Nouveaux contes berbères (Basset)/110

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Ernest Leroux, éditeur (Collection de contes et de chansons populaires, XXIIIp. 131-137).

110

Haroun er Rachid et la fille du roi des génies (204).
(Chelh’a de Taroudant).

Il y avait, autrefois, un roi qu’on appelait Haroun er Rachid avec un vizir ; il gouvernait le pays. Un jour, il fit proclamer dans la ville : « Quiconque sera surpris sortant dans la rue le soir, aura la tête coupée » Un jour, lui-même sortit avec son vizir au milieu de la nuit. Il entra dans une mosquée avec son compagnon pour savoir comment allait sa proclamation. Le mueddin de la mosquée arriva avec son bâton et les fit sortir dans la rue. Ils allèrent dans la boutique d’un marchand de beignets où ils entendaient le son du luth dont jouent les talebs. « Hôte de Dieu, dit Haroun er Rachid. » Le pâtissier se leva et leur ouvrit. Quand ils furent entrés, ils virent dans la boutique un palais de verre ; ils s’étonnèrent et demandèrent : « D’où possèdes-tu la science magique que nous n’avons pas ? » Il leur répondit : « Je suis le maître (musicien) du roi des génies, je lui joue du luth. »

Ils restèrent une heure, le sommeil s’empara d’eux et ils dormirent à côté de lui, tandis qu’il jouait du luth et du violon. Une heure après, le roi des génies le demanda ; il lui envoya un génie. « Lève-toi, dit-il, viens parler au roi. » Le pâtissier prit sous son bras ses hôtes endormis ; par sa science magique, il fit en quatre heures le chemin de quarante mois. Il arriva au-dessus de la terrasse de la maison où habitait la fille du roi des génies ; il déposa les deux hommes dans cette demeure située au milieu de la mer et les y laissa. Il alla au palais du roi des génies, entra chez lui et joua pour le distraire.

Haroun er Rachid et le vizir étaient sur la terrasse de la fille du roi. Le premier s’éveilla et descendit, laissant son compagnon endormi sur la terrasse. Il pénétra dans l’appartement de la fille du roi des génies et y trouva dix jeunes filles. Il lui dit : « Je veux t’épouser. » Elle lui demanda : « Où est le taleb qui écrira notre contrat et où est mon douaire ? — C’est moi qui récrirai ; je suis roi, et ton douaire, le voici. » Il lui donna une épée d’argent, un croissant d’argent et une parure d’or, et écrivit le contrat de sa propre main, puis il l’épousa. Ensuite il sortit, remonta près de son vizir et se coucha à côté de lui. Le chanteur sortit de chez le roi, monta sur la terrasse, prit les deux hommes, les mit sous son bras et les ramena dans la boutique du pâtissier. Il les réveilla et leur dit : « Levez-vous et sortez, le matin est venu. » Ils se levèrent et partirent chez eux. Haroun er Rachid dit à Ibrahim en Nadim : « Je viens de me marier. » Le vizir répondit : « Nous sommes sortis hier, nous avons voyagé une nuit et tu t’es marié ! — Allons reprit le roi, nous irons aujourd’hui au marché. »

Revenons à l’histoire de la fille du roi des génies. Son père descendit chez elle et lui dit : « Qu’as-tu ? — Je me suis mariée. — Qui t’a épousée ? — Il l’a écrit de sa main ; c’est un roi qu’on appelle Haroun er Rachid, et il a un vizir nommé Ibrahim en Nadim. Le roi seul est entré chez moi ; il m’a donné une parure d’or, un croissant d’argent et un sabre d’argent et il m’a dit : « Voilà plus que ton douaire. » Le père se leva et dit : « Silence, ma fille ; si ton mari se montre, Dieu soit loué ! mais s’il ne se montre pas, ne dis rien pour qu’on ne rie pas de nous. »

Au bout d’une année, elle mit au monde un garçon d’une grande beauté. Elle lui mit le sabre d’argent, le croissant d’argent et la parure d’or et le laissa. Le temps se passa, l’enfant grandit et devint un jeune homme. Un jour, il alla jouer à la balle et l’envoya contre une vieille femme qui tenait un seau. Elle lui dit : « Que Dieu maudisse celui qui ne sait pas qui est son père ! » Le jeune homme se leva, alla chez sa mère, la fille du roi des génies, et lui dit : « Par Dieu, si tu ne m’indiques pas qui est mon père, je te frapperai avec ce fer. — Ton père, répondit-t-elle, est roi dans un pays ; on l’appelle Haroun er Rachid. » Le jeune homme alla revêtir des habits de derviche, puis il partit pour la contrée où était son père. Quand il y arriva, il acheta un mithqal de miel et se mit à faire des sucreries. Un jour, le marchand de beignets le vit et lui dit : « Viens avec moi, mon fils, tu feras des beignets ; reste pour les peser, je les ferai cuire et tu les vendras. — Dieu soit loué, dit le jeune homme. » Il demeura avec lui. Les gens, le voyant très beau, venaient chez lui acheter rien qu’à cause de la beauté que Dieu lui avait donnée. Un jour une vieille femme le vit et lui dit : « Mon fils, combien le beignet ? — C’est tant. » Elle alla dans une maison de Haroun er Rachid, le père du jeune homme, où était la fille du roi et celle de son vizir Ibrahim en Nadim, et leur dit : « Vous n’avez pas vu un jeune homme qui vend des beignets ? Il n’y a pas au monde de beauté égale à la sienne. » Cette fille du roi était la sœur du jeune homme et la fille du vizir était avec elle. Elle lui dit : « Vieille, va et amène-le, je lui achèterai des beignets. » La vieille alla chez le patron et lui dit : « Donne-moi ce jeune homme pour qu’il porte chez moi une table de beignets. » Celui-ci se leva et la lui porta. Les jeunes filles le virent et voulurent être seules avec lui ; elles lui dirent : « Entre, tu nous joueras du luth et du violon. — Bien, répondit-il. » Puis il retourna à sa boutique. Le lendemain, il ne vint pas. « Vieille, dirent les jeunes filles, appelle-le. — Je ne retournerai pas chez elles », répondit-il. Elle revint leur dire ; « Il ne veut pas. » Elles reprirent : « Qu’il vienne seulement. » La vieille alla chez lui et l’amena pour cent féaux.

Les jeunes filles descendirent jusqu’à la boutique du jeune homme. Elles se mirent à frapper ; il leur ouvrit. « Nous sommes venues à toi, dirent-elles ; chante. — Ce que Dieu a décrété, arrive, répondit-il. » Il joua jusqu’au matin. Puis elles s’en retournèrent. Il craignait que le lendemain n’arrivât pas, mais elles revinrent.

Un jour, le roi Haroun er Rachid et Ibrahim en Nadim allèrent se promener. Ils arrivèrent à la boutique où étaient leurs filles. Quand ils entrèrent et qu’ils furent assis, les jeunes filles les reconnurent. La sœur du jeune homme dit à sa compagne : « Danse pour mon père, je danserai pour le tien. — Commençons, dirent-elles. » Elles dansèrent jusqu’à ce qu’elles furent fatiguées. Elles rentrèrent chez elles ainsi que leurs pères et revinrent chaque jour dans cet endroit. Un jour, le sultan et le vizir emmenèrent des femmes pour les reconnaître. (L’affaire découverte), le roi et son vizir cherchèrent le jeune homme pour lui couper la tête. Ils l’amenèrent aux gardes pour lui enlever ses vêtements. L’un d’eux vit le croissant, le sabre, la parure et lui dit : « Demeure ici. » Il alla trouver le roi et lui dit : « C’est ton fils. » Haroun envoya dix cavaliers qui le lui amenèrent et il lui demanda : « Connais-tu ces jeunes filles ? — Par Dieu, montre-les moi, répondit-il. » Il les lui montra en ajoutant : « Voici ta sœur. » Il lui fit épouser la fille du vizir, célébra les noces et régna avec lui. C’est fini (205).