100%.png

Nouvelles poésies (Van Hasselt)/Le Chêne renversé

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Odes
Nouvelles PoésiesBruylant et Cie (p. 44-46).


Le chêne renversé.





Quasi cedrus in Libano, pulcher ramis et
frondibus nemorosus, excelsusque altitudine.
Ézéchiel, XXXI, 3.





Géant de la forêt, comme il était superbe
À voir dressant dans l’air ses bras noueux et forts !
Ses racines plongeaient profondément sous l’herbe,
Et des vents déchaînés il brisait les efforts.

Un orage semblait dans ses vastes ramures
Mugir incessamment et prolonger son bruit,

Et l’orgue végétal mêlait ses longs murmures
Aux rumeurs des torrents qui grondent dans la nuit.

Tout un monde d’oiseaux voltigeait sur ses branches,
Leur palais verdoyant, toujours plein de concerts,
Fauvettes au bec d’or, ramiers aux ailes blanches,
Rossignols qui semaient leurs trilles dans les airs.

Voyageurs fatigués, sous son toit de feuillage
Vous aimiez, en passant, vous aimiez vous asseoir,
Et vos yeux saluaient le clocher du village
Et le chêne lointain, quand vous veniez le soir.

Et le voilà tombé, l’arbre des solitudes,
Colonne de ce temple où l’inspiration
Révèle à ses élus, bien loin des multitudes,
Le beau, cette splendeur, l’idéal, ce rayon.

Toi qui faisais monter tes hymnes dans l’espace,
D’un obscur bûcheron l’arme t’a jeté bas.
Mais, ô chêne vaincu, le voyageur qui passe
Se souvient de ton ombre et ne l’oublîra pas.

Car il garde en son cœur, il garde en ses oreilles

Les stances qu’effeuillaient tes branches dans les airs ;
Et plus jamais chansons ni musiques pareilles
N’égaîront le printemps de leurs joyeux concerts.

Ainsi, chêne vivant où nichent les pensées,
Le poëte en son ombre accueille les passants
Et fait, semant au vent ses strophes cadencées,
Chanter dans la forêt mille échos frémissants.

Que vienne un jour la mort, la pâle bûcheronne,
Jeter, cadavre vert, sur le bord du chemin
L’arbre musicien que l’aube d’or couronne,
Mais d’où ses mille oiseaux seront enfuis demain ;

Nous tous que son feuillage abrita dans son ombre,
Nous tous que sa musique enivra de ses sons,
Dans notre cœur rempli de ses rhythmes sans nombre
Nous entendrons toujours gazouiller ses chansons.



Avril 1856.