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Nouvelles poésies (Van Hasselt)/L’Armurier de Delhi

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Ballades
Nouvelles PoésiesBruylant et Cie (p. 202-206).


L’armurier de Delhi.

IMITÉ DE L’ALLEMAND.





Ein hoher Gast trat heut’ in meine
xxxxniedre Schmiede.
Freiligrath.





Dans mon ouvroir obscur le rajah est entré,
L’illustre chef des brames,
Le choisi du Très-Haut, l’homme au front consacré,
L’homme aux yeux faits de flammes.

Ses gardes rayonnants entouraient ma maison
Courbés dans la poussière.

Lui semblait le soleil qui darde à l’horizon
Ses flèches de lumière.

Sur mes lames d’acier que je trempe, en priant,
Dans le Gange qui pleure,
Après avoir jeté les yeux en souriant,
Il choisit la meilleure :
 
Un sabre fait avec un éclair ou le feu
D’un foyer qu’on attise,
Et dont le fil tranchant couperait un cheveu
Qu’y soufflerait la brise.

À son ceinturon d’or, garni de diamants,
Il agrafa sa lame,
Si bien qu’à son côté vous eussiez par moments
Cru voir pendre une flamme.

Après quoi le rajah sublime et rayonnant,
La terreur des impies,
Me dit : « Voilà pour toi, brave homme, » en me donnant
Un gros sac de roupies.

Puis sur son coursier noir, dont les naseaux ouverts

Soufflaient comme un orage,
Il s’en alla longeant les grands tamarins verts
Dont mon toit bleu s’ombrage.

Or, comme s’éloignaient vers la porte d’Agra
Le chef et son cortège,
Tout le bazar, saisi de respect, murmura :
— « Que le ciel les protège ! » —

Et moi, debout au seuil de ma maison, les mains
Sur mon buste croisées,
Je m’écriai : — « Que Dieu bénisse vos chemins
« Et toutes vos pensées !

« Et toi, que j’ai forgé de l’acier le plus pur
« Sur ma modeste enclume,
« Entre minuit et l’heure où dans le ciel d’azur
« Rit l’aube qui s’allume,

« Adieu, mon sabre, adieu ! Tu vas étinceler
« Dans la main ferme et sûre
« D’un brave que jamais ne firent reculer
« Bataille ni blessure.


« Tu vas entrer dans l’âpre arène des combats.
« Car la guerre commence,
« Guerre des opprimés qui ne pardonnent pas,
« Guerre implacable, immense,

« Guerre pour nos foyers, nos autels et nos dieux,
« Guerre pleine de haines,
« Guerre où l’esclave brise à son maître odieux
« Le crâne avec ses chaînes.

« Sois sans pitié, pareil au tigre bondissant
« Qui traverse les jongles,
« Terrible, ayant toujours à sa gueule du sang
« Et du sang à ses ongles.

« Sois comme le chacal, sois comme le lion
« Que rien ne rassasie,
« Et que l’éclair sacré de la rébellion
« Soit l’aube de l’Asie.

« Fais monter jusqu’au ventre écumant des chevaux
« Le sang des boucheries,
« Et dans les rangs anglais frappe comme la faux
« Dans l’herbe des prairies ;


« Afin qu’autour de toi les peuples éperdus,
« Les races opprimées,
« Des rochers des Birmans aux bouches de l’Indus,
« Fassent quarante armées ;

« Afin que ton nom vive, en tout temps, en tous lieux,
« Dans l’hymne des poëtes
« Qui rendront, en chantant tes exploits merveilleux,
« Toutes les voix muettes ;

« Et que, — le jour venu des expiations,
« Quand il sera par terre
« Ce vampire engraissé du sang des nations
« Qui s’appelle Angleterre, —

« On se dise, de joie et de haine rempli :
— « Le sabre qui t’égorge,
« Ô vautour d’Albion, l’armurier de Delhi
« L’a trempé dans sa forge. » —



Septembre 1857.