Nouvelle de la venue de la reine d’Algier à Rome

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Nouvelle de la venue de la Royne d’Algier à Rome, et du baptesme d’icelle et de ses six enfans et des dames de sa Compagnie.

1587



Nouvelle de la venue de la Royne d’Algier à Rome, et du baptesme d’icelle et de ses six enfans et des dames de sa Compagnie, avec le moyen de son départ, le tout prins et traduict de la copie italienne imprimée à Milan par Barthelemy Lavinnon, en ceste année 1587.
À Paris, chez Gabriel Buon, au cloz Bruneau,
à l’enseigne S. Claude.
1587.
Avec Permission.
In-81.

Monseigneur, dimanche dernier, qui fust le quatriesme d’octobre, jour dedié à la feste du glorieux confesseur S. François, print port au lieu du Tybre appelé Ripa un brigantin tout neuf, dans lequel estoit une très belle et très vertueuse dame, que l’on dict estre la royne d’Algier, accompagnée de vingt-deux personnes ; c’est à sçavoir : de huict esclaves chrestiens et six enfans avec leurs nourrices, et aultres dames ses gouvernantes et un frère de son mary2. Ceste dame, poussée de l’esprit de Dieu, ne se souciant des grandeurs et dignitez mondaines, pourveu qu’elle peust acquerir le royaume eternel de paradis, se resolust depuis n’aguières de quitter son mary, du quel elle estoit autant aimée qu’autre dame qu’il eust en mariage (si l’on peut dire mariage qui se faict ainsi parmy les payens), en estant devenu amoureux pendant qu’elle estoit esclave en Grèce, où il l’achepta pour l’espouser. Ayant donques communiqué ce sien desir à huict chrestiens esclaves, qui luy estoient donnez du roy son mary pour son service, et eux ayant remercié grandement Dieu pour avoir donné à leur maistresse une si bonne et saincte resolution, promirent de luy garder fidelité et tenir secrette sa deliberation. Elle, depuis, requerit son mary qu’il luy pleust de commander qu’on luy fist tout exprès un brigantin propre pour s’aller pourmener jusques à une prochaine seigneurie des leurs, et aussi pour s’aller esgaier sur mer, comme est la coustume des grands seigneurs et dames ; chose que luy fust tout aussi tost accordée de son mary, comme celuy qui eust pensé toute autre chose de sa femme que ceste-cy ; et par ainsi fust donné aus dicts esclaves de faire dresser le dict brigantin avec toute diligence et en la plus belle forme que se peut imaginer, ce que fust executé avec extrême vitesse. Or, comme Dieu preste la main par aide speciale à telles entreprinses, il disposa si heureusement les affaires, que le roy son mary fust mandé de venir en la cour du grand seigneur, par le quel mandement il fust contrainct de se partir incontinent. Par quoy ayant dict à Dieu à sa femme bien aimée et à ses enfans, avec promesse de retourner en brief, comme aussi elle l’en requerit en pleurant, il se partit. À ceste occasion la royne, ayant commandé que l’on fist essay du brigantin desjà faict, il feut trouvé fort bon et bien equippé. Quelques jours après elle feignit de se vouloir esbattre jusques à la dite seigneurie, pour passer l’ennuy et fascherie que luy causoit l’absence de son mary ; ce qu’elle ne peult faire sans que le frère de son dict mary, à qui elle avoit esté recommandée par le roy en son depart, ne s’entremit à toute force à luy tenir compagnie. De quoy ayant conferé avec les esclaves, ils l’encouragèrent grandement et l’asseurèrent que, pourveu qu’elle eust ferme esperance au Dieu souverain, toutes choses succederoient très heureusement, et qu’ils pourvoyroient à tous inconveniens. Et ainsy, se vestant très richement et se chargeant des plus beaux et plus riches joyaux, et entre autres d’une chaisne de perles grosses, rondes et blanches, qui, après plusieurs tours, luy arrivoit jusques à la ceincture, laquelle, suivant l’estime des joyaliers de ces quartiers, est prisée plus de cent mille escus, sans le reste qu’elle porta à cachettes, afin de n’estre pas descouverte par ses damoyselles, qui ne sçavoient pas ceste sienne intention, outre une grosse somme d’argent qu’elle avoit donné aux esclaves pour porter en la barque ; equipée de ceste façon, monta sur son brigantin bien garny de toutes choses necessaires, soit pour le vivre, soit pour la conduite du navigage, et peu à peu vindrent à s’esloigner du rivage, faisant voile en haulte mer. De quoy s’appercevant, son dit beau frère commença de doubter du fait ; de sorte que, se levant de cholère et s’escriant contre les esclaves, les menassa de les faire mourir s’ils ne rebroussoient la route vers Algier. Mais tout cela ne servit de rien, d’autant qu’ils estoient plus forts, et l’eussent jetté dans la mer, ne feust que la royne les en garda. Si luy racompta fort amiablement les raisons de son despart, et comme, pour l’amour qu’elle luy portoit, ne vouloit pas permettre que luy fust faict aucun desplaisir ; mais qu’elle le vouloit bien prier qu’il se contentast de venir avec soy et qu’elle luy feroit cognoistre combien elle l’aymoit, luy faisant conquester un royaume plus grand que celuy de son frère, entendant le paradis. Mais luy, ne prenant pas en payement ces bonnes remonstrances, devint comme enragé, si qu’elle feust contrainte de commander de le lier et le mettre de son beau long au brigantin. Après, se tournant vers ses damoyselles, les conforta, remonstrant comme elles devoient se contenter de ceste adventure, leur promettant de les conduire en un pays où elles demeureroient de plus en plus contentes. Ainsi doncques, gaignées tant par sa doulceur et bonne grâce que par les menaces des esclaves, estant la mer calme et propice, se laissèrent conduire, et bien tost après arrivèrent à Majorque, où elles furent receues de l’evesque, en grande joye et feste, comme on peut penser qu’en tel evenement on a coustume de faire, qui les baptiza toutes, excepté le beau frère, qui demeura obstiné et fort mal contant de tout ce qui s’estoit passé. S’estant là reposées par quelques jours en la cité de l’isle de Maiorque, et par le dict evesque estants leurs vivres abondamment renforcez, singlèrent vers Rome, pour recevoir aux pieds de Sa Saincteté sa benediction. En cest equippage, ceste noble et magnanime royne, avec toute sa compagnie, aborda ici dimanche passé, loüée grandement et prisée autant comme elle a esté admirée d’une si saincte resolution et d’un si grand courage qu’elle a eu en s’exposant à tant de dangers. Mesmes que soudain que l’on s’apperceust de l’eschauquette d’Algier, que la royne passoit oultre, on la poursuivist avec plusieurs flustes ; de quoy estant advertie, se mist à genoux, priant Nostre Seigneur qu’il ne l’abandonnasse point, comme il n’a faict, ny elle ny ceux qui ont bonne esperance en luy ; et dict-on que ce brigantin ne sembloit pas couler, mais voler, et que les mariniers à peine touchoient les rames du navire et voguoient neantmoins d’une extrême roideur. Ainsi donques, sans courir aultre empechement, la royne et ses compagnes sont arrivées à Rome. Tout incontinent qu’elle eut prins port, elle donna son brigantin à ses pauvres mais fidèles esclaves, et la liberté, quant et quant si long temps desirée, avec une bonne somme d’argent, dont ils sont demeurez riches et très contents ; et dit-on que, pour recognoissance de leur fidelité et peine, ils seront recompensez de Sa Saincteté.

La royne, avec tout son train, fust prinse en son brigantin par la venerable archiconfraternité du Confalon, et ainsi conduicte jusques à Rome et amenée à son logis, où, par le commandement de Sa Saincteté, avoit esté faicte toute la provision qui estoit necessaire pour recevoir une telle dame. Voilà ce qui s’est presenté ces jours passez pour le vous faire entendre. Si autre chose survient digne de remarquer, je n’espargneray ny peine ny papier à fin de vous servir, selon que je sçay que vous desirez ; et à tant feray fin à la presente, vous baisant humblement les mains et priant le Créateur vous donner,

Monseigneur, en santé longue et heureuse vie.

De Rome, ce septiesme octobre 1587.

Vostre très humble et très affectionné serviteur.

P. M.




1. Cette pièce, que je crois fort rare, n’est sans doute qu’un petit roman, comme il en couroit tant alors. Elle n’en est pas moins curieuse, en ce qu’elle prouveroit combien l’attention du public s’intéressoit à tout ce qui lui parloit déjà d’Alger et de ses princes. Il n’y avoit pas longtemps que Catherine de Médicis avoit fait entreprendre des négociations à Constantinople pour faire donner à celui de ses fils qui fut depuis Henri III l’investiture du royaume d’Alger. (De Meyer, Galeries du XVIe siècle, t. 2, p. 69.) On savoit quelle étoit la richesse de ce pays, auquel, sous Henri II, l’on avoit même fait d’assez gros emprunts d’argent, et on trouvoit qu’il seroit plus avantageux de mettre sa main sur le trésor que d’être obligé d’y recourir encore pour de nouveaux prêts. (V., dans les Mémoires de Nevers, le Journal des premiers états de Blois.) Comme on n’étoit pas de force à faire la guerre, on négocioit, ainsi que je l’ai dit, mais on n’obtint rien. Pendant la révolution, la France eut souvent besoin de crédit auprès de cette Régence, et ne fit que se compromettre par son peu de fidélité, dans les payements. (Revue rétrospective, janvier 1835, p. 150–152.) Elle avoit notamment emprunté, par l’entremise du juif Coen-Bacri, négociant d’Alger, 200,000 piastres au dey, qui ne furent jamais rendus. C’est pour mettre fin aux réclamations, assaisonnées de violences et de coups d’éventail, dont cette affaire étoit devenue l’objet de la part du dey Hussein, que l’expédition de 1830 fut résolue. Pour ne pas payer le dey, on le détrôna. (Sur quelques pièces relatives à cette affaire et signées de M. de Talleyrand, 27 prairial an VI, V. le Catalogue des autographes, dont la vente eut lieu le 23 mars 1848, p. 100, nos 615-616.) La fille du dey, la princesse Aïssa, vint habiter Marseille, ou j’ai vu ses charmants enfants en juin 1848. Elle avoit fait, quelques mois auparavant, avec son interprète, M. Farqui, un voyage à Paris pour obtenir de Louis-Philippe la restitution de plusieurs propriétés qui lui avoient appartenu à Alger ; mais je ne sache pas que la révolution de 1848 ait laissé au roi le temps de faire droit à sa requête. Elle n’étoit pas chrétienne, et n’avoit même, comme la Royne d’Algier dont il est ici question, nulle envie de le devenir. Au XVIe et au XVIIe siècle, il ne fut pas rare de voir de ces baptêmes de musulmans. L’Estoille, sous la date du 13 juillet 1607, parle de l’inhumation d’une femme barbaresque prise en mer avec plusieurs autres par un capitaine florentin, amenée, puis baptisée à Florence, ou Marie de Médicis avoit été sa marraine ; mariée ensuite à Mattiati Vernacini, et devenue enfin femme de chambre de la princesse, qu’elle accompagna en France, où elle mourut. Dans la Gazette rimée de du Lorens (25 juillet 1666), il est parlé d’un prince ottoman retiré à Paris, que notre gazetier déclare être un époux des plus sortables pour une infante de Perse tout récemment arrivée dans la même ville ; malheureusement le musulman s’étoit fait jacobin. En 1688, on fit, à Versailles, le baptême de deux princes de Macassar. (Journal de Dangeau, t. II, p. 103.) On connoît enfin le prétendu roi d’Éthiopie qui fit tant de bruit à Paris sous Louis XIII, et aussi le petit prince de Madagascar que M. de Mazarin fit, à la même époque, venir à Paris et baptiser. (Tallemant, édit. in-12, t. X, p. 244.)

2. C’est à peu près ce qui arriva, vers 1784, à Mlle Aimée Du Buc, créole de la Martinique, amenée à Nantes pour y faire son éducation, et prise par des corsaires sur le vaisseau qui la reconduisoit dans son île natale. Le dey d’Alger, à qui elle fut donnée, l’offrit en présent à Abdul-Hamed, dont elle eut un fils qui fut le sultan Mahmoud. On fait honneur à la belle créole, devenue sultane Validé, de quelques-unes des réformes accomplies par son fils et de l’heureuse influence que le gouvernement françois eut longtemps sans partage à Constantinople. On peut lire dans l’Illustration (février 1854) un curieux article de M. Xavier Eyma sur Mlle Du Buc, et aussi les Lettres sur le Bosphore.