Nouvelles de nulle part/Chapitre 07

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Traduction par Pierre Georget La Chesnais.
G. Bellais (p. 68-79).
◄  Emplettes


CHAPITRE VII

TRAFALGAR SQUARE


J’étais de nouveau occupé à regarder autour de moi ; nous étions tout à fait sortis du marché de Piccadilly, et nous nous trouvions dans un quartier de maisons élégamment construites et très ouvragées, que j’aurais appelées des villas, si elles avaient été laides et prétentieuses, ce qui était loin d’être le cas. Chaque maison se trouvait dans un jardin soigneusement cultivé et débordant de fleurs. Les merles y chantaient de leur mieux dans les arbres qui, sauf, ça et là, un laurier et quelques groupes de tilleuls, semblaient être tous des arbres fruitiers : il y avait beaucoup de cerisiers, à ce moment tout chargés de fruits ; et plusieurs fois en passant le long d’un jardin, des paniers de beaux fruits nous furent offerts par des enfants et des jeunes filles. Au milieu de tous ces jardins et de ces maisons, il était naturellement impossible de reconnaître la place des anciennes rues ; mais il me sembla que les principales routes étaient les mêmes qu’autrefois.

Nous arrivâmes bientôt dans un espace largement ouvert, un peu en pente vers le sud, dont la situation ensoleillée avait été mise à profit pour la plantation d’un verger, composé surtout d’abricotiers, au milieu desquels se trouvait une jolie construction gaie, en bois, peinte et dorée, qui avait l’air d’une boutique de rafraîchissement. À partir du côté sud du dit verger courait une longue route, toute diaprée par l’ombre de vieux poiriers, au bout de laquelle se montrait la haute tour du palais du Parlement, ou Marché-au-Fumier.

Une étrange sensation s’empara de moi ; je fermai les yeux pour éviter la vue du soleil éclatant sur ce séjour de jardins, et pendant un moment passa devant moi une fantasmagorie d’un autre temps. Un grand espace entouré de hautes maisons laides, avec une laide église au coin, et derrière moi un bâtiment à coupole d’une laideur infâme ; la route bondée d’une foule étouffée et excitée, dominée par des omnibus regorgeant de spectateurs. Au milieu, un carré pavé avec une fontaine, peuplé seulement de quelques hommes habillés de bleu, et de pas mal d’images de bronze particulièrement laides, dont une au sommet d’une haute colonne. Le dit carré séparé du bord de la route par une quadruple rangée de gros hommes habillés de bleu, et de l’autre côté de la route, au sud, les casques d’une ligne de soldats à cheval, d’un blanc mortel dans le gris d’une froide après-midi de novembre…

J’ouvris de nouveau les yeux à la lumière du soleil, et je m’écriai, parmi les murmures du feuillage et les fleurs odorantes :

— Trafalgar Square !

— En effet, dit Dick, qui avait encore tiré les rênes, c’est cela. Je ne m’étonne pas que vous trouviez le nom ridicule : mais, après tout, ce n’était l’affaire de personne de le changer, puisque le nom d’un crime éteint ne peut mordre. Pourtant, je me dis quelquefois qu’on aurait dû donner à cet endroit le nom de la grande bataille qui y a été livrée en 1952,… celle-là en valait la peine, si les historiens ne mentent pas.

— Ce qu’ils font généralement, ou du moins faisaient, dit le vieillard. Par exemple, qu’est ce que vous me direz de ceci, voisins ? J’ai lu dans un livre — un livre stupide ! — intitulé Histoire social-démocratique de James, un récit embrouillé d’une bataille qui a eu lieu ici vers l’année 1887 (je retiens mal les dates). Des gens, d’après cette histoire, allaient tenir un meeting de protestation, ou quelque chose comme cela, et le gouvernement de Londres, ou le Conseil, ou la Commission, ou n’importe quel autre corps barbare d’oisons mal venus, tomba sur ces citoyens (comme on les appelait alors), les armes à la main. Cela semble trop ridicule pour être vrai ; mais, d’après cette version de l’histoire, il n’en arriva pas grand chose, ce qui est certainement par trop ridicule pour être vrai.

— Eh bien, dis-je, tout de même votre M. James a raison, et c’est vrai ; sauf qu’il n’y a pas eu de bataille, rien que des gens sans armes et paisibles, attaqués par des ruffians armés de gourdins. — Et ils ont supporté cela ? dit Dick, avec la première expression désagréable que j’aie vue sur sa figure aimable.

Je répondis en rougissant :

— Il fallait bien le supporter ; nous n’y pouvions rien.

Le vieillard me lança un regard pénétrant :

— Vous paraissez en savoir long là-dessus, voisin ! Et est-il vrai, réellement, que rien ne s’ensuivit ?

— Il s’ensuivit ceci, que pas mal de gens furent envoyés en prison à cause de cela.

— Des gens aux gourdins ? dit le vieillard. Les pauvres diables !

— Non, non, de ceux qui avaient reçu les coups.

Le vieillard dit assez rudement :

— Ami, je pense que vous avez été lire quelque collection vermoulue de mensonges, et que vous vous y êtes laissé prendre trop facilement.

— Je vous assure, que ce que je vous ai dit est vrai.

— Bon, bon, je suis certain que vous le pensez, voisin, mais je ne vois pas comment vous pourriez en avoir une telle certitude.

Je ne pouvais pas expliquer comment, je me tus. Cependant Dick, qui était resté les sourcils froncés, en méditation, se mit enfin à parler, et dit doucement, presque tristement :

— Qu’il est étrange de penser qu’il y a eu des hommes comme nous-mêmes, et vivant dans ce beau et heureux pays, qui, je suppose, avaient des sentiments et des affections comme nous-mêmes, et qui pouvaient pourtant faire de si horribles choses.

— Oui, dis-je, d’un ton didactique ; et encore, après tout, même ces époques étaient un grand progrès sur les époques qui les avaient précédées. N’avez-vous rien lu sur la période du moyen-âge et la férocité de ses lois criminelles ; et comment à cette époque, les hommes semblaient bel et bien jouir des tourments de leurs semblables ? Même, ils faisaient de leur Dieu un bourreau et un geôlier plutôt qu’autre chose.

— Oui, il y a aussi de bons livres sur cette période, dont j’ai lu quelques-uns. Mais quant au grand progrès du dix-neuvième siècle, je ne le vois pas. Après tout, les gens du moyen-âge agissaient selon leur conscience, comme le montre votre remarque sur leur Dieu, qui est vraie, et ils étaient prêts à supporter ce qu’ils infligeaient aux autres ; tandis que ceux du dix-neuvième siècle étaient hypocrites, et avaient la prétention d’être humains, tout en continuant à tourmenter et à enfermer des hommes qui étaient simplement ce que eux, les maîtres des prisons, les avaient forcés à être. Oh, c’est atroce à penser !

— Mais peut-être, dis-je, ils ne savaient pas à quoi ressemblaient les prisons.

Dick semblait très excité, même en colère :

— Honte encore plus sur eux, dit-il, alors que vous et moi nous le savons, tant d’années après. Voyez-vous, voisin, ils ne pouvaient manquer de savoir tout au moins quelle perte c’est qu’une prison pour la communauté, et que leurs prisons étaient un sûr acheminement au mal.

Je dis :

— Mais n’avez-vous pas de prisons du tout, maintenant ?

Aussitôt que ces mots furent sortis de ma bouche, je sentis que j’avais fait une faute, car Dick rougit soudain et fronça les sourcils, et le vieillard parut surpris et affligé ; et aussitôt Dick me répondit avec colère, et pourtant comme s’il se retenait un peu :

— Jour de ma vie ! comment pouvez-vous poser pareille question ? Ne vous ai-je pas dit que nous savons ce que signifie une prison, par le témoignage certain de livres vraiment dignes de foi, appuyé de notre imagination ? Et ne m’avez-vous pas interpellé tout spécialement pour remarquer que les gens sur les routes et dans les rues ont l’air heureux ? Et comment pourraient-ils avoir l’air heureux, s’ils savaient que leurs voisins sont enfermés en prison, et supporter tranquillement de pareilles choses ? Et s’il y avait des gens en prison, on ne pourrait pas le cacher, comme on peut cacher un meurtre, qui n’est pas commis de propos délibéré, avec un tas de gens à regarder de sang-froid le meurtrier, comme dans cette histoire de prison. Des prisons, vraiment ! Oh, non, non, non !

Il s’arrêta ; il commençait à se calmer et reprit d’une voix aimable :

— Mais, pardonnez-moi ! Je ne devrait pas n’échauffer tellement à ce sujet, puisqu’il n’y a pas de prisons : je crains que vous ne pensiez beaucoup de mal de moi, parce que je m’emporte. Bien entendu, vous qui venez d’autres pays, on ne doit pas s’attendre à ce que vous sachiez ces choses. Et maintenant j’ai peur de vous avoir causé une impression désagréable.

C’était vrai, en un sens ; mais il y avait tant de générosité dans sa chaleur, que je ne l’en aimai que mieux, et je dis :

— Non, c’est uniquement de ma faute, parce que j’ai été si bête. Permettez-moi de changer de sujet et de vous demander ce que c’est que l’imposante construction à votre gauche, que l’on aperçoit au bout de ce bouquet de platanes ?

— Ah ! c’est un vieux bâtiment, élevé dans la première moitié du vingtième siècle, et, comme vous voyez, d’un bizarre style fantaisiste qui n’est pas extrêmement beau ; mais il y a quelques belles choses à l’intérieur, surtout des peintures, plusieurs très anciennes. On l’appelle la Galerie nationale ; je me suis quelquefois creusé la tête pour savoir ce que pouvait bien signifier ce nom ; quoi qu’il en soit, maintenant, tout endroit où l’on conserve des peintures comme curiosités est appelé Galerie nationale, peut-être d’après celle-ci. Naturellement, il y en a un certain nombre partout dans le pays.

Je n’essayai pas de l’éclairer, trouvant la tâche trop difficile ; mais je sortis ma magnifique pipe et me mis à fumer, et le vieux cheval continua à trottiner. Chemin faisant, je dis :

— Cette pipe est un joujou d’un grand travail, et vous paraissez si raisonnables dans ce pays, et votre architecture est si bien entendue, que je suis un peu étonné de voir que vous vous livrez à de telles babioles.

En parlant, l’idée me vint que je témoignais de quelque ingratitude après avoir reçu un si beau cadeau ; mais Dick ne parut pas faire attention à mes mauvaises manières :

— Oh, je ne sais pas, dit-il ; c’est une jolie chose, et puisque personne n’est obligé de fabriquer de tels objets que si cela lui plaît, je ne vois pas pourquoi ceux-là ne les fabriqueraient pas, à qui cela plaît. Naturellement, si les sculpteurs étaient rares, ils seraient tous occupés à l’architecture, comme vous l’appelez, et alors ces joujoux, — un bon mot, — ne seraient pas fabriqués ; mais comme il y a une foule de gens qui savent sculpter, — de fait, presque tout le monde, — et comme il n’y a pas beaucoup d’ouvrage, du moins je le crains, on ne déconseille pas ces sortes de menus travaux.

Il réfléchit un peu, et paraissait assez troublé ; mais bientôt sa figure s’éclaira :

— Après tout, vous devez reconnaître que la pipe est une très jolie chose, avec les petites figures sous les arbres, toutes taillées de façon si habile et charmante ; … trop travaillées pour une pipe, peut-être, mais quoi, c’est très joli.

— D’une trop grande valeur pour son usage, peut-être, dis-je.

— Qu’est-ce que vous dites ? répliqua-t-il ; je ne comprends pas.

J’allais entrer dans une inutile explication pour le lui faire comprendre, lorsque nous arrivâmes à la grille d’une vaste construction composite, où quelque travail semblait en train.

— Quel est ce bâtiment ? demandai-je vivement ; car c’était un plaisir de voir, parmi ces choses étranges, quelque chose ressemblant un peu à ce que je connaissais. On dirait une fabrique.

— Oui, je crois savoir ce que vous voulez dire, et c’est bien cela ; nous ne les appelons pas fabriques maintenant, mais Ateliers-unis : c’est-à-dire des endroits où se réunissent les gens qui veulent travailler ensemble.

— Je pense, dis-je, qu’on y emploie de la force motrice sous quelque forme.

— Non, non. Pourquoi les gens se réuniraient-ils pour se servir de la force, qu’ils peuvent avoir là où ils habitent, ou tout près, par deux ou trois, ou chacun séparément, s’ils préfèrent ? Non les gens se réunissent dans ces Ateliers-unis pour des travaux manuels, dans lesquels le travail en commun est nécessaire ou avantageux ; pareils travaux sont souvent très agréables. Là-dedans, par exemple, on fait de la poterie et du verre,… vous pouvez voir là le couronnement des fours. Naturellement c’est commode d’avoir des fourneaux de belle taille, des ouvreaux et des creusets, et pas mal de matières pour s’en servir : quoique, bien entendu, il y a un bon nombre d’endroits pareils, car ce serait ridicule, si un homme aime la poterie ou le soufflage du verre, qu’il soit obligé de vivre en un seul lieu, ou de renoncer au travail qui lui plaît.

— Je ne vois pas de fumée sortir des fours, dis-je.

— Fumée ? pourquoi verriez-vous de la fumée ?

Je me tus, et il continua :

— C’est très bien à l’intérieur, quoique aussi simple que ce que vous voyez dehors. Quant aux métiers, le tournage de l’argile doit être amusant, le soufflage du verre doit joliment faire transpirer, mais il y en a qui l’aiment beaucoup ; et cela ne m’étonne pas : il y a une sensation de puissance, quand on y est devenu habile, à remuer la matière en fusion. Cela fait toutes sortes de travaux agréables, dit-il en souriant ; car, si grand soin que l’on ait de pareils produits, il faut bien qu’ils se cassent, un jour ou l’autre, en sorte qu’il y a toujours beaucoup à faire.

Je me tus et réfléchis.

Nous arrivions à ce moment près d’une équipe d’hommes qui réparaient la route, ce qui nous retarda un peu ; mais je n’en fus pas fâché, car tout ce que j’avais vu jusqu’alors semblait simplement quelques heures d’un jour de fête d’été, et il me manquait de voir comment ces gens se mettraient à l’ouvrage pour un vrai travail nécessaire. Ils s’étaient reposés, et venaient seulement de reprendre le travail, lorsque nous arrivâmes ; de sorte que ce fut le bruit des pioches qui me réveilla de mes réflexions. Ils étaient douze environ, vigoureux jeunes gens, ressemblant beaucoup à une équipe de rameurs à Oxford, aux temps dont j’avais le souvenir, et pas plus émus par leur besogne : leurs vêtements de dessus étaient posés sur le bord de la route en une pile bien rangée, sous la surveillance d’un garçon de six ans ; celui-ci avait un bras jeté autour du cou d’un gros dogue, qui jouissait de sa paresse autant que si ce jour d’été eût été pour lui seul. En jetant un coup d’œil sur la pile de vêtements, je pus voir briller des broderies d’or et de soie, et j’en conclus que plusieurs de ces ouvriers avaient des goûts analogues à ceux du boueur doré de Hammersmith. À côté, il y avait un bon gros panier qui faisait penser à du pâté froid et à du vin ; une demi douzaine de jeunes femmes étaient là à regarder le travail des ouvriers, ce qui valait bien la peine d’être regardé, car ils frappaient de grands coups et étaient très habiles dans leur ouvrage, et ils étaient garçons aussi beaux et bien faits qu’il soit possible d’en voir une douzaine par un jour d’été. Ils riaient et causaient gaiement entre eux et avec les femmes, mais bientôt leur chef leva les yeux, et nous vit arrêtés devant le chemin barre. Il reposa sa pioche et éleva la voix :

— Halte, compagnons ! voilà des voisins qui veulent passer.

Là-dessus, les autres s’arrêtèrent aussi, et, se mettant de côté, aidèrent le vieux cheval en poussant nos roues sur la route à moitié défoncée, puis, comme des hommes qui ont un ouvrage agréable en train, retournèrent vivement à leur travail, ne s’arrêtant que pour nous souhaiter un bonjour souriant : en sorte que le bruit des pioches avait recommencé avant que le grison eût repris son petit trot. Dick les regarda en arrière par dessus son épaule, et dit :

— Ils sont en veine aujourd’hui : c’est un excellent exercice d’essayer combien de coups de pioche on peut donner en une heure ; et je peux voir que ces voisins-là savent bien leur métier. Ce n’est pas seulement une question de force pour avancer vite dans ce genre de travail, n’est-ce pas, Hôte ?

— Je ne pense pas, répondis-je, mais, à dire vrai, je ne m’y suis jamais essayé.

— Vraiment ? dit-il d’un air grave, c’est grand dommage ; c’est un bon travail pour fortifier les muscles, et cela me plaît ; mais je reconnais que c’est plus agréable la seconde semaine que la première. Ce n’est pas que j’y sois adroit : je me rappelle qu’on se moquait de moi à un ouvrage où je travaillais, et on me criait : « Bien ramé, pioche ! Mettez-y le dos, baissez-vous ! »

— La plaisanterie n’est pas bien drôle, fis-je.

— Oh, dit-il, tout nous semble une bonne plaisanterie, quand nous avons un ouvrage agréable en train et de bons garçons joyeux autour de nous ; nous nous sentons si heureux, vous savez.

Je me remis à réfléchir en silence.