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Nouveaux contes moraux et nouvelles historiques/Tome 3/03

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Imprimerie de Crapelet (Tome 3p. 151-188).


LA PRINCESSE
DES URSINS.










LA PRINCESSE

DES URSINS,

NOUVELLE HISTORIQUE.




Il est impossible d’écrire une Nouvelle où l’histoire soit plus fidèlement suivie que dans celle-ci. La plupart des incidens, les caractères, presque tous les détails et le fond du dénouement sont tirés de l’histoire.



Philippe v, vainqueur de tous ses ennemis, et tranquille possesseur depuis deux ans du trône de l’Espagne, cherchoit vainement au sein de sa cour, et dans les délicieux jardins de Saint-Ildefonse, ce doux repos, cette paix desirable, récompense des longs travaux, et dont les guerriers savent rarement goûter les charmes. Il faut une ame sensible, un esprit cultivé, pour trouver le bonheur dans le calme d’une vie simple et monotone, après avoir long-temps vécu dans le tumulte des camps et dans l’agitation des grandes affaires. Toute la pompe des cours n’est qu’une représentation fri­vole, lorsqu’on la compare à la gloire qui environne un roi jeune et vaillant à la tête de ses armées. Ce n’est qu’au milieu des fatigues et des périls de la guerre qu’un souverain a la possibilité de connoître l’empire suprême et surnaturel qu’un seul homme peut avoir sur une multitude d’autres hommes. Dans son palais, il doit souvent soupçonner la flatterie, et même quelquefois méconnoître le zèle sincère et la véritable amitié : mais sous les tentes de ses armées, il n’est entouré que de gens qui se consacrent à lui sans réserve ; ces officiers, ces soldats qui l’environnent ne sont pas des courtisans ; ils ne lui disent point : Je vous sacrifierois ma vie, mais ils l’exposent à toute heure pour lui ; tout marche à sa parole ; où va-t-on avec tant d’ardeur ? à la mort. Par quel intérêt ? pour la gloire d’obéir à celui qui commande. Après avoir joui durant plusieurs années d’un tel dévouement, combien doivent paroître froids ou douteux les témoignages d’attachement que l’on peut recevoir dans le cours ordinaire de la vie !

Philippe V étoit naturellement sérieux, disposition fâcheuse dans l’inaction, lorsqu’elle est jointe à l’ignorance. Il regrettoit la France, c’étoit plutôt en lui un préjugé qu’un sentiment ; l’aisance et la grâce française convenoient moins à son humeur mélancolique et sauvage que l’étiquette et la gravité espagnole. Il se faisoit de l’amour de sa patrie un prétexte à l’ennui ; il auroit pu trouver un remède à ce dernier mal, en s’appliquant aux affaires : mais il avoit une paresse d’esprit insurmontable. Ce prince, dont le surnom atteste la valeur[1], s’étoit distingué à la guerre par le courage le plus brillant. Quoiqu’il n’eût pas l’élévation d’ame de son aïeul, il avoit de la grandeur dans les sentimens et de la droiture dans le caractère ; il ne manquoit pas de bonté, cependant il étoit peu sensible ; il n’avoit point de passions vives, et, comme tous les princes indolens, il étoit foible parce qu’il éprouvoit toujours le besoin d’être mené. Il avoit laissé prendre un ascendant su­prême, sinon sur son cœur, du moins sur son esprit, à la belle princesse des Ursins qui, depuis huit ans, gouvernoit despotiquement et Philippe et l’Espagne. Née Française, et de l’illustre maison de la Trémouille, madame des Ursins joignoit les grâces les plus attrayantes à la beauté la plus régulière ; son esprit et son caractère sembloient faits pour sa place : l’un étoit fin, pénétrant ; l’autre, insinuant, souple et dissimulé. L’ambi­tion fut sa seule passion ; plaire et se faire aimer n’étoient pour elle que des moyens de dominer. Si le ciel l’eût pla­cée sur le trône, elle auroit eu des mœurs austères. Elle profita des foiblesses de l’amour, en les dédaignant, et même sans les comprendre, elle n’avoit voulu séduire que pour régner. Une femme de ce caractère doit conserver long-temps le même charme aux yeux de son amant. Elle n’a jamais ces inquiétudes, ces caprices apparens que donne la sensibilité, ni ce refroidissement que le temps produit tôt ou tard ; elle est toujours égale, parce qu’elle est toujours calme ; elle est indulgente sans effort. Madame des Ursins, comme toutes les favorites qui jouissent depuis long-temps d’un crédit sans bornes, croyoit son pouvoir inébranlable ; elle pensoit qu’il étoit impossible que Philippe pût jamais se passer d’elle, ou vivre heureux sans elle. L’indolence de Philippe augmentant chaque jour, l’autorité de la princesse des Ursins croissoit en proportion ; elle s’applaudissoit de cet effet du temps sur les sentimens qu’elle inspiroit ; son orgueil attribuoit à la confiance et à la passion, ce qui n’étoit que le résultat naturel d’une parresse devenue excessive ; elle employoit tous ses moyens de séduction pour se maintenir dans cet éminent degré de faveur. Il n’étoit pas nécessaire de faire tant de frais : il avoit fallu de l’art pour obtenir cet empire, il en falloit beaucoup moins pour le conserver ; il suffisoit de savoir s’ennuyer. La princesse des Ursins disposoit souverainement de toutes les places ; les ministres faisoient un travail particulier dans son cabinet. Elle paroissoit avoir l’esprit des affaires, elle avoit, plus d’une fois, donné des avis utiles ; elle étoit guidée à cet égard par un homme obscur alors, qu’elle consultoit en secret sur les délibérations du conseil d’état. Cet homme étoit l’abbé Alberoni, fils d’un paysan de la Toscane, mais ayant fait de bonnes études : né avec un génie entreprenant, une ardente ambition, un esprit délié, et le caractère le plus artificieux, il avoit trouvé le moyen de parvenir jusqu’à la favorite et de gagner sa confiance. Un extérieur simple et même un peu grossier, un ton presque brusque, servent souvent mieux un intrigant spirituel, que les manières agréables et les grâces dont on se défie, sur-tout à la cour. Alberoni avoit cette apparence de rusticité assez adoucie, cependant, par la politesse, pour qu’elle ne fût ni choquante, ni ridicule. Dans le commerce intime d’un personnage élevé avec un inférieur, le dernier a l’avantage immense de pouvoir plus facilement connoître le caractère de l’autre ; c’est toujours lui qui écoute, et jamais il ne doit parler de lui…

Alberoni connoissoit toutes les prétentions et tous les projets de la princesse des Ursins, et cette dernière croyoit Alberoni un bonhomme. Elle lui trouvoit de la capacité pour les affaires, mais ne lui supposoit pas la moindre ambition ; car l’adroit Alberoni se voyant souvent consulté et par conséquent nécessaire, sollicitoit d’elle, avec persévérance, un emploi subalterne qui l’eût éloigné de Madrid, et qu’il étoit bien sûr de ne pas obtenir.

Madame des Ursins affectoit en public toute la pompe de la royauté ; libérale, et même prodigue, elle n’avoit point d’avidité, elle n’accumuloit point de trésors, mais sa magnificence étoit excessive. Ce faux air de grandeur en imposoit aux courtisans, et lui attiroit la haine du peuple qui ne voit jamais, dans le faste des favoris, que la cause des impôts dont il est surchargé. Tout cet éclat factice, loin de satisfaire madame des Ursins, ne fit qu’exalter son ambition : elle tournoit, en soupirant, ses regards vers la France ; elle y voyoit la veuve de Scarron, devenue l’épouse de Louis-le-Grand ; et plus jeune et plus belle que madame de Maintenon, ayant encore l’avantage d’un rang personnel et d’une naissance plus illustre, elle trouvoit toute la supériorité de son côté. Dans cette comparaison, elle oublioit de compter la vertu pour quelque chose ; cependant elle auroit pu se rappeler que les rois et les princes n’épousent point leurs maîtresses, et que l’amour ne les engage à se mésallier que lorsqu’il est fondé sur l’estime. Philippe étoit veuf depuis un an ; la nation desiroit une reine, et la politique la demandoit ; le roi lui-même laissoit entrevoir le projet de se remarier. Madame des Ursins pensa qu’elle n’avoit plus de temps à perdre pour décider Philippe en sa faveur ; mais toutes ses insinuations à cet égard furent inutiles ; le roi, pour ne pas les repousser avec sécheresse, les reçut avec distraction. C’est un artifice souvent employé par les princes, et qui laisse au courtisan ambitieux une incertitude inquiétante ; car il ne sait s’il a pu se faire comprendre, ou s’il a déplu. Madame des Ursins hasarda un jour de louer Louis XIV sur son mariage secret. Oui, répondit Philippe ; on le lui a pardonné, parce que madame de Maintenon n’étoit que son amie et qu’elle avoit cinquante ans.

Cette réponse étoit claire, la princesse des Ursins en sentit toute la force ; mais, suivant l’usage, cachant son dépit sous un air calme et serein : Il faut convenir aussi, reprit-elle, que mademoiselle d’Aubigné, veuve de Scarron, n’étoit pas faite pour parvenir à la place qu’elle occupe. Depuis ce jour, madame des Ursins cessa de s’abuser sur les dispositions du roi ; elle vit que la foiblesse même qui avoit fondé son espoir, l’empêcheroit de faire une chose extraordinaire. On conduit facilement les gens foibles, quand c’est par degrés insensibles ; on les entraîne par l’habitude ; on ne les décide point à une action d’éclat, à moins d’un motif pressant de crainte. La princesse des Ursins eut bien l’idée de rendre Philippe dévot ; mais ce moyen est dangereux pour une favorite. Les scrupules religieux peuvent n’inspirer que le projet d’un grand sacrifice, et ne produire, au lieu d’un mariage, qu’une séparation. Ainsi, elle renonça à cette dernière ressource ; mais elle forma le dessein de marier le roi, de manière à conserver son empire ; de lui choisir une princesse dépourvue de graces et d’esprit, et telle enfin qu’elle ne pût prendre le moindre ascendant sur le cœur de son époux. Alberoni avoit voyagé et résidé deux ans à la cour de Parme ; madame des Ursins le consulta sur son nouveau projet, en ne lui cachant ni ses intentions, ni sa politique. La joie d’Alberoni fut extrême ; mais il la dissimula avec le plus grand soin. Ayant été choisi pour l’un des instituteurs d’Élisabeth Farnèse, princesse de Parme, il avoit reconnu en cette jeune princesse un esprit supérieur et le caractère le plus ferme, le plus décidé. Alberoni, depuis long-temps, éprouvoit le désir de voir Élisabeth sur le trône d’Espagne, et, par cette raison, il n’avoit jamais parlé d’elle à madame des Ursins dont il connoissoit les espérances ; mais lorsqu’elle lui fit part de son nouveau plan, il lui indiqua sur-le-champ Élisabeth, en la lui dépeignant comme une princesse timide, foible et bornée, qu’elle gouverneroit à son gré. Il la trompa sur sa figure comme sur son caractère : Élisabeth étoit charmante ; il assura qu’elle n’étoit ni belle, ni jolie. Quel âge a-t-elle ? demanda madame des Ursins. — Dix-huit ans, répondit Alberoni. — Quelles leçons lui donniez-vous ? — D’histoire et de géographie. — Apprenoit-elle bien ? — Elle n’a ni mémoire, ni intelligence ; son indolence est excessive. — Savez-vous si elle écrit passablement ? — Je sais qu’elle n’écrit point du tout ; on est obligé de lui dicter jusqu’au moindre billet. — Tout cela est excellent pour une reine ; elle ne se mêlera de rien, les affaires en iront mieux, et la tranquillité du roi ne sera point troublée. Vous dites qu’elle n’est pas jolie ? il me semble que j’ai entendu vanter sa figure ? — Elle est grande, elle a une belle taille ; mais son visage n’a pas le moindre agrément. — Vous a-t-elle donné son portrait. ? — Oui, sur une tabatière que j’ai brisée, et qui est entre les mains d’un bijoutier, absent dans ce moment. Il reviendra sous peu de jours ; alors je vous montrerai ce portrait qui est très-ressemblant quoiqu’un peu flatté. Alberoni avoit, en effet, un portrait d’Élisabeth, et, en sortant de chez madame des Ursins, il envoya chercher un peintre, et en fit faire à la hâte, sous ses yeux, une copie excessivement enlaidie. Ensuite il fit mettre cette copie sur la boîte qu’il porta à madame des Ursins. Ce portrait qui n’offroit plus qu’un visage désagréable, convint beaucoup à la princesse des Ursins. Elle l’examinoit en souriant : Il y a, dit-elle, dans cette figure, un air de bonté qui me plaît ; voilà la reine qu’il nous faut. Mais, mon cher Alberoni, nous serons obligés d’employer un petit stratagème ; il s’agit maintenant de décider le roi, et je vous déclare que ce portrait ne le séduira pas. Il faut que vous en fassiez faire une copie prodigieusement embellie, que vous substituerez à celui-ci, et que nous montrerons au roi. — Je vous avoue, répondit Alberoni, que je répugne un peu… — Voilà un beau scrupule… — Mais quand le roi verra la princesse… — Il ne la verra que reine, et il prendra son parti là-dessus. D’ailleurs je me charge de tout. — Je suivrai vos ordres ; mais, avec ma franchise ordinaire, j’oserai vous dire que cet artifice ne me plaît pas. — Vous avez une bonhomie qui me surprend toujours. — Vous ne m’en corrigerez point. — Songez que si cette affaire réussit, un évêché sera le prix de vos soins… — Un évêché ! bon Dieu !… Non, non, madame, la cure de village que je sollicite depuis un an, voilà toute mon ambition. — Je veux vous fixer près de moi, et l’homme qui possède ma confiance n’est pas fait pour rester dans un état subalterne. Je dois m’occuper de votre fortune, non-seulement par intérêt pour vous, mais aussi par bienséance pour moi. Faites donc copier sur-le-champ ce portrait comme je le désire ; ensuite un soir, chez moi, je vous présenterai au roi.

Alberoni remit sur sa tabatière le véritable portrait d’Élisabeth, et, au bout de quelques jours, il le montra à madame des Ursins, en lui demandant si elle étoit contente de cette copie trompeuse. Cela est parfait, dit madame des Ursins ; voilà une figure charmante, — Mais c’est un visage de fantaisie, répondit Alberoni en riant. — C’est précisément ce que je demandois, répondit sur le même ton madame des Ursins ; revenez ce soir. Le roi, prévenu du mérite d’Alberoni, lui fit deux ou trois questions sur la cour de Parme et sur Élisabeth. Il a d’elle un portrait charmant, dit négligemment madame des Ursins. Philippe voulut voir ce portrait, et en l’examinant toujours, il demanda s’il n’étoit pas flatté. À cette question, madame des Ursins ne put s’empêcher de sourire en regardant Alberoni qui répondit froidement qu’il ne se connoissoit ni en peinture ni en beauté.

Quand la princesse des Ursins se retrouva seule avec Alberoni, elle le gronda beaucoup de n’avoir pas saisi cette première occasion de faire l’éloge d’Élisabeth. Alberoni la pria d’excuser sa gaucherie. Vous pourrez la réparer, reprit-elle ; car soyez sûr que désormais le roi ne vous adressera la parole que pour vous parler de la cour de Parme. Quand les princes, avec les gens qu’ils connoissent peu, ont découvert un sujet de conversation, ils le suivent avec une constance qui leur est particulière. — Allons, je tâcherai de vanter les charmes de la princesse de Parme ; mais quand le roi la verra, il m’exilera. — Point du tout ; je lui soutiendrai qu’elle est belle : il ne le trouvera pas, mais il le croira. — Faudra-t-il aussi faire l’éloge de son esprit ? — Non, rien n’est moins nécessaire, et même cela pourroit nuire. Les princes ne veulent point être éblouis ; l’éclat, dans ce genre, ne les frappe qu’en les intimidant, c’est-à-dire en les blessant. Des hommages universels, reçus dès l’enfance, produisent des idées de supériorité si étendues, que tout ce qui peut les contrarier, embarrasse ou déplaît. L’esprit ne séduit les princes que lorsqu’on a l’art de le voiler sous l’apparence de la frivolité ou d’une simplicité parfaite.

C’étoit ainsi que la princesse des Ursins, tête-à-tête avec Alberoni, se glorifioit de sa finesse et de sa politique. Elle ignoroit que c’étoit à son maître qu’elle prétendoit donner des leçons.

Alberoni revit Philippe, et reparla de la princesse de Parme avec mesure, sans affectation, mais de la manière qui pouvoit le mieux la faire valoir ; et quand Philippe fut bien disposé, madame des Ursins lui parla plus clairement. Le roi fut charmé de connoître que madame des Ursins eût renoncé à un projet qu’il avoit pénétré, et qu’elle lui épargnât la peine de le combattre. D’ailleurs, il desiroit se remarier ; mais il avoit des vues vagues sur une autre princesse : ce qu’il cacha à madame des Ursins. Il ne rejeta point sa proposition ; il se contenta de la recevoir froidement : c’en étoit assez pour donner à madame des Ursins la certitude du succès. Accoutumée à ne rien brusquer pour obtenir sûrement, elle en resta là pour le moment ; mais elle résolut d’envoyer Alberoni à Parme, afin qu’il instruisît d’avance la princesse de tout ce qu’elle faisoit pour elle. Alberoni promit de mettre tous ses soins à faire valoir auprès du duc de Parme et d’Élisabeth le zèle de madame des Ursins. Cette dernière écrivit, sur cette grande affaire, une lettre adressée à Alberoni, et faite pour être montrée à la princesse ; et elle déclara qu’elle vouloit qu’Élisabeth lui écrivît pour la remercier et lui promettre son amitié. Vous devez, dit elle à Alberoni, l’engager à cette démarche que mérite assurément déjà tout ce que j’ai fait pour elle, et sans laquelle je ne prendrai pas la peine de déterminer le roi qui est très froid sur ce projet, parce qu’il peut en effet former une alliance plus utile et plus brillante.

Ce brevet de faveur que desiroit si vivement la princesse des Ursins, ne pouvoit lui donner la moindre sûreté pour l’avenir ; mais l’ambition, comme toutes les passions, se repose sur des chimères, quand elle ne peut s’appuyer sur un fondement solide. Alberoni promit tout, et partit. Arrivé à Parme, il conta, sans aucun déguisement, à la princesse tout ce qui s’étoit passé entre lui et madame des Ursins ; car, dans cette occasion, il ne pouvoit que gagner à être sincère, puisque le succès n’étoit dû qu’à son zèle et à sa conduite. Pendant ce récit, Élisabeth sourit plus d’une fois ; mais lorsqu’Alberoni parla de la lettre que desiroit madame des Ursins, la princesse prenant un air plus sérieux : Vous n’imaginez pas, dit-elle, que je puisse faire une telle démarche avec une femme du caractère que vous venez de me dépeindre ? Cette question troubla beaucoup Alberoni, qui pensoit que le mariage manqueroit si la princesse persistoit dans son refus. Il employa tout son esprit à vaincre sa répugnance à cet égard ; il ne lui cacha point que si madame des Ursins ne recevoit pas ce billet, elle perdroit toute sa bonne volonté, et qu’alors elle décideroit Philippe en faveur d’une autre. Elle a donc un bien grand pouvoir sur l’esprit de ce prince ? demanda Élisabeth. — Un pouvoir absolu, répondit Alberoni. — Quel dommage, reprit Élisabeth, qu’un prince distingué par tant d’exploits, qu’un héros se laisse ainsi gouverner par une femme intrigante !… Je sens tout le prix d’une alliance si glorieuse, et c’est, je l’avoue, celle que je préférerois à toute autre. — Eh bien ! madame, dit Alberoni, quelques lignes adressées à madame des Ursins vous assureroient le trône d’Espagne. — Je n’en veux point à ce prix, interrompit Élisabeth ; je ne promettrai point ma confiance et mon amitié à une personne que je méprise ; je n’achèterai point une couronne par une lâcheté : ce mot doit vous suffire.

Alberoni, déconcerté, n’osa plus insister. Il se retira, outré du mauvais succès de sa négociation. La grandeur d’âme de la princesse n’étoit à ses yeux qu’une obstination extravagante. Est-il une vertu qu’un ambitieux puisse admirer, lorsqu’elle déjoue ses projets et détruit ses espérances ? Alberoni s’enferma chez lui, pour réfléchir au parti qu’il devoit prendre dans cette conjoncture. Il pensa que si madame des Ursins ne recevoit aucun témoignage de la reconnoissance de la princesse, outre le dépit qu’elle en éprouveroit, elle connoîtroit qu’Élisabeth n’étoit pas si facile à mener qu’on avoit voulu le lui persuader. D’après cette lumière, une personne aussi pénétrante pouvoit facilement soupçonner ou deviner le reste. Alberoni se vit perdu. Cependant, rassemblant toutes les ressources de son génie inventif, il lui vint, tout-à-coup, une idée qui n’étoit pas sans inconvénient, mais à laquelle il s’arrêta, comme au seul moyen qui pût le tirer d’embarras.

Madame des Ursins, en demandant une lettre d’Élisabeth, avoit pris la précaution de la composer elle-même, en convenant avec Alberoni qu’il la dicteroit à la princesse sans y rien changer. Lorsqu’Alberoni partit de Madrid, madame des Ursins lui donna, pour l’accompagner, un de ses domestiques, avec ordre de le lui renvoyer aussitôt qu’il auroit obtenu la lettre de la princesse. Alberoni fit avertir ce courrier de se tenir prêt à partir. Deux jours après, il lui donna, pour madame des Ursins, un gros paquet bien cacheté, mais qui ne contenoit que du papier blanc. Alberoni n’oublia pas de lui dire, par forme de conversation, en le chargeant de cette dépêche, qu’il alloit quitter Parme le lendemain, afin de se rendre en Toscane sa patrie. Le courrier partit. Alberoni le fit suivre par trois hommes déterminés et bien payés, qui, au bout de trois jours de marche, l’arrêtèrent, l’attaquèrent, et, sans lui faire le moindre mal, le dépouillèrent de ses vêtemens et disparurent. Alberoni savoit que le courrier portoit son argent dans une ceinture cachée sous sa chemise, et les prétendus voleurs, d’après les ordres qu’ils avoient reçus, n’y touchèrent point, et n’eurent pas l’air de soupçonner l’artifice de la ceinture. Ils n’en vouloient qu’au paquet, qu’ils emportèrent avec la montre et les habits du courrier. Ce dernier, resté seul, nu en chemise sur le chemin, se trouva fort heureux de conserver son argent. Sachant qu’Alberoni devoit avoir quitté Parme, il ne songea point à y retourner ; il prit dans une chaumière des habits de paysan, et continua sa route. Le surlendemain du départ du courrier, Alberoni, sous prétexte de saisir une occasion sûre, écrivit à la princesse des Ursins ; il lui mandoit qu’il avoit fait partir son courrier chargé de la dépêche qu’elle attendoit ; que la personne en question avoit écrit la lettre avec transport. Il ajoutoit que cette personne étoit si pénétrée de reconnoissance, qu’il étoit sûr que lorsqu’elle verroit madame des Ursins, elle se jeteroit dans ses bras en fondant en larmes. La princesse des Ursins reçut cette lettre le jour même du retour de son courrier. Elle fut trèsfâchée que la rencontre des voleurs l’eût privée de l’avantage de posséder la lettre d’Élisabeth ; mais voulant du moins que la princesse la crût munie de ce témoignage de reconnoissance, elle imagina, pour parvenir à ce but, un expédient qu’Alberoni n’avoit pas prévu : ce fut de feindre d’avoir reçu la lettre, et par conséquent de défendre au courrier de divulguer l’aventure des voleurs. Après avoir pris ce singulier parti, madame des Ursins reparla au roi, de la princesse de Parme, et avec plus de chaleur que jamais. Quelle fut sa surprise, quand Philippe lui avoua alors qu’il étoit question pour lui d’une autre alliance, et que les négociations à ce sujet étoient fort avancées ! Comment, à mon insu ? s’écria madame des Ursins. Cette exclamation fut suivie des plaintes les plus amères sur un tel manque de confiance ; aux reproches violens, succédèrent l’attendrissement et les pleurs. Philippe, ému, et sur-tout embarrassé, rejeta tout sur l’un de ses ministres qui lui avoit proposé en secret ce mariage. Dans l’instant même, ce ministre fut calomnié par madame des Ursins. Philippe, pour obtenir son pardon, parut la croire ; il promit le renvoi du ministre et d’épouser Élisabeth. Alors madame des Ursins, pressant la conclusion de cette affaire, Philippe nomma l’ambassadeur qui devoit aller demander la main de la princesse. L’ambassadeur, chargé des lettres du roi et de madame des Ursins, en arrivant à Parme, remit à Alberoni celle qui lui étoit adressée. L’étonnement d’Alberoni fut extrême en lisant la lettre de madame des Ursins, qui lui mandoit que son courrier étoit heureusement arrivé sans avoir éprouvé d’accident, et qu’elle avoit reçu la lettre charmante de la princesse ; car madame des Ursins, par un excès de précaution assez ordinaire entre les amis de cour, avoit jugé plus prudent de ne pas confier son mensonge à Alberoni, et de le tromper lui-même sur ce point.

Madame des Ursins étoit convenue avec Alberoni, que lorsqu’elle écriroit à Élisabeth, elle lui enverroit toujours ses lettres ; mais, par une petite vanité, à laquelle les ambitieux du plus grand genre ne sont jamais supérieurs, madame des Ursins avoit donné sa lettre pour la princesse à l’ambassadeur, en présence de plusieurs personnes, en disant que c’étoit une réponse ; et en outre, elle avoit confié ce secret à cinq ou six amis.

Cependant Élisabeth fut aussi, de son côté, étrangement surprise en recevant les remercîmens de madame des Ursins. Elle envoya sur-le-champ chercher Alberoni, et aussitôt qu’elle l’apperçut : Quoi donc, Alberoni, lui dit-elle du ton le plus sévère, vous avez écrit sous mon nom à madame des Ursins ? Elle me remercie de la lettre remplie de bonté qu’elle a, dit-elle, reçue de moi. — Non, madame, répondit Alberoni ; je me suis permis un stratagème, et madame des Ursins se permet un mensonge. Alors il conta tout ce qu’il avoit fait. D’après ce récit, il étoit facile de deviner le motif du mensonge de madame des Ursins. Je vous pardonne, Alberoni, dit Élisabeth en riant, et je n’oublierai point que sans vous je ne serois jamais parvenue au trône d’Espagne : mais vous avez beaucoup risqué ! — Non, madame, répondit Alberoni, j’étois certain du succès. J’avois le projet de vous tout avouer quand vous seriez reine ; je comptais d’avance sur la bonté qui daigne en ce moment excuser la témérité de mon zèle. Avec une telle espérance je pouvois facilement braver la colère de madame des Ursins, dans le cas où vous seriez décidée à la tirer d’erreur. — Oui, dit Élisabeth, je ne lui laisserai point croire que j’aie eu la honteuse foiblesse de copier la lettre qu’elle avoit dictée. — Il faudra cependant, reprit Alberoni, user de quelques ménagemens ; l’attachement du roi pour elle en impose la loi. — Non, non, repartit vivement Élisabeth ; on ne dénoue point les nœuds formés par l’habitude, il faut les rompre. Ce mot effraya beaucoup Alberoni. Les caractères artificieux sont naturellement portés à temporiser ; ils ne sont téméraires qu’en employant la ruse, et lorsque la nécessité les presse, la force ouverte les épouvante toujours.

Les articles du mariage d’Élisabeth furent bientôt convenus et rédigés. L’ambassadeur d’Espagne épousa la princesse au nom du roi son maître ; et la nouvelle reine, suivie d’Alberoni, partit sans délai pour l’Espagne. De son côté, Philippe, sachant la reine en route, voulut aller au-devant d’elle. Il fut, avec la princesse des Ursins et une suite brillante et nombreuse, jusqu’à Guadalaxara, où il s’arrêta. Madame des Ursins, empressée de jouir de la faveur de la nouvelle reine, voulut aller plus loin. Philippe lui donna pour la reine une lettre qui ne contenoit que l’éloge de madame des Ursins. Cette dernière, avant de quitter le roi, eut avec lui un long entretien, dans lequel le roi fut pour elle plus tendre que jamais. Madame des Ursins, persuadée que son crédit n’avoit point encore été aussi solidement établi, partit pour Xadraque, escortée d’une partie des courtisans qu’elle desiroit avoir pour témoins de la réception que lui feroit la reine. Elle se représentoit cette jeune princesse, timide, reconnoissante, se jetant dans ses bras, et lui demandant avec instance de lui servir de guide. Elle préparait déjà les premiers conseils qu’elle vouloit lui donner ; elle se promettoit sur-tout de la prévenir contre tous ses ennemis, et de l’engager à bien traiter ses partisans et ses créatures. Telles furent ses principales pensées. Elle en eut beaucoup d’autres non moins enivrantes pour elle, mais si frivoles, qu’il est impossible de les rapporter, parce que ceux qui n’ont pas étudié les ambitieux de la cour ne pourroient se persuader qu’une personne spirituelle de trente ans, et qui, depuis huit ans, gouvernoit un grand royaume, pût être capable d’une telle puérilité.

En entrant dans Xadraque, la princesse des Ursins apprit avec plaisir que la reine venoit d’y arriver. Aussi-tôt, accompagnée de tous ceux qui l’avoient suivie, elle se rendit dans la maison qu’habitoit la reine. Madame des Ursins, rayonnante de gloire, au milieu de ce brillant cortège, arrive à l’appartement d’Élisabeth ; elle se nomme, on va prévenir la reine. Pendant ce temps, madame des Ursins tire de sa poche la lettre dont Philippe l’avoit chargée ; elle assure, à demi-bas ceux qui l’entourent, que cette lettre est parfaite ; ce qui signifioit non-seulement qu’elle l’avoit lue, mais qu’elle l’avoit dictée en grande partie. Enfin, on revient ouvrir toutes les portes, en invitant l’assemblée entière à passer chez la reine. Madame des Ursins eût été fort choquée d’une forme de réception qui la confondoit avec tous les autres courtisans, si elle n’eût pas imaginé dans l’instant que la reine vouloit lui donner publiquement les premières marques de la faveur la plus distinguée. Prévenue de cette flatteuse idée, elle s’avança avec précipitation, d’un air triomphant. Tout le monde la suivit. On arrive à la porte de la chambre de la reine, la porte s’ouvre, on entre. La reine, debout, était placée au fond de la chambre, vis-à-vis la porte. Madame des Ursins, en jetant les yeux sur elle, fut aussi surprise qu’éblouie de l’éclat, des charmes de sa figure, et l’air de fierté répandus sur toute sa personne, mit le comble à son étonnement. La reine, immobile, la regardoit fixement ; seulement, aux révérences de la princesse des Ursins, la reine rendit les inclinations d’usage, mais sans quitter sa place, et en conservant toujours sa gravité sévère. Madame des Ursins, avec toute l’émotion que peuvent inspirer une surprise inexprimable, le dépit et la colère, s’avance toujours en chancelant, ôte son gant, et d’une main tremblante, présente à la reine la lettre du roi, en balbutiant quelques mots inintelligibles. Alors la reine, rompant enfin le silence : Avant tout, madame, dit-elle, j’ai une explication à vous demander ; on dit que vous prétendez avoir reçu une lettre de moi, et je déclare que je ne vous ai jamais écrit. À cet effrayant début, madame des Ursins pâlit, rougit, et rassemblant toutes ses forces : Si votre majesté, répondit-elle, ne m’a pas fait l’honneur de m’écrire, l’abbé d’Alberoni est un imposteur… Il ne s’agit point d’Alberoni, interrompit la reine : il est question d’un fait qui peut s’éclaircir en deux mots. Avez-vous dit, madame, que vous aviez reçu une lettre de moi ? Songez-bien, avant de répondre, que je sais tout, et que par conséquent je n’ignore pas que vous n’avez même pu recevoir une fausse lettre. À ces mots, madame des Ursins, perdant tout-à-fait la tête : le roi, s’écria-t-elle, sera mon juge ; c’est à lui seul que je répondrai. Quoi ! reprit la reine, vous osez compromettre le roi et me menacer ! Je dois soutenir l’honneur de son caractère et du mien ; retirez-vous, madame, et ne reparoissez jamais devant moi. À peine la reine eut-elle prononcé ces paroles, que la princesse des Ursins, suffoquée de rage, sortit impétueusement, dans l’intention de retourner sur-le-champ à Guadalaxara pour instruire le roi de cet étrange événement ; mais que devint-elle, lorsqu’en passant dans la salle des gardes, elle fut arrêtée par ordre de la reine… Comment, dit-elle, attenter à ma liberté !… Non, madame, répondit-on, mais ayez la bonté de nous suivre. — Où me conduira-t-on ? — À deux lieues par-delà les frontières. — Hors de l’Espagne ? — Oui, madame.

Ce singulier coup d’autorité de la part d’une jeune princesse qui n’avoit point encore vu le roi son époux, parut à l’orgueil de madame des Ursins, une action si téméraire, qu’elle fut persuadée qu’elle exciteroit dans le cœur du roi le plus implacable ressentiment ; cette idée ranima tout son courage : allons, dit-elle avec un souris dédaigneux, je suis prête à partir, mais je crois qu’on a mal calculé les suites de tout ceci…

On fit monter la princesse des Ursins dans une voiture attelée de six chevaux, escortée de gardes armés. Lorsqu’on fut à la frontière, on y montra l’ordre de la reine, qui défendoit de laisser rentrer madame des Ursins ; et l’on posa cette dernière dans une petite ville, à une lieue par-delà les frontières. On lui laissa les chevaux et la voiture, ce qu’elle accepta. Comme la reine avoit imaginé qu’elle n’auroit peut-être pas d’argent sur elle, on lui offrit une bourse pleine d’or, mais elle la refusa. On l’assura que tous ses biens lui seroient conservés, et même ses pensions, et que la reine veilleroit elle-même, avec soin, à l’exécution de cette promesse. Madame des Ursins ne répondit à cette assurance que par quelques mots remplis de dédain et d’ironie. Lorsqu’elle fut débarrassée de son escorte, elle se mit à écrire au roi ; ce fut pour elle un grand soulagement d’épancher dans une longue lettre le fiel dont son cœur étoit surchargé, et la colère qui la transportait contre la reine et contre l’artificieux Alberoni ; elle peignit des plus noires couleurs ce qu’elle appeloit l’ingratitude de la reine et la perfidie d’Alberoni ; enfin, elle n’omit rien de ce qui pouvoit persuader à Philippe que cette action hardie de la reine étoit un attentat impardonnable contre l’autorité d’un époux et d’un souverain. Après avoir écrit cette lettre, elle la relut et la trouva si forte, si persuasive, si terrible contre la reine et contre Alberoni, qu’elle se crut assurée d’obtenir une prompte réparation et une éclatante vengeance, sur-tout en se rappelant son dernier entretien avec Philippe. Elle fit partir sa lettre par un courrier qui passa sans obstacle ; mais la reine devança de beaucoup ce courrier, car aussi-tôt que madame des Ursins eut quitté Xadraque, la reine en partit elle-même pour se rendre à Guadalaxara ; elle sentoit l’importance de voir Philippe, avant que la nouvelle de l’exil de madame des Ursins pût lui parvenir ; elle laissa derrière elle tous les courtisans épouvantés et surpris ; elle prit, pour elle et pour sa suite, tous les chevaux qui se trouvoient sur la route, elle fit une extrême diligence, et elle ar­riva à Guadalaxara au déclin du jour. Philippe fut charmé de sa beauté et de ses graces, et la reine profitant sur-le-champ de ces favorables dispositions, l’instruisit de tout ce qu’elle venoit de faire ; elle accompagna ce récit de mille protestations de soumission aux volontés du roi ; elle ajouta que son respect même pour lui, l’avoit forcée à cet éclat, parce que madame des Ursins s’étoit oubliée jusqu’à la menacer au nom du roi et pu­bliquement… Il faut, interrompit le roi, que madame des Ursins ait tout-à-fait perdu la tête, et j’approuve entièrement votre conduite à son égard. Tel fut le premier mouvement de Philippe, en apprenant l’événement qui le privoit de l’amie intime qui le gouvernoit souverainement la veille.

Le courrier de madame des Ursins arriva le lendemain. Le roi parcourut sa lettre avec distraction, ensuite la déchira, n’y répondit point, et chargea un de ses courtisans de porter à madame des Ursins un ordre signé Philippe, qui lui enjoignoit de ne jamais reparoître en Espagne. Quelles durent être les réflexions de madame de Ursins, en recevant, en lisant cet écrit, en regardant cette signature !… On les imagine sans en être touché ; on ne plaint guère les chagrins des ambitieux, leur douleur est mêlée de tant d’aigreur, de dépit et de ressentiment ! Mais que seroit devenue la princesse des Ursins, si elle eût aimé celui qui la traitoit ainsi ?

  1. Il fut surnommé le Courageux.