Notre avenir à tous - Rapport Brundtland/Chapitre 7

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Commission mondiale sur l’environnement et le développement

Chapitre 7
Énergie : des choix pour l'environnement et le développement



Introduction[modifier]

On ne peut tout simplement pas vivre sans énergie. Le développement des années à venir est en grande partie conditionné par la disponibilité à long terme de sources d’énergie fiables, sûres et non polluantes. À l’heure actuelle, il n’existe aucune source unique – ni même de combinaison de sources – en mesure de répondre à ces conditions.

Rien de plus naturel que de se soucier de la sécurité de l’approvisionnement énergétique des années à venir; l’énergie remplit tant de fonctions essentielles : elle nous permet de nous chauffer, de faire la cuisine, de produire; elle nous donne de l’électricité pour assurer nos transports, nos travaux mécaniques. À l’heure actuelle, l’énergie qui nous offre tous ces services provient de combustibles (pétrole, gaz, charbon, nucléaire, bois) ou d’autres sources primaires (énergie solaire, éolienne, hydroélectricité) qui sont inutiles tant qu’elles n’ont pas été transformées par des machines ou autres engins d’utilisation finale : cuisinière, turbine, moteur. Dans de nombreux pays du monde, beaucoup d’énergie primaire est perdue à cause de la conception ou du fonctionnement défectueux du matériel de conversion. Cela dit, on assiste à une prise de conscience de l’importance des mesures d’économie d’énergie et de l’efficacité énergétique, et c’est là une évolution tout à fait encourageante.

La plupart de nos sources d’énergie sont non renouvelables : le gaz naturel, le charbon, la tourbe et l’énergie d’origine nucléaire conventionnelle. Il existe aussi des sources renouvelables : le bois, les plantes, le fumier, les chutes d’eau, l’énergie géothermique, l’énergie solaire, l’énergie marémotrice, l’énergie éolienne, l’énergie des vagues, ou encore la traction humaine et animale. Les réacteurs nucléaires qui produisent leur propre combustible (les « surrégénérateurs ») et, à terme, les réacteurs à fusion relèvent aussi de cette catégorie. Théoriquement du moins, toutes ces sources d’énergie peuvent avoir leur part dans un ensemble plus vaste qui servirait à répondre aux besoins du monde. Mais chacune d’entre elles a ses propres coûts, avantages et risques – économiques, sanitaires, écologiques – qui s’insèrent dans les autres priorités des États. Des choix s’imposent, mais il faut être pleinement conscient que tout choix d’une stratégie énergétique entraîne dans son sillage une stratégie en matière d’environnement.

Les tendances et les changements de la consommation d’énergie d’aujourd’hui déterminent déjà ce qui se passera au siècle prochain. C’est sous l’angle de la durée que nous abordons la question. Voici les éléments qu’il faut s’efforcer de concilier :

  • une croissance suffisante de l’approvisionnement énergétique permettant de répondre aux besoins (ce qui signifie tenir compte d’une croissance d’au moins 3 pour cent du revenu par habitant dans les pays en développement);
  • des mesures d’économies d’énergie et une meilleure efficacité énergétique, d’où la réduction des pertes de ressources primaires;
  • la santé publique, en tenant compte des risques inhérents à chaque source d’énergie; et
  • la protection de la biosphère et la prévention des formes plus ponctuelles de pollution.

Il faut voir dans les années à venir une période de transition, faisant suite à une période où l’on a fait un usage abusif de l’énergie. On n’a pas encore trouvé un moyen acceptable de s’assurer un avenir énergétique durable et dénué de risques. Nous estimons que la communauté internationale ne s’est pas encore penchée sur ces questions dans une perspective mondiale, et avec toute l’urgence voulue.

I. Énergie, économie et environnement[modifier]

L’accroissement de la demande d’énergie, conséquence de l’industrialisation, de l’urbanisation et de la société d’abondance, a eu comme corrélation une répartition fort inégale de la consommation d’énergie primaire[1]. La consommation d’énergie par habitant dans les pays à économie de marché est 80 fois plus importante que dans l’Afrique sub-saharienne (voir Tableau 7-1). Environ un quart de la population mondiale consomme les trois quarts de l’énergie primaire.

En 1980, la consommation d’énergie dans le monde avoisinait les 10 TW[2] (voir Encadré 7-1). Si la consommation par habitant reste inchangée, d’ici 2025 une population de 8,2 milliards d’habitants[3] pourrait avoir besoin de 14 TW (plus de 4 TW dans les pays en développement et plus de 9 TW dans les pays industriels), soit 40 pour cent de plus qu’en 1980. Si, par contre, la consommation par habitant s’uniformisait et atteignait le niveau actuel des pays industriels, il faudrait à cette même population 55 TW d’ici 2025.

Ni le chiffre fort ni le chiffre faible ne semblent réalistes. Cela dit, ils donnent un ordre de grandeur de la situation. Entre-temps, on peut envisager d’autres scénarios, dont certains accordent aux pays en développement une meilleure base énergétique. Ainsi, si la consommation moyenne d’énergie triplait dans les pays à revenus faibles et doublait dans les pays à revenus moyens, ce groupe de pays consommerait environ la même quantité d’énergie que les pays à revenus élevés, en assumant aucune croissance énergétique dans ces derniers (pays exportateurs de pétrole, pays riches à économie de marché, pays à économie planifié). Les catégories « revenus faibles et moyens » consommeraient 10,5 TW et les trois catégories de pays à revenus élevés 9,3 TW, soit un total de 20 TW, dans l’hypothèse d’un rendement égal à celui d’aujourd’hui.

Quelle est la signification de ces scénarios? Les analystes énergétiques ont effectué de nombreuses études sur l’avenir énergétique à l’horizon 2020-2030[4]. Ces études ne projettent pas les besoins à venir, mais étudient comment divers facteurs techniques, économiques et écologiques interviennent dans l’offre et la demande. Deux scénarios types figurent dans l’encadre 7-2, bien qu’il en existe bien d’autres, allant de 5 TW à 63 TW. De manière générale, les scénarios faibles (14,4 TW d’ici l’an 2030[5], 11,2 TW d’ici 2020[6], et 5,2 TW d’ici 2030[7] nécessiteraient une révolution dans l’efficacité énergétique. Les scénarios forts (18,8 TW d’ici 2025[8], 24,7 TW d’ici 2020[9], et 35,2 d’ici 2030[10]) signifient par contre une aggravation des problèmes de pollution que nous connaissons depuis la Deuxième Guerre mondiale.

Les incidences économiques d’un scénario énergétique fort sont troublantes. Une étude récente de la Banque mondiale montre que, pour la période 1980-95, une augmentation annuelle de 4,1 pour cent de la consommation d’énergie – correspondant à peu près au scénario A de l’Encadré 7-2 – exigerait un investissement annuel moyen de quelque 130 milliards de dollars (en dollars de 1982) pour les seuls pays en développement. Il faudrait doubler les crédits affectés aux investissements énergétiques dans le cadre du produit intérieur brut[11]. La moitié de ces investissements devraient provenir de devises étrangères et l’autre moitié de dépenses énergétiques intérieures dans les pays en développement.

Les incidences d’un scénario fort sont également préoccupantes sur le plan de l’environnement, car les risques et incertitudes sont grands. Quatre problèmes se posent d’emblée :

  • la forte probabilité de modifications climatiques dues aux gaz « d’effet de serre », particulièrement le CO2 généré par l’utilisation de combustibles fossiles[12];
  • la pollution de l’air dans les villes et les zones industrielles à cause des polluants atmosphériques provenant de l’utilisation de combustibles fossiles[13];
  • l’acidification du milieu, due aux mêmes causes[14]; et
  • les risques d’accidents dans les réacteurs nucléaires, le problème de l’élimination des déchets nucléaires et de la mise hors service des réacteurs, et les dangers de prolifération que comporte l’utilisation de l’énergie nucléaire.

Un autre problème apparaît, celui de la pénurie de bois de chauffage dans les pays en développement. Si les tendances actuelles se maintiennent, il se pourrait bien qu’en l’an 2000, 2,4 milliards de personnes vivent dans des régions où le bois sera extrêmement rare[15].

Ces problèmes sont aussi pertinents pour les scénarios plus faibles. Une étude retenant l’hypothèse d’une consommation d’énergie égale à la moitié de celle du cas A (voir Encadré 7-2) retient les risques de réchauffement de la planète par le CO2[16]. Selon cette étude, un choix réaliste en matière de combustible – soit un quadruplement de la production de charbon et un doublement de celle de gaz naturel assorti d’une production de pétrole multipliée par 1,4 – pourrait entraîner un réchauffement significatif de la planète d’ici l’an 2020. Il n’existe à l’heure actuelle aucune technologie capable de supprimer les émissions de CO2 lors de la combustion de combustibles fossiles. Une plus forte consommation de charbon accroîtrait également les émissions d’oxydes de soufre et d’oxydes d’azote qui se transforment en précipitations acides.

Il existe désormais des technologies pour réduire ces émissions; certains pays les rendent obligatoires dans toutes les nouvelles usines et même dans certaines installations plus anciennes, mais les investissements nécessaires représentent un coût supplémentaire de 15 à 25 pour cent.[17] Si les pays refusent d’assumer ces coûts, cette voie est encore plus intenable, sans parler des scénarios plus forts qui font une place plus grande encore aux combustibles fossiles. Un quasi doublement de la consommation mondiale d’énergie primaire s’accompagnera donc inévitablement de graves difficultés économiques, sociales et écologiques.

Un futur énergétique plus modéré devient d’autant plus désirable. Il ne s’agit pas de limiter la croissance du PIB, mais plutôt de réduire les efforts d’investissement concernant la création de nouvelles sources primaires et d’augmenter les efforts pour développer et produire des procédés et équipements à haute efficacité énergétique. De la sorte, les services énergétiques indispensables à la société pourront être fournis avec une moindre production d’énergie primaire. Le cas B de l’Encadré 7-2 pose l’hypothèse d’une réduction de 50 pour cent de la consommation d’énergie primaire par habitant dans les pays industriels et un accroissement parallèle de 30 pour cent dans les pays en développement[18]. En utilisant les technologies et processus ayant le meilleur rendement énergétique dans tous les secteurs de l’économie, on peut parvenir à accroître le PIB par habitant de 3 pour cent par an, au moins autant que le minimum jugé nécessaire par ce rapport pour assurer un développement correct. Mais cette option exigerait d’énormes changements structuraux pour permettre l’arrivée sur le marché de technologies efficaces et il semblerait que peu d’États soient en mesure de la réaliser dans les 40 années à venir.

L’important n’est pas vraiment de savoir si ces avenirs énergétiques plus modérés et efficaces sont tout à fait réalisables selon le calendrier prévu. Il s’agit plutôt d’opérer de profonds remaniements politiques et institutionnels pour restructurer les investissements afin de pouvoir se lancer sur cette voie, plus pondérée, plus efficace.

La Commission estime qu’il n’existe pas d’autre choix réaliste pour le monde du XXIe siècle. Les idées qui sous-tendent ces scénarios ne sont pas des vues de l’esprit. Il a été prouvé que l’efficacité énergétique est économiquement rentable. Dans beaucoup de pays industriels, l’énergie primaire requise pour la production d’une unité de PIB a déjà diminué d’un quart, quelquefois même d’un tiers, en treize ans, en grande partie grâce aux mesures d’amélioration de l’efficacité énergétique[19]. Bien gérées, ces mesures pourraient permettre aux pays industriels de stabiliser leur consommation d’énergie primaire d’ici la fin du siècle. Elles permettraient aussi aux pays en développement d’atteindre un taux de croissance plus élevé tout en investissant moins, en réduisant leur dette et en limitant les incidences négatives sur l’environnement. Cela dit, il faudra tout de même, d’ici les premières décennies du XXIe siècle, s’assurer de nouveaux approvisionnements énergétiques.

II. Les combustibles fossiles : un dilemne sans fin[modifier]

Les prévisions concernant les réserves et ressources pétrolifères annoncent une stabilisation probable de la production au cours des premières décennies du siècle prochain, puis une baisse, marquée par la réduction des approvisionnements et le relèvement des prix. Les approvisionnements en gaz naturel devraient durer plus de 200 ans et ceux de charbon quelque 3 000 ans, à consommation stable. Ces estimations poussent de nombreux analystes à penser qu’il faudrait adopter immédiatement une politique rigoureuse de conservation du pétrole.

En ce qui concerne les risques de pollution, c’est le gaz naturel qui est le combustible le plus « propre », suivi par le pétrole puis, loin derrière, le charbon. Mais ces trois combustibles posent tout de même trois problèmes de pollution atmosphérique tous liés : le réchauffement généralisé du climat[20], la pollution de l’air des villes et des zones industrielles[21], et l’acidification du milieu[22]. Certains pays industriels les plus riches auront peut-être les moyens de lutter contre ces menaces. La plupart des pays en développement, eux, ne les auront pas.

Ces problèmes se rencontrent de plus en plus fréquemment, surtout dans les pays des régions tropicales et sub-tropicales, mais ces pays ne sont pas encore pleinement conscients de leurs répercussions économiques, sociales et politiques. À l’exception du gaz carbonique, les polluants atmosphériques dégagés à l’occasion de l’utilisation de combustibles fossiles peuvent être éliminés, à un coût inférieur à celui des dommages provoqués par la pollution[23]. Cependant, les risques de réchauffement de la planète nous obligent à nous interroger sur le bien-fondé d’une consommation massive de combustibles fossiles.

1. Maîtriser les changements climatiques[modifier]

L’utilisation de combustibles fossiles et, dans une moindre mesure, la disparition de la couverture végétale – notamment des forêts – accroissent l’accumulation de CO2 dans l’atmosphère. Avant l’ère industrielle, la concentration atmosphérique de CO2 était environ de 280 parties par million (PPM). Cette concentration atteignait 340 en 1980 et l’on pense qu’elle s’élèvera à 560 entre le milieu et la fin du siècle prochain[24]. D’autres gaz ont aussi leur part dans cet « effet de serre » qui retient les rayons solaires près de la surface du globe, le réchauffant et provoquant des modifications de climat.

Après avoir examiné les dernières informations sur l’effet de serre en octobre 1985 à l’occasion d’une réunion organisée à Villach (Autriche) par l’OMM, le PNUE et le CIUS, des scientifiques de 29 pays industrialisés ou en développement en sont arrivés à la conclusion qu’il fallait envisager les modifications climatiques comme une « probabilité plausible et grave ». Ils ont également conclu que « De nombreuses décisions économiques et sociales importantes sont prises dans des domaines tels que les grandes activités d’aménagement des ressources en eau (irrigation, hydroélectricité, etc.), les programmes contre la sécheresse, l’utilisation des terres agricoles, les projets d’ingénierie et d’aménagement des berges, la planification de l’approvisionnement énergétique – toutes ces décisions s’appuyaient sur l’hypothèse que les données climatiques du passé, sans modification aucune, sont une indication fiable pour l’avenir. Or, cela n’est plus du tout valable  »[25].

Ils ont estimé que si les tendances actuelles se poursuivaient, la concentration de CO2 et d’autres gaz dans l’atmosphère équivaudrait à un doublement de CO2 par rapport aux niveaux d’avant l’ère industrielle, peut-être dès 2030, et pourrait signifier un relèvement des températures moyennes « supérieur à tout ce qui a pu être enregistré dans l’histoire humaine »[26]. Pour un doublement effectif du CO2 des études et expériences de modélisation laissent présager un accroissement des températures moyennes oscillant entre 1,5°C et 4,5°C, le réchauffement étant supérieur, en hiver, à des latitudes plus élevées qu’à l’équateur.

Ce n’est pas tout. Un relèvement global des températures de l’ordre de 1,5° – 4,5°C, avec peut-être un réchauffement deux ou trois fois plus élevé aux pôles, pourrait entraîner un relèvement du niveau de la mer de l’ordre de 25 à 140 cm[27]. S’il se situait dans la partie supérieure de cette évaluation des villes côtières et des régions agricoles pourraient être inondées et de nombreux pays verraient leurs structures économiques, sociales et politiques gravement perturbées. Ce phénomène ralentirait la « machine atmosphérique » qui fonctionne grâce aux différences entre températures équatoriales et polaires, influant ainsi sur le régime des pluies[28]. Selon les experts, la limite des cultures et des forêts passera à des latitudes supérieures; nous ignorons presque complètement les effets d’un éventuel réchauffement des océans sur les écosystèmes marins, la pêche et les chaînes alimentaires.

On ne peut apporter de preuves irréfutables que les choses se passeront ainsi avant qu’elles ne nous tombent vraiment dessus. La question essentielle est celle-ci : quel degré de certitude faut-il aux gouvernements pour qu’ils prennent les mesures qui s’imposent? S’ils attendent des preuves concrètes de modification du climat, il sera alors peut-être trop tard pour prendre des mesures assez efficaces pour lutter contre l’inertie alors accumulée. Les délais nécessaires pour parvenir à un accord international sur des questions complexes touchant l’ensemble des nations ont mené certains experts à conclure qu’il était déjà trop tard[29]. Étant donné toute la complexité de la question et l’incertitude qui l’entoure, il faudrait s’atteler immédiatement à la tâche. Il nous faut une stratégie en quatre volets :

  • amélioration de la surveillance des phénomènes climatiques en évolution;
  • multiplication des recherches pour approfondir nos connaissances sur les origines, mécanismes et effets de ces phénomènes;
  • mise au point de politiques internationales visant à réduire les émissions des gaz incriminés;
  • adoption de stratégies pour minimiser les dégats et affronter les modifications climatiques et le relèvement du niveau des mers.

Aucun pays n’a ce qu’il faut politiquement et économiquement pour lutter à lui seul contre le phénomène des modifications climatiques. C’est la déclaration de Villach qui recommande l’adoption de cette stratégie en quatre volets que les gouvernements et la communauté scientifique devront promouvoir, par le biais de l’OMM, du PNUE et du CIUS. On peut aussi envisager une convention internationale[30].

Parallèlement à l’élaboration de ces stratégies, on peut – et on doit – adopter des mesures ponctuelles. Les plus urgentes sont celles qui permettraient d’accroître et d’étendre les récentes améliorations du rendement énergétique et de renforcer la part des énergies renouvelables. Les émissions de gaz carbonique pourraient être beaucoup réduites si l’on améliorait encore le rendement énergétique, sans pour autant ralentir la croissance du PIB[31]. Ces mesures serviraient en même temps à réduire les autres émissions de gaz et, partant, l’acidification et la pollution atmosphérique. Les combustibles gazeux produisent moins de CO2 par unité de production d’énergie que le pétrole ou le charbon. Il convient donc de promouvoir leur usage, notamment pour la cuisine et d’autres usages domestiques.

On estime que les gaz autres que le gaz carbonique pourraient représenter un tiers du réchauffement actuel de la planète; on s’attend à voir cette part atteindre 50 pour cent aux alentours de l’an 2030[32]. Certains d’entre eux, dont notamment les chlorofluorocarbones (qui sont utilisés comme aérosols, comme produits chimiques pour le refroidissement et pour la fabrication de matières plastiques) sont peut-être plus facilement maîtrisables que ne l’est le CO2. Ceux-ci, bien que n’étant pas strictement liés à la question énergétique, auront une influence décisive sur les politiques de lutte contre les émissions de gaz carbonique.

Mis à part leur effet sur le climat, les chlorofluorocarbones sont en grande partie responsables des dommages causés à la couche d’ozone stratosphérique[33]. L’industrie chimique devrait faire tous les efforts possibles pour trouver des produits de remplacement; lorsque ceux-ci seront trouvés, les gouvernements devront rendre la substitution obligatoire (tout comme certains pays ont interdit leur usage comme aérosols). Les gouvernements devraient aussi ratifier la convention sur l’ozone et élaborer des protocoles visant à limiter l’émission de ces produits, et devraient surveiller la mise en œuvre de ces mesures, et en faire rapport.

Il faudra faire un gros effort de planification. Parallèlement, il faudrait accélérer les recherches pour combler les lacunes qui persistent. De toute urgence, les pays doivent élaborer et adopter des politiques permettant de contrôler tous les produits chimiques causant des réactions dans l’atmosphère, notamment ceux qui perturbent l’équilibre des rayonnements sur terre. Les gouvernements devraient lancer le débat qui permettrait de déboucher sur une convention.

Si les pays n’arrivent pas à conclure rapidement une convention sur la lutte contre ces produits chimiques, les gouvernements devront mettre au point des plans d’urgence et des plans d’adaptation aux changements climatiques. En tout état de cause, l’OMM, le PNUE, l’OMS, le CIUS et d’autres organismes nationaux et internationaux doivent être poussés à coordonner et à accélérer leurs programmes afin de mettre au point une stratégie intégrée de recherche, de surveillance et d’évaluation des incidences probables sur le climat, la santé et l’environnement de tous les produits chimiques relâchés dans l’atmosphère.

2. Réduction de la pollution atmosphérique urbaine et industrielle[modifier]

De manière générale, la croissance mondiale des trente dernières années a été rapide. Elle s’est accompagnée d’un accroissement massif de la consommation de combustibles, pour le chauffage, le refroidissement, le transport automobile, l’industrie, la production d’électricité. La prise de conscience des effets de la pollution atmosphérique, dès la fin des années 60, a mené à l’adoption de mesures correctrices, telles que l’adoption de normes et de critères sur la qualité de l’air et de nouvelles techniques permettant de supprimer les agents polluants à un rapport coût/efficacité intéressant. Toutes ces mesures ont permis de beaucoup réduire les émissions de certains polluants et de purifier l’air de nombreuses villes.

En milieu urbain, les émissions de combustibles fossiles les plus préoccupantes, que leur source soit fixe ou mobile, sont les suivantes : anhydride sulfureux, oxydes d’azote, monoxyde de carbone, divers composés organiques volatils, cendres et autres particules en suspension. Elles sont nuisibles pour la santé et pour l’environnement, étant notamment responsables de troubles respiratoires de plus en plus nombreux, dont certains sont fatals. Mais on peut empêcher ces polluants de se disperser et, ainsi, protéger la santé et l’environnement. Tous les États devraient prendre des mesures pour assurer une qualité de l’air acceptable.

Les États sont en effet en mesure de fixer des objectifs en matière de qualité de l’air et d’en surveiller la réalisation; ils peuvent établir des seuils d’émission – certains le font déjà. Les organisations régionales peuvent appuyer ces efforts. Les organismes bilatéraux et multilatéraux d’aide au développement devraient inciter les gouvernements à rendre obligatoire l’usage des technologies ayant le meilleur rendement énergétique dans toute nouvelle installation de production industrielle ou énergétique ou tout agrandissement d’une telle installation.

3. Les dommages causés par le transport à longue distance de la pollution atmosphérique[modifier]

Les pays industrialisés ont pris de nombreuses mesures dans les années 70 (notamment des cheminées plus hautes) pour contrôler la pollution des villes et celle provoquée par l’industrie; ces mesures ont beaucoup amélioré la qualité de l’air des villes concernées. Cela dit, en Europe et en Amérique du Nord, l’effet involontaire de ces mesures a été d’envoyer d’énormes quantités de pollution au delà des frontières nationales, acidifiant plus encore des milieux lointains et créant de nouveaux problèmes de pollution. Cela s’est notamment concrétisé par des dommages accrus à de nombreux lacs, sols, communautés végétales et animales[34]. La faiblesse de la lutte contre la pollution provenant des automobiles a singulièrement aggravé le problème.

C’est ainsi que la pollution atmosphérique, autrefois perçue comme un problème urbain et industriel nuisible pour la santé, est désormais un problème plus complexe touchant les bâtiments et les écosystèmes – peut-être même la santé – sur de vastes régions. Au cours de leur transport aérien, les oxydes de soufre et d’azote et les hydrocarbures volatils se transforment en acide sulfurique, en acide nitrique, en sels d’ammonium, en ozone. Tout cela retombe, quelquefois à des centaines ou à des milliers de kilomètres du point d’émission, sous forme de particules sèches, ou alors dans la pluie, la neige, le gel, le brouillard, la rosée. Il existe très peu d’études sur les coûts socio-économiques de ces précipitations acides, mais on sait que ces dernières sont très importantes et qu’elles sont en croissance[35]. Elles s’attaquent à la végétation, polluent les sols et les eaux, rongent les immeubles, les structures métalliques, les véhicules, et causent des dommages estimés à des milliards de dollars par an.

Ces dommages sont tout d’abord apparus en Scandinavie dans les années 60. Les lacs, par milliers en Europe (notamment dans le sud de la Scandinavie)[36], par centaines en Amérique du Nord[37], ont enregistré des taux croissants d’acidité, au point de voir le déclin, et quelquefois la disparition des ressources halieutiques. Ces mêmes acides s’insinuent dans les sols et les nappes phréatiques, accroissent ainsi la corrosion des conduites d’eau potable en Scandinavie[38].

Les preuves circonstancielles indiquant l’urgence de s’attaquer aux sources des précipitations acides s’accumulent tellement rapidement que les chercheurs et les gouvernements n’ont guère le temps de les évaluer scientifiquement. C’est en Europe centrale que la situation serait la plus grave; cette région reçoit en effet chaque année plus d’un gramme de soufre par mètre carré, au moins cinq fois plus que la quantité naturelle[39]. On voyait peu d’arbres abîmés en Europe en 1970. En 1982, la République fédérale d’Allemagne a signalé des feuilles endommagées dans ses échantillons de forêt à travers tout le pays équivalant à un taux de dépérissement de 34 pour cent en 1983, et de 50 pour cent en 1985[40]. La Suède signale des dommages légers ou moyens dans 30 pour cent de ses forêts; les chiffres sur les autres pays d’Europe occidentale et d’Europe de l’Est sont tout aussi troublants. À l’heure actuelle, 14 pour cent de toute la couverture forestière de l’Europe serait atteinte[41].

Nous ne disposons pas encore de toutes les preuves, mais il semblerait, d’après bon nombre de rapports, que les sols de certains coins d’Europe s’acidifient, dans les couches où plongent les racines des arbres[42], notamment dans les sols pauvres en éléments nutritifs, tels ceux du sud de la Suède[43]. On connaît mal les mécanismes exacts du problème, mais toutes les hypothèses formulées impliquent la pollution de l’air. Le dommage aux racines[44] et le dommage aux feuilles semblent avoir une action réciproque, affectant la capacité des arbres à puiser de l’eau dans le sol et de la retenir dans le feuillage de telle sorte que les arbres deviennent particulièrement sensibles aux périodes de sécheresse et aux autres agressions. L’Europe souffre peut-être actuellement d’une acidification irréversible; le coût de mesures de restauration pourrait être impossible à assumer par les États[45] (voir Encadré 7-3). Bien qu’il existe de nombreuses solutions pour réduire les émissions de soufre, d’azote et d’hydrocarbures, une stratégie unique de lutte contre les polluants ne peut être efficace pour empêcher la forêt de se détériorer. Il faudra un ensemble parfaitement intégré de stratégies et de technologies adaptées à chaque région, pour améliorer la qualité de l’air.

La pollution atmosphérique ponctuelle et l’acidification se manifestent au Japon et dans les nouveaux pays industrialisés d’Asie, d’Afrique, d’Amérique du Sud. La Chine et la République de Corée semblent y être particulièrement sensibles, tout comme le Brésil, la Colombie, l’Équateur, le Venezuela. On connaît si mal les retombées de soufre et d’azote de ces régions, et la capacité des lacs tropicaux et des sols forestiers à neutraliser l’acidité, qu’il faudrait mettre sur pied de toute urgence une vaste recherche sur ce problème[46].

Là où l’acidification menace ou risque de menacer, les gouvernements devraient établir une carte des régions vulnérables, évaluer à chaque année les dommages aux forêts et tous les cinq ans l’appauvrissement des sols conformément à des protocoles régionaux, et publier tous ces résultats. Ils devraient aussi donner leur appui à la surveillance internationale de la pollution, relevant des organismes existant dans la région ou, le cas échéant, créer un tel organisme ou confier cette tâche à un organisme approprié. Les gouvernements de nombreuses régions auraient tout intérêt à parvenir à un accord, rapidement, pour empêcher la pollution atmosphérique de traverser les frontières et éviter ainsi de connaître les mêmes atteintes à leur base économique que l’Europe ou l’Amérique du Nord. Même s’il est difficile de trouver les causes exactes des dommages, des stratégies de réduction sont accessibles et économiquement rentables. Ces stratégies représenteraient, en quelque sorte, une police d’assurance peu onéreuse par rapport à l’énormité des dommages pouvant être évités.

III. L’énergie nucléaire : des problèmes non résolus[modifier]

1. L’atome pour la paix[modifier]

Dans les quelques années suivant la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le savoir, qui entre les mains des militaires avait abouti à la création d’armes nucléaires, fut utilisé par les civils pour mettre l’atome au service de la paix. Les avantages semblaient évidents à l’époque.

On s’est rendu compte, en même temps, qu’aucune source d’énergie ne pouvait être entièrement dénuée de risques. Se posait alors le danger de guerre nucléaire, de prolifération des armes nucléaires, de terrorisme nucléaire. Mais avec une coopération internationale bien rodée et la conclusion d’un certain nombre d’accords, on pensait pouvoir écarter ces dangers. Par exemple, dans le traité de non-prolifération, dont la version définitive date de 1969, figure une promesse des États signataires détenteurs d’armes et de techniques nucléaires de rechercher le désarmement nucléaire et d’aider les pays non détenteurs à développer l’énergie d’origine nucléaire, mais à des fins strictement pacifiques. Il était estimé que les autres problèmes – risques posés par les rayonnements, sûreté des réacteurs, évacuation des déchets nucléaires – étaient certes importants mais, si l’on faisait l’effort voulu, maîtrisables.

Maintenant, après quelque 40 ans d’efforts intenses pour développer l’énergie nucléaire, celle-ci s’est généralisée. Quelque 30 pays produisent à partir de réacteurs nucléaires environ 15 pour cent de l’ensemble de la production d’électricité du monde. Elle n’a toutefois pas répondu aux espérances alors placées en elle, à savoir assurer un approvisionnement illimité d’énergie à faible coût. Par contre, au cours de cette période d’expériences concrètes de construction et de fonctionnement de réacteurs nucléaires, la nature des coûts, des risques, des avantages s’est précisée et le nucléaire est devenu l’objet d’une vive polémique.

2. Une meilleure compréhension des questions nucléaires[modifier]

Le risque de prolifération des armes nucléaires constitue l’une des plus grandes menaces pour la paix. Il est de l’intérêt de tous les États d’éviter cette prolifération et, à ce titre, ils devraient tous contribuer à la mise en place d’un système viable de non-prolifération.

Les pays détenteurs d’armes nucléaires doivent exécuter leur promesse de réduire et, à terme, de supprimer ces armes et de minimiser le rôle assigné à ces armes dans leurs stratégies. Quant aux pays non détenteurs d’armes nucléaires, ils doivent fournir des preuves crédibles qu’ils ne cherchent pas à se doter d’armes de ce type.

La plupart des systèmes de non-prolifération exigent une séparation stricte entre les usages militaires et non militaires de l’énergie nucléaire. Cela dit, pour les pays ayant accès au cycle complet de combustible nucléaire, il n’existe en réalité aucune séparation technique. Les États n’ont pas tous établi la coupure administrative nette qu’il faudrait entre le militaire et le civil. La coopération est indispensable entre fournisseurs et acheteurs d’installations et de matériel nucléaire civils et l’Agence internationale de l’énergie atomique : elle permet un système crédible de garanties contre le détournement de programme civils de réacteurs à des fins militaires, notamment dans les pays où les programmes nucléaires ne sont pas tous ouverts aux inspections de l’AIEA. Le danger de prolifération persiste donc.

2.1 Les coûts[modifier]

Les coûts de construction et la rentabilité des centrales électriques – qu’elles fonctionnent à l’énergie nucléaire, au charbon, au pétrole ou au gaz naturel – sont conditionnés pendant toute la durée de service de la centrale par les facteurs suivants :

  • le coût des emprunts pour financer la construction;
  • les incidences de l’inflation;
  • la durée de la planification, de l’obtention des permis, de la construction;
  • le coût du combustible et de l’entretien;
  • le coût des mesures de protection visant à assurer la sûreté du fonctionnement; et
  • le coût de l’évacuation des déchets (confinement de la pollution des sols, de l’air, des eaux) et de la mise hors service des installations le moment venu.

Ces facteurs sont très variables, en fonction des dispositifs institutionnels, juridiques et financiers en place dans les différents pays. Les généralisations et les comparaisons sont donc inutiles, voire trompeuses. Ce que l’on peut affirmer, c’est que le coût de plusieurs de ces facteurs s’est accru plus rapidement pour les centrales nucléaires au cours des 5 à 10 dernières années, de telle sorte que l’avantage économique du nucléaire s’est sérieusement dégradé, s’il n’a pas carrément disparu[47]. Les pays ont donc tout intérêt à comparer les prix quand ils choisissent une solution énergétique.

2.2 Les risques pour la santé et pour l’environnement[modifier]

Les pratiques en matière de sûreté sont très strictes dans les centrales nucléaires pour que, dans les conditions de fonctionnement faisant l’objet d’approbations spécifiques, les dangers de rayonnements soient négligeables pour le personnel et surtout pour le grand public. Cependant, un accident survenant dans un réacteur peut, dans quelques rares cas, être assez grave pour provoquer une fuite de substances radioactives. Selon le degré d’exposition, les personnes exposées peuvent risquer de souffrir d’un cancer ou d’une altération génétique pouvant entraîner des malformations héréditaires.

Depuis 1928, la Commission internationale de protection radiologique (CIPR) a rendu public des recommandations sur les seuils d’exposition aux rayonnements qu’il ne faut pas dépasser. Ces seuils ont été déterminés pour les travailleurs exposés dans le cadre de leur métier et pour le grand public. Le programme de normes de sûreté nucléaire de l’AIEA a été mis au point en 1975 pour aligner les normes de sûreté des États membres. Aucun de ces systèmes n’est obligatoire. En cas d’accident, les différents pays sont libres de déterminer à partir de quel seuil de contamination les pâturages, l’eau potable, le lait, la viande, les œufs, les légumes et les poissons sont impropres à la consommation humaine ou animale.

Les différents pays – et quelquefois même les différents échelons de gouvernement d’un même pays – ont des critères différents. Quelques uns n’en ont aucun, malgré l’existence de la CIPR et du programme de normes de sûreté nucléaire de l’AIEA. Les États très sévères peuvent être amenés à détruire des stocks alimentaires ou à interdire l’importation de produits alimentaires en provenance d’États plus laxistes. Les paysans peuvent alors en souffrir, car ils ne sont pas toujours dédommagés. D’où, également les problèmes commerciaux et les tensions politiques entre États. Ces deux types de difficultés sont apparus après la catastrophe de Tchernobyl, qui a démontré de manière accablante la nécessité de mettre au point des normes de contamination et des régimes de dédommagement valables.

2.3 Les risques d’accidents nucléaires[modifier]

La sûreté nucléaire a fait la une des journaux après les accidents de Three Mile Island (Harrisburg, États-Unis) et de Tchernobyl (URSS). La U.S. Nuclear Regulatory Commission a fait, en 1975, des études de probabilité sur les risques de défaillance technique pouvant entraîner des fuites radioactives dans les réacteurs à eau légère du type utilisé dans les pays occidentaux[48]. La catégorie de fuite la plus dangereuse imputable à un défaut de confinement a été évaluée à 1 pour chaque million d’années de fonctionnement d’un réacteur. Les analyses effectuées après les accidents de Harrisburg et de Tchernobyl (où le réacteur est d’un type très différent) montrent que dans les deux cas, la principale cause était une défaillance humaine. Ces accidents sont survenus après 2 000 et 4 000 ans d’années-réacteur, respectivement[49]. Il est quasiment impossible de faire un calcul de probabilité pour la fréquence de ce type d’accident. Cela dit, les études qui existent indiquent que si le risque d’accidents entraînant une fuite radioactive est faible, ce risque n’est pas négligeable pour les réacteurs actuellement en opération.

Les études des retombées radioactives provenant des essais d’armes nucléaires permettent de prévoir les effets d’un accident sur la santé et l’environnement dans une région donnée. Ces effets ont d’ailleurs été confirmés dans la pratique à la suite de l’accident de Tchernobyl. Ce que l’on pouvait, par contre, difficilement prévoir avant Tchernobyl, c’était les effets locaux d’un tel accident. On peut désormais s’en faire une idée plus précise avec l’accident survenu le 26 avril 1986 à la suite d’une série de violations des règlements en matière de sûreté. C’est l’accident le plus grave du genre que le monde ait connu. Toute la région a été administrée comme si elle était sur un « pied de guerre »; des opérations ressemblant à des manœuvres militaires ont été nécessaires pour limiter les dégats.

2.4 L’élimination des déchets radioactifs[modifier]

Les programmes civils d’énergie nucléaire ont déjà créé plusieurs milliers de tonnes de combustible irradié et de déchets de haute activité. Beaucoup de gouvernements se sont lancés dans des programmes ambitieux pour essayer de trouver les moyens d’isoler ces déchets de la biosphère pendant les centaines de milliers d’années qu’ils restent dangereusement radioactifs.

Mais le problème est toujours sans solution. La technologie des déchets nucléaires est maintenant fort sophistiquée[50]. Cela dit, elle n’a pas été pleinement mise à l’épreuve et des problèmes persistent. Plusieurs se soucient tout particulièrement du dépôt des déchets dans les océans ou de l’évacuation des déchets contaminés dans le territoire de petits pays pauvres n’ayant pas les moyens d’imposer des garanties strictes. Il devrait être entendu que les pays qui créent des déchets nucléaires en disposent à l’intérieur de leurs propres frontières ou selon des accords internationaux très surveillés.

3. La situation internationale actuelle[modifier]

Les 25 années passées ont été celles d’une prise de conscience des difficultés que nous venons d’énumérer et de prises de position de la part des experts, du public, des gouvernements. Les experts sont nombreux à estimer qu’il reste de nombreux enseignements à tirer du passé. Pour eux, si le contexte politique leur permet de résoudre les problèmes de l’élimination des déchets et de mise hors service des installations, si le coût des emprunts reste au-dessous de son niveau de 1980-82, en l’absence de toute nouvelle possibilité d’approvisionnement énergétique, il n’y a pas de raison qui empêcherait le nucléaire de devenir très compétitif dans les années 90. À l’opposé, d’autres experts estiment que les problèmes et les risques sont trop nombreux pour que la société s’aventure dans un avenir nucléaire. Le public lui aussi hésite entre ces deux pôles. Dans certains pays, il s’est peu manifesté; dans d’autres, on note une grande angoisse qui se traduit par des votes antinucléaires ou de vastes campagnes contre le nucléaire.

C’est ainsi qu’aujourd’hui certains pays ont dit non au nucléaire et qu’en même temps les réacteurs nucléaires fournissent 15 pour cent de l’ensemble de la production d’électricité. Environ un quart des pays ont des réacteurs nucléaires. En 1986, il y en avait 366 en fonctionnement et 140 en routes[51]. 10 États regroupent près de 90 pour cent de la capacité installée (ayant chacun une puissance de plus de 5 GW). Huit de ces dix États disposent d’une capacité nationale de plus de 9 GW[52]. La part du nucléaire dans la production d’électricité de chacun de ces pays est la suivante : France : 65%; Suède : 42%; République fédérale d’Allemagne : 31%; Japon : 23%; Royaume-Uni : 19%; États-Unis : 16%; Canada : 13%; URSS : 10%. Selon l’AIÉA, il y avait en 1985, 55 réacteurs de recherche dans le monde, dont 33 dans les pays en développement[53].

Il apparaît toutefois évident que l’ensemble de ces difficultés a compromis l’avenir du nucléaire, créant même, dans certains pays, un moratoire de facto. En Europe occidentale et en Amérique du Nord, qui représentent près de 75 pour cent de la capacité mondiale actuelle, le nucléaire ne fournit qu’environ un tiers de ce qui était prévu il y a dix ans. À l’exception de la France, du Japon, de l’URSS et de plusieurs autres pays d’Europe de l’Est, qui ont décidé de maintenir leurs programmes nucléaires, les commandes, la construction et l’octroi d’autorisations pour de nouveaux réacteurs, se portent plutôt mal. Malgré cela, une croissance de 15 pour cent par an pendant 20 ans, est impressionnante[54].

Après Tchernobyl, la position de certains États vis-à-vis du nucléaire s’est modifiée. Plusieurs (la Chine, les États-Unis, la France, le Japon, la Pologne, la République fédérale d’Allemagne, le Royaume-Uni, l’URSS) ont maintenu, voire réaffirmé leur option nucléaire. D’autres (la Grèce et les Philippines) sont venus rejoindre le peloton des pays ayant déjà dit non au nucléaire ou ayant une politique de réduction progressive de leur programme nucléaire (Australie, Autriche, Danemark, Luxembourg, Nouvelle-Zélande, Norvège, Suède – et l’Irlande qui, officieusement, a une position antinucléaire). Pendant ce temps, la Finlande, l’Italie, les Pays-Bas, la Suisse et la Yougoslavie examinent à nouveau les risques du nucléaire et les arguments anti-nucléaires. Plusieurs de ces pays ont adopté des lois restreignant le développement et l’exportation du nucléaire tant qu’une solution satisfaisante ne sera pas trouvée pour les déchets nucléaires. Plusieurs pays ont été suffisamment inquiets face à l’énergie nucléaire qu’ils ont tenu des référendums à ce sujet.

4. Conclusions et recommandations[modifier]

À partir de ces réactions et à mesure que les pays examinent toutes les données qui leur parviennent, on voit trois positions se dégager :

  • ceux qui continuent de dire non au nucléaire et qui choisissent de développer les autres sources d’énergie;
  • ceux qui voient dans leur capacité nucléaire actuelle une nécessité pendant une période de transition limitée en attendant une solution de rechange plus sécuritaire;
  • ceux qui optent résolument pour le nucléaire, persuadés que l’on peut – que l’on doit – résoudre les problèmes et risques et que l’on peut garantir une sécurité acceptable, au niveau national comme au niveau international.

Les débats de la Commission ont reflété ces tendances, points de vue et positions.

Quelle que soit la politique retenue, une grande priorité s’impose : il importe au plus haut point de promouvoir les mesures d’amélioration de l’efficacité énergétique dans tous les secteurs et tous les programmes de recherche, développement et démonstration de nouvelles sources d’énergie sûres et peu redoutables pour l’environnement, et notamment les sources d’énergie renouvelables.

Étant donné les possibilités de voir certains effets dépasser les frontières d’un État donné, il est important que les États coopèrent pour la mise au point de codes de pratiques abordant les volets technique, économique, social (notamment la santé et l’environnement) et politique de l’énergie nucléaire. Il convient tout particulièrement de parvenir à un accord international sur les points suivants :

  • la ratification effective par les États de la Convention sur la notification rapide d’un accident nucléaire (y compris la mise au point d’un système approprié de surveillance et de suivi) et de la Convention sur l’assistance en cas d’accident nucléaire ou d’urgence radiologique, rédigées par l’AIEA;
  • la formation à des situations d’urgence concernant d’éventuels accidents, et concernant la décontamination et l’assainissement à long terme des sites, du personnel, des écosystèmes touchés;
  • un accord sur les déplacements internationaux de toutes les matières radioactives : combustibles, combustibles irradiés et autres déchets, par terre, mer ou air;
  • un code de pratiques pour la responsabilité civile et les dédommagements;
  • la mise au point de normes pour la formation du personnel et l’octroi d’autorisations;
  • la mise au point de protocoles de fonctionnement pour les réacteurs, y compris des normes minimales de sécurité;
  • un accord sur la notification de fuites – qu’elles soient de routine ou accidentelles – dans les centrales nucléaires;
  • l’adoption effective de normes minimales de protection radiologiques, harmonisées sur le plan international;
  • l’accord sur les critères de choix d’un site; la consultation et la notification préalables avant tout choix de site pour une installation nucléaire à usage civil;
  • la mise au point de normes pour les sites d’enfouissement des déchets;
  • la mise au point de normes pour la décontamination et le démantèlement de réacteurs nucléaires hors service;
  • un accord sur les problèmes que pose le développement des navires à propulsion nucléaire.

Pour bon nombre de raisons – dont, notamment, l’incapacité des États membres dotés d’armes nucléaires de parvenir au désarmement – le traité de non-prolifération n’est pas un outil assez puissant pour empêcher la prolifération d’armes nucléaires; cela reste donc un grave danger pour la paix. Nous recommandons donc très vivement la mise en place effective d’un système international qui tiendrait compte de tous les aspects de la question. Tous les États – qu’ils soient ou non dotés d’armes nucléaires – devraient se soumettre aux contrôles, conformément au statut de l’AIEA.

Qui plus est, il faudrait mettre en place une fonction réglementaire internationale, incluant l’inspection des réacteurs du monde entier. Cette fonction serait tout à fait distincte du rôle de l’AIEA qui fait la promotion de l’énergie nucléaire.

La production d’énergie d’origine nucléaire n’est justifiée qu’à la seule condition que nous puissions résoudre de manière satisfaisante les problèmes qu’elle pose et qui, à ce jour, sont sans réponse. Il faut accorder le plus haut degré de priorité à la recherche, développement de solutions de rechange viables sur le plan économique et non nuisibles sur le plan de l’environnement, et à la recherche de moyens de renforcer la sécurité de l’énergie nucléaire.

IV. Les combustibles à base de bois : une ressource en voie de disparition[modifier]

70 pour cent des habitants des pays en développement brûlent du bois; selon ce dont ils disposent, chaque habitant utilise entre 350 kg (minimum absolu) et 2 900 kg de bois sec par an, avec une moyenne de 700 kg[55]. Les ressources s’effondrent carrément dans les campagnes de nombreux pays en développement, notamment en Afrique subsaharienne[56]. Et tout cela au moment même où la croissance rapide de l’agriculture, le rythme de l’exode rural, le nombre de gens qui entrent dans l’économie marchande font peser des pressions sans précédent sur les ressources de la biomasse[57] et accroissent la demande de combustibles produits à l’échelle industrielle : le bois et le charbon de bois; le kérosène, le propane liquide, le gaz naturel, l’électricité. Pour faire face à ce problème, les gouvernements de nombreux pays en développement n’ont guère d’autre solution que d’organiser immédiatement leur agriculture de manière à produire du bois et d’autres combustibles végétaux en grandes quantités.

On coupe le bois plus vite que la régénération naturelle, dans de nombreux pays en développement qui sont encore fortement tributaires de la biomasse – bois, charbon de bois, bouses de vache, résidus des cultures – pour faire la cuisine, se chauffer, et même s’éclairer. La FAO a estimé qu’en 1980, environ 1,3 milliards de personnes vivaient dans des régions où il y avait pénurie de bois[58]. Si cette tendance se poursuit au rythme actuel, d’ici l’an 2000 quelque 2,4 milliards de personnes pourraient vivre dans des régions où le bois sera devenu une denrée extrêmement rare qu’il faudra peut-être importer! Ces chiffres témoignent d’une grande détresse. Nous ne disposons pas de chiffres exacts, car une bonne partie du bois n’entre pas dans les circuits commerciaux mais est ramassé par les usagers, surtout des femmes et des enfants. Mais c’est un fait que des millions d’êtres humains ne peuvent trouver de combustibles de remplacement, et leur nombre ne cesse de croître.

Bien que liés, les problèmes du bois de chauffage et de la déforestation ne sont pas les mêmes. Le bois de chauffage destiné aux consommateurs urbains et industriels provient généralement des forêts. Mais seule une faible proportion du bois utilisé par les défavorisés dans les campagnes provient des forêts. Même si c’est le cas, les villageois coupent rarement les arbres; ils se contentent généralement de ramasser les branches mortes ou d’en prélever sur les arbres[59].

Lorsque le bois de chauffage se fait rare, les gens se rationnent. Lorsqu’il n’y en a plus du tout, ils sont obligés d’utiliser des combustibles tels les bouses de vache, les tiges et l’enveloppe de certaines cultures, les mauvaises herbes. Le plus souvent, ces pratiques ne sont pas nuisibles : lorsque, par exemple, on brûle des tiges de coton. Mais la combustion de bouses de vache ou de certains résidus de cultures peut, quelquefois, priver la terre des éléments nutritifs dont elle a besoin. En cas de graves pénuries de combustibles, le nombre de repas cuisinés est réduit, le temps de cuisson aussi, et la malnutrition n’en est qu’aggravée.

Les citadins aussi consomment du bois – eux l’achètent. À mesure que le prix du bois augmente, les familles pauvres sont obligées de consacrer une part croissante de leurs revenus à l’achat de bois. À Addis-Abeba, à Maputo, les familles peuvent dépenser le tiers, la moitié de leurs revenus de la sorte[60]. Beaucoup d’efforts ont été faits depuis quelques années pour mettre au point des cuisinières à meilleur rendement énergétique; certains des nouveaux modèles consomment de 30 à 50 pour cent moins de combustible. Il faudrait multiplier leur nombre dans les villes ainsi que celui de casseroles en aluminium et d’autocuiseurs, qui consomment moins.

Le charbon de bois est plus pratique que le bois, plus propre aussi; sa fumée irrite moins les yeux et provoque moins de troubles respiratoires que celle du bois[61]. Mais les méthodes habituelles de fabrication gaspillent d’énormes quantités de bois. Le rythme de la déforestation aux alentours des villes pourrait être beaucoup réduit si l’on mettait au point des techniques plus efficaces pour la fabrication du charbon de bois, telles l’introduction de fours en brique ou en métal.

L’exploitation industrielle des forêts est assez inefficace pour assurer l’approvisionnement en bois des campagnes; elle correspond mieux aux besoins des villes et des entreprises industrielles. Les grandes exploitations destinées à des fins commerciales et même carrément les plantations, peuvent être des solutions viables pour les villes. Les ceintures vertes autour des grandes villes peuvent fournir du bois aux citadins, en plus des autres agréments qu’elles offrent. L’industrie métallurgique et sidérurgique des pays en développement utilise quelquefois du charbon de bois produit à partir du bois de ce genre de plantation consacrée exclusivement à la production d’énergie. Malheureusement, elle puise encore trop souvent dans les forêts naturelles, sans pour autant reboiser. Pour assurer le reboisement, il faut souvent offrir des incitations fiscales, du moins pendant les premières phases de l’opération. Par la suite, ces incitations peuvent être accordées en fonction du rythme effectif de repousse, puis supprimées. En milieu urbain, il existe également des moyens d’accroître l’approvisionnement en énergie provenant de sources renouvelables (électricité, propane liquide, kérosène, charbon).

Ces stratégies n’aident toutefois pas beaucoup les gens des campagnes – et surtout les plus pauvres – qui, eux, ramassent leur bois. Pour eux, le bois est un bien gratuit, du moins tant qu’il existe un arbre à abattre. Il faut donc des stratégies tout à fait différentes en milieu rural. Le combustible à usage domestique correspond à un besoin incompressible. Qui plus est, il existe très peu de produits de remplacement. Il semblerait donc que la seule solution possible, à moyen terme, soit d’envisager le bois comme un produit de type alimentaire et d’en faire une culture de subsistance. Le meilleur moyen consiste à recourir à des techniques d’agro-sylviculture dont certaines sont utilisées depuis des générations (voir Chapitre 5).

Cela dit, dans la plupart des campagnes, faire pousser des arbres ne résout pas forcément le problème. Les arbres peuvent être nombreux, sans que les gens puissent y avoir accès, parce que les arbres appartiennent à une minorité, par exemple. Ou encore, parce que la tradition interdit aux femmes de participer à l’économie marchande et, partant, de faire le commerce du bois[62]. C’est alors aux collectivités de trouver des solutions locales à leurs problèmes. Les gouvernements et les organisations d’aide au développement qui cherchent à résoudre ce problème, devront donc faire un effort pour bien comprendre le rôle du bois en zone rurale, ainsi que les relations sociales qui en régissent la production et l’usage.

V. Les sources d’énergie renouvelables : richesse inexploitée[modifier]

En théorie, les sources d’énergie renouvelables pourraient assurer 10 à 13 TW par an – ce qui représente la consommation actuelle d’énergie dans le monde[63]. De fait, elles en fournissent aujourd’hui 2 TW par an, c’est à dire près de 21 pour cent de la consommation : 15 pour cent pour la biomasse; 6 pour cent pour l’hydroélectricité. Cela dit, la biomasse est surtout constituée de bois de chauffage et de déchets agricoles et animaux. Or, on peut difficilement classer le bois de chauffage dans la catégorie des sources d’énergie renouvelables. Car la consommation dépasse largement les niveaux de régénération naturelle.

La part des énergies renouvelables progresse de plus de 10 pour cent par an depuis la fin des années 70. Mais ce n’est pas encore demain qu’elles représenteront une part importante du budget énergétique du monde. Elles en sont encore à un stade de développement relativement primitif. Elles représentent pourtant un potentiel énorme d’énergie primaire renouvelable, et existent sous une forme ou une autre dans tous les pays du monde. Si l’on veut exploiter ce potentiel, il va toutefois falloir s’engager à fond dans la recherche-développement.

En tant que source d’énergie renouvelable, on envisage souvent le bois comme un ensemble naturel d’arbres et d’arbustes que l’on abat pour l’usage local. Or, c’est aussi – et de plus en plus – une matière première que l’on cultive expressément à cette fin et qui sert à des processus de conversion d’énergie pour la production de chaleur, d’électricité, ou d’autres produits encore, tels les combustibles liquides ou gazeux.

L’hydro-électricité, la deuxième source d’énergie renouvelable après le bois, progresse au rythme de presque 4 pour cent par an. On a déjà exploité des centaines de milliers de mégawatts d’hydro-électricité dans le monde, mais le potentiel reste énorme[64]. Dans les pays en développement une coopération entre pays voisins pourrait révolutionner l’offre, notamment en Afrique.

L’énergie solaire n’est pas très répandue dans le monde, tout en commençant à se faire une place importante dans certains pays[65]. L’eau chaude et le chauffage domestique solaires sont fréquents dans de nombreux coins d’Australie, de Grèce, du Moyen-Orient. Un certain nombre de pays d’Europe de l’Est et de pays en développement ont un important programme d’énergie solaire; les États-Unis et le Japon vendent chacun des centaines de millions de dollars de matériel solaire tous les ans. Avec l’amélioration constante des techniques solaires de production de chaleur et d’électricité, celles-ci vont sans doute jouer un rôle de plus en plus important. Le coût des équipements photovoltaïques est passé de 500-600 dollars par watt à 5 dollars; il sera bientôt de 1-2 dollars, ce qui lui permettra d’être compétitif par rapport aux techniques classiques de production d’électricité. Même à 5 dollars par watt, l’énergie solaire fournit de l’électricité à des régions reculées à un coût inférieur à celui que nécessiterait la construction de lignes de transport d’électricité.

Cela fait des siècles qu’on utilise l’énergie éolienne, surtout pour le pompage de l’eau. Depuis quelque temps, on y a de plus en plus recours : en Californie, en Scandinavie, par exemple. On utilise des turbines éoliennes pour produire de l’électricité pour le réseau local de distribution. Les coûts (qui, à l’origine, ont bénéficié d’incitations fiscales) ont beaucoup chuté en Californie depuis cinq ans et pourraient devenir compétitifs d’ici une dizaine d’années[66]. De nombreux pays ont de petits programmes d’énergie éolienne, qui marchent bien. De manière générale, le potentiel de développement est grand.

Dans le cadre de son programme d’énergie de substitution, le Brésil a produit en 1984 10 milliards de litres d’éthanol à partir de la canne à sucre, trouvant ainsi un substitut au pétrole[67]. Le coût a été estimé à 50-60 dollars par baril d’essence remplacée. Si l’on fait abstraction des subventions, la production d’éthanol est compétitive, aux prix du pétrole de 1981. Avec la baisse du prix du pétrole, le programme n’est désormais plus rentable. Mais il permet au Brésil d’économiser des devises, de stimuler le développement rural, de créer des emplois, d’être plus autonome en réduisant la vulnérabilité aux crises du marché pétrolier.

La consommation d’énergie d’origine géothermique, qui utilise la chaleur souterraine naturelle, progresse de plus de 15 pour cent par an, aussi bien dans les pays industriels que dans les pays en développement. L’expérience des décennies passées pourrait permettre un accroissement considérable de la capacité géothermique[68]. Par contre les techniques permettant d’obtenir de la chaleur à basse température par des pompes à chaleur ou des bassins solaires ou des gradients thermiques de l’océan sont tout à fait prometteuses mais en sont encore au stade de la recherche-développement.

Ces sources d’énergie ne sont pas dénuées de risques pour la santé et l’environnement. Ces risques vont du dérisoire au très grave, mais les réactions du public ne sont pas toujours proportionnelles aux dommages encourus. Pour l’énergie solaire, justement, il semblerait que les problèmes les plus fréquents soient les blessures occasionnées par une chute lors de l’entretien des panneaux solaires et les nuisances dues à la réverbération du soleil sur les panneaux. Les turbines éoliennes, elles, peuvent être fort bruyantes et représenter une nuisance pour le voisinage. Ces problèmes, semblent mineurs mais suscitent souvent de fortes réactions du public.

Mais tout cela n’est rien lorsque l’on songe à la destruction d’écosystèmes sur les sites d’implantation de centrales d’hydroélectricité ou de propriétés sur les terres qui seront inondées, ou encore aux risques pour la santé provenant des gaz toxiques que dégagent la végétation submergée-en décomposition ou aux maladies transmises par l’eau : comme la bilharziose. Les barrages entravent en outre la migration des poissons et, quelquefois, même les déplacements d’animaux. Peut-être le danger le plus grave est-il toutefois le risque de rupture d’un barrage où tout est emporté par les inondations. Cela arrive bien une fois par an, quelque part dans le monde. Ce risque est faible mais significatif.

L’un des problèmes chroniques les plus répandus est l’irritation des yeux et des poumons par la fumée dégagée par la combustion du bois. Lorsqu’on brûle les déchets agricoles, l’inhalation d’éventuels résidus de pesticides peut créer un problème de santé. Les biocombustibles liquides comme l’éthanol comportent des risques qui leur sont propres. D’une part, ils monopolisent de bonnes terres qui pourraient servir à des cultures alimentaires; d’autre part, leur production donne lieu à d’énormes quantités d’effluents organiques qui, à moins d’être utilisés comme engrais, peuvent gravement polluer l’eau. Ces combustibles – et tout particulièrement le méthanol, peuvent, au moment de la combustion, dégager des produits irritants, voire toxiques. Tous ces problèmes, et d’autres encore, dérisoires ou immenses, ne feront que s’accroître à mesure que les sources d’énergie renouvelables se développeront.

C’est à petite, ou moyenne échelle que ces systèmes d’énergie renouvelable fonctionnent le mieux; ils sont donc adaptés au milieu rural ou à la banlieue. Par ailleurs, ils exigent beaucoup de main-d’œuvre, atout supplémentaire là où il y a chômage. Ils sont moins susceptibles que les combustibles fossiles de connaître de grandes variations de prix ou de coûts. La plupart des pays possèdent l’une ou l’autre source d’énergie renouvelable, et leur exploitation peut aider à rendre les pays plus autonomes.

On commence à mieux accepter l’idée qu’il faut s’orienter peu à peu vers un ensemble plus diversifié et plus viable de sources d’énergie. Les sources d’énergie renouvelables peuvent y avoir une part importante, notamment avec les nouvelles techniques améliorées, mais leur exploitation est conditionnée, dans le court terme, par la suppression ou la réduction de certaines contraintes économiques et institutionnelles qui, dans certains pays, sont formidables. L’importance des subventions indirectes aux combustibles classiques inscrites dans les systèmes législatifs et les programmes énergétiques défavorise les sources d’énergie renouvelables et fausse donc les choix dans tous les domaines : recherche-développement, valeur de prélèvement, exonérations fiscales, appui direct aux prix à la consommation. Les pays devraient passer en revue toutes les subventions ou autres modalités d’aide aux diverses sources d’énergie et supprimer celles qui ne se justifient pas.

Bien que la situation évolue très vite en certains endroits, les compagnies d’électricité gardent encore le plus souvent le monopole de la production d’électricité; elles peuvent ainsi jouer avec les prix et opérer des discriminations à l’encontre d’autres producteurs, en général les plus petits[69]. Les réglementations deviennent plus souples à cet égard dans certains pays, obligeant les compagnies d’électricité à admettre que d’autres (l’industrie, les petites entités, les particuliers) peuvent aussi produire de l’électricité, donnant ainsi une chance à l’exploitation de sources d’énergie renouvelables. De plus, l’obligation faite aux compagnies d’électricité d’examiner attentivement les, utilisations finales d’énergie dans la planification, le financement, l’exploitation et la commercialisation ouvre la voie à tout un ensemble de mesures d’économie d’énergie, ainsi qu’aux sources d’énergie renouvelables.

Il faudrait accorder aux énergies renouvelables un plus haut rang de priorité dans les programmes énergétiques nationaux, affecter les crédits voulus à la recherche-développement et aux projets pilotes pour leur permettre d’atteindre rapidement le stade de la démonstration. Le potentiel est de 10 TW; même si l’exploitation n’atteignait que 3-4 TW, cela ferait toute la différence pour l’avenir de l’approvisionnement énergétique, notamment dans les pays en développement, car ceux-ci possèdent les éléments nécessaires pour assurer l’essor de sources d’énergie renouvelables. Les défis techniques qui se posent sont minimes par rapport aux défis social et institutionnel qu’il faudra surmonter pour développer les énergies renouvelables.

Cette Commission est convaincue qu’il faut faire tous les efforts imaginables pour exploiter le potentiel des sources d’énergie renouvelables, qui pourraient constituer le noyau de la structure énergétique mondiale du XXIe siècle. Pour réaliser ce potentiel, il faut un effort concerté. Cela dit, un vaste programme d’exploitation de ces énergies représente d’énormes coûts, de gros risques, notamment l’exploitation à grande échelle de l’énergie solaire et de la biomasse. Les pays en développement ne peuvent assumer qu’une part minime du coût; ce seront pourtant de gros consommateurs, peut-être des exportateurs. Une aide financière et technique massive s’impose donc.

VI. Efficacité énergétique : rester sur la lancée[modifier]

Étant donnée l’analyse ci-dessus, la Commission estime que le rendement énergétique devrait être le fer de lance de la politique énergétique nationale en vue d’un développement durable. De grands progrès ont été faits en matière de rendement énergétique depuis le premier choc pétrolier des années 70. Au cours des treize dernières années, bon nombre de pays industrialisés ont vu diminuer la composante énergétique de leur croissance; dans ces pays, l’efficacité énergétique s’est accrue en moyenne de 1,7 pour cent par année entre 1973 et 1983[70]. Cette solution est moins coûteuse, des économies étant ainsi réalisées sur les approvisionnements primaires supplémentaires nécessaires au fonctionnement des équipements traditionnels.

La rentabilité économique de l’efficacité énergétique en tant que « source » d’énergie la moins nocive pour l’environnement est manifeste. La consommation énergétique par unité de production des procédés et technologies les plus efficaces, est de un tiers à moins de la moitié de celle des équipements courants[71].

Tel est le cas notamment des appareils ménagers – cuisine, éclairage, réfrigération, de même que climatisation et chauffage – dont l’usage augmente rapidement dans la plupart des pays et exerce une forte pression sur les systèmes d’approvisionnement. Cela vaut aussi pour l’agriculture et les systèmes d’irrigation, pour l’automobile et pour de nombreux procédés et équipements industriels.

Il est clair qu’étant donné la grande disproportion qui existe généralement entre les pays développés et les pays en développement en termes de consommation d’énergie par habitant, les possibilités et les besoins d’économies d’énergie sont de beaucoup supérieurs chez les premiers. L’utilisation efficace de l’énergie n’en est pas moins importante partout. Les cimenteries, les automobiles, les pompes d’irrigation ne diffèrent pas fondamentalement d’un pays pauvre à un pays riche. Dans les uns comme dans les autres, la proportion dans laquelle on peut réduire la consommation d’énergie ou la demande de pointe sans perte de biens ou de services, est sensiblement la même. Néanmoins, la réduction est beaucoup plus profitable aux pays pauvres.

La femme qui fait la cuisine dans un pot de terre sur un feu en plein air consomme peut-être huit fois plus d’énergie que sa voisine mieux pourvue qui dispose d’une cuisinière à gaz et de casseroles en aluminium. Ceux qui s’éclairent avec une mèche trempée dans du pétrole obtiennent un cinquième de l’éclairage fourni par une ampoule électrique de 100 watts, tout en consommant autant d’énergie. Ces exemples illustrent le tragique paradoxe de la pauvreté. Pour les pauvres, le manque d’argent est un handicap plus lourd que le manque d’énergie. Ils sont obligés de recourir à des combustibles « gratuits » et à des équipements peu efficaces parce qu’ils n’ont pas l’argent pour acheter des combustibles ou des appareils à haut rendement énergétique. Par conséquent, ils doivent payer, collectivement, beaucoup plus par unité d’énergie utile.

Dans la plupart des cas, les investissements dans de meilleures technologies d’utilisation finale permettent d’économiser de l’argent à échéance, en faisant diminuer la demande d’énergie. L’amélioration des équipements d’utilisation finale coûte souvent beaucoup moins cher que la construction d’une capacité supplémentaire de production primaire. Au Brésil, par exemple, il a été démontré qu’un investissement total actualisé de 4 milliards de dollars pour améliorer le rendement des technologies d’utilisation finale (réfrigérateurs, éclairage public, moteurs) permettrait de différer l’installation d’une nouvelle tranche de 21 gigawatts électriques, ce qui correspondrait à une économie (actualisée) de 19 milliards de dollars entre 1986 et 2000[72].

On peut citer maints exemples de réussites de programmes de conservation de l’énergie dans les pays industrialisés. Nombre de méthodes peuvent servir à faire prendre davantage conscience du problème : les campagnes d’information dans les médias, la presse spécialisée et les écoles; les démonstrations de méthodes et technologies ayant fait leurs preuves; les vérifications gratuites de bilans énergétiques; l’identification de la consommation d’énergie des appareils ménagers et l’enseignement de techniques de conservation de l’énergie. Tous ces moyens devraient être rapidement vulgarisés. Les pays industrialisés représentent une proportion si importante de la consommation énergétique mondiale que même de petites améliorations de rendement peuvent beaucoup contribuer à épargner les réserves et à réduire la charge de polluants de la biosphère. Il conviendrait notamment que les consommateurs, et en particulier les grandes entreprises commerciales et industrielles, fassent vérifier leur bilan énergétique par des spécialistes. Cette opération de vérification doit permettre de déterminer rapidement les points de leurs réseaux de consommation où l’on peut faire d’importantes économies.

Les politiques de fixation des prix de l’énergie jouent un rôle essentiel dans l’amélioration des rendements énergétiques. À l’heure actuelle, elles comportent parfois des subventions, et reflètent rarement les coûts réels de la production ou de l’importation de l’énergie, en particulier lorsque les taux de change sont sous-évalués. Elles ne tiennent presque jamais compte des coûts externes des dommages à la santé, à la propriété et à l’environnement. Il faudrait que les différents pays fassent une évaluation de toutes les subventions directes et indirectes pour voir dans quelle mesure les coûts réels de l’énergie peuvent être facturés aux consommateurs. Une politique visant à fixer les prix de l’énergie en fonction de sa vraie valeur avec des provisions pour les gens très pauvres – doit être appliquée dans tous les pays. Un grand nombre de pays tant industrialisés qu’en développement ont déjà pris des mesures dans ce sens.

Les pays en développement sont confrontés à des contraintes particulières en matière d’économies d’énergie. Les problèmes de change peuvent rendre difficile l’achat des équipements coûteux de conversion et d’utilisation finale à haut rendement. Il est souvent possible de faire des économies d’énergie à moindres frais en procédant à des réglages du matériel en service[73]. Cependant, il se peut que les gouvernements et les organismes d’aide estiment moins intéressant de financer ces mesures que d’investir dans de nouveaux équipements de production à grande échelle, qui sont perçus comme des symboles plus tangibles de progrès.

La fabrication, l’importation ou la vente d’équipements répondant à des normes minimales de performance sont parmi les outils les plus efficaces pour améliorer les rendements et réaliser des économies d’énergie. La coopération internationale peut être nécessaire lorsque ces équipements sont l’objet d’échanges internationaux. Les pays et les organisations régionales compétentes devraient adopter et faire largement appliquer des normes strictes de rendement en ce qui concerne les équipements et exiger l’étiquetage obligatoire des appareils ménagers.

La mise en œuvre des nombreuses mesures d’économie ne coûte rien. Mais lorsqu’il faut investir, elles sont souvent un obstacle pour les ménages pauvres et les petits consommateurs, même dans les cas où la rentabilité est assurée à court terme. Des petits prêts personnalisés ou des arrangements de location-vente peuvent les aider. Lorsque les coûts d’investissement ne sont pas prohibitifs, il y a maintes possibilités de réduire ou de fractionner l’investissement initial, comme les emprunts remboursables à long terme et les mesures « invisibles », comme, le remboursement des emprunts par un supplément ajouté aux nouvelles factures jusqu’à concurrence du montant total payé précédemment (avant la campagne de conservation de l’énergie).

Le transport occupe une place particulièrement importante dans la planification nationale de l’approvisionnement énergétique et du développement. Il est gros consommateur de pétrole, représentant de 50 à 60 pour cent de la consommation totale de la plupart des pays en développement[74]. Il est souvent une source de forte pollution locale de l’air et d’acidification régionale de l’environnement dans les pays industriels et en développement. Le nombre de véhicules croîtra beaucoup plus vite dans les pays en développement, ce qui augmentera considérablement la pollution de l’air des villes, dont plusieurs actuellement ne respectent pas les normes internationales. À moins que des mesures rigoureuses ne soient prises, la pollution de l’air pourrait devenir un important facteur limitant du développement industriel de bon nombre de villes du Tiers Monde.

En l’absence d’une hausse des prix des carburants, des normes obligatoires visant une réduction progressive de la consommation pourraient s’avérer nécessaires. Dans un cas comme dans l’autre, il y a de grandes chances de réaliser des économies substantielles de carburant. Si les tendances se maintiennent, la consommation moyenne de carburant, qui est actuellement d’environ dix litres aux cent kilomètres pour le parc automobile des pays industriels, pourrait être réduite de moitié d’ici la fin du siècle[75].

La question clé est de savoir comment les pays en développement peuvent rapidement réduire la consommation de leurs véhicules tandis que ceux-ci servent en moyenne deux fois plus longtemps que dans les pays industriels, réduisant de moitié le taux de renouvellement et d’amélioration. Il conviendrait de revoir les accords de licence et les modalités d’importation afin d’assurer l’accès aux meilleurs modèles et aux meilleurs procédés de fabrication en ce qui concerne les économies de carburant. Une autre stratégie, particulièrement dans les villes en expansion des pays en développement, consiste à implanter des réseaux de transport en commun bien étudiés.

L’industrie représente de 40 à 60 pour cent et de 10 à 40 pour cent du total de la consommation d’énergie des pays industrialisés et des pays en développement respectivement (voir Chapitre 8). Le rendement énergétique des équipements et procédés de production, ainsi que des produits, a été grandement amélioré. Dans les pays en développement, il serait possible de réaliser des économies de 20 à 30 pour cent par une gestion habile du développement industriel.

L’agriculture à l’échelle mondiale ne consomme que peu d’énergie, environ 3,5 et 4,5 pour cent de la consommation d’énergie des pays industrialisés et des pays en développement respectivement[76]. Le doublement de la production alimentaire du Tiers Monde, par un recours accru aux engrais, à l’irrigation et à la mécanisation, augmenterait de 140 millions de tonnes d’équivalent pétrole la consommation énergétique agricole. Cela ne représente que quelque 5 pour cent de la consommation mondiale actuelle et vraisemblablement une petite part de l’énergie qu’il serait possible d’économiser dans d’autres secteurs des pays en développement grâce à des mesures de rationalisation appropriées[77].

Les immeubles en général offrent d’immenses possibilités d’économies d’énergie et c’est peut-être au niveau des logements et lieux de travail que les moyens permettant d’améliorer l’efficacité sont le mieux connus. Dans les pays tropicaux, les édifices peuvent être conçus de façon à éviter le plus possible l’insolation directe : murs étroits exposés à l’est et à l’ouest, mais longues façades exposées au nord et au sud avec fenêtres en retrait ou dotées de corniches pour la protection contre le soleil.

Une excellente méthode de chauffage des immeubles consiste à utiliser de l’eau chaude des centrales électriques pour la distribuer par des conduites dans les environs, assurant ainsi à la fois le chauffage et le service d’eau chaude. Cette exploitation extrêmement efficace des combustibles fossiles exige une bonne coordination des approvisionnements énergétiques et des plans d’aménagement que peu de pays sont en mesure d’assurer, dans le contexte institutionnel actuel[78]. Lorsque cette technique a été appliquée avec succès, les autorités locales sont généralement intervenues ou ont exercé un contrôle à l’échelon des services régionaux, comme c’est le cas dans les pays scandinaves et en Union soviétique. Si l’on développait ce genre d’arrangements institutionnels, la cogénération de chaleur et d’électricité pourrait révolutionner le bilan énergétique du chauffage des immeubles dans le monde entier.

VII. Mesures de conservation de l’énergie[modifier]

On s’accorde généralement à penser que l’accroissement du rendement énergétique auquel certains pays industrialisés sont parvenus durant les treize dernières années est en grande partie dû à une augmentation des prix de l’énergie, provoquée par celle des prix du pétrole. Avant la récente baisse des prix du pétrole, le rendement énergétique croissait à un taux de 2 pour cent par an dans quelques pays, augmentant progressivement d’année en année[79].

Il n’est pas certain que ce progrès régulier puisse continuer et se généraliser si les prix de l’énergie sont maintenus au-dessous du niveau nécessaire pour encourager une utilisation efficace de l’énergie dans le logement, les procédés industriels et le transport. Le niveau approprié des prix est très variable d’un pays à l’autre, pour de nombreuses raisons. Quoiqu’il en soit, il faudrait s’y tenir. Or, sur un marché aussi imprévisible que celui de l’énergie, la question est de savoir comment.

Les pays interviennent sur le « prix du marché » de l’énergie de différentes façons. Les taxes intérieures (ou subventions) sur l’énergie électrique, le pétrole, le gaz naturel et les autres combustibles sont les plus courantes. Elles sont très variables selon les pays, voire dans un même pays où les différents États, provinces et parfois municipalités ont le droit d’y ajouter leur propre taxe. Bien que les taxes sur l’énergie aient rarement été instituées en vue d’encourager l’adoption de mesures d’économie, ces taxes peuvent avoir un tel effet si elles font monter les prix de l’énergie au-dessus d’un certain niveau, d’ailleurs très variable selon les juridictions.

Dans quelques pays, les prix de l’énergie sont maintenus au-dessus du niveau du marché, par des taxes sur les importations d’électricité, les carburants et autres combustibles. D’autres gays ont négocié des arrangements bilatéraux avec des producteurs de pétrole et de gaz naturel, qui visent à stabiliser les prix pendant une période déterminée.

Dans la plupart des pays, c’est le prix du pétrole qui détermine les prix des combustibles de remplacement. Des fluctuations extrêmes des prix du pétrole, comme le monde en a connu récemment, compromettent le succès des programmes de conservation de l’énergie. Maintes initiatives constructives prises un peu partout dans le monde en matière d’énergie, qui avaient un sens lorsque le prix du pétrole dépassait 25 dollars le baril, sont plus difficilement justifiables à un prix moindre. On risque de voir réduire les investissements dans les énergies renouvelables, les procédés industriels, les véhicules de transport et les services à haut rendement énergétique. La plupart sont nécessaires pour faciliter la transition vers un avenir plus sûr et plus stable de l’énergie, au-delà de ce siècle. Seule une action constante et de longue durée permettra d’atteindre cet objectif.

Étant donné l’influence des prix du pétrole sur la politique énergétique internationale, la Commission recommande d’étudier de nouveaux mécanismes capables de favoriser le dialogue entre consommateurs et producteurs.

Si l’on souhaite continuer sur la lancée de ces dernières années et améliorer encore les rendements énergétiques, il convient que les gouvernements en fassent un objectif explicite de leur politique de prix de l’énergie à la consommation. On peut fixer des prix favorables à l’adoption de mesures de conservation de l’énergie en ayant recours à divers moyens. La Commission n’a aucune préférence, mais pour fixer des prix incitant à la conservation il faut que les gouvernements évaluent à long terme les coûts et avantages de différentes mesures envisagées. Ils doivent opérer sur de longues périodes afin d’atténuer les effets des fluctuations erratiques des prix de l’énergie primaire, qui risquent de freiner la progression vers la conservation de l’énergie.

VIII. Conclusion[modifier]

Manifestement, un scénario de basse consommation énergétique constitue le meilleur moyen de s’assurer un avenir durable. Si l’on arrive à améliorer le rendement et la productivité de l’énergie primaire, ce scénario ne signifiera pas la raréfaction des services indispensables que nous assure l’énergie. Dans les cinquante années à venir, le monde a la possibilité de produire le même niveau de services en utilisant la moitié de l’énergie primaire utilisée à l’heure actuelle. Pour ce faire, il faudrait certes de profonds remaniements socio-économiques institutionnels, mais cela représente un défi à relever.

Plus important encore, cela nous donnerait le temps de mettre sur pied de vastes programmes portant sur les sources d’énergie renouvelables et d’amurer la transition vers une ère énergétique plus sûre, plus durable. Le développement de ces sources d’énergie renouvelables sera particulièrement conditionné par des choix rationnels en matière de prix, ce qui permettrait en outre de constituer une base solide sur laquelle le progrès pourrait reposer. L’amélioration du rendement énergétique, devenue pratique courante, et l’exploitation des sources d’énergie renouvelables allégeront les pressions qui pèsent sur les combustibles classiques qui sont indispensables aux pays en développement pour qu’ils puissent réaliser leur potentiel de croissance.

L’énergie n’est jamais un produit unique; elle représente un ensemble de produits et services sur lequel reposent le bien-être de tous et chacun, le développement durable des nations, la capacité des écosystèmes à soutenir la vie. Jusqu’à maintenant cet ensemble s’est constitué au hasard, la part de chacun de ses éléments étant déterminée par des pressions à court terme, en fonction des objectifs à court terme des États, des organisations, des entreprises. Mais l’énergie est chose trop précieuse pour qu’on lui permette de continuer de se développer au hasard. Un avenir énergétique sûr, peu nuisible à l’environnement, économiquement viable, capable de soutenir le progrès humain est une nécessité absolue. C’est aussi quelque chose de possible. Mais il y faudra une plus grande volonté politique, une plus intense coopération internationale.

Notes[modifier]

  1. Banque mondiale, World Development Report 1986 (New York : Oxford University Press, 1986).
  2. British Petroleum Company, BP Statistical Review of World Energy (Londres : 1986).
  3. Variante moyenne, Département des affaires économiques internationales, World Population Prospects as Assessed in 1980. Population Studies, no 78 (Annexe) et Long Range Population Projections of the World and Major Regions 2025-2150, Five Variants as Assessed in 1980 (New York : ONU 1981).
  4. Pour une comparaison utile de divers scénarios, voir J. Goldemberg et coll., « An End-Use Oriented Global Energy Strategy ». Annual Review of Energy, vol. 10, 1985; et W. Keepin et coll., « Emissions of CO2 into the Atmosphere », in B. Bolin et coll., (eds.). The Greenhouse Effect, Climate Change and Ecosystems (Chichester, R.-U. : John Wiley & Sons, 1986).
  5. U. Colombo et O. Bernadini, « A Low Energy Growth Senario and the Prespectives for Western Europe », Report for the Commission of the European Communities Panel on low Energy Growth, 1979.
  6. Goldemberg et coll., « Global Energy Strategy », op. cit.
  7. A.B. Lovins et coll., « Energy Strategy for Low Climatic Risk », Rapport pour l’agence pour l’environnement de la République fédérale d’Allemagne.
  8. J.A. Edmonds et coll., « An Analysis of Possible Future Atmospheric Retention of Fossil Fuel CO2 ». Rapport pour le U.S. Department of Energy, DOE/OR/ 21400-1, Washington, DC, 1984.
  9. Sous la direction de J-R Frisch, Energy 2000-2020 : World Prospects and Regional Stresses, World Energy Conference (Londres : Graham and Trotman, 1983).
  10. Energy Systems Group of the International Institute for Applied Systems Analysis, Energy in a Finite World – A Global Systems Analysis (Cambridge, Mass. : Ballinger, 1981).
  11. Banque mondiale. The Energy Transition in Developing Countries (Washington, DC : 1983).
  12. Organisation météorologique mondiale. A Report of the International Conference on the Assessment of the Role of Carbon Dioxide and of Other Greenhouse Gases in Climate Variations and Associated Impacts. Villach (Autriche, 9-15 octobre 1985, WMO no 661 (Genève : WMO/ICSU/UNEP, 1986).
  13. B.N. Lohani, « Evaluation of Air Pollution Control Programmes and Strategies in Seven Asian Capital Cities », préparée pour la CMED, 1985 : H. Weidner, « Air Pollution Control Strategies and Policies in the Federal Republic of Germany », préparée pour la CMED, 1985; M. Hashimoto. « National Air Quality Management Policy of Japan », préparée pour la CMED, 1985; CETESB, « Air Pollution Control Programme and Strategies in Brazil – Sao Paulo and Cubatao Areas 1985 », préparée pour la CMED, 1985.
  14. National Research Council, Acid Deposition : Long Term Trends (Washington, DC : National Academy Press, 1985); L.P. Muniz et H. Leiverstad, « Acidification Effects on Freshwater Fish », dans D. Drablos et A. Tollan (eds.), Ecological Impact of Acid Precipitation (Oslo : SNSF, 1980); L. Hallbäcken et C.O. Tamm, « Changes in Soil Acidity from 1927 to 1982-4 in a Forest Area of South West Sweden ». Scandinavian Journal of Forest Research, no 1, pp. 219-32, 1986.
  15. FAO. Disponibilité de bois de feu dans les pays en développement, Forestry Paper No 42 (Rome : 1983); Z. Mikdashi, « Towards a New Petroleum Order ». Natural Ressources Forum, Octobre 1986.
  16. Edmonds et coll., op. cit.
  17. I.M. Torrens, « Acid Rain and Air Pollution, A Problem of Industrilization », préparée pour la CMED, 1985.
  18. Goldemberg et coll., « Global Energy Strategy », op. cit.
  19. British Petroleum Company, op. cit.
  20. WMO, Report of International Conference, op. cit.; I. Mintzer, « Societal Responses to Global Warming », présenté lors des audiences publiques de la CMED, Oslo, 1985; F.K. Hare, « The Relevance of Climate » presenté lors des audiences publiques de la CMED à Ottawa, 1986.
  21. Lohani, op. cit.; Weidner, op. cit.; Hashimoto, op. cit.; CETESB, op. cit.
  22. Torrens, op. cit.; Lixun et D. Zhao, « Acid Rain in China », préparée pour la CMED, 1985; H. Rodhe, « Acidification in Tropical Countries », préparée pour la CMED, 1985; G.T. Goodman. « Acidification of the Environment, A Policy Ideas Paper », préparé pour la CMED, 1986.
  23. Torrens, op. cit.
  24. Bolin et coll., op. cit.
  25. WMO, Report of International Conference, op. cit.
  26. Ibid.
  27. Ibid.
  28. Goldemberg et coll., « Global Energy Strategy », op. cit.
  29. Mintzer, op. cit.
  30. WMO, Report of International Conference, op. cit.
  31. D.J. Rose et coll., Global Energy Futures and CO2 – Induced Climate Change, Mitel Report 83-015 (Cambridge, Mass. : Massachusetts Institute of Technology, 1983); A.M. Perry et coll. « Energy Supply and Demand Implication of CO2 ». Energy, vol. 7, pp. 991-1004, 1982.
  32. Bolin et coll., op. cit.
  33. G. Brasseur, « The Endangered Ozone Layer: New Theories on Ozone Depletion », Environment, vol. 29, no 1, 1987.
  34. National Research Council, op. cit.; Muniz et Leiverstad, op. cit.
  35. OCDE, L’État de l’environnement (Paris; 1985).
  36. Muniz et Leiverstad, op. cit.
  37. National Research Council, op. cit.
  38. National Swedish Environmental Protection Board, Air Pollution and Acidification (Solna, Suède).
  39. J. Lehmhaus et coll., « Calculated and Oserved Data for 1980 Compared at EMEP Measurement Stations ». Norwegian Meteorological Institute, EMEP/ MSC-W Report 1-86, 1986; C.B. Epstein et M. Oppenheimer. « Empirical Relation Between Sulphur Dioxide Emissions and Acid Deposition Derived from Montly Data », Nature, no 323, pp. 245-47, 1985.
  40. « Neuartige Waldschäden in der Bundesrepublik Deutschland », Das Bundesministerium für Ernährung, Landwirtschaft und Försten, 1985; S. Nilsson, « Activities of Teams of Specialists : Implications of Air Pollution Damage to Forests for Roundwood Supply and Forest products Markets, Study on Extent of Damage », TIM/R 124 Add. 1 Diffusion restreinte, 1986.
  41. S. Postel, « Stabilizing Chemical Cycles » (reprenant Allgemeine Forst Zeitschrift, nos 46 (1985) et 41 (1986)), in State of the World 1987 (Londres : W.W. Norton, 1987).
  42. T. Paces, « Weathering Rates of Eneiss and Depletion of Exchangeable Cations in Soils Under Environmental Acidification », Journal Ecological Society, no 143, pp. 673-77, 1986; T. Paces, « Sources of Acidification in Central Europe Estimated from Elemental Budgets in Small Basins », Nature, no 315, pp. 31-36, 1985.
  43. Hallbäcken et Tamm, op. cit.
  44. G. Tyler et coll., « Metaller i Skogsmark – Deposition och omsättning », SNV PM 1692, Solna, Suède, 1983.
  45. « Neuartige Waldschäden », 1983, op. cit; Paces, « Weathering Rates », op. cit.
  46. Rodhe, op. cit.
  47. R. Eden et coll., Energy Economics (New York : Cambridge University Press, 1981); Nuclear Energy Agency, Projected Costs of Generating Electricity from Nuclear and Coal-Fired Power Stations for Commissioning in 1995 (Paris : OCDE, 1986).
  48. Nuclear Regulatory Commission, Physical Processes in Reactor Meltdown Accidents, Appendix VIII to Reactor Safety Study (WASH-1400) (Washington, DC : U.S. Government Printing Office, 1975).
  49. S. Islam et K. Kindgren, « Flow many reactor accidents will there be? », Nature, no 322, pp. 691-92, 1986; A.W.F. Edwards, « Flow many reactor accidents? », Nature, no 324, pp. 417-18, 1986.
  50. F.L. Parker et coll., The Disposal of High Level Radioactive Waste – 1984, vols. 1 & 2 (Stockholm : The Beijer Institute, 1984); F.L. Parker et R.E. Kasperson, International Radwaste Policies (Stockholm : Institut Beijer, en cours d’impression).
  51. International Atomic Energy Agency, Nuclear Power : Status and Trends, 1986 Edition (Vienne : 1986).
  52. « World List of Nuclear Power Plants », Nuclear News, août 1986.
  53. Bulletin de l’AIEA, été 1986.
  54. British Petroleum Company, op. cit.
  55. G. Foley, « Wood Fuel and Conventional Fuel Demands in the Developing World », Ambio, vol. 14, no 5, 1985.
  56. FAO, Disponibilité de bois de feu, op. cit.; FAO/UNEP, Tropical Forest Resources, Forestry Paper No 30 (Rome : 1982).
  57. Institut Beijer, Energy, Environment and Development in Africa, vols. 1-10 (Uppsala (Suède), Scandinavian Institute of African Studies, 1984-87); « Energy Needs in Developing and Social Forestry », préparé pour la CMED, 1985 : G.T. Goodman, « Forest-Energy in Developing Countries : Problems and Challenges », International Union of Forest Research Organizations, Proceedings, Ljubljana (Yugoslavie), 1986).
  58. FAO, Disponibilité de bois de feu, op. cit.
  59. Institut Beijer, op. cit.; J. Bandyopadhyay, « Rehabilitation of Upland Watersheds », préparée pour la CMED, 1986.
  60. Institut Beijer, op. cit.
  61. R. Overend, « Bioenergy Conversion Process : A Brief State of the Art and Discussion of Environmental Implications », International Union of Forestry Research Organization, Proceedings, sous la direction de Ljubljana, (Yugoslavie) 1986.
  62. W. Fernandes et S. Kulkarni, Towards a New Forest Policy : People’s Rights and Cvironmental Needs (New Delhi : Indian Social Institute, 1983) : P.N. Bradley et coll., « Development Research and Energy Planning in Kenya », Ambio, vol. 14, no 4, 1985 : R. Hosier, « Household Energy Consumption in Rural Kenya », Ambio, vol. 14, no 4, 1985; R. Engelhard et coll., « The Paradox Shortage : A case Study of Kakamega District (Kenya) », International Union Of Forest Research Organization, Proceedings, Ljubljana, (Yugoslavie) 1986.
  63. D Deudnez et C. Flavin, Renewable Energy : The Power to Choose (Londres : W.W. Norton, 1983)
  64. Institut mondial des ressources et Institut international pour l'environnement et le développement, World Resources 1987 (New York : Basic Books, en cours d’impression.
  65. Ibid.
  66. Ibid.
  67. Goldemberg et coll., « Global Energy Strategy », op. cit.; J. Goldemberg et coll., « Ethanol Fuel : A Use of Biomass Energy in Brazil », Ambio, vol. 14, pp. 293-98, 1985; J. Goldemberg et coll., « Basic Needs and Much More, With One Kilowatt Per Capita », Ambio, vol, 14, pp. 190-201, 1985.
  68. WRI/IIED, op. cit.
  69. N.J.D. Lucas, « The Influence of Existing Institutions on the European Transition from Oil ». The European, pp. 173-89, 1981.
  70. OCDE, op. cit.
  71. E. Hirst et coll., « Recent Changes in U.S. Energy Consumption, What Happened and Why? » in D.J. Rose (ed.), Learning About Energy (New York : Plenum Press, 1986).
  72. H.S. Geller, « The Potential for Electricity Conservation in Brazil », Companhia Energetica de Sao Paulo, Sao Paulo, (Brésil), 1985.
  73. Banque mondiale, Energy Transition in Developing Countries, op. cit.
  74. G. Leach et coll., Energy and Growth : A Comparison of Thirteen Industrialized and Developing Countries (Londres : Butterworth, 1986).
  75. MIT International Automobile Program, The Future of the Automobile (Londres : George Allen & Unwin, 1984).
  76. FAO, Agriculture : Towards 2000 (Rome : 1981).
  77. Ibid.
  78. Lucas, op. cit.
  79. OCDE, op. cit.