de ces animaux, il avait imaginé un procédé qui lui a été d’un grand secours, et dont l’emploi a puissamment servi aux progrès de la science, non-seulement en facilitant ses propres recherches, mais encore celles des anatomistes de France ou d’autres pays qui ont eu l’avantage de le voir travailler. Ce procédé consiste non-seulement à placer l’objet dans l’eau, lorsqu’il est petit, comme le faisaient les anthropotomistes pour mettre en évidence l’organisation intime des membranes de l’œil, mais encore à l’y déployer, à développer ses parties, en les étendant et en les fixant à mesure, avec des épingles, sur une plaque de cire. On ne saurait croire la facilité que donne un moyen aussi simple pour pénétrer dans l’organisation des petits animaux ! On ne saurait calculer de combien de découvertes importantes sur l’organisation intime de ces petits êtres il a été la source !

M. Cuvier faisait grand cas, à bon droit, de ses travaux sur les mollusques, dont il se proposait aussi de publier une nouvelle édition, considérablement augmentée, suivant ce qu’il m’en a dit plusieurs fois, en 1830.

En Janvier 1803, il m’écrivait de Marseille :

« Je travaille jour et nuit à l’anatomie ; j’enverrai bientôt celle de la Laplysie, toute refaite à neuf, et l’une des plus belles que j’aye encore faites. »

C’était une carrière presque nouvelle lorsqu’il la commença, du moins pour les mollusques gastéropodes, dont on ne connaissait guère que l’anatomie de la limace et du colimaçon, faites par Swammerdam et Lister. Poli, à la vérité, avait publié un magnifique ouvrage sur beaucoup de bivalves ou de mollusques acéphales de la Méditerranée ; mais cet ouvrage n’était pas encore parvenu en France, lorsque M. Cuvier fit, de son côté, ses belles découvertes sur l’organisation des animaux sans vertèbres en général et sur celle des mollusques en particulier. Poli, d’ailleurs, avait entièrement négligé les mollusques gastéropodes.

Les annales et les mémoires du muséum, les annales des sciences naturelles ou d’autres journaux scientifiques antérieurs à ceux-ci, renferment encore beaucoup de mémoires de M. Cuvier sur différentes parties de l’anatomie et de la physiologie des animaux ou de leur histoire naturelle, auxquels le plan de cette Notice m’empéche de m’arrêter en ce moment.

Il y en a deux cependant que je ne puis passer sous silence, à cause de leur importance physiologique.

Dans l’un M. Cuvier cherche à expliquer la voix et le chant des oiseaux, par les circonstances d’organisation que présentent leur larynx inférieur, leur trachée-artère, etc. Ce sujet piquant, dans lequel il y avait moyen d’appliquer les lois de la physique, pour expliquer une des fonctions par lesquelles la vie de certains oiseaux se fait le plus remarquer, avait à peine été effleuré par Hérissant et Vicq-d’Azyr. M. Cuvier le traita avec la supériorité de vue et l’exactitude d’observation qu’il mettait dans tous ses ouvrages. Je trouve dans une de ses lettres à feu Hermann, que ce fut son premier travail en arrivant à Paris[40]. Il le communiqua à la Société d’histoire naturelle de cette ville, et le fit imprimer dans le tome II du Magasin encyclopédique, sous le titre de Memoire sur le larynx inférieur des oiseaux. Trois années plus tard, M. Cuvier reprit cet intéressant sujet sur l’Organe de la voix dans les oiseaux, et lut ce nouveau travail à l’Institut national de France. L’introduction rappelait que les physiologistes n’étaient pas d’accord pour expliquer le mécanisme de la voix humaine ; que les uns le comparaient à un instrument à vent, et les autres, à un instrument à corde. Aussitôt après cette lecture, un des anatomistes les plus célèbres de l’époque, prit la parole pour dire que c’était à tort que M. Cuvier croyait la question indécise, qu’on était convenu généralement de regarder l’organe de la voix comme un instrument à vent.

Vous vous trompez, s’écria tout aussitôt un autre anatomiste non moins célèbre, l’organe de la voix est un instrument à corde ! Cette seconde assertion fit sourire l’assemblée, qui comprit que M. Cuvier avait dit vrai.

Dans le second de ces mémoires, il traite de la manière dont se fait la nutrition dans les insectes. Ce travail important, où l’observation de l’organisation la plus intime de ces animaux met en évidence un mode de nutrition tout particulier, qui confirme la séparation de ces animaux en une classe à part, fait comprendre, entre autres, la disposition singulière des organes de respiration, dont ils sont pourvus, et son véritable but. Ici les molécules nutritives, séparées parle canal alimentaire, ne sont pas versées immédiatement dans un système de vaisseaux clos et conduits dans un organe de respiration circonscrit, pour y subir l’action de l’élément ambiant, et cette modification si importante, par laquelle il semble que les animaux puisent dans la respiration le principe de leur vie. Ce n’est plus le fluide nourricier qui va chercher l’air ; mais c’est ce dernier qui, pénétrant par des canaux, qu’on appelle trachées, élégamment ramifiés dans toutes les parties des insectes, se porte à la rencontre des molécules nutritives qui leur tiennent lieu de sang, pour les modifier et les rendre propres au soutien de l’existence.

C’est, nous n’en doutons pas, dans cet intéressant travail que M. Cuvier a puisé, en partie, ses grandes idées sur les rapports de la circulation avec la respiration, et sur la quantité de respiration dont les différentes classes d’animaux sont pourvues, laquelle est toujours en rapport direct avec leur force musculaire et la quantité de mouvemens qu’ils ont la faculté de dépenser dans un temps donné.[41]

Je dois faire mention ici d’une grande entreprise à laquelle M. Cuvier prit, dans l’origine, une part active, celle du Dictionnaire des sciences naturelles, publié par la maison Levrault.

Il donna encore à cette entreprise la première impulsion, en rédigeant un Prospectus plein d’intérêt, dans lequel il expose rapidement l’histoire de la science, son état actuel, son utilité et l’apropos d’un pareil ouvrage, ainsi que les précautions prises par les auteurs pour que l’exécution réponde aux besoins de l’époque.

Je ne puis résister au plaisir d’en extraire la première partie, où se trouve un parallèle éloquent entre Linné et Buffon, précédé d’une exposition des services rendus aux sciences par les sages préceptes, par la manière de philosopher de Bacon, qui a toujours été celle de M. Cuvier, parce qu’elle était conforme à la sévérité, à l’extrême justesse de son raisonnement.

« Cependant l’histoire naturelle ne serait peut-être pas arrivée sitôt à la brillante destinée que ces sages préceptes lui préparaient, si deux des plus grands hommes qui aient illustré le dernier siècle n’avaient concouru, malgré l’opposition de leurs vues et de leurs caractères, ou plutôt à cause de cette opposition même, à lui donner des accroissemens aussi subits qu’étendus.

« Linnæus et Buffon semblent en effet avoir possédé, chacun dans son genre, des qualités telles qu’il était impossible que le même homme les réunit, et dont l’ensemble était cependant nécessaire pour donner à l’étude de la nature une impulsion aussi rapide.

« Tous deux passionnés pour leur science et pour la gloire, tous deux infatigables dans le travail, tous deux d’une sensibilité vive, d’une imagination forte, d’un esprit transcendant, ils arrivèrent tous deux dans la carrière, armés des ressources d’une érudition profonde ; mais chacun s’y traça une route diffférente, suivant la direction particulière de son génie, Linnæus saisissait avec finesse les traits distinctifs des êtres ; Buffon en embrassait d’un coup d’œil les rapports les plus éloignés. Linnæus, exact et précis, se créait une langue à part pour rendre ses idées dans toute leur rigueur ; Buffon, abondant et fécond, usait de toutes les ressources de la sienne pour développer l’étendue de ses conceptions. Personne mieux que Linnæus ne fit jamais sentir les beautés de détail dont le créateur enrichit avec profusion tout ce qu’il a fait naître : personne mieux que Buffon ne peignit jamais la majesté de la création et la grandeur imposante des lois auxquelles elle est assujettie. Le premier, effrayé du chaos où l’incurie de ses prédécesseurs avait laissé l’histoire de la nature, sut, par des méthodes simples et par des définitions courtes et claires, mettre de l’ordre dans cet immense labyrinthe, et rendre facile la connaissance des êtres particuliers ; le second, rebuté de la sécheresse d’écrivains qui pour la plupart s’étaient contentés d’être exacts, sut nous intéresser à ces êtres particuliers par les prestiges de son langaga harmonieux et poétique : quelquefois, fatigué de l’étude pénible de Linnæus, on vient se reposer avec Buffon ; mais toujours, lorsqu’on a été délicieusement ému par ses tableaux enchanteurs, on veut revenir à Linnæus, pour classer avec ordre ces charmantes images, dont on craint de ne conserver qu’un souvenir confus ; et ce n’est pas sans doute le moindre mérite de ces deux écrivains, que d’inspirer continuellement le désir de revenir de l’un à l’autre, quoique cette alternative semble prouver et prouve en effet qu’il leur manque quelque chose à chacun.

« Malheureusement, comme il n’est que trop ordinaire, les imitateurs de Buffon et de Linnæus ont saisi précisément les parties défectueuses de la manière propre à chacun de leurs maîtres, et ce qui n’était en ceux-ci qu’une ombre légère dans un tableau magnifique, est devenu le caractère principal des productions de leurs disciples respectifs. Les uns n’ont pris de Linnæus que ses phrases sèches et néologiques, et n’ont point fait attention que lui-même ne regardait son système que comme l’échafaudage d’un édifice bien autrement important, et que, dans les histoires particulières que ses nombreux travaux lui ont permis d’écrire, il n’a rien négligé de ce qui tenait à l’existence de l’être qu’il décrivait. Les autres n’ont admiré dans Buffon que ses vues générales et son style pompeux, sans remarquer qu’il ne plaçait ces brillans ofnemens que sur des faits recueillis par la plus judicieuse critique, et que même cette nomenclature qu’ils font profession de mépriser est toujours établie par lui avec une grande érudition, et sur les discussions les plus soignées et les plus ingénieuses. »

Ne pourra-t-on pas dire, après un tel jugement, que celui qui appréciait aussi bien ces deux grands hommes, qui retrouvait avec tant de bonheur dans l’un, ce qui manquait à l’autre, avait su les réunir dans ses écrits ? Ou plutôt, que son génie portait en lui-même une originalité dans laquelle on ne trouvait rien d’incomplet, rien de défectueux, rien qui fît sentir ce vide de méthode d’un côté, ou de vues générales de l’autre ?

M. Cuvier se chargea des articles de Zoologie générale, d’Anatomie et de Physiologie. Il a rédigé en outre, pour les cinq premiers volumes, qui ont paru de 1804 à 1806, les articles concernant les mollusques nus et les annelides.

Nous signalerons particulièrement ici ceux d’anatomie et de physiologie, pour l’extrême clarté de leur rédaction, faite dans le but de montrer et de faire comprendre la science admirable de l’organisation et de la vie aux gens du monde, auxquels s’adressait aussi un pareil ouvrage, afin de répandre de plus en plus la connaissance des sciences naturelles.[42]

Au mot Animal, entre autres, on pourra lire un de ces chef—d’œuvres d’exposition simple, claire et précise, et cependant rempli de vues profondes, dans lequel se trouve l’idée ingénieuse « que les plantes ne paraissent différer entre elles qu’à peu près autant que les animaux d’une seule classe diffèrent entre eux ; et que si l’on voulait donner la même valeur aux divisions du même rang dans les deux règnes, il ne faudrait peut-être faire qu’une classe de plantes et la subdiviser de suite en ordres. »

M. Cuvier s’intéressait beaucoup au succès de l’utile entreprise dont nous parlons, comme on le verra par l’extrait ci-joint d’une lettre qu’il m’écrivait de Fréjus à la fin de 1802[43]. Je la rapporterai presque en entier, parce qu’elle contient des particularités remarquables sur sa vie, et qu’il s’y explique clairement sur la manière dont les genres de mollusques de Linné et ceux de Lamarck devaient être adoptés ou modifiés : ce sont des principes, d’ailleurs, qu’il a appliqués à chaque page de ses ouvrages systématiques.

« Mon cher ami, il y a bien long-temps que je cherche à répondre à votre lettre… ; mais je n’ai pas encore trouvé un moment pour écrire à tête reposée… Enfin me voilà obligé de m’arrêter dans une assez vilaine ville, quoique très antique, pour y attendre mon collègue, qui vient par mer, et qui a, en ce moment, le vent aussi contraire qu’il soit possible. Pour moi, j’ai mieux aimé m’exposer au danger du cheval qu’à ceux de la navigation, et l’événement prouve que je n’ai pas mal calculé, puisque j’en suis quitte pour être à demi roué par vingt-deux lieues de poste que j’ai faites hier à franc étrier. Heureusement c’est du bras gauche qu’on tient la bride, autrement je serais hors d’état d’écrire, tant il est perclus. On ne se fait pas d’idée des chemins de ce pays-ci. Autant vaudrait voyager dans les montagnes Bleues ou dans ces Apalaches que M. C… vante tant. Mais revenons à votre affaire. Il faut sans doute que vous vous chargiez des zoophytes comme des mollusques. Gardez-vous, cependant, de prendre pour modèle les articles qu’a faits M. J… Examinez tout au plus ceux que j’ai faits pour les vers, notamment amphitrite, amphinome, arénicole, etc. Quant aux genres, je crois que, pour les coquilles, vous pouvez grouper ensemble un certain nombre des genres de Larmarck, en les traitant sous le nom des genres de Linné ou des miens, auxquels ils se rapportent, et en les regardant comme des sous-divisions ; mais il y en a quelques-uns qu’on sera obligé de traiter à part. Vous ne pouvez en général regarder comme sous-division que ceux auxquels le caractère générique de Linné ou le mien convient. Alors les caractères de Lamarck doivent ètre considérés comme servant à distribuer les espèces trop nombreuses pour la commodité des recherches ; mais il y a aussi dans Lamarck des genres qui ne peuvent aller sous aucun de ceux de Linné, quoique Linné en ait quelquefois rangé les espèces sous ses genres, en faisant entorse à ses caractères.

« C’est à la connaissance que vous prendrez des choses, en les étudiant, à vous diriger ; il serait impossible de vous fixer d’autres règles générales. Au reste, quelques défauts de distribution ne feront rien si tous les noms sont à leur place alphabétique, avec de bons renvois.

« À ce propos, je vous prie de mettre dans les lettres A et B, les noms en A et B des vers intestinaux, en renvoyant toujours au mot intestin (ver). J’imagine que mon frère m’a envoyé à Marseille les mots que je dois faire pour la lettre B[44] : c’est une occupation qui pourra remplir beaucoup de mes momens perdus. Pour les mollusques nus, je me propose de les faire tous ; envoyez-moi les mots à mesure. J’en ai l’histoire extérieure et intérieure complète dans la tête, et je serais fâché qu’elle ne fût pas écrite au moins en abrégé, s’il devait m’arriver malheur. J’en consignerai les détails dans les Annales. Dites à M. Geoffroy que j’en ai vu le second numéro à Draguignan, chez le préfet du Var. Ces Messieurs n’espéraient peut-être pas parvenir sitôt dans la montagne. Je vous suis bien obligé de tous les sentimens que vous me témoignez. Croyez que je ne connais de plaisir que celui d’en faire ; la seule manière dont j’aime qu’on le reconnaisse, c’est en me marquant qu’on en a. Adieu. »

M. Cuvier, n’ayant encore que vingt-six ans et demi, avait été nommé membre de l’Institut, peu après la première organisation de ce corps savant, au commencement de 1796.[45]

Dans cette organisation, les secrétaires de la classe des sciences physiques et mathématiques, à laquelle il appartenait, étaient élus tous les deux ans. Il fut choisi pour cet emploi à la troisième élection, qui eut lieu en 1800, et remplissait cette place, lorsque, dans la même année, Bonaparte, devenu premier consul, en fut fait président. Il s’établit, dès ce moment, d’intéressantes relations entre ces deux grands hommes, qui les honoraient l’un et l’autre. Dans une nouvelle organisation de l’Institut, on nomma pour la même classe deux secrétaires perpétuels, c’est-à-dire, à vie. M. Cuvier fut encore élu par ses collègues à l’une de ces places honorables, quoique éloigné de Paris et très-occupé, comme Inspecteur général des études, de la première organisation des lycées dans le midi de la France ; c’était en 1802.

Ainsi, M. Cuvier a rempli, pendant trente-deux ans, les fonctions d’historien d’un des premiers corps savans du monde. Seules, elles auraient pu, sans sa miraculeuse activité, sans la facilité extraordinaire de rédaction dont il était doué, absorber tous ses instans.

Vous pourrez en juger par l’exposé rapide du travail qu’elles exigeaient.

Il fallait assister régulièrement tous les lundis à la séance de la classe, devenue sous la restauration l’Académie des sciences, et en rédiger le procès-verbal, alternativement avec le secrétaire pour la section des sciences mathématiques ; ils devaient tenir note des memhres chargés des rapports, de l’ordre des lectures, et les indiquer au Président. La tâche principale de M. Cuvier était de suivre les progrès des sciences physiques, ceux particulièrement qui étaient dus aux membres de la classe ou aux travaux communiqués à cette société par des savans étrangers. Il fallait, chaque année, en rendre un compte succinct, quoique aussi complet que fidèle, dans la séance publique de l’Académie ; enfin, il devait lire, dans cette même séance publique, les Éloges historiques des Académiciens morts depuis peu.

Ces différens devoirs ne le dispensaient pas de ceux qu’il avait à remplir comme membre de la classe, et conséquemment de beaucoup de rapports sur des mémoires présentés à cette société savante, sur lesquels son devoir l’obligeait de porter un jugement avec connaissance de cause.

L’Analyse de la partie physique des travaux de l’Académie des sciences, que M. Cuvier a rédigée pour les trente premières années de ce siècle, fera l’un des plus beaux monumens de sa gloire.

C’est un exposé d’une admirable clarté des principaux progrès que les membres de l’Institut ou les savans étrangers qui lui ont communiqué leurs travaux, et sur lesquels cette société savante a entendu des rapports, ont fait faire aux sciences physiques.

Voici l’ordre dans lequel ces progrès sont exposés, et les divisions adoptées généralement dans ces analyses annuelles. Leur simple énoncé donnera une idée de l’importance et de l’étendue de cette Histoire, du plus haut intérêt.

Elle comprend :

1.° La météorologie et la physique générale ; 2.° la chimie et la physique proprement dite, lorsque l’explication des faits, dont elle s’occupe, n’exige point le calcul ; 3.° la minéralogie et la géologie ; 4.° la physique végétale et la botanique ; 5.° l’anatomie et la physiologie ; 6.° la zoologie ; 7.° les voyages, lorsqu’ils concernent l’avancement des sciences naturelles ; 8.° la médecine et la chirurgie ; 9.° l’art vétérinaire ; 10.°l’agriculture.

Voulez-vous avoir une idée juste des principales découvertes faites dans l’une ou l’autre de ces sciences pendant l’espace de temps que M. Cuvier a eu la charge d’en être l’historien ? Cherchez-la dans ses Analyses.

Tel auteur a dû parfois être surpris des termes simples dans lesquels on pouvait exprimer ses travaux et les progrès réels qu’ils avaient fait faire à la science ; tel autre n’a pu s’empêcher d’admirer la lucidité avec laquelle ses propres conceptions étaient présentées dans ces courtes analyses. Il a dû trouver dans plus d’une circonstance, que le meilleur des filtres, pour rendre ses idées transparentes, était l’esprit de M. Cuvier ; il a pu, dans plusieurs cas, après cette opération faite avec une aussi grande sagacité, découvrir dans ses travaux ce qu’il n’y avait pas vu, ou bien n’y plus voir ce qu’il croyait y avoir trouvé.

En général, ces analyses ont un caractère de justice et d’indépendance très-remarquable. On dirait qu’elles sont faites par un historien d’un temps bien éloigné, qui raconte avec la plus sage impartialité les événemens de la science dans l’ordre de leur liaison.

Ses récits ont le même caractère d’impartialité alors même qu’il parle de ses propres découvertes, ou qu’il rapporte des opinions contraires aux siennes et qu’il n’adopte pas, mais qu’il ne doit pas se permettre de juger au moment où son devoir l’appelle à en faire la simple histoire à ses savans confrères.

Ainsi, après avoir rendu compte d’un mémoire un peu singulier contre l’existence de l’Instinct[46], communiqué à la classe par un de ses membres, et après avoir expliqué, d’une part les difficultés que l’auteur combat, et de l’autre, celles dans lesquelles il s’engage, M. Cuvier ajoute : « On verra aisément par notre exposé, que nous ne jugeons pas ces diffcultés de même force ; mais nous avouerons que nous n’avons peut-être pas l’impartialité nécessaire pour tenir entre elles une balance égale ; et comme nous n’avons aucun droit d’en porter un jugement, nous engageons nos lecteurs à les revoir eux-mêmes dans le Mémoire de M Dupont. »

Il est curieux de lire dans ces analyses l’énoncé simple et réservé des travaux importans ide M. Cuvier, des résultats de ses constans efforts pour avancer la science de la nature.

Cette réserve, cette impartialité d’historien, se font encore remarquer lorsqu’il rend compte (Analyse de 1830) des débats qui eurent lieu dans le sein de l’Académie entre lui et son ancien ami, M. Geoffroy Saint-Hilaire, sur le plus ou moins d’étendue du plan de composition des animaux.

Il s’agissait de décider si les grandes différences de formes et d’organisation sur lesquelles sont fondées les classifications, ne sont qu’apparentes ? Ou du moins si les animaux vertébrés, les mollusques, les animaux articulés, les zoophytes, dont les caractères différentiels sont si tranchés, si positifs, si faciles à démontrer et à exprimer, n’auraient pas entre eux des ressemblances bien plus importantes, qu’on pourrait saisir en s’élevant, s’il est possible, à des considérations encore plus générales que celles qui s’arrêtent à ces différences si évidentes et si palpables ? Autrement, si la variété infinie de composition organique apparente que présentent les animaux selon leurs besoins, selon les manifestations si multipliées de leur vie, ne peut être ramenée, comme l’avait fait M. Cuvier dès 1812, qu’à quatre types ou plans principaux ? ou, s’il est possible de démontrer pour des groupes plus généraux du Règne animal, pour les vertébrés et les mollusques, par exemple, ou pour ces deux groupes et les animaux articulés, ou même pour tout le Règne animal, un seul plan de composition organique ? M. Cuvier ne le pensait pas. Mais il rendait justice aux efforts de ceux qui, poursuivant ce qu’il regardait, à bon droit, comme une chimère, découvraient des rapports inaperçus jusqu’à eux, et enrichissaient la science de faits nouveaux. Il se rappelait bien que les nombreux essais des premiers chimistes pour trouver la pierre philosophale, avaient été l’occasion de découvertes utiles aux progrès de la chimie.

M. Cuvier, en fondant l’anatomie comparée sur la comparaison des organes, remplissant une même fonction, lui avait imprimé une tendance toute physiologique.

De même, en considérant l’ensemble des différences et des ressemblances organiques dans les groupes de tous les degrés de la méthode naturelle établie par lui, il avait donné aux recherches anatomiques un autre emploi, celui de perfectionner l’histoire naturelle systématique, qui s’occupe plus particulièrement de la classification des êtres.

Lorsque ces recherches, enfin, ont eu pour direction principale de découvrir dans l’innombrable variété de formes et de parties des animaux, celles qui sont identiques et qu’il est possible de comparer justement entre elles, indépendamment des fonctions qu’elles remplissent, elles ont eu pour but de pénétrer les rapports intimes qui existent dans la composition organique des animaux qui ont été formés sur un même plan. On conçoit que ce dernier genre d’investigation conduit celui qui s’y livre aux considérations les plus générales sur l’origine et la formation des êtres. C’est une des parties philosophiques de la science, à laquelle les travaux de MM. Geoffroy Saint-Hilaire et Savigny, en France, ont donné une grande impulsion. J’ai vu M. Meckel commencer à la cultiver dès 1804, dans le laboratoire de M. Cuvier, par ses recherches si intéressantes sur les différences que présentent les viscères des fœtus de différens âges ; recherches qu’il a continuées en Allemagne avec un grand succès. Bojanus, Spix et MM. Ocken, Hérold, Burdach, Bœr, Rathke, van der Hœven, Muller, etc., ont encore beaucoup contribué par leurs écrits, à donner à cette étude particulière la vogue qu’elle a acquise dans ces derniers temps.

M. Cuvier était loin de la négliger ; les différences d’organisation n’étaient souvent pour lui que des modifications d’un même plan ; et ce plan, qui pouvait se vanter de posséder toute sa puissance intellectuelle pour le mieux saisir ; d’avoir acquis plus d’expérience et de science pour en découvrir tous les détails ; d’être doué, comme lui, pour en pénétrer avec justesse toutes les lois les plus cachées, de ce regard du génie, le plus perçant à la fois et le plus étendu ? Mais, il faut le dire, il ne se livrait à ces considérations générales qu’avec une grande réserve, et toujours en s’attachant à l’observation la plus sévère et la plus incontestable. La constitution de son esprit, dans lequel un jugement exquis était le modérateur sévère de l’imagination, retenait chez lui, dans de justes bornes, la force des aperçus, en lui inspirant la crainte continuelle de transformer une science toute positive en une science spéculative. C’était, suivant M. Cuvier, la plus grande erreur qu’on pût commettre dans la manière de traiter les sciences d’observations et l’histoire naturelle en particulier ; erreur qu’on avait généralement abandonnée, depuis Bacon, au grand avantage de ces sciences, et dans laquelle on ne pouvait retomber, qu’en arrêtant leurs progrès ; erreur que le grand homme a signalée dans tous ses écrits, et contre laquelle il n’a cessé de prémunir la jeunesse dans ses lumineux enseignemens ; erreur, enfin, qui pouvait jeter les naturalistes dans des divagations sans but et sans issue.

Quel avantage, en effet, la science aurait-elle pu tirer à chercher, par exemple, dans la tête, une représentation de la totalité du corps, d’après l’opinion si singulière et conforme aux principes de la métaphysique idéaliste et panthéistique, dite philosophie de la nature, que chaque partie, chaque partie de partie, doit toujours représenter le tout ? A-t-on avancé l’histoire naturelle le moins du monde, lorsque, se laissant entraîner à son imagination, on a vu dans le crâne, pris séparément, la tête de la tête ; dans le nez, le thorax ou la poitrine de la tête ; dans les mâchoires, des bras et des jambes.[47]

M. Cuvier connaissait les limites de cette partie philosophique de l’histoire naturelle, au-delà desquelles on tombe dans le vague des régions de la métaphysique. Sa profonde sagesse n’a jamais dépassé ces limites dans les nombreux rapports que son génie lui a fait découvrir chaque fois qu’il a dirigé son attention sur quelque point de la science qui en recélait de réels.

Nous voyons, par exemple, dans l’analyse des travaux de la classe des sciences physiques et mathématiques pour l’année 1812, que l’auteur, « adoptant les vues de M. Geoffroy, ce sont ses expressions, sur l’identité de composition de la tête des vertébrés ovipares avec celle des fœtus des mammifères, a cherché à déterminer d’une manière constante, à quel os de la tête des mammifères répond chaque groupe d’os de la tête des différens ovipares, et il croit y être parvenu en joignant à l’analyse du fœtus des premiers, la considération de la position et de la fonction des os ; c’est-à-dire, en examinant quels organes ils garantissent, à quels nerfs et à quels vaisseaux ils donnent passage, et à quels muscles ils fournissent des attaches.[48] »

On lit, de même, dans le compte que M. Cuvier rend à l’Académie, en 1814, d’un mémoire qu’il avait lu cette année sur la composition de la bouche des poissons, qu’il y retrouve, au fond, toutes les pièces qui appartiennent à celle des mammifères. Il parle dans cette même analyse des beaux travaux de M. Savigny sur l’analogie de composition qui existe entre la bouche des insectes suceurs et celle des insectes broyeurs, et il reconnaît que la nature, dans cette circonstance comme dans beaucoup d’autres, se borne à rapetisser certaines parties et à en développer d’autres, et parvient à des effets entièrement opposés, par ces simples changemens dans les proportions ; en sorte, ajoute-t-il, que la structure de cette nombreuse classe d’animaux, offre dans cette partie importante de son organisation, une uniformité plus satisfaisante qu’on ne l’avait cru jusqu’à présent.

Une autre fois, après avoir parlé des rapprochemens établis par MM. Geoffroy et Latreille, entre l’embranchement des vertébrés et celui des animaux articulés ; « Il nous serait facile, ajoute-t-il, de rapporter encore un grand nombre de manières d’envisager ces rapports, si, ne nous bornant point, comme nous le devons, à rendre compte des mémoires présentés à l’académie, nous pouvions donner aussi des extraits des ouvrages publiés par les naturalistes français ou étrangers qui se sont livrés aux spéculations de ce genre, surtout en Allemagne, où elles ont été fort en vogue pendant quelque temps ; mais l’espace qui nous est accordé ne nous permettant pas ces excursions, nous nous bornerons à faire remarquer que, dussent plusieurs de ces essais manquer encore leur but, la science aura toujours à se féliciter de ce grand mouvement imprimé aux esprits. Sur cette route, quelque hasardeuse qu’elle soit, les observations les plus précieuses se recueillent, les rapports les plus délicats se saisissent, et quand, en définitive, on découvrirait que les vertébrés et les insectes ne se ressemblent pas autant qu’on l’avait cru, il n’en sera pas moins vrai que l’on sera arrivé à connaître beaucoup mieux les uns et les autres.[49] »

Outre ces analyses annuelles, M. Cuvier eut dans ce genre, en 1808, une tâche extraordinaire. « Tous mes travaux sont presque arrêtés, m’écrivait-il à cette époque, par un ouvrage que l’Empereur a demandé à la classe et qui m’est revenu, pour la plus grande partie, comme secrétaire ; c’est une histoire de la marche et des progrès de l’esprit humain depuis 1789. Vous jugez à quel point la besogne est compliquée pour les sciences naturelles ; aussi ai-je déjà fait près d’un volume, et je suis loin d’être au bout : mais cette histoire est si riche, il y a un si bel ensemble de découvertes, que j’ai fini par y prendre intérêt et par y travailler avec plaisir. J’espère que ce sera un morceau marquant d’histoire littéraire et philosophique. Je tàche surtout d’y indiquer les véritables vues qui doivent diriger les recherches ultérieures.[50] »

Nous devons mentionner à la suite de ces différens écrits historiques, trois Discours remarquables, qu’il composa pour être lus en 1816, 1824 et 1826, dans la séance publique annuelle des quatre Académies.

Le premier a pour titre : Réflexions sur la marche actuelle des sciences et sur leurs rapports avec la société. Le second traite de l’État de l’histoire naturelle et de ses accroissemens depuis la paix maritime. Le troisième expose les Principaux changemens éprouvés par les théories chimiques et une partie des nouveaux services rendus par la chimie à la société.

Ce sont autant d’exemples du talent extraordinaire de M. Cuvier, comme écrivain en général, et comme historien en particulier. Fragmens éloquens de littérature et de science, ils témoignent du goût exquis de l’auteur, autant que de son profond savoir et de la facilité de son esprit à généraliser ses idées.

C’est encore le jugement que porteront de cette tête si forte, les personnes qui seront à même d’apprécier les éloges historiques des académiciens ou d’autres savans, qu’il a lus successivement, d’abord à la Société philomatique, ensuite à l’Institut, durant les trente-sept années de sa carrière scientifique. Ces éloges, qui ont été réunis dans une édition en trois volumes in-8.°, appartiennent essentiellement à l’histoire des sciences physiques. Chacun d’eux donne une idée des travaux auxquels s’était voué l’académicien qui en fait le sujet, de l’état où se trouvait, au commencement de sa carrière, la science qu’il a plus particulièrement cultivée, et des progrès qu’il lui a fait faire. Cette esquisse attache par les lumières que l’auteur y répand, parce que la science s’y trouve mise à portée de tous les lecteurs et qu’elle y est exposée dans un style aussi simple qu’élégant. Avec un pareil guide on est initié, sans s’en douter, dans les sciences qu’on ne connaissait pas auparavant ; et pour celui qui, les ayant apprises, croyait les bien savoir, il est tout étonné d’arriver, sous les auspices de M. Cuvier, à une hauteur de doctrine d’où il découvre un horizon nouveau, qui le surprend et l’enchante.

À l’époque où M. Cuvier lut ses premiers éloges, on avait assez généralement adopté, dans de pareils écrits, le style élevé, souvent ampoulé, qu’on reproche aux ouvrages de Thomas et de l’abbé Raynal. L’exaltation des passions, durant la révolution, se faisait trop souvent sentir dans la littérature. M. Cuvier fut un des premiers écrivains de cette époque qui sut éviter cet écueil, et il montra par la sagesse de son style, comme par celle de ses idées, son excellent esprit, son goût pour le beau comme pour le bien.

Ces travaux multipliés, ces nombreuses publications sur des objets si variés, exécutés d’après des plans si différens, qui auraient rempli plusieurs vies de savans ordinaire, n’ont été, à bien des époques de celle de M. Cuvier, qu’une occupation accessoire.

Entré, dès 1795, dans la carrière de l’enseignement, il a professé à l’école centrale du Panthéon les Élémens de l'histoire naturelle ; au Jardin des plantes, l’Anatomie comparée ; au Collége de France, l’Histoire naturelle philosophique ; des parties choisies de cette belle science de la nature au Lycée ou à l’Athénée des arts, devant l’élite de la société de Paris, la même qui, peu de temps auparavant, accourait aux leçons de littérature de La harpe. M. Cuvier s’est montré dans tous ces différens enseignemens au moins aussi parfait que dans ses écrits.

Au Jardin des plantes, ses leçons sur l’anatomie comparée attiraient, dans un immense amphithéâtre, l’auditoire le plus nombreux. Toutes les oreilles étaient attentives, pour entendre les oracles qu’il prononçait sur l’organisation et ses lois. L’esprit était saisi des merveilles qu’il en racontait d’une voix forte, sonore, pénétrant dans toutes les directions jusqu’à la dernière limite de ce vaste local. Son élocution facile, exprimant d’une manière aussi simple que claire, ce que la conception la plus rapide à la fois et la plus juste, avait pénétré, répandait la lumière dans toutes les intelligences. Là, de nombreuses préparations des machines organiques qui composent la collection d’anatomie comparée du Jardin, exposées successivement aux regards des auditeurs, contribuaient à rendre plus lumineuses ses démonstrations orales. Tous ces moyens d’intuition étaient encore multipliés merveilleusement par les esquisses que M. Cuvier traçait avec une inconcevable habileté, sans interrompre, pour ainsi dire, le fil de son discours. Cette dernière expression semble avoir été imaginée pour peindre exactement, chacune de ses leçons ; c’était, en effet, un discours suivi, quoique improvisé sur de courtes notes, dans lequel toutes les idées étaient déroulées dans l’ordre le plus parfait, sans l’ombre d’hésitation, sans la moindre redite, en employant toujours le terme le plus propre, sans recherche et sans jamais viser à produire d’autre effet que celui d’instruire. Mais les merveilles de l’organisation, si bien mises en évidence par le génie, donnaient à ses instructions un intérêt, excitaient souvent parmi ses nombreux auditeurs un enthousiasme, qui se ranime encore après plus de trente ans dans celui qui a eu le bonheur de les entendre, et qui voudrait, mais vainement, le faire partager à ceux qui en ont été privés.

Au Collége de France, l’interprète de la nature, tantôt en expliquait les lois dans un cours philosophique, qui comprenait les généralités les plus élevées de l’histoire naturelle proprement dite ; tantôt déroulait le tableau de la marche progressive de toutes les sciences physiques, depuis la naissance des sociétés jusqu’au temps actuel. C’est surtout dans ce dernier cours, que M. Cuvier se montre un génie universel, qui se plaît, dans ses méditations, à passer en revue toutes les connaissances humaines ; qui les analyse, les classe, remonte à leurs sources, les suit partout où elles se répandent, signale leurs progrès, juge avec une profonde sagacité ceux qui en sont les promoteurs, montre les routes où l’on s’égare, ne fait grâce à aucune erreur et consacre tous ses efforts, consume pour ainsi dire sa vie à dire et à faire aimer la vérité.

Sa dernière leçon, prononcée le Mardi 8 Mai de cette année, avait quelque chose de solennel et de mélancolique, qui semblait annoncer que c’était pour la dernière fois que l’esprit sublime d’un tel maître se révélait à ses disciples.

Il reprenait ce jour-là son cours sur l’histoire des sciences naturelles, qu’il avait interrompu pendant l’époque des plus grands ravages du choléra.

Permettez-moi de vous lire ici ce qu’a écrit de cette leçon un de ses auditeurs les plus distingués par son savoir et ses sentimens, l’une des personnes dont l’esprit élevé pouvait le mieux comprendre la hauteur des pensées de ce grand maître.

« Après avoir résumé, » c’est l’historien de cette sublime leçon qui parle, « ce qu’il avait dit jusque-là pour rendre compte des efforts tentés par les différentes écoles philosophiques pour expliquer le monde de phénomènes qui nous entoure, après s’être élevé avec la force et la vivacité d’une sainte indignation contre cette hérésie en histoire naturelle, qui veut ramener tout, dans ce vaste univers, à une pensée isolée et systématique, et faire des progrès du moment un temps d’arrêt et un obstacle pour l’avenir ; M. Cuvier avait indiqué ce qui lui restait à dire pour vider les deux grandes questions de l’évolution et de l’épigénèse, et pour développer ensuite sa propre manière d’envisager l’étude de la création : étude sublime, dont la mission est de ramener l’intelligence humaine, qui n’envisage et ne comprend les choses qu’une à une, et qui les méconnaît en les assujettissant à des systèmes étroits, pour la ramener, dis-je, à cette Intelligence Suprême, qui les comprend, les vivifie toutes et leur donne leur individualité parfaite, parce qu’elle ne laisse manquer à aucune d’elles les conditions spéciales et nécessaires à son existence ; à cette Intelligence, enfin, qui révèle tout et que tout révèle, qui renferme tout et que tout renferme ! »

« Il y avait dans cette dernière partie de la leçon un calme et une justesse de perception, une révélation franche de la vue intime et complète de l’observateur religieux, rappelant involontairement le livre qui parle de la création à tout le genre humain, la Genèse. Ce rapport, plutôt évité que cherché, qui ne se trouvait pas dans les mots, mais dans les idées, parut se faire jour tout à coup, lorsque le professeur prononça ces paroles : Chaque être renferme en lui-même, dans une variété infinie et une prédisposition admirable, tout ce qui lui est nécessaire, chaque être est parfait et viable, selon son ordre, son espèce et son individualité.

« Nulle part formulée, il y avait dans cette leçon une omniprésence de la cause suprême. La plus haute mission de la science, sa position finale, y était clairement indiquée. On touchait par l’examen du monde visible au monde invisible, et partout l’examen de la créature indiquait la présence du Créateur. »

Messieurs, cet exposé des services que M. Cuvier a rendus aux sciences naturelles par les œuvres de son génie et par son enseignement inimitable, est sans doute bien insuffisant pour vous en donner une idée complète.

Ces travaux, cependant, quelque grands, quelque multipliés, quelque utiles qu’ils aient été, sont loin d’avoir absorbé toute l’activité de l’homme extraordinaire dont nous esquissons la vie.

Destiné plus particulièrement, par les études spéciales du Droit et de la science de l’administration et des finances, à la carrière administrative, il est arrivé successivement et malgré les changemens si fréquens dans notre Gouvernement, aux emplois les plus élevés.

Nommé par Bonaparte, en 1802, l’un des six Inspecteurs généraux chargés d’organiser les lycées, il devint plus tard, en 1808, conseiller de l’université impériale, et fut chargé, en 1809 et 1810, d’organiser les Académies des pays italiens réunis alors à l’empire.

En 1811, il eut pour mission d’inspecter l’état de l’instruction publique en Hollande et dans les nouveaux départemens de la Basse-Allemagne.

En 1813, il fut envoyé à Rome pour y faire de même une enquête sur les établissemens d’instruction publique de l’État de l’Église, réuni récemment à l’empire français, et pour proposer les moyens de mettre leur organisation en harmonie avec celle de la grande Université de France. Son titre de protestant ne nuisit en rien au succès de sa mission, tant son caractère élevé le mettait au-dessus de l’esprit de parti, tant sa loyauté et le sentiment de justice universelle qui l’animait, commandait l’estime et la confiance !

Ce fut pendant cette inspection, qui n’a pas été une des moindres singularités de ces temps si rapprochés de nous et cependant si fabuleux, que l’Empereur le nomma Maître des requêtes en son Conseil d’État.

Ces différentes missions et le choix d’un homme tel que M. Cuvier pour les remplir, attestent à la fois la sollicitude du Gouvernement qui les donnait, et le désir qu’il avait qu’elles fussent aussi fécondes que possible en heureux résultats.

Les rapports que M. Cuvier fit en 1809 et 1810[51] conjointement avec ses deux collègues, MM. de Coiffier et de Balbe, sur les établissemens d’instruction publique des départemens au-delà des Alpes, sont des documens précieux dans lesquels le but utile de la mission extraordinaire confiée à ces messieurs, est manifesté à chaque page. M. Cuvier se chargea de toute la rédaction, aussi bien de la partie concernant les séminaires, que de tout ce qui avait rapport à l’histoire des établissemens d’instruction de tout genre, à ceux en particulier des Facultés et des Académies savantes ou littéraires, de leur matériel, de leur personnel et de leur organisation ancienne, de leur état actuel, des dommages qu’ils avaient soufferts par les changemens de gouvernement, des maux à réparer, des améliorations à y introduire.

Ce résultat de ses recherches et de ses observations sur les universités de Gênes, de Parme, de Pise, de Sienne, de Florence et de Turin, est du plus haut intérêt. La pensée dominante de M. Cuvier dans cette honorable mission, pensée qui anime tous ses rapports, a été de respecter tout ce que ces établissemens renfermaient d’utile, et de signaler même les usages qu’il pourrait être bon d’introduire dans l’ancienne France.

« En effet, dit-il[52]", en parlant des universités de la Toscane, qui aurait le courage de toucher légèrement à des institutions fondées et soutenues par tant de grands hommes ? Et quand on songe que l’enseignement du Droit civil a été établi en Toscane par Irnerius et par Barthole ; que la médecine y a possédé Vidius, Columbus, Fallope, Mercurialis et Redi ; que Galilée y a montré la physique ; Micheli, Césalpin, la botanique ; que le Dante, Pétrarque, Machiavel et Guichardin, sont sortis de ces écoles ; que ses grands artistes, ses hommes d’État, les princes, enfin, étaient aussi versés dans les lettres que ses littérateurs de profession, n’est-on pas enclin au respect plutôt qu’à la critique, et ne redoute-t-on pas par-dessus tout de proposer une réforme téméraire ? »

L’esprit de sagesse et la grande pénétration de M. Cuvier pour discerner ce qui conviendrait le mieux aux habitudes et aux localités, ou pour fonder et organiser avec les germes de la durée, forme le caractère le plus saillant de ces rapports ; ils sont d’ailleurs écrits avec une indépendance remarquable, et ils renferment un exposé franc et consciencieux des maux que la guerre ou des administrateurs mal avisés avaient causés à ces établissemens.

La mission que M. Cuvier remplit en Hollande, en 1811, et dans la Basse-Allemagne et les villes hanséatiques, lui fournit l’occasion de signaler au grand-maître et à la France, ces écoles primaires si parfaites, qui font du peuple hollandais un peuple instruit et moral, attaché à tous ses devoirs (m).

À son retour de ce voyage, où il avait trouvé beaucoup d’établissements à louer, il eut le plaisir de revoir la ville de Stuttgart, vers laquelle la reconnaissance, les souvenirs de sa jeunesse et l’espoir de revoir les amis qu’il avait laissés dans ce pays de science et de probité, l’avaient dirigé. Il se rendit de là à Strasbourg, où il s’occupa de plusieurs améliorations, dont l’Académie de cette ville avait besoin, et reçut avec le bonheur que donnent les souvenirs du foyer domestique et les affections de famille, une députation de sa ville natale.

Un homme comme M. Cuvier, qui avait rendu de si éminens services à l’administration, était devenu indispensable à tout gouvernement comprenant bien ses véritables intérêts. Aussi la restauration s’empressa-t-elle de mettre à profit son savoir et son expérience dans la direction de l’université ; sans toutefois avoir assez d’indépendance de préjugés, pour le nommer grand-maître, et pour se persuader que le génie de l’administrateur qu’il avait montré en tant d’occasions, lui ferait voir partout, à l’exemple de la Providence, le bien général à faire, sans distinction de nuances dans les opinions ou dans les rites religieux.

Il eut cependant, sous Louis XVIII, pendant plusieurs années, la présidence de la Commission de l’instruction publique ; et, lorsqu’on rétablit la charge de grand-maître de l’université, il conserva la place éminente de chancelier, la seconde de la hiérarchie universitaire, avec la direction de toutes les Facultés du royaume.

Il remplissait en outre les fonctions de grand-maître d’une manière indépendante pour les Facultés de théologie protestante depuis 1822, qu’un évêque avait été mis à la tête de l’université.

En 1827, il fut encore chargé de l’administration des cultes non catholiques au ministère de l’intérieur.

La nomination de Maître des requêtes au Conseil d’État, qu’il reçut en 1813, pendant qu’il était à Rome, occupé de l’inspection et de l’organisation des établissemens d’instruction publique, fut l’effet d’une résolution personnelle de Napoléon. L’Empereur avait acquis par lui-même quelque connaissance des travaux administratifs auxquels M. Cuvier s’était livré comme Conseiller de l’université ; et il en avait été de plus informé avec bienveillance par le grand-maître Fontanes (n).

Une mission tout-à-fait étrange, qu’il reçut vers la fin de cette même année, est du moins une preuve du cas que l’Empereur faisait de la fermeté de son caractère.

Il l’adjoignit comme Maître des requêtes au Commissaire impérial extraordinaire, qui avait la tâche difficile alors, d’aller prendre toutes les mesures de défense du territoire contre l’invasion de l’ennemi. Il devait s’efforcer de pénétrer jusqu’à Mayence. L’entrée des armées alliées l’obligea de s’arrêter à Metz et de rétrograder (o).

La catastrophe de 1814 arriva au moment où M. Cuvier allait être nommé Conseiller d’État par l’empereur : mais ce ne fut pour lui qu’un retard de quelques mois.

Louis XVIII lui conféra cette dignité en Septembre de cette même année.

Dès-lors il a eu une très-grande part à l’administration intérieure, autant qu’elle ressort du comité de l’intérieur du Conseil d’État. Nommé, en 1819, président de ce comité, il a conservé cette place éminente jusqu’à sa mort, malgré les vicissitudes des ministères.

Dans cette carrière administrative, qui a été parfois politique M. Cuvier, quoi qu’en ait dit l’esprit de parti, n’a pas moins montré la prééminence de son savoir, la sagesse de son jugement, sa profonde sagacité et la hauteur de ses vues, que dans sa carrière scientifique.

Ce n’est pas ici le lieu de développer cette proposition, par les détails du bien qu’il a fait et du mal qu’il a empêché dans des temps difficiles.[53]

Je dirai seulement que peu de personnes ont réuni, comme lui, dans le caractère et dans l’esprit, autant de qualités pour conduire une grande administration, l’activité, l’ordre, l’intelligence, le savoir, et par-dessus tout, cette volonté ferme, cette pureté d’intention, ce désintéressement parfait qu’on rencontre si rarement dans des temps de révolution.

Ces qualités supérieures qu’on admirait en lui et qu’il a toujours si utilement employées dans tous les corps dont il faisait partie, dans toutes les institutions qu’il était appelé à soutenir, se sont montrées avec éclat là même où, pour ainsi dire, il n’a fait que passer ; et dans le peu de séances auxquelles il a assisté à la Chambre des Pairs[54], on a pu, tout d’abord, apprécier la force d’intelligence et la justesse d’esprit dont il a fait preuve en traitant différentes questions de gouvernement et de législation (p).

Ces sortes de questions, à la vérité, avaient été, déjà à Stuttgart, l’objet de ses études de destination : et depuis 1813, qu’il a fait partie du Conseil d’État, d’abord en qualité de Maître des requêtes, peu de temps après comme Membre de ce Conseil, et dès 1819, comme Président de section, il avait acquis une expérience des affaires qui, jointe à sa science et à sa supériorité intellectuelle, l’avaient rendu la lumière de ce Conseil. Habitué à présider la section de l’intérieur, il en dirigeait, il en résumait les débats avec une connaissance des lois, de la législation historique et des règlemens administratifs, et une économie de temps, qui ont fait dire depuis, à plusieurs des personnes les mieux à même d’en juger, que l’absence de M. Cuvier du Conseil d’État, était une calamité publique.

Il a laissé dans l’administration supérieure de l'université tant de traces de son inconcevable activité, que son absence aussi ne peut manquer d’y produire un vide sensible, que les supériorités en tout genre qui en font partie, me permettront de signaler.

En effet, depuis la création de l’Université, il n’a cessé de la servir de tour son pouvoir dans toutes les circonstances, sous tous les régimes et à travers mille difficultés ; et, l’année dernière encore, nous l’avons vu défendre à la Chambre des Députés l’organisation actuelle de l’instruction publique avec une éloquence qui entraîna tous les suffrages.

Au surplus, ce triomphe de la parole n’était pas nouveau pour lui ; appelé, en 1816, comme Conseiller d’État, à soutenir devant les Chambres la loi des élections, il y improvisa deux des plus beaux discours qui aient jamais été tenus à la tribune française ; et si, en 1820, il s’est décidé, à défendre la nouvelle loi que proposait le Gouvernement, c’est qu’il fut convaincu, d’un côté, que les choix de plusieurs départemens étaient hostiles à la monarchie, et de l’autre, que la nouvelle loi laissait encore, comme il l’a dit à la tribune, une part suffisante à l’élément démocratique. On a vu, en effet, que les manœuvres employées sous le ministère Villèle, pour empêcher l’expression libre, franche et loyale des colléges électoraux, avaient pu seules rendre nulles, pour quelques années, les prévisions de ce génie universel. Je dis, pour quelques années, puisque ces mêmes manœuvres sont devenues plus tard inutiles pour contraindre la volonté nationale, et qu’elles n’ont pu arrêter la chute de ce ministère.

M. Cuvier n’était pas plus un homme de parti en politique que dans les sciences ; son génie lui faisait voir de trop haut les débats politiques ; et, de ce point de vue élevé, les passions des hommes se rapetissaient si fort à ses yeux, qu’il répugnait d’y prendre couleur.

Le seul sentiment qui l’anima, qui domina toutes ses opinions, tous ses jugemens, était celui de la justice universelle et de l’ordre. Cet ordre, si nécessaire au bonheur commun, aux améliorations progressives de l’état social, il le comprenait dans une juste distribution des travaux et des pouvoirs selon les facultés, et dans une ferme direction de la machine gouvernementale pour le plus grand bonheur de tous. Mais son jugement exquis, si fort d’expérience et de science, était souvent blessé des faux jugemens et de l’inexpérience qui se chargeait de cette direction ; et bien plus encore de celle qui voulait en déterminer la marche avec une courte vue, aussi peu capable d’apprécier la force qui devait l’imprimer, que de découvrir la route à parcourir et les obstacles qui pouvaient s’y rencontrer.

Les hommes supérieurs, qui voient les affaires humaines sous toutes les faces, lorsque le vulgaire ne peut en découvrir qu’une faible partie ; qui calculent leurs actions réciproques de manière à en prévoir les résultats ; qui sentent en eux-mêmes une force puissante et salutaire pour la bonne direction de ces affaires, ont aussi de la tendance à s’en charger. Doit-on leur reprocher ce noble zèle, si la tâche est bien faite et s’ils l’accomplissent avec un généreux dévouement ?

Une des fonctions administratives les plus importantes que M. Cuvier avait acceptées dans les dernières années de sa vie, était sans doute la direction des cultes non catholiques.

L’administration en était d’autant plus difficile qu’il trouvait moins d’appui dans les lois ou les réglemens, qui manquent pour une direction régulière et ferme, et permet à ceux qui en sont chargés d’y mettre plus d’arbitraire. Cependant, nous n’hésiterons pas à l’affirmer, M. Cuvier s’est montré supérieur dans cette partie, comme dans toutes les autres, par son activité, son amour de l’ordre, sa probité sévère et sa force de volonté. Sans doute, le bien qu’il a pu faire est loin encore d’égaler celui qu’il méditait et dont il pouvait espérer la réalisation successive sous un règne où la pensée du bien public est la pensée dominante, où toutes les améliorations possibles sont le but des constans efforts du Gouvernement. Combien il est à regretter que ses vues inspirées par l’esprit d’ordre et de justice, par le profond sentiment moral dont il était pénétré, et par la connaissance des hommes et de tous les moyens qui peuvent les conduire au bien et donner à leurs pensées de l’élévation, à leurs sentimens de la pureté, à leurs actions de la moralité ; que ses vues, dis-je, la mort ne lui ait pas permis de les réaliser !

Peut-être serait-il parvenu à empêcher qu’un arbre de vie ne péchàt quelquefois par les racines ; peut-être son génie administratif aurait-il trouvé les moyens d’organiser la société religieuse, dont il avait la suprême direction, sur des bases solides, par des réglemens en rapport avec les lumières et la liberté civile et politique dont nous jouissons. S’il était parvenu à résoudre ce problème difficile, il aurait rendu à la France protestante le service le plus signalé qu’elle puisse jamais attendre de ceux qui sont chargés à la fois de ses intérêts, comme société religieuse, et de ceux de l’État.

Je ne m’arrêterai pas davantage à vous démontrer que M. Cuvier n’a pas été moins étonnant dans sa carrière administrative que dans la carrière des sciences. On ne peut se lasser d’admirer cette inconcevable activité, cette force d’attention extraordinaire qu’exigeaient tant d’affaires diverses, qu’il ne remettait jamais au lendemain ; tant de rapports avec une foule d’administrés (q) ; tant d’intérêts qu’il savait ménager avec justice, de manière à ne s’attirer que des témoignages de reconnaissance, dans des temps difficiles, où les prétentions de l’amour-propre s’élèvent souvent au-delà du possible.

Si je suis entré dans quelques détails à cet égard, si je me suis écarté un instant de mon but principal, celui de vous montrer l’homme de génie travaillant aux progrès des sciences, c’est pour que vous le connaissiez tout entier, pour que vous puissiez vous persuader que tous les instans de sa vie ont eu leur utile emploi ; que le temps a été pour lui un trésor, dont il n’a pas perdu la moindre valeur ; c’est pour vous donner, enfin, un exemple frappant de tout le travail dont on peut remplir son existence, lorsqu’on veut constamment, comme M. Cuvier ne manguer à aucun de ses devoirs, quelque nombreux qu’ils soient.

Suivons-le encore un instant, pour nous en convaincre davantage, dans sa vie privée, dans ses habitudes de famille, où il gagnait à être observé, où son activité perpétuelle, sa facilité extrême de rédaction, sa mémoire prodigieuse, l’universalité de ses connaissances, son jugement exquis, le vif intérêt de sa conversation, grandissaient de plus en plus l’homme extraordinaire aux yeux de celui qui avait le bonheur d’en approcher.

Jamais on ne le rencontrait oisif ; jamais, pendant la veille, il ne reposait son esprit ; seulement il le délassait en changeant d’objet. Pendant ses courses assez fréquentes en ville, ou durant ses voyages, il lisait, il rédigeait même dans sa voiture, où il avait fait poser une lanterne et où il écrivait toujours sur la main, comme dans son cabinet.

Aucun auteur n’a fait autant de livres originaux en y employant aussi peu de temps.

Il se levait entre huit et neuf heures du matin, travaillait une demi-heure, une heure au plus avant son déjeûné, pendant lequel il parcourait deux ou trois journaux, sans perdre un mot de la conversation des personnes qui l’entouraient ; il recevait celles qui avaient à lui parler, et sortait, au plus tard, à 11 heures, soit pour le Conseil d’État, les Mardi, Jeudi et Samedi ; soit pour celui de l’Université, les Mercredi et Vendredi. Le Lundi, jour de séance de l’Institut, il avait sa matinée jusqu’à midi ou une heure. Il ne revenait ordinairement de ces différentes Assemblées que pour le dîner ; mais s’il lui restait un quart d’heure seulement de libre, il en profitait pour reprendre une rédaction interrompue dès la veille, sur un objet scientifique. Cette facilité de travail et de diriger toute la force de son attention, d’un quart d’heure à l’autre, sur des sujets si divers, est une des circonstances que j’ai le plus admirées dans les hautes qualités de son esprit.

Il dînait de 6 à 7. Lorsqu’il ne sortait pas, il se retirait immédiatement dans son cabinet pour y travailler jusqu’à 10 ou 11 heures ; de 11 à minuit il se faisait faire une lecture littéraire ou historique.

Ainsi M. Cuvier n’avait que le Dimanche pour suivre la méme occupation pendant toute une journée, et l’on ne saurait dire tout ce qu’il a produit de livres, de mémoires, de rapports, de notices historiques, durant ce jour qui pour tant d’autres est un jour de paresse ou de dissipation, et qu’il avait plus particulièrement consacré à révéler au monde les merveilles de la création.

En 1830, m’étant aperçu de l’ardeur avec laquelle il se livrait au travail quand il avait ainsi le loisir de rester toute une journée dans son cabinet, je lui exprimai mes craintes sur les funestes effets que pouvait produire sur sa santé ce travail excessif. Jusqu’à présent, lui dis-je, j’ai cru que la science avait beaucoup perdu par le temps que vous lui avez dérobé pour vos fonctions administratives ; maintenant je suis convaincu qu’elles ont été pour vous une salutaire distraction. C’est précisément ce que disait l’Empereur, en me nommant Maître des requêtes au Conseil d’État, me répondit mon illustre ami.

Quant à la manière dont il rédigeait ses ouvrages, on sera étonné d’apprendre qu’il les a tous écrits de sa main, et que sa rédaction, une fois qu’il avait réfléchi à ce qu’il voulait écrire, allait aussi vite que si on la lui eût dictée. Il ne la copiait jamais ; faisait très-peu de corrections, mais souvent des additions, qu’il intercalait en marge de son manuscrit, écrit constamment à mi-marge, afin de se réserver cette facilité des additions.

La plupart des savans font des extraits des divers ouvrages dans lesquels un sujet semblable ou analogue à celui qui est l’objet de leur travail a été traité, afin de rappeler l’état de la science et de rendre justice aux travaux de ceux qui se sont occupés de la même matière. La mémoire de M. Cuvier n’avait pas besoin de ce secours ; il ne gardait aucune note, ne faisait aucun extrait de ses lectures, excepté pour son Règne animal, dont il possédait un exemplaire relié, avec des feuillets blancs, qui lui servaient à faire les additions que les découvertes journalières rendaient indispensables et qu’il y consignait pour une nouvelle édition.

Quand il préparait un mémoire sur un travail quelconque, il ouvrait tous les ouvrages qui traitaient du même sujet, les étalait sur les tables de son cabinet, comparait les passages concernant la matière en discussion et les figures qui s’y rapportaient. Un coup d’œil, pour ainsi dire, lui suffisait pour classer ce qu’il avait vu, d’après le plan de son travail, qu’il rédigeait immédiatement.

Sa mémoire était telle qu’il n’avait, pour ainsi dire, rien oublié de ses nombreuses lectures. Il m’a dit plusieurs fois qu’il savait mieux l’histoire que l’histoire naturelle. En effet, je l’ai entendu souvent raconter les plus petits détails d’un point d’histoire en apparence peu important. Il connaissait même très bien le blason, et pouvait indiquer les noms des personnages les plus marquans des principales familles historiques de l’Europe, avec les circonstances les plus intéressantes de leur vie, et dire conséquemment tout ce qui avait rendu ces familles célèbres.

Personne n’expliquait mieux que lui l’esprit des différentes législations. Voilà pourquoi il a rendu de si éminens services au Conseil d’État. Ici la mémoire et le jugement formaient l’épée à deux tranchants de sa puissante parole. Le jugement ! personne ne l’a jamais eu plus juste, plus pénétrant que lui et n’a montré une manière de raisonner plus sévère. C’est ce jugement exquis, cette manière claire et lucide, avec laquelle il concevait les vérités d’une science quelconque ou de toute autre partie dépendante de nos facultés intellectuelles, qui a fait le grand mérite de ses travaux, et qui rendait sa conversation si attrayante, quand on avait le rare bonheur de l’entendre causer ; car cette étonnante conception donnait, dans ses discours comme dans ses écrits, aux sciences les plus abstraites, une clarté qui charmait ses auditeurs ou ses lecteurs, et faisait comprendre les points les difficiles de ces sciences, même à ceux qui n’y étaient pas du tout initiés.

Il a toujours rendu pleine justiee à ses contemporains, même à ses contradicteurs les plus déclarés.

Les jeunes gens recevaient de lui le meilleur accueil, les plus grands encouragemens, l’abandon le plus généreux de ses collections ; source inépuisable de travaux utiles à la science. Aussi quels vifs regrets ceux qui étaient entrés depuis peu dans la carrière, comme ceux qui en avaient déjà parcouru, sous ses auspices, une partie importante, quel sentiment vif de reconnaissance et de vénération n’ont-ils pas montrés au moment de sa mort !

Il comptait parmi ses élèves la plupart des savans des deux mondes qui cultivent les sciences naturelles. Il y en a peu qui ne soient fiers de ce titre et qui n’aient profité d’une occasion de publication pour le reconnaître en la lui dédiant.

La maison de M. Cuvier était le rendez-vous des étrangers distingués par leur science ou leurs talens. Il les recevait dans ses salons, avec cette politesse franche, aisée, sans contrainte, caractère des mœurs françaises, qui égalise tous les rangs, pour laisser à l’esprit de conversation toute liberté de se mettre en évidence, et aux originalités piquantes, l’occasion de se faire valoir. Jamais il ne cherchait à y montrer la prééminence de son génie. C’était l’hôte cosmopolite, qui s’efforçait de faire croire aux savans de tous les pays qu’ils étaient dans un lieu consacré à leur confraternité.

Ce grand homme avait le moral aussi parfait, aussi élevé, que son intelligence était étendue. Son inépuisable charité, son désintéressement, les sacrifices sans nombre qu’il a faits pour la science, ont consumé annuellement presque tous ses revenus, au point que sa succession se réduit à bien peu de chose, à part son immense bibliothèque. Aurait-il aussi bien analysé les sources de la charité, de cet amour pur et désintéressé pour ses semblables, s’il n’en eut pas trouvé en lui-même le sentiment profondément enraciné par la pratique de toute sa vie ? Lisez les admirables pages qu’il a prononcées à l’Académie française sur le prix de vertu, fondé par M. de Montyon, et voyez comme son cœur inspire bien son esprit pour dévoiler la pensée du noble fondateur de ce prix, contre lequel la critique, qui n’épargne rien, avait aussi voulu s’élever.[55] « Tout nous « porte à croire, dit M. Cuvier, que ce n’était pas seulement dans ses rapports avec ceux auxquels il destinait ses prix, que M. de Montyon considérait sa fondation. Toujours délicat dans sa philanthropie, peut-être, sans vouloir le dire, avait-il autant en vue les classes élevées qu’il appelait à embellir cette fête de leur présence, que les êtres pauvres et vertueux qui devaient en paraître les objets principaux ; et pourquoi, en effet, l’idée ne lui serait-elle pas venue de faire pratiquer le culte de la vertu pour inspirer la vertu ? La Divinité, n’a aucun besoin de nos hommages, nous commande cependant de l’honorer, parce que nous ne pouvons nous approcher d’elle par la pensée, sans devenir plus purs. N’en serait-il pas de même de la vertu, de cette céleste empreinte de la Divinité ? et pourrions-nous célébrer si solennellement des actions vertueuses sans nous sentir plus vertueux nous-mêmes ? On a dit le vice contagieux ; la vertu ne serait-elle pas communicative ; et comme un air pur et vif rend souvent l’énergie au corps à demi asphyxié par des miasmes pestilentiels, n’existerait-il point une atmosphère morale, propre à ranimer la vie de l’ame ?

« Une autre intention que nous pouvons tout aussi raisonnablement supposer au noble fondateur, c’est celle de convertir ces hommes assez malheureux pour ne pas croixe à la vertu.

« Au milieu des cours où il vécut, et dans des temps qui, en multipliant les chances de l’ambition, avaient fait descendre les vices qu’elle enfante jusque dans les rangs les plus humbles, cet homme, si éminemment bon, dut voir avec peine se répandre de plus en plus ces funestes doctrines, qui font d’un froid amour-propre le mobile unique des actions humaines. Semblable à ce philosophe qui marchait pour prouver le mouvement, il a voulu montrer tout ce qu’il y a parmi les hommes de vertus désintéressées. En effet, qui pourra désormais jeter les yeux sur nos annales, et y voir tant de malheureux se priver d’une chétive subsistance pour élever des orphelins qui leur sont étrangers, tant de vieux domestiques, épuisant ce qui leur reste de forces pour soutenir des maîtres devenus indigens et infirmes, tant de pauvres ouvriers hasardant leur vie dans le péril d’autrui, tant de femmes faibles et malades bravant la mort pour lui arracher quelques victimes, et cela tous les jours, tous les instans de la vie, avec une persévérance qui ne se dément jamais ? Qui, pourra, dis-je, apprendre tant de beaux traits, et ne pas s’écrier que ces désolantes théories ne sont que d’horribles paradoxes, et que cet amour de nos semblables, ce plaisir de leurs plaisirs, cette souffrance de leurs souffrances, que la religion met au premier rang des vertus chrétiennes, est aussi le premier des penchans que la nature imprime en nous. C’est l’instinct du cœur, comme l’abstraction et la parole sont l’instinct de l’esprit. On l’appelle humanité, et avec grande raison ; car c’est le caractère moral de l’espèce humaine, et il ne lui est pas moins inhérent que ses caractères physiques. »

La vertu, qui seule peut donner à l’humanité sa vie la plus parfaite, et dont le nom est devenu, dans notre langue, synonyme de toute espèce de force salutaire, a-t-elle été jamais peinte sous des couleurs plus vraies que dans ces admirables pages !

Si la supériorité intellectuelle de M. Cuvier, secondée par les circonstances les plus favorables de l’époque où il a vécu, a mis sa carrière scientifique à l’abri des revers qui n’épargnent pas toujours celui veut y persister malgré des obstacles en tout genre ; si ce grand homme a joui d’un bonheur inaltérable comme auteur, en ne recueillant de toutes parts, pour ses immortels travaux, que de justes éloges, que les suffrages unanimes de ses contemporains ; sa vie domestique, qui devait être, par le choix qu’il avait fait d’une épouse accomplie, la source de ses plus douces, de ses plus pures jouissances, n’a pu s’écouler dans ce bonheur sans mélange ; elle n’a pu être exempte des vicissitudes inséparables de la faible humanité.

M. Cuvier, dans le choix qu’il fit d’une épouse (r), montra qu’il n’y avait pas moins de pénétration dans les sympathies de son cœur, que de sagacité dans ses jugemens. Il avait uni son sort, vers la fin de 1803, à la veuve de M. Duvaucel, fermier général, mort sur l’échafaud en 1794[56]. Elle avait pour toute richesse, elle pouvait montrer, comme Cornélie, pour tout ornement, ses quatre enfans ; mais, durant une union de près de trente années, les nobles qualités de son esprit et de son cœur ont fait tout à la fois l’orgueil et la félicité de son époux.

Madame Cuvier a été pour lui comme une Providence visible, qu’on me permette cette expression, dont les soins de tous les instans avaient constamment pour but d’éloigner tout ce qui dans le tourbillon de la vie aurait pu lui ôter sa liberté de penser et troubler les conceptions de son génie.

Elle n’a profité de la position élevée à laquelle M. Cuvier était arrivé successivement par ses propres forces, des rapports sociaux qui en étaient résultés, de l’influence que lui donnaient son nom et ses places, que pour lui rappeler mille occasions de faire le bien. Le cœur de son mari y était sans doute toujours porté, mais il en aurait été souvent distrait par la multiplicité des affaires, sans celle qui n’hésitait jamais d’employer le crédit de son illustre époux, quand il s’agissait d’encouragemens à donner, d’injustices à réparer, de malheureux à soulager.

Le bonheur d’une union si parfaite ne pouvait être troublé que par des afflictions communes à tous deux, et lorsque la malheureuse mère, frappée dans ses plus chères affections, s’est sentie vaincue par la douleur, sa fille chérie, Mademoiselle Duvaucel, appréciant à son exemple les nobles et attachantes qualités de son beau-père ; l’aimant et l’admirant comme il méritait de l’être par son cœur et par son génie, s’est dévouée, à son tour, pour répandre sur les jours du grand homme le bonheur qui pouvait luire encore sur les dernières années de sa carrière, après les pertes les plus douloureuses.

Quatre enfans ont été les fruits d’un mariage aussi parfaitement assorti. L’aîné, qui était un garçon, né en 1804, ne vécut que deux mois. Un autre fils était parvenu à l’âge de sept ans : il montrait une intelligence très-remarquable, avec cette activité d’esprit si surprenante, qui a toujours distingué son illustre père, et qui pouvait faire espérer qu’un tel père revivrait dans son enfant. Ce fils lui fut encore enlevé en 1813 par une fièvre cérébrale.

L’année précédente, une fille charmante était morte à l’âge de quatre ans. Il restait une sœur aînée, dont la naissance datait de 1805 : c’était la seule espérance de cette famille si cruellement éprouvée. On avait vu se manifester dans celle-ci, se développer successivement avec les années tous les dons du cœur et de l’esprit, toutes les grâces du corps, qui semblaient réaliser en elle l’idéal d’un ange. Son cœur avait une pureté de sentiment que fortifiait encore sa croyance religieuse, comme chrétienne, aussi profonde qu’éclairée.

Ses parens étaient sur le point de l’unir avec une personne de son choix.

Au milieu des préparatifs de ce mariage, une maladie grave la saisit et l’enlève en Septembre 1827. Quelques semaines suffisent pour détruire tout le bonheur dont cet ange était la source.

Je ne parlerai pas ici de la douleur qu’en éprouva, qu’en ressentira jusqu’au dernier soupir, son inconsolable mère. Après avoir perdu l’aîné des fils de son premier mariage, dans la campagne de Portugal, sous Junot ; après avoir appris, non sans en éprouver les plus cuisans déchiremens, la perte du second, mort dans l’Inde, au milieu de ses entreprises généreuses pour l’avancement de l’histoire naturelle ; après avoir vu périr successivement de maladie trois des quatre enfans dont le Ciel avait béni son second mariage ; après avoir élevé la fille accomplie qui lui restait de cette union, jusqu’à l’âge de près de vingts-deux ans, cette mère de douleur semblait avoir comblé la mesure des afflictions domestiques, lorsque la mort couvrit d’un crèpe funèbre la place où l’illusion d’un bonheur qui s’échappe pour toujours, avait préparé le lit nuptial. Cependant deux enfans, et des enfans dignes d’une telle mère, lui restaient de son premier mariage ; et les tendres soins qu’elle avait la longue et douce habitude de donner à son époux, pouvaient l’attacher encore à l’existence ; mais pour lui, le présent était d’autant plus déchirant, que l’avenir ne lui laissait aucun espoir de remplacer de telles pertes.

C’est dans ces momens de cruelle affliction que la science fut pour M. Cuvier l’ancre de salut ; elle détourna ses regards des désastres de sa famille et du spectacle de deuil l’entourait. Elle seule, au milieu de ses occupations administratives, pouvait satisfaire aux besoins de son esprit et ne pas laisser trop de prise à des souvenirs douloureux. Aussi lui paya-t-il avec usure la dette de la reconnaissance.

L’important travail de la dernière édition du Règne animal date de cette triste époque, ainsi que celui de l’Histoire des poissons. Dans le court intervalle de quatre ans et huit mois, pendant lequel son utile existence a marché rapidement, depuis la mort de sa fille chérie jusqu’à son dernier terme, M. Cuvier a publié trois des cinq volumes du Règne animal ; les deux autres, concernant les crustacés, les arachnides et les insectes, ayant été confiés, comme pour la première édition, à son digne collaborateur, le célèbre Latreille.

Il a fait, avec M. Valenciennes, neuf volumes de l’Histoire des poissons et laissé beaucoup de matériaux tout prêts pour la publication de ceux qui suivront.

Je ne parle pas des mémoires particuliers qui ont été imprimés dans les recueils scientifiques ; des rapports nombreux que M. Cuvier a lus à l’Académie des sciences ; des éloges des académiciens qu’il a prononcés chaque année ; des notes qu’il a ajoutées à une édition de Pline ; de ses cours au collége de France, sur l’Histoire des sciences naturelles, dont la rédaction définitive aurait produit, par les vues philosophiques, par la sagesse et la profondeur des jugemens qu’elle eut mises au jour, un des ouvrages les plus remarquables de l’auteur.

Beaucoup d’autres travaux étaient préparés. Il rassemblait, pour ainsi dire, chaque jour des matériaux nombreux pour des supplémens à ses Recherches sur les ossemens fossiles.

Ceux pour la continuation de sa grande Histoire naturelle des poissons se multipliaient en avançant cette histoire, et faisaient prévoir la nécessité de lui donner un développement de plus en plus considérable.

Il pensait à une nouvelle édition de ses Mémoires sur les mollusques, que des matériaux prêts à être mis en œuvre auraient rendue très-importante.

Il devait enfin travailler à sa grande Anatomie comparée, pour laquelle il avait fait exécuter de nombreux dessins et des préparations anatomiques bien plus nombreuses encore, qui, exposées d’avance au public dans le Musée d’anatomie comparée du Jardin des plantes, ont déjà servi à plusieurs publications indiscrètes, dont la source n’a pas été révélée.[57]

En attendant le moment propice pour la publication de ce grand ouvrage, il devait s’occuper d’une nouvelle édition des Leçons d’anatomie comparée, à laquelle il m’avait assigné une part honorable, qui serait devenue définitivement ma propriété scientifique. Peu de semaines lui suffirent pour faire au premier volume de cet ouvrage toutes les additions qui devaient les mettre au courant de la science ; mais ce travail, qui a été sa dernière pensée, paraît avoir épuisé ses forces, parce qu’il s’y est peut-être livré avec trop de suite, au moment où le choléra lui faisait craindre de sortir le soir et d’aller chercher, dans la société, les délassemens nécessaires aux travaux de la journée.

Le Mardi 8 Mai il avait repris son cours au collège de France. Sa leçon, ainsi que nous l’avons déjà exprimé, avait été sublime ; il en avait été moins fatigué que de coutume, et rien ne pouvait faire prévoir, ce jour-là, la catastrophe qui devait commencer le lendemain. Il ressentit, en s’éveillant, un peu d’engourdissement dans le bras droit ; ce qui ne l’empêcha pas d’aller au Conseil d’État, remplir, comme tous les jours de sa vie, la tâche de la journée. À l’heure du dîner, cet engourdissement du bras avait beaucoup augmenté ; en même temps il se manifesta une difficulté d’avaler, qui lui fit penseri aussitôt au danger qui le menaçait.

Au bout de peu de jours, la paralysie du bras et du pharynx gagna successivement les autres membres et s’étendit enfin aux organes de la respiration, et le dimanche 13 Mai, à dix heures moins un quart du soir, ce grand homme rendit, sans effort, le dernier soupir, après avoir conservé jusqu’au moment suprême toutes les facultés de son esprit et de son cœur, après avoir vu s’approcher l’heure fatale avec calme et une entière résignation aux décrets de la Providence, dont il avait toute sa vie reconnu, adoré la sagesse dans les œuvres de la création (s).

Ce n’est pas ici le lieu de parler des déchiremens d’une famille qui savait apprécier un tel chef, et le chérissait comme il méritait de l’être. On peut aisément comprendre l’accablement dans lequel sa mort a plongé l’épouse inconsolable, frappée déjà de tant de coups ; la fille dévouée, qui mettait tout son bonheur à surveiller avec sa mère une aussi précieuse vie ; le digne frère, dont l’ame élevée comprend si bien l’étendue d’une telle perte ; le modeste collaborateur de M. Cuvier, l’excellent M. Laurillard, dont l’existence, attachée pendant trente ans à celle de son maître et de son ami, semble n’avoir plus de lien sur cette terre ; enfin le neveu du grand homme, seul héritier d’un nom dont la double illustration devient pour lui, dès ce moment, un grand devoir, auquel il consacrera sa vie.

Je ne vous peindrai pas la profonde douleur où cette mort a plongé des amis dévoués, qui en seront émus jusqu’au dernier soupir. Elle servirait cependant à vous faire connaître, jusqu’à quel point M. Cuvier se faisait chérir de ceux qui avaient le bonheur de vivre dans son intimité. Mais, quand une perte comme la sienne excite des regrets universels, quand elle est ressentie dans le monde civilisé tout entier, ne me reprocheriez-vous pas de détourner vos regards de ce grand tableau, pour les arrêter sur le spectacle de ces deuils particuliers, trop restreints pour celui qui appartenait à l’humanité toute entière. C’est d’ailleurs la vie du savant que j’ai cherché à vous faire apprécier dans tout le cours de mon récit ; c’est elle surtout qui doit être ici l’objet de nos regrets.

Combien cette vie si active, si productive et si parfaitement remplie, pouvait encore être utile, si elle se fût prolongée de dix ans !

Une dernière édition du Règne animal, comprenant les caractères et la synonymie de toutes les espèces connues, aurait fixé pour long-temps la zoologie sur des bases solides ; tandis que l’absence du législateur, du régulateur de la science, va la livrer de nouveau à l’anarchie. Cette belle science de la nature, qu’on nous pardonne cette crainte, sera de plus en plus surchargée de noms, de divisions, de méthodes diverses, et peut-être la verrons-nous rentrer dans le chaos dont M. Cuvier l’avait fait sortir par ses constans efforts, par ses immenses travaux, comme par l’élévation de ses vues et la justesse des rapports saisis par son génie (t).

Il aurait toujours eu la principale part à cette belle et très-importante entreprise de l’Histoire naturelle des poissons, ouvrage parfait, qui servira dorénavant de modèle pour tous les travaux du même genre et qu’il pouvait achever, en peu d’années, avec la coopération si utile de M. Valenciennes.

Les nombreux matériaux rassemblés avec tant de persévérance depuis près de trente ans dans le Musée d’anatomie comparée, pour le grand ouvrage dont le plan ne sortait pas de la pensée de M. Cuvier, et dont l’exécution était presque le dernier but de sa vie, auraient été mis en œuvre par lui et par des collaborateurs de son choix, pénétrés de son esprit d’observation pour bien voir, dirigés dans les raisonnemens par sa logique sévère, inspirés dans les vues générales par ce véritable génie de la science.

Enfin il aurait couronné ses travaux par cette Histoire des sciences physiques, sujet de ses cours au collége de France et qu’il y traitait avec une supériorité de vue, une clarté dans l’exposition, une impartialité si remarquable, même lorsqu’il s’agissait d’apprécier les découvertes et les systèmes de ses contemporains !

Comment ne pas déplorer que cette grande activité d’esprit, que ce génie sublime qui grandissait chaque jour par le travail, n’ait pas eu le temps de réaliser ainsi toutes ses conceptions !

Dans les beaux-arts, dans cette partie des lettres dont ils ne sont que l’expression, la fraîcheur de la jeunesse, la vivacité de l’imagination, secondent mieux les créations du génie, que l’expérience et les années ; celles-ci les dépouillent trop souvent de ce qu’ils ont d’idéal et par conséquent de presque tout leur charme.

Il n’en est pas de même dans les sciences naturelles. La raison, ce jugement des jugemens sur les réalités de l’univers, sur les existences et les lois qui les régissent, ne s’y forme que par l’expérience ; comme dans la vie sociale, où elle n’est que la connaissance et la règle de ce qui est bien pour les individus et pour la société.

L’homme supérieur, comme tous les autres hommes, est sous l’empire de cette nécessité. Mais combien cette expérience nécessaire lui profite plus dans ses observations qu’à celui dont les regards, moins pénétrans, ne peuvent embrasser qu’une partie de la surface des objets, que quelques-uns de leurs rapports les plus évidens. Chaque jour de nouvelles observations sont l’occasion de nouvelles comparaisons, desquelles il déduit ses jugemens. L’expérience du lendemain fortifie l’expérience de la veille. Ces jugemens de chaque jour, de chaque semaine, de chaque année, finissent par donner à la raison, quand elle est, comme chez M. Cuvier, le produit des facultés intellectuelles les plus parfaites, une justesse de vue, une perspicacité pour pénétrer les lois de l’univers ; qui paraît au vulgaire une sorte de divination.

Comment ne pas déplorer à jamais que ce grand homme, dont la santé toujours bonne, dont l’organisation si saine et si bien conservée pouvait faire espérer la plus longue vie, ait été arrêté inopinément dans sa course !

Encore à la force de l’âge, parvenu à l’apogée de ce pouvoir de perceptions et de vues élevées que lui donnaient quarante années d’observations, d’expériences et de comparaisons non interrompues sur la création et ses lois, combien de vérités importantes n’aurait-il pas découvertes, si le monde eût pu l’entendre dix ans encore !

Mais il semble qu’au gré de la Providence, le développement progressif de l’humanité serait trop rapide, si les hommes de génie prolongeaient assez leur existence pour dévoiler aux hommes dans un âge, ce ne doit être connu que dans un des âges suivans.

Tel a été, Messieurs, l’homme extraordinaire, dont l’existence marque l’époque la plus brillante de la science que je dois vous enseigner.

Nous vous l’avons montré dans sa première jeunesse, occupant ses momens de loisir par la lecture de Buffon ; commençant à développer à Montbéliard des facultés intellectuelles extraordinaires ; trouvant à Stuttgart, dans l’établissement d’instruction le plus vaste, tous les moyens d’acquérir les élémens des connaissances en tout genre que le feu de son génie devait embrasser un jour ; s’y livrant plus particulièrement aux études spéciales du Droit et de l’administration ; y prenant, comme accessoires, les premières notions scientifiques de l’histoire naturelle.

Nous l’avons suivi de là, sur les bords de l’Océan, dont il a, durant six ou sept années, observé les productions, pour découvrir, au milieu des tranquilles méditations de la retraite, les principes qui ont régénéré l’histoire naturelle.

Nous l’avons vu révéler ces principes au monde savant dès son entrée dans la carrière des sciences, et en faire aussitôt une application lumineuse à la classification des animaux et à l’étude de leur organisation.

Nous vous l’avons montré ensuite marquant chaque année de sa vie par de nombreuses et importantes publications, par un enseignement non moins remarquable, par la création d’un immense Musée d’anatomie comparée, le plus complet qui existe au monde.

Sa carrière administrative a sans doute été moins brillante, parce que les lois et les réglemens existans y déterminaient sa marche et n’y permettaient pas, comme dans les sciences, les créations du génie. Mais l’homme judicieux par excellence, l’homme prévoyant, l’homme d’expérience, l’homme actif, l’homme ferme, remplissant tous ses devoirs, n’en négligeant aucun, les accomplissant tous les jours de sa vie avec une scrupuleuse exactitude et une rare perfection, trouvant dans une rapide journée assez d’instans pour achever les nombreux travaux qu’elle amenait, ne paraîtra pas moins admirable dans cette carrière à celui qui l’y aura suivi sans prévention et avec un jugement dégagé des entraves de l’esprit de parti.

Le peu de traits que je vous ai donnés de sa vie privée vous ont mis à même d’étudier encore l’homme de génie dans son intérieur, toujours actif, rédigeant en peu d’heures, comme par inspiration et sans effort, ces nombreux écrits, dont la clarté, l’évidence des aperçus, la sévère logique, la pureté de style, forment le caractère dominant.

Nous avons vu les savans de tous les pays visiter la demeure de M. Cuvier comme le sanctuaire de la science. Tout y était arrangé dans le but de s’y livrer, sans perte d’un seul moment, aux travaux scientifiques. Une bibliothèque (u) très-nombreuse en tapissait tous les murs, et s’y trouvait distribuée de manière que chaque chambre en renfermait une partie distincte avec tous les moyens d’y faire, sans peine, toutes les recherches désirables. Une d’elles était plus particulièrement employée comme cabinet de travail. C’est là que j’aurais dû vous introduire, pour vous montrer ce génie universel, occupé sans relâche, dans les instans qu’il pouvait consacrer à la science, d’ajouter aux découvertes de la veille, les découvertes du lendemain.

Vous y auriez vu l’administrateur recevoir avec bienveillance, mais aussi avec une grande économie de temps, toutes les personnes qui avaient des demandes à lui faire, et qui trouvaient constamment sa porte ouverte.

J’aurais dû vous montrer encore dans M. Cuvier le littérateur, l’homme de goût, l’homme du monde, conversant dans les cercles où il pouvait être apprécié, où il trouvait des rapports d’esprit et de pensées, avec une supériorité qui faisait l’étonnement et l’admiration de ceux avaient le bonheur de l’entendre.

J’aurais dû vous parler de l’heureux académicien, qui regardait comme un des beaux fleurons de sa couronne, d’avoir été, comme Buffon, un des savans, choisis par l’Académie française pour consacrer, dans son sein, l’alliance des sciences et des lettres. « Passionné, nous dit-il dans son Discours de réception[58], pour les sciences et pour les lettres, convaincu que leur alliance a touours été l’une des sources de leur gloire, dans les rêves que mon amour pour elles inspirait à ma jeunesse, je ne m’étais jamais flatté d’un bonheur qui égalât celui d’être appelé un jour à resserrer leurs nœuds. »

J’aurais voulu à cette occasion vous signaler tous les morceaux d’éloquence, toutes les nobles pensées, toute la vérité et l’indépendance des jugemens qui distinguent les écrits où M. Cuvier a consacré cette alliance heureuse de la science et de la littérature[59], et qui les recommanderont à la dernière postérité.

J’aurais dû vous faire connaître la réponse qu’il fit à M. de Lamartine, lors de sa réception à l’Académie française ; morceau purement littéraire, qui vous aurait prouvé jusqu’à quel point M. Cuvier était pénétré de ce sentiment du beau et du sublime dont les œuvres du poète fournissent tant d’exemples, et avec quel goût, quelle délicatesse d’expression il pouvait rendre ses pensées.

Nous vous avons montré l’homme moral, l’époux heureux, l’excellent père de famille, dont les jouissances, hélas ! bien passagères, n’ont servi qu’à lui faire éprouver de plus cuisans regrets !

Je le vois encore sourire avec un bonheur indicible à sa fille chérie, lorsqu’assise à table à ses côtés, elle charmait par ses récits, par sa conversation, que l’esprit et le sentiment animaient tour à tour, les heures de ses repas, les seules, à peu près, où son cœur de père pouvait se livrer à ces délassemens si doux.

C’est dans ces momens de liberté et d’abandon que le grand homme aimait à se rappeler les souvenirs de sa jeunesse ; souvenirs étonnans par les détails les plus circonstanciés sur notre commune patrie ; souvenirs du cœur qui manifestaient à la fois son attachement inaltérable pour ses parens, pour ses amis, pour la ville heureuse qui l’a vu naître, et pour l’établissement si remarquable où il avait reçu le complément de son éducation.

Je terminerai ici, Messieurs, ce simple récit sur l’homme de génie que je me proposais surtout de vous faire connaître comme le législateur de l’histoire naturelle.

Le monde savant a été profondément ému de sa perte, parce que de toutes les parties de la terre civilisée le nom de M. Cuvier avait été proclamé, d’une voix unanime, comme le premier parmi ceux des pères de la science ; parce que le grand homme en était le principal arbitre, qu’on le considérait partout comme celui qui a le plus contribué aux progrès rapides qu’elle a faits de nos jours et dont les travaux auront la plus heureuse influence sur les progrès qu’elle fera dorénavant.

Ses destinées en dépendront encore pendant de longues années, j’en ai l’intime conviction, et je ne crains pas d’être démenti par la postérité qui vient de commencer sur sa tombe.

Oserai-je espérer que cette sorte d’introduction à la lecture de ses ouvrages vous inspirera la volonté de les lire et de les méditer ? J’en fais le vœu dans l’espoir qu’en profitant de la science qu’ils renferment, vous apprendrez surtout à vous bien pénétrer de la sagesse des principes qui en font la base.

Puisse enfin ce grand exemple d’un emploi aussi parfait du temps, d’une vie aussi bien remplie que celle de M. Cuvier, diriger constamment vos pensées vers un modèle aussi accompli !






  1. Baron, Pair de France, Grand-officier de la Légion d’honneur, Conseiller d’État et au Conseil royal de l’instruction publique, l’un des quarante de l’Académie française, Associé libre de l’Académie des belles-lettres, Secrétaire perpétuel de celle des sciences, Membre des Sociétés et Académies royales de Londres, de Berlin, de Pétersbourg, de Stockholm, de Turin, de Gœttingue, des Pays-Bas, de Munich, de Modène, etc.
  2. M. Parrot, ci-devant professeur et recteur de l’université de Dorpat, actuellement l’un des membres résidans de l’académie impériale de Saint-Pétersbourg, connu par des travaux importans sur la physique générale et particulière, qui avait, comme Cuvier, fait ses études classiques au gymnase de Montbéliard, et ses études spéciales à l’académie de Stuttgart.
  3. Voyez la note du tom. II du Règne animal, pag. 351, 1.re édit ; de 1817
  4. Éloge de Pallas. Recueil des Éloges historiques, etc., par G. Cuvier, tom. II, pag. 115 et 116.
  5. Ibid, pag. 116
  6. Ibid., pag. 117.
  7. Mémoire sur une nouvelle division des mammifères, etc., lu à la Société d’histoire naturelle, le 1.er Floréal an 3 (20 Avril 1795), par les citoyens Geoffroy et Cuvier. Magas. encycl., tom. II, p, 167.
  8. Magas. encycl., tom. II, pag. 167.
  9. Magas. encycl., tom. II, pag. 167.
  10. Tome VIII, pag. 386.
  11. Magas. encycl., tom. II, pag. 434 et suivantes.
  12. C’est à A. N. Duchesne qu’on doit la première idée de cette division, et la réunion des insectes et des vers de Linné, ou des animaux dits à sang blanc, sous le nom d’avertébroses. Voyez son mémoire Sur les rapports des êtres naturels, imprimé dans le Magas. encycl. de Millin, etc., tom. VI, pag. 285 et suivantes.
  13. Sur un nouveau rapprochement à établir entre les classes qui composent le règne animal, par M. G. Cuvier. Annales du Muséum d’histoire naturelle, tom. XIX, pag. 73 et suivantes, Paris, 1812.
  14. Article Animal du Dict. d’hist. nat. de Déterville.
  15. Paris, 1817.
  16. Hist. nat. des Poissons, tom. I, pag. 568 et 569.
  17. Discours sur les révolutions du globe, pag. 1 et 2.
  18. Il m’écrivait à ce sujet, en Novembre 1806 (Lettre n.° 14) :

    « Votre livre * … a été analysé avec beaucoup d’éloge par les journaux d’Angleterre et d’Allemagne. Mes pauvres yeux deviennent douloureux ; je ne pourrai probablement pas continuer l’anatomie des animaux invertébrés, et je n’irai pas plus loin que les mollusques. J’ai plus de succès dans les fossiles. On vient de m’apporter un squelette presque entier d’anoplothérium’, tiré de Montmartre, et long de près de cinq pieds. Toutes mes conjectures se trouvent vérifiées, et j’apprends de plus que l’animal avait la queue aussi longue et aussi grosse que le kanguroo ; ce qui complète ses singularités. » * Les trois derniers volumes des Leçons d’anatomie comparée, publiés en 1805.

  19. Elles sont marquées de CV.
  20. Expressions de M. Cuvier dans son beau Discours sur les derniers progrès de l’histoire naturelle.
  21. Il l’a mis en tête de ses Recherches sur les ossemens fossiles. Une édition en a paru séparément en 1825.
  22. Page 282, édit. in-8.° de 1825.
  23. Page 16 et 17, édit. in-8.° de l825
  24. Tome I. page 7 et 8, édit. de 1812.
  25. Discours sur les révol. du globe, édit. in-8.°, pag. 117.
  26. Discours sur les révol. du globe, édit. in-8°, page 128.
  27. Idem, page 129.
  28. Tome V, 2.° partie, page 487
  29. Ibid., page 526.
  30. Titre du Prospectus.
  31. Page 22 du Prospectus.
  32. Page 8 du Prospectus.
  33. C’est ce qui est arrivé aux naturalistes de l’expédition russe autour du monde, du capitaine Kotzebue.
  34. Lettre n.° 17.
  35. Lettre n.° 18.
  36. Celles d’organiser l’instruction publique.
  37. Lettre n.° 19.
  38. Lettre n.° 20.
  39. « M. Cloquet vient de me graver sur l’anatomie du poulpe quatre planches, qui seront plus belles que toutes les autres. » Lettre n.° 15, Paris, 1808.
  40. « Le mémoire sur les larynx est mon premier ouvrage. Je le fis il y a trois mois, en arrivant à Paris. » Cette lettre est datée du 6 Thermidor an 3 (24 Juillet 1795).
  41. Mémoire sur la manière dont se fait la nutrition dans les insectes, lu à l’Institut national en Vendémiaire de l’an VI (Sept. 1797).
  42. À dater de 1824 et dès le 31.° volume, M. Flourens a remplacé M. Cuvier pour les mêmes articles d’anatomie et de physiologie.
  43. Lettre n.° 7, datée de Fréjus, le 15 Frimaire an 11 (6 Décembre 1802).
  44. M. Frédéric Cuvier était chargé de la direction générale de l’ouvrage.
  45. L’institut national fut fondé par le titre 4 de la loi de la Convention sur l’instruction publique, décrétée le 3 Brumaire an 4 (25 Octobre 1795). Le titre 2 de cette même loi organise les écoles centrales.
  46. Analyse de 1806.
  47. Recherches sur les ossemens fossiles, tom. V, part. 2, p. 3, 4, 5.
  48. Analyse de 1812, page 32. Voyez encore les pages 1, 2 et 3 des Recherches sur les ossemens fossiles, et la note 1 de cette dernière page, tome V, part. 2.
  49. Analyse de 1820, pages 49 et 50.
  50. Lettre n.° 15.
  51. Rapports sur les établissemens d’instruction publique des départemens au-delà des Alpes, faits en 1809 et 1810, etc., imprimé dans le recueil des Lois et Réglement concernant l’instruction publique, tome IV, page 80 et suiv.
  52. Rapports cités, page 133.
  53. Voyez son Éloge, prononcé dans la séance de la Chambre des Pairs, du 17 Décembre 1832, par M. le Baron Pasquier, Président de cette Chambre, page 36, etc.
  54. M. Cuvier avait été nommé Pair de France par ordonnance du 19 Novembre 1831.
  55. Prix de vertu fondé par M. de Montyon : Discours prononcé par M. le baron Cuvier, directeur de l’Académie française, dans la séance publique de la Saint-Louis 1825, etc. ; Paris, 1825.
  56. Ce fut le 8 Mai 1794 que vingt-huit fermiers généraux, y compris Lavoisier, périrent sur l’échafaud.
  57. Voyez la note de la page 3 des Recherches sur les ossemens fossiles, tome V, 2e partie.
  58. Prononcé le 27 Août 1818.
  59. Son Discours de réception à l’Académîe française ; ses Éloges ; ses Discours prononcés dans les séances publiques des quatre Académies.