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Nouvelles poésies (Van Hasselt)/À un poëte belge

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Odes
Nouvelles PoésiesBruylant et Cie (p. 151-158).


À un poëte belge.





Sursum mentem erigas, quæ sunt sursum quære.
Gilleberti Carm. II, str. 24.





Quand l’aiglon bien longtemps a, du bord de son aire,
Sondé dans tous les sens l’empire du tonnerre
Et longtemps promené les éclairs de ses yeux
Dans le cercle infini de la terre et des cieux,
Sûr enfin de sa force, il ouvre au vent son aile.
Aux flammes du soleil il fixe sa prunelle,

Et son vol souverain, vers la nue emporté,
S’empare de l’espace et de l’immensité.

Ainsi toi, jeune aiglon. Voici l’heure venue
D’ouvrir dans l’avenir quelque route inconnue,
Toi dont l’aile puissante a dans l’ombre grandi,
Et qui portes un monde en ton esprit hardi.
Comme l’oiseau royal que la foudre accompagne,
Tu t’es nourri de l’air plus pur de la montagne ;
Et, loin de nos chemins de fange et de brouillard,
Ton pied ferme a gravi les hauts sommets de l’art.

Jeune homme, car le ciel t’a baptisé poëte.
Et l’on écoutera ta voix encor muette
Quand tu feras, traînant la foule sur tes pas,
Chanter tout haut les vers que tu chantes tout bas.
Laisse donc de ton luth, tout vibrant d’harmonies,
Laisse sortir enfin le chœur des symphonies
Comme un essaim d’oiseaux dans leur nid réveillés
Quand l’aube ouvre les cieux de ses splendeurs rayés.

De ton âme profonde et pleine de pensées
Laisse jaillir le flot des strophes cadencées,
Et ta lèvre inspirée épandre ses chansons.

Ainsi qu’en jets vermeils l’urne des échansons
Verse dans les festins le sang des grappes mûres.
Domine de ta voix nos cris et nos murmures
Et relève, ô poëte, ô poëte vainqueur,
Tous les cœurs de la foule au niveau de ton cœur.

Ne t’inquiète point de ces hommes de prose,
Qui ne comprennent pas la beauté d’une rose,
Ni ce qu’un rossignol raconte aux fleurs la nuit ;
Qui dans un chant d’oiseau n’entendent qu’un vain bruit ;
Et qui, l’oreille close aux plaintes amoureuses
Des ruisseaux égarés dans les forêts ombreuses,
S’expliquent de travers, douces feuilles des bois,
Les longs soupirs dont Dieu vous a fait une voix ;

Qui passent le cœur vide à côté d’une tombe,
D’un enfant qui sourit ou d’un vieillard qui tombe,
Et qui ne savent pas quel mystère les ifs
Chuchottent jour et nuit aux sépulcres pensifs,
Ni quel hymne formé de splendeurs inconnues
La palette du ciel fait vibrer dans les nues
Quand le soleil descend vers l’horizon, le soir,
Rouge comme le vin qui jaillit du pressoir.


Tu hantes tous les chefs du poétique empire,
Et fais fraterniser Corneille avec Shakspeare.
Parfois tu suis le Dante en ses cercles de fer,
Ou Byron dans le cœur humain, cet autre enfer ;
Parfois, le Tasse au fond du sombre moyen âge,
Camoëns sur les flots où sa gloire surnage.
Et Gœthe au grand calvaire où Faust crucifié
À l’admiration commande la pitié.

L’antiquité t’a vu, cette austère dryade,
En ses chastes abris, feuilleter l’Iliade,
Et, conversant avec les rêves de Platon,
Sonder tous les halliers verdoyants du Phédon.
Elle t’a vu causer avec le doux Virgile,
Suivre Horace au milieu de ses lares d’argile,
Et saluer de loin Juvénal à travers
La cage où rugissaient les tigres de ses vers.

Chacun d’eux, étant roi, t’a fait quelque largesse ;
L’un t’a donné la grâce, et l’autre, la sagesse ;
Celui-ci, la grandeur, et celui-là, l’esprit.
Tous ont laissé dans toi quelque grand mot écrit.
À la source du beau tu t’es abreuvé l’âme,
Comme au foyer du vrai ta lampe a pris sa flamme.

Chante donc, ô poëte, et fais, ô doux flambeau,
L’éclat du vrai s’unir à la splendeur du beau.

Toi qui, prenant Homère et Virgile pour maîtres,
Dans leur moule divin coules tes hexamètres,
Ou, d’Horace imitant tous les rhythmes divers,
Ainsi qu’un filigrane entrelaces tes vers
Et, poétique orfèvre, avec amour cisèles
Tes strophes, oiseaux d’or auxquels tu mets des ailes,
Ou qui gravis avec Eschyle le rocher
D’où Prométhée un jour vit Hercule approcher ;

Ô mon poëte, parle, enseigne, instruis, éclaire.
Mêle ta voix puissante à nos cris de colère.
Fais retentir d’en haut sur le peuple irrité
L’hymne de la concorde et de la charité.
Allume dans nos cœurs tes clartés électriques.
N’as-tu pas ton carquois plein de flèches lyriques ?
Que ces traits souverains deviennent les rayons
D’une aube intérieure où nous nous réveillions !

Prends les clés de l’histoire, ouvre ses larges portes
Et fouille ce sépulcre, où sont les races mortes,
Pour en tirer vivante, ô fossoyeur pieux,

Quelque illustre figure, exemple des aïeux ;
Ou, pour mieux remuer les fibres de notre âme,
Belluaire de l’art, dans le cirque du drame,
Aux pieds de nos géants qu’hélas ! nous oublions,
Fais ramper les terreurs, ces sinistres lions.

Pour le char voyageur sois le phare et l’étoile ;
Pour la nef en péril, la boussole et la voile.
Sois pour nous tous, errants loin des traces de Dieu,
Colonne de nuée ou colonne de feu.
Car nous marchons aussi dans un désert sans bornes,
Et nous ne savons pas si nos Moïses mornes
Entreverront, un jour, du haut de leur Nébo,
Notre terre promise, ou bien — notre tombeau.

De notre cœur, pareil à quelque urne fêlée,
La foi, baume divin, la foi s’est écoulée ;
L’espérance nous voit, aveugles matelots,
Jeter son ancre d’or dans l’abîme des flots ;
Et la charité sainte, en nos âmes fébriles,
Landes pleines d’ivraie et de sables stériles,
Au vent des passions qui dessèche et détruit,
A vu depuis longtemps tomber son dernier fruit.


L’avenir, l’avenir où doit-il nous conduire ?
Dans l’ombre où nous allons quel astre viendra luire ?
Le rayon qui là-bas vibre et s’épanouit
Annonce-t-il l’aurore ? Annonce-t-il la nuit ?
Dans le champ fécondé par le sang de nos pères
Verrons-nous s’installer la ronce et les vipères ?
Et la liberté sainte, arbre qu’ils ont planté,
Doit-elle aussi rentrer dans sa stérilité ?

Poëte, tu le sais, toi qui fais ton étude
De ces voix dont l’écho remplit ta solitude,
Qui connais les rochers et les saintes forêts
Où les sources d’eau vive ont leurs trésors secrets,
Et, de l’esprit de Dieu faisant ta nourriture,
Dans la sérénité de la douce nature,
Regardes par moments le luth d’Ézéchiel
Pour répondre aux clameurs que nous jetons au ciel.

Tes pieds ont visité le mont et la caverne.
Tu comprends ce que dit ou le Pinde ou l’Averne,
Et ton regard puissant, qu’éclaire la raison,
Voit plus loin que nos yeux dans un autre horizon.
Regarde, ô mon poëte ! Ô mon poëte, écoute !
Sommes-nous presque au bout des noirs chemins du doute ?

Est-ce un autel qu’à la patrie il faut dresser ?
Ou bien notre tombeau que nous devons creuser ?



Juin 1857.