Nouveaux Voyages en zigzag/Voyage à Gênes/09

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Voyage à Gênes


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NEUVIÈME JOURNÉE.


Nous profitons de ce que nous sommes en voiture pour cheminer plus rapidement. Aussi bien cette façon d’aller est-elle monotone et pauvre en incidents, en comparaison de la marche libre et indépendante. M. de Saint-G*** nous quitte à Turin ; c’est un gros vide qui se fait dans la troupe. D’autre part, M. V*** G*** monte à cheval et nous escorte jusqu’à Montcaglieri. C’est un palais royal où vivent et grandissent les bambins royaux, sous la direction d’un gouverneur.

Notre voiture de renfort est traînée par trois haridelles efflanquées, qui, en comparaison de nos deux bonnes grosses juments de Genève, semblent de vieilles évaporées sans jupe ni sou. Mais celle de devant a un défaut inquiétant : dès qu’elle n’est pas tenue fouettée, elle tourne court et repart net pour Turin. « C’est, dit le cocher, manque d’habitude d’aller devant soi ; d’ailleurs la bête est bonne. » Ce cocher est un homme énorme, à face apoplectique, nez africain, cheveux laineux, très-farceur du reste, et qui mène son monde comme il mène ses chevaux. Valet lorsqu’on fait ce qu’il veut, brutal lorsqu’on gêne ses plans, il se comporte ainsi jusqu’au troisième jour, où, pour s’assurer une ample bonne-main, il fait alors tout ce qu’on désire et tout ce qu’on ne désire pas avec la plus embarrassante complaisance.

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Les environs de Turin sont charmants, frais, boisés, mais ce joli pays ne tarde pas à aboutir à d’immenses plaines rases sans habitations et sans ombrages. Pays de culture, comme on dit, pays riche, mais pays ingrat à voir. Terre à briques, arbustes rabougris, et rien qui varie l’aspect monotone d’un plan horizon, si ce n’est les tourbillons de poussière que soulèvent nos voitures.

Dans l’une des voitures, M. R*** fait des prodiges de sorcellerie avec un simple jeu de cartes ; ceux qui ne jouent pas lisent Babbage, c’est un Anglais qui a écrit sur les machines ; Schöeller compare scrupuleusement le pays avec ce qu’en dit son itinéraire : les trois jours y sont décrits en trois lignes. Dans l’autre voiture, Oudi raconte son passage du nouveau monde à l’ancien, il dit les prouesses des baleines, les singularités des requins, et combien lui, qui n’avait que deux ans alors, fut émerveillé des choses incomparables qu’il lui arriva de voir. Ensuite il dépeint la grande guerre des sauvages, l’anthropographie des habitants, la plume du chef, et le tout à New-ork, quelquefois au milieu de l’eau, le plus souvent dans une contrée incertaine qui n’est d’aucun côté. Interrogé où est le nord, le voyageur Oudi prétend qu’il est en haut, droit au-dessus de l’impériale, et le midi à côté. Pour l’est, il n’y est pas dans ce moment.

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À Poyrino on réveille M. Töpffer pour qu’il ait à commander le déjeuner. M. Töpffer des bras du sommeil tombe dans les bras d’un hôte futé qui lui intente des propositions ruineuses auxquelles il oppose une résistance trés-molle. Finalement il conclut le traité de Poyrino, l’un des plus désastreux qui se soient vus. Mais qui pourrait s’en étonner ? D’une part la cupidité bien éveillée, et tenant en main un grand couteau de cuisine… de l’autre, la candeur somnolente, l’ingénuité rêveuse. Néanmoins le déjeuner est copieux, excellent, et cela rachète bien des fautes.

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Pour le dessert, l’on s’en va sur la grande place de Poyrino, où se vendent d’admirables marrons ; alors Oudi et David, se constituant émissaires et entremetteurs, vont, viennent, des platanes à l’ombre desquels nous sommes assis jusqu’à la vendeuse établie tout là-bas, le dos au soleil et la face à la braise. Mais ils ne s’y prennent pas tant bien ; David part bien la casquette pleine, mais il arrive la casquette vide. De jeunes Poyriniens ont profité de la chose. Pour Oudi, il a mis la denrée au fond d’un long bonnet de soie qui traîne à terre, se perce, s’allège : de jeunes Poyriniens encore ne laissent rien se perdre, et c’est ainsi que nous semons sur nos pas l’abondance et la paix. Cependant le cocher nous avise qu’il faut partir ; et tout à l’heure nous revoici dans la plaine rase jusqu’à Asti, où nous arrivons de nuit.

À Asti, l’hôte est sourd ; le garçon entend, mais il ne parle pas ; et le vin est aceto que je vous dico ; il en va ainsi dans toute cette région. Pendant le souper, grande musique dans la salle, tempête dans la cuisine, patatras dans le haut, et, au milieu de ce vacarme, une famille anglaise qui soupe taciturnement du bout des lèvres.