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Nouvelles poésies (Van Hasselt)/La Colère de Schamyl

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Ballades
Nouvelles PoésiesBruylant et Cie (p. 188-191).


La colère de Schamyl.





Άχός βαρύς άχούεται, πολλά τουφέχια πέφτουν.
Chanson souliote.





Le bon Schamyl, debout à sa fenêtre ouverte,
L’œil tourné vers le nord,
Dit au Kouban : — « Pourquoi gémit ton onde verte ?
« Et quelle plainte en sort ? » —

Le bon Schamyl, debout sur le seuil de sa case,
Tourné vers l’orient,

Demande : — « Où volez-vous, ô vautours du Caucase,
« Qui passez en criant ? » —

Le bon Schamyl, debout sous l’auvent de sa porte,
Tourné vers le midi,
Dit aux brises du sud : — « Quels bruits lointains m’apporte
« Votre souffle attiédi ? » —

Le bon Schamyl, debout au bord de sa ravine,
Tourné vers l’occident,
Demande : — « Quel éclair, ô mer Noire, illumine
« Ton flot pâle et grondant ? » —

Le Kouban lui répond : — « C’est que Schamyl m’oublie
« Sans honte et sans remords.
« Le Danube, ô Schamyl, vois comme il m’humilie ;
« Il roule seul les morts. » —

Et les vautours pressés qui nagent dans les nues
Répondent en passant :
— « Schamyl, que ferions-nous dans tes montagnes nues ?
« Nous avons soif de sang. » —

Et les brises : — « Des champs où dorment les esclaves

« Nous arrivons ici
« Pour savoir si tes monts peuplés de tant de braves,
« Hélas ! dorment aussi. » —

Et l’Euxin : — « Vois ta honte en mon flot qui s’écoule
« Par le Bosphore ouvert.
« Car Stamboul vainement regarde si j’y roule
« Un uniforme vert. » —

Alors le bon Schamyl, frémissant de colère,
Tout à coup tressaillit,
Et prit son yatagan, sa lame ardente et claire
D’où la flamme jaillit.

Il prit ses pistolets dont les balles dans l’ombre
Font tant de coups hardis,
Et cria : — « Sus ! allons ! Car nous sommes en nombre,
« Un homme contre dix ! » —

Pendant un mois entier ce fut comme une fête
De Boulan à Djéluz.
L’Elbrouz sentit frémir de sa base à son faîte
Ses arbres chevelus.


Et l’aigle du Kasbek frissonna dans son aire
Auprès de ses aiglons,
Ne sachant d’où venait le grand bruit de tonnerre
Qui troublait ses vallons.

Puis Schamyl, le guerrier aux vaillantes surprises,
L’homme aux faits éclatants :
— « Ô Kouban ! ô mer Noire ! ô mes vautours ! ô brises !
« N’êtes-vous pas contents ? » —

— « Hourra ! dit le Kouban. Je charrie en mes ondes
« Drapeaux et régiments. » —
Et la mer Noire : — « Ils ont dans mes vagues profondes
« Leurs linceuls écumants. » —

Et les vautours : — « Schamyl, pour bien longtemps nous sommes
« Repus de sang humain. »
Et les brises : — « Schamyl commande à de vrais hommes,
« Passons notre chemin. » —



Février 185..