Notre avenir à tous - Rapport Brundtland/Chapitre 6

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Commission mondiale sur l’environnement et le développement

Chapitre 6
Espèces et écosystèmes : les ressources au service du développement



Introduction[modifier]

La conservation des ressources naturelles vivantes – les végétaux, les animaux, les micro-organismes et les éléments non vivants de l’environnement dont elles ont besoin pour vivre – est essentielle pour le développement. À l’heure actuelle, la conservation de la flore et de la faune sauvages figurent bien à l’ordre du jour des gouvernements : près de 4 pour cent de la surface de la Terre sont en effet aménagés explicitement pour préserver des espèces et des écosystèmes; les pays sans parcs nationaux sont très peu nombreux. Il ne s’agit pas de décider si oui ou non la conservation de la nature est une bonne chose, mais bien de déterminer comment la mener à bien dans l’intérêt national et en fonction des moyens dont dispose chaque pays.

1. Nature et ampleur du problème[modifier]

Les diverses espèces et le matériel génétique qu’elles renferment vont jouer un rôle de plus en plus important dans le développement. De puissantes raisons économiques viennent renforcer les autres raisons – éthiques, esthétiques, scientifiques – de les préserver. La variété génétique et le plasma germinal des espèces apportent une contribution à l’agriculture, à la médecine, à l’industrie, d’une valeur de plusieurs milliards de dollars par an.

Malgré cela, les chercheurs n’ont étudié à fond qu’un pour cent des espèces végétales que compte la planète et une part plus infime encore des espèces animales. Si le monde arrive à assurer la survie des espèces, nous pourrons compter sur de nouveaux et meilleurs produits alimentaires, médicaments et matières premières à usage industriel. Cette contribution multiforme des espèces au bien-être de l’humanité est la principale justification des efforts accrus pour protéger les millions d’espèces qui existent sur la Terre.

Tout aussi importants sont les processus vitaux qu’effectue la nature : la stabilisation du climat, la protection des bassins versants et des sols, la préservation des pépinières et des pâturages, etc. Le maintien de ces fonctions ne peut être séparé du maintien des diverses espèces que l’on trouve dans les écosystèmes naturels. La gestion parallèle des espèces et des écosystèmes est manifestement la façon la plus rationnelle d’aborder la question. Il existe d’ailleurs de nombreux exemples de solutions viables à des problèmes ponctuels (1).

Les espèces et les écosystèmes contribuent beaucoup au bien-être de l’humanité. Or, ces ressources – ô combien importantes! – sont rarement utilisées de manière à permettre de répondre à la demande de plus en plus forte de biens et services qui sont tributaires de ces ressources naturelles.

La communauté scientifique est d’accord sur un point : les espèces sont en voie de disparition, et ce à un rythme jamais atteint auparavant. Par contre, il y a controverse sur ce rythme et sur le danger qu’il représente. Les espèces qui disparaissent sont précisément celles que l’on connaît mal; ces disparitions interviennent dans les habitats les plus reculés. Cette préoccupation des chercheurs est assez récente; la base de données est en effet encore frêle, bien qu’elle s’étoffe d’année en année avec chaque nouveau rapport, chaque nouvelle étude par satellite.

De nombreux écosystèmes d’une grande richesse biologique, dont on pourra un jour tirer de gros avantages matériels sont actuellement gravement menacés. D’énormes stocks d’une grande diversité biologique risquent de disparaître, alors même que la science apprend à exploiter la variabilité génétique avec les nouvelles percées du génie génétique. Les études sont légion à rendre compte de cette crise, puisant leurs exemples dans les forêts tropicales, les forêts tempérées, les forêts de palétuviers, les récifs de corail, les savanes, les prairies, les zones arides (2). La plupart de ces études sont d’ordre général; peu d’entre elles citent des espèces individuelles en danger ou déjà éteintes, mais quelques unes donnent des précisions espèce par espèce (voir encadré 6-1).

La modification d’habitats et la disparition d’espèces ne sont pas la seule menace qui pèse sur nous. La planète s’appauvrit également par la disparition de races et de variétés à l’intérieur d’une même espèce. La diversité de la richesse génétique d’une espèce se voit dans la grande variété des races canines, par exemple, ou encore dans les nombreux types spécialisés de maïs mis au point par les spécialistes (3).

De nombreuses espèces perdent beaucoup de leurs membres à un rythme qui réduit très vite leur variabilité génétique et, partant, leur capacité de s’adapter aux changements de climat et à d’autres formes encore d’adversité écologique. Un exemple : le fonds génétique des principales cultures, telles le maïs ou le riz, ne représentent plus qu’une fraction de la diversité génétique qui existait encore il y a quelques dizaines d’années, même si les espèces en tant que telles ne sont nullement menacées. Il y a donc une grande différence entre la disparition d’une espèce et l’appauvrissement d’un ensemble génétique.

Une certaine variabilité génétique sera inévitablement perdue, mais il importe de préserver toutes les espèces dans la mesure où cela est possible techniquement, économiquement et politiquement. Le paysage génétique est en évolution constante : c’est la définition même de l’évolution, et la variabilité est telle qu’aucun gouvernement, avec ses programmes, n’est en mesure d’en assurer la protection à lui seul. Les gouvernements se doivent donc d’être sélectifs et de déterminer quels sont les ensembles génétiques qui justifient la prise de mesures de protection. De manière plus générale, les gouvernements doivent établir des lois et des politiques favorisant la responsabilité individuelle et collective et celle aussi des entreprises pour la protection des ensembles génétiques.

Avant même que la science ne dispose de nouvelles techniques de protection des espèces, les décideurs et le grand public doivent saisir toute l’ampleur et l’urgence du danger. Ce n’est pas uniquement la flore sauvage cousine de cultures alimentaires ou les animaux domestiques qui contribuent au bien être de l’humanité. Des espèces telles que le ver de terre, l’abeille, la termite pourraient bien jouer un rôle plus important dans un écosystème sain et productif. Quelle triste ironie si au moment précis où le génie génétique nous permettrait de prendre la juste mesure de ce qu’est la vie et d’utiliser les gènes au service de l’humanité, nous nous rendions compte que ce trésor est en voie d’extinction.

II. Structures et tendances de l’extinction[modifier]

Depuis que la vie existe, l’extinction en est une des réalités. Les quelques millions d’espèces qui existent à l’heure actuelle sont les survivants du demi-milliard d’espèces ayant existé à un moment ou un autre. Jusqu’à présent, la quasi totalité des extinctions ont été le fait de processus naturels; aujourd’hui, c’est l’activité de l’homme qui est le principal responsable.

La vie moyenne d’une espèce est d’environ 5 millions d’années. Selon les estimations les plus sûres dont nous disposons, 900 000 espèces en moyenne ont disparu pour chaque million d’années écoulées au cours des dernières 200 millions d’années; le taux moyen d’extinction était donc d’une espèce tous les 21 mois (4). Le taux actuel, dû à l’action de l’homme, est plusieurs centaines de fois supérieur.

Peut-être des milliers de fois supérieurs (5). Nous n’en savons rien. Nous ne disposons pas de chiffres exacts, car les espèces en voie de disparition sont les moins connues, tels les insectes des forêts tropicales.

Ce sont de loin les forêts pluviales des tropiques qui possèdent la plus grande diversité génétique. Ce sont elles aussi les plus menacées. Mais une menace pèse aussi sur d’autres grandes zones écologiques. Les terres arides et semi-arides n’hébergent qu’un petit nombre d’espèces par rapport aux forêts tropicales, mais grâce à l’adaptation de ces espèces à leurs conditions de vie, très dures, elles sont la source de produits biochimiques très prometteurs, tels la cire liquide du jojoba et le caoutchouc naturel du guayule. Nombre de ces espèces sont menacées, notamment par l’extension des pâturages.

Quatre cent mille kilomètres carrés de récifs de corail abritent environ un demi million d’espèces qui s’épuisent à une vitesse qui, d’ici le début du siècle prochain, ne laissera guère que de beaux restes. Ce sera là une perte inestimable, car ces organismes, de par la « guerre biologique » qu’ils se mènent pour pouvoir vivre dans un habitat très encombré, ont généré des toxines très nombreuses, très diverses – et très utiles en médecine (6).

Les forêts pluviales tropicales ne représentent que 6 pour cent de la surface de la terre, mais au moins la moitié des espèces qui existent actuellement sur terre (et qui se chiffre actuellement à 5 millions au moins, mais peut-être autant que 30 millions). Elles pourraient bien abriter 90 pour cent ou plus de toutes les espèces vivantes. Les forêts tropicales adultes qui existent encore couvrent 900 millions d’hectares, sur les 1,5-1,6 milliard d’hectares qui existaient autrefois. Entre 7,6 et 10 millions d’hectares sont détruits chaque année, et au moins 10 millions d’autres hectares sont très entamés (7). Et encore : ces chiffres datent de la fin des années 70; la déforestation s’est depuis lors sans doute accélérée.

D’ici à la fin du siècle, il se pourrait bien que la forêt pluviale n’existe tout simplement plus en dehors du bassin du Zaïre, de la partie occidentale de l’Amazonie au Brésil, et aussi de quelques régions telles l’étendue en Guyana (Amérique du Sud) et certaines parties de l’île de la Nouvelle-Guinée. Les forêts de ces zones ne survivront guère plus que quelques dizaines d’années de plus, à mesure que la demande mondiale des produits de ces forêts progresse, tout comme le nombre de travailleurs de la forêt.

Si la déforestation de l’Amazonie se poursuivait à son rythme actuel jusqu’en l’an 2000, puis cessait totalement (ce qui, disons-le, est fort peu probable) environ 15 pour cent des espèces végétales seraient perdues à tout jamais. Si la forêt amazonienne se limitait un jour à ce qui est actuellement parcs et réserves, 66 pour cent des espèces végétales seraient un jour perdues, de même que 69 pour cent des espèces d’oiseaux et une part comparable des autres grandes catégories d’espèces. Près de 20 pour cent des espèces qui existent sur terre se trouvent dans les forêts latino-américaines autres que l’Amazonie; 20 pour cent se trouvent dans les forêts d’Asie et d’Afrique autres que le bassin du Zaïre. Ces forêts sont toutes menacées; si elles venaient à disparaître, ce seraient des centaines de milliers d’espèces qui partiraient avec elles.

Si nous ne prenons pas les mesures de protection à long terme qui s’imposent, au moins un quart des espèces – mais peut-être un tiers ou même beaucoup plus encore – disparaîtront à tout jamais. De nombreux experts recommandent la sauvegarde d’au moins 20 pour cent des forêts tropicales, alors qu’à l’heure actuelle moins de 5 pour cent sont protégés – et beaucoup de parcs des forêts tropicales n’existent que sur le papier.

Même l’existence de parcs parfaitement gérés et d’aires très bien protégées ne constitue pas une véritable solution. En Amazonie, si l’on préservait d’une façon ou d’une autre la moitié de la forêt, tout en éliminant ou en entamant l’autre moitié, il se pourrait bien que l’humidité soit insuffisante pour permettre à la moitié préservée de survivre (9). Elle pourrait être de plus en plus sèche et devenir une simple région boisée, et ce serait la fin de la plupart des espèces adaptées à la forêt tropicale humide.

Des changements climatiques plus généralisés sont probables à l’avenir, à mesure que l’accumulation de « gaz de serre » réchauffera la terre d’ici le début du siècle prochain. (Voir chapitre 7.) Ce changement fera peser une grande pression sur tous les écosystèmes, d’où toute l’importance de préserver la diversité naturelle pour permettre l’adaptation.

III. Quelques causes d’extinction[modifier]

Les régions tropicales, qui sont les plus riches en espèces, sont aussi celles où se trouvent la plupart des pays en développement, où la croissance démographique est la plus forte et la pauvreté la plus répandue. Si les cultivateurs continuent d’y pratiquer la culture extensive, qui est instable par définition et qui incite aux déplacements continuels, l’agriculture s’étendra alors aux milieux auxquels on n’a pas encore touché. Mais si on aide les paysans à pratiquer une agriculture plus intensive, ils pourraient alors faire un usage plus productif de régions relativement limitées, et moins toucher aux terres vierges.

Mais effectivement, il leur faudra de l’aide : formation, aide à la commercialisation, engrais, pesticides, outillage. Ce qui nécessitera l’appui des gouvernements, qui devront notamment adopter des politiques de défense de l’environnement qui tiennent compte avant tout des besoins de l’agriculture. Il peut être opportun d’insister sur le côté aide à l’agriculture plutôt que sur l’aspect défense de la nature, même si les deux sont tout à fait liés. La conservation des espèces est liée au développement et les problèmes sont d’ordre plus politique que technique.

La croissance démographique menace elle aussi les efforts de protection de l’environnement dans de nombreux pays en développement. Le Kenya, par exemple, a transformé 6 pour cent de son territoire en parcs et réserves afin d’y préserver la nature et d’en retirer des devises par l’exploitation touristique. Mais ce pays compte déjà 20 millions d’habitants qui exercent une pression si forte sur les terres que celles qui sont protégées sont peu à peu grignotées par les cultivateurs. Qui plus est, on s’attend à voir la population quadrupler dans les 40 années à venir (10).

Les mêmes problèmes démographiques menacent les parcs nationaux en Éthiopie, en Ouganda, au Zimbabwe et dans d’autres pays encore où les paysans pauvres sont de plus en nombreux, tout en étant tributaires d’une base de ressources qui ne cesse de s’appauvrir. Les perspectives sont mornes pour les parcs nationaux dont la contribution aux objectifs de développement national n’est pas évidente.

Le Brésil, la Colombie, la Côte d’Ivoire, l’Indonésie, le Kenya, Madagascar, le Pérou, les Philippines, la Thaïlande et beaucoup d’autres pays d’une grande richesse florale souffrent déjà de l’afflux des paysans qui quittent leurs terres traditionnelles pour des terres vierges. Ces terres, ce sont souvent les forêts tropicales; pour les nouveaux migrants que l’on encourage à s’y installer, ce sont des terres « gratuites » qui ne demandent qu’à être cultivées. Ceux qui habitent depuis longtemps ces terres, à une très faible densité, jouissaient autrefois de droits traditionnels sur ces terres; ils sont souvent écartés dans cette course aux nouvelles terres qu’il serait tellement plus intelligent de garder à l’état de forêt.

Dans beaucoup de pays tropicaux ayant un vaste manteau forestier, il y a eu explosion de l’industrie du bois et ces pays ont concédé des droits, contre redevances, loyers et impôts qui ne représentent qu’une partie infime de la valeur réelle du bois. Ils ont aggravé le mal en ne proposant que des contrats à court terme, obligeant les concessionnaires à commencer l’abattage immédiatement, et en adoptant des systèmes de redevances qui encouragent les exploitants à n’abattre que les plus beaux arbres, nuisant ainsi aux autres. Pour faire pendant à cette politique, les exploitants de plusieurs pays, en quelques années, ont loué à bail la quasi-totalité de la forêt productive et ont ainsi surexploité les ressources sans le moins du monde se préoccuper de la productivité à venir (ouvrant ainsi la voie, sans le savoir, à l’invasion de cultivateurs sauvages) (11).

En Amérique centrale et du Sud, de nombreux gouvernements ont facilité les transformations massives de la forêt tropicales en ranche. C’est un choix qui s’est avéré souvent peu judicieux, sur les plans tant écologique qu’économique, car les sols sont vite vidés de leurs éléments nutritifs, les mauvaises herbes remplacent l’herbage, et la productivité des pâturages diminue brusquement. Et pourtant, ce fut là le sort de dizaines de millions d’hectares de forêt tropicale, simplement parce que les gouvernements ont assorti ces transformations de distributions de terres, de crédits d’impôts, d’exonérations fiscales temporaires, de prêts subventionnés et d’autres incitations (12).

D’autres facteurs encore favorisent la déforestation : la promotion de l’importation de bois tropicaux dans certains pays industrialisés (faiblesse des droits de douane, incitations commerciales); le manque de vigueur des politiques forestières des pays tropicaux et le coût prohibitif et les autres mesures négatives défavorisant l’exploitation forestière dans les pays industriels. Un cas typique : les pays industriels qui importent des troncs bruts sans acquitter le droits de douane, ou alors très peu. Ce dispositif incite l’industrie des pays développés à utiliser le bois des forêts tropicales plutôt que les leurs propres, tendance renforcée par les politiques qui limitent l’abattage dans les forêts des pays industriels.

IV. L’enjeu économique[modifier]

Les raisons économiques ne sont pas les seules à justifier la conservation des espèces. Les raisons esthétiques, éthiques, culturelles et scientifiques à elles seules suffiraient. Mais, pour ceux qui exigent des comptes, la valeur économique du matériel génétique que renferment toutes les espèces justifie largement leur conservation.

À l’heure actuelle, les pays industrialisés profitent bien plus des espèces sauvages que ne le font les pays en développement, encore que les habitants des tropiques en tirent très certainement des avantages considérables non comptabilisés. Mais ce sont les pays industriels qui ont la capacité scientifique et industrielle de faire un usage industriel et médical de ce matériel génétique. Ces pays mettent en outre sur le marché une plus grande part de leur production agricole. Les cultivateurs du Nord dépendent de plus en plus du matériel génétique provenant de variétés sauvages de maïs et de blé, deux des céréales les plus importantes dans le commerce international. Selon le département de l’agriculture des États-Unis, la contribution du matériel génétique végétal aux gains de productivité se chiffre à environ 1 pour cent par an, soit une valeur à la production de plus d’un milliard de dollars (dollars de 1980) (13).

Aux États-Unis, la culture du maïs a beaucoup souffert en 1970, époque à laquelle un champignon a provoqué des ravages dans les récoltes, causant des pertes d’un montant dépassant les 2 milliards de dollars. Puis on découvrit du matériel génétique résistant aux champignons dans des ensembles génétiques originaires du Mexique (14). Plus récemment, on a découvert une espèce primitive de maïs dans une forêt de montagne du centre-sud du Mexique (15). Cette plante sauvage est le parent le plus primitif du maïs moderne que l’on connaisse; on l’a trouvé sur trois minuscules parcelles couvrant une superficie de 4 hectares menacées de destruction par la culture et l’exploitation forestière. Cette espèce sauvage est une plante vivace, alors que toutes les autres espèces sont annuelles. Son croisement avec des variétés commerciales de maïs permettrait d’épargner aux cultivateurs le labourage et les semailles, puisque le maïs pousserait tout seul. Les atouts génétiques de cette plante sauvage, découverte alors même qu’il ne restait plus que quelques milliers de plants, pourraient se chiffrer à plusieurs milliers de millions de dollars par an (16).

La flore sauvage sert également en médecine. La moitié des ordonnances prescrites concernent des médicaments dont l’origine est un organisme sauvage. La valeur commerciale de ces médicaments représente actuellement aux États-Unis quelque 14 milliards de dollars par an (18). Pour le monde entier, les médicaments grand public et les produits pharmaceutiques – soumis ou non à ordonnance – représentent plus de 40 milliards de dollars par an (19).

Pareillement, la flore profite à l’industrie (20), en lui donnant gommes, huiles, teintures, tanins, graisses et cires végétales, insecticides et tant d’autres composés encore. Beaucoup de plantes contiennent des crèmes riches en huiles, utilisées dans la fabrication de fibres, de détergents, de l’amidon, de produits alimentaires. Un exemple : le genre Fevillea, une vigne des forêts pluviales de l’ouest de l’Amazonie comprend des graines dont la teneur en huile est tellement élevée qu’un hectare de cette vigne dans sa forêt d’origine peut produire plus d’huile qu’un hectare de plantation de palmiers (21).

Quelques espèces végétales contiennent des hydrocarbures et non des hydrates de carbone (22). Certaines de ces plantes prospèrent dans des régions devenues inutilisables à cause d’activités telles l’extraction minière à ciel ouvert. Des terres appauvries par l’extraction d’hydrocarbures – le charbon, par exemple – pourraient être régénérées par la culture en surface d’hydro-carbures. Et, contrairement à un puits de pétrole, une « plantation » de pétrole ne s’épuiserait jamais.

L’essor du génie génétique, qui permet d’imaginer de nouvelles formes de vie, ne rend nullement caducs les gènes sauvages. Il faudrait même que cette nouvelle science s’appuie sur du matériel génétique déjà existant et qu’il le rentabilise plus encore. Selon la formulation de Tom Eisner, professeur à l’université Cornell, l’extinction ne signifie plus la perte d’un volume dans cette bibliothèque qu’est la nature. Ce serait plutôt la perte d’un classeur dont les différentes feuilles volantes, à supposer que l’espèce puisse survivre, existeraient à tout jamais et pourraient servir au transfert et à l’amélioration sélective d’autres espèces (23). Et Winston Brill (université du Wisconsin) d’ajouter : « Nous abordons une ère où la richesse génétique – notamment dans les régions tropicales telles les forêts pluviales – recèle un fonds relativement peu accessible encore mais qui commence à être une valeur très sûre » (24).

Le génie génétique signifiera peut-être que la « révolution génétique » remplacera la révolution verte. Cette nouvelle technologie permet en effet d’espérer que nous pourrons un jour obtenir des récoltes du désert, de l’eau de mer, d’autres lieux encore qui n’étaient a priori guère destinés à l’agriculture. Les chercheurs en médecine prévoient eux aussi leur révolution génétique, qui devrait, pendant les 20 dernières années du XXe siècle, amener des percées plus novatrices que celles intervenues depuis 200 ans.

Beaucoup des pays les moins bien armés pour gérer les ressources naturelles sont parmi ceux qui possèdent le plus grand nombre d’espèces : les tropiques, qui renferment au moins les deux tiers de toutes les espèces du monde et une part plus grande encore de celles qui s’y trouvent menacées, coïncidant en gros avec ce que l’on nomme le Tiers Monde. Beaucoup de pays en développement sont conscients qu’il faudrait préserver les espèces menacées, mais ils ne disposent ni des capacités scientifiques ni des mécanismes institutionnels, ni des crédits indispensables. Les pays industriels désireux de partager les avantages économiques que promettent les ressources génétiques devraient appuyer les efforts du Tiers Monde pour préserver les espèces; ils devraient aussi chercher les moyens d’aider les pays tropicaux – et plus particulièrement les populations vivant en milieu rural les plus proches desdites espèces – à exploiter ces ressources et à profiter d’une partie des avantages économiques.

V. Une nouvelle approche : prévoir et prévenir[modifier]

La démarche historique consistant en la création de parcs nationaux loin des centres de peuplement tend à être remplacée par une autre qui pourrait s’appeler « prévoir et prévenir ». Il s’agit d’ajouter une autre dimension à la première solution, qui reste tout à fait valable, voire indispensable. Il faut en effet modifier les structures de développement pour les rendre compatibles avec le maintien de la diversité biologique de la planète. Il semblerait que la modification des structures économiques et des régimes fonciers soit la meilleure solution à longue échéance pour assurer la survie d’espèces sauvages et des écosystèmes qui les abritent.

Cette nouvelle approche, plus stratégique, attaque le problème à sa source, c’est-à-dire dans les politiques de développement; elle permet d’anticiper les résultats des politiques les plus destructrices et de prévenir les dégâts. Un outil efficace pour cette approche : la mise au point de Stratégies nationales de conservation (SNC) qui opèrent un rapprochement entre la conservation et le développement, et qui font participer les organismes d’État, les organisations non gouvernementales, les intérêts privés et le grand public à l’analyse des questions en jeu et au choix des priorités. On peut espérer ainsi faire mieux apparaître les relations entre différents secteurs et de nouvelles possibilités de défense de l’environnement et du développement.

Le lien entre la conservation de l’environnement et le développement et la nécessité d’attaquer le problème à sa source apparaît clairement dans le cas des forêts tropicales. C’est en effet quelquefois la politique d’un État et non la nécessité économique qui pousse à la surexploitation et à la destruction des ressources. Le coût économique et budgétaire direct de cette surexploitation est énorme – sans parler du coût que représente l’extinction d’espèces. Résultat : le terrible gâchis que représente l’exploitation des forêts tropicales, le sacrifice de leur valeur en bois et autres produits, l’extraordinaire manque à gagner pour l’État, la destruction de richesses biologiques.

Les pays du Tiers Monde peuvent tout à fait stopper la destruction de forêts tropicales et d’autres sources de diversité biologique, tout en poursuivant des objectifs économiques; préserver des espèces et des habitats irremplaçables tout en allégeant leurs charges économiques budgétaires. Une réforme du système de redevances et d’exploitation forestière permettrait un apport de milliards de dollars, une exploitation plus rentable et à longue échéance de la forêt, la fin de la déforestation. Les États pourraient éviter un tel manque à gagner, favoriser une meilleure utilisation des terres, ralentir la destruction de la forêt tropicale en supprimant les incitations à la création de ranche.

Cette communauté d’intérêt qui existe entre environnement et développement exige aussi que l’on modifie la structure des échanges. Cette prise de conscience est attestée par la création, en 1986, de l’Organisation internationale du bois tropical, dont le siège est à Yokohama (Japon) et qui cherche à rationaliser les échanges. Cette création visait à élaborer le premier accord sur les produits qui incorporait explicitement un élément de conservation.

Il existe tant d’autres moyens de favoriser à la fois la protection des espèces et la productivité économique. Les gouvernements sont nombreux à imposer très faiblement les terres en milieu rural et à permettre l’acquisition de terres « vierges » par la simple mise en culture. Ainsi, de riches propriétaires peuvent se permettre d’avoir d’énormes domaines agricoles qui ne leur coûte pas grand chose et qu’ils n’exploitent guère, alors même que l’on encourage des paysans sans terres à s’installer sur des terres marginales. Une réforme des régimes foncier et fiscal permettrait d’accroître la productivité sur les propriétés existantes et de réduire les pressions poussant à étendre la culture dans les forêts et les bassins versants en montagne.

Une conservation intelligente des écosystèmes contribue aux grands objectifs du développement durable, et ce de diverses façons. La sauvegarde de zones sauvages critiques peut également signifier la sauvegarde de terrains agricoles, par exemple. Cela est vrai notamment des forêts en pente des tropiques, qui protègent l’agriculture des vallées contre les inondations et l’érosion, et les cours d’eau et systèmes d’irrigation contre l’alluvionnement.

Un cas d’espèce : la réserve Dumoga-Bone, sur l’île indonésienne de Sulawesi, qui représente quelque 3 000 kilomètres carrés de forêt. Cette réserve offre protection à de vastes populations de la plupart des mammifères endémiques de l’île, et à bon nombre des 80 espèces endémiques d’oiseaux. Elle protège également le réseau d’irrigation de la vallée de la Dumoga, financé par un prêt de la Banque mondiale, créé dans les prairies en aval pour tripler la production de riz sur plus de 13 000 hectares de terres agricoles d’excellente qualité (25). D’autres exemples sont le Parc national Canaima au Venezuela, qui sert à protéger l’approvisionnement en eau à usage domestique et industriel pour une grande usine d’hydroélectricité qui fournit de l’électricité au plus grand centre industriel du pays ainsi qu’à la capitale.

On peut donc en déduire que les gouvernements auraient tout intérêt à envisager la création de « parcs pour le développement », car les parcs remplissent une double fonction : la défense de l’habitat d’espèces à préserver et la protection du développement. Des efforts visant à prévoir et prévenir les éventuelles conséquences délétères des politiques de développement seraient sans doute bien plus efficaces pour préserver les espèces que toutes les mesures prises ces dix dernières années pour appuyer la création de parcs, de patrouilles de gardes forestiers, de groupes de lutte contre le braconnage et d’autres modalités conventionnelles de défense de la nature. Ce fut là le message des directeurs de parcs protégés aux décideurs du monde, lors du troisième Congrès mondial sur les parcs nationaux, qui s’est tenu à Bali (Indonésie) en octobre 1982, témoignant des nombreuses contributions au maintien de la vie humaine des zones protégées conçues selon cette nouvelle démarche.

VI. L’action internationale au service d’espèces nationales[modifier]

Manifestement, les espèces et les ressources génétiques qu’elles renferment – qu’elle qu’en soit l’origine – apportent quelque chose à chacun d’entre nous. Les ressources génétiques sauvages du Mexique ou d’Amérique centrale aident ceux qui cultivent et consomment du maïs dans le monde entier. Les grands producteurs de cacao se trouvent en Afrique de l’Ouest, alors que les ressources dont sont tributaires les plantations modernes pour accroître leur productivité sont tapies dans les forêts de l’ouest de l’Amazonie.

Les producteurs et consommateurs de café ne peuvent se passer de l’apport de nouveaux matériels génétiques provenant des cousins sauvages du café, que l’on trouve essentiellement en Afrique. Le Brésil, qui fournit le plasma germinatif du caoutchouc sauvage aux plantations d’Asie du Sud-Est, est lui-même tributaire d’autres pays pour son approvisionnement en plasma germinatif qui permet à ses cultures de cannes à sucre, de soja et d’autres encore de prospérer. Sans l’apport de nouveaux plasmas germinatifs, chaque année, les pays d’Europe et d’Amérique du Nord assisteraient peu à peu à la baisse de leur production agricole.

Les espèces et écosystèmes de la terre seront bientôt perçus comme un atout qu’il convient de protéger et de gérer pour le bien de l’humanité toute entière. Ce qui mettra la question de la préservation des espèces à l’ordre du jour international.

Au cœur du problème se situe le conflit qui existe souvent entre les intérêts économiques à court terme des États et l’intérêt à long terme du développement durable et les avantages économiques dont bénéficierait le monde entier. Dans le choix des actions de conservation de la diversité génétique, il faut donc veiller à faire de la conservation des espèces sauvages et leur écosystème quelque chose de séduisant sur le plan économique, à court terme comme à long terme. Il faut aussi assurer aux pays en développement une part équitable des bénéfices de l’application commerciale des gènes.

1. Quelques initiatives en cours[modifier]

Quelques initiatives ont déjà été tentées à l’échelle internationale. Mais elles restent d’ampleur limitée et leur réussite n’est que partielle; qui plus est, il s’agit encore d’actions de restauration, intervenant après un fait accompli. L’Unesco, par exemple, gère un centre d’information sur les zones naturelles et les ressources génétiques. Son Fonds du patrimoine mondial apporte une aide à la gestion d’une poignée d’écosystèmes exceptionnels de par le monde, mais le budget affecté à toutes ces actions n’est pas très conséquent. L’Unesco a également cherché à créer un système mondial de réserves de la biosphère, représentant les 200 « provinces biotiques » de la terre et abritant des communautés représentatives d’espèces. Cela dit, seul un tiers des réserves qu’il faudrait ont été effectivement créées, bien que la création et le fonctionnement des deux autres tiers ne coûteraient qu’environ 150 millions de dollars par an (26).

Certaines institutions spécialisées de l’ONU – la FAO et la PNUE notamment – ont des programmes portant sur les espèces menacées, les ressources génétiques et les écosystèmes exceptionnels. Mais leurs activités sont de peu de poids en regard de l’immensité des besoins. Parmi les organismes nationaux, c’est le USAID qui, le premier, a reconnu toute l’importance de la conservation des espèces. Le Congrès des États-Unis a débloqué en 1986 2,5 millions de dollars par an à cette seule fin (27). Là encore, c’est un geste important par rapport à ce qu’ont fait les organismes bilatéraux, mais dérisoire si l’on songe à ce que l’on pourrait effectuer.

L’Union internationale pour la conservation de la nature et de ses ressources (UICN), en collaboration étroite avec le PNUE, le Fonds mondial pour la nature, la Banque mondiale et d’autres organismes internationaux d’assistance technique, a créé un centre de surveillance des mesures de conservation, chargé de fournir rapidement et facilement des données sur les espèces et écosystèmes partout dans le monde. Ce service, ouvert à tous, permet de faire en sorte qu’à l’occasion d’un projet de développement, les intéressés disposent de toutes les informations sur les éventuelles incidences du projet sur les espèces et les écosystèmes. Une assistance technique est également à la disposition des pays, entreprises ou organismes souhaitant créer une base de données locales pour leur propre besoin.

Les problèmes relatifs aux espèces sont souvent envisagés sous le seul angle scientifique ou écologique, et non comme une véritable question économique. Ce qui manque, c’est la véritable dimension politique du problème. Le Plan d’action relatif à la forêt tropicale est l’une des initiatives par les quelles on a cherché à hisser les questions de défense de l’environnement au rang des préoccupations internationales. C’est la FAO qui fait office de coordinateur de ce projet, auquel participe aussi la Banque mondiale, l’UICN, l’Institut mondial des ressources (WRI), le PNUE et d’autres organismes encore. Il s’agit de faire le point sur les politiques nationales en matière de sylviculture, d’élaborer des plans en ce domaine, de repérer les nouveaux projets, de renforcer la coopération entre les organismes d’aide au développement travaillant dans ce secteur et d’accroître les ressources techniques et financières affectées à la forêt et aux secteurs connexes, tels la petite agriculture.

Il est au moins aussi important d’établir des normes et des procédures relatives aux ressources que d’accroître les crédits. Quelques exemples : la Convention relative aux zones humides d’importance internationale, la Convention sur la conservation des îles au service de la science (toutes deux visant à sauvegarder des habitats irremplaçables ainsi que les espèces qu’ils abritent) et la Convention sur le commerce international des espèces sauvages de faune et de flore menacées d’extinction. Ces trois précédents sont tous fort utiles, encore que pour les deux premiers, il s’agisse avant tout d’une action correctrice visant à établir des « refuges » pour les espèces.

2. Fixer les priorités[modifier]

L’une des grandes urgences consiste à faire de la question de l’extinction des espèces et des écosystèmes une priorité politique. La Charte mondiale de la nature, adoptée par l’ONU en octobre 1982, est un premier pas important dans cette direction.

Les États devraient envisager la possibilité de conclure une convention sur les espèces, dans le même esprit que le traité sur le droit de la mer ou d’autres conventions internationales qui incarnent le principe de « ressources internationales ». Cette convention, dont l’UICN, par exemple, pourrait rédiger un projet, devrait préciser la notion de diversité des espèces et des gènes comme patrimoine commun.

La responsabilité collective pour ce patrimoine commun ne signifierait nullement des droits communs sur les ressources des différents pays. La notion de souveraineté nationale ne serait en effet en rien entamée. Cela voudrait simplement dire que les pays ne seraient plus tous seuls pour protéger les espèces à l’intérieur de leurs frontières.

Une convention comme celle que nous envisageons devrait être assortie de dispositions financières soutenues activement par la communauté des nations. Dans le choix de ces dispositions – et il existe diverses possibilités – il faudrait assurer la conservation des ressources génétiques pour le bienfait de tous, mais aussi faire en sorte que les pays possédant ces ressources bénéficient d’une part équitable des revenus provenant de leur exploitation. Cela favoriserait beaucoup la démarche. On pourrait, par exemple, créer un fonds d’affectation spéciale auquel tous les pays pourraient contribuer, avec ceux qui profitent le plus des ressources versant une quote-part idoine. Les gouvernements de pays ayant des forêts tropicales pourraient toucher des sommes pour protéger certaines zones de leurs forêts, et ces sommes varieraient en fonction de l’efficacité des mesures de protection (28).

Les sommes en jeu sont considérables. Les mesures traditionnelles de conservation des forêts tropicales coûtent à elles seules 170 millions de dollars par an, et ce pendant 5 ans au moins (29). Le réseau protégé qu’il nous faudra d’ici à l’an 2050 devra comprendre des zones beaucoup plus vastes et beaucoup plus nombreuses et s’accompagner d’une grande souplesse dans les techniques de gestion (30).

Il faudra également des crédits pour des actions situées en dehors des zones protégées : protection de la faune et de la flore sauvages, zones d’écodéveloppement, campagnes d’éducation, etc. D’autres mesures, moins coûteuses, pourraient comprendre le maintien de réservoirs de gènes sauvages particulièrement importants dans le cadre de zones de protection génétique dans les pays bien lotis sur le plan biologique. Une grande partie de ces activités pourrait d’ailleurs être le fait de groupements de citoyens ou d’autres organismes non gouvernementaux.

Les organismes de développement international – la Banque mondiale et les autres grandes banques qui accordent des prêts, les institutions spécialisées des Nations Unies, les organismes bilatéraux – devraient accorder toute l’attention voulue aux problèmes de la conservation des espèces et aux possibilités qu’elles offrent. Bien que la flore sauvage et ses produits fassent l’objet d’un commerce international considérable, la valeur économique de la diversité génétique et des processus écologiques reste encore inconnue. Au nombre des mesures possibles pourraient figurer l’analyse des incidences sur l’environnement de projets de développement, avec une attention toute particulière à l’habitat des espèces et aux systèmes vitaux; l’identification de lieux recelant une concentration très élevée d’espèces endémiques et menacées; les possibilités de rapprocher conservation des espèces et aide au développement.

VII. Le champ des activités nationales[modifier]

Comme nous l’avons déjà indiqué, les gouvernements se doivent d’aborder ces questions sous un nouvel angle, d’anticiper les effets de leurs politiques sectorielles et d’en prévenir les conséquences délétères. Ils devraient revoir leurs programmes dans des secteurs tels que l’agriculture, la sylviculture, l’installation de populations susceptibles de dégrader ou de détruire l’habitat d’espèces données. Il leur faudrait déterminer le nombre de zones protégées nécessaires, notamment dans l’esprit de la contribution de ces zones aux objectifs du développement national, et prendre des mesures supplémentaires pour protéger les ensembles génétiques (par exemple, les variétés cultivées primitives) qui ne relèvent pas de mesures de protection dans les zones protégées.

Les gouvernements devraient en outre renforcer et élargir les stratégies existantes. Au nombre des besoins prioritaires : l’amélioration de la protection de la flore et de la faune sauvages et une meilleure gestion des zones protégées, la multiplication des zones protégées non conventionnelles (telles les stations écologiques du Brésil, qui se révèlent assez efficaces), la multiplication des projets d’élevage de gibier et de création de ranche (comme les projets de conservation des crocodiles en Inde, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, en Thaïlande et au Zimbabwe), la promotion du tourisme axé sur la faune et la flore sauvages, le renforcement des mesures contre le braconnage (encore qu’il y ait peu d’espèces menacées par le braconnage si l’on compare à celles qui le sont par la destruction d’habitats). Les stratégies nationales de conservation, telles celles qui existent déjà dans 25 pays, peuvent être un précieux outil pour coordonner les programmes de conservation et de développement.

Les gouvernements pourraient prendre d’autres mesures encore pour endiguer la disparition d’espèces, après avoir admis qu’il s’agit là d’un grand défi à relever : tenir compte notamment de la conservation des espèces dans le cadre de l’aménagement du territoire et rendre explicitement compte des ressources génétiques dans la comptabilité nationale. Pour ce faire, on pourrait créer un système de comptabilité des ressources naturelles qui retiendrait tout particulièrement celles qui sont d’une grande valeur tout en étant encore peu appréciées. Enfin, il faut appuyer et multiplier les programmes éducatifs pour que toute la population soit consciente de l’importance de la question.

Les pays ne disposent que de moyens limités à consacrer à la conservation des espèces. L’affectation de ces moyens constitue donc un dilemme. La coopération avec des pays voisins ayant le même type d’espèces et d’écosystèmes peut permettre de rationaliser les programmes et de partager les coûts. Des efforts concentrés pour sauver une espèce donnée ne peut que toucher quelques-unes des espèces les plus importantes et les plus exceptionnelles. Les choix seront douloureux, mais les décideurs doivent adopter des politiques de conservation aussi sélectives que possible. Personne ne tient à jeter des espèces entières aux oubliettes. Mais dans la mesure où les choix s’imposent et se font de toutes façons – souvent de manière sauvage – il importe de les faire en toute connaissance de cause, tenant compte de l’impact de l’extinction d’une espèce sur la biosphère ou sur l’intégrité d’un écosystème donné.

L’effort des pouvoirs publics pourra porter sur quelques espèces privilégiés, mais toutes les espèces sont importantes et méritent que l’on se penche sur leur cas; on pourrait envisager un allégement des impôts pour les agriculteurs acceptant de conserver des cultivars primitifs; il faudrait aussi mettre fin aux incitations à défricher la forêt vierge, promouvoir les recherches effectuées dans les universités, demander aux organismes des différents pays de faire l’inventaire de leur faune et de leur flore.

VIII. Agir : une nécessité[modifier]

Tout semble indiquer que l’extinction d’espèces et de leurs écosystèmes commence à devenir un phénomène à prendre au sérieux, car il a dès conséquences pratiques dans le monde entier, dès aujourd’hui et pour les générations à venir.

La préoccupation du grand public est attestée par certaines évolutions : par exemple l’accroissement du nombre de clubs scolaires de flore et de faune sauvages au Kenya, qui sont actuellement plus de 1 500, comptant environ 100 000 membres (31). Une évolution parallèle est apparue dans l’éducation à la conservation en Zambie. En Indonésie, quelque 400 groupes de défense de la nature se sont regroupés dans le cadre du Forum indonésien pour l’environnement, qui exerce actuellement une forte influence politique (32). Aux États-Unis, la Société Audubon comptait en 1985 385 000 membres (33). En Union soviétique, les groupes des Amis de la nature regroupent plus de 35 millions de membres (34). Tous ces indices montrent que le public attache beaucoup d’importance à la nature, bien au-delà des impératifs économiques habituels.

Pour répondre à ce souci populaire, les gouvernements commencent à prendre des mesures de conservation des espèces menacées, notamment par la multiplication des zones protégées. À l’heure actuelle, le réseau mondial de zones protégées couvre une superficie de plus de 4 millions de kilomètres carrés, soit l’équivalent de la superficie de l’Europe occidentale, ou deux fois la surface de l’Indonésie. Par continent, les régions protégées en Europe (à l’exception de l’URSS) représentaient en 1985 3,9 pour cent du territoire; en URSS, 2,5 pour cent; en Amérique du Nord, 8,1 pour cent; en Amérique du Sud, 6,1 pour cent; en Afrique 6,5 pour cent; et en Asie (à l’exclusion de l’URSS) et en Australie, 4,3 pour cent (35).

Depuis 1970, ces réseaux se sont accrus de plus de 80 pour cent, dont les deux tiers dans le Tiers Monde. Mais il reste tant à faire; les spécialistes s’accordent pour estimer que la superficie totale des zones protégées doit être au moins triplée pour pouvoir représenter un échantillon représentatif des écosystèmes de la planète (36).

Il nous reste encore un peu de temps pour sauver les espèces et les écosystèmes qui les font vivre. C’est là une condition sine qua non du développement durable. Si nous manquons à notre devoir, jamais les générations à venir ne nous le pardonneront.

Notes[modifier]

(1) Sous la direction de J. McNeely et K. Miller, National Parks Conservation and Development : The Pole of Protected Areas in Sustaining Society, Proceedings of the World Congress on National Parks (Washington, DC : Smithsonian Institution Press, 1984).

(2) W.B. Banage, « Policies for the Maintenance of Biological Diversity », préparé pour la CMED, 1986 : P.R. Ehrlich et A.H. Ehrlich, Extinction (New York : Random House, 1981) : D. Western (ed.), Conservation 2100, Proceedings of Wildlife Conservation International and New York Zoological Society Conference, 21-24 October 1986 (New York : Zoological Society, en cours d’impression) : N. Myers, « Tropical Deforestation and Species Extinctions, The Latest News », Futures, October 1985 : R. Lewin. « A Mass Extinction Without Asteroids », Science, 3 octobre 1986; P.H. Raven, « Statement from Meeting of UICN/WWF Plant Advisory Group », Las Palmas, Îles Canaries, 24-25 novembre 1985 : M.E. Soule (ed), Conservation Biology : Science of Scarcity and Diversity (Sunderland, Mass. : Sinauer Associates, 1986); E.O. Wilson (ed.), Biodiversity, Proceedings of National Forum held by National Academy of Sciences and Smithsonian Institution, 21-24 September 1986 (Washington, DC : National Academy Press, à paraître).

(3) O.H. Frankel et M.E. Soule, Conservation and Evolution (Cambridge : Cambridge University Press, 1981); sous la direction de C.M. Schonewald-Cox et Coll., Genetics and Conservation (Menlo Park, Calif. : Benjamin/Cummings Publishing Company Inc., 1983).

(4) D.D. Raup, « Biological Extinction in Earth History », Science, 28 mars 1986.

(5) Wilson, op. cit. : Ehrlich et Ehrlich, op. cit.; Myers, « The Latest News », op. cit.; Soule, op. cit.

(6) G.D. Ruggieri et N.D. Rosenberg, The Healing Sea (New York : Dodd Mead and Co., 1978).

(7) FAO/PNUE, Les ressources forestières tropicales, Forestry Paper, no 30 (Rome : 1982) : J.M. Melillo et coll., « A Comparison of Recent Estimates of Disturbance in Tropical Forests ». Environmental Conservation, printemps 1985 : N. Myers, The Primary Source (New York : W.W. Norton, 1984) : Myers « The Latest News », op. cit.; J. Molofsky et coll., « A Comparison of Tropical Forest Surveys », Carbon Dioxide Program, U.S. Department of Energy, Washington DC, 1986.

(8) D. Simberloff, « Are We One the Verge of a Mass Extinction in Tropical Rain Forests? » in D.K. Elliott (ed.), Dynamics of Extinction (Chicester. R.-U. : John Willey & Sons. 1986) : Raven op. cit.

(9) E. Salati et P.B. Vose, « Amazon Basin : A System in Equilibrium », Science, 13 juillet 1984.

(10) Department of International Economic and Social Affairs, World Population Prospects : Estimates and Projections as Assessed in 1984 (New York : UN, 1986).

(11) R. Repetto, « Creating Incentives for Sustainable Forestry Development », Institut mondial des ressources, Washington, DC, August 1985.

(12) Ibid.

(13) Agricultural Research Service, Introduction, Classification, Maintenance, Evaluation, and Documentation of Plant Germplasm (Washington, DC : U.S. Departement of Agriculture, 1985).

(14) L.A. Tatum, « The Southern Corn Leaf Blight Epidemic », Science, vol. 171, pp. 1113-16, 1971.

(15) H.H. Iltis et coll., « Zea diploperennis (Gramineae), a New Toesinte from Mexico », Science, 12 janvier 1979.

(16) A.C. Fisher, « Economic Analysis and the Extinction of Species », Department of Energy and Resources, University of California, Berkeley, 1982.

(17) N.R. Farnsworth et D.D. Soejarto, « Potential Consequence of Plant Extinction in the United States on the Current and Future Availability of Prescription Drugs », Economic Botany, vol. 39, pp. 231-40, 1985.

(18) N. Myers, A Wealth of Wild Species (Boulder, Colo. : Westview Press, 1983).

(19) Ibid.

(20) M.L. Oldfield, « The Value of Conserving Genetic Resources », National Park Service, U.S. Department of the Interior, Washington, DC. 1984 : L.H. Princen, « New Crop Development for Industrial Oils », Journal of the American Oil Chemists Society. vol. 56, pp. 845-48, 1979.

(21) A.H. Gentry et R. Wettach, « Fevillea – A New Oilseed from Amazonian Peru ». Economic Botany, vol. 40, pp. 177-85, 1986.

(22) M. Calvin, « Hydrocarbons from Plants : Analytical Methods and Observations », Naturwissenschaften, vol. 67, pp. 525-33, 1980; C.W. Hinman et coll., « Five Potential New Crops Arid Lands », Environmental Conservation, hiver 1985.

(23) T. Eisner, « Chemicals, Genes, and the Loss of Species », Nature Conservancy News, vol. 33, no 6 pp. 23-24, 1983.

(24) W.J. Brill, « Nitrogen Fixation : Basic to Applied », American Scientist, vol. 67, pp. 458-65, 1979.

(25) McNeely and Miller, op. cit.

(26) UNESCO, Conseil International de Coordination du Programme sur l’homme et la biosphère, MAB Rapport no 58 (Paris : 1985).

(27) Lettre adressée par le Sénateur W. Roth (R-Del.), consultant en environnement et en développement, U.S. Congress, Washington, DC.

(28) R.A. Sedjo, Témoignage devant le Subcommittee on Human Rights and International Organizations, Foreign Affairs Committee, U.S. House of Representatives, 12 septembre 1984.

(29) International Task Force, Tropical Forests : A Call for Action (Washington, DC : Institut mondial des ressources, 1985).

(30) R.L. Peters et J.D.S. Darling, « The Greenhouse Effect of Nature Reserves », Bioscience, vol. 35, pp. 707-17, 1984.

(31) « Kenya’s Wildlife Clubs » (brochure), Ed Wilson, WWF Regional Office for East and Central Africa, entretien à titre privé, février 1987.

(32) Centre for Environmental Studies, Environmental NGO’s in Developing Countries (Copenhague : 1985).

(33) Nombre de membres établi selon le tirage des périodiques de la société Audubon : Ulrich’s Periodicals (New York : R.W. Bowker, 1985).

(34) Prof. Yazan, UICN Vice-President and Regional Counsellor, IUCN Bulletin, vol. 17, nos. 7-9.

(35) List of National Parks and Equivalent Resserves (UICN : 1985).

(36) McNeely et Miller, op. cit.