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Notre-Dame des mers mortes (Venise)/5

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IV

LE PALAIS LABIA


Comme l’avait dit Sforzi à Jacques, dès les premiers jours, la Contarinetta ne vivait pas dans l’ancien palais de sa famille. Des cousins à elle, qui avaient réussi à garder leur fortune et leur héritage y passaient quelques mois de temps à autre. Elle, son oncle et sa gouvernante occupaient une sorte de grand appartement dans le palais Labia, tout près du Ghetto. La Contarinetta venait d’atteindre ses dix-sept ans. Son père, le prince Giovanni Contarini, elle ne l’avait guère connu qu’en entendant, à cause de lui, pleurer sa mère. Pauvre mère, née en France, mariée à ce débauché et à ce joueur parce que les parents voulaient qu’elle fut princesse !

La Contarinetta se souvenait alors qu’elle était toute petite de scènes terribles, de poings levés, de jurons effroyables. Et la princesse, qu’elle, l’enfant, rappelait beaucoup, ne répondait jamais rien, préoccupée de l’avenir de sa fille, soignant ces pauvres grands yeux dont la lumière s’enfuyait. Car la Contarinetta n’était pas aveugle de naissance. Elle avait autrefois vu comme c’est beau, le soleil ! Seulement quand on lui parlait de son enfance et de son accident, elle détournait la phrase, ne voulant pas rendre les autres tristes de cet enlisement… de l’agonie de ses prunelles.

Elle avait vu sa mère lutter tant qu’elle avait pu, chercher à ramener au devoir le prince toujours plus méchant, toujours plus toqué. Cependant la fortune du couple s’ébrèchait. La dot de la princesse fut mangée comme le reste. Alors, ou commença les ventes. Ce fut d’abord sur le lac de Come, une villa merveilleuse, toute en marbre gris et rose que les Contarini possédaient depuis trois siècles. Cette villa était formée d’une seule arche immense comme une arche triomphale, bâtie sur un promontoir d’où l’on voyait à droite et à gauche le lac luire en pleine clarté. Sous cette arche qu’ombrageait des jasmins très vieux, grimpés après la colonnade, la Contarinetta se rappelait de dîners embaumés, avec des musiques lointaines, des femmes splendidement belles… au temps où sa maman souriait, on le prince n’était pas encore ce qu’il allait devenir. De chaque côté, les ailes contenaient des chambres hautes et claires, sentant bon l’autrefois, sentant bon les aïeux. Des salons en enfilade toujours en marbre, où des rois avaient passé. Et puis une bibliothèque extraordinaire, remplie de manuscrits savants et dorés, de livres jaunis aux coins des pages et où elle s’était tant amusée. Ah, les jolies images, les frèles enluminures, les naïves histoires dont elle faisait ses fêtes !… Le parc était immense avec, autour de la villa, des essences rares, des arbres tout à fait du sud. Des palmiers et des orangers, des massifs de verveine si touffus que les oiseaux y bâtissaient leur nid, en pleine ivresse ; des cèdres et de grands rosiers sauvages dont les petits bras, dont les larges fleurs accrochaient en passant, des aloës plantés sur les rocs aigus, des bambous fuselés, un bois de laurier rose.

Et on avait vendu cela pour avoir un morceau de pain, parce qu’il leur fallait du pain. On avait vendu cette merveille à une américaine sentimentale qui deux années y était venue promener ses trop jeunes amants. Depuis, tout était resté fermé, les volets, les portes, la bibliothèque, et des herbes folles et des lierres partout avaient poussé.

Le jardinier qui d’abord avait été au service du prince et qui était reste fidèle a la maison se trouvait maintenant le seul hôte de la villa silencieuse, le seul gardien de ce jardin abandonné. Il le soignait, parait-il, avec des attentions merveilleuses et délicates. Vieux Lombard, sceptique comme ceux de sa génération qui avaient vu passer et repasser, naître et disparaitre tant de régimes, tant de maitres, il n’avait qu’un fétiche. Les Contarini. Pour lui, ce nom-là, c’était le bon Dieu. Il était persuadé qu’un jour ou l’autre ils chasseraient l’Américaine, cette Barbare, et qu’ils reviendraient habiter leur domaine en fleurs.

L’année d’avant sa mort, la princesse passant d’aventure par Côme eut le désir de revoir les lieux où s’étaient écoulés de rares bonheurs perdus. Le jardinier lui fit une réception touchante. Il était désespéré de ne pas pouvoir lui ouvrir toutes les salles, de ne pas faire entrer le soleil avec elle : on lui avait retiré les clefs, sauf deux ou trois indispensables ; les nouveaux propriétaires n’avaient pas eu confiance. Il avouait cela les larmes aux yeux. Il en était surtout désespéré pour sa maîtresse. Mais il lui fit, de l’entrée du domaine jusqu’à la villa un sentier couvert de lys…

On avait vendu cela, et bien d’autres choses. Une propriété près de Padoue, le célèbre palais Giacomelli décoré par le Veronèse de fresques impérissables. Les Contarini la tenaient du dernier doge Manin, celui-là même qui avait eu près de Saint-François du Désert cette épouvantable vision. Et puis des forêts en Sicile et des champs de culture près de Rome. Tout y avait passé. Les collines et les lacs, les horizons aux contours légers et fins, les belles, les anciennes demeures demeurées vibrantes des triomphes du passé, les seigles blonds et les maïs dont les panaches flottent vers midi au soleil, les orangers étoilés le jour par leurs fruits, le soir par les lucioles, tout avait été rouler sur le tapis vert, dans la bourse des créanciers. Avant l’argent l’honneur !

Et comme il eut été compromis sans ces ventes !… Le prince, dégénéré de sa race, semblait inconscient de ses fautes. Dans une autre sphère, avec des éléments différents mais on se survivait cette passion italienne pour le panache et pour la représentation, il était devenu un Delobelle, un Delobelle encore plus antiphatique et plus vicieux que celui de Daudet : Il était méchant sans le savoir, je n’ose dire sans le vouloir. Le prince criait au martyre. Et les soirs où la princesse, après avoir vendu et vendu, sans bijoux, sans terres, sans pain, lui apportait les billets dont on lui avait payé ses dépouilles, Contarini, sans même remercier, lui faisait des scènes, lui reprochait de manquer d’ordre.

— Et Giacomelli, encore vendu ? Et les bois de Caprée aussi. Allez donc épouser ces bourgeoises !

Bourgeois, si seulement il avait pu l’être !

Heureusement il mourût quand sa fille allait atteindre dix ans, les laissant, elle et sa mère, ruinées, mais du moins sauves dans leur honneur.

Alors commença pour la princesse une existence nouvelle et presqu’aussi douloureuse. Garder sa dignité, quand l’estomac est vide !… Le pain est une faveur… Alors que faire ? Car c’est un cas fréquent, car ces familles existent… Dieu merci, il n’y a pas de par la terre que des comtes du Pape ou des barons de l’Empire… Que faire ?

Les nuits d’angoisse où l’on se tord les mains devant un lit d’enfant, où l’on compte les meubles qui restent, les créances à payer, les matins gris où rien ne semble sourire, où la Contarinetta demandait avec sa jolie mine de bébé impérial, un bonbon, un gateau, les affres de l’agonie, la peur la plus terrible qui soit parce qu’elle n’a pas d’expérience, la peur du lendemain, tout cela, la princesse le connut. Elle jouait du piano merveilleusement. Sa voix était encore fraiche malgré les sanglots dont sa gorge avait frémi. Elle dut s’informer pour savoir si l’on ne voudrait pas lui accorder quelques leçons. C’était sa seule ressource. Ses parents morts, leur fortune engloutie il y a beau temps par le prince, ses cousins vénitiens inexorables, méprisant d’ailleurs sa naissance. Elle dut s’informer : le commencement du Calvaire. Elle finit par obtenir quelques heures de piano chez des familles de commerçants où d’artistes. Ce sont ceux-là qui ont le plus de cœur. Peut-être existait-il chez eux un sentiment de fierté rancunière, pas à l’atelier, mais dans l’arrière boutique. — Une princesse, ma chère. — Elle est au cachet ! — Les émigrés modernes !… Elle y allait à la tombée du jour, le visage couvert d’une épaisse voilette, après avoir rendu des visites toute l’après-midi, après avoir taillé de menus objets de lingerie qu’elle cachait aussi, qu’elle vendait dans ces mêmes familles.

Cependant Contarinetta grandissait. Un soir que sa mer, depuis plusieurs jours malade, avait dépensé son dernier argent en médicaments et en bonbons pour sa fille, Contarinetta boudeuse trouva qu’elle avait encore faim après diner. Ne la jugez pas, elle ignorait. La vieille gouvernante qui ne savait rien non plus des leçons et de la pénurie extrême de la princesse, déclara tout de go derrière la malade que madame la Princesse était un peu regardante. Regardante ! cette femme qui, malade, n’avait pas pu gagner sa vie, leurs vies à toutes trois. Contarinetta, bouleversée, revint près du lit où sa mère souffrait. De suite la Princesse remarqua l’état anormal de son enfant.

— Qu’as-tu ? dit-elle très tendre.

La fillette avoua ; elle répéta les paroles de la gouvernante. La princesse fut admirable. Elle ne sourcilla point, car l’ignorance où restait Contarinetta était la seule épave de son bonheur. Simplement elle rappela à la petite que son père était mort en laissant de mauvaises affaires et qu’elle attendait sous peu leur réglement. Donc plus d’argent qu’il ne leur faudrait…

Contarinetta comprit. Maman était ruinée. Et bravement, dans la foi que sa mère, pour laquelle elle avait une adoration surnaturelle, dans la foi que sa mère ne pouvait pas travailler, elle se mit à aider aux besoins du ménage en donnant des leçons de son côté.

La Princesse ne se doutait de rien. Contarinetta était plus gaie, et ses pauvres grands yeux dont un déjà s’était éteint, brillaient d’un singulier sourire. La joie du devoir accompli. Un soir ce furent des fleurs, à Maman, l’autre un oiseau superbe, un faisan qu’un paysan lui avait offert en promenade, puis de l’argent, par hasard retrouvé au fond d’un tiroir de commode, un envoi du vieil oncle italien qui seul leur était resté fidèle. La princesse, bien qu’elle dut inventer de pareilles histoires pour sa fille n’en croyait pas moins Contarinetta.

Mais voilà qu’un jour, un jour de l’automne dorée, elles se rencontrèrent tout-à-coup chez des étrangers, l’une au piano, l’autre venant offrir ses menus ouvrages. Elles se jetèrent dans les bras l’une de l’autre, comprirent, pleurèrent, et jamais baiser ne contint plus d’infini.

Six mois après, le même mal, qui pour la première fois avait révélé à Contarinetta sa pauvreté, lui révéla sa misère. La princesse mourut de chagrin et d’épuisement. Le moment suprême arrivé, elle fit venir sa fille auprès de l’étroit lit de fer perdu sous les voûtes immenses de la chambre. Elle lui tendit ses pauvres mains tremblantes sans pouvoir parler. Elle avait la langue paralysée, l’enfant les yeux déjà atones. Entre cette muette et cette aveugle, l’une incapable de dire ce que l’autre ne voyait pas, Dieu fut le seul interprète et les baisers le seul entretien. Après une caresse Contarinetta entendit un grand soupir, fauve et inarticulé. On l’emporta évanouie.

Lorsque le lendemain elle eut complètement repris ses gens, le peu de lumière qui lui restait dans ses regards, avait disparu, emporté par les larmes.

Pendant une semaine elle désira rejoindre sa mère bien-aimée. La vie était désormais la nuit, la nuit jusqu’au plus profond de l’âme. À quinze ans on a besoin d’aimer ! Aimer ! quand on n’a plus personne ! fierté de son nom et de son enfance, il lui fallu faire face à la misère et garder les apparences.

Les apparences !… Ah, quels sont donc ceux qui prétendent qu’il n’y a de vraiment pauvre qu’un mendiant. Quels sont ceux qui passent d’un air superbe à coté d’anciens compagnons tombés dans le malheur en murmurant, sans savoir et sans voir : ils ont gaspillé leur fortune, ils ont été riches, ils n’ont pas su le rester. Tant pis, ils ne sont pas intéressants ! image atroce et profonde de ce monde, le Monde, où plus que dans n’importe quelle branche de la société l’homme se fait hyène, le cœur se fait de pierre. Combien il y en a-t-il de ces gens même coupables qu’un dentier sentiment d’honneur, voire même d’orgueil, condamne à endurer les pires souffrances, sans se plaindre. Car se plaindre c’est adoucir un peu le mal qui vous torture. On vous bat, vous criez, cela soulage ! On vous tue… ne dites pas un mot !… Moi, je salue ces misères, car elles ont je ne sais quoi d’auguste malgré tous leur vices et toutes leurs fautes, elles ont je ne sais quoi d’auguste comme un Roi renversé. Oh ! La misère des grands noms, la misère des vieilles familles ! Quand on a gouverné à travers les siècles, qu’on a eu charges et dignités, qu’on a dédaigne, en face de la valeur d’une épée, de connaître la valeur de l’argent, on ne peut tout de même pas quêter sa nourriture !

Ne dites pas fierté personnelle, dites fierté éternelle ! La famille est une tradition. Le nom est une tradition. Et si la tradition défend la faim, si la tradition nous dit : La guerre oui, la bravoure oui, l’honneur toujours… la mort peut-être, mais mendier, jamais ?

Cependant, à la nouvelle de la mort de la princesse le vieil oncle arriva de Bologne où il vivait. Il n’était pas riche non plus, pas riche du tout, c’est à peine s’il connaissait sa nièce. De suite elle lui plut. Il avait un caractère d’original à l’épreuve de la vie. Il marchait vers sa quatre-vingt-troisième année lorsque délibérément, pour élever cette petite il déménagea, vint habiter te Palais Labia, ému encore des douleurs de la disparue. Il avait autrefois demeuré à Venise dont sa famille était originaire, il avait été toujours des derniers carnavals. Son air demeurait ancien et galant. Il avait conservé les modes d’il y a trois quarts de siècle, les modes qui lui avaient fait le succès d’un joli homme et d’un joli causeur : longue redingote à col relevé, jabot, gilets à fleurs d’où pendaient des breloques, culottes à sous pied. Il tenait simultanément de Canova et de Charles X avec un rien de Monsieur de Chateaubriand. Il prisait, et tenait pour fort élégant de donner des chiquenaudes au tabac resté sur ses dentelles, mangeait quand il lui plaisait et très peu à la fois, lisait Goldoni et la Princesse de Clèves, écrivait avec grâce. Mais sa passion était le clavecin dont je crois il restait le dernier amoureux. Passion telle qu’à quatre-vingt-trois ans, pour ne pas perdre son doigté, il se faisait apporter dans son lit, où il passait la matinée entière un clavier muet, sur lequel il faisait des gammes. Et il appelait sa nièce : Ninette.

Ninette… Ninette : c’était la seule et blonde fée de la maison, une petite aveugle pour Murger. Elle continuait son travail comme par le passé. Elle avait dix-sept ans juste, elle devenait raisonnable elle étendit ses ressources, continua les leçons de chant, et de piano que sa mère donnait, tint l’orgue a Saint-Zaccharie, obtint des répétitions de français qu’été parlait couramment, — la langue de sa mère. — Et ils vivaient ainsi tous trois, la servante, pour rester fidèle à la tradition, l’oncle par incapacité de vieillir, l’enfant pour les aimer.

Le vieillard savait la conduite admirable de sa nièce et ce qu’elle peinait pour introduire un peu d’aisance dans ce palais dont les splendeurs avaient disparu. Il le savait et avec l’égoïsme naturel aux personnes de son âge pareillement au feu Prince, il trouvait cela quasi naturel. Il ajoutait en donnant un petit coup d’ongle à sa tabatière, que c’étaient là des manières à la Jean-Jacques, utiles pour la jeunesse, charmantes par leur philosophie. Il se grisait de paroles et de sophismes comme un rhéteur de la Constituante. Toujours est-il que depuis et malgré la mort de la princesse, grâce aux modestes rentes de l’oncle, grâce à l’économie journalière, Contarinetta avait petit à petit garni l’appartement, fait arranger leur intérieur avec de la grâce et du goût. Ils pouvaient même recevoir une fois la semaine les quelques amis qui s’étaient dévoués à l’enfant, aller au théâtre l’hiver et l’été au Lido.

Ce fut dans ces conditions que Jacques de Liéven et Sforzi se présentèrent.

En gravissant l’escalier monumental où jadis avaient dû sonner l’épée des capitaines de galère, où avaient dû glisser le velours des patriciennes et le manteau dogal, en gravissant l’escalier monumental qui semblait résonner encore d’airs de victoire, mais qui maintenant était désert et triste, Jacques tremblait. Il préparait une phase d’ouverture. Sforzi lui avait dit : tu verras, ils sont très gentils, très accueillants. Le vieux est un type… Voilà qu’à cause du vieux ou d’autre chose, il avait peur d’entrer. Il aurait désiré attendre sur le palier, descendre même pour revenir une autre fois. Plus tard, oui plus tard, quand il saurait ce qu’il pourrait leur dire, quand il aurait réfléchi…

Heureusement, Sforzi n’eût pas goûté la plaisanterie. Il poussa Jacques devant lui dans une pièce bante, grandiose, illuminée par le solei. Les murs où pendaient quelques portraits — copiés sur les anciens, les anciens qu’on avait vendu — les murs s’illuminaient de soleil. Les fenêtres en colonnades a la façon vénitienne donnaient sur un canal tranquille avec leur balcon et leurs fleurs. De vieux fauteuils dorés et usés. L’oncle — grand-père, l’appelait Ninette — somnolait au fond d’une bergère, les lunettes d’une main, un journal de l’autre. Contarinetta et la gouvernante jouaient à pigeon vole. À l’entrée de Sforzi et de Jacques, la vieille murmura quelque chose à l’oreille de la petite qui se leva précipitamment.

— Grand-père, dit-elle d’une voix claire, grand-père, réveille toi, ce sont ces messieurs Français !

— Je ne dormais pas… dit-il en ouvrant péniblement ses yeux. Puis il regarda Ninette, reconnut Sforzi et, faisant mine de se soulever :

— Bonjour, c’est gracieux à vous d’être venu Monsieur Sforzi. Monsieur le compte de Liéven, je suppose ?…

— Le comte de Liéven, le marquis della Spezzia. La princesse Contarini.

— Contarinetta tout court. Monsieur, dit la petite dans un sourire, je n’ai pas l’âge d’une princesse. Veuillez vous asseoir.

Liéven s’inclina confus, ne trouvant rien à répondre.

Oh ! les mots d’ouverture doux comme un prélude qu’il s’était promis de lui murmurer, de lui murmurer seulement. Avec l’enthousiasme de ses vingt ans et l’ardeur de son rêve il lui paraissait tout simple qu’aux premières phrases elle comprit son amour, il lui paraissait naturel qu’elle l’adore à la façon d’un page exquis et charmant comme si leur connaissance ne datait pas d’une heure mais de siècles les caressants. Ne s’étaient-ils pas vus autrefois dans lé ciel. Quelquefois les désirs les plus beaux se réalisent sur terre et l’on meurt aussi d’être trop heureux. Il lui dirait des choses simples et qui néanmoins la feraient tressaillir… des choses et des roses, des rosés et des chansons.

Où étaient-elles ses ailes et sa voix ? évanouis ses serments et ses rêves. Dans un coin, l’oncle auprès duquel Sforzi s’était assis, l’oncle bavardait. Il racontait des souvenirs de jeunesse. C’est drôle comme à un certain âge cela vieillit. Le cas du marquis fleurait Casanova. Alors Jacques de Liéven s’approcha de la jeune fille et dit…

— Vous vous amusiez à pigeon vole quand je suis entré ?

Elle répondit avec son petit accent puéril d’italienne :

— Oui, j’aime pigeon vole ; en y jouant, on remplace les oiseaux.

— Vous êtes une vraie enfant de Venise alors, car Saint-Marc est en même temps un protecteur, celui des colombes.

— N’est-ce pas que est joli la Piazzetta avec leurs ailes ? Êtes-vous passé à midi quand on leur donne des graines ?

Là-bas, l’organe voltairien de l’oncle continuait :

— Elle était ravissante mon cher, si belle que je m’étais costume en gondolier pour la suivre… et alors…

Ici la voix chantante :

— Vous savez que nous avons à côté de cette pièce, dans la salle des Fêtes, les plus belles fresques de Tiepolo qui existent. Vous ne les avez jamais vues je suis sûre. Monsieur, quoiqu’elles aient été photographiées bien des fois. Je les ai vues, quand j’étais petite… Grand-père, permets-tu que j’y aille avec Andreina ?

L’autre, tout à ses histoires galantes fit un vague signe de tête. La gouvernante murmura : « Il n’a pas dit oui, mais il a « signé ». Et tous trois se dirigèrent vers une des portes latérales ; Andreina l’ouvrit pour laisser passer Contarinetta et Jacques. Et Jacques dès le seuil fut ébloui.

— Regardez, disait Coutarinnetta, regardez à droite comme la scène est légère et jolie, Antoine chez Cléopâtre, une scène toute à la façon du XVIII siècle où Antoine ressemble aux bergers de Watteau, où Cléopâtre rit, une mouche au coin des lèvres. Vous souvient-il du négrillon offrant à boire ? Quel geste ! Mais suis-je bête interrompit-elle en riant. Vous ne pouvez pas vous souvenir, c’est la première fois que vous venez ici…

Jacques répondit :

— Mais vous me parlez de tout cela comme si vous l’aviez vu de vos yeux… Mademoiselle…

Alors on vous l’a si bien raconté ?

— Pas du tout. Seulement, autrefois, quand mes yeux étaient encore clairs…

Il se turent, le silence n’était plus peuplé, comme avant, par les fresques.

– À gauche, poursuivit-elle, c’est le retour de Marc Antoine. Au premier plan il arrive avec des cassettes précieuses dans ses bras. Son front est couronné de lauriers et dans ses yeux brille du soleil. Des légionnaires le suivent. Il est bien encore de leur taille, n’est-ce pas ? Et puis ce sont des enfants qui regardent la galère dont César est venu, ils écoutent une musique… Le retour de Marc Antoine, le retour du soleil.

…Oh ! si le soleil pouvait venir dans ses yeux ! Ils étaient l’un près de l’autre avec la vieille gouvernante qui bâillait. Ils étaient si près que Jacques sans remuer les lèvres aurait pu murmurer : je t’aime, et qu’il l’aurait entendue sourire. Mais une tristesse intense lui meurtrissait l’âme. Il lui semblait que dans ce palais dont le maître avait fui, dans ces salles où jadis on avait dansé le menuet aux sons des violons réunis là-haut sur les balustres de marbre, dans ces salles où ta joie était morte, l’amour eut été un blasphème. Le recueillement de la pièce lui était doux comme une tranquillité de cloître, comme un mystère de cathédrale. Seul son cœur brûlait à la façon des luminaires dans le jubé. Et pourtant on avait chanté là des rondes légères, on avait dû frôler de jolies mains fines, caresser du regard des yeux en fête… Des yeux en fête… Ironie des idées, jonglerie des mots. Des yeux en fête Les pauvres siens, infirmes pour jamais.

Ils revinrent dans le salon où Sforzi buvait du thé, par petits coups, en essayant d’écouter le marquis à la fin d’une histoire. Le courage visiblement lui manquait.

— Venez donc un peu, Mademoiselle, ou permettez-moi de venir près de vous. Mon ami Jacques est un voleur. Il m’a pris le plus joli bijou de Venise. Il vous a emportée !

— Laissez-donc faire, disait l’oncle, ils sont entre jeunesse. Ce « entre jeunesse » a exaspéra Sforzi. Ah ça est-ce qu’il s’imaginait par hasard que Sforzi naviguait dans ses eaux ? Un raffut de nonante et plus !… Et sans autre façon, en prétextant d’aller reposer sa tasse, Sforzi rejoignit Jacques et Contarinetta.

— Les fleurs sont ma passion quoique je ne puisse pas en jouir autant qu’une autre, murmurait la jeune fille d’un air un peu mélancolique ; si vous saviez comme je les soigne sur la fenêtre ! À Venise nous n’en n’avons pas beaucoup et c’est dommage, elles sont si bien à Venise. Chaque année elles me donnent des graines que je sème l’année suivante. J’ai comme cela des familles. Je sais ce qu’elles désirent, la terre où il faut les mettre, l’eau dont elles ont besoin.

— Moi aussi, j’ai l’amour de leurs beautés fragiles, Mademoiselle. Et pour Jacques l’aveu d’aimer une même chose était déjà vis-à-vis d’elle comme un aveu d’amour. Tout petit je les adorais. Dans les grands jardins ou j’ai passé mon enfance, j’allais cueillir dus bouquets que je tenais avec peine dans mes bras de gamin. Plus tard j’ai déniché dans les bois les violettes, les fraises, les églantines comme pas un, j’adorais cela… j’adorais, en courant, sentir mes mollets nus fouettés par les herbes hautes. Le soir dans ma chambre, leurs odeurs aromatiques me grisaient. Maintenant encore je les aime, les fleurs et j’en cueille autant que je peux. Seulement cela me fait de la peine en les voyant mourir.

— N’êtes-vous pas un poète ? dit l’enfant. moitié sérieuse, moitié souriante. Il faut être poète ou aveugle pour regretter la mort des fleurs.

— J’ignore si je suis poète, — la réponse du Jacques était hésitante, — mais j’ai un culte pour tout ce qui est beau, pour tout ce qui souffre.

— C’est un sentimental, conclut Sforzi. Ah ce cher Jacques… un peu toc-toc vous savez Mademoiselle…

— Vous croyez… Je préfère ces folies-là.

— Et vous ne retournez pas un de ces soirs au théâtre ? interrogea Sforzi. Liéven n’était plus à la pièce.

— Taisez-vous donc. M. de Lieven a vu et admiré j’en suis sûre. Moi, j’écoutais. Y retourner ? Je ne sais pas, cela dépend de grand-père. Il est bon, il sait que je m’y amuse…

Le marquis occupé à faire des gammes sur son clavecin muet, opina, de la tête.

— Quand elle voudra, Ninette…

— Oh si nous arrangions d’y aller tous ensemble… Et Contarinetta battit des mains…

Oh… dites !…

Jacques eut pour ta jeune fille un regard de reconnaissance tellement profond, qu’elle, sans le voir, avec la finesse de perception des aveu gles, le devina.

— Oh… dites !…

On choisit le surlendemain, Jacques de Lieven et Sforzi devaient les retrouver directement à la Fenice. « La salle n’a pas changé depuis un siècle, expliqua le marquis ; c’est celle où je reste le plus chez moi. »

Puis, comme il était tard et que la nuit descendait sur le canal tranquille ils se séparèrent. Après avoir frôlé la main de la jeune fille, Jacques descendit l’escalier doucement. La rue était déserte. Le crépuscule tombait. Au ciel brillaient les premiers astres. Et Jacques plein de joie ineffable sentit ces astres dans son cœur.