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Nouvelles poésies (Van Hasselt)/Origine du trèfle épineux

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Ballades
Nouvelles PoésiesBruylant et Cie (p. 197-201).


Origine du trèfle épineux.





Es war im stillen Garten
xxxxDort auf Gethsemane.
xxxxDa liegt auf seinen Knieen
xxxxDer Herr in argen Weh.
R. Schreiber.





Pas un oiseau chanteur ne traverse les airs.
Gethsémané, tout dort sur ta cime fleurie.
Et cependant, au fond de tes jardins déserts,
Le Christ est seul qui prie.

Le ciel est sombre, et pas une étoile ne luit.
Et le vent fait gémir les buissons qu’il effleure.

Les disciples là-bas sommeillent. Il fait nuit.
Le Christ est seul qui pleure.

Il est là prosterné sur les herbes en fleurs,
Pâle et triste et le cœur en proie à l’agonie.
Une sueur de sang ruisselle, avec ses pleurs,
De sa face bénie.

Du Calvaire en esprit il gravit le chemin,
Et voit les clous de fer, la couronne d’épines,
Le sceptre, le manteau qui doit couvrir demain
Ses épaules divines ;

La lance dont l’acier lui percera le flanc,
La croix infâme ouvrant ses deux bras dans l’espace,
Et dans l’ombre sinistre un calice de sang
Qui passe et qui repasse ;

Et les fouets déjà prêts pour son dos frémissant,
Et les bâtons aux mains du peuple qui le hue,
Et toujours devant lui ce calice de sang
Qui passe dans la nue.

Pourtant ce qui le trouble et l’émeut, ce n’est pas

La rage des bourreaux, le marteau qui le cloue ;
Mais c’est de te sentir, ô baiser de Judas,
Frissonner sur sa joue !

C’est toi qui mets au front du Christ cette sueur ;
Car la nuit, par moments ouvrant ses sombres porches,
Te voit venir là-bas à la rouge lueur
Des fanaux et des torches.

Or, comme ainsi le Christ gémit, et que ses pleurs
Et le sang de sa face en larges gouttes coulent,
Entendez-vous frémir les herbes et les fleurs
Que ses deux genoux foulent ?

— « Seigneur, disent tout bas les trèfles des gazons,
« Jamais, pour rafraîchir nos feuilles épuisées,
« L’urne des nuits n’a fait couler sur nos toisons
« De pareilles rosées.

« Ce n’est donc pas assez des larmes de vos yeux,
« Perles qui suffiraient pour racheter le monde ?
« Voilà que votre sang, trésor plus précieux,
« Ô Maître, nous inonde.


« Du moins si nous avions des lèvres pour baiser,
« Des mains pour recueillir, hélas ! ces saintes gouttes,
« Un cœur où nous pussions, mon Dieu, les déposer
« Et les conserver toutes !

« Mais elles vont le long de nos tiges glissant
« Que la brise de nuit froisse l’une sur l’autre,
« Et la terre les boit sans savoir que ce sang,
« Ô Seigneur, est le vôtre ! » —

Alors le bon Jésus, touché de leur pitié,
Regarde avec amour les douces suppliantes
Qui de son deuil divin demandent la moitié,
Tristes, mais souriantes.

— « En souvenir de moi, leur dit-il, désormais
« Du sang du Fils de l’Homme, oh ! conservez la trace ;
« Sur vos feuilles qu’il reste empreint à tout jamais,
« Et que rien ne l’efface.

« Que chacune de vous, fleurs que bénit ma main,
« Autour de son calice ajuste un diadème
« Fait d’épine et pareil à celui que demain
« Je porterai moi-même. » —


Depuis, Gethsémané te montre à tout passant,
Trèfle étrange qu’un cercle aux dards aigus hérisse.
Et l’on dirait encor qu’une goutte de sang
Sur chaque feuille glisse.

Par la sainte pitié tout s’élève ; et toujours
Les humbles sont plus près de Dieu que les superbes
Il revêt de soleil les chênes des vieux jours,
Et de son sang les herbes.



Septembre 1857.