Notre maître, le passé (1924)/10

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Bibliothèque de l’Action française (p. 67-79).

Une grande date



(LE 14 JUIN 1671)

Il y aura deux cent cinquante ans, le 14 juin prochain, ce fut un grand jour dans la vie de la Nouvelle-France. Cette année-là la colonie de Colbert atteignait aux proportions d’un empire. Maîtresse de tout le continent oriental depuis l’Acadie, sa domination réelle ne dépassait guère à l’ouest, l’établissement de Montréal. Dans la région des lacs, « quatre ou cinq postes de moindre importance, une douzaine de missionnaires et quelques centaines de coureurs de bois, dit un historien, rappelaient seuls au voyageur qu’il foulait une terre française. »[1] Mais Talon a jeté son regard d’aigle vers la profondeur des terres. Il est du siècle où l’on fait naturellement les grandes choses. Pour contenir en deçà des Apalaches, les rivaux de la puissance française, Jean Talon rêve, depuis son arrivée, d’une grande France qui irait, du Saint-Laurent, « jusqu’à la Floride, la Nouvelle-Suède, Hollande et Angleterre, et par delà la première de ces contrées… jusqu’au Mexic ».

Donc, à l’automne de 1670, l’intendant crut le moment arrivé de faire un bond gigantesque en avant. Il retint les services de Simon-François Daumont, sieur de Saint-Lusson ; il lui adjoignit un coureur de bois, un de ces admirables manieurs d’hommes qui, au milieu des nations indigènes, exerçaient une véritable royauté : Nicolas Perrot.

À l’automne de 1670, de Saint-Lusson et Perrot prirent avec eux quelques canotiers et partirent par l’Outaouais, en route vers la mission de Sainte-Marie-du-Sault. Les envoyés de Talon devaient convoquer en ce lieu les représentants de toutes les nations indiennes et leur faire entendre, le printemps suivant « la parole du roi ». De Saint-Lusson avait pour mission, ainsi le portaient ses lettres, de « faire la recherche et découverte des mines de toutes façons », en particulier de celle de cuivre, mais surtout de « prendre possession, au nom du roi, de tout le pays habité et non habité… plantant à la première bourgade la Croix pour y produire les fruits du Christianisme et l’Escu de France pour y assurer l’autorité de Sa Majesté, et la domination Françoise ».

Les voyageurs prirent la route habituelle par l’Outaouais, la Matawan, le lac Nipissing, la rivière des Français. Mais la saison était avancée. De Saint-Lusson s’arrêta pour hiverner, chez les Amikoués, dans le district actuel d’Algoma. De là, il songea à faire convoquer les sauvages « de plus de cent lieues à la ronde », pour la grande cérémonie du printemps. Nicolas Perrot en fit son affaire. Vers la fin d’avril et le commencement de mai, les convois de délégués commencèrent d’arriver à Sainte-Marie-du-Sault. Depuis un an ou deux, la petite mission des Jésuites est devenue la capitale de l’ouest. L’émigration récente des sauvages vers l’est a déplacé le centre du commerce et le lieu des grandes assemblées de peuples qui se tenaient auparavant à la mission du Saint-Esprit, à l’extrémité sud-ouest du lac Supérieur. Les Pères Jésuites ont transporté leur résidence au Sault et, comme toujours, les coureurs de bois en ont fait le centre de leurs évolutions. C’est « le grand abord de la plupart des Sauvages de ces quartiers », nous disent les « Relations », « et le passage presque ordinaire de tous ceux qui descendent aux habitations françaises ».

Le 14 juin 1671 tout est prêt pour la manifestation projetée. Les circonstances ont merveilleusement servi les Français. Deux fois, depuis quelques mois, des phénomènes célestes ont paru intervenir en leur faveur. Le 21 janvier, le 21 mars, le météore a été vu à la baie des Puants, à l’Île Manitouline, à Michilimakinac et a vivement frappé l’imagination des sauvages. Un réfléchissement du soleil dans les nuages a fait paraître, tantôt les uns aux côtés des autres, tantôt distants d’une demi-lieue, plusieurs orbes lumineux. À Sainte-Marie-du-Sault, le spectacle s’est fait encore plus grandiose : huit soleils ont paru juxtaposés. Mais quoi donc ! Le météore n’est-il pas l’annonce manifeste du grand événement qui se prépare ? De toute évidence, c’est le symbole de l’alliance prochaine qui s’écrit dans le firmament. Et il nous semble, dirons-nous après Benjamin Sulte, entendre Perrot, avec son adresse coutumière, exploitant ce phénomène auprès des Indigènes.

Voici donc le jour arrivé de la grande cérémonie. Dès le matin on gravit une élévation qui domine la bourgade de Sainte-Marie-du-Sault. Autour du représentant de la France, les délégués de quatorze nations indiennes étalent la variété de leurs costumes. Il y a là des représentants des nations du nord, du sud, et de l’ouest, de celles qui viennent du pays des glaces, et de celles qui viennent des prairies inconnues et non loin des bords de la mer Vermeille. Les Pères de la Compagnie de Jésus sont présents, ainsi que les Français de passage au poste. La scène est digne d’un grand tableau et d’un grand artiste. De Saint-Lusson donne lecture de sa commission que traduit sur le champ Nicolas Perrot. La croix bénite solennellement s’élève dans les airs, puis, à côté d’elle, prend place un haut piquet de cèdre où sont arborées les armes de France. Pendant ce temps les Français aidés des missionnaires entonnent le « Vexilla regis » et l’« Exaudiat », à la grande admiration des sauvages. Puis, par trois fois, en élevant dans sa main une poignée de gazon et de terre, de Saint-Lusson fait crier : « Vive le roi », par toute l’assemblée, acclamations que des salves de coups de fusil viennent ponctuer. Mais alors, le silence se fait. Le Père Allouez s’avance, le Père Allouez qui, avec les Pères Dablon et Marquette, forme alors, selon Bancroft, le grand « triumvirat de la mission du Sault ». Sous peine d’omettre la partie maîtresse, l’éloquence ne peut manquer à une fête indienne, et le Père Allouez va parler. En grandes périodes chargées de métaphores pompeuses, selon le goût de l’auditoire, l’orateur entreprend de faire l’éloge du « grand Capitaine de la France » qui, à partir de ce jour, devient le protecteur et le père des nations indiennes. « Il est le Capitaine des plus grands Capitaines et n’a pas son pareil au monde », proclame le Père Allouez… « Quand il attaque, il est plus redoutable que le tonnerre, la terre tremble, l’air et la mer sont en feu par la décharge de ses canons ». De Saint-Lusson parle à son tour. Il le fait « d’une façon guerrière et éloquente ». Et les acclamations s’élèvent de l’auditoire enthousiasmé, grisé par les discours, par les chants et la splendeur de la mise en scène. Il ne reste plus qu’à dresser un procès-verbal de cette prise de possession où les Français présents viennent apposer leurs signatures et les délégués indiens, l’emblème de leur nation. Le soir, la fête s’achève par un grand feu de joie et le chant du « Te Deum ». Et les échos de la psalmodie religieuse s’en vont apprendre aux vastes solitudes que la France vient de proclamer son souverain domaine sur toutes les contrées découvertes ou à découvrir, de la mer du nord à celle du sud et de celle de l’ouest aux lacs Huron et Supérieur.


N’avions-nous pas raison de l’écrire ? Il y a là un événement qui fait, de ce 14 juin 1671, un des grands jours de notre histoire. C’est l’élan définitif vers l’expansion de la Nouvelle-France. C’est l’heure où quelques milliers d’hommes vont tenter cette entreprise épique d’enserrer dans leurs bras l’immensité d’un continent. Cette même année, quelques semaines après l’événement de Sainte-Marie-du-Sault, le 6 août 1671, le Père Charles Albanel et M. de Saint-Simon quittent Québec, prennent la route du Saguenay et s’en vont arborer les armes du roi à la baie d’Hudson. Ils y sont à l’été de 1672. L’année suivante, le 17 mai, Louis Jolliet laisse Michilimakinac en compagnie du Père Marquette, à la recherche du mystérieux Meschacébé. Un mois plus tard la « nef historique »


Bondit sur les flots d’or du grand fleuve inconnu.


Jolliet et Marquette ne se rendent pas toutefois jusqu’au golfe du Mexique. Ils rebroussent chemin vis-à-vis le confluent des Arkansas, à quelque distance du lieu où, dans son cercueil de chêne, repose au fond du fleuve, le conquistador Fernando de Soto. Mais attendons quelque temps. À l’heure où, son voyage de découvertes fini, Jolliet redescend à Québec par la route des lacs et du fleuve, un jeune Français qui commande au fort Frontenac, se tient, lui aussi, les yeux tournés vers le Mississipi. Quatre ans avant Jolliet, Cavelier de la Salle a déjà descendu l’Ohio. En 1679 il se remet en route pour parachever l’œuvre de son prédécesseur ; le 6 avril 1684, il atteint le delta louisianais. À partir de ce jour, les grandes routes de l’Amérique sont ouvertes ; un axe nouveau est donné à la Nouvelle-France où bruira, pendant un siècle, la plus intense activité. Pour organiser ce nouveau centre vital, la colonie peut compter sur ses coureurs de bois et ses missionnaires. Ce sont eux qui concentreront comme en un canal collecteur, les affluents épars de la vie pour les jeter ensuite dans les grandes artères de l’Outaouais et du Saint-Laurent. Perrot et Du Lhut se chargeront d’orienter le commerce. Du fond de la baie des Puants, le premier servira d’agent de liaison aux Indiens du sud ; dans tout le pays des Miamis et des Illinois, il tiendra dans sa main les caravanes des canotiers. Le second, établi parmi les Sioux, inclinera les nations de l’ouest vers le Sault, pendant que, de son poste du Nipigon, La Tourette, son frère, s’efforcera d’attirer vers les grands lacs, le courant commercial de la baie d’Hudson. Oui, voilà bien quelles besognes se taillaient les hommes de cette époque énergique et hardie.

Certes, on peut trouver à redire à la grandeur démesurée du rêve de Talon. Qu’était-ce, pour fonder un empire, qu’une simple chaîne de forts, aux mailles mal soudées, séparées parfois les unes des autres, de trente à cinquante lieues et enserrant une solitude ? Aujourd’hui le voyageur qui parcourt ces régions, trouve à peine, sous l’herbe, quelques vestiges de ce gigantesque chaînon. L’entreprise n’en eut pas moins des proportions majestueuses qui éblouiront toujours l’historien. En dépit de son échec, elle se survit par l’esprit merveilleux qui la conçut, par l’espèce d’humanité qu’elle manifesta. « Bien des fois, » écrit M. John Finley, « en faisant ces années dernières, avancer ma barque à la perche ou à l’aviron, sur quelqu’un de ces affluents (du Mississipi), j’ai pensé et dit à mon compagnon : « Combien ces rivières seraient moins suggestives, si les Français n’y étaient point passés les premiers, avec leur bravoure et leur esprit d’aventure ! »[2]

À ne considérer que les vertus physiques, quelle belle race aux muscles d’acier que celle qui a pu alimenter la légion ailée des coureurs de bois, soutenir victorieusement les randonnées de Tracy, de la Salle, du chevalier de Troyes et de d’Iberville ! Mais il y a autre chose en ces hommes et en leurs suivants que la beauté athlétique. Les « Relations inédites de la Nouvelle-France » nous décrivent ainsi les mérites du sieur Jolliet qui sont aussi les mérites de l’explorateur : « C’est un jeune homme natif de ce pays, qui avait pour un tel dessein tous les avantages qu’on peut souhaiter. Il a l’expérience et la connaissance des langues du pays des Outaouais où il a passé plusieurs années ; il a la conduite et la sagesse qui sont les principales parties pour faire réussir un voyage également dangereux et difficile. Enfin il a le courage pour ne rien appréhender où tout est à craindre ». Ajoutons à cela les connaissances d’ordre astronomique, les qualités de l’ingénieur, pour se guider, pour faire la topographie des découvertes, toutes choses que possédait Louis Jolliet, et le portrait sera complet.

Alors, avec émotion, nous pourrons pénétrer plus avant dans la psychologie de l’explorateur français, du coureur de bois et de fleuves. À n’en pas douter, il se fit dans l’âme de ces Français du dix-septième siècle, au contact du Nouveau-Monde, un réveil des plus nobles atavismes. Dans leur ardeur à dévorer l’espace, il y a quelque chose de la folie aventureuse des vieux Normands ; il y a aussi une reviviscence de l’esprit chevaleresque. L’idéalisme conquérant de la race, force incoercible, s’élance cette fois par les grandes routes d’eau qui mènent aux exploits merveilleux, aux « graals » fascinateurs. Plus tard, notre jeunesse féodale et militaire, trop mal préparée par ses ascendances à la vie sédentaire des manoirs, cherche et trouve là un dérivatif, un emploi à son activité pétulante. On ne court point pour courir, pour le vain plaisir d’élargir l’horizon, de respirer un air plus libre. Si l’on fait quelquefois la traite, il est rare qu’elle soit toujours l’unique souci. À l’avant des canots, dans le lointain mystérieux, flotte le mirage d’une gloire à cueillir, du roi à glorifier, de la patrie à faire plus grande. Pour mieux comprendre cet état d’esprit, rappelons-nous que les colons anglais, nos voisins, ne travaillent que pour eux-mêmes, que venus en Amérique pour y vivre plus libres, {corr|il|ils}} sont détachés de toute métropole, ne sont les envoyés d’aucun monarque, d’aucune église. Les Français, au contraire, sont les envoyés de la France apostolique ; quand ils fondent et découvrent, ils donnent un prolongement à la grande patrie, ils exécutent les ordres du cabinet de Versailles, ils collaborent à la gloire de leur roi. Le brave Joutel énumère ainsi les motifs qui le font s’attacher à la fortune de Caveller de la Salle : « la réputation de M. de la Salle, la grandeur de son entreprise, la curiosité naturelle aux hommes ». Entendez le Père Marquette nous confier l’exultation où ils se sentent, lui et son jeune compagnon, à leur départ pour la grande aventure : « La joie que nous avions d’être choisis pour cette expédition animait nos courages et nous rendait agréables les peines que nous avions à ramer depuis le matin jusqu’au soir ». Et quand, un mois plus tard, les canotiers débouchent sur le « Père des eaux », ils le font « avec une joie qui ne se peut exprimer ». Ces explorateurs sont si bien persuadés d’accomplir une œuvre où s’attachent des intérêts supérieurs, qu’on les voit la recommander au ciel de la façon la plus touchante. Le Père Marquette recommande son voyage à « la sainte Vierge immaculée ». Si elle lui accorde de découvrir la grande rivière, il fait vœu de donner au nouveau fleuve le nom de la Conception. À l’heure où, effrayés tout à coup de leur audace, ces sept Français — ils ne sont que sept — quittent les eaux qui vont à Québec pour prendre celles qui se déversent vers le sud, les compagnons de Marquette et de Jolliet, à genoux sur la rive, commencent tous ensemble « une nouvelle dévotion à la sainte Vierge Immaculée ».

Pourquoi ne pas l’ajouter ? La Nouvelle-France a cet avantage sur ses rivaux de posséder, parmi ses explorateurs, les missionnaires. Ces hommes sont un élément de découvertes. Une force intérieure, plus puissante que l’atavisme chevaleresque, les pousse en avant. Voici le Père Albanel qui revient de la baie d’Hudson ; il a parcouru 800 lieues, plus de 600 en moins de quarante jours. Et pourtant avec quel allègre courage le Père parle de ses fatigues : « Il y a 200 saults ou chutes d’eau, écrit-il, et partant 200 portages, où il faut porter canot et équipage tout ensemble sur son dos ; il y a 400 rapides, où il faut toujours une longue perche aux mains, pour les monter et les franchir ; je ne veux rien dire de la difficulté des chemins, il faut l’expérimenter pour la comprendre. Mais on prend courage quand on pense combien d’âmes on peut gagner à Jésus-Christ ». Aussi les missionnaires ont-ils mérité cet hommage de l’historien américain Bancroft : « Cinq ans avant qu’Elliott de la Nouvelle-Angleterre eût adressé un seul mot aux sauvages qui se trouvaient à moins de six milles de Boston, les missionnaires français plantaient la croix au Sault Sainte-Marie, d’où ils portaient leurs regards vers le pays des Sioux et la vallée du Mississipi ». Fixés à tous les postes stratégiques et, de là, rayonnant vers les nouvelles découvertes, les missionnaires Jésuites développent l’influence française autant que le règne de l’Évangile. Ces religieux ne se sont pas tenus pour battus après la destruction tragique de leurs missions huronnes. Ils se sont remis à border les rives des grands lacs et des rivières, de petites communautés chrétiennes, non pas avec le rêve humain que leur prête Parkman, de former un boulevard d’où la Nouvelle-France, maîtresse incontestée du continent, eût opposé « à l’Angleterre et à la liberté, l’athlétique champion des principes de Richelieu et de Loyola » ; mais ils travaillent et ils meurent pour agrandir le royaume de Dieu, enseigner à ces nations belliqueuses la douce fraternité du Christ et engranger des moissons pour le ciel. Quand ils ont fait cette besogne, où donc est le mal si, en servant l’Évangile, ils servent la patrie dont ils sont aussi, quoi qu’ils fassent, les hérauts ? Le missionnaire est, par vocation, un ambassadeur de paix. Les pauvres indigènes qui voient aborder chez eux la Robe-noire, savent que l’homme de Dieu ne porte point d’armes, que ses lèvres ne vont s’ouvrir qu’aux paroles désintéressées. « Loin de traiter l’Indien comme un étranger et un barbare », est forcé d’avouer Parkman, (les missionnaires jésuites) « faisaient de lui un frère, un concitoyen ». Et Garneau félicite Champlain « d’avoir assuré à son pays la possession des ruineuses contrées de la Nouvelle-France, sans le secours presque d’un soldat et par le seul moyen des missionnaires, et d’alliances contractées à propos. »


Un soir de mai de l’année 1675, un canot monté par deux hommes longeait péniblement la rive-est du lac Michigan. Empêchée bientôt par le vent, l’embarcation rebroussa chemin et vint aborder à l’embouchure d’une petite rivière. Les deux hommes prirent alors dans leurs bras, un de leurs compagnons couché au fond du canot et le portèrent doucement à quelque distance sur la rive. Il y avait là une éminence et le malade avait dit : ce sera le lieu de mon dernier repos. En hâte les deux canotiers dressèrent à leur compagnon une méchante cabane d’écorce et lui firent un peu de feu. Devant eux s’étendait comme l’infini, le grand lac des Illinois ; cent lieues au delà les séparaient de la mission de Michilimakinac où le malade espérait arriver. Celui-ci, encore jeune homme, allait succomber à trente-huit ans, usé par d’héroïques fatigues ; il s’appelait Jacques Marquette. À peine revenu de la découverte du Mississipi, et atteint déjà gravement, l’apôtre était reparti pour les Illinois de Kaskaskia. La tâche avait achevé de l’épuiser. Maintenant le vent l’empêche d’aller plus loin et l’agonie approche. Il a demandé qu’on lui tienne élevé devant les yeux, son crucifix de missionnaire. À cette heure suprême l’illustre moribond ne regrette rien ; il ne demande pas au monde de se souvenir de sa gloire. Sa dernière parole est pour recommander son âme à la Vierge : « Mater Dei, memento mei ». Quelques heures plus tard ses deux compagnons, deux autres des sept découvreurs du Mississipi, le portaient dévotement en terre en « sonnant la clochette », comme il le leur avait demandé, et, sur son tombeau, « pour servir de marque aux passants », dressaient une grande croix. Ainsi mourait, dans une solitude aussi grande que sa pauvreté, le compagnon immortel de Jolliet. Il mourait, comme il l’avait toujours demandé à Dieu, « dans une chétive cabane, au milieu des forêts et dans l’abandon de tout secours humain ». Sa tombe n’aurait pour tout ornement qu’une grossière croix de bois et la solennité du grand lac étendu à ses pieds. Spectacle simple et poignant dont n’approche point la grandeur antique, qui ne fait que résumer pourtant, dans l’une de ses pages émouvantes, l’histoire des explorations françaises.


Puissent ces nobles souvenirs s’arrêter quelque temps dans nos mémoires le 14 juin prochain. Puissent également la vision de ces terres immenses autrefois françaises, et, sur ces terres, la silhouette du héros « en manteau écarlate à bordure d’or », « tel un imperator », affirmant le règne de sa race, puissent ces grandes images redonner de l’ampleur à nos perspectives, refaire nos âmes en hauteur ! Dans notre histoire si courte, il y eut un siècle pourtant où nos ancêtres se passionnèrent pour ces sortes de choses. L’explorateur, le chevalier de la forêt vierge, ne l’oublions point, ne furent que l’expression d’une âme et d’une époque. « Toute heureuse floraison des lettres et des arts », écrit Pierre Lasserre, « dépend de deux forces génératrices : le génie individuel et un public suffisamment élevé, éclairé, sensible ». Ainsi en est-il, sans doute, de tout déploiement un peu large de perfection humaine. À l’heure où surgissait dans la Nouvelle-France, cette élite d’hommes qui perceraient le secret de l’« interland » américain, le public de ce pays collaborait avec eux. Lorsque Louis Jolliet rentra dans sa petite ville natale, auréolé de sa jeune gloire, les cloches de toutes les églises et chapelles s’ébranlèrent ; la population se porta au devant du héros et il s’avança par une route triomphale.

Mai 1924.
  1. R. R. Tailhan, s. j. Préface des Mémoires de Perrot.
  2. Les français au cœur de l’Amérique, p. 93