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OUESSANT

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LES RIVAGES D’OUESSANT. — DESSIN DE BOUDIER, D’APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE PRISE DU PHARE LE CRÉAC’H.


OUESSANT[1]

(ENEZ HEUSSA — L’ÎLE DE L’ÉPOUVANTE),
PAR M. PAUL GRUYER.


« Qui voit Belle-Île voit son île,
Qui voit Groix voit sa joie,
Qui voit Ouessant voit son sang. »

(Proverbe breton.)


Ouessant. — Sa situation. — Son cimetière. — Ses moulins à vent et ses moutons. — Ses phares et ses roches. — Histoire et légendes. — Ses femmes. — Coutumes bizarres. — Courants et naufrages. — L’Anglais « ennemi héréditaire ». — La défense de l’île. — Les autres îles du groupe d’Ouessant. — La légende de Thulé.


UNE OUESSANTINE. PHOTOGRAPHIE DE L’AUTEUR.


C’est la dernière terre de France dans l’Océan. Il n’y a plus au delà que l’éternel clapotement des flots, et que la mer sans limites où, loin, très loin, se trouve l’Amérique. Lorsque vous êtes debout sur ses hautes falaises, le vent qui vous fouette le visage, la vague écumante à vos pieds, qui vous éclabousse, arrivent de là-bas ; rien encore sur l’immense étendue liquide n’a brisé leur choc. Ici, pour le Romain, étonné de n’avoir plus rien à conquérir, se terminait la terre, comme elle finissait pour les Grecs aux colonnes d’Hercule.

Ouessant n’est pas comme sa voisine, l’île de Sein, un débris lamentable de continent, au ras de l’eau, par-dessus lequel passe la mer en ses grandes fureurs, et qu’elle semble toujours devoir engloutir ; c’est une forteresse naturelle, aux parois déchiquetées sans doute, mais puissante et dure, qui, de partout, domine les vagues. À peine l’homme lui-même y peut-il aborder en un golfe profond creusé par les flots du large, en deux ou trois criques étroites où l’on descend par des sentiers de chèvre.

Géographiquement, l’île d’Ouessant est située au tournant de l’Atlantique et de la Manche, en face de la pointe extrême du Finistère, un peu plus haut que le cap Saint-Mathieu, auquel la rattache un chapelet de récifs et d’îlots dont les deux principaux sont Béniguet et Molène. Une vingtaine de kilomètres la séparent du continent ; du Conquet, où l’on s’embarque ordinairement et par où viennent les lettres, on en compte une trentaine à peu près. De Brest, le trajet est beaucoup plus long. L’île elle-même a huit kilomètres dans sa plus grande largeur, trois dans sa moindre ; le tour total de ses rivages fait environ sept lieues : sa forme est celle d’une patte de crabe.

Entre les deux pinces de cette patte s’ouvre la baie de Lampaul, avec, en plein milieu, le bloc de son énorme rocher, et au fond de laquelle est le village du même nom ; principale agglomération d’Ouessant, son chef-lieu en quelque sorte, il comprend l’église, le cimetière, la mairie, et l’auberge unique de la veuve Stéphan Tizien.

LE CIMETIÈRE D’OUESSANT. PHOTOGRAPHIE DE L’AUTEUR.

C’est ici que, régulièrement, on doit aborder ; mais le vent ne le permet pas toujours, car, sous peine d’être jeté à la côte, le bateau ne peut approcher de terre que du côté opposé à celui où il souffle. Si le vent est Sud, on abordera donc au nord de l’île ; de même, et réciproquement, s’il est Nord, Est, ou Ouest. À cet usage il y a, comme nous le disions tout à l’heure, quelques petits mouillages un peu abrités dans des creux de la falaise où, tant bien que mal, on arrive en canot et d’où l’on se hisse à terre comme l’on peut. Parfois il faut plus d’une heure avant de réussir à débarquer un seul homme, avec le courrier ; parfois aussi, tout débarquement est impossible en aucun endroit. Il faut s’en retourner comme on est venu.

LE VILLAGE DE LAMPAUL. PHOTOGRAPHIE DE L’AUTEUR.

En dehors de Lampaul, où tout se centralise, où, des campagnes, les femmes viennent en tricotant faire queue au bureau de poste, et chercher ce courrier qui leur apporte des nouvelles de l’homme qui fait son temps sur les navires de l’État, il n’y a guère dans l’île que des réunions de quatre ou cinq maisons entourées de champs bornés de pierres sèches, où croissent de l’orge et des pommes de terre. Pas un arbre, bien entendu, pas même un buisson, sauf dans le vallon où se trouve Lampaul. Il y en a là quelques-uns qui, au mois de juin, attendaient encore leurs feuilles ; non que le climat soit froid, mais tellement ils sont flagellés du vent. L’endroit le plus riant est le cimetière, que l’église domine, semblable à un grand navire ; les tombes, très blanches, y sont noyées d’herbes vertes et de fleurs, aucune image hideuse de la mort ne s’y voit, un ruisseau coule tout auprès, bordé d’iris d’or ; quelques oiselets y vivent. J’aimais, le matin, aller m’y asseoir, comme dans un jardin ; par moments une femme entrait, avec sa coiffe claire, semait quelques coquillages sur un tertre, et s’y agenouillait pour une prière.

LA POSTE À LAMPAUL. — DESSIN DE MASSIAS.

Les terres cultivées se trouvent toutes ramassées dans le centre de l’île. Peut-être pourrait-on gagner un peu de terrain en les protégeant des bourrasques avec des talus plantés de cyprès, comme cela se pratique dans le Midi, contre le mistral ; mais l’agriculture est ici dans l’enfance de l’art. Une quantité de moulins à vent parsèment ces champs ; non pas de grands moulins majestueux comme ceux de la Hollande, véritables monuments, et qui seraient ici bien vite démolis par l’ouragan, mais de tout petits, très humbles. Quelques-uns même sont tellement minuscules, qu’à peine un homme peut s’y tenir debout ; un simple emboîtement de roues à engrenage, et une meule de pierre plus ou moins bien polie, y font une farine très primitive. Le pain sera cuit selon une méthode plus primitive encore, entre deux plaques de fonte recouvertes de goémon et de fiente de vache. Pour les gens un peu à l’aise, un boulanger fait du pain blanc qui n’est point mauvais.

LA CAMPAGNE D’OUESSANT. — PHOTOGRAPHIE DE L’AUTEUR.

Tout autour de cette zone cultivable, il n’y a plus qu’une herbe rase, imprégnée de sel marin par la pluie d’écume impalpable que le vent y apporte, gazon serré où fleurissent quelques thyms, quelques scabieuses roses, et où paissent de nombreux moutons noirs. Ils sont tous, çà et là, attachés deux par deux à une longue corde fixée en terre : jamais ils ne rentrent dans une étable, mais ils vivent exposés à toutes les intempéries, protégés seulement par de petits murs bas, en forme de croix, contre lesquels ils se blottissent, du côté contraire à celui du vent. Une épaisse toison les recouvre, sorte de crin imperméable à la pluie, qui les fait paraître, non tondus, d’une grosseur raisonnable. Mais quand les ciseaux ont passé sur eux, il ne reste plus que des bêtes au-dessous de la taille moyenne d’un chien. Deux personnes mangent facilement un de leurs gigots, dont la chair est très savoureuse ; c’est en outre une race robuste et précieuse pour l’île. Ils valent de quarante à cent sous pièce.

Ouessant produisait aussi autrefois une race spéciale de chevaux, également petits et solides ; lors de la naissance du Roi de Rome, deux spécimens en furent envoyés à Paris, au jeune monarque, par le département du Finistère. Il y en avait alors, dans l’île, douze à quinze cents, paraît-il. Mais on eut l’idée malencontreuse d’en vouloir améliorer l’espèce par des croisements savants, et l’on ne réussit qu’à la détruire. Il reste aujourd’hui une dizaine de haridelles, tout au plus, et lors des récents travaux exécutés au phare du Créac’h, les grosses pièces de la machine à vapeur destinée à la nouvelle sirène durent être traînées jusque-là à force d’hommes.

Depuis longtemps déjà les habitants de l’île avaient coutume d’allumer, la nuit, un grand feu à la pointe Nord, qui, la plus élevée, atteint près de 70 mètres à pic, lorsque, en 1655, Vauban, cet homme extraordinaire dont le passage a laissé des traces aux quatre coins de la France, fit bâtir au même endroit le premier phare, dit aujourd’hui phare du Stiff, sorte de tour massive et crénelée, au sommet de laquelle on monte par un escalier contenu dans une tourelle adjacente. Sur la plate-forme terminale était placé un vaste réchaud de fer où l’on entretenait un brasier de bois et de charbon ; c’était le moyen le plus puissant dont on disposait alors. La robuste construction n’a pas bougé depuis plus de deux siècles de tempêtes, mais une lanterne de cristal la surmonte maintenant.

LE PHARE DE CRÉAC’H. — PHOTOGRAPHIE DE L’AUTEUR.

Plus moderne est le second phare, celui du Créac’h, haute colonne creuse, solide aussi, aux murs intérieurs duquel s’accroche un escalier tournant, vertigineux avec sa cage à vide. Extérieurement, il est peint d’anneaux alternés blancs et noirs ; il porte un fanal à éclipses aux vitres duquel, le soir, les alouettes des champs et les oiseaux de mer viennent se heurter et se briser, attirés par son éclat. En hiver surtout, dans les mauvais temps, ce sont de véritables hécatombes ; il n’y a qu’à ramasser le produit de cette chasse d’un nouveau genre. C’est ce phare qui regarde l’Atlantique et qui domine le plus de récifs.

LES RÉCIFS DE CRÉAC’H. PHOTOGRAPHIE DE L’AUTEUR.

Cette côte, on le conçoit, exposée à tous les assauts du large, est, depuis le cap de Cadoran jusqu’à la pointe de Pern, la plus découpée d’Ouessant, celle dont les rocs sont le plus curieusement travaillés par l’eau, et où la nature s’est complu dans les jeux les plus bizarres. Tantôt c’est un pont taillé dans un pan de la falaise, se détachant sur les vagues glauques, et dont le faîte s’écroulera un jour ; ce sont des grottes, encore inexplorées, où l’on ne peut parvenir en barque à cause de l’incessante agitation de la mer, où nul sentier ne conduit, et où il faudrait se faire descendre à marée basse avec des cordes sous les bras ; ce sont enfin des aiguilles de pierre, d’allure gothique, telles qu’on n’en peut voir de plus belles, et qui, de loin, font prendre certains blocs gigantesques pour des églises de rêve, pour de fantastiques châteaux.

LA POINTE DE BOUGOUGLAS. PHOTOGRAPHIE DE L’AUTEUR.

Mais ce qu’il y a surtout de merveilleux à Ouessant, c’est que, par suite de sa hauteur au-dessus de la mer, rien, nulle part, n’y borne la vue ; c’est que partout vous enveloppent ces deux infinis : l’infini des flots, l’infini du ciel.

Tel est le pays.

L’histoire de ses habitants se perd dans la nuit des temps.

Aux âges anciens où la France était la Gaule, le sombre dieu Hû, prenant la mer, vint apporter jusque-là la religion druidique, la spiritualité de ses dogmes, et la cruauté de ses sacrifices sanglants.

Les Romains connurent Ouessant, que tous leurs géographes mentionnent, mais sans doute ils n’y dominèrent jamais, et l’île demeurait dans la plus profonde barbarie lorsqu’en 512 l’évêque d’Angleterre saint Pôl eut une vision. Un ange lui apparut qui lui ordonna d’aller prêcher de l’autre côté du continent la parole du Christ. Il équipa donc un bateau sur lequel il s’embarqua avec sa famille et ses disciples, et se livrant à la Providence, qui ne lui avait pas dit l’endroit exact où il devait aller, il s’abandonna au gré de la mer. Il aborda à Ouessant, où la direction des courants le conduisit, et il débarqua dans la baie qui porte son nom (Lampaul ou Lampôl). Il y éleva quelques huttes pour lui et les siens, et un monastère dont rien ne subsiste plus. Mais s’étant rembarqué pour évangéliser d’autres peuples, ses leçons furent vite oubliées ; longtemps encore, dans un monument dit Temple des Païens et dont on montrait, au siècle dernier, de prétendus restes, les Ouessantins adorèrent les statues de leurs divinités gauloises qu’un évêque du Léon leur fit enlever de force.

Car, en même temps que la civilisation les initiait à ses bienfaits, elle leur avait octroyé des maîtres et des impôts. L’évêché de Léon, dont ils dépendirent, ainsi que le séminaire de cette ville, prélevèrent l’un et l’autre une dîme sur ces pauvres diables qui, aujourd’hui même, n’ont pas trop pour leur subsistance ; une troisième dîme était payée par eux aux moines de l’abbaye du cap Saint-Mathieu, dont ils étaient proches, sans compter les séculiers et les droits de leur seigneur, qui longtemps fut le gouverneur de Brest ; en 1764 seulement, l’île rentra dans le domaine royal, moyennant 30 000 francs et une rente viagère de 800 à son marquis. La Révolution la libéra de toutes ces charges. Elle y envoya aussi des colons qui d’abord n’y furent pas trop bien reçus, l’île entière ne formant alors qu’une seule famille qui possédait et cultivait en commun la terre. Les autres biens étaient également en communauté ; « chaque habitant pouvait faire tuer le mouton qui lui convenait le plus ; il lui suffisait d’en informer le propriétaire, soit en exposant la peau sur le mur du cimetière avec l’indication de sa provenance, soit autrement, et de lui payer la valeur de la bête selon l’estimation du boucher ». (Manuscrits de la Marine.)

Cet usage est aboli, mais les insulaires ont continué à ne se marier rien qu’entre eux ; ils sont tous oncles, neveux ou cousins. La race est demeurée forte cependant, sans doute à cause de l’air vivifiant qu’ils respirent, et l’on ne voit pas à Ouessant cette quantité d’estropiés et de rachitiques, particulière à la Bretagne.

Les hommes n’ont rien qui les distingue spécialement. Ils ont, à naviguer, perdu leur ancien costume ; plutôt accueillants pour des Bretons, ils sont loin de la bestialité sauvage de plus d’une bourgade de pêcheurs de la presqu’île de Crozon ou de la baie de Douarnenez. Mais les femmes d’Ouessant sont infiniment curieuses, Ce sont elles qui sont les mâles. Grandes, fortes, brunes presque toutes, elles ont généralement les traits réguliers, le nez très droit, les lèvres ombragées d’un léger duvet ; une sorte de type italien, produit sans doute d’une migration lointaine, inconnue. Plusieurs d’entre elles pourraient figurer une belle tête de Christ. Leurs cheveux sont coupés au ras du cou, comme chez des garçons ; leurs jupes épaisses, filées par elles avec du lin mêlé à la laine rêche des moutons, sont très courtes et ne descendent qu’à moitié du mollet. Un petit bonnet noir dans le travail et une coiffe blanche pour plus de coquetterie, un corsage attaché non avec des boutons, mais avec de longues épingles, et un châle croisé, complètent leur habillement. Leur démarche est large et décidée ; elles mènent le ménage et s’occupent de tous les travaux de la maison et de la terre, ne laissant à leurs époux que le soin de la pêche, et les bousculant ferme s’ils ont trop bu. Un bon verre d’alcool ne les effraye pas cependant ; mais je ne les ai jamais vues fumer la pipe et passer leur tricot à l’homme ; cela ne se fait peut-être que dans l’intimité, ou bien est-ce encore une habitude qui se perd ? De même s’est perdu l’ancien usage, le plus curieux de tous, qui renversait complètement les rôles ordinaires attribués par la nature à chacun des sexes, et d’après lequel c’était la fille qui demandait la main de l’homme. Quand une jeune fille avait des vues sur un garçon, elle en prévenait la famille de ce dernier et lui demandait à dîner. Pendant le repas, elle se levait, prenait un mets quelconque, un morceau de lard, le plus souvent, et allait le présenter à celui qu’elle aimait, et qui jusque-là s’était tenu au lit. S’il mangeait, c’est qu’il acceptait la prétendante ; sinon, c’était qu’il n’en voulait point. S’il en voulait, elle venait chez lui, et pendant tout le temps des fiançailles ils vivaient l’un à côté de l’autre, comme frère et sœur, afin de se rendre compte de leurs caractères réciproques. Ne se convenaient-ils décidément pas, la jeune fille rentrait chez elle, sans que son honneur fût en rien compromis. L’amiral Thévenard, qui rapporte le fait, dit que le même usage se retrouvait au Canada chez les Hurons, et en Norvège. J’ajouterai qu’il me paraît infiniment moral et inspiré par le plus grand bon sens. Aujourd’hui les femmes sont, dans l’île, bien plus nombreuses que les hommes ; aussi m’a-t-on assuré que leur chasteté avait beaucoup diminué ; elles sont, il est vrai, très farouches en public, mais cela ne prouve rien, comme chacun sait.

UN HOMME D’OUESSANT — PHOTOGRAPHIE DE L’AUTEUR.

Un ancien usage qui a persisté est celui qui consiste à simuler l’enterrement de ceux qui ont disparu en mer ; pour chacun d’eux on fait une petite croix, et on les réunit toutes dans une bière que l’on ensevelit avec le cérémonial accoutumé, en présence de toute la population. Quand un enfant meurt, on l’apporte jusqu’au cimetière, vêtu de ses plus beaux vêtements, paré de fleurs, et le visage découvert ; on ne clôt le cercueil qu’après l’avoir descendu dans la fosse, et une inscription dit la joie de la petite âme d’avoir fui la terre pour le ciel. Les gens d’Ouessant sont très pieux, très superstitieux, plus exactement, et ils continuent volontairement au clergé les tributs dont les avait libérés la Révolution. Lors des processions, l’honneur de porter un saint en bois ou une bannière est mis aux enchères, et il est payé jusqu’à quinze et vingt francs par des gens qui, dans la mauvaise saison, n’auront pas toujours du pain ; mélange de foi et d’orgueil.

Leurs seules ressources sont la pêche, le commerce de leurs moutons, et l’incinération du goémon, lequel produit une sorte de charbon d’où l’on tire l’iode et la soude. Lorsqu’ils se livrent à ce travail, à les voir, hommes et femmes, avec leurs fourches et leurs pics de fer retourner le brasier au milieu de nuages de fumée ; on dirait des diables dans la fournaise.

LES BRÛLEURS DE GOÉMON. — DESSIN DE J. LAVÉE, D’APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE L’AUTEUR.

Ce qui, comme l’île de Sein, sépare Ouessant si étrangement du reste du monde, ce ne sont pas les quelques heures nécessaires pour gagner ses côtes, c’est la hauteur monstrueuse des vagues qui l’entourent, ce sont les écueils dont cette mer est semée, c’est l’effroi de ces deux courants, de ces deux torrents, pourrait-on dire, qui sont le chenal du Four — le « Four » où l’on s’engouffre pour n’en plus sortir — et le Passage du Fromveur. Par un temps calme, et à mer étale, vous y naviguerez comme sur un fleuve paisible qui vous fera seulement, si vous n’y prenez garde, dangereusement dévier de votre route ; mais lorsque la lutte s’y engage avec la marée qui remonte, avec le vent de tempête qui pousse dans un sens ou dans l’autre, alors ce sont des heurts inouïs ; des abîmes se creusent, des montagnes liquides aux crêtes pointues se dressent sur le ciel, tellement hautes que, si le navire ne ralentissait point de vitesse, il entrerait dedans et s’y engloutirait. Dans ces moments-là se produisent des effets inconnus ailleurs.

Un jour, raconte Thévenard[2], — c’était le 1er novembre après vêpres, — un gros vaisseau d’environ six cents tonneaux voulait remonter le Fromveur avec le vent, contre le courant. Des deux forces opposées, l’une le tirait en avant, l’autre en arrière ; de la côte, on le voyait lutter dans le creux des vagues, avançant tantôt, tantôt reculant, sans qu’il fût possible de dire qui l’emporterait. Soudain un craquement sec retentit ; toute la mâture, rasée d’un seul coup, s’envola vers l’avant, tandis que le corps du bateau plongeait par l’arrière et disparaissait. Ni le vent ni le courant n’avaient cédé ; chacun d’eux avait eu sa proie.

TROIS PETITES OUESSANTINES. — PHOTOGRAPHIE DE L’AUTEUR

Chateaubriand, à son retour de son grand voyage d’Amérique, y essuya une furieuse tempête, et peu s’en fallut qu’il n’y périt. Il avait quitté le Nouveau Monde le 10 décembre 1791, sur un mauvais bateau (un bateau à voiles, bien entendu). « Un coup de vent d’Ouest nous prit à la sortie du port et nous chassa en dix-sept jours à l’autre bout de l’Atlantique. Le vaisseau fuyait devant les lames. Cependant, loin de se calmer, l’ouragan augmentait à mesure que nous approchions d’Europe. Le ciel était hâve, et la mer plombée. Le capitaine, n’ayant pu prendre sa hauteur, était inquiet ; il montait dans les haubans, regardait les divers points de l’horizon avec une lunette. Une vigie était placée sur le beaupré, une autre dans le petit hunier du grand mât. La lame devenait courte et la couleur de l’eau changeait, signe des approches de la terre ; de quelle terre ? Les matelots bretons ont ce proverbe : « Qui voit Belle-Isle voit son île ; qui voit Groix voit sa joie ; qui voit Ouessant voit son sang ». J’avais passé deux nuits à me promener sur le tillac, au glapissement des ondes dans les ténèbres ; c’était autour de nous une émeute de vagues. Fatigué des chocs et des heurts, à l’entrée de la troisième nuit, je m’allai coucher. Le temps était horrible, mon hamac craquait aux coups du flot qui, crevant sur le navire, en disloquait la carcasse. Bientôt j’entends courir d’un bout du pont à l’autre et tomber des paquets de cordages ; le couvercle de l’échelle de l’entrepont s’ouvre, une voix effrayée appelle le capitaine ; cette voix, au milieu de la nuit, avait quelque chose de formidable. Je prête l’oreille ; une vague enfonce le château de poupe, inonde la chambre du capitaine, renverse et roule pêle-mêle tables, lits, coffres, meubles et autres ; je gagne le tillac à demi noyé. En mettant la tête hors de l’entrepont, je fus frappé d’un spectacle sublime. Le bâtiment avait essayé de virer de bord ; mais, n’ayant pu y parvenir, il s’était affalé sous le vent. À la lueur de la lune écornée qui émergeait des nuages pour s’y replonger aussitôt, on découvrait, sur les deux bords du navire, à travers une brume jaune, des côtes hérissées de rochers. La mer boursouflait ses flots comme des monts dans le canal où nous nous trouvions engouffrés ; tantôt ils s’épanouissaient en écume et en étincelles, tantôt ils n’offraient qu’une surface huileuse et vitreuse, marbrée de taches noires, cuivrées, verdâtres, selon la couleur des bas-fonds sur lesquels ils mugissaient. Pendant deux ou trois minutes, les vagissements de l’abîme et ceux du vent étaient confondus ; l’instant d’après, on distinguait le détaler des courants, le sifflement des récifs, la voix de la lame lointaine. De la concavité du bâtiment sortaient des bruits qui faisaient battre le cœur aux plus intrépides matelots. La proue du navire tranchait la masse épaisse des vagues avec un bruit affreux, et au gouvernail des torrents d’eau s’écoulaient en tourbillonnant, comme à l’échappée d’une écluse. Au milieu de ce fracas, rien n’était aussi alarmant qu’un certain murmure sourd, pareil à celui d’un vase qui se remplit. Éclairés d’un falot et contenus sous des plombs, des cartes, les journaux de route étaient déployés sur une cage à poulets. Dans l’habitacle de la boussole, une rafale avait éteint la lampe ; chacun parlait diversement de la terre ; nous étions entrés dans la Manche sans nous en apercevoir… »

« Émeute de vagues », « mer boursouflant ses flots comme des montagnes », « surface vitreuse, marbrée de taches verdâtres », « tourbillons d’eau semblables à l’échappée d’une écluse », il faut avoir navigué dans ces parages pour comprendre l’admirable précision de ces détails et de ces images, et que pas un de ces mots n’est imagination ni fantaisie d’artiste, mais réalité vivante de la chose vue, que l’on revoit soi-même avec un frisson en lisant ces lignes.

Il n’y a sur le globe qu’un ou deux endroits semblables à celui-ci, qu’on pourrait en quelque sorte appeler des centres de naufrages, et où viennent se perdre, après de longs voyages bien plus dangereux en apparence, des navires de toute taille et de toute nationalité. Rarement vous y passerez sans apercevoir, émergeant de l’eau, quelque coque démantelée, quelque tôle crevée, débris d’un récent sinistre. Plus d’une épave, portant encore le nom du bateau auquel elle appartenait, meuble la salle à manger de l’auberge où vous souperez ; dans le lit où vous coucherez a été étendu plus d’un malheureux à demi mort revomi par la vague.

La brume surtout y est redoutable, plus encore que la tempête, la brume qui s’abat souvent en quelques instants, sans que rien la fasse prévoir ; alors, en plein jour, l’on ne voit plus à deux mètres devant soi, alors, la nuit, les phares secourables disparaissent, et le son même de leurs sirènes, ronflant à toute vapeur, s’étouffe. Il n’y a qu’une chose à faire : s’arrêter et jeter l’ancre ; sinon c’est l’éventrement inéluctable sur le premier bout de roche, qui n’est jamais loin. Ainsi se perdit, il y a deux ans, le Drummond Castle, dans une catastrophe que la Bourgogne a renouvelée plus récemment dans les eaux de Terre-Neuve.

L’ANCIENNE SIRÈNE À VAPEUR. — PHOTOGRAPHIE DE L’AUTEUR

Le paquebot anglais venait, on s’en souvient, du cap de Bonne-Espérance, allant vers Londres ; il portait 100 hommes d’équipage, 300 passagers. C’était la nuit ; on dansait pour fêter le dernier jour de traversée — valse au piano, champagne dans les verres, tailles enlacées. Le brouillard était intense ; mais qui donc y songeait, et dans quels effrayants parages on naviguait ? Le capitaine, sans doute. La mer, d’ailleurs, était si calme ! Soudain, il y eut un frôlement imperceptible, quelque chose comme le quai d’un port qu’on aurait rasé, et, dans la minute immédiate, tout sombra, sans une clameur, sans un cri, sans un bruit.

« Le lendemain, m’a raconté Miniou, le patron du bateau-courrier, en venant vers Ouessant, je vis que la mer était couverte de débris et qu’un grand naufrage avait dû avoir lieu. Je prévins à mon arrivée dans l’île, et tout le monde mit les barques à la mer. L’on trouva, accroché à une poutre, blême et les bras raidis dans leur étreinte, un homme respirant encore ; c’était un passager, un nommé Macquar, qui depuis douze heures avait résisté au battement des flots ; un officier qui, toute la nuit, avait lutté comme lui, venait de couler lorsqu’on l’atteignit. Par lui seul et par deux matelots recueillis à l’île Molène, près de laquelle, sur les rocs dits les Pierres-Vertes, l’échouage avait eu lieu, l’on put connaître les derniers moments du navire et la rapidité de l’engloutissement qui, de trois cents personnes, en laissait seulement trois vivantes. Macquar avait dû son salut à ce fait qu’il était par hasard, à cet instant, monté sur le pont. Et si, cette fois, tous périrent, du moins n’y eut-il pas la longue agonie de la Bourgogne, ses luttes vaines et leurs scènes d’horreur, plus épouvantables certes que la mort. Toutes les montres retrouvées plus tard sur les cadavres étaient arrêtées à la même heure, à 11 heures un quart. Un seul groupe, composé de deux hommes et d’une femme attachés ensemble, montra que chez quelques-uns il y avait eu quelque tentative de rébellion inutile.

« La seule question qui n’ait jamais été éclaircie, c’est comment ce navire se trouvait là, car ce n’était point sa route ; elle était au large, en pleine mer, à plusieurs lieues. Jamais pilote ne va, pour son plaisir, passer entre Ouessant et la terre. Erreur singulière et déviation incompréhensible que le brouillard même explique mal : je n’ai pas trouvé un marin qui l’admette possible pour un homme dans son bon sens. L’opinion générale est qu’à bord on avait dû boire plus que de raison. L’ivrognerie est un vice très britannique, et c’est, paraît-il, un usage coutumier aux navires anglais de vider à la fin de la traversée tout l’alcool qui reste ; l’on dansait et l’on buvait. Pour cette cause aussi il n’y a pas eu, sans doute, plus d’hommes d’équipage de sauvés. »

À mesure que l’on retrouvait les corps, ils étaient déposés dans une salle de magasin avec un cierge et un crucifix pour chacun d’eux ; puis on les enveloppait dans un carré de toile à voiles, car le bois est trop rare et trop cher pour tant de cercueils, et on les inhumait. Une partie repose à Ouessant, l’autre à Molène. Les habitants de ces deux îles furent admirables de dévouement pour rendre à tous les derniers devoirs ; la seule difficulté fut soulevée par le curé, de savoir s’ils devaient reposer en terre sainte, en terre catholique, alors que la plupart ne devaient être que des protestants.

« Enterrez-les toujours, monsieur le curé, lui fut-il répondu par quelqu’un, Dieu reconnaîtra les siens. »

Application curieuse d’une parole célèbre.

Ces naufragés, en qui les hommes d’Ouessant ne voulurent voir que des frères, leurs égaux devant la mer et ses désastres, n’étaient pas seulement pour eux, cependant, les adeptes d’une autre religion que la leur, c’étaient aussi des Anglais ; c’est-à-dire qu’ils appartenaient à la race de « l’ennemi héréditaire ».

« L’ennemi héréditaire », en effet, ici, n’est pas l’Allemand, qui est trop loin, à peine connu, et avec qui ce peuple de marins ne s’est, en somme, jamais battu, mais l’Anglais, qui pendant des siècles est venu ravager les côtes bretonnes.

Dès le xive siècle, il reste des souvenirs précis de leurs incursions dans l’île ; un château fort y fut élevé alors pour sa défense, qu’ils revinrent détruire en 1520. En 1746, ce fut sur Molène qu’ils s’abattirent pour la mettre à contribution ; le siècle précédent, ils en avaient déjà brûlé toutes les barques et emmené prisonnier le recteur, ou curé. Racheté par ses paroissiens, le pauvre homme, en traversant le chenal du Four, fut pris à nouveau par un corsaire, auquel il fallut encore payer rançon.

Enfin, en 1778, l’Amérique, aujourd’hui si bonne amie avec l’Angleterre, se battait contre elle pour son indépendance. Avec le bel enthousiasme qui nous caractérise, nous avions fait cause commune avec la colonie révoltée, et, comme nous, l’Espagne se faisait casser la tête pour ces braves gens qui, par son aide, devenus plus forts qu’elle, viennent, en reconnaissance, de lui extorquer Cuba. Le 27 juillet, notre flotte commandée par le comte d’Orvillers, qui avait sous ses ordres le duc de Chartres, le futur Philippe-Égalité, rencontra dans les eaux d’Ouessant la flotte anglaise et lui livra bataille. Le succès incertain de la journée put être considéré par nous comme une victoire, car nous étions inférieurs en nombre ; nous eûmes six vaisseaux mis hors de combat, et les Anglais huit. L’amiral Keppel, à son retour à Plymouth, fut traduit en conseil de guerre pour nous avoir abandonné le champ de bataille.

On recommence aujourd’hui à se préoccuper d’Ouessant.

Depuis la guerre néfaste de 70, nos regards s’étaient tournés surtout vers la frontière d’Allemagne, et, plus récemment, vers celle d’Italie ; de ces deux côtés principalement, nous avions élevé des fortifications et bâti des forts. Tandis, cependant, que nos relations semblaient plutôt s’améliorer avec ces turbulents voisins, elles se tendaient, au contraire, avec l’Angleterre, dont le mercantilisme ambitieux et rapace a été de tout temps le plus redoutable perturbateur de la paix du monde ; déjà, en Afrique, nous nous sommes heurtés à elle et nous avons dû à notre gâchis politique un affront difficile à oublier ; bientôt peut-être viendra le partage définitif de la Chine, qui commence déjà, et d’où l’on ne sait quelles complications peuvent surgir.

Dans ces conditions, et puisque cette monstruosité qui s’appelle la guerre continue à devoir être envisagée comme possible, il a fallu songer à ce que deviendrait Ouessant dans le cas d’un conflit avec l’Angleterre, qui, sans doute, se hâterait de mettre la main dessus, et d’où l’on ne pourrait plus la faire partir.

L’île, en effet, si elle n’a aucune importance par ses productions, en a une exceptionnelle par sa situation au tournant de la Manche et de l’Atlantique. Comme nous l’avons dit, tous les navires du Havre, de Londres, de Hambourg et d’Anvers, qui se rendent en Amérique où qui en reviennent, passent en vue d’Ouessant, qui leur sert de point de repère. Par le sémaphore et le télégraphe, ils sont signalés à leurs armateurs, deux ou trois jours avant leur arrivée dans leur port d’attache ; c’est, tout le jour, un incessant et curieux défilé de bateaux marchands et de paquebots. La nuit, ses phares commandent en partie ces passages si fréquentés à la fois et si dangereux ; supposez-les un instant aux mains de l’ennemi ; ils peuvent à leur gré, par de faux signaux, faire sombrer une flotte ou, en s’éteignant, interrompre toute navigation. Aussi vient-on, il y a quelques mois, de nommer un gouverneur militaire de l’île, qui, jusque-là, se gardait toute seule, et s’occupe-t-on de remettre en état d’anciennes redoutes. Le ministre de la Marine, lui-même, passa l’eau, l’été dernier, pour s’y rendre.

Il faut peu de chose, d’ailleurs, pour défendre Ouessant : quelques canons seulement, sur les rares points où l’on peut aborder ; partout ailleurs, ses rocs écumants suffisent à rendre toute descente impossible.

Et, devant cette nature féconde à la fois en spectacles sublimes et en dangers terribles, sur cette terre où il semble que l’on soit si loin du monde humain, de ses petitesses et de ses haines, il est attristant de penser qu’il y a des hommes qui songent à s’entre-tuer.

Parmi les autres îles de cet archipel, l’île Keller est la plus proche d’Ouessant, dont il semble qu’un choc violent l’ait détachée ; seul un bras de mer étroit et bouillonnant entre deux falaises grimaçantes l’en sépare,

À ses rives, bordées de rocs à pic ou semées de blocs cyclopéens écroulés, l’on peut aborder encore moins qu’à celles d’Ouessant ; pas une anse, pas une baie, pour abriter même une barque. Je ne crois pas qu’il puisse, nulle part, exister rien de plus farouche. Une vaste bâtisse abandonnée, de construction antique et de sombre allure, s’élève en son milieu ; il n’y a pour tous habitants que quelques lapins, beaucoup de rats, et des moutons qui y vivent presque à l’état sauvage.

L’ÎLE KELLER — DESSIN DE BOUDIER.

Bannec, Balanec, Trielen et Quemenez émergent à peine de l’eau ; ce ne sont guère que des récifs.

De Molène nous avons eu déjà l’occasion de parler. L’île n’a guère plus d’un kilomètre de long, et son point culminant ne dépasse pas 20 mètres au-dessus des flots ; une population de pêcheurs y vit.

C’est sur elle surtout que les courants portent débris de naufrages et naufragés ; aussi le rôle de sauveteurs est-il dévolu à ses habitants encore plus qu’à ceux d’Ouessant, qui d’ailleurs, en tempête, ne peuvent pas prendre la mer. Autrefois, lorsqu’ils ramenaient à Brest un bateau échoué et sauvé par eux, on leur donnait en récompense 10 sous par homme. Lors du naufrage du Drummond Castle, la reine d’Angleterre a été plus généreuse et leur a fait construire une jetée ; de riches particuliers leur ont également envoyé divers cadeaux, dont une horloge, qui manquait complètement, et une somme d’argent pour leur église.

L’ÎLE MOLÈNE. — PHOTOGRAPHIE DE L’AUTEUR.

Outre le commerce de la pêche, ils découpent des mottes de terre qu’ils sèchent, puis brûlent avec du goémon et des débris de coquilles ; la cendre en est mêlée avec du sable, et vendue comme engrais aux maraîchers de Brest. Mais il n’y a déjà pas dans l’île tellement de terre végétale pour faire pousser leurs moissons de seigle ; à ce métier, ils finiront par n’y plus laisser que du roc. On les accuse aussi de s’approprier quelquefois, pas très légalement, des restes d’épaves, et d’être un peu demeurés les fils des « naufrageurs » d’antan. Mais ils sont pauvres, mènent rude vie, risquent leur peau pour sauver les hommes, et c’est leur excuse s’ils gardent en échange quelques sacs de farine à demi gâtés par l’eau salée.

Quant à Béniguet, « l’île Bénie », la plus voisine du continent, par quelle amère dérision a-t-on pu nommer ainsi cet îlot aride et rocheux, où crient les cormorans, où rien ne croit, où, seule, une usine qui fabrique la soude fume au milieu des embruns des vagues ? Sans doute parce qu’autrefois, selon la tradition justifiée par les dalles de pierres brutes qu’on y trouva rangées sur le sol, c’était, comme l’île de Sein, un cimetière druidique, un sanctuaire où les prêtresses de Teutatès vendaient aux navigateurs les vents favorables.

Sanctuaires druidiques, ces âpres îles, terribles à l’esprit des profanes, le furent toutes, et longtemps elles le demeurèrent, défendues par leurs récifs et leurs tempêtes contre la conquête des envahisseurs du continent ; là, les prêtres inspirés enseignaient à leurs disciples les vérités fondamentales de leur religion, leur donnaient les notions de science qu’ils possédaient, et leur chantaient la mystique chanson des Nombres :

« — Tout beau, bel enfant du Druide ; réponds-moi, tout beau ! Que veux-tu que je te chante ?

« — Chante-moi, répondait l’enfant, chante-moi la Série du Nombre Un, jusqu’à ce que je l’apprenne aujourd’hui.

« — Pas de série pour le Nombre Un. Le Destin est unique, le Destin comme le Trépas, père de la Douleur. Rien avant, rien de plus. Tout beau, bel enfant du Druide ; que veux-tu que je te chante ?

« — Chante-moi la Série du Nombre Deux, jusqu’à ce que je l’apprenne aujourd’hui.

« — Deux bœufs sont attelés à une coque ; ils tirent, ils vont expirer ; voyez la merveille ! »

Et, à chaque question renouvelée par le disciple, le Druide continuait :

« — Il y a trois parties dans le monde, trois royaumes de Merlin, pleins de fruits d’or, de fleurs brillantes, de petits enfants qui rient.

« — Quatre pierres à aiguiser, quatre pierres à aiguiser les épées des braves.

« — Il y a cinq zones, cinq zones terrestres.

« — Six plantes médicinales dans le petit chaudron. Le petit nain mêle le breuvage ; pour le goûter, il met son doigt dans sa bouche.

« — Sept soleils et sept lunes, sept planètes, sept éléments, y compris la blanche poussière des atomes.

« — Il y a huit vents qui soufflent, huit feux, avec le Grand Feu allumé au mois de Mai, sur la montagne de la guerre ; huit génisses blanches comme l’écume, qui paissent l’herbe de l’île profonde, les huit génisses blanches de la Dame.

« — Sur la table de pierre du dolmen, il y a neuf mains coupées, neuf mains d’enfants, neuf petites mains blanches, et neuf mères qui gémissent beaucoup. Neuf corrigans dansent avec des fleurs dans les cheveux et des robes de laine blanche, autour de la fontaine, à la clarté de la pleine lune.

« — Il y a dix vaisseaux ennemis que l’on a vus venant vers nous ; malheur à nous ! malheur à nous !

« — Onze prêtres sont arrivés avec leurs épées brisées, et leurs robes ensanglantées, appuyés sur leurs béquilles de coudrier.

« — Douze mois, douze signes dans le Zodiaque ; l’avant-dernier, le Sagittaire, décoche sa flèche armée d’un dard. Les douze signes sont en guerre ; la belle Vache Noire qui porte une étoile blanche au front sort de la forêt des Dépouilles ; dans sa poitrine est le dard de la flèche ; son sang coule à flots, elle beugle, la tête levée. La trompe sonne. Feu et tonnerre ! pluie et vent ! tonnerre et feu ! »

Une vieille tradition, conservée oralement jusqu’au commencement du siècle par les pécheurs de la Cornouaille, et rapportée par Cambry, donne même à Ouessant le nom de Thulé, l’île fabuleuse.

« Il existait jadis une île nommée Thulé, où les âmes s’en allaient après la mort dormir leur éternel sommeil. Les pêcheurs habitant la côte en face de laquelle elle était située, étaient parfois réveillés la nuit par un Génie qui les emmenait avec lui jusqu’au rivage. Ils trouvaient là un bateau qui semblait vide, et qui cependant enfonçait dans l’eau comme s’il eût été lourdement chargé ; la cause en était dans le poids des âmes qui l’emplissaient, invisibles. Les pêcheurs prenaient les avirons et partaient pour l’île avec le Génie. Là, les âmes étaient comptées et interrogées par un autre Esprit, invisible comme elles, qui les faisait débarquer. Quand les pêcheurs sentaient à son poids que la barque était vide, ils s’en retournaient. »

Il n’y a plus là maintenant ni Druides aux bras sanglants, ni Génies mystérieux de la Mort, mais les flots y ont toujours leurs gouffres tournoyants, prêts à engloutir les pâles nautonniers, et la mer y a toujours ses tombes.

Paul Gruyer.

  1. Voyage exécuté en 1898. — Texte inédit. — Dessins d’après des photographies de l’auteur.
  2. Mémoires relatifs à la marine. (An VIII.)