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Obermann/Texte entier 1

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Obermann (1804 - 2e éd, 1833)
Charpentier (p. 1-230).

PRÉFACE


 

Si le récit des guerres, des entreprises et des passions des hommes a de tout temps possédé le privilége de captiver l’attention du plus grand nombre, si le côté épique de toute littérature est encore aujourd’hui le côté le plus populaire, il n’en est pas moins avéré, pour les âmes profondes et rêveuses ou pour les intelligences délicates et attentives, que les poëmes les plus importants et les plus précieux sont ceux qui nous révèlent les intimes souffrances de l’âme humaine dégagées de l’éclat et de la variété des événements extérieurs. Ces rares et austères productions ont peut-être une importance plus grande que les faits même de l’histoire pour l’étude de la psychologie au travers du mouvement des siècles ; car elles pourraient, en nous éclairant sur l’état moral et intellectuel des peuples aux divers âges de la civilisation, donner la clef des grands événements qui sont encore proposés pour énigmes aux érudits de notre temps.

Et cependant ces œuvres dont la poussière est secouée avec empressement par les générations éclairées et mûries des temps postérieurs, ces monodies mystérieuses et sévères où toutes les grandeurs et toutes les misères humaines se confessent et se dévoilent, comme pour se soulager, en se jetant hors d’elles-mêmes, enfantées souvent dans l’ombre de la cellule ou dans le silence des champs, ont passé inaperçues parmi les productions contemporaines. Telle a été, on le sait, la destinée d’Obermann.

A nos yeux, la plus haute et la plus durable valeur de ce livre consiste dans la donnée psychologique, et c’est principalement sous ce point de vue qu’il doit être examiné et interrogé.

Quoique la souffrance morale puisse être divisée en d’innombrables ordres, quoique les flots amers de cette inépuisable source se répandent en une multitude de canaux pour embrasser et submerger l’humanité entière, il y a plusieurs ordres principaux dont toutes les autres douleurs dérivent plus ou moins immédiatement. Il y a, 1° la passion contrariée dans son développement, c’est-à-dire la lutte de l’homme contre les choses ; 2° le sentiment des facultés supérieures, sans volonté qui les puisse réaliser ; 3° le sentiment des facultés incomplètes, clair, évident, irrécusable, assidu, avoué : ces trois ordres de souffrances peuvent être expliqués et résumés par ces trois noms, Werther, René, Obermann.

Le premier tient à la vie active de l’âme et par conséquent rentre dans la classe des simples romans. Il relève de l’amour, et, comme mal, a pu être observé dès les premiers siècles de l’histoire humaine. La colère d’Achille perdant Briséis et le suicide de l’enthousiaste allemand s’expliquent tous deux par l’exaltation de facultés éminentes, gênées, irritées ou blessées. La différence des génies grec et allemand et des deux civilisations placées à tant de siècles de distance ne trouble en rien, la parenté psychologique de ces deux données. Les éclatantes douleurs, les tragiques infortunes ont dû exciter de plus nombreuses et de plus précoces sympathies que les deux autres ordres de souffrances aperçus et signalés plus tard. Celles-ci n’ont pu naître que dans une civilisation très-avancée.

Et pour parler d’abord de la mieux connue de ces deux maladies sourdes et desséchantes, il faut nommer René, type d’une rêverie douloureuse, mais non pas sans volupté ; car à l’amertume de son inaction sociale se mêle la satisfaction orgueilleuse et secrète du dédain. C’est le dédain qui établit la supériorité de cette âme sur tous les hommes, sur toutes les choses au milieu desquelles elle se consume, hautaine et solitaire.

A côté de cette destinée à la fois brillante et sombre se traîne en silence la destinée d’Obermann, majestueuse dans sa misère, sublime dans son infirmité. A voir la mélancolie profonde de leur démarche, on croirait qu’Obermann et René vont suivre la même voie et s’enfoncer dans les mêmes solitudes pour y vivre calmes et repliés sur eux-mêmes. Il n’en sera pas ainsi. Une immense différence établit l’individualité complète de ces deux solennelles figures. René signifie le génie sans volonté : Obermann signifie l’élévation morale sans génie, la sensibilité maladive monstrueusement isolée en l’absence d’une volonté avide d’action. René dit : Si je pouvais vouloir, je pourrais faire ; Obermann dit : A quoi bon vouloir ? je ne pourrais pas.

En voyant passer René si triste, mais si beau, si découragé, mais si puissant encore, la foule a dû s’arrêter, frappée de surprise et de respect. Cette noble misère, cette volontaire indolence, cette inappétence affectée plutôt que sentie, cette plainte éloquente et magnifique du génie qui s’irrite et se débat dans ses langes, ont pu exciter le sentiment d’une présomptueuse fraternité chez une génération inquiète et jeune. Toutes les existences manquées, toutes les supériorités avortées se sont redressées fièrement, parce qu’elles se sont crues représentées dans cette poétique création. L’incertitude, la fermentation de René en face de la vie qui commence, ont presque consolé de leur impuissance les hommes déjà brisés sur le seuil. Ils ont oublié que René n’avait fait qu’hésiter à vivre, mais que des cendres de l’ami de Chactas, enterré aux rives du Meschacébé, était né l’orateur et le poëte qui a grandi parmi nous.

Atteint, mais non pas saignant de son mal, Obermann marchait par des chemins plus sombres vers des lieux plus arides. Son voyage fut moins long, moins effrayant en apparence ; mais René revint de l’exil, et la trace d’Obermann fut effacée et perdue.

Il est impossible de comparer Obermann à des types de souffrance tels que Faust, Manfred, Childe-Harold, Conrad et Lara. Ces variétés de douleur signifient, dans Goethe, le vertige de l’ambition intellectuelle, et dans Byron, successivement, d’abord un vertige pareil (Manfred) ; puis la satiété de la débauche (Childe-Harold) ; puis le dégoût de la vie sociale et le besoin de l’activité matérielle (Conrad) ; puis, enfin, la tristesse du remords dans une grande âme qui a pu espérer un instant trouver dans le crime un développement sublime de la force, et qui, rentrée en elle-même, se demande si elle ne s’est pas misérablement trompée (Lara).

Obermann, au contraire, c’est la rêverie dans l’impuissance, la perpétuité du désir ébauché. Une pareille donnée psychologique ne peut être confondue avec aucune autre. C’est une douleur très-spéciale, peu éclatante, assez difficile à observer, mais curieuse, et qui ne pouvait être poétisée que par un homme en qui le souvenir vivant de ses épreuves personnelles nourrissait le feu de l’inspiration. C’est un chant triste et incessant sur lui-même, sur sa grandeur invisible, irrévélable, sur sa perpétuelle oisiveté. C’est une mâle poitrine avec de faibles bras ; c’est une âme ascétique avec un doute rongeur qui trahit sa faiblesse, au lieu de marquer son audace. C’est un philosophe à qui la force a manqué de peu pour devenir un saint. Werther est le captif qui doit mourir étouffé dans sa cage ; René, l’aigle blessé qui reprendra son vol ; Obermann est cet oiseau des récifs à qui la nature a refusé des ailes, et qui exhale sa plainte calme et mélancolique sur les grèves d’où partent les navires et où reviennent les débris.

Chez Obermann, la sensibilité seule est active, l’intelligence est paresseuse ou insuffisante. S’il cherche la vérité, il la cherche mal, il la trouve péniblement, il la possède à travers un voile. C’est un rêveur patient qui se laisse souvent distraire par des influences puériles, mais que la conscience de son mal ramène à des larmes vraies, profondes, saisissantes. C’est un ergoteur voltairien qu’un poétique sentiment de la nature rappelle à la tranquille majesté de l’élégie. Si les beautés descriptives et lyriques de son poëme sont souvent troublées par l’intervention de la discussion philosophique ou de l’ironie mondaine, la gravité naturelle de son caractère, le recueillement auguste de ses pensées les plus habituelles lui inspirent bientôt des hymnes nouveaux, dont rien n’égale la beauté austère et la sauvage grandeur.

Cette difficulté de l’expression dans la dialectique subtile, cette mesquinerie acerbe dans la raillerie, révèlent la portion infirme de l’âme où s’est agité et accompli le poëme étrange et douloureux d’Obermann. Si parfois l’artiste a le droit de regretter le mélange contraint et gêné des images sensibles, symboles vivants de la pensée, et des idées abstraites, résumés inanimés de l’étude solitaire, le psychologiste plonge un regard curieux et avide sur ces taches d’une belle œuvre, et s’en empare avec la cruelle satisfaction du chirurgien qui interroge et surprend le siège du mal dans les entrailles palpitantes et les organes hypertrophiés. Son rôle est d’apprendre et non de juger. Il constate et ne discute pas. Il grossit son trésor d’observations de la découverte des cas extraordinaires. Pour lui, il s’agit de connaître la maladie, plus tard il cherchera le remède. Peut-être la race humaine en trouvera-t-elle pour ses souffrances morales, quand elle les aura approfondies et analysées comme ses souffrances physiques.

Indépendamment de ce mérite d’utilité générale, le livre d’Obermann en possède un très-littéraire, c’est la nouveauté et l’étrangeté du sujet. La naïve tristesse des facultés qui s’avouent incomplètes, la touchante et noble révélation d’une impuissance qui devient sereine et résignée, n’ont pu jaillir que d’une intelligence élevée, que d’une âme d’élite : la majorité des lecteurs s’est tournée vers l’ambition des rôles plus séduisants de Faust, de Werther, de René, de Saint-Preux.

Mystérieux, rêveur, incertain, tristement railleur, peureux par irrésolution, amer par vertu, Obermann a peut-être une parenté éloignée avec Hamlet, ce type embrouillé, mais profond de la faiblesse humaine, si complet dans son avortement, si logique dans son inconséquence. Mais la distance des temps, les métamorphoses de la société, la différence des conditions et des devoirs, font d’Obermann une individualité nette, une image dont les traits bien arrêtés n'ont de modèle et de copie nulle part. Moins puissante que belle et vraie, moins flatteuse qu’utile et sage, cette austère leçon donnée à la faiblesse impatiente et chagrine devait être acceptée d’un très-petit nombre d’intelligences dans une époque toute d’ambition et d’activité. Obermann, sentant son incapacité à prendre un rôle sur cette scène pleine et agitée, se retirant sur les Alpes pour gémir seul au sein de la nature, cherchant un coin de sol inculte et vierge pour y souffrir sans témoin et sans bruit ; puis bornant enfin son ambition à s’éteindre et à mourir là, oublié, ignoré de tous, devait trouver peu de disciples qui consentissent à s’effacer ainsi, dans le seul dessein de désencombrer la société trop pleine de ces volontés inquiètes et inutiles qui s’agitent sourdement dans son sein et le rongent en se dévorant elles-mêmes.

Si l’on exige dans un livre la coordination progressive des pensées et la symétrie des lignes extérieures, Obermann n’est pas un livre ; mais c’en est un vaste et complet, si l’on considère l’unité fatale et intime qui préside à ce déroulement d’une destinée entière. L’analyse en est simple et rapide à faire. D’abord l’effroi de l’âme en présence de la vie sociale qui réclame l’emploi de ses facultés ; tous les rôles trop rudes pour elle : oisivité, nullité, confusion, aigreur, colère, doute, énervement, fatigue, rassérénement, bienveillance sénile, travail matériel et volontaire, repos, oubli, amitié douce et paisible, telles sont les phases successives de la douleur croissante et décroissante d’Obermann. Vieilli de bonne heure par le contact insupportable de la société, il la fuit, déjà épuisé, déjà accablé du sentiment amer de la vie perdue, déjà obsédé des fantômes de ses illusions trompées, des squelettes atténués de ses passions éteintes. C’est une âme qui n’a pas pris le temps de vivre, parce qu’elle a manqué de force pour s’épanouir et se développer.

« J’ai connu l’enthousiasme des vertus difficiles... Je me tenais assuré d’être le plus heureux des hommes si j’en étais le plus vertueux, l’illusion a duré près d’un mois dans sa force. »

Un mois ! ce terme rapide a suffi pour désenchanter, pour flétrir la jeunesse d’un cœur. Vers le commencement de son pèlerinage, au bord d’un des lacs de la Suisse, il consume dix ans de vigueur dans une nuit d’insomnie... « Me sentant disposé à rêver longtemps, et trouvant dans la chaleur de la nuit la facilité de la passer tout entière au dehors, je pris la route de Saint-Blaise... Je descendis une pente escarpée, et je me plaçai sur le sable où venaient expirer les vagues... La lune parut ; je restai longtemps. Vers le matin, elle répandait sur les terres et sur les eaux l’ineffable mélancolie de ses dernières lueurs. La nature paraît bien grande à l’homme lorsque, dans un long recueillement, il entend le roulement des ondes sur la rive solitaire, dans le calme d’une nuit encore ardente et éclairée par la lune qui finit.

« Indicible sensibilité, charme et tourment de nos vaines années, vaste conscience d’une nature partout accablante et partout impénétrable, passion universelle, indifférence, sagesse avancée, voluptueux abandon, tout ce qu’un cœur mortel peut contenir de besoin et d’ennui profond, j’ai tout senti, tout éprouvé dans cette nuit mémorable. J’ai fait un pas sinistre vers l’âge d’affaiblissement, j’ai dévoré dix années de ma vie. Heureux l’homme simple dont le cœur est toujours jeune ! »

Dans tout le livre, on retrouve, comme dans cet admirable fragment, le déchirement du cœur, adouci et comme attendri par la rêveuse contemplation de la nature. L’âme d’Obermann n’est rétive et bornée qu’en face du joug social. Elle s’ouvre immense et chaleureuse aux splendeurs du ciel étoilé, au murmure des bouleaux et des torrents, aux sons romantiques que l’on entend sous l’herbe courte du Titlis. Ce sentiment exquis de la poésie, cette grandeur de la méditation religieuse et solitaire, sont les seules puissances qui ne s’altèrent point en elle. Le temps amène le refroidissement progressif de ses facultés inquiètes ; ses élans passionnés vers le but inconnu où tendent toutes les forces de l’intelligence se ralentissent et s’apaisent. Un travail puéril, mais naïf et patriarcal, senti et raconté à la manière de Jean-Jacques, donne le change au travail funeste de sa pensée, qui creusait incessamment les abîmes du doute.

« On devait le lendemain commencer à cueillir le raisin d’un grand treillage exposé au midi et qui regarde le bois d’Armand... Dès que le brouillard fut un peu dissipé, je mis un van sur une brouette, et j’allai le premier au fond du clos commencer la récolte. Je la fis presque seul, sans chercher un moyen plus prompt ; j’aimais cette lenteur, je voyais à regret quelque autre y travailler. Elle dura, je crois, douze jours. Ma brouette allait et revenait dans des chemins négligés et remplis d’une herbe humide ; je choisissais les moins unis, les plus difficiles, et les jours coulaient ainsi dans l’oubli, au milieu des brouillards, parmi les fruits, au soleil d’automne... J’ai vu les vanités de la vie, et je porte en mon cœur l’ardent principe de ses plus vastes passions. J’y porte aussi le sentiment des grandes choses sociales et de l’ordre philosophique... Tout cela peut animer mon âme et ne la remplit pas. Cette brouette, que je charge de fruits et pousse doucement, la soutient mieux. Il semble qu’elle voiture paisiblement mes heures, et que son mouvement utile et lent, sa marche mesurée, conviennent à l’habitude ordinaire de la vie. »

Après avoir épuisé les désirs immenses, irréalisables, après avoir dit : « Il y a l’infini entre ce que je suis et ce que je voudrais être. Je ne veux point jouir, je veux espérer... Que m’importe ce qui peut finir ? » Obermann, fatigué de n’être rien, se résigne à n’être plus. Il s’obscurcit, il s’efface. « Je ne veux plus de désirs, dit-il, ils ne me trompent point... Si l’espérance semble encore jeter une lueur dans la nuit qui m’environne, elle n’annonce rien que l’amertume qu’elle exhale en s’éclipsant, elle n’éclaire que l’étendue de ce vide où je cherchais, et où je n’ai rien trouvé. »

Le silence des vallées, les soins paisibles de la vie pastorale, les satisfactions d’une amitié durable et partagée, sentiment exquis dont son cœur avait toujours caressé l’espoir, telle est la dernière phase d’Obermann. Il ne réussit point à se créer un bonheur romanesque, il témoigne pour cette chimère de la jeunesse un continuel mépris. C’est la haine superbe des malheureux pour les promesses qui les ont leurrés, pour les biens qui leur ont échappé ; mais il se soumet, il s’affaisse, sa douleur s’endort, l’habitude de la vie domestique engourdit ses agitations rebelles, il s’abandonne à cette salutaire indolence, qui est à la fois un progrès de la raison raffermie et un bienfait du ciel apaisé. La seule exaltation qu’Obermann conserve dans toute sa fraîcheur, c’est la reconnaissance et l’amour pour les dons et les grâces de la nature. Il finit par une grave et adorable oraison sur les fleurs champêtres, et ferme doucement le livre où s’ensevelissent ses rêves, ses illusions et ses douleurs. « Si j’arrive à la vieillesse ; si un jour, plein de pensées encore, mais renonçant à parler aux hommes, j’ai auprès de moi un ami pour recevoir mes adieux à la terre, qu’on place ma chaise sur l’herbe courte, et que de tranquilles marguerites soient là devant moi, sous le soleil, sous le ciel immense, afin qu’en laissant la vie qui passe je retrouve quelque chose de l’illusion infinie. »

Telle est l’histoire intérieure et sans réserve d’Obermann. Il était peut-être dans la nature d’une pareille donnée de ne pouvoir se poétiser sous la forme d’une action progressive ; car, puisque Obermann nie perpétuellement non-seulement la valeur des actions et des idées, mais la valeur même des désirs, comment concevrait-on qu’il pût se mettre à commencer quelque chose ?

Cette incurie mélancolique, qui encadre de lignes infranchissables la destinée d’Obermann, offrait un type trop exceptionnel pour être apprécié lors de son apparition en 1804. A cette époque, la grande mystification du consulat venait enfin de se dénouer. Mais, préparée depuis 1799 avec une habileté surhumaine, révélée avec pompe au milieu du bruit des armes, des fanfares de la victoire et des enivrantes fumées du triomphe, elle n’avait soulevé que des indignations impuissantes, rencontré que des résistances muettes et isolées. Les préoccupations de la guerre et les rêves de la gloire absorbaient tous les esprits. Le sentiment de l’énergie extérieure se développait le premier dans la jeunesse ; le besoin d’activité virile et martiale bouillonnait dans tous les cœurs. Obermann, étranger par caractère chez toutes les nations, devait, en France plus qu’ailleurs, se trouver isolé dans sa vie de contemplation et d’oisiveté. Peu soucieux de connaître et de comprendre les hommes de son temps, il n’en fut ni connu ni compris, et traversa la foule, perdu dans le mouvement et le bruit de cette cohue, dont il ne daigna pas même regarder l’agitation tumultueuse. Lorsque la chute de l’empire introduisit en France la discussion parlementaire, la discussion devint réellement la monarchie constitutionnelle, comme l’empereur avait été l’empire à lui tout seul. En même temps que les institutions et les coutumes, la littérature anglaise passa le détroit et vint régner chez nous. La poésie britannique nous révéla le doute incarné sous la figure de Byron ; puis la littérature allemande, quoique plus mystique, nous conduisit au même résultat par un sentiment de rêverie plus profond. Ces causes, et d’autres, transformèrent rapidement l’esprit de notre nation, et pour caractère principal lui infligèrent le doute. Or le doute, c’est Obermann, et Obermann, né trop tôt de trente années, est réellement la traduction de l’esprit général depuis 1850.

Pourtant, dès le temps de sa publication, Obermann excita des sympathies d’autant plus fidèles et dévouées qu’elles étaient plus rares. Et, en ceci, la loi qui condamne à de tièdes amitiés les existences trop répandues fut accomplie ; la justice, qui dédommage du peu d’éclat par la solidité des affections, fut rendue. Obermann n’encourut pas les trompeuses jouissances d’un grand succès, il fut préservé de l’affligeante insouciance des admirations consacrées et vulgaires. Ses adeptes s’attachèrent à lui avec force et lui gardèrent leur enthousiasme, comme un trésor apporté par eux seuls, à l’offrande duquel ils dédaignaient d’associer la foule. Ces âmes malades, parentes de la sienne, portèrent une irritabilité chaleureuse dans l’admiration de ses grandeurs et dans la négation de ses défauts. Nous avons été de ceux-là, alors que plus jeunes, et dévorés d’une plus énergique souffrance, nous étions fiers de comprendre Obermann et près de haïr tous ceux dont le cœur lui était fermé.

Mais le mal d’Obermann, ressenti jadis par un petit nombre d’organisations précoces, s’est répandu peu à peu depuis, et, au temps où nous sommes, beaucoup peut-être en sont atteints ; car notre époque se signale par une grande multiplicité de maladies morales, jusqu’alors inobservées, désormais contagieuses et mortelles.

Durant les quinze premières années du dix-neuvième siècle, non-seulement le sentiment de la rêverie fut gêné et empêché par le tumulte des camps, mais encore le sentiment de l’ambition fut entièrement dénaturé dans les âmes fortes. Excité, mais non développé, il se restreignit dans son essor en ne rencontrant que des objets vains et puérils. L’homme qui était tout dans l’État avait arrangé les choses de telle façon que les plus grands hommes furent réduits à des ambitions d’enfant. Là où il n’y avait qu’un maître pour disposer de tout, il n’y avait pas d’autre manière de parvenir que de complaire au maître, et le maître ne reconnaissait qu’un seul mérite, celui de l’obéissance aveugle ; cette loi de fer eut le pouvoir, propre à tous les despotismes, de retenir la nation dans une perpétuelle enfance ; quand le despotisme croula irrévocablement en France, les hommes eurent quelque peine à perdre cette habitude d’asservissement qui avait effacé et confondu tous les caractères politiques dans une seule physionomie. Mais, rapidement éclairés sur leurs intérêts, ils eurent bientôt compris qu’il ne s’agissait plus d’être élevé par le maître, mais d’être choisi par la nation ; que, sous un gouvernement représentatif, il ne suffisait plus d’être aveugle et ponctuel dans l’exercice de la force brutale pour arriver à faire de l’arbitraire en sous-ordre, mais qu’il fallait chercher désormais sa force dans son intelligence, pour être élevé par le vote libre et populaire à la puissance et à la gloire de la tribune. A mesure que la monarchie, en s’ébranlant, vit ses faveurs perdre de leur prix, à mesure que la véritable puissance politique vint s’asseoir sur les bancs de l’opposition, la culture de l’esprit, l’étude de la dialectique, le développement de la pensée devint le seul moyen de réaliser des ambitions désormais plus vastes et plus nobles.

Mais avec ces promesses plus glorieuses, avec ces prétentions plus hautes, les ambitions ont pris un caractère d’intensité fébrile qu’elles n’avaient pas encore présenté. Les âmes, surexcitées par d’énormes travaux, par l’emploi de facultés immenses, ont été éprouvées tout à coup par de grandes fatigues et de cuisantes angoisses. Tous les ressorts de l’intérêt personnel, toutes les puissances de l’égoïsme, tendues et développées outre mesure, ont donné naissance à des maux inconnus, à des souffrances monstrueuses, auxquelles la psychologie n’avait point encore assigné de place dans ses annales.

L’invasion de ces maladies a dû introduire le germe d’une poésie nouvelle. S’il est vrai que la littérature soit et ne puisse être autre chose que l’expression de faits accomplissables, la peinture de traits visibles, ou la révélation de sentiments possiblement vrais, la littérature de l’Empire devait réfléchir la physionomie de l’Empire, reproduire la pompe des événements extérieurs, ignorer la science des mystérieuses souffrances de l’âme. L’étude de la conscience ne pouvait être approfondie que plus tard, lorsque la conscience elle-même jouerait un plus grand rôle dans la vie, c’est-à-dire lorsque l’homme, ayant un plus grand besoin de son intelligence pour arriver aux choses extérieures, serait forcé à un plus mûr examen de ses facultés intérieures. Si l’étude de la psychologie, poétiquement envisagée, a été jusque-là incomplète et superficielle, c’est que les observations lui ont manqué, c’est que les maladies, aujourd’hui constatées et connues, hier encore n’existaient pas.

Ainsi donc le champ des douleurs observées et poétisées s’agrandit chaque jour, et demain en saura plus qu’aujourd’hui. Le mal de Werther, celui de René, celui d’Obermann, ne sont pas les seuls que la civilisation avancée nous ait apportés, et le livre où Dieu a inscrit le compte de ces fléaux n’est peut-être encore ouvert qu’à la première page. Il en est un qu’on ne nous a pas encore officiellement signalé, quoique beaucoup d’entre nous en aient été frappés ; c’est la souffrance de la volupté dépourvue de puissance. C’est un autre supplice que celui de Werther, se brisant contre la société qui proscrit sa passion, c’est une autre inquiétude que celle de René, trop puissant pour vouloir ; c’est une autre agonie que celle d’Obermann, atterré de son impuissance ; c’est la souffrance énergique, colère, impie, de l’âme qui veut réaliser une destinée, et devant qui toute destinée s’enfuit comme un rêve ; c’est l’indignation de la force qui voudrait tout saisir, tout posséder, et à qui tout échappe, même la volonté, au travers de fatigues vaines et d’efforts inutiles. C’est l’épuisement et la contrition de la passion désappointée ; c’est, en un mot, le mal de ceux qui ont vécu.

René et Obermann sont jeunes. L’un n’a pas encore employé sa puissance, l’autre n’essayera pas de l’employer ; mais tous deux vivent dans l’attente et l’ignorance d’un avenir qui se réalisera dans un sens quelconque. Comme le bourgeon exposé au vent impétueux des jours, au souffle glacé des nuits, René résistera aux influences mortelles et produira de beaux fruits. Obermann languira comme une fleur délicate qui exhale de plus suaves parfums en pâlissant à l’ombre. Mais il est des plantes à la fois trop vigoureuses pour céder aux vains efforts des tempêtes, et trop avides de soleil pour fructifier sous un ciel rigoureux. Fatiguées, mais non brisées, elles enfoncent encore leurs racines dans le roc, elles élèvent encore leurs calices desséchés et flétris pour aspirer la rosée du ciel ; mais, courbées par les vents contraires, elles retombent et rampent sans pouvoir vivre ni mourir, et le pied qui les foule ignore la lutte immense qu’elles ont soutenue avant de plier.

Les âmes atteintes de cette douloureuse colère peuvent avoir eu la jeunesse de René. Elles peuvent avoir répudié longtemps la vie réelle, comme n’offrant rien qui ne fût trop grand ou trop petit pour elles ; mais à coup sûr elles ont vécu la vie de Werther. Elles se sont suicidées comme lui par quelque passion violente et opiniâtre, par quelque sombre divorce avec les espérances de la vie humaine. La faculté de croire et d’aimer est morte en elles. Le désir seul a survécu, fantasque, cuisant, éternel, mais irréalisable, à cause des avertissements sinistres de l’expérience. Une telle âme peut s’efforcer à consoler Obermann, en lui montrant une blessure plus envenimée que la sienne, en lui disant la différence du doute à l’incrédulité, en répondant à cette belle et triste parole : Qu’un jour je puisse dire à un homme qui m’entende : « Si nous avions vécu ! » — Obermann, consolez-vous, nous aurions vécu en vain.

Il appartiendra peut-être à quelque génie austère, à quelque psychologiste rigide et profond, de nous montrer la souffrance morale sous un autre aspect encore, de nous dire une autre lutte de la volonté contre l’impuissance, de nous initier à l’agitation, à l’effroi, à la confusion d’une faiblesse qui s’ignore et se nie, de nous intéresser au supplice perpétuel d’une âme qui refuse de connaître son infirmité, et qui, dans l’épouvante et la stupéfaction de ses défaites, aime mieux s’accuser de perversité que d’avouer son indigence primitive. C’est une maladie plus répandue peut-être que toutes les autres, mais que nul n’a encore osé traiter. Pour la revêtir de grâce et de poésie, il faudra une main habile et une science consommée.

Ces créations viendront sans doute. Le mouvement des intelligences entraînera dans l’oubli la littérature réelle, qui ne convient déjà plus à notre époque. Une autre littérature se prépare et s’avance à grands pas, idéale, intérieure, ne relevant que de la conscience humaine, n’empruntant au monde des sens que la forme et le vêtement de ses inspirations, dédaigneuse, à l’habitude, de la puérile complication des épisodes, ne se souciant guère de divertir et de distraire les imaginations oisives, parlant peu aux yeux, mais à l’âme constamment. Le rôle de cette littérature sera laborieux et difficile, et ne sera pas compris d’emblée. Elle aura contre elle l’impopularité des premières épreuves ; elle aura de nombreuses batailles à livrer pour introduire, dans les récits de la vie familière, dans l’expression scénique des passions éternelles, les mystérieuses tragédies que la pensée aperçoit et que l’œil ne voit point.

Cette réaction a déjà commencé d’une façon éclatante dans la poésie personnelle ou lyrique : espérons que le roman et le théâtre n’attendront pas en vain.

George Sand.

OBSERVATIONS


On verra dans ces lettres l’expression d’un homme qui sent, et non d’un homme qui travaille. Ce sont des mémoires très-indifférents à des étrangers, mais qui peuvent intéresser les adeptes. Plusieurs verront avec plaisir ce que l’un d’eux a senti : plusieurs ont senti de même ; il s’est trouvé que celui-ci l’a dit, ou a essayé de le dire. Mais il doit être jugé par l’ensemble de sa vie, et non par ses premières années ; par toutes ses lettres, et non par tel passage ou hasardé, ou romanesque peut-être.

De semblables lettres sans art, sans intrigue, doivent avoir mauvaise grâce hors de la société éparse et secrète dont la nature avait fait membre celui qui les écrivit. Les individus qui la composent sont la plupart inconnus ; cette espèce de monument privé que laisse un homme comme eux ne peut leur être adressé que par la voie publique, au risque d’ennuyer un grand nombre de personnes graves, instruites, ou aimables. Le devoir d’un éditeur est seulement de prévenir qu’on n’y trouve ni esprit, ni science, que ce n’est pas un ouvrage, et que peut-être même on dira : Ce n’est pas un livre raisonnable.

Nous avons beaucoup d’écrits où le genre humain se trouve peint en quelques lignes. Si cependant ces longues lettres faisaient à peu près connaître un seul homme, elles pourraient être et neuves et utiles. Il s’en faut de beaucoup qu’elles remplissent même cet objet borné ; mais, si elles ne contiennent point tout ce que l’on pourrait attendre, elles contiennent du moins quelque chose ; et c’est assez pour les faire excuser.

Ces lettres ne sont pas un roman[1]. Il n’y a point de mouvement dramatique, d’événements préparés et conduits, point de dénoûment ; rien de ce qu’on appelle l’intérêt d’un ouvrage, de cette série progressive, de ces incidents, de cet aliment de la curiosité, magie de plusieurs bons écrits, et charlatanisme de plusieurs autres.

On y trouvera des descriptions ; de celles qui servent à mieux faire entendre les choses naturelles, et à donner des lumières, peut-être trop négligées, sur les rapports de l’homme avec ce qu’il appelle l’inanimé.

On y trouvera des passions ; mais celles d’un homme qui était né pour recevoir ce qu’elles promettent, et pour n’avoir point une passion ; pour tout employer, et pour n’avoir qu’une seule fin.

On y trouvera de l’amour ; mais l’amour senti d’une manière qui peut-être n’avait pas été dite.

On y trouvera des longueurs : elles peuvent être dans la nature ; le cœur est rarement précis, il n’est point dialecticien. On y trouvera des répétitions ; mais si les choses sont bonnes, pourquoi éviter soigneusement d’y revenir ? Les répétitions de Clarisse, le désordre (et le prétendu égoïsme) de Montaigne, n’ont jamais rebuté que des lecteurs seulement ingénieux. Jean-Jacques était souvent diffus. Celui qui écrivit ces lettres paraît n’avoir pas craint les longueurs et les écarts d’un style libre : il a écrit sa pensée. Il est vrai que Jean-Jacques avait le droit d’être un peu long ; pour lui, s’il a usé de la même liberté, c’est tout simplement parce qu’il la trouvait bonne et naturelle.

On y trouvera des contradictions, du moins ce qu’on nomme souvent ainsi. Mais pourquoi serait-on choqué de voir, dans des matières incertaines, le pour et le contre dits par le même homme ? Puisqu’il faut qu’on les réunisse pour s’en approprier le sentiment, pour peser, décider, choisir, n’est-ce pas une même chose qu’ils soient dans un seul livre ou dans des livres différents ? Au contraire, exposés par le même homme, ils le sont avec une force plus égale, d’une manière plus analogue, et vous voyez mieux ce qu’il vous convient d’adopter. Nos affections, nos désirs, nos sentiments mêmes, et jusqu’à nos opinions, changent avec les leçons des événements, les occasions de la réflexion, avec l’âge, avec tout notre être. Celui qui est si exactement d’accord avec lui-même vous trompe, ou se trompe. Il a un système ; il joue un rôle. L’homme sincère vous dit : J’ai senti comme cela, je sens comme ceci ; voilà mes matériaux, bâtissez vous même l’édifice de votre pensée.

Ce n’est pas à l’homme froid à juger les différences des sensations humaines ; puisqu’il n’en connaît pas l’étendue, il n’en connaît pas la versatilité. Pourquoi diverses manières de voir seraient-elles plus étonnantes dans les divers âges d’un même homme, et quelquefois au même moment, que dans des hommes différents ? On observe, on cherche, on ne décide pas. Voulez-vous exiger que celui qui prend la balance rencontre d’abord le poids qui en fixera l’équilibre ? Tout doit être d’accord, sans doute, dans un ouvrage exact et raisonné sur des matières positives ; mais voulez-vous que Montaigne soit vrai à la manière de Hume, et Sénèque régulier comme Bezout ? Je croirais même qu’on devrait attendre autant ou plus d’oppositions entre les différents âges d’un même homme qu’entre plusieurs hommes éclairés du même âge. C’est pour cela qu’il n’est pas bon que les législateurs soient tous des vieillards ; à moins que ce soit un corps d’hommes vraiment choisis, et capables de suivre leurs conceptions générales et leurs souvenirs plutôt que leur pensée présente. L’homme qui ne s’occupe que des sciences exactes est le seul qui n’ait point à craindre d’être jamais surpris de ce qu’il a écrit dans un autre âge.

Ces lettres sont aussi inégales, aussi irrégulières dans leur style que dans le reste. Une chose seulement m’a plu ; c’est de n’y point trouver ces expressions exagérées et triviales dans lesquelles un écrivain devrait toujours voir du ridicule, ou au moins de la faiblesse[2]. Ces expressions ont par elles-mêmes quelque-chose de vicieux, ou bien leur trop fréquent usage, en en faisant des applications fausses, altéra leurs premières acceptions, et fit oublier leur énergie.

Ce n’est pas que je prétende justifier le style de ces lettres. J’aurais quelque chose à dire sur des expressions qui pourront paraître hardies, et que pourtant je n’ai pas changées ; mais quant aux incorrections, je n’y sais point d’excuse recevable. Je ne me dissimule pas qu’un critique trouvera beaucoup à reprendre : je n’ai point prétendu enrichir le public d’un ouvrage travaillé, mais donner à quelques personnes éparses dans l’Europe les sensations, les opinions, les songes libres et incorrects d’un homme souvent isolé, qui écrivit dans l’intimité, et non pour son libraire,

L’éditeur ne s’est proposé et ne se proposera qu’un seul objet. Tout ce qui portera son nom tendra aux mêmes résultats ; soit qu’il écrive, ou qu’il publie seulement, il ne s’écartera point d’un but moral. Il ne cherche pas encore à y atteindre : un écrit important, et de nature à être utile, un véritable ouvrage que l’on peut seulement esquisser, mais non prétendre jamais finir, ne doit être ni publié promptement, ni même entrepris trop tôt (A).

Les notes indiquées par des lettres sont à la fin du volume.
OBERMANN

LETTRE PREMIÈRE.

Genève, 8 juillet, première année.

Il ne s’est passé que vingt jours depuis que je vous ai écrit de Lyon. Je n’annonçais aucun projet nouveau, je n’en avais pas ; et maintenant j’ai tout quitté, me voici sur une terre étrangère.

Je crains que ma lettre ne vous trouve point à Chessel[3] et que vous ne puissiez pas me répondre aussi vite que je le désirerais. J’ai besoin de savoir ce que vous pensez, ou du moins ce que vous penserez lorsque vous aurez lu. Vous savez s’il me serait indifférent d’avoir des torts avec vous ; cependant je crains que vous ne m’en trouviez, et je ne suis pas bien assuré moi-même de n’en point avoir. Je n’ai pas même pris le temps de vous consulter. Je l’eusse bien désiré dans un moment aussi décisif : encore aujourd’hui, je ne sais comment juger une résolution qui détruit tout ce qu’on avait arrangé, qui me transporte brusquement dans une situation nouvelle, qui me destine à des choses que je n’avais pas prévues, et dont je ne saurais même pressentir l’enchaînement et les conséquences.

Il faut vous dire plus. L’exécution fut, il est vrai, aussi précipitée que la décision ; mais ce n’est pas le temps seul qui m’a manqué pour vous en écrire. Quand même je l’aurais eu, je crois que vous l’eussiez ignoré de même. J’aurais craint votre prudence : j’ai cru sentir cette fois la nécessité de n’en avoir pas. Une prudence étroite et pusillanime dans ceux de qui le sort m’a fait dépendre, a perdu mes premières années, et je crois bien qu’elle m’a nui pour toujours. La sagesse veut marcher entre la défiance et la témérité ; le sentier est difficile : il faut la suivre dans les choses qu’elle voit ; mais dans les choses inconnues nous n’avons que l’instinct. S’il est plus dangereux que la prudence, il fait aussi de plus grandes choses : il nous perd ou nous sauve ; sa témérité devient quelquefois notre seul asile, et c’est peut-être à lui de réparer les maux que la prudence a pu faire.

Il fallait laisser le joug s’appesantir sans retour, ou le secouer inconsidérément : l’alternative me parut inévitable. Si vous en jugez de même, dites-le-moi pour me rassurer. Vous savez assez quelle misérable chaîne on allait river. On voulait que je fisse ce qu’il m’était impossible de faire bien ; que j’eusse un état pour son produit, que j’employasse les facultés de mon être à ce qui choque essentiellement sa nature. Aurais-je dû me plier à une condescendance momentanée ; tromper un parent en lui persuadant que j’entreprenais pour l’avenir ce que je n’aurais commencé qu’avec le désir de le cesser ; et vivre ainsi dans un état violent, dans une répugnance perpétuelle ? Qu’il reconnaisse l’impuissance où j’étais de le satisfaire, qu’il m’excuse. Il finira par sentir que les conditions si diverses et si opposées, où les caractères les plus contraires trouvent ce qui leur est propre, ne peuvent convenir indifféremment à tous les caractères ; que ce n’est pas assez qu’un état, qui a pour objet des intérêts et des démêlés contentieux, soit regardé comme honnête, parce qu’on y acquiert, sans voler, trente ou quarante mille livres de rente ; et qu’enfin je n’ai pu renoncer à être homme, pour être homme d’affaires.

Je ne cherche point à vous persuader, je vous rappelle les faits ; jugez. Un ami doit juger sans trop d’indulgence ; vous l’avez dit.

Si vous aviez été à Lyon, je ne me serais pas décidé sans vous consulter ; il eût fallu me cacher de vous, au lieu que j’ai eu seulement à me taire. Comme on cherche dans le hasard même des raisons qui autorisent aux choses que l’on croit nécessaires, j’ai trouvé votre absence favorable. Je n’aurais jamais pu agir contre votre opinion ; mais je n’ai pas été fâché de le faire sans votre avis, tant je sentais tout ce que pouvait alléguer la raison contre la loi que m’imposait une sorte de nécessité, contre le sentiment qui m’entraînait. J’ai plus écouté cette impulsion secrète, mais impérieuse, que ces froids motifs de balancer et de suspendre, qui, sous le nom de prudence tenaient peut-être beaucoup à mon habitude paresseuse, et à quelque faiblesse dans l’exécution. Je suis parti, je m’en félicite ; mais quel homme peut jamais savoir s’il a fait sagement, ou non, pour les conséquences éloignées des choses ?

Je vous ai dit pourquoi je n’ai pas fait ce qu’on voulait ; il faut vous dire pourquoi je n’ai pas fait autre chose. J’examinais si je rejetterais absolument le parti que l’on voulait me faire prendre ; cela m’a conduit à examiner quel autre je prendrais et à quelle détermination je m’arrêterais.

Il fallait choisir, il fallait commencer, pour la vie peut-être, ce que tant de gens, qui n’ont en eux aucune autre chose, appellent un état. Je n’en trouvai point qui ne fût étranger à ma nature, ou contraire à ma pensée. J’interrogeai mon être, je considérai rapidement tout ce qui m’entourait ; je demandai aux hommes s’ils sentaient comme moi ; je demandai aux choses si elles étaient selon mes penchants, et je vis qu’il n’y avait d’accord ni entre moi et la société, ni entre mes besoins et les choses qu’elle a faites. Je m’arrêtai avec effroi, sentant que j’allais livrer ma vie à des ennuis intolérables, à des dégoûts sans terme comme sans objet. J’offris successivement à mon cœur ce que les hommes cherchent dans les divers états qu’ils embrassent. Je voulus même embellir, par le prestige de l’imagination, ces objets multipliés qu’ils proposent à leurs passions, et la fin chimérique à laquelle ils consacrent leurs années. Je le voulais, je ne le pus pas. Pourquoi la terre est-elle ainsi désenchantée à mes yeux ? Je ne connais point la satiété, je trouve partout le vide.

Dans ce jour, le premier où je sentis le néant qui m’environne, dans ce jour qui a changé ma vie, si les pages de ma destinée se fussent trouvées entre mes mains pour être déroulées ou fermées à jamais, avec quelle indifférence j’eusse abandonné la vaine succession de ces heures si longues et si fugitives, que tant d’amertumes flétrissent, et que nulle véritable joie ne consolera ! Vous le savez, j’ai le malheur de ne pouvoir être jeune : les longs ennuis de mes premiers ans ont apparemment détruit la séduction. Les dehors fleuris ne m’en imposent pas : mes yeux demi-fermés ne sont jamais éblouis ; trop fixes, ils ne sont point surpris.

Ce jour d’irrésolution fut du moins un jour de lumière : il me fit reconnaître en moi ce que je n’y voyais pas distinctement. Dans la plus grande anxiété où j’eusse jamais été, j’ai joui pour la première fois de la conscience de mon être. Poursuivi jusque dans le triste repos de mon apathie habituelle, forcé d’être quelque chose, je fus enfin moi-même ; et dans ces agitations jusqu’alors inconnues, je trouvai une énergie, d’abord contrainte et pénible, mais dont la plénitude fut une sorte de repos que je n’avais pas encore éprouvé. Cette situation douce et inattendue amena la réflexion qui me détermina. Je crus voir la raison de ce qu’on observe tous les jours, que les différences positives du sort ne sont pas les causes principales du bonheur ou du malheur des hommes.

Je me dis : La vie réelle de l’homme est en lui-même, celle qu’il reçoit du dehors n’est qu’accidentelle et subordonnée. Les choses agissent sur lui bien plus encore selon la situation où elles le trouvent que selon leur propre nature. Dans le cours d’une vie entière, perpétuellement modifié par elles, il peut devenir leur ouvrage. Mais dans cette succession toujours mobile, lui seul subsiste quoique altéré, tandis que les objets extérieurs relatifs à lui changent entièrement ; il en résulte que chacune de leurs impressions sur lui dépend bien plus, pour son bonheur ou son malheur, de l’état où elle le trouve que de la sensation qu’elle lui apporte et du changement présent qu’elle fait en lui. Ainsi dans chaque moment particulier de sa vie, ce qui importe surtout à l’homme, c’est d’être ce qu’il doit être. Les dispositions favorables des choses viendront ensuite, c’est une utilité du second ordre pour chacun des moments présents. Mais la suite de ces impulsions devenant, par leur ensemble, le vrai principe des mobiles intérieurs de l’homme, si chacune de ces impressions est à peu près indifférente, leur totalité fait pourtant notre destinée. Tout nous importerait-il également dans ce cercle de rapports et de résultats mutuels ? L’homme dont la liberté absolue est si incertaine, et la liberté apparente si limitée, serait-il contraint à un choix perpétuel qui demanderait une volonté constante, toujours libre et puissante ? Tandis qu’il ne peut diriger que si peu d’événements, et qu’il ne saurait régler la plupart de ses affections, lui importe-t-il, pour la paix de sa vie, de tout prévoir, de tout conduire, de tout déterminer dans une sollicitude qui, même avec des succès non interrompus ferait encore le tourment de cette même vie ? S’il paraît également nécessaire de maîtriser ces deux mobiles dont l’action est toujours réciproque ; si pourtant cet ouvrage est au-dessus des forces de l’homme, et si l’effort même qui tendrait à le produire est précisément opposé au repos qu’on en attend, comment obtenir à peu près ce résultat en renonçant au moyen impraticable qui paraît d’abord le pouvoir seul produire ? La réponse à cette question serait le grand œuvre de la sagesse humaine, et le principal objet que l’on puisse proposer à cette loi intérieure qui nous fait chercher la félicité. Je crus trouver à ce problème une solution analogue à mes besoins présents : peut-être contribuèrent-ils à me la faire adopter.

Je pensai que le premier état des choses était surtout important dans cette oscillation toujours réagissante, et qui par conséquent dérive toujours plus ou moins de ce premier état. Je me dis : Soyons d’abord ce que nous devons être ; plaçons-nous où il convient à notre nature, puis livrons-nous au cours des choses, en nous efforçant seulement de nous maintenir semblables à nous-mêmes. Ainsi, quoi qu’il arrive, et sans sollicitudes étrangères, nous disposerons des choses, non pas en les changeant elles-mêmes, ce qui nous importe peu, mais en maîtrisant les impressions qu’elles feront sur nous, ce qui seul nous importe, ce qui est le plus facile, ce qui maintient davantage notre être en le circonscrivant et en reportant sur lui-même l’effort conservateur. Quelque effet que produisent sur nous les choses par leur influence absolue que nous ne pourrons changer, du moins nous conserverons toujours beaucoup du premier mouvement imprimé, et nous approcherons, par ce moyen, plus que nous ne saurions l’espérer par aucun autre de l’heureuse persévérance du sage.

Dès que l’homme réfléchit, dès qu’il n’est plus entraîné par le premier désir et par les lois inaperçues de l’instinct, toute équité, toute moralité devient en un sens une affaire de calcul, et la prudence est dans l’estimation du plus ou du moins. Je crus voir dans ma conclusion un résultat aussi clair que celui d’une opération sur les nombres. Comme je vous fais l’histoire de mes intentions, et non celle de mon esprit, et que je veux bien moins justifier ma décision que vous dire comment je me suis décidé, je ne chercherai pas à vous rendre un meilleur compte de mon calcul.

Conformément à cette manière de voir, je quitte les soins éloignés et multipliés de l’avenir, qui sont toujours si fatigants et souvent si vains ; je m’attache seulement à disposer, une fois pour la vie, et moi et les choses. Je ne me dissimule point combien cet ouvrage doit sans doute rester imparfait, et combien je serai entravé par les événements ; mais je ferai du moins ce que je trouverai en mon pouvoir.

J’ai cru nécessaire de changer les choses avant de me changer moi-même. Ce premier but pouvait être beaucoup plus promptement atteint que le second ; et ce n’eût pas été dans mon ancienne manière de vivre que j’eusse pu m’occuper sérieusement de moi. L’alternative du moment difficile où je me trouvais me força de songer d’abord aux changements extérieurs. C’est dans l’indépendance des choses, comme dans le silence des passions, que l’on peut s’étudier. Je vais choisir une retraite dans ces monts tranquilles dont la vue a frappé mon enfance elle-même[4]. J’ignore où je m’arrêterai, mais écrivez-moi à Lausanne.

LETTRE II.

Lausanne, 9 juillet, I.

J’arrivai de nuit à Genève : j’y logeai dans une assez triste auberge, où mes fenêtres donnaient sur une cour ; je n’en fus point fâché. Entrant dans une aussi belle contrée, je me ménageais volontiers l’espèce de surprise d’un spectacle nouveau ; je la réservais pour la plus belle heure du jour ; je la voulais avoir dans sa plénitude, et sans affaiblir l’impression en l’éprouvant par degrés.

En sortant de Genève, je me mis en route, seul, libre, sans but déterminé, sans autre guide qu’une carte assez bonne, que je porte sur moi.

J’entrais dans l’indépendance. J’allais vivre dans le seul pays peut-être de l’Europe où, dans un climat assez favorable, on trouve encore les sévères beautés des sites naturels. Devenu calme par l’effet même de l’énergie que les circonstances de mon départ avaient éveillée en moi, content de posséder mon être pour la première fois de mes jours si vains, cherchant des jouissances simples et grandes avec l’avidité d’un cœur jeune, et cette sensibilité, fruit amer et précieux de mes longs ennuis, j’étais ardent et paisible. Je fus heureux sous le beau ciel de Genève (B), lorsque le soleil, paraissant au-dessus des hautes neiges, éclaira à mes yeux cette terre admirable. C’est près de Coppet que je vis l’aurore, non pas inutilement belle comme je l’avais vue tant de fois, mais d’une beauté sublime et assez grande pour ramener le voile des illusions sur mes yeux découragés.

Vous n’avez point vu cette terre à laquelle Tavernier ne trouvait comparable qu’un seul lieu dans l’Orient. Vous ne vous en ferez pas une idée juste ; les grands effets de la nature ne s’imaginent point tels qu’ils sont. Si j’avais moins senti la grandeur et l’harmonie de l’ensemble, si la pureté de l’air n’y ajoutait pas une expression que les mots ne sauraient rendre, si j’étais un autre, j’essayerais de vous peindre ces monts neigeux et embrasés, ces vallées vaporeuses ; les noirs escarpements de la côte de Savoie ; les collines de la Vaux et du Jorat[5] peut-être trop riantes, mais surmontées par les Alpes de Gruyère et d’Ormont ; et les vastes eaux du Léman, et le mouvement de ses vagues, et sa paix mesurée. Peut-être mon état intérieur ajouta-t-il au prestige de ces lieux ; peut-être nul homme n’a-t-il éprouvé à leur aspect tout ce que j’ai senti[6].

C’est le propre d’une sensibilité profonde de recevoir une volupté plus grande de l’opinion d’elle-même que de ses jouissances positives : celles-ci laissent apercevoir leurs bornes ; mais celles que promettent ce sentiment d’une puissance illimitée sont immenses comme elle, et semblent nous indiquer le monde inconnu que nous cherchons toujours. Je n’oserais décider que l’homme dont l’habitude des douleurs a navré le cœur n’ait point reçu de ses misères mêmes une aptitude à des plaisirs inconnus des heureux, et ayant sur les leurs l’avantage d’une plus grande indépendance et d’une durée qui soutient la vieillesse elle-même. Pour moi, j’ai éprouvé, dans ce moment auquel il n’a manqué qu’un autre cœur qui sentît avec le mien, comment une heure de vie peut valoir une année d’existence, combien tout est relatif dans nous et hors de nous, et comment nos misères viennent surtout de notre déplacement dans l’ordre des choses.

La grande route de Genève à Lausanne est partout agréable ; elle suit généralement les rives du lac, et elle me conduisait vers les montagnes : je ne pensai point à la quitter. Je ne m’arrêtai qu’auprès de Lausanne, sur une pente d’où l’on n’apercevait pas la ville, et où j’attendis la fin du jour.

Les soirées sont désagréables dans les auberges, excepté lorsque le feu et la nuit aident à attendre le souper. Dans les longs jours on ne peut éviter cette heure d’ennui qu’en évitant aussi de voyager pendant la chaleur : c’est précisément ce que je ne fais point. Depuis mes courses au Forez, j’ai pris l’usage d’aller à pied si la campagne est intéressante ; et quand je marche, une sorte d’impatience ne me permet de m’arrêter que lorsque je suis presque arrivé. Les voitures sont nécessaires pour se débarrasser promptement de la poussière des grandes routes et des ornières boueuses des plaines, mais, lorsqu’on est sans affaires et dans une vraie campagne, je ne vois pas de motif pour courir la poste, et je trouve qu’on est trop dépendant si l’on va avec ses chevaux. J’avoue qu’en arrivant à pied l’on est moins bien reçu d’abord dans les auberges ; mais il ne faut que quelques minutes à un aubergiste qui sait son métier pour s’apercevoir que, s’il y a de la poussière sur les souliers, il n’y a pas de paquet sur l’épaule, et qu’ainsi l’on peut être en état de le faire gagner assez pour qu’il ôte son chapeau d’une certaine manière. Vous verrez bientôt les servantes vous dire tout comme à un autre : Monsieur a-t-il déjà donné ses ordres ?

J’étais sous les pins du Jorat : la soirée était belle, les bois silencieux, l’air calme, le couchant vaporeux, mais sans nuages. Tout paraissait fixe, éclairé, immobile ; et dans un moment où je levai les yeux après les avoir tenus longtemps arrêtés sur la mousse qui me portait, j’eus une illusion imposante que mon état de rêverie prolongea. La pente rapide qui s’étendait jusqu’au lac se trouvait cachée pour moi sur le tertre où j’étais assis ; et la surface du lac très-inclinée semblait élever dans les airs sa rive opposée. Des vapeurs voilaient en partie les Alpes de Savoie confondues avec elles et revêtues des mêmes teintes. La lumière du couchant et le vague de l’air dans les profondeurs du Valais élevèrent ces montagnes et les séparèrent de la terre, en rendant leurs extrémités indiscernables ; et leur colosse sans forme, sans couleur, sombre et neigeux, éclairé et comme invisible, ne me parut qu’un amas de nuées orageuses suspendues dans l’espace : il n’était plus d’autre terre que celle qui me soutenait sur le vide, seul, dans l’immensité.

Ce moment-là fut digne de la première journée d’une vie nouvelle : j’en éprouverai peu de semblables. Je me promettais de finir celle-ci en vous en parlant tout à mon aise, mais le sommeil appesantit ma tête et ma main : les souvenirs et le plaisir de vous les dire ne sauraient l’éloigner ; et je ne veux pas continuer à vous rendre si faiblement ce que j’ai mieux senti.

Près de Nyon j’ai vu le mont Blanc assez à découvert, et depuis ses bases apparentes ; mais l’heure n’était point favorable, il était mal éclairé.

LETTRE III.

Cully, 11 juillet, I.

Je ne veux point parcourir la Suisse en voyageur, ou en curieux. Je cherche à être là, parce qu’il me semble que je serais mal ailleurs : c’est le seul pays voisin du mien qui contienne généralement de ces choses que je désire. J’ignore encore de quel côté je me dirigerai : je ne connais ici personne ; et n’y ayant aucune sorte de relation, je ne puis choisir que d’après des raisons prises de la nature des lieux. Le climat est difficile en Suisse, dans les situations que je préférerais. Il me faut un séjour fixe pour l’hiver ; c’est ce que je voudrais d’abord décider : mais l’hiver est long dans les contrées élevées.

A Lausanne on me disait : C’est ici la plus belle partie de la Suisse, celle que tous les étrangers aiment. Vous avez vu Genève et les bords du lac ; il vous reste à voir Iverdun, Neuchâtel et Berne ; on va encore au Locle, qui est célèbre par son industrie. Pour le reste de la Suisse, c’est un pays bien sauvage : on reviendra de la manie anglaise d’aller se fatiguer et s’exposer pour voir de la glace et dessiner des cascades. Vous vous fixerez ici : le pays de Vaud[7] est le seul qui convienne à un étranger ; et même dans le pays de Vaud il n’y a que Lausanne, surtout pour un Français.

Je les ai assurés que je ne choisirais pas Lausanne, et ils ont cru que je me trompais. Le pays de Vaud a de grandes beautés ; mais je suis persuadé d’avance que sa partie principale est une de celles de la Suisse que j’aimerai le moins. La terre et les hommes y sont, à peu de chose près, comme ailleurs : je cherche d’autres mœurs et une autre nature[8]. Si je savais l’allemand, je crois que j’irais du côté de Lucerne, mais l’on n’entend le français que dans un tiers de la Suisse, et ce tiers en est précisément la partie la plus riante et la moins éloignée des habitudes françaises, ce qui me met dans une grande incertitude. J’ai presque résolu de voir les bords de Neuchâtel et le bas Valais ; après quoi j’irai près de Schwitz, ou dans l’Underwalden, malgré l’inconvénient très-grand d’une langue qui m’est tout à fait étrangère.

J’ai remarqué un petit lac que les cartes nomment de Bré, ou de Bray, situé à une certaine élévation dans les terres, au-dessus de Cully : j’étais venu dans cette ville pour en aller visiter les rives presque inconnues et éloignées des grandes routes. J’y ai renoncé ; je crains que le pays ne soit trop ordinaire, et que la manière de vivre des gens de la campagne, si près de Lausanne, ne me convienne encore moins.

Je voulais traverser le lac[9] ; et j’avais hier retenu un bateau pour me rendre sur la côte de Savoie. Il a fallu renoncer à ce dessein : le temps a été mauvais tout le jour, et le lac est encore fort agité. L’orage est passé, la soirée est belle. Mes fenêtres donnent sur le lac ; l’écume blanche des vagues est jetée quelquefois jusque dans ma chambre, elle a même mouillé le toit. Le vent souffle du sud-ouest, en sorte que c’est précisément ici que les vagues ont plus de force et d’élévation. Je vous assure que ce mouvement et ces sons mesurés donnent à l’âme une forte impulsion. Si j’avais à sortir de la vie ordinaire, si j’avais à vivre, et que pourtant je me sentisse découragé, je voudrais être un quart d’heure seul devant un lac agité : je crois qu’il ne serait pas de grandes choses qui ne me fussent naturelles.

J’attends avec quelque impatience la réponse que je vous ai demandée ; et quoiqu’elle ne puisse en effet arriver encore, je pense à tout moment à envoyer à Lausanne pour voir si on ne néglige pas de me la faire parvenir. Sans doute elle me dira bien positivement ce que vous pensez, ce que vous présumez de l’avenir ; et si j’ai eu tort, étant moi, de faire ce qui chez beaucoup d’autres eût été une conduite pleine de légèreté. Je vous consultais sur des riens, et j’ai pris sans vous la résolution la plus importante. Vous ne refuserez pas pourtant de me dire votre opinion : il faut qu’elle me réprime ou me rassure. Vous avez déjà oublié que je me suis arrangé en ceci comme si je voulais vous en faire un secret : les torts d’un ami peuvent entrer dans notre pensée, mais non dans nos sentiments. Je vous félicite d’avoir à me pardonner des faiblesses : sans cela je n’aurais pas tant de plaisir à m’appuyer sur vous ; ma propre force ne me donnerait pas la sécurité que me donne la vôtre.

Je vous écris comme je vous parlerais, comme on se parle à soi-même. Quelquefois on n’a rien à se dire l’un à l’autre, on a pourtant besoin de se parler ; c’est souvent alors que l’on jase le plus à son aise. Je ne connais de promenade qui donne un vrai plaisir que celle que l’on fait sans but, lorsque l’on va uniquement pour aller, et que l’on cherche sans vouloir aucune chose ; lorsque le temps est tranquille, et peu couvert, que l’on n’a point d’affaires, que l’on ne veut pas savoir l’heure, et que l’on se met à pénétrer au hasard dans les fondrières et les bois d’un pays inconnu ; lorsqu’on parle des champignons, des biches, des feuilles rousses qui commencent à tomber ; lorsque je vous dis : Voilà une place qui ressemble bien à celle où mon père s’arrêta, il y a dix ans, pour jouer au petit palet avec moi, et où il laissa son couteau de chasse, que le lendemain on ne put jamais retrouver ; lorsque vous me dites : L’endroit où nous venons de traverser le ruisseau eût bien plu au mien. Dans les derniers temps de sa vie, il se faisait conduire une grande lieue de la ville dans un bois bien épais, où il y avait quelques rochers et de l’eau ; alors il descendait de la calèche, et il allait, quelquefois seul, quelquefois avec moi, s’asseoir sur un grès : nous lisions les Vies des Pères du désert. Il me disait : Si dans ma jeunesse j’étais entré dans un monastère, comme Dieu m’y appelait, je n’aurais pas eu tous les chagrins que j’ai eus dans le monde, je ne serais pas aujourd’hui si infirme et si cassé ; mais je n’aurais point de fils, et, en mourant, je ne laisserais rien sur la terre...... Et maintenant il n’est plus ! Ils ne sont plus !

Il y a des hommes qui croient se promener, à la campagne, lorsqu’ils marchent en ligne dans une allée sablée. Ils ont dîné ; ils vont jusqu’à la statue, et ils reviennent au trictrac. Mais quand nous nous perdions dans les bois du Forez, nous allions librement et au hasard. Il y avait quelque chose de solennel à ces souvenirs d’un temps déjà reculé, qui semblaient venir à nous dans l’épaisseur et la majesté des bois. Comme l’âme s’agrandit lorsqu’elle rencontre des choses belles, et qu’elle ne les a pas prévues ! Je n’aime point que ce qui lui appartient soit préparé et réglé : laissons l’esprit chercher avec ordre, et symétriser ce qu’il travaille. Pour le cœur, il ne travaille pas ; et si vous lui demandez de produire, il ne produira rien : la culture le rend stérile. Vous vous rappelez des lettres que R... écrivait à L... qu’il appelait son ami. Il y avait bien de l’esprit dans ces lettres, mais aucun abandon. Chacune contenait quelque chose de distinct, et roulait sur un sujet particulier ; chaque paragraphe avait son objet et sa pensée. Tout cela était arrangé comme pour l’impression, comme des chapitres d’un livre didactique. Nous ne ferons point comme cela, je pense : aurions-nous besoin d’esprit ? Quand des amis se parlent, c’est pour se dire tout ce qui leur vient en tête. Il y a une chose que je vous demande ; c’est que vos lettres soient longues, que vous soyez longtemps à m’écrire, que je sois longtemps à vous lire : souvent je vous donnerai l’exemple. Quant au contenu, je ne m’en inquiète point : nécessairement nous ne dirons que ce que nous pensons, ce que nous sentons ; et n’est-ce pas cela qu’il faut que nous disions ? Quand on veut jaser, s’avise-t-on de dire : Parlons sur telle chose, faisons des divisions, et commençons par celle-ci ?

On apportait le souper lorsque je me suis mis à écrire, et voilà que l’on vient de me dire : Mais le poisson est tout froid, il ne sera plus bon, au moins. Adieu donc. Ce sont des truites du Rhône. Ils me les vantent, comme s’ils ne voyaient pas que je mangerai seul.

LETTRE IV.

Thiel, 19 juillet, I.

J’ai passé à Iverdun ; j’ai vu Neuchâtel, Bienne et les environs. Je m’arrête quelques jours à Thiel, sur les frontières de Neuchâtel et de Berne. J’avais pris à Lausanne une de ces berlines de remise très-communes en Suisse. Je ne craignais pas l’ennui de la voiture ; j’étais trop occupé de ma position, de mes espérances si vagues, de l’avenir incertain, du présent déjà inutile, et de l’intolérable vide que je trouve partout.

Je vous envoie quelques mots écrits des divers lieux de mon passage.
D’Iverdun.

J’ai joui un moment de me sentir libre et dans des lieux plus beaux : j’ai cru y trouver une vie meilleure ; mais je vous avouerai que je ne suis pas content. A Moudon, au centre du pays de Vaud, je me demandais : Vivrais-je heureux dans ces lieux si vantés et si désirés ? mais un profond ennui m’a fait partir aussitôt. J’ai cherché ensuite à m’en imposer à moi-même, en attribuant principalement cette impression à l’effet d’une tristesse locale. Le sol de Moudon est boisé et pittoresque, mais il n’y a point de lac. Je me décidai à rester le soir à Iverdun, espérant retrouver sur ces rives ce bien-être mêlé de tristesse que je préfère à la joie. La vallée est belle, et la ville est l’une des plus jolies de la Suisse. Malgré le pays, malgré le lac, malgré la beauté du jour, j’ai trouvé Iverdun plus triste que Moudon. Quels lieux me faudra-t-il donc ?

De Neuchâtel.

J’ai quitté ce matin Iverdun, jolie ville, agréable à d’autres yeux, et triste aux miens. Je ne sais pas bien encore ce qui peut la rendre telle pour moi ; mais je ne me suis point trouvé le même aujourd’hui. S’il fallait différer le choix d’un séjour tel que je le cherche, je me résoudrais plus volontiers à attendre un an près de Neuchâtel qu’un mois près d’Iverdun.

De Saint-Blaise.

Je reviens d’une course dans le Val de Travers. C’est là que j’ai commencé à sentir dans quel pays je suis. Les bords du lac de Genève sont admirables sans doute, cependant il me semble que l’on pourrait trouver ailleurs les mêmes beautés, car, pour les hommes, on voit d’abord qu’ils y sont comme dans les plaines, eux et ce qui les concerne[10]. Mais ce vallon, creusé dans le Jura, porte un caractère grand et simple ; il est sauvage et animé, il est à la fois paisible et romantique ; et quoiqu’il n’ait point de lac, il m’a plus frappé que les bords de Neuchâtel, et même de Genève. La terre paraît ici moins assujettie à l’homme, et l’homme moins abandonné à des convenances misérables. L’œil n’y est pas importuné sans cesse par des terres labourées, des vignes et des maisons de plaisance, trompeuses richesses de tant de pays malheureux. Mais de gros villages, mais des maisons de pierre, mais de la recherche, de la vanité, des titres, de l’esprit, de la causticité ! Où m’emportaient de vains rêves ? A chaque pas que l’on fait ici, l’illusion revient et s’éloigne ; à chaque pas on espère, on se décourage ; on est perpétuellement changé sur cette terre si différente et des autres et d’elle-même. Je vais dans les Alpes.

De Thiel.

J’allais à Vevay par Morat, et je ne croyais pas m’arrêter ici ; mais hier j’ai été frappé, à mon réveil, du plus beau spectacle que l’aurore puisse produire dans une contrée dont la beauté particulière est pourtant plus riante qu’imposante. Cela m’a entraîné à passer ici quelques jours.

Ma fenêtre était restée ouverte la nuit, selon mon usage. Vers quatre heures, je fus éveillé par l’éclat du jour et par l’odeur des foins que l’on avait coupés pendant la fraîcheur, à la lumière de la lune. Je m’attendais à une vue ordinaire ; mais j’eus un instant d’étonnement. Les pluies du solstice avaient conservé l’abondance des eaux accrues précédemment par la fonte des neiges du Jura. L’espace entre le lac et la Thièle était inondé presque entièrement ; les parties les plus élevées formaient des pâturages isolés au milieu de ces plaines d’eau sillonnées par le vent frais du matin. On apercevait les vagues du lac que le vent poussait au loin sur la rive demi-submergée. Des chèvres, des vaches, et leur conducteur, qui tirait de son cornet des sons agrestes, passaient en ce moment sur une langue de terre restée à sec entre la plaine inondée et la Thièle. Des pierres placées aux endroits les plus difficiles soutenaient ou continuaient cette sorte de chaussée naturelle : on ne distinguait point le pâturage que ces dociles animaux devaient atteindre ; et à voir leur démarche lente et mal assurée, on eût dit qu’ils allaient s’avancer et se perdre dans le lac. Les hauteurs d’Anet et les bois épais du Julemont sortaient du sein des eaux comme une île encore sauvage et inhabitée. La chaîne montueuse du Vuilly bordait le lac à l’horizon. Vers le sud, l’étendue s’en prolongeait derrière les coteaux de Montmirail ; et par delà tous ces objets, soixante lieues de glaces séculaires imposaient à toute la contrée la majesté inimitable de ces traits hardis de la nature qui font les lieux sublimes.

Je dînai avec le receveur du péage. Sa manière ne me déplut pas. C’est un homme plus occupé de fumer et de boire que de haïr, de projeter, de s’affliger. Il me semble que j’aimerais assez dans les autres ces habitudes, que je ne prendrai point. Elles font échapper à l’ennui ; elles remplissent les heures, sans que l’on ait l’inquiétude de les remplir ; elles dispensent un homme de beaucoup de choses plus mauvaises, et mettent du moins à la place de ce calme du bonheur qu’on ne voit sur aucun front, celui d’une distraction suffisante qui concilie tout et ne nuit qu’aux acquisitions de l’esprit.

Le soir je pris la clef pour rentrer pendant la nuit, et n’être point assujetti à l’heure. La lune n’était pas levée, je me promenais le long des eaux vertes de la Thièle. Mais, me sentant disposé à rêver longtemps, et trouvant dans la chaleur de la nuit la facilité de la passer tout entière au dehors, je pris la route de Saint-Blaise. Je la quittai à un petit village nommé Marin, qui a le lac au sud ; je descendis une pente escarpée, et je me plaçai sur le sable où venaient expirer les vagues. L’air était calme, on n’apercevait aucune voile sur le lac. Tous reposaient, les uns dans l’oubli des travaux, d’autres dans celui des douleurs. La lune parut : je restai longtemps. Vers le matin, elle répandait sur les terres et sur les eaux l’ineffable mélancolie de ses dernières lueurs. La nature paraît bien grande lorsque, dans un long recueillement, on entend le roulement des ondes sur la rive solitaire, dans le calme d’une nuit encore ardente et éclairée par la lune qui finit.

Indicible sensibilité, charme et tourment de nos vaines années ; vaste conscience d’une nature partout accablante et partout impénétrable, passion universelle, sagesse avancée, voluptueux abandon ; tout ce qu’un cœur mortel peut contenir de besoins et d’ennuis profonds, j’ai tout senti, tout éprouvé dans cette nuit mémorable. J’ai fait un pas sinistre vers l’âge d’affaiblissement ; j’ai dévoré dix années de ma vie. Heureux l’homme simple dont le cœur est toujours jeune !

Là, dans la paix de la nuit, j’interrogeai ma destinée incertaine, mon cœur agité, et cette nature inconcevable qui, contenant toutes choses, semble pourtant ne pas contenir ce que cherchent mes désirs. Qui suis-je donc ? me disais-je. Quel triste mélange d’affection universelle et d’indifférence pour tous les objets de la vie positive ! L’imagination me porte-t-elle à chercher, dans un ordre bizarre, des objets préférés par cela seul que leur existence chimérique, pouvant se modifier arbitrairement, se revêt à mes yeux de formes spécieuses et d’une beauté pure et sans mélange plus fantastique encore ?

Ainsi, voyant dans les choses des rapports qui n’y sont guère, et cherchant toujours ce que je n’obtiendrai jamais, étranger dans la nature réelle, ridicule au milieu des hommes, je n’aurai que des affections vaines ; et, soit que je vive selon moi-même, soit que je vive selon les hommes, je n’aurai dans l’oppression extérieure, ou dans ma propre contrainte, que l’éternel tourment d’une vie toujours réprimée et toujours misérable. Mais les écarts d’une imagination ardente et immodérée sont sans constance comme sans règle : jouet de ses passions mobiles et de leur ardeur aveugle et indomptée, un tel homme n’aura ni continuité dans ses goûts ni paix dans son cœur.

Que puis-je avoir de commun avec lui ? Tous mes goûts sont uniformes, tout ce que j’aime est facile et naturel : je ne veux que des habitudes simples, des amis paisibles, une vie toujours la même. Comment mes vœux seraient-ils désordonnés ? je n’y vois que le besoin, que le sentiment de l’harmonie et des convenances. Comment mes affections seraient-elles odieuses aux hommes ? je n’aime que ce que les meilleurs d’entre eux ont aimé ; je ne cherche rien aux dépens d’aucun d’eux ; je cherche ce que chacun peut avoir, ce qui est nécessaire aux besoins de tous, ce qui finirait leurs misères, ce qui rapproche, unit, console : je ne veux que la vie des peuples bons, ma paix dans la paix de tous.

Je n’aime, il est vrai, que la nature ; mais c’est pour cela qu’en m’aimant moi-même je ne m’aime point exclusivement, et que les autres hommes sont encore, dans la nature, ce que j’en aime davantage. Un sentiment impérieux m’attache à toutes les impressions aimantes ; mon cœur plein de lui-même, de l’humanité, et de l’accord primitif des êtres, n’a jamais connu de passions personnelles ou irascibles. Je m’aime moi-même, mais c’est dans la nature, c’est dans l’ordre qu’elle veut, c’est en société avec l’homme qu’elle veut, c’est en société avec l’homme qu’elle fit, et d’accord avec l’universalité des choses. A la vérité, jusqu’à présent du moins, rien de ce qui existe n’a pleinement mon affection, et un vide inexprimable est la constante habitude de mon âme altérée. Mais tout ce que j’aime pourrait exister, la terre entière pourrait être selon mon cœur, sans que rien ne fût changé dans la nature ou dans l’homme lui-même, excepté les accidents éphémères de l’œuvre sociale.

Non, l’homme singulier n’est pas ainsi. Sa folie a des causes factices. Il ne se trouve point de suite ou d’ensemble dans ses affections ; et comme il n’y a d’erreur et de bizarreries que dans les innovations humaines, tous les objets de sa démence sont pris dans l’ordre des choses qui excite les passions immodérées des hommes, et l’industrieuse fermentation de leurs esprits toujours agités en sens contraires.

Pour moi, j’aime les choses existantes ; je les aime comme elles sont. Je ne désire, je ne cherche, je n’imagine rien hors de la nature. Loin que ma pensée divague et se porte sur des objets difficiles ou bizarres, éloignés ou extraordinaires, et qu’indifférent pour ce qui s’offre à moi, pour ce que la nature produit habituellement, j’aspire à ce qui m’est refusé, à des choses étrangères et rares, à des circonstances invraisemblables et à une destinée romanesque, je ne veux, au contraire, je ne demande à la nature et aux hommes, je ne demande pour ma vie entière que ce que la nature contient nécessairement, ce que les hommes doivent tous posséder, ce qui peut seul occuper nos jours et remplir nos cœurs, ce qui fait la vie.

Comme il ne me faut point des choses difficiles ou privilégiées, il ne me faut pas non plus des choses nouvelles, changeantes, multipliées. Ce qui m’a plu me plaira toujours ; ce qui a suffi à mes besoins leur suffira dans tous les temps. Le jour semblable au jour qui fut heureux est encore un jour heureux pour moi ; et comme les besoins positifs de ma nature sont toujours à peu près les mêmes, ne cherchant que ce qu’ils exigent, je désire toujours à peu près les mêmes choses. Si je suis satisfait aujourd’hui, je le serai demain, je le serai toute l’année, je le serai toute ma vie ; et si mon sort est toujours le même, mes vœux toujours simples seront toujours remplis.

L’amour du pouvoir ou des richesses est presque aussi étranger à ma nature que l’envie, la vengeance ou les haines. Rien ne doit aliéner de moi les autres hommes ; je ne suis le rival d’aucun d’eux ; je ne puis pas plus les envier que les haïr ; je refuserais ce qui les passionne, je refuserais de triompher d’eux, et je ne veux pas même les surpasser en vertu. Je me repose dans ma bonté naturelle. Heureux qu’il ne me faille point d’efforts pour ne pas faire le mal, je ne me tourmenterai point sans nécessité ; et, pourvu que je sois homme de bien, je ne prétendrai pas être vertueux. Ce mérite est très-grand, mais j’ai le bonheur qu’il ne me soit pas indispensable, et je le leur abandonne : c’est détruire la seule rivalité qui pût subsister entre nous. Leurs vertus sont ambitieuses comme leurs passions ; ils les étalent fastueusement ; et ce qu’ils y cherchent surtout, c’est la primauté. Je ne suis point leur concurrent ; je ne le serai pas même en cela. Que perdrai-je à leur abandonner cette supériorité ? Dans ce qu’ils appellent vertus, les unes, seules utiles, sont naturellement dans l’homme constitué comme je me trouve l’être, et comme je penserais volontiers que tout homme l’est primitivement ; les autres, compliquées, difficiles, imposantes et superbes, ne dérivent point immédiatement de la nature de l’homme : c’est pour cela que je les trouve ou fausses ou vaines, et que je suis peu curieux d’en obtenir le mérite, au moins incertain. Je n’ai pas besoin d’efforts pour atteindre à ce qui est dans ma nature, et je n’en veux point faire pour parvenir à ce qui lui est contraire. Ma raison le repousse et me dit que, dans moi du moins, ces vertus fastueuses seraient des altérations et un commencement de déviation.

Le seul effort que l’amour du bien exige de moi, c’est une vigilance soutenue, qui ne permette jamais aux maximes de notre fausse morale de s’introduire dans une âme trop droite pour les parer de beaux dehors et trop simple pour les contenir. Telle est la vertu que je me dois à moi-même et le devoir que je m’impose. Je sens irrésistiblement que mes penchants sont naturels : il ne me reste qu’à m’observer bien moi-même pour écarter de cette direction générale toute impulsion particulière qui pourrait s’y mêler, pour me conserver toujours simple et toujours droit au milieu des perpétuelles altérations et des bouleversements que peuvent me préparer l’oppression d’un sort précaire et les subversions de tant de choses mobiles. Je dois rester, quoi qu’il arrive, toujours le même et toujours moi, non pas précisément tel que je suis dans des habitudes contraires à mes besoins, mais tel que je me sens, tel que je veux être, tel que je suis dans cette vie intérieure, seul asile de mes tristes affections.

Je m’interrogerai, je m’observerai, je sonderai ce cœur naturellement vrai et aimant, mais que tant de dégoûts peuvent avoir déjà rebuté. Je déterminerai ce que je suis, je veux dire ce que je dois être ; et cet état une fois bien connu, je m’efforcerai de le conserver toute ma vie, convaincu que rien de ce qui m’est naturel n’est dangereux ni condamnable, persuadé que l’on n’est jamais bien que quand on est selon sa nature, et décidé à ne jamais réprimer en moi que ce qui tendrait à altérer ma forme originelle.

J’ai connu l’enthousiasme des vertus difficiles ; dans ma superbe erreur, je pensais remplacer tous les mobiles de la vie sociale par ce mobile aussi illusoire[11]. Ma fermeté stoïque bravait le malheur comme les passions ; et je me tenais assuré d’être le plus heureux des hommes, si j’en étais le plus vertueux. L’illusion a duré près d’un mois dans sa force ; un seul incident l’a dissipée. C’est alors que toute l’amertume d’une vie décolorée et fugitive vint remplir mon âme dans l’abandon du dernier prestige qui l’abusât. Depuis ce moment, je ne prétends plus employer ma vie, je cherche seulement à la remplir ; je ne veux plus en jouir, mais seulement la tolérer ; je n’exige point qu’elle soit vertueuse, mais qu’elle ne soit jamais coupable. Et cela même, où l’espérer, où l’obtenir ? Où trouver des jours commodes, simples, occupés, uniformes ? Où fuir le malheur ? Je ne veux que cela. Mais quelle destinée que celle où les douleurs restent, où les plaisirs ne sont plus ! Peut-être quelques jours paisibles me seront-ils donnés ; mais plus de charme, plus d’ivresse, jamais un moment de pure joie ; jamais ! et je n’ai pas vingt et un ans ! et je suis né sensible, ardent ! et je n’ai jamais joui ! et après la mort... Rien non plus dans la vie ; rien dans la nature... Je ne pleurai point ; je n’ai plus de larmes. Je sentis que je me refroidissais ; je me levai, je marchai, et le mouvement me fut utile.

Insensiblement je revins à ma première recherche. Comment me fixer ? le puis-je ? et quel lieu choisirai-je ? Comment, parmi les hommes, vivre autrement qu’eux ; ou comment vivre loin d’eux sur cette terre dont ils fatiguent les derniers recoins ? Ce n’est qu’avec de l’argent que l’on peut obtenir même ce que l’argent ne paye pas, et que l’on peut éviter ce qu’il procure. La fortune que je pouvais attendre se détruit. Le peu que je possède maintenant devient incertain. Mon absence achèvera peut-être de tout perdre ; et je ne suis point d’un caractère à me faire un sort nouveau. Je crois qu’il faut en cela laisser aller les choses. Ma situation tient à des circonstances dont les résultats sont encore éloignés. Il n’est pas certain que, même en sacrifiant les années présentes, je trouvasse les moyens de disposer à mon gré l’avenir. J’attendrai ; je ne veux pas écouter une prudence inutile, qui me livrerait de nouveau à des ennuis devenus intolérables. Mais il m’est impossible maintenant de m’arranger pour toujours, et de prendre une position fixe et une manière de vivre qui ne change plus. Il faut bien différer, et longtemps peut-être : ainsi se passe la vie ! Il faut livrer des années encore aux caprices du sort, à l’enchaînement des circonstances, à de prétendues convenances. Je vais vivre comme au hasard, et sans plan déterminé, en attendant le moment où je pourrai suivre le seul qui me convienne. Heureux si, dans le temps que j’abandonne, je parviens à préparer un temps meilleur ; si je puis choisir, pour ma vie future, les lieux, la manière, les habitudes, régler mes affections, me réprimer, et retenir dans l’isolement et dans les bornes d’une nécessité accidentelle ce cœur avide et simple, à qui rien ne sera donné ; si je puis lui apprendre à s’alimenter lui-même dans son dénûment, à reposer dans le vide, à rester calme dans ce silence odieux, à subsister dans une nature muette.

Vous qui me connaissez, qui m’entendez, mais qui, plus heureux et plus sage, cédez sans impatience aux habitudes de la vie, vous savez quels sont en moi, dans l’éloignement où nous sommes destinés à vivre, les besoins qui ne peuvent être satisfaits. Il est une chose qui me console, c’est de vous avoir : ce sentiment ne cessera point. Mais, nous nous le sommes toujours dit, il faut que mon ami sente comme moi ; il faut que notre destinée soit la même ; il faut qu’on puisse passer ensemble sa vie. Combien de fois j’ai regretté que nous ne fussions pas ainsi l’un à l’autre ! Avec qui l’intimité sans réserve pourra-t-elle m’être aussi douce, m’être aussi naturelle ? N’avez-vous pas été jusqu’à présent ma seule habitude ? Vous connaissez ce mot admirable : Est aliquid sacri in antiquis necessitudinibus. Je suis fâché qu’il n’ait pas été dit par Épicure, ou même par Léontium, plutôt que par un orateur[12]. Vous êtes le point où j’aime à me reposer dans l’inquiétude qui m’égare, où j’aime à revenir lorsque j’ai parcouru toutes choses, et que je me suis trouvé seul dans le monde. Si nous vivions ensemble, si nous nous suffisions, je m’arrêterais là, je connaîtrais le repos, je ferais quelque chose sur la terre, et ma vie commencerait. Mais il faut que j’attende, que je cherche, que je me hâte vers l’inconnu, et que, sans savoir où je vais, je fuie le présent comme si j’avais quelque espoir dans l’avenir.

Vous excusez mon départ ; vous le justifiez même ; et cependant, indulgent avec des étrangers, vous n’oubliez pas que l’amitié demande une justice plus austère. Vous avez raison, il le fallait ; c’est la force des choses. Je ne vois qu’avec une sorte d’indignation cette vie ridicule que j’ai quittée ; mais je ne m’en impose pas sur celle que j’attends. Je ne commence qu’avec effroi des années pleines d’incertitudes, et je trouve quelque chose de sinistre à ce nuage épais qui reste devant moi.

LETTRE V.

Saint-Maurice, 18 août, I.

J’attendais pour vous écrire que j’eusse un séjour fixe. Enfin je suis décidé ; je passerai l’hiver ici. Je ferai auparavant des courses peu considérables ; mais, dès que l’automne sera avancée, je ne me déplacerai plus.

Je devais traverser le canton de Fribourg, et entrer dans le Valais par les montagnes ; mais les pluies m’ont forcé de me rendre à Vevay, par Payerne et Lausanne. Le temps était remis lorsque j’entrai à Vevay ; mais, quelque temps qu’il eût fait, je n’eusse pu me résoudre à continuer ma route en voiture. Entre Lausanne et Vevay le chemin s’élève et s’abaisse continuellement, presque toujours à mi-côte, entre des vignobles assez ennuyeux, à mon avis, dans une telle contrée. Mais Vevay, Clarens, Chillon, les trois lieues depuis Saint-Saphorien jusqu’à Villeneuve, surpassent ce que j’ai vu jusqu’ici. C’est du côté de Rolle qu’on admire le lac de Genève ; pour moi je ne veux pas en décider, mais c’est à Vevay, à Chillon surtout, que je le trouve dans toute sa beauté. Que n’y a-t-il dans cet admirable bassin, à la vue de la dent de Jamant, de l’aiguille du Midi et des neiges du Velan, là, devant les rochers de Meillerie, un sommet sortant des eaux, une île escarpée, bien ombragée, de difficile accès ; et, dans cette île, deux maisons, trois au plus ! Je n’irais pas plus loin. Pourquoi la nature ne contient-elle presque jamais ce que notre imagination compose pour nos besoins ? Ne serait-ce point que les hommes nous réduisent à imaginer, à vouloir ce que la nature ne forme pas ordinairement ; et que, si elle se trouve l’avoir préparé quelque part, ils le détruisent bientôt ?

J’ai couché à Villeneuve, lieu triste dans un si beau pays. J’ai parcouru, avant la chaleur du jour, les collines boisées de Saint-Tryphon, et les vergers continuels qui remplissent la vallée jusqu’à Bex. Je marchais entre deux chaînes d’Alpes d’une grande hauteur ; au milieu de leurs neiges, je suivais une route unie le long d’un pays abondant, qui semble avoir été, dans des temps reculés, presque entièrement couvert par les eaux.

La vallée où coule le Rhône, depuis Martigny jusqu’au lac, est coupée, à peu près au milieu, par des rochers couverts de pâturages et de forêts, qui forment les premiers gradins des dents de Morcle et du Midi, et qui ne sont séparés que par le lit du fleuve. Vers le nord, ces rocs sont en partie couverts de bois de châtaigniers surmontés par des sapins. C’est dans ces lieux un peu sauvages qu’est ma demeure sur la base de l’aiguille du Midi. Cette cime est l’une des plus belles des Alpes : elle en est aussi l’une des plus élevées, si l’on ne considère pas uniquement sa hauteur absolue, mais aussi son élévation visible, et l’amphithéâtre si bien ménagé qui développe toute la majesté de ses formes. De tous les sommets dont des calculs trigonométriques ou les estimations du baromètre ont déterminé la hauteur, je n’en vois aucun, d’après le simple aperçu des cartes et l’écoulement des eaux, dont la base soit assise dans des vallées aussi profondes ; je me crois fondé à lui donner une élévation apparente à peu près aussi grande qu’à aucun autre sommet de l’Europe.

A la vue de ces gorges habitées, fertiles, et pourtant sauvages, je quittai la route d’Italie, qui se détourne en cet endroit pour passer à Bex, et, me dirigeant vers le pont du Rhône, je pris des sentiers à travers des prés tels que nos peintres n’en font guère. Le pont, le château et le cours du Rhône, en cet endroit, forment un coup d’oeil très-pittoresque ; quant à la ville, je n’y vis de remarquable qu’une sorte de simplicité. Le site est un peu triste, mais de la tristesse que j’aime. Les montagnes sont belles, la vallée est unie ; les rochers touchent la ville et semblent la couvrir ; le sourd roulement du Rhône remplit de mélancolie cette terre comme séparée du globe, et qui paraît creusée et fermée de toutes parts. Peuplée et cultivée, elle semble pourtant affligée ou embellie de toute l’austérité des déserts, lorsque des nuages noirs l’obscurcissent, roulent sur les flancs des montagnes, en brunissent les sombres sapins, se rapprochent, s’entassent, et s’arrêtent immobiles comme un toit ténébreux : ou lorsque, dans un jour sans nuages, l’ardeur du soleil s’y concentre, en fait fermenter les vapeurs invisibles, agite d’une ardeur importune ce qui respire sous le ciel aride, et fait de cette solitude trop belle un amer abandon.

Les pluies froides que je venais d’éprouver en passant le Jorat, qui n’est qu’une butte auprès des Alpes, et les neiges dont j’ai vu se blanchir alors les monts de la Savoie, au milieu de l’été, m’ont fait penser plus sérieusement à la rigueur, et plus encore à la durée des hivers dans la partie élevée de la Suisse. Je désirais réunir les beautés des montagnes et la température des plaines. J’espérais trouver dans les hautes vallées quelques pentes exposées au midi, précaution bonne pour les beaux froids, mais très-peu suffisante contre les mois nébuleux, et surtout contre la lenteur du printemps. Décidé pourtant à ne point vivre ici dans les villes, je me croyais bien dédommagé de ces inconvénients si je pouvais avoir pour hôtes de bons montagnards, dans une simple vacherie, à l’abri des vents froids, près d’un torrent, dans les pâturages et les sapins toujours verts.

L’événement en a décidé autrement. J’ai trouvé ici un climat doux ; non pas dans les montagnes, à la vérité, mais entre les montagnes. Je me suis laissé entraîner à rester près de Saint-Maurice. Je ne vous dirai point comment cela s’est fait, et je serais très-embarrassé s’il fallait que je m’en rendisse compte.

Ce que vous pourrez d’abord trouver bizarre, c’est que l’ennui profond que j’ai éprouvé ici pendant quatre jours pluvieux a beaucoup contribué à m’y arrêter. Le découragement m’a pris ; j’ai craint pour l’hiver, non pas l’ennui de la solitude, mais l’ennui de la neige. Du reste, j’ai été décidé involontairement, sans choix, et par une sorte d’instinct qui semblait me dire que tel était ce qui arriverait.

Quand on vit que je songeais à m’arrêter dans le pays, plusieurs personnes me témoignèrent de l’empressement d’une manière obligeante et simple. Le propriétaire d’une maison fort jolie et voisine de la ville fut le seul avec qui je me liai. Il me pressa d’habiter sa campagne, ou de choisir entre d’autres, dont il me parla, et qui appartenaient à ses amis. Mais je voulais une situation pittoresque, et une maison où je fusse seul. Heureusement je sentis à temps que, si j’allais voir ces diverses demeures, je me laisserais engager par complaisance, ou par faiblesse, à en prendre une, quand même elles seraient toutes fort éloignées de ce que je désirais. Alors le regret d’un mauvais choix ne m’aurait laissé d’autre parti honnête à prendre que de quitter tout à fait l’endroit. Je lui dis franchement mes motifs, et il me parut les goûter assez. Je me mis à parcourir les environs, à visiter les sites qui me plaisaient davantage, et à chercher une demeure au hasard, sans m’informer même s’il y en avait dans ces endroits-là.

Je cherchais depuis deux jours ; et c’était dans un pays où, près de la ville, on trouve des lieux reculés comme au fond des déserts, et où, par conséquent, je n’avais destiné que trois jours à des recherches que je ne voulais pas étendre au loin. J’avais vu beaucoup d’habitations dans des lieux qui ne me convenaient point, et plusieurs sites heureux sans bâtiments, ou dont les maisons de pierre et de construction misérable commençaient à me faire renoncer à mon projet, lorsque j’aperçus un peu de fumée derrière de nombreux châtaigniers.

Les eaux, l’épaisseur des ombrages, la solitude des prés de toute cette pente, me plaisaient beaucoup ; mais elle est inclinée vers le nord, et comme je voulais une exposition plus favorable, je ne m’y serais pas arrêté sans cette fumée. Après avoir fait bien des détours, après avoir passé des ruisseaux rapides, je parvins à une maison isolée à l’entrée des bois et dans les prés les plus solitaires. Un logement passable, une grange en bois, un potager fermé d’un large ruisseau, deux fontaines d’une bonne eau, quelques rocs, le bruit des torrents, la terre partout inclinée, des haies vives, une végétation abondante, un pré universel prolongé sous les hêtres épars et sous les châtaigniers jusqu’aux sapins de la montagne : tel est Charrières. Dés le même soir, je pris des arrangements avec le fermier ; puis j’allai voir le propriétaire, qui demeure à Montey, une demi-lieue plus loin. Il me fit les offres les plus obligeantes. Nous convînmes aussitôt, mais d’une manière moins favorable pour moi que sa première proposition. Ce qu’il voulait d’abord n’eût pu être accepté que par un ami ; et, ce qu’il me força d’accepter eût paru généreux de la part d’une ancienne connaissance. Il faut que cette manière d’agir soit naturelle dans quelques lieux, surtout dans certaines familles. Lorsque j’en parlai dans la sienne à Saint-Maurice, je ne vis point que cela surprît personne.

Je veux jouir de Charrières avant l’hiver. Je veux y être pour la récolte des châtaignes, et j’ai bien résolu de ne pas perdre la tranquille automne.

Dans vingt jours je prends possession de la maison, de la châtaigneraie, d’une partie des prés et des vergers. Je laisse au fermier l’autre partie des pâturages et des fruits, le jardin potager, l’endroit destiné au chanvre, et surtout le terrain labouré.

Le ruisseau traverse circulairement la partie que je me suis réservée. Ce sont les plus mauvaises terres, mais les plus beaux ombrages et les recoins les plus solitaires. la mousse y nuit à la récolte des foins ; les châtaigniers, trop pressés, y donnent peu de fruit ; l’on n’y a ménagé aucune vue sur la longue vallée du Rhône ; tout y est sauvage et abandonné ; on n’a pas même débarrassé un endroit resserré entre les rocs, où les arbres, renversés par le vent et consumés de vétusté, arrêtent la vase et forment une sorte de digue ; des aunes et des coudriers y prirent racine, et rendent ce passage impénétrable. Cependant le ruisseau filtre à travers ces débris ; il en sort tout rempli d’écume pour former un bassin naturel d’une grande pureté. De là il s’échappe entre les rocs ; il roule sur la mousse ses flots précipités ; et beaucoup plus bas, il ralentit son cours, quitte les ombrages, et passe devant la maison sous un pont de trois planches de sapin.

On dit que les loups, chassés par l’abondance des neiges, descendent, en hiver, chercher jusque-là les os et les restes des viandes qu’il faut à l’homme même dans les vallées pastorales. La crainte de ces animaux a longtemps laissé cette demeure inhabitée. Pour moi, ce n’est pas ce que j’y craindrai. Que l’homme me laisse libre, du moins près de leurs antres !

LETTRE VI.

Saint-Maurice, 26 août, I.

Un instant peut changer nos affections, mais ces instants sont rares.

C’était hier : j’ai remis au lendemain pour vous écrire ; je ne voulais pas que ce trouble passât si vite. J’ai senti que je touchais à quelque chose. J’avais comme de la joie, je me suis laissé aller ; il est toujours bon de savoir ce que c’est.

N’allez pas rire de moi, parce que j’ai fait tout un jour comme si je perdais la raison. Il s’en est peu fallu, je vous assure, que je fusse assez simple pour ne pas soutenir ma folie un quart d’heure.

J’entrais à Saint-Maurice. Une voiture de voyage allait au pas, et plusieurs personnes descendaient aussi le pont. Vous savez déjà que de ce nombre était une femme. Mon habillement français me fit apparemment remarquer ; je fus salué. Sa bouche est ronde ; son regard.......... Pour sa taille, pour tout le reste, je ne le sais pas plus que je ne sais son âge : je ne m’inquiète pas de cela ; il se peut même qu’elle ne soit pas très-jolie.

Je n’ai point examiné dans quelle auberge ils allaient, mais je suis resté à Saint-Maurice. Je crois que l’aubergiste (c’est chez lui que je vais toujours) m’aura mis à la même table parce qu’ils sont Français : il me semble qu’il me l’a proposé. Vous pensez bien que je n’ai pas fait chercher quelque chose de délicat pour le dessert afin de lui en offrir.

J’ai passé le reste de la journée près du Rhône. Ils doivent être partis ce matin ; ils vont jusqu’à Sion : c’est le chemin de Leuck, où l’un des voyageurs va prendre les bains. On dit que la route est belle.

C’est une chose étonnante que l’accablement où un homme qui a quelque force laisse consumer sa vie, pendant qu’il faut si peu pour le tirer de sa léthargie.

Croyez-vous qu’un homme qui achève son âge sans avoir aimé soit vraiment entré dans les mystères de la vie, que son cœur lui soit bien connu, et que l’étendue de son existence lui soit dévoilée ? Il me semble qu’il est resté comme en suspens, et qu’il n’a vu que de loin ce que le monde aurait été pour lui.

Je ne me tais pas avec vous, parce que vous ne direz point : Le voilà amoureux. Jamais ce sot mot, qui rend ridicule celui qui le dit ou celui de qui on le dit, ne sera dit de moi, je l’espère, par d’autres que par des sots.

Quand deux verres de punch ont écarté nos défiances, ont pressé nos idées dans cette impulsion qui nous soutient, nous croyons que désormais nous allons avoir plus de force dans le caractère et vivre plus libres ; mais le lendemain matin nous nous ennuyons un peu plus.

Si le temps n’était pas à l’orage, je ne sais comment je passerais la journée ; mais le tonnerre retentit déjà dans les rochers, le vent devient très-violent : j’aime beaucoup tout ce mouvement des airs. S’il pleut l’après-midi, il y aura de la fraîcheur, et du moins je pourrai lire auprès du feu.

Le courrier qui va arriver dans une heure doit m’apporter des livres de Lausanne, où je suis abonné ; mais s’il m’oublie, je ferai mieux, et le temps se trouvera passé de même : je vous écrirai, pourvu que j’aie seulement le courage de commencer.

LETTRE VII.

Saint-Maurice, 3 septembre, I.

J’ai été jusqu’à la région des glaces perpétuelles, sur la dent du Midi. Avant que le soleil parût dans la vallée, j’étais déjà parvenu sur le massif de roc qui domine la ville, et je traversais le replain[13] en partie cultivé qui le couvre. Je continuai par une pente rapide, à travers d’épaisses forêts de sapins, dont plusieurs parties furent couchées par d’anciens hivers : ruines fécondes, vaste et confus amas d’une végétation morte et reproduite de ses vieux débris. A huit heures, j’atteignis au sommet découvert qui surmonte cette pente, et qui forme le premier degré remarquable de la masse étonnante dont la cime restait encore si loin de moi. Alors je renvoyai mon guide, je m’essayai avec mes propres forces ; je voulais que rien de mercenaire n’altérât cette liberté alpestre, et que nul homme de la plaine n’affaiblît l’austérité d’une région sauvage. Je sentis s’agrandir mon être ainsi livré seul aux obstacles et aux dangers d’une nature difficile, loin des entraves factices et de l’industrieuse oppression des hommes.

Je voyais avec une sorte de fermeté voluptueuse s’éloigner rapidement le seul homme que je dusse trouver dans ces vastes précipices. Je laissai à terre montre, argent, tout ce qui était sur moi, et à peu près tous mes vêtements, et je m’éloignai sans prendre soin de les cacher. Ainsi, direz-vous, le premier acte de mon indépendance fut au moins une bizarrerie, et je ressemblai à ces enfants trop contraints, qui ne font que des étourderies lorsqu’on les laisse à eux-mêmes. Je conviens qu’il y eut bien quelque puérilité dans mon empressement de tout abandonner, dans mon accoutrement nouveau ; mais enfin, j’en marchais plus à mon aise, et tenant le plus souvent entre les dents la branche que j’avais coupée pour m’aider dans les descentes, je me mis à gravir avec les mains la crête des rocs qui joint ce sommet secondaire à la masse principale. Plusieurs fois je me traînai entre deux abîmes dont je n’apercevais pas le fond. Je parvins ainsi jusqu’aux granits.

Mon guide m’avait dit que je ne pourrais pas m’élever davantage. Je fus en effet arrêté longtemps ; mais enfin je trouvai, en redescendant un peu, des passages plus praticables, et, les gravissant avec l’audace d’un montagnard, j’arrivai à une sorte de bassin rempli d’une neige glacée et encroûtée que les étés n’ont jamais fondue. Je montai encore beaucoup ; mais, parvenu au pied du pic le plus élevé de toute la dent, je ne pus atteindre la pointe, dont l’escarpement se trouvait à peine incliné, et qui m’a paru surpasser d’environ cinq cents pieds le point où j’étais.

Quoique j’eusse traversé peu de neiges, comme je n’avais pris aucunes précautions contre elles, mes yeux, fatigués de leur éclat et brûlés par la réflexion du soleil de midi sur leur surface glacée, ne purent bien discerner les objets. D’ailleurs beaucoup des sommets que j’apercevais me sont inconnus : je n’ai pu être certain que des plus remarquables. Depuis que je suis en Suisse, je ne lis que de Saussure, Bourrit, Tableau de la Suisse, etc., mais je suis encore fort étranger dans les Alpes. Je n’ai pu néanmoins méconnaître la cime colossale du mont Blanc, qui s’élevait sensiblement au-dessus de moi ; celle du Velan ; une autre plus éloignée, mais plus haute, que je suppose être le mont Rosa ; et la dent de Morcle, de l’autre côté de la vallée, vis-à-vis, près de moi, mais plus bas, par-delà les abîmes. Le bloc que je ne pouvais escalader nuisait beaucoup à la partie la plus frappante peut-être de cette vaste perspective. C’est derrière lui que s’étendaient les longues profondeurs du Valais, bordées de l’un et de l’autre côté par les glaciers de Sanetz, de Lauter-Brunnen et des Pennines, et terminées par les dômes du Gothard et du Titlis, les neiges de la Furca, les pyramides du Schreckhorn et du Finster-aar-horn.

Mais cette vue des sommets abaissés sous les pieds de l’homme, cette vue si grande, si imposante, si éloignée de la monotone nullité du paysage des plaines, n’était pas encore ce que je cherchais dans la nature libre, dans l’immobilité silencieuse, dans l’air pur. Sur les terres basses, c’est une nécessité que l’homme naturel soit sans cesse altéré, en respirant cette atmosphère sociale si épaisse, si orageuse, si pleine de fermentation, toujours ébranlée par le bruit des arts, le fracas des plaisirs ostensibles, les cris de la haine et les perpétuels gémissements de l’anxiété et des douleurs. Mais là, sur ces monts déserts, où le ciel est immense, où l’air est plus fixe, et les temps moins rapides, et la vie plus permanente ; là, la nature entière exprime éloquemment un ordre plus grand, une harmonie plus visible, un ensemble éternel. Là, l’homme retrouve sa forme altérable, mais indestructible ; il respire l’air sauvage loin des émanations sociales ; son être est à lui comme à l’univers : il vit d’une vie réelle dans l’unité sublime.

Voilà ce que je voulais éprouver, ce que je cherchais du moins. Incertain de moi-même dans l’ordre de choses arrangé à grands frais par d’ingénieux enfants[14], je montai demander à la nature pourquoi je suis mal au milieu d’eux. Je voulais savoir enfin si mon existence est étrangère dans l’ordre humain, ou si l’ordre social actuel s’éloigne de l’harmonie éternelle, comme une sorte d’irrégularité ou d’exception accidentelle dans le mouvement du monde. Enfin je crois être sûr de moi. Il est des moments qui dissipent la défiance, les préventions, les incertitudes, et où l’on connaît ce qui est, par une impérieuse et inébranlable conviction.

Qu’il en soit donc ainsi. Je vivrai misérable et presque ridicule sur une terre assujettie aux caprices de ce monde éphémère ; opposant à mes ennuis cette conviction qui me place intérieurement auprès de l’homme tel qu’il serait. Et s’il se rencontre quelqu’un d’un caractère assez peu flexible pour que son être, formé sur le modèle antérieur, ne puisse être livré aux empreintes sociales, si, dis-je, le hasard me fait rencontrer un tel homme, nous nous entendrons ; il me restera ; je serai à lui pour toujours ; nous reporterons l’un vers l’autre nos rapports avec le reste du monde ; et, quittés des autres hommes, dont nous plaindrons les vains besoins, nous suivrons, s’il se peut, une vie plus naturelle, plus égale. Cependant qui pourra dire si elle serait plus heureuse, sans accord, avec les choses, et passée au milieu des peuples souffrants ?

Je ne saurais vous donner une juste idée de ce monde nouveau, ni exprimer la permanence des monts dans une langue des plaines. Les heures m’y semblaient à la fois et plus tranquilles et plus fécondes, et, comme si le roulement des astres eût été ralenti dans le calme universel, je trouvais dans la lenteur et l’énergie de ma pensée une succession que rien ne précipitait et qui pourtant devançait son cours habituel. Quand je voulus estimer sa durée, je vis que le soleil ne l’avait pas suivie ; et je jugeai que le sentiment de l’existence est réellement plus pesant et plus stérile dans l’agitation des terres humaines. Je vis que, malgré la lenteur des mouvements apparents, c’est dans les montagnes, sur leurs cimes paisibles, que la pensée, moins pressée, est plus véritablement active. L’homme des vallées consume, sans en jouir, sa durée inquiète et irritable ; semblable à ces insectes toujours mobiles qui perdent leurs efforts en vaines oscillations, et que d’autres, aussi faibles, mais plus tranquilles, laissent derrière eux dans leur marche directe et toujours soutenue.

La journée était ardente, l’horizon fumeux et les vallées vaporeuses. L’éclat des glaces remplissait l’atmosphère inférieure de leurs reflets lumineux ; mais une pureté inconnue semblait essentielle à l’air que je respirais. A cette hauteur, nulle exhalaison des lieux bas, nul accident de lumière ne troublait, ne divisait la vague et sombre profondeur des cieux. Leur couleur apparente n’était plus ce bleu pâle et éclairé, doux revêtement des plaines, agréable et délicat mélange qui forme à la terre habitée une enceinte visible où l’œil se repose et s’arrête. Là l’éther indiscernable laissait la vue se perdre dans l’immensité sans bornes ; au milieu de l’éclat du soleil et des glaciers, chercher d’autres mondes et d’autres soleils comme sous le vaste ciel des nuits ; et par-dessus l’atmosphère embrasée des feux du jour, pénétrer un univers nocturne.

Insensiblement des vapeurs s’élevèrent des glaciers et formèrent des nuages sous mes pieds. L’éclat des neiges ne fatigua plus mes yeux, et le ciel devint plus sombre encore et plus profond. Un brouillard couvrit les Alpes ; quelques pics isolés sortaient seuls de cet océan de vapeurs ; des filets de neige éclatante, retenus dans les fentes de leurs aspérités, rendaient le granit plus noir et plus sévère. Le dôme neigeux du mont Blanc élevait sa masse inébranlable sur cette mer grise et mobile, sur ces brumes amoncelées que le vent creusait et soulevait en ondes immenses. Un point noir parut dans leurs abîmes ; il s’éleva rapidement, il vint droit à moi ; c’était le puissant aigle des Alpes, ses ailes étaient humides et son œil farouche ; il cherchait une proie, mais à la vue d’un homme il se mit à fuir avec un cri sinistre, il disparut en se précipitant dans les nuages. Ce cri fut vingt fois répété ; mais par des sons secs, sans aucun prolongement, semblables à autant de cris isolés dans le silence universel. Puis tout rentra dans un calme absolu ; comme si le son lui-même eût cessé d’être, et que la propriété des corps sonores eût été effacée de l’univers. Jamais le silence n’a été connu dans les vallées tumultueuses ; ce n’est que sur les cimes froides que règne cette immobilité, cette solennelle permanence que nulle langue n’exprimera, que l’imagination n’atteindra pas. Sans les souvenirs apportés des plaines, l’homme ne pourrait croire qu’il soit hors de lui quelque mouvement dans la nature ; le cours des astres lui serait inexplicable ; et jusqu’aux variations des vapeurs, tout lui semblerait subsister dans le changement même. Chaque moment présent lui paraissant continu, il aurait la certitude sans avoir jamais le sentiment de la succession des choses ; et les perpétuelles mutations de l’univers seraient à sa pensée un mystère impénétrable.

Je voudrais avoir conservé des traces plus sûres, non pas de mes sensations générales dans ces contrées muettes, elles ne seront point oubliées, mais des idées qu’elles amenèrent et dont ma mémoire n’a presque rien gardé. Dans des lieux si différents, l’imagination peut à peine rappeler un ordre de pensées que semblent repousser tous les objets présents. Il eût fallu écrire ce que j’éprouvais ; mais alors j’eusse bientôt cessé de sentir d’une manière extraordinaire. Il y a dans ce soin de conserver sa pensée pour la retrouver ailleurs quelque chose de servile, et qui tient aux soins d’une vie dépendante. Ce n’est pas dans les moments d’énergie que l’on s’occupe des autres temps ou des autres hommes : on ne penserait pas alors pour des convenances factices, pour la renommée, ou même pour l’utilité publique. On est plus naturel, on ne pense pas même pour user du moment présent ; on ne commande pas à ses idées, on ne veut pas réfléchir, on ne demande pas à son esprit d’approfondir une matière, de découvrir des choses cachées, de trouver ce qui n’a pas été dit. La pensée n’est pas active et réglée, mais passive ou libre : on songe, on s’abandonne ; on est profond sans esprit, grand sans enthousiasme, énergique sans volonté ; on rêve, on ne médite point. Ne soyez pas surpris que je n’aie rien à vous dire après avoir eu, pendant plus de six heures, des sensations et des idées que ma vie entière ne ramènera peut-être pas. Vous savez comment fut trompée l’attente de ces hommes du Dauphiné qui herborisaient avec Jean-Jacques. Ils parvinrent à un sommet dont la position était propre à échauffer un génie poétique : ils attendaient un beau morceau d’éloquence ; l’auteur de Julie s’assit à terre, se mit à jouer avec quelques brins d’herbe, et ne dit mot.

Il pouvait être cinq heures lorsque je remarquai combien les ombres s’allongeaient, et que j’éprouvai quelque froid dans l’angle ouvert au couchant où j’étais resté longtemps immobile sur le granit. Je n’y pouvais prendre de mouvement : la marche était trop difficile sur ces escarpements. Les vapeurs étaient dissipées, et je vis que la soirée serait belle, même dans les vallées.

J’aurais été dans un vrai danger si les nuages se fussent épaissis ; mais je n’y avais pas songé jusqu’à ce moment. La couche d’air grossier qui enveloppe la terre m’était trop étrangère dans l’air pur que je respirais, vers les confins de l’éther (D) : toute prudence s’était éloignée de moi, comme si elle n’eût été qu’une convenance de la vie factice.

En redescendant sur la terre habitée, je sentis que je reprenais la longue chaîne des sollicitudes et des ennuis. Je rentrai à dix heures ; la lune donnait sur ma fenêtre. Le Rhône roulait avec bruit : il ne faisait aucun vent ; tout dormait dans la ville. Je songeai aux monts que je quittais, à Charrières que je vais habiter, à la liberté que je me suis donnée.

LETTRE VIII.

Saint-Maurice, 14 septembre, I.

Je reviens d’une course de plusieurs jours dans les montagnes. Je ne vous en dirai rien ; j’ai d’autres choses à vous apprendre. J’avais découvert un site étonnant, et je me promettais d’y retourner plusieurs fois : il n’est pas loin de Saint-Maurice. Avant de me coucher, j’ouvris une lettre ; elle n’était point de votre écriture : le mot pressée, écrit d’une manière très-apparente, me donna de l’inquiétude. Tout est suspect à celui qui n’échappe qu’avec peine à d’anciennes contraintes. Dans mon repos, tout changement devait me répugner ; je n’attendais rien de favorable, et je pouvais beaucoup craindre.

Je crois que vous soupçonnerez facilement ce dont il s’agit. Je fus frappé, accablé ; puis je me décidai à tout négliger, à tout surmonter, à abandonner pour toujours ce qui me rapprocherait des choses que j’ai quittées. Cependant, après bien des incertitudes, plus sensé ou plus faible, j’ai cru voir qu’il fallait perdre un temps pour assurer le repos de l’avenir. Je cède, j’abandonne Charrières, et je me prépare à partir. Nous parlerons de cette malheureuse affaire.

Ce matin, je ne pouvais supporter la pensée d’un si grand changement ; et même je me mis à délibérer de nouveau. Enfin j’allai à Charrières prendre d’autres dispositions et annoncer mon départ. C’est là que je me suis décidé irrévocablement. Je voulais écarter l’idée de la saison qui s’avance et des ennuis dont je sens déjà le poids. J’ai été dans les prés ; on les fauchait pour la dernière fois. Je me suis arrêté sur un roc pour ne voir que le ciel, il se voilait de brumes. J’ai regardé les châtaigniers, j’ai vu des feuilles qui tombaient. Alors je me suis rapproché du ruisseau, comme si j’eusse craint qu’il ne fût aussi tari ; mais il coulait toujours.

Inexplicable nécessité des choses humaines ! Je vais à Lyon. J’irai à Paris, voilà qui est résolu. Adieu. Plaignons l’homme qui trouve bien peu, et à qui ce peu est encore enlevé.

Enfin, du moins, nous nous verrons à Lyon.

LETTRE IX.

Lyon, 22 octobre, I.

Je partis pour Méterville le surlendemain de votre départ de Lyon. J’y ai passé dix-huit jours. Vous savez quelle inquiétude m’environne, et de quels misérables soins je suis embarrassé sans avoir rien de satisfaisant à m’en promettre. Mais, attendant une lettre qui ne pouvait arriver qu’au bout de douze à quinze jours, j’allai passer ce temps à Méterville.

Si je ne sais pas rester indifférent et calme au milieu des ennuis dont je dois m’occuper, et dont l’issue paraît dépendre de moi, je me sens au moins capable de les oublier absolument dès que je n’y puis rien faire. Je sais attendre avec sécurité l’avenir, quelque alarmant qu’il puisse être, dès que le soin de le prévenir ne demandant plus mon attention présente, je puis en suspendre le souvenir et en détourner ma pensée.

En effet, je ne chercherais pas pour les plus beaux jours de ma vie une paix plus profonde que la sécurité de ce court intervalle. Il fut pourtant obtenu entre des sollicitudes dont le terme ne saurait être prévu ; et comment ? Par des moyens si simples, qu’ils feraient rire tant d’hommes à qui ce calme ne sera jamais connu.

Cette terre est peu considérable, et dans une situation plus tranquille que brillante. Vous en connaissez les maîtres, leurs caractères, leurs procédés, leur amitié simple, leurs manières attachantes. J’y arrivai dans un moment favorable. On devait le lendemain commencer à cueillir le raisin d’un grand treillage exposé au midi et qui regarde le bois d’Armand. Il fut décidé à souper que ce raisin, destiné à faire une pièce de vin soigné, serait cueilli par nos mains seules, et avec choix, pour laisser quelques jours à la maturité des grappes les moins avancées. Le lendemain, dès que le brouillard fut un peu dissipé, je mis un van sur une brouette, et j’allai le premier au fond du clos commencer la récolte. Je la fis presque seul, sans chercher un moyen plus prompt ; j’aimais cette lenteur ; je voyais à regret quelque autre y travailler : elle dura, je crois, douze jours. Ma brouette allait et revenait dans des chemins négligés et remplis d’une herbe humide ; je choisissais les moins unis, les plus difficiles, et les jours coulaient ainsi dans l’oubli, au milieu des brouillards, parmi les fruits, au soleil d’automne. Et quand le soir était venu, on versait du thé dans du lait encore chaud ; on riait des hommes qui cherchent des plaisirs ; on se promenait derrière de vieilles charmilles, et l’on se couchait content. J’ai vu les vanités de la vie, et je porte en mon cœur l’ardent principe des plus vastes passions. J’y porte aussi le sentiment des grandes choses sociales, et celui de l’ordre philosophique. J’ai lu Marc Aurèle, il ne m’a point surpris ; je conçois les vertus difficiles, et jusqu’à l’héroïsme des monastères. Tout cela peut animer mon âme, et ne la remplit pas. Cette brouette, que je charge de fruits et pousse doucement, la soutient mieux. Il semble qu’elle voiture paisiblement mes heures, et que ce mouvement utile et lent, cette marche mesurée, conviennent à l’habitude ordinaire de la vie.

LETTRE X.

Paris, 20 juin, seconde année.

Rien ne se termine : les misérables affaires qui me retiennent ici se prolongent chaque jour, et plus je m’irrite de ces retards, plus le terme devient incertain. Les faiseurs d’affaires pressent les choses avec le sang-froid de gens à qui leur durée est habituelle, et qui d’ailleurs se plaisent dans cette marche lente et embarrassée digne de leur âme astucieuse, et si commodes pour leurs ruses cachées. J’aurais plus de mal à vous en dire s’ils m’en faisaient moins : au reste, vous savez mon opinion sur ce métier, que j’ai toujours regardé comme le plus suspect ou le plus funeste. Un homme de loi me promène de difficultés en difficultés : croyant que je dois être intéressé et sans droiture, il marchande pour sa partie ; il pense, en m’excédant de lenteurs et de formalités, me réduire à donner ce que je ne puis accorder, puisque je ne l’ai pas. Ainsi, après avoir passé six mois à Lyon malgré moi, je suis encore condamné à en passer davantage peut-être ici.

L’année s’écoule : en voilà une encore à retrancher de mon existence. J’ai perdu le printemps presque sans murmure, mais l’été dans Paris ! Je passe une partie du temps dans les dégoûts inséparables de ce qu’on appelle faire ses affaires ; et, quand je voudrais rester en repos le reste du jour, et chercher dans ma demeure une sorte d’asile contre ces longs ennuis, j’y trouve un ennui plus intolérable. J’y suis dans le silence au milieu du bruit, et seul je n’ai rien à faire dans un monde turbulent. Il n’y a point ici de milieu entre l’inquiétude et l’inaction ; il faut s’ennuyer si l’on n’a des affaires et des passions. Je suis dans une chambre ébranlée du retentissement perpétuel de tous les cris, de tous les travaux, de toute l’inquiétude d’un peuple actif. J’ai sous ma fenêtre une sorte de place publique remplie de charlatans, de faiseurs de tours, de marchandes de fruits et de crieurs de tous genres. Vis-à-vis est le mur élevé d’un monument public ; le soleil l’éclaire depuis deux heures jusqu’au soir : cette masse blanche et aride tranche durement sur le ciel bleu, et les plus beaux jours sont pour moi les plus pénibles. Un colporteur infatigable répète les titres de ses journaux : sa voix dure et monotone semble ajouter à l’aridité de cette place brûlée du soleil ; et si j’entends quelque blanchisseuse chanter à sa fenêtre sous les toits, je perds patience et je m’en vais. Voici trois jours qu’un pauvre estropié et ulcéré se place au coin d’une rue tout près de moi, et là il demande d’une voix élevée et lamentable durant douze grandes heures. Imaginez l’effet de cette plainte répétée à intervalles égaux, pendant les beaux jours fixes. Il faut que je reste dehors tout le jour, jusqu’à ce qu’il change dé place. Mais où aller ? je connais ici très-peu de monde ; ce serait un grand hasard que, dans si peu de personnes, il y en eût une seule à qui je convinsse : aussi ne vais-je nulle part. Pour les promenades publiques, il y en a de fort belles à Paris ; mais pas une où je puisse rester une demi-heure sans ennui.

Je ne connais rien qui fatigue tant nos jours que cette perpétuelle lenteur de toutes choses. Elle retient sans cesse dans un état d’attente : elle fait que la vie s’écoule avant que l’on ait atteint le point où l’on prétendait commencer à vivre. De quoi me plaindrai-je pourtant ? combien peu d’hommes ne perdent pas leur vie ! Et ceux qui la passent dans les cachots construits par la bienfaisance des lois ! Mais comment peut-il se résoudre à vivre, celui qui supporte dans un cachot vingt années de sa jeunesse ? il ignore toujours combien il y doit rester encore : si le moment de la délivrance était proche ! J’oubliais ceux qui n’oseraient finir volontairement ; les hommes ne leur ont pas au moins permis de mourir. Et nous osons gémir sur nous-mêmes !

LETTRE XI.

Paris, 27 juin, II.

Je passe assez souvent deux heures à la bibliothèque ; non pas précisément pour m’instruire, ce désir-là se refroidit sensiblement ; mais parce que, ne sachant trop avec quoi remplir ces heures qui pourtant roulent irréparables, je les trouve moins pénibles quand je les emploie au dehors que s’il faut les consumer chez moi. Des occupations un peu commandées me conviennent dans mon découragement : trop de liberté me laisserait dans l’indolence. J’ai plus de tranquillité entre des gens silencieux comme moi que seul au milieu d’une population tumultueuse. J’aime ces longues salles, les unes solitaires, les autres remplies de gens attentifs, antique et froid dépôt des efforts et de toutes les vanités humaines.

Quand je lis Bougainville, Chardin, Laloubère, je me pénètre de l’ancienne mémoire des terres épuisées, de la renommée d’une sagesse lointaine, ou de la jeunesse des îles heureuses ; mais, oubliant enfin et Persépolis, et Bénarès, et Tinian même, je réunis le temps et les lieux dans le point présent où les conceptions humaines les perçoivent tous. Je vois ces esprits avides qui acquièrent dans le silence et la contention, tandis que l’éternel oubli, roulant sur leurs têtes savantes et séduites, amène leur mort nécessaire, et va dissiper en un moment de la nature, et leur être, et leur pensée, et leur siècle.

Les salles environnent une cour longue, tranquille, couverte d’herbe, où sont deux ou trois statues, quelques ruines et un bassin d’eau verte qui paraît ancienne comme ces monuments. Je sors rarement sans m’arrêter un quart d’heure dans cette enceinte silencieuse. J’aime à rêver en marchant sur ces vieux pavés que l’on a tirés des carrières, pour préparer aux pieds de l’homme une surface sèche et stérile. Mais le temps et l’abandon les remettent en quelque sorte sous la terre en les recouvrant d’une couche nouvelle, et en redonnant au sol sa végétation et des teintes de son aspect naturel. Quelquefois je trouve ces pavés plus éloquents que les livres que je viens d’admirer.

Hier, en consultant l’Encyclopédie, j’ouvris le volume à un endroit que je ne cherchais pas, et je ne me rappelle pas quel était cet article ; mais il s’agissait d’un homme qui, fatigué d’agitations et de revers, se jeta dans une solitude absolue par une de ces résolutions victorieuses des obstacles, et qui font qu’on s’applaudit tous les jours d’en avoir eu une de volonté forte. L’idée de cette vie indépendante n’a rappelé à mon imagination ni les libres solitudes de l’Imaüs, ni les îles faciles de la Pacifique, ni les Alpes plus accessibles et déjà tant regrettées. Mais un souvenir distinct m’a présenté d’une manière frappante, et avec une sorte de surprise et d’inspiration, les rochers stériles et les bois de Fontainebleau.

Il faut que je vous parle davantage de ce lieu un peu étranger au milieu de nos campagnes. Vous comprendrez mieux alors comment je m’y suis fortement attaché.

Vous savez que, jeune encore, je demeurai quelques années à Paris. Les parents avec qui j’étais, malgré leur goût pour la ville, passèrent plusieurs fois le mois de septembre à la campagne chez des amis. Une année ce fut à Fontainebleau, et deux autres fois depuis nous allâmes chez ces mêmes personnes, qui demeuraient alors au pied de la forêt, vers la rivière. J’avais, je crois, quatorze, quinze et dix-sept ans, lorsque je vis Fontainebleau. Après une enfance casanière, inactive et ennuyée, si je sentais en homme à certains égards, j’étais enfant à beaucoup d’autres. Embarrassé, incertain ; pressentant tout peut-être, mais ne connaissant rien ; étranger à ce qui m’environnait, je n’avais d’autre caractère décidé que d’être inquiet et malheureux. La première fois, je n’allai point seul dans la forêt ; je me rappelle peu ce que j’y éprouvai, je sais seulement que je préférai ce lieu à tous ceux que j’avais vus, et qu’il fut le seul où je désirai de retourner.

L’année suivante, je parcourus avidement ces solitudes ; je m’y égarais à dessein, content lorsque j’avais perdu toute trace de ma route, et que je n’apercevais aucun chemin fréquenté. Quand j’atteignais l’extrémité de la forêt, je voyais avec peine ces vastes plaines nues et ces clochers dans l’éloignement. Je me retournais aussitôt, je m’enfonçais dans le plus épais du bois ; et, quand je trouvais un endroit découvert et fermé de toutes parts, où je ne voyais que des sables et des genièvres, j’éprouvais un sentiment de paix, de liberté, de joie sauvage, pouvoir de la nature sentie pour la première fois dans l’âge facilement heureux. Je n’étais pas gai pourtant : presque heureux, je n’avais que l’agitation du bien-être. Je m’ennuyais en jouissant, et je rentrais toujours triste. Plusieurs fois j’étais dans les bois avant que le soleil parût. Je gravissais les sommets encore dans l’ombre, je me mouillais dans la bruyère pleine de rosée ; et quand le soleil paraissait, je regrettais la clarté incertaine qui précède l’aurore. J’aimais les fondrières, les vallons obscurs, les bois épais ; j’aimais les collines couvertes de bruyère ; j’aimais beaucoup les grès renversés et les rocs ruineux ; j’aimais bien plus ces sables mobiles, dont nul pas d’homme ne marquait l’aride surface sillonnée çà et là par la trace inquiète de la biche ou du lièvre en fuite. Quand j’entendais un écureuil, quand je faisais partir un daim, je m’arrêtais, j’étais mieux, et pour un moment je ne cherchais plus rien. C’est à cette époque que je remarquai le bouleau, arbre solitaire qui m’attristait déjà, et que depuis je ne rencontre jamais sans plaisir. J’aime le bouleau ; j’aime cette écorce blanche, lisse et crevassée ; cette tige agreste ; ces branches qui s’inclinent vers la terre ; la mobilité des feuilles, et tout cet abandon, simplicité de la nature, attitude des déserts.

Temps perdus, et qu’on ne saurait oublier ! Illusion trop vaine d’une sensibilité expansive ! Que l’homme est grand dans son inexpérience : qu’il serait fécond, si le regard froid de son semblable, si le souffle aride de l’injustice ne venait pas dessécher son cœur ! J’avais besoin de bonheur. J’étais né pour souffrir. Vous connaissez ces jours sombres, voisins des frimas, dont l’aurore elle-même, épaississant les brumes, ne commence la lumière que par des traits sinistres d’une couleur ardente sur les nues amoncelées. Ce voile ténébreux, ces rafales orageuses, ces lueurs pâles, ces sifflements à travers les arbres qui plient et frémissent, ces déchirements prolongés semblables à des gémissements funèbres ; voilà le matin de la vie : à midi, des tempêtes plus froides et plus continues ; le soir, des ténèbres plus épaisses, et la journée de l’homme est achevée.

Le prestige spécieux, infini, qui naît avec le cœur de l’homme, et qui semblait devoir subsister autant que lui, se ranima un jour : j’allai jusqu’à croire que j’aurais des désirs satisfaits. Ce feu subit et trop impétueux brûla dans le vide, et s’éteignit sans avoir rien éclairé. Ainsi, dans la saison des orages apparaissent, pour l’effroi de l’être vivant, des éclairs instantanés dans la nuit ténébreuse.

C’était en mars : j’étais à Lu**. Il y avait des violettes au pied des buissons, et des lilas dans un petit pré bien printanier, bien tranquille, incliné au soleil de midi. La maison était au-dessus, beaucoup plus haut. Un jardin en terrasse ôtait la vue des fenêtres. Sous le pré, des rocs difficiles et droits comme des murs ; au fond, un large torrent, et par delà, d’autres rochers couverts de prés, de haies et de sapins ! Les murs antiques de la ville passaient à travers tout cela : il y avait un hibou dans leurs vieilles tours. Le soir, la lune éclairait ; des cors se répondaient dans l’éloignement ; et la voix que je n’entendrai plus…! Tout cela m’a trompé. Ma vie n’a encore eu que cette seule erreur. Pourquoi donc ce souvenir de Fontainebleau, et non pas celui de Lu** ?

LETTRE XII.

28 juillet, II.

Enfin je me crois dans le désert. Il y a ici des espaces où l’on n’aperçoit aucune trace d’hommes. Je me suis soustrait, pour une saison, à ces soins inquiets qui usent notre durée, qui confondent notre vie avec les ténèbres qui la précédent et les ténèbres qui la suivent, ne lui laissant d’autre avantage que d’être elle-même un néant moins tranquille.

Quand je passai, le soir, le long de la forêt, et que je descendis à Valvin, sous les bois, dans le silence, il me sembla que j’allais me perdre dans des torrents, des fondrières, des lieux romantiques et terribles. J’ai trouvé des collines de grès culbutées, des formes petites, un sol assez plat et à peine pittoresque ; mais le silence, et l’abandon, et la stérilité m’ont suffi.

Entendez-vous bien le plaisir que je sens quand mon pied s’enfonce dans un sable mobile et brûlant, quand j’avance avec peine, et qu’il n’y a point d’eau, point de fraîcheur, point d’ombrage ? Je vois un espace inculte et muet, des roches ruineuses, dépouillées, ébranlées, et les forces de la nature assujetties à la force des temps. N’est–ce pas comme si j’étais paisible, quand je trouve, au dehors, sous le ciel ardent, d’autres difficultés et d’autres excès que ceux de mon cœur ?

Je ne m’oriente point ; au contraire, je m’égare quand je puis. Souvent je vais en ligne droite, sans suivre de sentiers. Je cherche à ne conserver aucun renseignement, et à ne pas connaître la forêt, afin d’avoir toujours quelque chose à y trouver. Il y a un chemin que j’aime à suivre ; il décrit un cercle comme la forêt elle-même, en sorte qu’il ne va ni aux plaines ni à la ville ; il ne suit aucune direction ordinaire ; il n’est ni dans les vallons, ni sur les hauteurs ; il semble n’avoir point de fin ; il passe à travers tout, et n’arrive à rien : je crois que j’y marcherais toute ma vie.

Le soir, il faut bien rentrer, dites-vous, et vous plaisantez au sujet de ma prétendue solitude : mais vous vous trompez ; vous me croyez à Fontainebleau, ou dans un village, dans une chaumière. Rien de tout cela. Je n’aime pas plus les maisons champêtres de ces pays-ci que leurs villages, ni leurs villages que leurs villes. Si je condamne le faste, je hais la misère. Autrement, il eût mieux valu rester à Paris ; j’y eusse trouvé l’un et l’autre.

Mais voici ce que je ne vous ai point dit dans ma dernière lettre, remplie de l’agitation qui me presse quelquefois.

Jadis, comme je parcourais ces bois-ci, je vis, dans un lieu épais, deux biches fuir devant un loup. Il était assez près d’elles ; je jugeai qu’il les devait atteindre, et je m’avançai du même côté pour voir la résistance, et l’aider s’il se pouvait. Elles sortirent du bois dans une place découverte, occupée par des roches et des bruyères ; mais lorsque j’arrivai je ne les vis plus. Je descendis dans tous les fonds de cette sorte de lande creusée et inégale, où l’on avait taillé beaucoup de grès pour les pavés : je ne trouvai rien. En suivant une autre direction pour rentrer dans le bois, je vis un chien, qui d’abord me regardait en silence, et qui n’aboya que lorsque je m’éloignai de lui. En effet, j’arrivais presque à l’entrée de la demeure pour laquelle il veillait. C’était une sorte de souterrain fermé en partie naturellement par les rocs, et en partie par des grès rassemblés, par des branches de genévriers, de la bruyère et de la mousse. Un ouvrier qui pendant plus de trente ans avait taillé des pavés dans les carrières voisines, n’ayant ni bien ni famille, s’était retiré là pour quitter, avant de mourir, un travail forcé, pour échapper aux mépris et aux hôpitaux. Je lui vis une armoire. Il y avait auprès de son rocher quelques légumes dans un terrain assez aride ; et ils vivaient lui, son chien et son chat, d’eau, de pain et de liberté. J’ai beaucoup travaillé, me dit-il, je n’ai jamais rien eu ; mais enfin je suis tranquille, et puis je mourrai bientôt. Cet homme grossier me disait l’histoire humaine ; mais la savait-il ? croyait-il d’autres hommes plus heureux ? souffrait-il en se comparant à d’autres ? Je n’examinai point tout cela ; j’étais bien jeune. Son air rustre et un peu farouche m’occupait beaucoup. Je lui avais offert un écu ; il l’accepta, et me dit qu’il aurait du vin : ce mot-là diminua de mon estime pour lui. Du vin ! me disais-je ; il y a des choses plus utiles : c’est peut-être le vin, l’inconduite qui l’auront mené là, et non pas le goût de la solitude. Pardonne, homme simple, malheureux solitaire ! Je n’avais point appris alors que l’on buvait l’oubli des douleurs. Maintenant je connais l’amertume qui navre, et les dégoûts qui ôtent les forces ; je sais respecter celui dont le premier besoin est de cesser un moment de gémir ; je suis indigné quand je vois des hommes à qui la vie est facile, reprocher durement à un pauvre qu’il boit du vin, et qu’il n’a pas de pain. Quelle âme ont donc reçue ces gens-là, qui ne connaissent pas de plus grande misère que d’avoir faim !

Vous concevez à présent la force de ce souvenir qui me vint inopinément à la bibliothèque. Cette idée rapide me livra à tout le sentiment d’une vie réelle, d’une sage simplicité, de l’indépendance de l’homme dans une nature possédée.

Ce n’est pas que je prenne pour une telle vie celle que je mène ici, et que, dans mes grès, au milieu des plaines misérables, je me croie l’homme de la nature. Autant vaudrait, comme un homme du quartier Saint-Paul, montrer à mes voisins les beautés champêtres d’un pot de réséda appuyé sur la gouttière, et d’un jardin de persil encaissé sur un côté de la fenêtre ; ou donner à un demi-arpent de terre entouré d’un ruisseau, des noms de promontoires et de solitudes maritimes d’un autre hémisphère, pour rappeler de grands souvenirs et des mœurs lointaines entre les plâtres et les toits de chaume d’une paroisse champenoise.

Seulement, puisque je suis condamné à toujours attendre la vie, je m’essaye à végéter absolument seul et isolé : j’ai mieux aimé passer quatre mois ainsi, que de les perdre à Paris dans d’autres puérilités plus grandes et plus misérables. Je veux vous dire, quand nous nous verrons, comment je me suis choisi un manoir, et comment je l’ai fermé ; comment j’y ai transporté le peu d’effets que j’ai amenés ici sans mettre personne dans mon secret ; comment je me nourris de fruits et de certains légumes ; où je vais chercher de l’eau ; comment je suis vêtu quand il pleut ; et toutes les précautions que je prends pour rester bien caché, et pour que nul Parisien, passant huit jours à la campagne, ne vienne ici se moquer de moi.

Vous rirez aussi, mais j’y consens : votre rire ne sera pas comme le leur ; et j’ai ri de tout ceci avant vous. Je trouve pourtant que cette vie a bien de la douceur, quand, pour en mieux sentir l’avantage, je sors de la forêt, que je pénètre dans les terres cultivées, que je vois au loin un château fastueux dans les campagnes nues ; quand, après une lieue labourée et déserte, j’aperçois cent chaumières entassées, odieux amas, dont les rues, les étables et les potagers, les murs, les planchers, les toits humides, et jusqu’aux hardes et aux meubles, ne paraissent qu’une même fange, dans laquelle toutes les femmes crient, tous les enfants pleurent, tous les hommes suent. Et si, parmi tant d’avilissement et de douleurs, je cherche, pour ces malheureux, une paix morale et des espérances religieuses, je vois pour patriarche, un prêtre avide, aigri par les regrets, séparé trop tôt du monde ; un jeune homme chagrin, sans dignité, sans sagesse, sans onction, que l’on ne vénère pas, que l’on voit vivre, qui damne les faibles, et ne console pas les bons : et pour tout signe d’espérance et d’union, un signe de crainte et d’abnégation, étrange emblème, triste reste d’institutions antiques et grandes que l’on a misérablement perverties.

Il est pourtant des hommes qui voient cela bien tranquillement, et qui ne se doutent même pas qu’on puisse le voir d’une autre manière.

Triste et vaine conception d’un monde meilleur ! Indicible extension d’amour ! Regret des temps qui coulent inutiles ! Sentiment universel[15], soutiens et dévore ma vie : que serait-elle sans ta beauté sinistre ? C’est par toi qu’elle est sentie, c’est par toi qu’elle périra.

Que quelquefois encore, sous le ciel d’automne, dans ces derniers beaux jours que les brumes remplissent d’incertitude, assis près de l’eau qui emporte la feuille jaunie, j’entende les accents simples et profonds d’une mélodie primitive. Qu’un jour, montant le Grimsel ou le Titlis, seul avec l’homme des montagnes, j’entende sur l’herbe courte, auprès des neiges, les sons romantiques bien connus des vaches d’Underwalden et d’Hasly ; et que là, une fois avant la mort, je puisse dire à un homme qui m’entende : Si nous avions vécu !

LETTRE XIII.

Fontainebleau, 31 juillet, II.

Quand un sentiment invincible nous entraîne loin des choses que l’on possède, et nous remplit de volupté, puis de regrets, en nous faisant pressentir des biens que rien ne peut donner, cette sensation profonde et fugitive n’est qu’un témoignage intérieur de la supériorité de nos facultés sur notre destinée. C’est cette raison même qui le rend si court, et le change aussitôt en regret : il est délicieux, puis déchirant. L’abattement suit toute impulsion immodérée. Nous souffrons de n’être pas ce que nous pourrions être ; mais, si nous nous trouvions dans l’ordre de choses qui manque à nos désirs, nous n’aurions plus ni cet excès des désirs ni cette surabondance des facultés, nous ne jouirions plus du plaisir d’être au delà de nos destinées, d’être plus grands que ce qui nous entoure, plus féconds que nous n’avons besoin de l’être. Dans l’occasion de ces voluptés que nos conceptions pressentaient si ardemment, nous resterons froids et souvent rêveurs, indifférents, ennuyés même ; parce qu’on ne peut pas être d’une manière effective plus que soi-même ; parce que nous sentons alors la limite irrésistible de la nature des êtres, et qu’employant nos facultés à des choses positives, nous ne les trouvons plus pour nous transporter au delà, dans la région supposée des choses idéales soumises à l’empire de l’homme réel.

Mais pourquoi ces choses seraient-elles purement idéales ? C’est ce que je ne saurais concevoir. Pourquoi ce qui n’est point semble-t-il plus selon la nature de l’homme que ce qui est ? La vie positive est aussi comme un songe ; c’est elle qui n’a point d’ensemble, point de suite, point de but ; elle a des parties certaines et fixes ; elle en a d’autres qui ne sont que hasard et discordance, qui passent comme des ombres, et dans lesquelles on ne trouve jamais ce qu’on a vu. Ainsi, dans le sommeil, on pense en même temps des choses vraies et suivies, et d’autres bizarres, désunies et chimériques, qui se lient, je ne sais comment, aux premières. Le même mélange compose et les rêves de la nuit et les sentiments du jour. La sagesse antique a dit que le moment du réveil viendrait enfin.

LETTRE XIV.

Fontainebleau, 7 août, II.

M. W*, que vous connaissez, disait dernièrement : « Quand je prends ma tasse de café, j’arrange bien le monde. » Je me permets aussi ces sortes de songes ; et, lorsque je marche dans les bruyères, entre les genièvres encore humides, je me surprends quelquefois à imaginer les hommes heureux. Je vous l’assure, il me semble qu’ils pourraient l’être. Je ne veux pas faire une autre espèce, ni un autre globe ; je ne veux pas tout réformer : ces sortes d’hypothèses ne mènent à rien, dites-vous, puisqu’elles ne sont applicables à rien de connu. Eh bien, prenons ce qui existe nécessairement ; prenons-le tel qu’il est, en arrangeant seulement ce qu’il y a d’accidentel. Je ne veux pas des espèces chimériques ou nouvelles ; mais voilà mes matériaux, d’après eux je fais mon plan selon ma pensée.

Je voudrais deux points : un climat fixe, des hommes vrais. Si je sais quand la pluie fera déborder les eaux, quand le soleil desséchera mes plantes, quand l’ouragan ébranlera ma demeure, c’est à mon industrie à lutter contre les forces naturelles contraires à mes besoins ; mais, quand j’ignore le moment de chaque chose, quand le mal m’opprime sans que le danger m’ait averti, quand la prudence peut me perdre, et que les intérêts des autres confiés à mes précautions m’interdisent l’insouciance et jusqu’à la sécurité, n’est-ce pas une nécessité que ma vie soit inquiète et malheureuse ? N’en est-ce pas une que l’inaction succède à des travaux forcés, et que, comme l’a si bien dit Voltaire, je consume tous mes jours dans les convulsions de l’inquiétude ou dans la léthargie de l’ennui ?

Si les hommes sont presque tous dissimulés, si la duplicité des uns force au moins les autres à la réserve, n’est-ce pas une nécessité qu’ils joignent au mal inévitable que plusieurs cherchent à faire aux autres en leur propre faveur, une masse beaucoup plus grande de maux inutiles ? N’est-ce pas une nécessité que l’on se nuise réciproquement, malgré soi, que chacun s’observe et se prévienne, que les ennemis soient inventifs, et que les amis soient prudents ? N’est-ce pas une nécessité qu’un homme de bien soit perdu dans l’opinion par un propos indiscret, par un faux jugement ; qu’une inimitié, née d’un soupçon mal fondé, devienne mortelle ; que ceux qui auraient voulu bien faire soient découragés ; que de faux principes s’établissent ; que la ruse soit plus utile que la sagesse, la valeur, la magnanimité ; que des enfants reprochent à un père de famille de n’avoir pas fait ce qu’on appelle une rouerie, et que des États périssent pour ne pas s’être permis un crime ? Dans cette perpétuelle incertitude, je demande ce que devient la morale ; et dans l’incertitude des choses, ce que devient la sûreté : sans sûreté, sans morale, je demande si le bonheur n’est pas un rêve d’enfant.

L’instant de la mort resterait inconnu. Il n’y a pas de mal sans durée ; et pour vingt autres raisons, la mort ne doit pas être mise au nombre des malheurs. Il est bien d’ignorer quand tout doit finir : on commencerait rarement ce que l’on saurait ne pas achever. Je veux donc que chez l’homme, à peu près tel qu’il est, l’ignorance de la durée de la vie ait plus d’utilité que d’inconvénients ; mais l’incertitude des choses de la vie n’est point comme celle de leur terme. Un incident que vous n’avez pu prévoir dérange votre plan, et vous prépare de longues contrariétés : pour la mort, elle anéantit votre plan, elle ne le dérange pas ; vous ne souffrirez point de ce que vous ne saurez pas. Le plan de ceux qui restent en peut être contrarié ; mais c’est avoir assez de certitude que d’avoir celle de ses propres affaires, et je ne veux pas imaginer des choses tout à fait bonnes selon l’homme. Le monde que j’arrange me serait suspect s’il ne contenait plus de mal, et je ne supposerais qu’avec une sorte d’effroi une harmonie parfaite : il me semble que la nature n’en admet pas de telle.

Un climat fixe, et surtout des hommes vrais, inévitablement vrais, cela me suffit. Je suis heureux, si je sais ce qui est. Je laisse au ciel ses orages et ses foudres ; à la terre les boues, les sécheresses ; au sol la stérilité ; à nos corps leur faiblesse, leur dégénération ; aux hommes leurs différences et leurs incompatibilités, leur inconstance, leurs erreurs, leurs vices mêmes, et leur nécessaire égoïsme ; au temps sa lenteur et son irrévocabilité : ma cité est heureuse si les choses sont réglées, si les pensées sont connues. Il ne lui faut plus qu’une bonne législation ; et, si les pensées sont connues, il est impossible qu’elle ne l’ait pas.

LETTRE XV.

Fontainebleau, 9 août, II.

Parmi quelques volumes d’un format commode que j’apportai ici, je ne sais trop pourquoi, j’ai trouvé le roman ingénieux de Phrosine et Mélidor ; je l’ai parcouru, j’en ai lu et relu la fin. Il est des jours pour les douleurs ; nous aimons à les chercher dans nous, à suivre leurs profondeurs, et à rester surpris devant leurs proportions démesurées ; nous essayons, du moins dans les misères humaines, cet infini que nous voulons donner à notre ombre avant qu’un souffle du temps l’efface.

Ce moment déplorable, cette situation sinistre, cette mort nocturne au milieu des voluptés mystérieuses ! Dans ces brouillards ténébreux, tant d’amour, tant de pertes et d’affreuses vengeances ! et ce déchirement d’un cœur trompé quand Phrosine, cherchant à la nage le roc et le flambeau, entraînée par la lueur perfide, périt épuisée dans la vaste mer ! Je ne connais pas de dénoûment plus beau, de mort plus lamentable.

Le jour finissait, il n’y avait point de lune ; il n’y avait point de mouvement ; le ciel était calme, les arbres immobiles. Quelques insectes sous l’herbe, un seul oiseau éloigné chantaient dans la chaleur du soir. Je m’assis, je restai longtemps : il me semble que je n’eus que des idées vagues. Je parcourais la terre et les siècles ; je frémissais de l’œuvre de l’homme. Je reviens à moi, je me trouve dans ce chaos ; j’y vois ma vie perdue ; je pressens les temps futurs du monde. Rochers de Righi ! si j’avais eu là vos abîmes[16] !

La nuit était déjà sombre. Je me retirai lentement ; je marchais au hasard, j’étais rempli d’ennui. J’avais besoin de larmes, mais je ne pus que gémir. Les premiers temps ne sont plus : j’ai les tourmentes de la jeunesse, et n’en ai point les consolations. Mon cœur, encore fatigué du feu d’un âge inutile, est flétri et desséché comme s’il était dans l’épuisement de l’âge refroidi. Je suis éteint, sans être calmé. Il y en a qui jouissent de leurs maux ; mais pour moi tout a passé : je n’ai ni joie, ni espérance, ni repos ; il ne me reste rien, je n’ai plus de larmes.

LETTRE XVI.

Fontainebleau, 12 août, II.

Que de sentiments généreux ! Que de souvenirs ! Quelle majesté tranquille dans une nuit douce, calme, éclairée ! Quelle grandeur ! Cependant l’âme est accablée d’incertitude. Elle voit que le sentiment qu’elle a reçu des choses la livre aux erreurs ; elle voit qu’il y a des vérités, mais qu’elles sont dans un grand éloignement. On ne saurait comprendre la nature, à la vue de ces astres immenses dans le ciel toujours le même.

Il y a là une permanence qui nous confond : c’est pour l’homme une effrayante éternité. Tout passe ; l’homme passe, et les mondes ne passent pas ! La pensée est dans un abîme entre les vicissitudes de la terre et les cieux immuables.

LETTRE XVII.

Fontainebleau, 14 août, II.
Je vais dans les bois avant que le soleil éclaire ; je le vois se lever pour un beau jour ; je marche dans la fougère encore humide, dans les ronces, parmi les biches, sous les bouleaux du mont Chauvet : un sentiment de ce bonheur qui était possible m’agite avec force, me pousse et m’oppresse. Je monte, je descends, je vais comme un homme qui veut jouir ; puis un soupir, quelque humeur, et tout un jour misérable.

LETTRE XVIII.

Fontainebleau, 17 août, II.

Même ici, je n’aime que le soir. L’aurore me plaît un moment : je crois que je sentirais sa beauté, mais le jour qui va la suivre doit être si long ! J’ai bien une terre libre à parcourir ; mais elle n’est pas assez sauvage, assez imposante. Les formes en sont basses ; les roches petites et monotones ; la végétation n’y a pas en général cette force, cette profusion qui m’est nécessaire ; on n’y entend bruire aucun torrent dans des profondeurs inaccessibles : c’est une terre des plaines. Rien ne m’opprime ici, rien ne me satisfait. Je crois même que l’ennui augmente : c’est que je ne souffre pas assez. Je suis donc plus heureux ? Point du tout : souffrir ou être malheureux, ce n’est pas la même chose ; jouir ou être heureux, ce n’est pas non plus une même chose.

Ma situation est douce, et je mène une triste vie. Je suis ici on ne peut mieux ; libre, tranquille, bien portant, sans affaires, indifférent sur l’avenir dont je n’attends rien, et perdant sans peine le passé dont je n’ai pas joui. Mais il est en moi une inquiétude qui ne me quittera pas ; c’est un besoin que je ne connais pas, qui me commande, qui m’absorbe, qui m’emporte au delà des êtres périssables... Vous vous trompez, et je m’y étais trompé moi-même ; ce n’est pas le besoin d’aimer. Il y a une distance bien grande du vide de mon cœur à l’amour qu’il a tant désiré ; mais il y a l’infini entre ce que je suis et ce que j’ai besoin d’être. L’amour est immense, il n’est pas infini. Je ne veux point jouir ; je veux espérer, je voudrais savoir ! Il me faut des illusions sans bornes, qui s’éloignent pour me tromper toujours. Que m’importe ce qui peut finir ? L’heure qui arrivera dans soixante années est là prés de moi. Je n’aime point ce qui se prépare, s’approche, arrive, et n’est plus. Je veux un bien, un rêve, une espérance enfin qui soit toujours devant moi, au delà de moi, plus grande que mon attente elle-même, plus grande que ce qui passe. Je voudrais être tout intelligence, et que l’ordre éternel du monde... Et, il y a trente ans, l’ordre était, et je n’étais point !

Accident éphémère et inutile, je n’existais pas, je n’existerai pas : je trouve avec étonnement mon idée plus vaste que mon être ; et si je considère que ma vie est ridicule à mes propres yeux, je me perds dans des ténèbres impénétrables. Plus heureux, sans doute, celui qui coupe du bois, qui fait du charbon, et qui prend de l’eau bénite quand le tonnerre gronde ! Il vit comme la brute. Non ; mais il chante en travaillant. Je ne connaîtrai point sa paix, et je passerai comme lui. Le temps aura fait couler sa vie ; l’agitation, l’inquiétude, les fantômes d’une grandeur inconnue, égarent et précipitent la mienne.

LETTRE XIX.

Fontainebleau, 18 août, II.

Il est pourtant des moments où je me vois plein d’espérance et de liberté ; le temps et les choses descendent devant moi avec une majestueuse harmonie, et je me sens heureux, comme si je pouvais l’être : je me suis surpris revenant à mes anciennes années ; j’ai retrouvé dans la rose les beautés du plaisir et sa céleste éloquence. Heureux ! moi ? cependant je le suis ; et heureux avec plénitude, comme celui qui se réveille des alarmes d’un songe pour rentrer dans une vie de paix et de liberté ; comme celui qui sort de la fange des cachots, et revoit, après dix ans, la sérénité du ciel ; heureux comme l’homme qui aime... celle qu’il a sauvée de la mort ! Mais l’instant passe ; un nuage devant le soleil intercepte sa lumière féconde ; les oiseaux se taisent ; l’ombre en s’étendant entraîne et chasse devant elle et mon rêve et ma joie.

Alors je me mets à marcher ; je vais, je me hâte pour rentrer tristement, et bientôt je retourne dans les bois, parce que le soleil peut paraître encore. Il y a dans tout cela quelque chose qui tranquillise et qui console. Ce que c’est ? je ne le sais pas bien ; mais, quand la douleur m’endort, le temps ne s’arrête pas, et j’aime à voir mûrir le fruit qu’un vent d’automne fera tomber.

LETTRE XX.

Fontainebleau, 27 août, II.

Combien peu il faut à l’homme qui veut seulement vivre, et combien il faut à celui qui veut vivre content et employer ses jours ! Celui-là serait bien plus heureux qui aurait la force de renoncer au bonheur, et de voir qu’il est trop difficile ; mais faut-il rester toujours seul ? La paix elle-même est un triste bien si on n’espère point la partager.

Je sais que plusieurs trouvent assez de permanence dans un bien du moment, et que d’autres savent se borner à une manière d’être sans ordre et sans goût. J’en ai vu se faire la barbe devant un miroir cassé. Les langes des enfants étaient étendus à la fenêtre ; une de leurs robes pendait contre le tuyau du poêle ; leur mère les lavait auprès de la table sans nappe, où étaient servis, sur des plats recousus, du bouilli réchauffé et les restes du dindon du dimanche. Il y aurait eu de la soupe si le chat n’eût pas renversé le bouillon (E). On appelle cela une vie simple : pour moi, je l’appelle une vie malheureuse, si elle est momentanée ; je l’appelle une vie de misère, si elle est forcée et durable ; mais, si elle est volontaire, si l’on ne s’y déplaît pas, si l’on compte subsister ainsi, je l’appelle une existence ridicule.

C’est une bien belle chose, dans les livres, que le mépris des richesses ; mais avec un ménage et point d’argent, il faut ou ne rien sentir, ou avoir une force inébranlable ; or je doute qu’avec un grand caractère on se soumette à une telle vie. On supporte tout ce qui est accidentel ; mais c’est adopter cette misère que d’y plier pour toujours sa volonté. Ces stoïciens-là manqueraient-ils du sentiment des choses convenables, qui apprend à l’homme que vivre ainsi n’est point vivre selon sa nature ? Leur simplicité sans ordre, sans délicatesse, sans honte, ressemble plus, à mon avis, à la sale abnégation d’un moine mendiant, à la grossière pénitence d’un fakir, qu’à la fermeté, qu’à l’indifférence philosophique.

Il est une propreté, un soin, un accord, un ensemble dans la simplicité même. Les gens dont je parle n’ont pas un miroir de vingt sous, et ils vont au spectacle ; ils ont de la faïence écornée, et des habits de fin drap ; ils ont des manchettes bien plissées à des chemises d’une toile grossière. S’ils se promènent, c’est aux Champs-Élysées ; ces solitaires y vont voir les passants, disent-ils ; et, pour voir ces passants, ils vont s’en faire mépriser et s’asseoir sur quelques restes d’herbe parmi la poussière que fait la foule. Dans leur flegme philosophique ils dédaignent les convenances arbitraires, et mangent leur brioche à terre, entre les enfants et les chiens, entre les pieds de ceux qui vont et reviennent. Là ils étudient l’homme en jasant avec les bonnes et les nourrices : là ils méditent une brochure, où les rois seront avertis des dangers de l’ambition ; où le luxe de la bonne société sera réformé ; où tous les hommes apprendront qu’il faut modérer ses désirs, vivre selon la nature, et manger des gâteaux de Nanterre.

Je ne veux pas vous en dire plus. Si j’allais vous mener trop loin dans la disposition à plaisanter sur de certaines choses, vous pourriez rire aussi de la manière bizarre dont je vis dans ma forêt : il y a bien quelque puérilité à se faire un désert auprès d’une capitale. Il faut que vous conveniez pourtant qu’il reste encore de la distance entre mes bois près de Paris, et un tonneau dans Athènes (F) ; et je vous accorderai, de mon côté, que les Grecs, policés comme nous, pouvaient faire plus que nous des choses singulières, parce qu’ils étaient plus près des anciens temps. Le tonneau fut choisi pour y mener publiquement, et dans la maturité de l’âge, la vie d’un sage. Cela est bien extraordinaire, mais l’extraordinaire ne choquait pas excessivement les Grecs. L’usage, les choses reçues, ne formaient point leur code suprême. Tout chez eux pouvait avoir son caractère particulier ; et ce qu’il était rare d’y rencontrer, c’était une chose qui leur fût ordinaire et universelle. Comme un peuple qui fait ou qui continue l’essai de la vie sociale, ils semblaient chercher l’expérience des institutions et des usages, et ignorer encore quelles étaient les habitudes exclusivement bonnes. Mais nous à qui il ne reste aucun doute là-dessus, nous qui avons, en tout, adopté le mieux possible, nous faisons bien de consacrer nos moindres manières, et de punir de mépris l’homme assez stupide pour sortir d’une trace si bien connue. Au reste, ce qui m’excuse sérieusement, moi qui n’ai nulle envie d’imiter les cyniques, c’est que je ne prétends ni me faire honneur d’un caprice de jeune homme, ni, au milieu des hommes, opposer directement ma manière à la leur, dans les choses que le devoir ne me prescrit point. Je me permets une singularité indifférente par elle-même, et que je juge m’être bonne à certains égards. Elle choquerait leur manière de penser : il me semble que c’est le seul inconvénient qu’elle puisse avoir, et je la leur cache afin de l’éviter.

LETTRE XXI.

Fontainebleau, 1er septembre, II.

Il fait de bien beaux jours, et je suis dans une paix profonde. Autrefois j’aurais joui davantage dans cette liberté entière, dans cet abandon de toute affaire, de tout projet, dans cette indifférence sur tout ce qui peut arriver.

Je commence à sentir que j’avance dans la vie. Ces impressions délicieuses, ces émotions subites qui m’agitaient autrefois et m’entraînaient si loin d’un monde de tristesse, je ne les retrouve plus qu’altérées et affaiblies. Ce désir que réveillait en moi chaque sentiment de quelque beauté dans les choses naturelles, cette espérance pleine d’incertitude et de charme, ce feu céleste qui éblouit et consume un cœur jeune, cette volupté expansive dont il éclaire devant lui le fantôme immense, tout cela n’est déjà plus. Je commence à voir ce qui est utile, ce qui est commode, et non plus ce qui est beau.

Vous qui connaissez mes besoins sans bornes, dites-moi ce que je ferai de la vie, quand j’aurai perdu ces moments d’illusions qui brillaient dans ses ténèbres, comme les lueurs orageuses dans une nuit sinistre ! Ils la rendaient plus sombre, je l’avouerai ; mais ils montraient qu’elle pouvait changer, et que la lumière subsistait encore. Maintenant que deviendrai-je, s’il faut que je me borne à ce qui est, et que je reste contenu dans ma manière de vivre, dans mes intérêts personnels, dans le soin de me lever, de m’occuper, de me coucher ?

J’étais bien différent dans ces temps où il était possible que j’aimasse. J’avais été romanesque dans mon enfance et alors encore j’imaginai une retraite selon mes goûts. J’avais faussement réuni, dans un point du Dauphiné, l’idée des formes alpestres à celles d’un climat d’oliviers, de citronniers ; mais enfin le mot de Chartreuse m’avait frappé : c’était là, près de Grenoble, que je rêvais ma demeure. Je croyais alors que des lieux heureux faisaient beaucoup pour une vie heureuse ; et que là, avec une femme aimée, je posséderais cette félicité inaltérable dont le besoin remplissait mon cœur trompé.

Mais voici une chose bien étrange, dont je ne puis rien conclure, et dont je n’affirmerai rien, sinon que le fait est tel. Je n’avais jamais rien vu, rien lu, que je sache, qui m’eût donné quelque connaissance du local de la Grande Chartreuse. Je savais uniquement que cette solitude était dans les montagnes du Dauphiné. Mon imagination composa, d’après cette notion confuse et d’après ses propres penchants, le site où devait être le monastère, et, près de lui, ma demeure. Elle approcha singulièrement de la vérité. Voyant longtemps après une gravure qui représentait ces mêmes lieux, je me dis, avant d’avoir lu : Voilà la Grande Chartreuse ; tant elle me rappela ce que j’avais imaginé. Et quand il se trouva que c’était elle effectivement, cela me fit frémir de surprise et de regret ; il me sembla que j’avais perdu une chose qui m’était comme destinée. Depuis ce projet de ma première jeunesse, je n’entends point sans une émotion pleine d’amertume ce mot Chartreuse.

Plus je rétrograde dans ma jeunesse, plus je trouve les impressions profondes. Si je passe l’âge où les idées ont déjà de l’étendue ; si je cherche dans mon enfance ces premières fantaisies d’un cœur mélancolique, qui n’a jamais eu de véritable enfance, et qui s’attachait aux émotions fortes et aux choses extraordinaires avant qu’il fût seulement décidé s’il aimerait ou n’aimerait pas les jeux ; si, dis-je, je cherche ce que j’éprouvais à sept ans, à six ans, à cinq ans, je trouve des impressions aussi ineffaçables, plus confiantes, plus douces, et formées par ces illusions entières dont aucun autre âge n’a possédé le bonheur.

Je ne me trompe point d’époque ; je sais avec certitude quel âge j’avais lorsque j’ai pensé à telles choses, lorsque j’ai lu tel livre. J’ai lu l’histoire du Japon de Kœmpfer, dans ma place ordinaire, auprès d’une certaine fenêtre, dans cette maison près du Rhône que mon père a quittée un peu avant sa mort. L’été suivant, j’ai lu Robinson Crusoé. C’est alors que je perdis cette exactitude que l’on avait remarquée en moi : il me devint impossible de faire, sans plume, des calculs moins compliqués que celui que j’avais fait à quatre ans et demi, sans rien écrire et sans savoir aucune règle d’arithmétique, si ce n’est l’addition ; calcul qui avait tant surpris toutes les personnes rassemblées chez madame Belp..... dans cette soirée dont vous savez l’histoire.

La faculté de percevoir les rapports indéterminés l’emporta alors sur celle de combiner des rapports mathématiques. Les relations morales devenaient sensibles : le sentiment du beau commençait à naître.....


2 septembre.

J’ai vu qu’insensiblement j’allais raisonner : je me suis arrêté. Lorsqu’il ne s’agit que du sentiment, on peut ne consulter que soi ; mais dans les choses qui doivent être discutées, il y a toujours beaucoup à gagner quand on peut savoir ce qu’en ont pensé d’autres hommes. J’ai précisément ici un volume qui contient les Pensées philosophiques de Diderot, son Traité du beau, etc. Je l’ai pris et je suis sorti.

Si je suis de l’avis de Diderot, peut-être il paraîtra que c’est parce qu’il parle le dernier, et je conviens que cela fait ordinairement beaucoup ; mais je modifie sa pensée à ma manière, car je parle encore après lui.

Laissant Wolf, Crouzas et le sixième sens d’Hutcheson, je pense à peu près comme tous les autres ; et c’est pour cela que je ne pense point que la définition du beau puisse être exprimée d’une manière si simple et si brève que l’a fait Diderot. Je crois, comme lui, que le sentiment de la beauté ne peut exister hors de la perception des rapports ; mais de quels rapports ? S’il arrive que l’on songe au beau quand on voit des rapports quelconques, ce n’est pas qu’on en ait alors la perception, l’on ne fait que l’imaginer. Parce qu’on voit des rapports, on suppose un centre, on pense à des analogies, on s’attend à une extension nouvelle de l’âme et des idées ; mais ce qui est beau ne fait pas seulement penser à tout cela comme par réminiscence ou par occasion, il le contient et le montre. C’est un avantage sans doute quand une définition peut être exprimée par un seul mot ; mais il ne faut pas que cette concision la rende trop générale et dès lors fausse.

Je dirai donc : Le beau est ce qui excite en nous l’idée de rapports disposés vers une même fin, selon des convenances analogues à notre nature. Cette définition renferme les notions d’ordre, de proportions, d’unité, et même d’utilité.

Ces rapports sont ordonnés vers un centre ou un but ; ce qui fait l’ordre et l’unité. Ils suivent des convenances qui ne sont autre chose que la proportion, la régularité, la symétrie, la simplicité, selon que l’une ou l’autre de ces convenances se trouve plus ou moins essentielle à la nature du tout que ces rapports composent. Ce tout est l’unité sans laquelle il n’y a pas de résultat, pas d’ouvrage qui puisse être beau, parce qu’alors il n’y a pas même d’ouvrage. Tout produit doit être un : on n’a rien fait si l’on n’a pas mis d’ensemble à ce qu’on a fait. Une chose n’est pas belle sans ensemble ; elle n’est pas une chose, mais un assemblage de choses qui pourront produire l’unité et la beauté, lorsque, unies à ce qui leur manque encore, elles formeront un tout. Jusque-là, ce sont des matériaux : leur réunion n’opère point de beauté, quoiqu’ils puissent être beaux en particulier, comme ces composés individuels, entiers et complets peut-être, mais dont l’assemblage encore informe n’est pas un ouvrage : ainsi une compilation des plus belles pensées morales éparses et sans liaison ne forme point un traité de morale.

Dès que cet ensemble plus ou moins composé, mais pourtant un et complet, a des analogies sensibles avec la nature de l’homme, il lui est utile, directement ou indirectement. Il peut servir à ses besoins, ou du moins étendre ses connaissances ; il peut être pour lui un moyen nouveau, ou l’occasion d’une industrie nouvelle ; il peut ajouter à son être, et plaire à son esprit inquiet, à son avidité.

La chose est plus belle, il y a vraiment unité, lorsque les rapports perçus sont exacts, lorsqu’ils concourent à un centre commun ; et, s’il n’y a précisément que ce qu’il faut pour coopérer à ce résultat, la beauté est plus grande, il y a simplicité. Toute qualité est altérée par le mélange d’une qualité étrangère : lorsqu’il n’y a point de mélange, la chose est plus exacte, plus symétrique, plus simple, plus une, plus belle ; elle est parfaite.

La notion d’utilité entre principalement de deux manières dans celle de la beauté. D’abord l’utilité de chaque partie pour leur fin commune ; puis l’utilité du tout pour nous qui avons des analogies avec ce tout.

On lit dans la Philosophie de la nature : Il me semble que le philosophe peut définir la beauté, l’accord expressif d’un tout avec ses parties.

J’ai trouvé, dans une note, que vous l’aviez ainsi définie autrefois : La convenance des diverses parties d’une chose avec leur destination commune, selon les moyens les plus féconds à la fois et les plus simples. Ce qui se rapproche du sentiment de Crouzas, à l’assaisonnement près. Il compte cinq caractères du beau ; et il définit ainsi la proportion qui en est un, l’unité assaisonnée de variété, de régularité et d’ordre dans chaque partie.

Si la chose bien ordonnée, analogue à nous et dans laquelle nous trouvons de la beauté, nous paraît supérieure ou égale à ce que nous contenons en nous, nous la disons belle. Si elle nous paraît inférieure, nous la disons jolie. Si ses analogies avec nous sont relatives à des choses de peu d’importance, mais qui servent directement à nos habitudes et à nos désirs présents, nous la disons agréable. Quand elle suit les convenances de notre âme, en animant, en étendant notre pensée, en généralisant, en exaltant nos affections, en nous montrant dans les choses extérieures des analogies grandes ou nouvelles, qui nous donnent le sentiment d’un ordre universel, d’une fin commune à beaucoup d’êtres, nous la disons sublime.

La perception des rapports ordonnés produit l’idée de la beauté, et l’extension de l’âme, occasionnée par leur analogie avec notre nature, en est le sentiment.

Quand les rapports indiqués ont quelque chose de vague et d’immense, quand l’on sent bien mieux qu’on ne voit leurs convenances avec nous et avec une partie de la nature, il en résulte un sentiment délicieux, plein d’espoir et d’illusions, une jouissance indéfinie qui promet des jouissances sans bornes : voilà le genre de beauté qui charme, qui entraîne. Le joli amuse la pensée, le beau soutient l’âme, le sublime l’étonne ou l’exalte ; mais ce qui séduit et passionne les cœurs, ce sont des beautés plus vagues et plus étendues encore, peu connues, jamais expliquées, mystérieuses et ineffables.

Ainsi, dans les cœurs faits pour aimer, l’amour embellit toutes choses, et rend délicieux le sentiment de la nature entière. Comme il établit en nous le rapport le plus grand qu’on puisse connaître hors de soi, il nous rend habiles au sentiment de tous les rapports, de toutes les harmonies ; il découvre à nos affections un monde nouveau. Emportés par ce mouvement rapide, séduits par cette énergie qui promet tout, et dont rien encore n’a pu nous désabuser, nous cherchons, nous sentons, nous aimons, nous voulons tout ce que la nature contient pour l’homme.

Mais les dégoûts de la vie viennent nous comprimer et nous forcer de nous replier en nous-mêmes. Dans notre marche rétrograde, nous nous attachons à abandonner les choses extérieures et à nous contenir dans nos besoins positifs ; centre de tristesse, où l’amertume et le silence de tant de choses n’attendent pas la mort, pour creuser à nos cœurs ce vide du tombeau où se consume et s’éteint tout ce qu’ils pouvaient avoir de candeur, de grâces, de désirs et de bonté primitive.

LETTRE XXII.

Fontainebleau, 12 octobre, II.

Il fallait bien revoir une fois tous les sites que j’aimais à fréquenter. Je parcours les plus éloignés, avant que les nuits soient froides, que les arbres se dépouillent, que les oiseaux s’éloignent.

Hier je me mis en chemin avant le jour ; la lune éclairait encore, et malgré l’aurore on pouvait discerner les ombres. Le vallon de Changy restait dans la nuit ; déjà j’étais sur les sommités d’Avon. Je descendis aux Basses-Loges, et j’arrivais à Valvin, lorsque le soleil, s’élevant derrière Samoreau, colora les rochers de Samois.

Valvin n’est point un village, et n’a pas de terres labourées. L’auberge est isolée, au pied d’une éminence, sur une petite plage facile, entre la rivière et les bois. Il faudrait supporter l’ennui du coche, voiture très-désagréable, et arriver à Valvin ou à Thomery par eau, le soir, quand la côte est sombre et que les cerfs brament dans la forêt ; ou bien, au lever du soleil, quand tout repose encore, quand le cri du batelier fait fuir les biches, quand il retentit sous les hauts peupliers et dans les collines de bruyère toutes fumantes sous les premiers feux du jour.

C’est beaucoup si l’on peut, dans un pays plat, rencontrer ces faibles effets, qui du moins sont intéressants à certaines heures. Mais le moindre changement les détruit : dépeuplez de bêtes fauves les bois voisins, ou coupez ceux qui couvrent le coteau, Valvin ne sera plus rien. Tel qu’il est même, je ne me soucierais pas de m’y arrêter : dans le jour, c’est un lieu très-ordinaire ; de plus, l’auberge n’est pas logeable.

En quittant Valvin je montai vers le nord ; je passai près d’un amas de grès dont la situation, dans une terre unie et découverte, entourée de bois et inclinée vers le couchant d’été, donne un sentiment d’abandon mêlé de quelque tristesse. En m’éloignant, je comparais ce lieu à un autre qui m’avait fait une impression opposée près de Bourron. Trouvant ces deux lieux fort semblables, excepté sous le rapport de l’exposition, j’entrevis enfin la raison de ces effets contraires que j’avais éprouvés, vers les Alpes, dans des lieux en apparence les mêmes. Ainsi m’ont attristé Bulle et Planfayon, quoique leurs pâturages, sur les limites de la Gruyère, en portent le caractère, et qu’on reconnaisse aussitôt dans leurs sites les habitudes et le ton de la montagne. Ainsi j’ai regretté, jadis, de ne pouvoir rester dans une gorge perdue et stérile de la Dent du Midi. Ainsi je trouvai l’ennui à Iverdun ; et, sur le même lac, à Neuchâtel, un bien-être remarquable : ainsi s’expliqueront la douceur de Vevay, la mélancolie de l’Underwalden ; et, par des raisons semblables peut-être, les divers caractères de tous les peuples. Ils sont modifiés par les différences des expositions, des climats, des vapeurs, autant et plus encore que par celles des lois et des habitudes. En effet, ces dernières oppositions ont eu elles-mêmes, dans le principe, de semblables causes physiques.

Ensuite je tournai vers le couchant, et je cherchai la fontaine du mont Chauvet. On a pratiqué, avec les grès dont tout cet endroit est couvert, un abri qui protège la source contre le soleil et l’éboulement du sable, ainsi qu’un banc circulaire, où l’on vient déjeuner en puisant de son eau. L’on y rencontre quelquefois des chasseurs, des promeneurs, des ouvriers ; mais quelquefois aussi une triste société de valets de Paris et de marchands du quartier Saint-Martin ou de la rue Saint-Jacques, retirés dans une ville où le roi fait des voyages. Ils sont attirés de ce côté par l’eau, qu’il est commode de trouver quand on veut manger entre voisins un pâté froid, et par un certain grès creusé naturellement, qu’on rencontre sur le chemin, et qu’ils s’amusent beaucoup à voir. Ils le vénèrent, ils le nomment confessionnal ; ils y reconnaissent avec attendrissement ces jeux de la nature qui imitent les choses saintes, et qui attestent que la religion du pays est la fin de toutes choses.

Pour moi je descendis dans le vallon retiré où cette eau trop faible se perd sans former de ruisseau. En tournant vers la croix du Grand-Veneur, je trouvai une solitude austère comme l’abandon que je cherche. Je passai derrière les rochers de Cuvier ; j’étais plein de tristesse : je m’arrêtai longtemps dans les gorges d’Aspremont. Vers le soir, je m’approchai des solitudes du Grand-Franchart, ancien monastère isolé dans les collines et les sables ; ruines abandonnées que, même loin des hommes, les vanités humaines consacrèrent au fanatisme de l’humilité, à la passion d’étonner le peuple. Depuis ce temps, des brigands y remplacèrent, dit-on, les moines ; ils y ramenèrent des principes de liberté, mais pour le malheur de ce qui n’était pas libre avec eux. La nuit approchait ; je me choisis une retraite dans une sorte de parloir dont j’enfonçai la porte antique, et où je rassemblai quelques débris de bois avec de la fougère et d’autres herbes, afin de ne point passer la nuit sur la pierre. Alors je m’éloignai pour quelques heures encore : la lune devait éclairer.

Elle éclaira en effet, et faiblement, comme pour ajouter à la solitude de ce monument désert. Pas un cri, pas un oiseau, pas un mouvement n’interrompit le silence durant la nuit entière. Mais, quand tout ce qui nous opprime est suspendu, quand tout dort et nous laisse au repos, les fantômes veillent dans notre propre cœur.

Le lendemain, je pris au midi. Pendant que j’étais entre les hauteurs, il se fit un orage que je vis se former avec beaucoup de plaisir. Je trouvai facilement un abri dans ces rocs presque partout creusés ou suspendus les uns sur les autres. J’aimais à voir, du fond de mon antre, les genévriers et les bouleaux résister à l’effort des vents, quoique privés d’une terre féconde et d’un sol commode, et conserver leur existence libre et pauvre, quoiqu’ils n’eussent d’autre soutien que les parois des roches entr’ouvertes entre lesquelles ils se balançaient, ni d’autre nourriture qu’une humidité terreuse amassée dans les fentes où leurs racines s’étaient introduites.

Dès que la pluie diminua, je m’enfonçai dans les bois humides et embellis. Je suivis les bords de la forêt vers Reclose, la Vignette et Bourron. Me rapprochant ensuite du petit mont Chauvet jusqu’à la Croix-Hérant, je me dirigeai entre Malmontagne et la Route-aux-Nymphes. Je rentrai vers le soir avec quelque regret, et content de ma course ; si toutefois quelque chose peut me donner précisément du plaisir ou du regret.

Il y a dans moi un dérangement, une sorte de délire, qui n’est pas celui des passions, qui n’est pas non plus de la folie : c’est le désordre des ennuis ; c’est la discordance qu’ils ont commencée entre moi et les choses ; c’est l’inquiétude que des besoins longtemps comprimés ont mise à la place des désirs.

Je ne veux plus de désirs, ils ne me trompent point. Je ne veux pas qu’ils s’éteignent, ce silence absolu serait plus sinistre encore. Cependant c’est la vaine beauté d’une rose devant l’œil qui ne s’ouvre plus ; ils montrent ce que je ne saurais posséder, ce que je puis à peine voir. Si l’espérance semble encore jeter une lueur dans la nuit qui m’environne, elle n’annonce rien que l’amertume qu’elle exhale en s’éclipsant ; elle n’éclaire que l’étendue de ce vide où je cherchais, et où je n’ai rien trouvé.

De doux climats, de beaux lieux, le ciel des nuits, des sons particuliers, d’anciens souvenirs ; les temps, l’occasion ; une nature belle, expressive, des affections sublimes, tout a passé devant moi ; tout m’appelle, et tout m’abandonne. Je suis seul ; les forces de mon cœur ne sont point communiquées, elles réagissent dans lui, elles attendent : me voilà dans le monde, errant, solitaire au milieu de la foule qui ne m’est rien ; comme l’homme frappé dès longtemps d’une surdité accidentelle, et dont l’œil avide se fixe sur tous ces êtres muets qui passent et s’agitent devant lui. Il voit tout, et tout lui est refusé ; il devine les sons qu’il aime, il les cherche, et ne les entend pas ; il souffre le silence de toutes choses au milieu du bruit du monde. Tout se montre à lui, il ne saurait rien saisir : l’harmonie universelle est dans les choses extérieures, elle est dans son imagination, elle n’est plus dans son cœur ; il est séparé de l’ensemble des êtres, il n’y a plus de contact : tout existe en vain devant lui, il vit seul, il est absent dans le monde vivant.

LETTRE XXIII.

Fontainebleau, 18 octobre, II.

L’homme connaîtrait-il aussi la longue paix de l’automne, après l’inquiétude de ses fortes années ? comme le feu, après s’être hâté de consumer, dure en s’éteignant.

Longtemps avant l’équinoxe, les feuilles tombaient en quantité, cependant la forêt conserve encore beaucoup de sa verdure et toute sa beauté. Il y a plus de quarante jours, tout paraissait devoir finir avant le temps, et voici que tout subsiste par delà le terme prévu ; recevant, aux limites de la destruction, une durée prolongée, qui, sur le penchant de sa ruine, s’arrête avec beaucoup de grâce ou de sécurité, et qui, s’affaiblissant dans une douce lenteur, semble tenir à la fois et du repos de la mort qui s’offre, et du charme de la vie perdue.

LETTRE XXIV.

Fontainebleau, 28 octobre, II.

Lorsque les frimas s’éloignent, je m’en aperçois à peine : le printemps passe, et ne m’a pas attaché ; l’été passe, je ne le regrette point. Mais je me plais à marcher sur les feuilles tombées, aux derniers beaux jours, dans la forêt dépouillée.

D’où vient à l’homme la plus durable des jouissances de son cœur, cette volupté de la mélancolie, ce charme plein de secrets, qui le fait vivre de ses douleurs et s’aimer encore dans le sentiment de sa ruine ? Je m’attache à la saison heureuse qui bientôt ne sera plus : un intérêt tardif, un plaisir qui parait contradictoire, m’amène à elle lorsqu’elle va finir. Une même loi morale me rend pénible l’idée de la destruction, et m’en fait aimer ici le sentiment dans ce qui doit cesser avant moi. Il est naturel que nous jouissions mieux de l’existence périssable, lorsque, avertis de toute sa fragilité, nous la sentons néanmoins durer en nous. Quand la mort nous sépare des choses, elles subsistent sans nous. Mais, à la chute des feuilles, la végétation s’arrête, elle meurt ; nous, nous restons pour des générations nouvelles : l’automne est délicieux parce que le printemps doit venir encore pour nous.

Le printemps est plus beau dans la nature ; mais l’homme a tellement fait, que l’automne est plus doux. La verdure qui naît, l’oiseau qui chante, la fleur qui s’ouvre ; et ce feu qui revient affermir la vie, ces ombrages qui protègent d’obscurs asiles ; et ces herbes fécondes, ces fruits sans culture, ces nuits faciles qui permettent l’indépendance ! Saison du bonheur ! je vous redoute trop dans mon ardente inquiétude. Je trouve plus de repos vers le soir de l’année : la saison où tout paraît finir est la seule où je dorme en paix sur la terre de l’homme.

LETTRE XXV.

Fontainebleau, 6 novembre, II.

Je quitte mes bois. J’avais eu quelque intention d’y rester pendant l’hiver ; mais, si je veux me délivrer enfin des affaires qui m’ont rapproché de Paris, je ne puis les négliger plus longtemps. On me rappelle, on me presse, on me fait entendre que, puisque je reste tranquillement à la campagne, apparemment je puis me passer que tout cela finisse. Ils ne se doutent guère de la manière dont j’y vis : s’ils le savaient, ils diraient plutôt le contraire, ils croiraient que c’est par économie.

Je crois encore que même, sans cela, je me serais décidé à quitter la forêt. C’est avec beaucoup de bonheur que je suis parvenu à être ignoré jusqu’à présent. La fumée me trahirait ; je ne saurais échapper aux bûcherons, aux charbonniers, aux chasseurs ; je n’oublie pas que je suis dans un pays très-policé. D’ailleurs je n’ai pu prendre les arrangements qu’il faudrait pour vivre ainsi en toute saison ; il pourrait m’arriver de ne savoir trop que devenir pendant les neiges molles, pendant les dégels et les pluies froides.

Je vais donc laisser la forêt, le mouvement, l’habitude rêveuse, et la faible mais paisible image d’une terre libre.




Vous me demandez ce que je pense de Fontainebleau, indépendamment et des souvenirs qui pouvaient me le rendre plus intéressant, et de la manière dont j’y ai passé ces moments-ci.

Cette terre-là est peu de chose en général, et il faut aussi fort peu de chose pour en gâter les meilleurs recoins. Les sensations que peuvent donner les lieux auxquels la nature n’a point imprimé un grand caractère sont nécessairement variables et en quelque sorte précaires. Il faut vingt siècles pour changer une Alpe. Un vent du nord, quelques arbres abattus, une plantation nouvelle, la comparaison avec d’autres lieux, suffisent pour rendre des sites ordinaires très-différents d’eux-mêmes. Une forêt remplie de bêtes fauves perdra beaucoup si elle n’en contient plus ; et un endroit qui n’est qu’agréable perdra plus encore si on le voit avec les yeux d’un autre âge.

J’aime ici l’étendue de la forêt, la majesté des bois dans quelques parties, la solitude des petites vallées, la liberté des landes sablonneuses ; beaucoup de hêtres et de bouleaux ; une sorte de propreté et d’aisance extérieure dans la ville ; l’avantage assez grand de n’avoir jamais de boues, et celui non moins rare de voir peu de misère ; de belles routes, une grande diversité de chemins, et une multitude d’accidents, quoique, à la vérité, trop petits et trop semblables. Mais ce séjour ne saurait convenir réellement qu’à celui qui ne connaît et n’imagine rien de plus. Il n’est pas un site d’un grand caractère auquel on puisse sérieusement comparer ces terres basses, qui n’ont ni vagues, ni torrents, rien qui étonne ou qui attache ; surface monotone, à qui il ne resterait plus aucune beauté si l’on en coupait les bois ; assemblage trivial et muet de petites plaines de bruyère, de petits ravins et de rochers mesquins uniformément amassés ; terre des plaines dans laquelle on peut trouver beaucoup d’hommes avides du sort qu’ils se promettent, et pas un satisfait de celui qu’il a.

La paix d’un lieu semblable n’est que le silence d’un abandon momentané ; sa solitude n’est point assez sauvage. Il faut à cet abandon un ciel pur du soir ; un ciel incertain mais calme d’automne, le soleil de dix heures entre les brouillards. Il faut des bêtes fauves errantes dans ces solitudes : elles sont intéressantes et pittoresques, quand on entend des cerfs bramer la nuit à des distances inégales, quand l’écureuil saute de branches en branches dans les beaux bois de Tillas avec son petit cri d’alarme. Sons isolés de l’être vivant ! vous ne peuplez point les solitudes, comme le dit mal l’expression vulgaire, vous les rendez plus profondes, plus mystérieuses ; c’est par vous qu’elles sont romantiques.

LETTRE XXVI.

Paris, 9 février, troisième année.

Il faut que je vous dise toutes mes faiblesses, afin que vous me souteniez, car je suis bien incertain : quelquefois j’ai pitié de moi-même, et quelquefois aussi je sens autrement.

Quand je rencontre un cabriolet mené par une femme telle à peu près que j’en imagine, je vais droit le long du cheval jusqu’à ce que la roue me touche presque ; alors je ne regarde plus, je serre le bras en me courbant un peu, et la roue passe.

Une fois j’étais ainsi dans l’imaginaire, les yeux occupés, sans être précisément fixes. Aussi fut-elle obligée d’arrêter ; j’avais oublié la roue : elle avait et de la jeunesse et de la maturité ; elle était presque belle et extrêmement aimable. Elle retint son cheval, sourit à peu près, et parut ne pas vouloir sourire. Je la regardais encore, et sans voir ni le cheval ni la roue, je me trouvai lui répondre... Je suis sûr que mon œil était déjà rempli de douleur. Le cheval fut détourné ; elle se penchait pour voir si la roue ne me toucherait pas. Je restai dans mon songe ; mais un peu plus loin, je heurtai du pied ces fagots que les fruitiers font pour vendre à des pauvres : alors je ne vis plus rien. Ne serait-il pas temps de prendre de la fermeté, d’entrer dans l’oubli ? Je veux dire, de ne s’occuper que de... ce qui convient à l’homme ? Ne faut-il pas laisser toutes ces puérilités qui me fatiguent et m’affaiblissent ?

Je les voudrais bien ôter de moi ; mais je ne sais que mettre à la place ; et, quand je me dis : Il faut être homme enfin, je ne trouve que de l’incertitude. Dans votre première lettre, dites-moi ce que c’est qu’être homme.

LETTRE XXVII.

Paris, 11 février, III.

Je ne conçois pas du tout ce qu’ils entendent par amour-propre. Ils le blâment, et ils disent qu’il en faut avoir. J’aurais conclu de là que cet amour de soi et des convenances est bon et nécessaire ; qu’il est inséparable du sentiment de l’honneur, et que, ses excès seuls étant funestes comme le doivent être tous les excès, il faut considérer si les choses qu’on fait par amour-propre sont bonnes ou mauvaises, et non les critiquer uniquement parce que c’est l’amour-propre qui paraît les faire faire.

Ce n’est pas cela pourtant. Il faut avoir de l’amour-propre ; quiconque n’en a pas est un pied-plat : et il ne faut rien faire par amour-propre ; ce qui est bon pour soi-même, ou au moins indifférent, devient mauvais quand c’est l’amour-propre qui nous y porte. Vous qui connaissez mieux la société, expliquez-moi, je vous prie, ses secrets. J’imagine qu’il vous sera plus facile de répondre à cette question-ci qu’à celle de ma dernière lettre. Au reste, comme vous êtes brouillé avec l’idéal, voici un exemple, afin que le problème qu’il faut résoudre en soit un de science pratique.

Un étranger demeure depuis peu à la campagne chez des amis opulents ; il croit devoir à ses amis et à lui-même de ne pas s’avilir dans l’opinion des gens de la maison, et il suppose que les apparences sont tout pour cette classe d’hommes. Il ne recevait point chez lui, il ne voyait personne de la ville : un seul individu, un parent qui vient par hasard, se trouve être un homme original et d’ailleurs peu aisé, dont la manière bizarre et l’extérieur assez commun doivent donner à des domestiques l’idée d’une condition basse. On ne parle pas à ces gens-là ; on ne peut pas les mettre au fait par un mot, on ne s’explique pas avec eux, ils ne savent pas qui vous êtes ; ils ne vous voient d’autre connaissance qu’un homme qui est loin de leur imposer et dont ils se permettent de rire : aussi le personnage dont je parle fut très-contrarié. On l’en blâme d’autant plus que c’est à l’occasion d’un parent : voilà une réputation d’amour-propre établie ; et cependant je trouve qu’elle n’est pas méritée.

LETTRE XXVIII.

Paris, 27 février, III.

Vous ne pouviez me demander plus à propos d’où vient l’expression de pied-plat. Ce matin, je ne le savais pas plus que vous ; je crains bien de ne le pas savoir mieux ce soir, quoiqu’on m’ait dit ce que je vais vous rendre.

Puisque les Gaulois ont été soumis aux Romains, c’est qu’ils étaient faits pour servir ; puisque les Francs ont envahi les Gaules, c’est qu’ils étaient nés pour vaincre : conclusions frappantes. Or les Galles ou Welches avaient les pieds fort plats, et les Francs les avaient fort élevés. Les Francs méprisèrent tous ces pieds-plats, ces vaincus, ces serfs, ces cultivateurs ; et maintenant que les descendants des Francs sont très-exposés à obéir aux enfants des Gaulois, un pied-plat est encore un homme fait pour servir. Je ne me rappelle point où je lisais dernièrement qu’il n’y a pas en France une famille qui puisse prétendre, avec quelque fondement, descendre de cette horde du Nord qui prit un pays déjà pris, et que ses maîtres ne savaient comment garder. Mais ces origines qui échappent à l’art par excellence, à la science héraldique, se trouvent prouvées par le fait. Dans la foule la plus confuse, on distinguera facilement les petits-neveux des Scythes[17] et tous les pieds-plats reconnaîtront leurs maîtres. Je ne me ressouviens point des formes plus ou moins nobles de votre pied, mais je vous avertis que le mien est celui des conquérants : c’est à vous de voir si vous pouvez conserver avec moi le ton familier.

LETTRE XXIX.

Paris, 2 mars, III.

Je n’aime pas un pays où le pauvre est réduit à demander au nom du ciel. Quel peuple que celui chez qui l’homme n’est rien par lui-même !

Quand ce malheureux me dit : Que la bonne Vierge !... Quand il m’exprime ainsi sa triste reconnaissance, je ne me sens point porté à m’applaudir dans un secret orgueil, parce que je suis libre de chaînes ridicules ou adorées, et de ces préjugés contraires qui mènent aussi le monde. Mais plutôt ma tête se baisse sans que j’y songe, mes yeux se fixent vers la terre, je me sens affligé, humilié, en voyant l’esprit de l’homme si vaste et si stupide.

Lorsque c’est un homme infirme qui mendie tout un jour, avec le cri des longues douleurs, au milieu d’une ville populeuse, je m’indigne, et je heurterais volontiers ces gens qui font un détour en passant auprès de lui, qui le voient et ne l’entendent pas. Je me trouve avec humeur au milieu de cette tourbe de plats tyrans ; j’imagine un plaisir juste et mâle à voir l’incendie vengeur anéantir ces villes et tout leur ouvrage, ces arts de caprice, ces livres inutiles, ces ateliers, ces forges, ces chantiers. Cependant sais-je ce qu’il faudrait, ce que l’on peut faire ? Je ne voudrais rien.

Je regarde les choses positives : je rentre dans le doute ; je vois une obscurité profonde. J’abandonnerai l’idée même d’un monde meilleur ! Las et rebuté, je plains seulement une existence stérile et des besoins fortuits. Ne sachant où je suis, j’attends le jour qui doit tout terminer et ne rien éclaircir.

A la porte d’un spectacle, à l’entrée pour les premières loges, l’infortuné n’a pas trouvé un seul individu qui lui donnât : ils n’avaient rien ; et la sentinelle qui veillait pour les gens comme il faut le repoussa rudement. Il alla vers le bureau du parterre, où la sentinelle chargée d’un ministère moins auguste tâcha de ne pas l’apercevoir. Je l’avais suivi des yeux. Enfin un homme qui me parut un garçon de boutique, et qui tenait déjà la pièce qu’il fallait pour son billet, le refusa doucement, hésita, chercha dans sa poche et n’en tira rien ; il finit par lui donner la pièce d’argent, et s’en retourna. Le pauvre sentit le sacrifice ; il le regardait s’en aller, et fit quelques pas selon ses forces : il était entraîné à le suivre.

LETTRE XXX.

Paris, 7 mars, III.

Il faisait sombre et un peu froid ; j’étais abattu, je marchais parce que je ne pouvais rien faire. Je passai auprès de quelques fleurs posées sur un mur à hauteur d’appui. Une jonquille était fleurie. C’est la plus forte expression du désir : c’était le premier parfum de l’année. Je sentis tout le bonheur destiné à l’homme. Cette indicible harmonie des êtres, le fantôme du monde idéal fut tout entier dans moi ; jamais je n’éprouvai quelque chose de plus grand et de si instantané. Je ne saurais trouver quelle forme, quelle analogie, quel rapport secret a pu me faire voir dans cette fleur une beauté illimitée, l’expression, l’élégance, l’attitude d’une femme heureuse et simple dans toute la grâce et la splendeur de la saison d’aimer. Je ne concevrai point cette puissance, cette immensité que rien n’exprimera ; cette forme que rien ne contiendra ; cette idée d’un monde meilleur, que l’on sent et que la nature n’aurait pas fait ; cette lueur céleste que nous croyons saisir, qui nous passionne, qui nous entraîne, et qui n’est qu’une ombre indiscernable, errante, égarée dans le ténébreux abîme.

Mais cette ombre, cette image embellie dans le vague, puissante de tout le prestige de l’inconnu, devenue nécessaire dans nos misères, devenue naturelle à nos cœurs opprimés, quel homme a pu l’entrevoir une fois seulement, et l’oublier jamais ?

Quand la résistance, quand l’inertie d’une puissance morte, brute, immonde, nous entrave, nous enveloppe, nous comprime, nous retient plongés dans les incertitudes, les dégoûts, les puérilités, les folies imbéciles ou cruelles ; quand on ne sait rien, quand on ne possède rien ; quand tout passe devant nous comme les figures bizarres d’un songe odieux et ridicule ; qui réprimera dans nos cœurs le besoin d’un autre ordre, d’une autre nature ?

Cette lumière ne serait-elle qu’une lueur fantastique ? Elle séduit, elle subjugue dans la nuit universelle. On s’y attache, on la suit : si elle nous égare, elle nous éclaire et nous embrase. Nous imaginons, nous voyons une terre de paix, d’ordre, d’union, de justice, où tous sentent, veulent et jouissent avec la délicatesse qui fait les plaisirs, avec la simplicité qui les multiplie. Quand on a eu la perception des délices inaltérables et permanentes ; quand on a imaginé la candeur de la volupté, combien les soins, les vœux, les plaisirs du monde visible sont vains et misérables ! Tout est froid, tout est vide ; on végète dans un lieu d’exil, et, du sein des dégoûts, on fixe dans sa patrie imaginaire ce cœur chargé d’ennuis. Tout ce qui l’occupe ici, tout ce qui l’arrête n’est plus qu’une chaîne avilissante : on rirait de pitié, si l’on n’était accablé de douleur. Et lorsque l’imagination reportée vers ces lieux meilleurs compare un monde raisonnable au monde où tout fatigue et tout ennuie, l’on ne sait plus si cette grande conception n’est qu’une idée heureuse, et qui peut distraire des choses réelles, ou si la vie sociale n’est pas elle-même une longue distraction.

LETTRE XXXI.

Paris, 30 mars, III.

J’ai beaucoup de soin dans les petites choses ; je songe alors à mes intérêts. Je ne néglige rien dans les détails, dans ces minuties qui feraient sourire de pitié des hommes raisonnables : si les choses sérieuses me semblent petites, les petites ont pour moi de la valeur. Il faudra que je me rende raison de ces bizarreries ; que je voie si je suis, par caractère, étroit et minutieux. S’il s’agissait de choses vraiment importantes, si j’étais chargé de la félicité d’un peuple, je sens que je trouverais une énergie égale à ma destinée sous ce poids difficile et beau. Mais j’ai honte des affaires de la vie civile : tous ces soins d’hommes ne sont, à mes yeux, que des soucis d’enfants. Beaucoup de grandes choses ne me paraissent que des embarras misérables, où l’on s’engage avec plus de légèreté que d’énergie, et dans lesquels l’homme ne chercherait pas sa grandeur, s’il n’était affaibli et troublé par une perfection trompeuse.

Je vous le dis avec simplicité, si je vois ainsi, ce n’est pas ma faute, et je ne m’entête pas d’une vaine prétention : souvent j’ai voulu voir autrement, je ne l’ai jamais pu. Que vous dirai-je ? plus misérable qu’eux, je souffre parmi eux, parce qu’ils sont faibles ; et, dans une nature plus forte, je souffrirais encore, parce qu’ils m’ont affaibli comme eux.

Si vous pouviez savoir comme je m’occupe de ces riens qu’on quitterait à douze ans ; comme j’aime ces ronds d’un bois bien dur et propre, qui servent d’assiette vers les montagnes ; comme je conserve de vieux journaux, non pas pour les relire, mais on pourrait envelopper quelque chose avec un papier souple ! Comme à la vue d’une planche bien régulière, bien unie, je dirais volontiers : Que cela est beau ! tandis qu’un bijou bien travaillé me semble à peine curieux, et qu’une chaîne de diamants me fait hausser les épaules.

Je ne vois que l’utilité première ; les rapports indirects ont peine à me devenir familiers : je perdrais dix louis avec moins de regret qu’un couteau bien proportionné que j’aurais longtemps porté sur moi.

Vous me disiez, il y a déjà du temps : Ne négligez point vos affaires, et n’allez pas perdre ce qui vous reste ; vous n’êtes point de caractère à acquérir. Je crois que vous ne serez pas aujourd’hui d’un autre avis.

Suis-je borné aux petits intérêts ? Attribuerai-je ces singularités au goût des choses simples, à l’habitude des ennuis, ou bien sont-elles une manie puérile, signe d’inaptitude quant aux choses sociales, mâles et généreuses ? C’est quand je vois tant de grands enfants, desséchés par l’âge et par l’intérêt, parler d’occupations sérieuses ; c’est quand je porte l’œil du dégoût sur ma vie réprimée ; quand je considère tout ce que l’espèce humaine demande, et ce que nul ne fait ; c’est alors que je fronce le sourcil, que mon œil se fixe, et qu’un frémissement involontaire fait trembler mes lèvres. Aussi mes yeux se creusent et s’abattent, et je deviens comme un homme fatigué de veilles. Un important m’a dit : Vous travaillez donc beaucoup ! Heureusement je n’ai pas ri. L’air laborieux manquait à ma honte.

Tous ces hommes qui, dans le fait, ne sont rien, et que pourtant il faut bien voir quelquefois, me dédommagent un peu de l’ennui qu’inspirent leurs villes. J’en aime assez les plus raisonnables ; ceux-là m’amusent.

LETTRE XXXII.

Paris, 29 avril, III.

Il y a quelque temps qu’à la Bibliothèque j’entendis nommer près de moi le célèbre L..... Une autre fois je me trouvai à la même table que lui ; l’encre manquait, je lui passai mon écritoire : ce matin je l’aperçus en arrivant, et je me plaçai auprès de lui. Il eut la complaisance de me communiquer des idylles qu’il trouva dans un vieux manuscrit latin, et qui sont d’un auteur grec fort peu connu. Je copiai seulement la moins longue : l’heure de sortir approchait.

LETTRE XXXIII.

Paris, 7 mai, III.

Si je ne me trompe, mes idylles ne sont pas fort intéressantes pour vous, me dit hier l’auteur dont je vous ai parlé, qui me cherchait des yeux, et qui me fit signe lorsque j’arrivai. J’allais tâcher de répondre quelque chose qui fût honnête, et pourtant vrai, lorsqu’en me regardant, il m’en évita le soin, et ajouta aussitôt : Peut-être aimerez-vous mieux un fragment moral ou philosophique, qui a été attribué à Aristippe, dont Varron a parlé, et que depuis l’on a cru perdu. Il ne l’était pas pourtant, puisqu’il a été traduit au quinzième siècle en français de ce temps-là. Je l’ai trouvé manuscrit, et ajouté à la suite de Plutarque, dans un exemplaire imprimé d’Amyot, que personne n’ouvrait, parce qu’il y manque beaucoup de feuilles.

J’ai avoué que, n’étant pas un érudit, j’avais, en effet, le malheur d’aimer mieux les choses que les mots, et que j’étais beaucoup plus curieux des sentiments d’Aristippe que d’une églogue, fût-elle de Bion ou de Théocrite.

On n’a point, à ce qu’il m’a paru, de preuves suffisantes que ce petit écrit soit d’Aristippe ; et l’on doit à sa mémoire de ne pas lui attribuer ce que peut-être il désavouerait. Mais s’il est de lui, ce Grec célèbre, aussi mal jugé qu’Épicure, et que l’on a cru voluptueux avec mollesse, ou d’une philosophie trop facile, avait cependant cette sévérité qu’exigent la prudence et l’ordre, seule sévérité qui convienne à l’homme né pour jouir et passager sur la terre.

J’ai changé comme j’ai pu, en français moderne, ce langage quelquefois heureux, mais suranné, que j’ai eu de la peine à comprendre en plusieurs endroits. Voici donc tout ce morceau, intitulé dans le manuscrit Manuel de Pseusophanes, à l’exception de près de deux lignes qu’on n’a pu déchiffrer.


MANUEL

Tu viens de t’éveiller sombre, abattu, déjà fatigué du temps qui commence. Tu as porté sur la vie le regard du dégoût ; tu l’as trouvée vaine, pesante ; dans une heure tu la sentiras plus tolérable : aura-t-elle donc changé ?

Elle n’a point de forme déterminée. Tout ce que l’homme éprouve est dans son cœur ; ce qu’il connaît est dans sa pensée. Il est tout entier dans lui-même.

Quelles pertes peuvent t’accabler ainsi ? Que peux-tu perdre ? Est-il hors de toi quelque chose qui soit à toi ? Qu’importe ce qui peut périr ? Tout passe, excepté la justice cachée sous le voile des choses inconstantes. Tout est vain pour l’homme, s’il ne s’avance point d’un pas égal et tranquille, selon les lois de l’intelligence.

Tout s’agite autour de toi, tout menace : si tu te livres à des alarmes, tes sollicitudes seront sans terme. Tu ne posséderas pas les choses qui ne sauraient être possédées, et tu perdras ta vie, qui t’appartenait. Ce qui arrive passe à jamais. Ce sont des accidents nécessaires, qui s’engendrent en un cercle éternel : ils s’effacent comme l’ombre imprévue et fugitive.

Quels sont tes maux ? des craintes imaginaires, des besoins d’opinion, des contrariétés d’un jour. Faible esclave ! tu t’attaches à ce qui n’est point, tu sers des fantômes. Abandonne à la foule trompée ce qui est illusoire, vain et mortel. Ne songe qu’à l’intelligence, qui est le principe de l’ordre du monde, et à l’homme, qui en est l’instrument : à l’intelligence qu’il faut suivre, à l’homme qu’il faut aider.

L’intelligence lutte contre la résistance de la matière, contre ces lois aveugles, dont l’effet inconnu fut nommé le hasard. Quand la force qui t’a été donnée a suivi l’intelligence, quand tu as servi à l’ordre du monde, que veux-tu davantage ? Tu as fait selon ta nature ; et qu’y a-t-il de meilleur pour l’être qui sent et qui connaît, que de subsister selon sa nature ?

Chaque jour, en naissant à une nouvelle vie, souvienstoi que tu as résolu de ne point passer en vain sur cette terre. Le monde s’avance vers son but. Mais toi, tu t’arrêtes, tu rétrogrades, tu restes dans un état de suspension et de langueur. Tes jours écoulés se reproduiront-ils dans un temps meilleur ? La vie se fond tout entière dans ce présent que tu négliges pour le sacrifier à l’avenir : le présent est le temps, l’avenir n’en est que l’apparence.

Vis en toi-même, et cherche ce qui ne périt point. Examine ce que veulent nos passions inconsidérées ; de tant de choses en est-il une qui suffise à l’homme ? L’intelligence ne trouve qu’en elle-même l’aliment de sa vie : sois juste et fort. Nul ne connaît le jour qui doit suivre : tu ne trouveras point de paix dans les choses ; cherche-la dans ton cœur. La force est la loi de la nature : la puissance c’est la volonté ; l’énergie dans les peines est meilleure que l’apathie dans les voluptés. Celui qui obéit et qui souffre est souvent plus grand que celui qui jouit ou qui commande. Ce que tu crains est vain, ce que tu désires est vain. Une seule chose te sera bonne, c’est d’être ce que la nature a voulu.

Tu es intelligence et matière. Le monde n’est pas autre chose. L’harmonie modifie les corps, et le tout tend à la perfection par l’amélioration perpétuelle de ses diverses parties. Cette loi de l’univers est aussi la loi des individus.


· · · · · · · · · · · · · · · · · ·


Ainsi tout est bon quand l’intelligence le dirige ; et tout est mauvais quand l’intelligence l’abandonne. Use des biens du corps, mais avec la prudence qui les soumet à l’ordre. Une volupté que l’on possède selon la nature universelle est meilleure qu’une privation qu’elle ne demande pas, et l’acte le plus indifférent de notre vie est moins mauvais que l’effort de ces vertus sans but qui retardent la sagesse.

Il n’y a pas d’autre morale pour nous que celle du cœur de l’homme ; d’autre science ou d’autre sagesse que la connaissance de ses besoins, et la juste estimation des moyens de bonheur. Laisse la science inutile, et les systèmes surnaturels, et les dogmes mystérieux. Laisse à des intelligences supérieures ou différentes ce qui est loin de toi : ce que ton intelligence ne discerne pas bien, cela ne lui fut point destiné.

Console, éclaire et soutiens tes semblables : ton rôle a été marqué par la place que tu occupes dans l’immensité de l’être vivant. Connais et suis les lois de l’homme, et tu aideras les autres hommes à les connaître, à les suivre. Considère et montre-leur le centre et la fin des choses ; qu’ils voient la raison de ce qui les surprend, l’instabilité de ce qui les trouble, le néant de ce qui les entraîne.

Ne t’isole point de l’ensemble du monde ; regarde toujours l’univers, et souviens-toi de la justice. Tu auras rempli ta vie, tu auras fait ce qui est de l’homme.

LETTRE XXXIV.

EXTRAIT DE DEUX LETTRES.
Paris, 2 et 4 juin, III.

Les premiers acteurs vont quelquefois à Bordeaux, à Marseille, à Lyon ; mais le spectacle n’est bon qu’à Paris. La tragédie et la vraie comédie exigent un ensemble trop difficile à trouver ailleurs. L’exécution des meilleures pièces devient indifférente, ou même ridicule, si elles ne sont pas jouées avec un talent qui approche de la perfection ; un homme de goût n’y trouve aucun agrément lorsqu’il n’y peut pas applaudir à une imitation noble et exacte de l’expression naturelle. Pour les pièces dont le genre est le comique du second ordre, il peut suffire que l’acteur principal ait un vrai talent. Le burlesque n’exige pas le même accord, la même harmonie ; il souffre plutôt des discordances, parce qu’il est fondé lui-même sur le sentiment délicat de quelques discordances ; mais dans un sujet héroïque on ne peut supporter des fautes qui font rire le parterre.

Il est des spectateurs heureux qui n’ont pas besoin d’une grande vraisemblance : ils croient toujours voir une chose réelle ; et, de quelque manière qu’on joue, c’est une nécessité qu’ils pleurent dès qu’il y a des soupirs ou un poignard. Mais ceux qui ne pleurent pas ne vont guère au spectacle pour entendre ce qu’ils pourraient lire chez eux ; ils y vont pour voir comment on l’exprime, et pour comparer, dans un même passage, le jeu de tel avec celui de tel autre.

J’ai vu, à peu de jours de distance, le rôle difficile de Mahomet par les trois acteurs seuls capables de l’essayer. La R... mal costumé, débitant ses tirades d’une manière trop animée, trop peu solennelle, et pressant surtout à l’excès la dernière, ne m’a fait plaisir que dans trois ou quatre passages où j’ai reconnu ce tragédien supérieur qu’on admire dans les rôles qui lui conviennent mieux.

S.-P... joue bien ce rôle ; il l’a bien étudié, il le raisonne assez bien, mais il est toujours acteur, et n’est point Mahomet.

B... m’a paru entendre vraiment ce rôle extraordinaire. Sa manière, extraordinaire elle-même, paraissait bien celle d’un prophète de l’Orient ; mais peut-être elle n’était pas aussi grande, aussi auguste, aussi imposante qu’il l’eût fallu pour un législateur conquérant, un envoyé du ciel destiné à convaincre par l’étonnement, à soumettre, à triompher, à régner. Il est vrai que Mahomet, chargé des soins de l’autel et du trône, n’était pas aussi fastueux que Voltaire l’a fait, comme il n’était pas non plus aussi fourbe. Mais l’acteur dont je parle n’est peutêtre pas même le Mahomet de l’histoire, tandis qu’il devrait être celui de la tragédie. Cependant il m’a plus satisfait que les deux autres, quoique le second ait un physique plus beau, et que le premier possède des moyens en général bien plus grands. B... seul a bien arrêté l’imprécation de Palmyre. S.-P... a tiré son sabre : je craignais qu’on ne se mît à rire. La R... y a porté la main, et son regard atterrait Palmyre ; à quoi servait donc cette main sur le cimeterre, cette menace contre une femme, contre Palmyre, jeune et aimée ? B... n’était pas même armé, ce qui m’a fait plaisir. Lorsque, las d’entendre Palmyre, il voulut enfin l’arrêter, son regard profond, terrible, sembla le lui commander au nom d’un Dieu, et la forcer de rester suspendue entre la terreur de son ancienne croyance, et ce désespoir de la conscience et de l’amour trompés.

Comment peut-on prétendre sérieusement que la manière d’exprimer est une affaire de convention ? C’est la même erreur que celle de ce proverbe si faux dans l’acception qu’on lui donne ordinairement : Il ne faut pas disputer des goûts et des couleurs.

Que prouvait M. R... en chantant sur les mêmes notes : J’ai perdu mon Eurydice, j’ai trouvé mon Eurydice ? Les mêmes notes peuvent servir à exprimer la plus grande joie, ou la douleur la plus amère ; on n’en disconvient pas ; mais le sens musical est-il tout entier dans les notes ? Quand vous substituez le mot trouvé au mot perdu, quand vous mettez la joie à la place de la douleur, vous conservez les mêmes notes ; mais vous changez absolument les moyens secondaires de l’expression. Il est incontestable qu’un étranger qui ne comprendrait ni l’un ni l’autre de ces deux mots ne s’y tromperait pourtant pas. Ces moyens secondaires font aussi partie de la musique : qu’on dise, si l’on veut, que la note est arbitraire.

Cette pièce (Mahomet) est une des plus belles de Voltaire ; mais peut-être, chez un autre peuple, n’eût-il point fait du prophète conquérant l’amant de Palmyre. Il est vrai que l’amour de Mahomet est mâle, absolu, et même un peu farouche ; il n’aime point comme Titus, mais peut-être serait-il mieux qu’il n’aimât point. On connaît la passion de Mahomet pour les femmes ; mais il est probable que dans ce cœur ambitieux et profond, après tant d’années de dissimulation, de retraite, de périls et de triomphes, cette passion n’était pas de l’amour.

Cet amour pour Palmyre était peu convenable à ses hautes destinées et à son génie : l’amour n’est point à sa place dans un cœur sévère, que ses projets remplissent, que le besoin de l’autorité vieillit, qui ne connaît de plaisirs que par oubli, et pour qui le bonheur même ne serait qu’une distraction.

Que signifie : L’amour seul me console ? Qui le forçait à chercher le trône de l’Orient, à quitter ses femmes et son obscure indépendance pour porter l’encensoir et le sceptre et les armes ? L’amour seul me console ! Régler le sort des peuples, changer le culte et les lois d’une partie du globe, sur les débris du monde élever l’Arabie, est-ce donc une vie si triste, une inaction si léthargique ? C’est un soin difficile, sans doute, mais c’est précisément le cas de ne pas aimer. Ces nécessités du cœur commencent dans le vide de l’âme : qui a de grandes choses à faire a bien moins besoin d’amour.

Si du moins cet homme, qui dès longtemps n’a plus d’égaux, et qui doit régir en dieu l’univers prévenu, si ce favori du dieu des batailles aimait une femme qui pût l’aider à tromper l’univers, ou une femme née pour régner, une Zénobie ; si du moins il était aimé ; mais ce Mahomet, qui asservit la nature à son austérité, le voilà ivre d’amour pour une enfant qui ne pense pas à lui.

Il se peut qu’une nuit avec Laïs soit le plus grand plaisir de l’homme ; mais enfin ce n’est qu’un plaisir. S’occuper d’une femme extraordinaire, et dont on est aimé, c’est davantage, c’est un devoir même ; mais enfin ce n’est qu’un devoir secondaire.

Je ne conçois pas ces puissances à qui un regard d’une maîtresse fait la loi. Je crois sentir ce que peut l’amour ; mais un homme qui gouverne n’est pas à lui. L’amour entraîne à des erreurs, à des illusions, à des fautes ; et les fautes de l’homme puissant sont trop importantes, trop funestes, elles sont des malheurs publics.

Je n’aime pas ces hommes chargés d’un grand pouvoir, qui oublient de gouverner dès qu’ils trouvent à s’occuper autrement ; qui placent leurs affections avant leur affaire, et croient que si tout leur est soumis c’est pour leur amusement ; qui arrangent selon les fantaisies de leur vie privée les besoins des nations, et qui feraient hacher leur armée pour voir leur maîtresse. Je plains les peuples que leur maître n’aime qu’après toutes les autres choses qu’il aime, ces peuples qui seront livrés, si la fille de chambre d’une favorite s’aperçoit qu’on peut gagner quelque chose à les trahir.

LETTRE XXXV.

Paris, 8 juillet, III.

Enfin j’ai un homme sûr pour finir les choses dont le soin me retenait ici. D’ailleurs elles sont presque achevées : il n’y a plus de remède, et il est bien connu que me voilà ruiné. Il ne me reste pas même de quoi subsister jusqu’à ce qu’un événement, peut-être très-éloigné, vienne changer ma situation. Je ne sens pas d’inquiétude, et je ne vois pas que j’aie beaucoup perdu en perdant tout, puisque je ne jouissais de rien. Je puis devenir, il est vrai, plus malheureux que je n’étais ; mais je ne deviendrai pas moins heureux. Je suis seul, je n’ai que mes propres besoins ; assurément, tant que je ne serai ni malade ni dans les fers, mon sort sera toujours supportable. Je crains peu le malheur, tant je suis las d’être inutilement heureux. Il faut bien que la vie ait des temps de revers ; c’est le moment de la résistance et du courage. On espère alors ; on se dit : Je passe la saison de l’épreuve, je consume mon malheur, il est vraisemblable que le bien lui succédera. Mais, dans la prospérité, lorsque les choses extérieures semblent nous mettre au nombre des heureux, et que pourtant le cœur ne jouit de rien, on supporte impatiemment de voir ainsi se perdre ce que la fortune n’accordera pas toujours. On déplore la tristesse du plus beau temps de la vie ; on craint ce malheur inconnu que l’on attend de l’instabilité des choses ; on le craint d’autant plus, qu’étant malheureux, même sans lui, on doit regarder comme tout à fait insupportable ce poids nouveau dont il doit nous surcharger. C’est ainsi que ceux qui vivent dans leurs terres supportent mieux de s’y ennuyer pendant l’hiver, qu’ils appellent d’avance la saison triste, que l’été dont ils attendent les agréments de la campagne.

Il ne me reste aucun moyen de remédier à rien de ce qui est fait, et je ne saurais voir quel parti je dois prendre jusqu’à ce que nous en ayons parlé ensemble ; ainsi je ne songe qu’au présent. Me voilà débarrassé de tous soins : jamais je n’ai été si tranquille. Je pars pour Lyon ; Je passerai chez vous dix jours dans la plus douce insouciance, et nous verrons ensuite.
PREMIER FRAGMENT.
Cinquième année.

Si le bonheur suivait la proportion de nos privations ou de nos biens, il y aurait trop d’inégalité entre les hommes. Si le bonheur dépendait uniquement du caractère, cette inégalité serait trop grande encore. S’il dépendait absolument de la combinaison du caractère et des circonstances, les hommes que favorisent de concert et leur prudence et leur destinée auraient trop d’avantages. Il y aurait des hommes très-heureux, et des hommes excessivement malheureux. Mais ce ne sont pas les circonstances seules qui font notre sort ; ce n’est pas même le seul concours des circonstances actuelles avec la trace, ou avec l’habitude laissée par les circonstances passées, ou avec les dispositions particulières de notre caractère. La combinaison de ces causes a des effets très-étendus ; mais elle ne fait pas seule notre humeur difficile et chagrine, notre mécontentement, notre dégoût des choses et des hommes, et de toute la vie humaine. Nous avons en nous-mêmes ce principe général de refroidissement et d’aversion ou d’indifférence ; nous l’avons tous, indépendamment de ce que nos inclinations individuelles et nos habitudes peuvent faire pour y ajouter ou pour en affaiblir les suites. Une certaine modification de nos humeurs, une certaine situation de tout notre être, doivent produire en nous cette affection morale. C’est une nécessité que nous ayons de la douleur comme de la joie : nous avons besoin de nous fâcher contre les choses, comme nous avons besoin d’en jouir.

L’homme ne saurait désirer et posséder sans interruption, comme il ne peut toujours souffrir. La continuité d’un ordre de sensations heureuses ou de sensations malheureuses ne peut subsister longtemps dans la privation absolue des sensations contraires. La mutabilité des choses de la vie ne permet pas cette constance dans les affections que nous en recevons ; et quand même il en serait autrement, notre organisation n’est pas susceptible d’invariabilité.

Si l’homme qui croit à sa fortune ne voit point le malheur venir du dehors, il ne saurait tarder à le découvrir dans lui-même. Si l’infortuné ne reçoit pas de consolations extérieures, il en trouvera bientôt dans son cœur.

Quand nous avons tout arrangé, tout obtenu pour jouir toujours, nous avons peu fait pour le bonheur. Il faut bien que quelque chose nous mécontente et nous afflige ; si nous sommes parvenus à écarter tout le mal, ce sera le bien lui-même qui nous déplaira.

Mais si la faculté de jouir ou celle de souffrir ne peuvent être exercées, ni l’une ni l’autre, à l’exclusion totale de celle que notre nature destine à la contre-balancer, chacune du moins peut l’être accidentellement beaucoup plus que l’autre : ainsi les circonstances, sans être tout pour nous, auront pourtant une grande influence sur notre habitude intérieure. Si les hommes que le sort favorise n’ont pas de grands sujets de douleur, les plus petites choses suffiront pour en exciter en eux ; au défaut de causes, tout deviendra occasion. Ceux que l’adversité poursuit, ayant de grandes occasions de souffrir, souffriront fortement ; mais ayant assez souffert à la fois, ils ne souffriront pas habituellement : aussitôt que les circonstances les laisseront à eux-mêmes, ils ne souffriront plus, parce que le besoin de souffrir est satisfait en eux ; et même ils jouiront parce que le besoin opposé réagit d’autant plus constamment, que l’autre besoin rempli nous a emportés plus loin dans la direction contraire[18].

Ces deux forces tendent à l’équilibre ; mais elles n’y arrivent point, à moins que ce ne soit pour l’espèce entière. S’il n’y avait pas de tendance à l’équilibre, il n’y aurait pas d’ordre ; si l’équilibre s’établissait dans les détails, tout serait fixe, il n’y aurait pas de mouvement. Dans chacune de ces suppositions, il n’y aurait point un ensemble unique et varié, le monde ne serait pas.

Il me semble que l’homme très-malheureux, mais inégalement, et par reprises isolées, doit avoir une propension habituelle à la joie, au calme, aux jouissances affectueuses, à la confiance, à l’amitié, à la droiture.

L’homme très-malheureux, mais également, lentement, uniformément, sera dans une lutte perpétuelle des deux moteurs ; il sera d’une humeur incertaine, difficile, irritable. Toujours imaginant le bien, et toujours, par cette raison même, s’irritant du mal, minutieux dans le sentiment de cette alternative, il sera plus fatigué que séduit par les moindres illusions : il est aussitôt détrompé ; tout le décourage comme tout l’intéresse.

Celui qui est continuellement moitié heureux, en quelque sorte, et moitié malheureux, approchera de l’équilibre : assez égal, il sera bon plutôt que d’un grand caractère ; sa vie sera plus douce qu’heureuse ; il aura du jugement, et peu de génie.

Celui qui jouit habituellement, et sans avoir jamais de malheur visible, ne sera séduit par rien : il n’a plus besoin de jouir, et dans son bien-être extérieur, il éprouve secrètement un perpétuel besoin de souffrir. Il ne sera pas expansif, indulgent, aimant : mais il sera indifférent dans la jouissance des plus grands biens, susceptible de trouver un malheur dans le plus petit inconvénient. Habitué à ne pas éprouver de revers, il sera confiant, mais confiant en lui-même ou dans son sort, et non point envers les autres hommes : il ne sent pas le besoin de leur appui ; et comme sa fortune est meilleure que celle du plus grand nombre, il est bien près de se sentir plus sage que tous. Il veut toujours jouir, et surtout il veut paraître jouir beaucoup, et cependant il éprouve un besoin interne de souffrir ; ainsi, dans le moindre prétexte, il trouvera facilement un motif de se fâcher contre les choses, d’être indisposé contre les hommes. N’étant pas vraiment bien, mais n’ayant pas à espérer d’être mieux, il ne désirera rien d’une manière positive ; mais il aimera le changement en général, et il l’aimera dans les détails plus que dans l’ensemble. Ayant trop, il sera prompt à tout quitter. Il trouvera quelque plaisir, il mettra une sorte de vanité à être irrité, aliéné, souffrant, mécontent. Il sera difficile, il sera exigeant ; sans cela, que lui resterait-il de cette supériorité qu’il prétend avoir sur les autres hommes, et qu’il affecterait encore, si même il n’y prétendait plus ? Il sera dur ; il cherchera à s’entourer d’esclaves, pour que d’autres avouent cette supériorité, pour qu’ils en souffrent du moins, quand lui-même n’en jouit pas.

Je doute qu’il soit bon à l’homme actuel d’être habituellement fortuné, sans avoir jamais eu le sort contre lui. Peut-être l’homme heureux, parmi nous, est-il celui qui a beaucoup souffert, mais non pas habituellement et de cette manière lentement comprimante qui abat les facultés sans être assez extrême pour exciter l’énergie secrète de l’âme, pour la réduire heureusement à chercher en elle des ressources qu’elle ne se connaissait pas[19]. C’est un avantage pour la vie entière d’avoir été malheureux dans l’âge où la tête et le cœur commencent à vivre. C’est la leçon du sort : elle forme les hommes bons[20], elle étend les idées, et mûrit les cœurs avant que la vieillesse les ait affaiblis ; elle fait l’homme assez tôt pour qu’il soit entièrement homme. Si elle ôte la joie et les plaisirs, elle inspire le sentiment de l’ordre et le goût des biens domestiques ; elle donne le plus grand bonheur que nous devions attendre, celui de n’en attendre d’autre que de végéter utiles et paisibles. On est bien moins malheureux quand on ne veut plus que vivre : on est plus près d’être utile, lorsque étant encore dans la force de l’âge, on ne cherche plus rien pour soi. Je ne vois que le malheur qui puisse, avant la vieillesse, mûrir ainsi les hommes ordinaires.

La vraie bonté exige des conceptions étendues, une âme grande et des passions réprimées. Si la bonté est le premier mérite de l’homme, si les perfections morales sont essentielles au bonheur, c’est parmi ceux qui ont beaucoup souffert dans les premières années de la vie du cœur, que l’on trouvera les hommes les mieux organisés pour eux-mêmes et pour l’intérêt de tous, les hommes les plus justes, les plus sensés, les moins éloignés du bonheur, et le plus invariablement attachés à la vertu.

Qu’importe à l’ordre social qu’un vieillard ait renoncé aux objets des passions, et qu’un homme faible n’ait pas le projet de nuire ? De bonnes gens ne sont pas des hommes bons ; ceux qui ne font le bien que par faiblesse pourront faire beaucoup de mal dans des circonstances différentes. Susceptible de défiance, d’animosité, de superstition, et surtout d’entêtement, l’instrument aveugle de plusieurs choses louables où le porterait son penchant, sera le vil jouet d’une idée folle qui dérangera sa tête, d’une manie qui gâtera son cœur, ou de quelque projet funeste auquel un fourbe saura l’employer.

Mais l’homme de bien est invariable : il n’a les passions d’aucune coterie, ni les habitudes d’aucun état ; on ne l’emploie pas ; il ne peut avoir ni animosité, ni ostentation, ni manie ; il n’est étonné ni du bien, parce qu’il l’eût fait également, ni du mal, parce qu’il est dans la nature ; il s’indigne contre le crime, et ne hait pas le coupable ; il méprise la bassesse de l’âme, mais il ne s’irrite pas contre un ver à cause que le malheureux n’a point d’ailes.

Il n’est pas l’ennemi du superstitieux ; il n’a pas de superstitions contraires. Il cherche l’origine souvent très-sage[21] de tant d’opinions devenues insensées, et il rit de ce qu’on a ainsi pris le change. Il a des vertus, non par fanatisme, mais parce qu’il cherche l’ordre ; il fait le bien pour diminuer l’inutilité de sa vie ; il préfère les jouissances des autres aux siennes, car les autres peuvent jouir, et lui ne le peut guère ; il aime seulement à se réserver ce qui procure les moyens d’être bon à quelque chose, et aussi de vivre sans trouble : il faut du calme à qui n’attend pas de plaisirs. Il n’est point défiant ; mais comme il n’est pas séduit, il pense quelquefois à contenir la facilité de son cœur : il sait s’amuser à être un peu victime, mais il n’entend pas qu’on le prenne pour dupe. Il peut avoir à souffrir de quelques fripons ; il n’est pas leur jouet. Il laissera parfois à de certains hommes à qui il est utile le petit plaisir de se donner en cachette les airs de le protéger. Il n’est pas content de ce qu’il fait, parce qu’il sent qu’on pourrait faire beaucoup plus ; il l’est seulement un peu de ses intentions, sans être plus fier de cette organisation intérieure qu’il ne le serait d’avoir reçu un nez d’une belle forme. Il consumera ainsi ses heures en se traînant vers le mieux ; quelquefois d’un pas énergique quoique embarrassé ; plus souvent avec incertitude, avec un peu de faiblesse, avec le sourire du découragement.

Quand il est nécessaire d’opposer le mérite de l’homme à quelques autres mérites feints ou inutiles, par lesquels on prétend tout confondre et tout avilir, il dit que le premier mérite est l’imperturbable droiture de l’homme de bien, puisque c’est le plus certainement utile ; on lui répond qu’il est orgueilleux, et il rit. Il souffre les peines, il pardonne les torts domestiques ; on lui dit : Que ne faites-vous de plus grandes choses ? il rit. Ces grandes choses lui sont confiées ; il est accusé par les amis d’un traître, et condamné par celui qu’on trahit : il sourit, et s’en va. Les siens lui disent que c’est une injustice inouïe ; et il rit davantage.


DEUXIÈME FRAGMENT.
Sixième année.

Je ne suis pas surpris que la justesse des idées soit assez rare en morale. Les anciens, qui n’avaient pas l’expérience des siècles, ont plusieurs fois songé à mettre la destinée du cœur de l’homme entre les mains des sages. La politique moderne est plus profonde : elle a livré l’unique science aux prédicateurs, et à cette foule que les imprimeurs appellent hommes de lettres ; mais elle protège solennellement l’art de faire des fleurs en sucre, et l’invention des perruques d’une nouvelle forme.

Dès que l’on observe les peines d’une certaine classe d’hommes, et qu’on commence à en découvrir les causes, on reconnaît qu’une des choses les plus nouvelles et les plus utiles que l’on pût faire serait de les prémunir contre des vérités qui les trompent, contre des vertus qui les perdent.

Le mépris de l’or est une chose absurde. Sans doute, préférer l’or à son devoir est un crime ; mais ne sait-on pas que la raison prescrit de préférer le devoir à la vie comme aux richesses ? Si la vie n’en est pas moins un bien en général, pourquoi l’or n’en serait-il pas aussi un ? Quelques hommes indépendants et isolés font très-bien de s’en passer ; mais tous ne sont pas dans ce cas, et ces déclamations si vaines, qui ont un côté faux, nuisent beaucoup à la vertu. Vous avez rendu contradictoires les principes de conduite ; si la vertu n’est que l’effort vers l’ordre, est-ce par tant de désordre et de confusion que vous prétendez y amener les hommes ? Pour moi, qui estime encore plus dans l’homme les qualités du cœur que celles de l’esprit, je pense néanmoins que l’instituteur d’un peuple trouverait plus de ressources pour contenir de mauvais cœurs que pour concilier des esprits faux.

Les chrétiens et d’autres ont soutenu que la continence perpétuelle était une vertu ; ils ne l’ont pas exigée des hommes, ils ne l’ont même conseillée qu’à ceux qui prétendraient à la perfection. Quelque absolue et quelque indiscrète que doive être une loi qui vient du ciel, elle n’a pas osé davantage. Quand on demande aux hommes de ne pas aimer l’argent, on ne saurait y mettre aussi trop de modération et de justesse. L’abnégation religieuse ou philosophique a pu conduire plusieurs individus à une indifférence sincère pour les richesses, et même pour toute propriété ; mais dans la vie ordinaire le désir de l’or est inévitable. Avec l’or, dans quelque lieu habité que je paraisse, je fais un signe ; ce signe dit : Que l’on me prévienne, que l’on me nourrisse, que l’on m’habille, que l’on me désennuie, que l’on me considère, que l’on serve moi et les miens, que tout jouisse auprès de moi ; si quelqu’un souffre, qu’il le déclare, ses peines sont finies ! Et comme il a été dit, il est fait.

Ceux qui méprisent l’or sont comme ceux qui méprisent la gloire, qui méprisent les femmes, qui méprisent les talents, la valeur, le mérite. Quand l’imbécillité de l’esprit, l’impuissance des organes, ou la grossièreté de l’âme rendent incapable d’user d’un bien sans le pervertir, on calomnie ce bien, ne voyant pas que c’est sa propre bassesse que l’on accuse. Un homme de mauvaises mœurs méprise les femmes, un raisonneur épais blâme l’esprit, un sophiste moralise contre l’argent. Sans doute, les faibles esclaves de leurs passions, des sots ingénieux, des bourgeois étonnés seront plus malheureux ou plus méchants quand ils seront riches. Ces gens-là doivent avoir peu, parce que, posséder ou abuser, c’est pour eux la même chose. Sans doute encore, celui qui devient riche et qui se met à vivre le plus qu’il peut en riche, ne gagne pas, et quelquefois perd à changer de situation. Mais pourquoi n’est-il pas mieux qu’auparavant ? c’est qu’il n’est pas réellement plus riche : plus opulent, il est plus gêné et plus inquiet. Il a de grands revenus, et il s’arrange si bien que le moindre incident les dérange, et qu’il accumule des dettes jusqu’à sa ruine. Il est clair que cet homme est pauvre. Centupler ses besoins, faire tout pour l’ostentation ; avoir vingt chevaux parce qu’un tel en a quinze, et si demain il en a vingt, en avoir bien vite trente ; c’est s’embarrasser dans les chaînes d’une pénurie plus pénible et plus soucieuse que la première. Mais avoir une maison commode et saine, un intérieur bien ordonné, de la propreté, une certaine abondance, une élégance simple, s’arrêter là quand même la fortune deviendrait quatre fois plus grande, employer le reste à tirer un ami d’embarras, à parer d’avance aux événements funestes, à donner à l’homme bon devenu malheureux ce qu’il a donné dans sa jeunesse à de plus heureux que lui, à remplacer la vache de cette mère de famille qui n’en avait qu’une, à envoyer du grain chez ce cultivateur dont le champ vient d’être grêlé, à réparer le chemin où des chars[22] ont versé, où les chevaux se blessent ; s’occuper selon ses facultés et ses goûts ; donner à ses enfants des connaissances, l’esprit d’ordre et des talents : tout cela vaut bien la misère gauchement prônée par la fausse sagesse.

Le mépris de l’or, inconsidérément recommandé dans l’âge qui en ignore la valeur, a souvent ôté à des hommes supérieurs un des plus grands moyens, et peut-être le plus sûr, de ne point vivre inutiles comme la foule.

Combien de jeunes personnes, dans le choix d’un maître, se piquent de compter les biens pour rien, et se précipitent ainsi dans tous les dégoûts d’un sort précaire, et dans l’ennui habituel qui seul contient tant de maux !

Un homme sensé, tranquille, et qui méprise un caractère folâtre, se laisse séduire par quelque conformité dans les goûts ; il abandonne au vulgaire la gaieté, l’humeur riante, et même la vivacité, l’activité ; il prend une femme sérieuse, triste, que la première contrariété rend mélancolique, que les chagrins aigrissent, qui avec l’âge devient taciturne, brusque, impérieuse, austère, et qui s’attachant avec humeur à se passer de tout, et se passant bientôt de tout par humeur et pour en donner aux autres la leçon, rendra toute sa maison malheureuse.

Ce n’était pas dans un sens trivial qu’Épicure disait : Le sage choisit pour ami un caractère gai et complaisant. Un philosophe de vingt ans passe légèrement sur ce conseil, et c’est beaucoup s’il n’en est pas révolté, car il a rejeté les préjugés communs ; mais il en sentira l’importance quand il aura quitté ceux de la sagesse.

C’est peu de chose de n’être point comme le vulgaire des hommes ; mais c’est avoir fait un pas vers la sagesse, que de n’être plus comme le vulgaire des sages.

LETTRE XXXVI.

Lyon, 7 avril, VI.

Monts superbes, écroulement des neiges amoncelées, paix solitaire du vallon dans la forêt, feuilles jaunies qu’emporte le ruisseau silencieux ! que seriez-vous à l’homme, si vous ne lui parliez point des autres hommes ? La nature serait muette, s’ils n’étaient plus. Si je restais seul sur la terre, que me feraient et les sons de la nuit austère, et le silence solennel des grandes vallées, et la lumière du couchant dans un ciel rempli de mélancolie, sur les eaux calmes ? La nature sentie n’est que dans les rapports humains, et l’éloquence des choses n’est rien que l’éloquence de l’homme. La terre féconde, les cieux immenses, les eaux passagères ne sont qu’une expression des rapports que nos cœurs produisent et contiennent.

Convenance entière ; amitié des anciens ! Quand celui qui possédait l’affection sans bornes recevait des tablettes où il voyait les traits de la main d’un ami, lui restait-il des yeux pour examiner alors les beautés d’un site, ou les dimensions d’un glacier ? Mais les relations de la vie humaine sont multipliées ; la perception de ces rapports est incertaine, inquiète, pleine de froideurs et de dégoûts ; l’amitié antique est toujours loin de nos cœurs ou de notre destinée. Les liaisons restent incomplètes entre l’espoir et les précautions, entre les délices que l’on attend et l’amertume qu’on éprouve. L’intimité elle-même est entravée par les ennuis, ou affaiblie par le partage, ou arrêtée par les circonstances. L’homme vieillit, et son cœur rebuté vieillit avant lui. Si tout ce qu’il peut aimer est dans l’homme, tout ce qu’il évite est aussi dans lui. Là où sont tant de convenances sociales, là, et par une nécessité invincible, se trouvent aussi toutes les discordances. Ainsi, celui qui craint plus qu’il n’espère reste un peu éloigné de l’homme. Les choses mortes sont moins puissantes ; mais elles sont plus à nous, elles sont ce que nous les faisons. Elles contiennent moins ce que nous cherchons ; mais nous sommes plus assurés d’y trouver, à notre choix, les choses qu’elles contiennent. Ce sont les biens de la médiocrité, bornés, mais certains. La passion cherche l’homme, quelquefois la raison se trouve réduite à le quitter pour des choses moins bonnes et moins funestes. Ainsi s’est formé un lien puissant de l’homme avec cet ami de l’homme, pris hors de son espèce, et qui lui convient tant, parce qu’il est moins que nous, et qu’il est plus que les choses insensibles. S’il fallait que l’homme prît au hasard un ami, il lui vaudrait mieux le prendre dans l’espèce des chiens que dans celle des hommes. Le dernier de ses semblables lui donnerait moins de consolations et moins de paix que le dernier de ces animaux.

Et quand une famille est dans la solitude, non pas dans celle du désert, mais dans celle de l’isolement ; quand ces êtres faibles, souffrants, qui ont tant de moyens d’être malheureux et si peu d’être satisfaits, qui n’ont que des instants pour jouir et qu’un jour pour vivre ; quand le père et sa femme, quand la mère et ses filles n’ont point de condescendance, n’ont point d’union, qu’ils ne veulent pas aimer les mêmes choses, qu’ils ne savent pas se soumettre aux mêmes misères, et soutenir ensemble, à distances égales, la chaîne des douleurs ; quand, par égoïsme ou par humeur, chacun, refusant ses forces, la laisse traîner pesamment sur le sol inégal, et creuser le long sillon où germent, avec une fécondité sinistre, les ronces qui les déchirent tous : O hommes ! qu’êtes-vous donc pour l’homme ?

Quand une attention, une parole de paix, de bienveillance, de pardon généreux, sont reçues avec dédain, avec humeur, avec une indifférence qui glace... nature universelle ! tu l’as fait ainsi pour que la vertu fût grande, et que le cœur de l’homme devînt meilleur encore et plus résigné sous le poids qui l’écrase.

LETTRE XXXVII.

Lyon, 2 mai, VI.

J’ai des moments où je désespérerais de contenir l’inquiétude qui m’agite. Tout m’entraîne alors et m’enlève avec une force immodérée : de cette hauteur, je retombe avec épouvante, et je me perds dans l’abîme qu’elle a creusé.

Si j’étais absolument seul, ces moments-là seraient intolérables ; mais j’écris, et il semble que le soin de vous exprimer ce que j’éprouve soit une distraction qui en adoucisse le sentiment. A qui m’ouvrirais-je ainsi ? quel autre supporterait le fatigant bavardage d’une manie sombre, d’une sensibilité si vaine ? C’est mon seul plaisir de vous conter ce que je ne puis dire qu’à vous, ce que je ne voudrais dire à nul autre, ce que d’autres ne voudraient pas entendre. Que m’importe le contenu de mes lettres ? Plus elles sont longues, ou plus j’y mets de temps, plus elles valent pour moi ; et si je ne me trompe, l’épaisseur du paquet ne vous a jamais rebuté. On parlerait ensemble pendant dix heures, pourquoi ne s’écrirait-on pas pendant deux ?

Je ne veux pas vous faire un reproche. Vous êtes moins long, moins diffus que moi. Vos affaires vous fatiguent, vous écrivez avec moins de plaisir même à ceux que vous aimez. Vous me dites ce que vous avez à me dire dans l’intimité ; mais moi solitaire, moi rêveur au moins bizarre, je n’ai rien à dire, et j’en suis d’autant plus long. Tout ce qui me passe par la tête, tout ce que je dirais en jasant, je l’écris si l’occasion se présente : mais tout ce que je pense, tout ce que je sens, je vous l’écris nécessairement ; c’est un besoin pour moi. Quand je cesserai, dites que je ne sens plus rien, que mon âme s’éteint, que je suis devenu tranquille et raisonnable, que je passe enfin mes jours à manger, à dormir, jouer aux cartes. Je serais plus heureux !

Je voudrais avoir un métier ; il animerait mes bras et endormirait ma tête. Un talent ne vaudrait pas cela ; cependant, si je savais peindre, je crois que je serais moins inquiet. J’ai été longtemps dans la stupeur ; je regrette de m’être éveillé. J’étais dans un abattement plus tranquille que l’abattement actuel.

De tous les moments rapides et incertains où j’ai cru dans ma simplicité qu’on était sur la terre pour y vivre, aucun ne m’a laissé de si profonds souvenirs que ces vingt jours d’oubli et d’espérance, où, vers l’équinoxe de mars, près du torrent, devant les rochers, entre la jacinthe heureuse et la simple violette, j’allai m’imaginer qu’il me serait donné d’aimer.

Je touchai ce que je ne devais jamais saisir. Sans goûts, sans espérance, j’aurais pu végéter ennuyé mais tranquille : je pressentais l’énergie humaine, mais dans ma vie ténébreuse je supportais mon sommeil. Quelle force sinistre m’a ouvert le monde pour m’ôter les consolations du néant ?

Entraîné dans une activité expansive ; avide de tout aimer, de tout soutenir, de tout consoler ; toujours combattu entre le besoin de voir changer tant de choses funestes et cette conviction qu’elles ne seront point changées, je reste fatigué des maux de la vie, et plus indigné de la perfide séduction des plaisirs, l’œil toujours arrêté sur l’immense amas des haines, des iniquités, des opprobres et des misères de la terre égarée.

Et moi ! voici ma vingt-septième année : les beaux jours sont passés, je ne les ai pas même vus. Malheureux dans l’âge du bonheur, qu’attendrai-je des autres âges ? J’ai passé dans le vide et les ennuis la saison heureuse de la confiance et de l’espoir. Partout comprimé, souffrant, le cœur vide et navré, j’ai atteint, jeune encore, les regrets de la vieillesse. Dans l’habitude de voir toutes les fleurs de la vie se flétrir sous mes pas stériles, je suis comme ces vieillards que tout a fuis ; mais plus malheureux qu’eux, j’ai tout perdu longtemps avant de finir moi-même. Avec une âme avide, je ne puis reposer dans ce silence de mort.

Souvenir des ans dès longtemps passés, des choses à jamais effacées, des lieux qu’on ne reverra pas, des hommes qui ont changé ! sentiment de la vie perdue !

Quels lieux furent jamais pour moi ce qu’ils sont pour les autres hommes ? quels temps furent tolérables, et sous quel ciel ai-je trouvé le repos du cœur ? J’ai vu le remuement des villes, et le vide des campagnes, et l’austérité des monts ; j’ai vu la grossièreté de l’ignorance et le tourment des arts ; j’ai vu les vertus inutiles, les succès indifférents, et tous les biens perdus dans tous les maux ; l’homme et le sort, toujours inégaux, se trompant sans cesse, et dans la lutte effrénée de toutes les passions, l’odieux vainqueur recevoir pour prix de son triomphe le plus pesant chaînon des maux qu’il a su faire.

Si l’homme était conformé pour le malheur, je le plaindrais bien moins ; et, considérant sa durée passagère, je mépriserais pour lui comme pour moi le tourment d’un jour. Mais tous les biens l’environnent, mais toutes ses facultés lui commandent de jouir, mais tout lui dit : Sois heureux ; et l’homme a dit : Le bonheur sera pour la brute ; l’art, la science, la gloire, la grandeur seront pour moi. Sa mortalité, ses douleurs, ses crimes eux-mêmes ne sont que la plus faible moitié de sa misère. Je déplore ses pertes, le calme, le choix, l’union, la possession tranquille. Je déplore cent années que des millions d’êtres sensibles épuisent dans les sollicitudes et la contrainte, au milieu de ce qui ferait la sécurité, la liberté, la joie ; et vivant d’amertume sur une terre voluptueuse, parce qu’ils ont voulu des biens imaginaires et des biens exclusifs.

Cependant tout cela est peu de chose ; je ne le voyais point il y a un demi-siècle, et dans un demi-siècle je ne le verrai pas.

Je me disais : S’il n’appartient pas à ma destinée de ramener à des mœurs primordiales une contrée circonscrite et isolée ; si je dois m’efforcer d’oublier le monde, et me croire assez heureux d’obtenir pour moi des jours tolérables sur cette terre séduite, je ne demande alors qu’un bien, qu’une ombre dans ce songe dont je ne veux plus m’éveiller. Il reste sur la terre, telle qu’elle est, une illusion qui peut encore m’abuser : elle est la seule ; j’aurais la sagesse d’en être trompé ; le reste n’en vaut pas l’effort. Voilà ce que je me disais alors ; mais le hasard seul pouvait m’en permettre l’inestimable erreur. Le hasard est lent et incertain ; la vie rapide, irrévocable : son printemps passe ; et ce besoin trompé, en achevant de perdre ma vie, doit enfin aliéner mon cœur et altérer ma nature. Quelquefois déjà je sens que je m’aigris, je m’indigne, mes affections se resserrent ; l’impatience rendra ma volonté farouche, et une sorte de mépris me porte à des desseins grands mais austères. Cependant cette amertume ne dure point dans toute sa force : je m’abandonne ensuite, comme si je sentais que les hommes distraits, et les choses incertaines, et ma vie si courte ne méritent pas l’inquiétude d’un jour, et qu’un réveil sévère est inutile quand on doit sitôt s’endormir pour jamais.

LETTRE XXXVIII.

Lyon, 8 mai, VI.

J’ai été jusqu’à Blammont, chez le chirurgien qui a remis si adroitement le bras de cet officier tombé de cheval en revenant de Chessel. Vous n’avez pas oublié comment, lorsque nous entrâmes chez lui, à cette occasion, il y a plus de douze ans, il se hâta d’aller cueillir dans son jardin les plus beaux abricots ; et comment, en revenant les mains pleines, ce vieillard, déjà infirme, heurta du pied le pas de la porte, ce qui fit tomber à terre presque tout le fruit qu’il tenait. Sa fille lui dit brusquement : Voilà comme vous faites toujours ; vous voulez vous mêler de tout, et c’est pour tout gâter ; ne pouvez-vous pas rester sur votre chaise ? c’est bien présentable à présent ! Nous avions le cœur navré, car il souffrait et ne répondait rien. Le malheureux ! il est plus malheureux encore. Il est paralytique ; il est couché dans un véritable lit de douleurs, il n’a auprès de lui que cette misérable qui est sa fille. Depuis plusieurs mois il ne parle plus ; mais le bras droit n’est pas encore attaqué, il s’en sert pour faire des signes. Il en fit que j’eus le chagrin de ne pouvoir expliquer ; il voulait dire à sa fille de m’offrir quelque chose. Elle ne l’entendit pas, et cela arrive très-souvent. Lorsqu’il lui survint quelques affaires au dehors, j’en profitai pour que son malheureux père sût du moins que ses maux étaient sentis : il a encore une oreille assez bonne. Il me fit comprendre que cette fille, regardant sa fin comme très-prochaine, se refusait à tout ce qui pourrait diminuer de quelques sous l’héritage assez considérable qu’il lui laisse ; mais que, quoiqu’il en eût eu bien des chagrins, il lui pardonnait tout, afin de ne pas cesser d’aimer, à son dernier moment, le seul être qui lui restât à aimer. Un vieillard voit ainsi expirer sa vie ! un père finir avec tant d’amertume dans sa propre maison ! Et nos lois ne peuvent rien !

Il faut qu’un tel abîme de misères touche aux perceptions de l’immortalité. S’il était possible que, dans un âge de raison, j’eusse manqué essentiellement à mon père, je serais malheureux toute la vie, parce qu’il n’est plus, et que ma faute serait aussi irréparable que monstrueuse. On pourrait dire, il est vrai, qu’un mal fait à celui qui ne le sent plus, qui n’existe plus, est actuellement chimérique en quelque sorte et indifférent, comme le sont les choses tout à fait passées. Je ne saurais le nier ; cependant j’en serais inconsolable. La raison de ce sentiment est bien difficile à trouver. S’il n’était autre que le sentiment d’une chute avilissante dont on a perdu l’occasion de se relever avec une noblesse qui puisse consoler intérieurement, on trouverait ce même dédommagement dans la vérité de l’intention. Lorsqu’il ne s’agit que de notre propre estime, le désir d’une chose louable doit nous satisfaire comme son exécution. Celle-ci ne diffère du désir que par les suites, et il n’en peut être aucune pour l’offensé qui ne vit plus. On voit pourtant le sentiment de cette injustice dont les effets ne subsistent plus pour nous accabler encore, nous avilir, nous déchirer, comme si elle devait avoir des résultats éternels. On dirait que l’offensé n’est qu’absent, et que nous devons retrouver les rapports que nous avions avec lui, mais dans un état qui ne permettra plus de rien changer, de rien réparer, et où le mal sera perpétuel malgré nos remords.

L’esprit humain trouve toujours à se perdre dans cette liaison des choses effectuées avec leurs conséquences inconnues. Il pourrait imaginer que ces conceptions d’un ordre futur et d’une suite sans bornes aux choses présentes n’ont d’autres fondements que la possibilité de leurs suppositions ; qu’elles doivent être comptées parmi les moyens qui retiennent l’homme dans la diversité, dans les oppositions, dans la perpétuelle incertitude, où le plonge la perception incomplète des propriétés et de l’enchaînement des choses.

Puisque ma lettre n’est pas fermée, il faut que je cite Montaigne. Je viens de rencontrer par hasard un passage si analogue à l’idée dont j’étais occupé, que j’en ai été frappé et satisfait. Il y a dans cette conformité de pensées un principe de joie secrète ; c’est elle qui rend l’homme nécessaire à l’homme, parce qu’elle rend nos idées fécondes, parce qu’elle donne de l’assurance à notre imagination, et confirme en nous l’opinion de ce que nous sommes.

On ne trouve point dans Montaigne ce que l’on cherche, on rencontre ce qui s’y trouve. Il faut l’ouvrir au hasard, et c’est rendre une sorte d’hommage à sa manière. Elle est très-indépendante, sans être burlesque ou affectée ; et je ne suis pas surpris qu’un Anglais ait mis les Essais au-dessus de tout. On a reproché à Montaigne deux choses qui le font admirable, et dont je n’ai nul besoin de le disculper entre nous.

C’est au chapitre huitième du livre second qu’il dit : « Comme je sçay, par une trop certaine expérience, il n’est aucune si douce consolation en la perte de nos amis, que celle que nous apporte la science de n’avoir rien oublié à leur dire, et d’avoir eu avec eux une parfaite et entière communication. »

Cette entière communication avec l’être moral semblable à nous, et mis auprès de nous dans des rapports respectés, semble une partie essentielle du rôle qui nous est départi pour l’emploi de notre durée. Nous sommes mécontents de nous, quand, l’acte étant fini, nous avons perdu sans retour le mérite de l’exécution dans la scène qui nous était confiée.

Ceci prouve, me direz-vous peut-être, que nous pressentons une autre durée. Je vous l’accorde, et nous conviendrons aussi que le chien, qui ne veut plus alimenter sa vie parce que son maître a perdu la sienne, et qui s’élance dans le bûcher embrasé où l’on consume son corps, veut mourir avec lui parce qu’il croit fermement à l’immortalité, et qu’il a la certitude consolante de le rejoindre dans un autre monde.

Je n’aime pas à rire de ce qu’on veut mettre à la place du désespoir, et cependant j’allais plaisanter si je ne m’étais retenu. La confiance dont l’homme se nourrit dans les opinions qu’il aime, et où il ne peut rien voir, est respectable, puisqu’elle diminue quelquefois l’amertume de ses misères ; mais il y a quelque chose de comique dans cette inviolabilité religieuse dont il prétend l’environner. Il n’appellerait pas sacrilège celui qui assurerait qu’un fils peut sans crime égorger son père ; il le conduirait à la maison des fous, et ne se fâcherait pas : mais il devient furieux si on ose lui dire que peut-être il mourra comme un chêne ou un renard, tant il a peur de le croire. Ne saurait-il s’apercevoir qu’il prouve sa propre incertitude ? Sa foi est aussi fausse que celle de certains dévots qui crieraient à l’impiété si l’on doutait qu’un poulet mangé le vendredi pût nous plonger dans l’enfer, et qui pourtant en mangent en secret ; tant il y a de proportion entre la terreur d’un supplice éternel et le plaisir de manger deux bouchées de viande sans attendre le dimanche.

Que ne prend-on le parti de laisser à la libre fantaisie de chacun les choses dont on peut rire, et même les espérances que tous ne peuvent également recevoir ? La morale gagnerait beaucoup à abandonner la force d’un fanatisme éphémère, pour s’appuyer avec majesté sur l’inviolable évidence. Si vous voulez des principes qui parlent au cœur, rappelez ceux qui sont dans le cœur de tout homme bien organisé.

Dites : Sur une terre de plaisirs et de tristesse, la destination de l’homme est d’accroître le sentiment de la joie, de féconder l’énergie expansive, et de combattre, dans tout ce qui sent, le principe de l’avilissement et des douleurs...


TROISIÈME FRAGMENT.
DE L’EXPRESSION ROMANTIQUE, ET DU RANZ DES VACHES.

Le romanesque séduit les imaginations vives et fleuries ; le romantique suffit seul aux âmes profondes, à la véritable sensibilité. La nature est pleine d’effets romantiques dans les pays simples ; une longue culture les détruit dans les terres vieillies, surtout dans les plaines dont l’homme s’assujettit facilement toutes les parties[23].

Les effets romantiques sont les accents d’une langue que les hommes ne connaissent pas tous, et qui devient étrangère à plusieurs contrées. On cesse bientôt de les entendre quand on ne vit plus avec eux ; et cependant cette harmonie romantique est la seule qui conserve à nos cœurs les couleurs de la jeunesse et la fraîcheur de la vie. L’homme de la société ne sent plus ces effets trop éloignés de ses habitudes, il finit par dire : Que m’importe ? Il est comme ces tempéraments fatigués du feu desséchant d’un poison lent et habituel ; il se trouve vieilli dans l’âge de la force, et les ressorts de la vie sont relâchés en lui, quoiqu’il garde l’extérieur d’un homme.

Mais vous, que le vulgaire croit semblables à lui, parce que vous vivez avec simplicité, parce que vous avez du génie sans avoir les prétentions de l’esprit, ou simplement parce qu’il vous voit vivre, et que, comme lui, vous mangez et vous dormez ; hommes primitifs, jetés çà et là dans le siècle vain, pour conserver la trace des choses naturelles, vous vous reconnaissez, vous vous entendez dans une langue que la foule ne sait point, quand le soleil d’octobre paraît dans les brouillards sur les bois jaunis ; quand un filet d’eau coule et tombe dans un pré fermé d’arbres, au coucher de la lune ; quand sous le ciel d’été, dans un jour sans nuages, une voix de femme chante à quatre heures, un peu au loin, au milieu des murs et des toits d’une grande ville.

Imaginez une plaine d’une eau limpide et blanche. Elle est vaste, mais circonscrite ; sa forme oblongue et un peu circulaire se prolonge vers le couchant d’hiver. Des sommets élevés, des chaînes majestueuses la ferment de trois côtés. Vous êtes assis sur la pente de la montagne, au-dessus de la grève du nord, que les flots quittent et recouvrent. Des rochers perpendiculaires sont derrière vous ; ils s’élèvent jusqu’à la région des nues ; le triste vent du pôle n’a jamais soufflé sur cette rive heureuse. A votre gauche, les montagnes s’ouvrent, une vallée tranquille s’étend dans leurs profondeurs, un torrent descend des cimes neigeuses qui la ferment ; et quand le soleil du matin paraît entre les pics glacés, sur les brouillards, quand des voix de la montagne indiquent les chalets, audessus des prés encore dans l’ombre, c’est le réveil d’une terre primitive, c’est un monument de nos destinées méconnues !

Voici les premiers moments nocturnes ; l’heure du repos et de la tristesse sublime. La vallée est fumeuse, elle commence à s’obscurcir. Vers le midi, le lac est dans la nuit ; les rochers qui le ferment sont une zone ténébreuse sous le dôme glacé qui les surmonte, et qui semble retenir dans ses frimas la lumière du jour. Ses derniers feux jaunissent les nombreux châtaigniers sur les rocs sauvages ; ils passent en longs traits sous les hautes flèches du sapin alpestre ; ils brunissent les monts ; ils allument les neiges ; ils embrasent les airs ; et l’eau sans vagues, brillante de lumière et confondue avec les cieux, est devenue infinie comme eux et plus pure encore, plus éthérée, plus belle. Son calme étonne, sa limpidité trompe, la splendeur aérienne qu’elle répète semble creuser ses profondeurs ; et sous ces monts séparés du globe et comme suspendus dans les airs, vous trouvez à vos pieds le vide des cieux et l’immensité du monde. Il y a là un temps de prestige et d’oubli. L’on ne sait plus où est le ciel, où sont les monts, ni sur quoi l’on est porté soi-même ; on ne trouve plus de niveau, il n’y a plus d’horizon ; les idées sont changées, les sensations inconnues : vous êtes sortis de la vie commune. Et lorsque l’ombre a couvert cette vallée d’eau, lorsque l’œil ne discerne plus ni les objets ni les distances, lorsque le vent du soir a soulevé les ondes, alors, vers le couchant, l’extrémité du lac reste seule éclairée d’une pâle lueur ; mais tout ce que les monts entourent n’est qu’un gouffre indiscernable, et au milieu des ténèbres et du silence vous entendez, à mille pieds sous vous, s’agiter ces vagues toujours répétées, qui passent et ne cessent point, qui frémissent sur la grève à intervalles égaux, qui s’engouffrent dans les roches, qui se brisent sur la rive, et dont les bruits semblent résonner d’un long murmure dans l’abîme invisible.

C’est dans les sons que la nature a placé la plus forte expression du caractère romantique ; c’est surtout au sens de l’ouïe que l’on peut rendre sensibles, en peu de traits et d’une manière énergique, les lieux et les choses extraordinaires. Les odeurs occasionnent des perceptions rapides et immenses, mais vagues ; celles de la vue semblent intéresser plus l’esprit que le cœur : on admire ce qu’on voit, mais on sent ce qu’on entend[24]. La voix d’une femme aimée sera plus belle encore que ses traits ; les sons que rendent des lieux sublimes feront une impression plus profonde et plus durable que leurs formes. Je n’ai point vu de tableau des Alpes qui me les rendit présentes comme le peut faire un air vraiment alpestre.

Le Ranz des vaches ne rappelle pas seulement des souvenirs, il peint. Je sais que Rousseau a dit le contraire, mais je crois qu’il s’est trompé. Cet effet n’est point imaginaire ; il est arrivé que deux personnes, parcourant séparément les planches des Tableaux pittoresques de la Suisse, ont dit toutes deux, à la vue du Grimsel : « Voilà où il faut entendre le Ranz des vaches. » S’il est exprimé d’une manière plus juste que savante, si celui qui le joue le sent bien, les premiers sons nous placent dans les hautes vallées, près des rocs nus et d’un gris roussâtre, sous le ciel froid, sous le soleil ardent. On est sur la croupe des sommets arrondis et couverts de pâturages. On se pénètre de la lenteur des choses et de la grandeur des lieux ; on y trouve la marche tranquille des vaches et le mouvement mesuré de leurs grosses cloches, près des nuages, dans l’étendue doucement inclinée depuis la crête des granits inébranlables jusqu’aux granits ruinés des ravins neigeux. Les vents frémissent d’une manière austère dans les mélèzes éloignés ; on discerne le roulement du torrent caché dans les précipices qu’il s’est creusés durant de longs siècles. A ces bruits solitaires dans l’espace succèdent les accents hâtés et pesants des Küheren[25], expression nomade d’un plaisir sans gaieté, d’une joie des montagnes. Les chants cessent ; l’homme s’éloigne ; les cloches ont passé les mélèzes ; on n’entend plus que le choc des cailloux roulants, et la chute interrompue des arbres que le torrent pousse vers les vallées. Le vent apporte ou recule ces sons alpestres ; et, quand il les perd, tout paraît froid, immobile et mort. C’est le domaine de l’homme qui n’a pas d’empressement. Il sort du toit bas et large, que les lourdes pierres assurent contre les tempêtes ; si le soleil est brûlant, si le vent est fort, si le tonnerre roule sous ses pieds, il ne le sait pas. Il marche du côté où les vaches doivent être, elles y sont ; il les appelle, elles se rassemblent, elles s’approchent successivement, et il retourne avec la même lenteur, chargé de ce lait destiné aux plaines qu’il ne connaîtra pas. Les vaches s’arrêtent, elles ruminent ; il n’y a plus de mouvement visible, il n’y a plus d’hommes. L’air est froid, le vent a cessé avec la lumière du soir ; il ne reste que la lueur des neiges antiques, et la chute des eaux dont le bruissement sauvage, en s’élevant des abîmes, semble ajouter à la permanence silencieuse des hautes cimes, et des glaciers, et de la nuit (G).

LETTRE XXXIX.

Lyon, 11 mai, VI.

Ce que peut avoir de séduisant la multitude de rapports qui lient chaque individu à son espèce et à l’univers, cette attente expansive que donne à un cœur jeune tout un monde à expérimenter, ce dehors inconnu et fantastique, ce prestige est décoloré, fugitif, évanoui. Ce monde terrestre offert à l’action de mon être est devenu aride et nu : j’y cherchais la vie de l’âme, il ne la contient pas.

J’ai vu la vallée doucement éclairée dans l’ombre, sous le voile humide, charme vaporeux du matin ; elle était belle. Je l’ai vue changer et se flétrir : l’astre qui consume a passé sur elle ; il l’a embrasée, il l’a fatiguée de lumière ; il l’a laissée sèche, vieillie et d’une stérilité pénible à voir. Ainsi s’est levé lentement, ainsi s’est dissipé le voile heureux de nos jours. Il n’y a plus de ces demi-ténèbres, de ces espaces cachés qui plaisent tant à pénétrer. Il n’y a plus de clartés douteuses où se puissent reposer mes yeux. Tout est aride et fatigant, comme le sable qui brûle sous le ciel de Sahara ; toutes les choses de la vie, dépouillées de ce revêtement, présentent, dans une vérité rebutante, le savant et triste mécanisme de leur squelette découvert. Leurs mouvements continus, nécessaires, irrésistibles, m’entraînent sans m’intéresser, et m’agitent sans me faire vivre.

Voilà plusieurs années que le mal menace, se prépare, se décide, se fixe. Si le malheur, du moins, ne vient pas rompre cet uniforme ennui, il faudra que tout cela finisse.

LETTRE XL.

Lyon, 14 mai, VI.

J’étais près de la Saône, derrière le long mur où nous marchions autrefois ensemble, lorsque nous parlions de Tinian au sortir de l’enfance, que nous aspirions au bonheur, que nous avions l’intention de vivre. Je considérais cette rivière qui coulait de même qu’alors, et ce ciel d’automne, aussi tranquille, aussi beau que dans ces temps-là, dont il ne subsiste plus rien. Une voiture venait ; je me retirai insensiblement, et je continuai à marcher, les yeux occupés des feuilles jaunies que le vent promenait sur l’herbe sèche et dans la poussière du chemin. La voiture s’arrêta ; madame Del... était seule avec sa fille âgée de six ans. Je montai, et j’allai jusqu’à sa campagne, où je ne voulus pas entrer. Vous savez que madame Del... n’a pas vingt-cinq ans, et qu’elle est bien changée : mais elle parle avec la même grâce simple et parfaite ; ses yeux ont une expression plus douloureuse et non moins belle. Nous n’avons rien dit de son mari ; vous vous rappelez qu’il a trente ans de plus qu’elle, et que c’est une sorte de financier fort instruit quand il s’agit de l’or, mais nul dans tout le reste. Femme infortunée ! Voilà une vie perdue ; et le sort semblait la lui promettre si heureuse ! Que lui manquait-il pour mériter le bonheur, et pour faire le bonheur d’un autre ? Quel esprit ! quelle âme ! quelle pureté d’intention ! Tout cela est inutile. Il y a bientôt cinq ans que je ne l’avais vue. Elle renvoyait sa voiture à la ville : je me fis descendre auprès de l’endroit où elle m’avait rencontré ; j’y restai fort tard.

Comme j’allais rentrer, un homme âgé, faible, et qui paraissait abattu par la misère, s’approcha de moi en me regardant beaucoup ; il me nomma, et me demanda quelques secours. Je ne sus pas le reconnaître pour le moment ; mais ensuite je fus accablé en me rappelant que ce ne pouvait être que ce professeur de troisième, si laborieux et si bon. Je me suis informé ce matin ; mais je ne sais si je pourrai découvrir le triste grenier où, sans doute, il passe ses derniers jours. L’infortuné aura cru que je ne voulais pas le reconnaître. Si je le trouve, il faut qu’il ait une chambre et quelques livres qui lui rendent ses habitudes : il me semble qu’il y voit encore bien. Je ne sais ce que je dois lui promettre de votre part ; marquez-le-moi : il ne s’agit pas d’un moment, mais du reste de sa vie. Je ne ferai rien sans savoir vos intentions.

J’avais passé plus d’une heure, je crois, à hésiter de quel côté j’irais pour marcher un peu. Quoique cet endroit fût plus loin de ma demeure, j’y fus entraîné ; apparemment c’était par le besoin d’une tristesse qui pût convenir à celle dont j’étais déjà rempli.

J’aurais volontiers affirmé que je ne la reverrais jamais. C’était une chose bien résolue, et cependant... Son idée, quoique affaiblie par le découragement, par le temps, par l’affaiblissement même de ma confiance en un genre d’affections trop trompées ou trop inutiles, son idée se trouvait liée aux sentiments de mon existence et de ma durée au milieu des choses. Je la voyais en moi, mais comme le souvenir ineffaçable d’un songe passé, comme ces idées de bonheur dont on garde l’empreinte, et qui ne sont plus de mon âge.

Car je suis un homme fait. Les dégoûts m’ont mûri : grâce à ma destinée, je n’ai d’autre maître que ce peu de raison qu’on reçoit d’en haut sans savoir pourquoi. Je ne suis point sous le joug des passions ; les désirs ne m’égarent pas ; la volupté ne me corrompra pas. J’ai laissé là toutes ces futilités des âmes fortes : je n’aurai point le ridicule de jouir des choses romanesques dont on doit revenir, ou d’être dupe d’un beau sentiment. Je me sens en état de voir avec indifférence un site si heureux, un beau ciel, une action vertueuse, une scène touchante ; et, si j’y mettais assez d’importance, je pourrais, comme l’homme du meilleur ton, bâiller toujours en souriant toujours, m’amuser consumé de chagrins, et mourir d’ennui avec beaucoup de calme et de dignité.

Dans le premier moment, j’ai été surpris de la voir, et maintenant je le suis encore, parce que je ne vois pas à quoi cela peut mener. Mais quelle nécessité y a-t-il que cela mène à quelque chose ? Que d’incidents isolés dans le cours du monde, ou qui n’ont pas de résultats que nous puissions connaître ! Je ne parviens pas à me défaire de cette sorte d’instinct qui cherche une suite et des conséquences à chaque chose, surtout à celles que le hasard amène. Je veux toujours y voir et l’effet d’une intention, et un moyen de la nécessité. Je m’amuse de ce singulier penchant : il nous a fourni plus d’une occasion de rire ensemble ; et, dans ce moment-ci, je ne le trouve point du tout incommode.

Il est certain que, si j’avais su la rencontrer, je n’aurais pas été de ce côté : je crois pourtant que j’aurais eu tort. Un rêveur doit tout voir, et un rêveur n’a malheureusement pas grand’chose à craindre. Faudrait-il d’ailleurs éviter tout ce qui tient à la vie de l’âme, et tout ce qui l’avertit de ses pertes ? le pourrait-on ? Une odeur, un son, un trait de lumière me diront de même qu’il y a autre chose dans la nature humaine que digérer et s’endormir. Un mouvement de joie dans le cœur du malheureux, ou le soupir de celui qui jouit, tout m’avertira de cette mystérieuse combinaison dont l’intelligence entretient et change sans cesse la suite infinie, et dont les corps ne sont que les matériaux qu’une idée éternelle arrange comme les figures d’une chose invisible, qu’elle roule comme des dés, qu’elle calcule comme des nombres.

Revenu sur le bord de la Saône, je me disais : L’œil est incompréhensible ! Non seulement il reçoit pour ainsi dire l’infini, mais il semble le reproduire. Il voit tout un monde ; et ce qu’il rend, ce qu’il peint, ce qu’il exprime est plus vaste encore. Une grâce qui entraîne tout, une éloquence douce et profonde, une expression plus étendue que les choses exprimées, l’harmonie qui fait le lien universel, tout cela est dans l’œil d’une femme. Tout cela, et plus encore, est dans la voix illimitée de celle qui sent. Lorsqu’elle parle, elle tire de l’oubli les affections et les idées ; elle éveille l’âme de sa léthargie, elle l’entraîne et la conduit dans tout le domaine de la vie morale. Lorsqu’elle chante, il semble qu’elle agite les choses, qu’elle les déplace, qu’elle les forme, et qu’elle crée des sentiments nouveaux. La vie naturelle n’est plus la vie ordinaire : tout est romantique, animé, enivrant. Là, assise en repos, ou occupée d’autre chose, elle nous emporte, elle nous précipite avec elle dans le monde immense ; et notre vie s’agrandit de ce mouvement sublime et calme. Combien, alors, paraissent froids ces hommes qui se remuent tant pour de si petites choses ! dans quel néant ils nous retiennent, et qu’il est fatigant de vivre parmi des êtres turbulents et muets !

Mais quand tous les efforts, tous les talents, tous les succès, et tous les dons du hasard ont formé un visage admirable, un corps parfait, une manière finie, une âme grande, un cœur délicat, un esprit étendu, il ne faut qu’un jour pour que l’ennui et le découragement commencent à tout anéantir dans le vide d’un cloître, dans les dégoûts d’un mariage trompeur, dans la nullité d’une vie fastidieuse.

Je veux continuer à la voir. Elle n’attend plus rien, nous serons bien ensemble. Elle ne sera pas surprise que je sois consumé d’ennui, et je n’ai pas à craindre d’ajouter au sien. Notre situation est fixe, et tellement, que je ne changerai pas la mienne en allant chez elle dès qu’elle aura quitté la campagne.

Je me figure déjà avec quelle grâce riante et fatiguée elle reçoit une société qui l’excède, et avec quelle impatience elle attend le lendemain des jours de plaisir.

Je vois tous les jours à peu près les mêmes ennuis. Les concerts, les soirées, tous ces passe-temps sont le travail des prétendus heureux ; il leur est à charge, comme celui de la vigne l’est à l’homme de journée, et davantage : il ne porte pas avec lui sa consolation, il ne produit rien.

LETTRE XLI.

Lyon, 18 mai, VI.

On dirait que le sort s’attache à ramener l’homme sous la chaîne qu’il a voulu secouer malgré le sort. Que m’a-t-il servi de tout quitter pour chercher une vie plus libre ? Si j’ai vu des choses selon ma nature, ce ne fut qu’en passant, sans en jouir, et comme pour redoubler en moi l’impatience de les posséder.

Je ne suis point l’esclave des passions, je suis plus malheureux : leur vanité ne me trompera point ; mais enfin ne faut-il pas que la vie soit remplie par quelque chose ? Quand l’existence est vide, peut-elle satisfaire ? Si la vie du cœur n’est qu’un néant, agité, ne vaut-il pas mieux la laisser pour un néant plus tranquille ? Il me semble que l’intelligence cherche un résultat ; je voudrais que l’on me dît quel est celui de ma vie. Je veux quelque chose qui voile et entraîne mes heures : je ne saurais toujours les sentir rouler si pesamment sur moi, seules et lentes, sans désirs, sans illusions, sans but. Si je ne puis connaître de la vie que ses misères, est-ce un bien de l’avoir reçue : est-ce une sagesse de la conserver ?

Vous ne pensez pas que, trop faible contre les maux de l’humanité, je n’ose même en soutenir la crainte : vous me connaissez mieux. Ce n’est point dans le malheur que je songerais à rejeter la vie. La résistance éveille l’âme et lui donne une attitude plus fière ; l’on se retrouve enfin quand il faut lutter contre de grandes douleurs ; on peut se plaire dans son énergie, on a du moins quelque chose à faire. Mais ce sont les embarras, les ennuis, les contraintes, l’insipidité de la vie, qui me fatiguent et me rebutent. L’homme passionné peut se résoudre à souffrir, puisqu’il prétend jouir un jour ; mais quelle considération peut soutenir l’homme qui n’attend rien ? Je suis las de mener une vie si vaine. Il est vrai que je pourrais prendre patience encore ; mais ma vie passe sans que je fasse rien d’utile, et sans que je jouisse, sans espoir, comme sans paix. Pensez-vous qu’avec une âme indomptable tout cela puisse durer de longues années ?

Je croirais qu’il y a aussi une raison des choses physiques, et que la nécessité elle-même a une marche suivie, une sorte de fin que l’intelligence peut pressentir. Je me demande quelquefois où me conduira cette contrainte qui m’enchaîne à l’ennui, cette apathie d’où je ne puis jamais sortir ; cet ordre de choses nul et insipide dont je ne saurais me débarrasser, où tout manque, diffère, s’éloigne ; où toute probabilité s’évanouit ; où l’effort est détourné ; où tout changement avorte ; où l’attente est toujours trompée, même celle d’un malheur du moins énergique ; où l’on dirait qu’une volonté ennemie s’attache à me retenir dans un état de suspension et d’entraves, à me leurrer par des choses vagues et des espérances évasives, afin de consumer ma durée entière sans qu’elle ait rien atteint, rien produit, rien possédé.

Je revois le triste souvenir des longues années perdues. J’observe comment cet avenir, qui séduit toujours, change et s’amoindrit en s’approchant. Frappé d’un souffle de mort à la lueur funèbre du présent, il se décolore dès l’instant où l’on veut jouir ; et, laissant derrière lui les séductions qui le masquaient et le prestige déjà vieilli, il passe seul, abandonné ; traînant avec pesanteur son sceptre épuisé et hideux, comme s’il insultait à la fatigue que donne le glissement sinistre de sa chaîne éternelle. Lorsque je pressens cet espace désenchanté où vont traîner les restes de ma jeunesse et de ma vie, lorsque ma pensée cherche à suivre d’avance la pente uniforme où tout coule et se perd, que trouvez-vous que je puisse attendre à son terme, et qui pourrait me cacher l’abîme où tout cela va finir ? Ne faudra-t-il pas bien que, las et rebuté, quand je suis assuré de ne pouvoir rien, je cherche au moins du repos ? et quand une force inévitable pèse sur moi sans relâche, comment reposerai-je, si ce n’est en me précipitant moi-même ?

Il faut que toute chose ait une fin selon sa nature. Puisque ma vie relative est retranchée du cours du monde, pourquoi végéter longtemps encore inutile au monde et fatigant à moi-même ? Pour le vain instinct d’exister ! pour respirer et avancer en âge ! pour m’éveiller amèrement quand tout repose, et chercher les ténèbres quand la terre fleurit ; pour n’avoir que le besoin des désirs, et ne connaître que le songe de l’existence ; pour rester déplacé, isolé sur la scène des afflictions humaines, quand nul n’est heureux par moi, quand je n’ai que l’idée du rôle d’un homme ; pour tenir à une vie perdue, lâche esclave, que la vie repousse et qui s’attache à son ombre, avide de l’existence, comme si l’existence réelle lui était laissée, et voulant être misérablement faute d’oser n’être plus !

Que me feront les sophismes d’une philosophie douce et flatteuse, vain déguisement d’un instinct pusillanime, vaine sagesse des patients qui perpétue les maux si bien supportés, et qui légitime notre servitude par une nécessité imaginaire ?

Attendez, me dira-t-on ; le mal moral s’épuise par sa durée même : attendez ; les temps changeront, et vous serez satisfait ; ou s’ils restent semblables, vous serez changé vous-même. En usant du présent tel qu’il est, vous aurez affaibli le sentiment trop impétueux d’un avenir meilleur ; et quand vous aurez toléré la vie, elle deviendra bonne à votre cœur plus tranquille. — Une passion cesse, une perte s’oublie, un malheur se répare : moi je n’ai point de passions, je ne plains ni perte ni malheur, rien qui puisse cesser, qui puisse être oublié, qui puisse être réparé. Une passion nouvelle peut distraire de celle qui vieillit ; mais où trouverai-je un aliment pour mon cœur quand il aura perdu cette soif qui le consume ? Il désire tout, il veut tout, il contient tout. Que mettre à la place de cet infini qu’exige ma pensée ? Les regrets s’oublient, d’autres biens les effacent ; mais quels biens pourront tromper des regrets universels ? Tout ce qui est propre à la nature humaine appartient à mon être ; il a voulu s’en nourrir selon sa nature, il s’est épuisé sur une ombre impalpable : savez-vous quelque bien qui console du regret du monde ? Si mon malheur est dans le néant de ma vie, le temps calmera-t-il des maux que le temps aggrave, et dois-je espérer qu’ils cessent, quand c’est par leur durée même qu’ils sont intolérables ? — Attendez, des temps meilleurs produiront peut-être ce que semble vous interdire votre destinée présente. — Hommes d’un jour, qui projetez en vieillissant, et qui raisonnez pour un avenir reculé quand la mort est sur vos pas, en rêvant des illusions consolantes dans l’instabilité des choses, n’en sentirez-vous jamais le cours rapide ? ne verrez-vous point que votre vie s’endort en se balançant, et que cette vicissitude qui soutient votre cœur trompé ne l’agite que pour l’éteindre dans une secousse dernière et prochaine ? Si la vie de l’homme était perpétuelle, si seulement elle était plus longue, si seulement elle restait semblable jusque près de sa dernière heure, alors l’espérance pourrait me séduire, et j’attendrais peut-être ce qui du moins serait possible. Mais y a-t-il quelque permanence dans la vie ? Le jour futur peut-il avoir les besoins du jour présent, et ce qu’il fallait aujourd’hui sera-t-il bon demain ? Notre cœur change plus rapidement que les saisons annuelles ; leurs vicissitudes souffrent du moins quelque constance, puisqu’elles se répètent dans l’étendue des siècles. Mais nos jours, que rien ne renouvelle, n’ont pas deux heures qui puissent être semblables : leurs saisons, qui ne se réparent pas, ont chacune leurs besoins ; s’il en est une qui ait perdu ce qui lui était propre, elle l’a perdu sans retour, et nul autre âge ne saurait posséder ce que l’âge puissant n’a pas atteint. — C’est le propre de l’insensé de prétendre lutter contre la nécessité. Le sage reçoit les choses telles que la destinée les donne ; il ne s’attache qu’à les considérer sous les rapports qui peuvent les lui rendre heureuses : sans s’inquiéter inutilement dans quelles voies il erre sur ce globe, il sait posséder, à chaque gîte qui marque sa course, et les douceurs de convenances et la sécurité du repos ; et devant sitôt trouver le terme de sa marche, il va sans effort, il s’égare même sans inquiétude. Que lui servirait de vouloir davantage, de résister à la force du monde et de chercher à éviter des chaînes et une ruine inévitable ? Nul individu ne saurait arrêter le cours universel, et rien n’est plus vain que la plainte des maux attachés nécessairement à notre nature. — Si tout est nécessaire, que prétendezvous opposer à mes ennuis ? Pourquoi les blâmer ? puis-je sentir autrement ? Si, au contraire, notre sort particulier est dans nos mains, si l’homme peut choisir et vouloir, il existera pour lui des obstacles qu’il ne saurait vaincre et des misères auxquelles il ne pourra soustraire sa vie ; mais tout l’effort du genre humain ne pourrait faire plus contre lui que de l’anéantir. Celui-là seul peut être soumis à tout ce qui veut absolument vivre ; mais celui qui ne prétend à rien ne peut être soumis à rien. Vous exigez que je me résigne à des maux inévitables ; je le veux bien aussi ; mais quand je consens à tout quitter, il n’y a plus pour moi de maux inévitables.

Les biens nombreux qui restent à l’homme dans le malheur même ne sauraient me retenir. Il y a plus de biens que de maux ; cela est vrai dans le sens absolu, et pourtant ce serait s’abuser étrangement que de compter ainsi. Un seul mal que nous ne pouvons oublier anéantit l’effet de vingt biens dont nous paraissons jouir ; et, malgré les promesses du raisonnement, il est beaucoup de maux que l’on ne saurait cesser de sentir qu’avec des efforts et du temps, si du moins l’on n’est sectaire et un peu fanatique. Le temps, il est vrai, dissipe ces maux, et la résistance du sage les use plus vite encore ; mais l’industrieuse imagination des autres hommes les a tellement multipliés, qu’ils seront toujours remplacés avant leur terme : et comme les biens passent ainsi que les douleurs, y eût-il dans l’homme dix plaisirs pour une seule peine, si l’amertume d’une seule peine corrompt cent plaisirs pendant toute sa durée, la vie sera au moins indifférente et inutile à qui n’a plus d’illusions. Le mal reste, le bien n’est plus : par quel prestige, pour quelle fin porterais-je la vie ? Le dénoûment est connu ; qu’y a-t-il à faire encore ? La perte vraiment irréparable est celle des désirs.

Je sais qu’un penchant naturel attache l’homme à la vie ; mais c’est en quelque sorte un instinct d’habitude, il ne prouve nullement que la vie soit bonne. L’être, par cela qu’il existe, doit tenir à l’existence ; la raison seule peut lui faire voir le néant sans effroi. Il est remarquable que l’homme, dont la raison affecte tant de mépriser l’instinct, s’autorise de ce qu’il a de plus aveugle pour justifier les sophismes de cette même raison.

On objectera que l’impatience habituelle tient à l’impétuosité des passions, et que le vieillard s’attache à la vie à mesure que l’âge le calme et l’éclaire. Je ne veux pas examiner en ce moment si la raison de l’homme qui s’éteint vaut plus que celle de l’homme dans sa force ; si chaque âge n’a pas sa manière de sentir convenable alors, et déplacée dans d’autres temps ; si enfin nos institutions stériles, si nos vertus de vieillards, ouvrage de la caducité, du moins dans leur principe, prouvent solidement en faveur de l’âge refroidi. Je répondrais seulement : Toute chose mélangée est regrettée au moment de sa perte ; une perte sans retour n’est jamais vue froidement après une longue possession : notre imagination, que nous voyons toujours dans la vie abandonner un bien dès qu’il est acquis, pour fixer nos efforts sur celui qui nous reste à acquérir, ne s’arrête dans ce qui finit que sur le bien qui nous est enlevé, et non sur le mal dont nous sommes délivrés.

Ce n’est pas ainsi que l’on doit estimer la valeur de la vie effective pour la plupart des hommes. Mais chaque jour de cette existence dont ils espèrent sans cesse, demandez-leur si le moment présent les satisfait, les mécontente, ou leur est indifférent ; vos résultats seront sûrs alors. Toute autre estimation n’est qu’un moyen de s’en imposer à soi-même ; et je veux mettre une vérité claire et simple à la place des idées confuses et des sophismes rebattus.

L’on me dira sérieusement : Arrêtez vos désirs ; bornez ces besoins trop avides ; mettez vos affections dans les choses faciles. Pourquoi chercher ce que les circonstances éloignent ? Pourquoi exiger ce dont les hommes se passent si bien ? Pourquoi vouloir des choses utiles ? tant d’autres n’y pensent même pas ! Pourquoi vous plaindre des douleurs publiques ? Voyez-vous qu’elles troublent le sommeil d’un seul heureux ? Que servent ces pensers d’une âme forte, et cet instinct des choses sublimes ? Ne sauriez-vous rêver la perfection sans y prétendre amener la foule qui s’en rit, tout en gémissant ; et vous faut-il, pour jouir de votre vie, une existence grande ou simple, des circonstances énergiques, des lieux choisis, des hommes et des choses selon votre cœur ? Tout est bon à l’homme, pourvu qu’il existe ; et partout où il peut vivre, il peut vivre content. S’il a une bonne réputation, quelques connaissances qui lui veuillent du bien, une maison et de quoi se présenter dans le monde, que lui faut-il davantage ? — Certes, je n’ai rien à répondre à ces conseils qu’un homme mûr me donnerait, et je les crois très-bons, en effet, pour ceux qui les trouvent tels.

Cependant je suis plus calme maintenant, et je commence à me lasser de mon impatience même. Des idées sombres, mais tranquilles, me deviennent plus familières. Je songe volontiers à ceux qui, le matin de leurs jours, ont trouvé leur éternelle nuit ; ce sentiment me repose et me console, c’est l’instinct du soir. Mais pourquoi ce besoin des ténèbres ? pourquoi la lumière m’est-elle pénible ? Ils le sauront un jour ; quand ils auront changé, quand je ne serai plus.

Quand vous ne serez plus !... Méditez-vous un crime ? — Si, fatigué des maux de la vie, et surtout désabusé de ses biens, déjà suspendu sur l’abîme, marqué pour le moment suprême, retenu par l’ami, accusé par le moraliste, condamné par ma patrie, coupable aux yeux de l’homme social, j’avais à répondre à ses efforts, à ses reproches, voici, ce me semble, ce que je pourrais dire :

J’ai tout examiné, tout connu ; si je n’ai pas tout éprouvé, j’ai du moins tout pressenti. Vos douleurs ont flétri mon âme ; elles sont intolérables parce qu’elles sont sans but. Vos plaisirs sont illusoires, fugitifs, un jour suffit pour les connaître et les quitter. J’ai cherché en moi le bonheur, mais sans fanatisme ; j’ai vu qu’il n’était pas fait pour l’homme seul : je le proposai à ceux qui m’environnaient, ils n’avaient pas le loisir d’y songer. J’interrogeai la multitude que flétrit la misère, et les privilégiés que l’ennui opprime ; ils m’ont dit : Nous souffrons aujourd’hui, mais nous jouirons demain. Pour moi, je sais que le jour qui se prépare va marcher sur la trace du jour qui s’écoule. Vivez, vous que peut tromper encore un prestige heureux ; mais moi, fatigué de ce qui peut égarer l’espoir, sans attente et presque sans désir, je ne dois plus vivre. Je juge la vie comme l’homme qui descend dans la tombe ; qu’elle s’ouvre donc pour moi : reculerais-je le terme quand il est déjà atteint ? La nature offre des illusions à croire et à aimer ; elle ne lève le voile qu’au moment marqué pour la mort : elle ne l’a pas levé pour vous, vivez ; elle l’a levé pour moi, ma vie n’est déjà plus.

Il se peut que le vrai bien de l’homme soit son indépendance morale, et que ses misères ne soient que le sentiment de sa propre faiblesse dans des situations multipliées ; que tout devienne songe hors de lui, et que la paix soit dans le cœur inaccessible aux illusions. Mais sur quoi se reposera la pensée désabusée ? Que faire dans la vie quand on est indifférent à tout ce qu’elle renferme ? Quand la passion de toutes choses, quand ce besoin universel des âmes fortes a consumé nos cœurs, le charme abandonne nos désirs détrompés, et l’irremédiable ennui naît de ces cendres refroidies. Funèbre, sinistre, il absorbe tout espoir, il règne sur les ruines, il dévore, il éteint ; d’un effort invincible, il creuse notre tombe, asile qui donnera du moins le repos par l’oubli, le calme dans le néant.

Sans les désirs, que faire de la vie ? Végéter stupidement ; se traîner sur la trace inanimée des soins et des affaires ; ramper énervé dans la bassesse de l’esclave ou la nullité de la foule ; penser sans servir l’ordre universel ; sentir sans vivre ! Ainsi, jouet lamentable d’une destinée que rien n’explique, l’homme abandonnera sa vie aux hasards et des choses et des temps. Ainsi, trompé par l’opposition de ses vœux, de sa raison, de ses lois, de sa nature, il se hâte d’un pas riant et plein d’audace vers la nuit sépulcrale. L’œil ardent, mais inquiet au milieu des fantômes, et le cœur chargé de douleurs, il cherche et s’égare, il végète et s’endort.

Harmonie du monde, rêve sublime ! Fin morale, reconnaissance sociale, lois, devoirs ; mots sacrés parmi les hommes ! je ne puis vous braver qu’aux yeux de la foule trompée.

A la vérité, j’abandonne des amis que je vais affliger, ma patrie dont je n’ai point assez payé les bienfaits, tous les hommes que je devais servir : ce sont des regrets et non pas des remords. Qui, plus que moi, pourra sentir le prix de l’union, l’autorité des devoirs, le bonheur d’être utile ? J’espérais faire quelque bien : ce fut le plus flatteur, le plus insensé de mes rêves. Dans la perpétuelle incertitude d’une existence toujours agitée, précaire, asservie, vous suivez tous, aveugles et dociles, la trace battue de l’ordre établi ; abandonnant ainsi votre vie à vos habitudes, et la perdant sans peine comme vous perdriez un jour. Je pourrais, entraîné de même par cette déviation universelle, laisser quelques bienfaits dans ces voies d’erreur ; mais ce bien, facile à tous, sera fait sans moi par les hommes bons. Il en est ; qu’ils vivent, et qu’utiles à quelque chose, ils se trouvent heureux. Pour moi, dans cet abîme de maux, je ne serai point consolé, je l’avoue, si je ne fais pas plus. Un infortuné près de moi sera peut-être soulagé, cent mille gémiront ; et moi, impuissant au milieu d’eux, je verrai sans cesse attribuer à la nature des choses les fruits amers de l’égarement humain, et se perpétuer, comme l’œuvre inévitable de la nécessité, ces misères où je crois sentir le caprice accidentel d’une perfectibilité qui s’essaye ! Que l’on me condamne sévèrement, si je refuse le sacrifice d’une vie heureuse au bien général ; mais lorsque, devant rester inutile, j’appelle un repos trop longtemps attendu, j’ai des regrets, je le répète, et non pas des remords.

Sous le poids d’un malheur passager, considérant la mobilité des impressions et des événements, sans doute je devrais attendre des jours plus favorables. Mais le mal qui pèse sur mes ans n’est point un mal passager. Ce vide dans lequel ils s’écoulent lentement, qui le remplira ? Qui rendra des désirs à ma vie et une attente à ma volonté ? C’est le bien lui-même que je trouve inutile ; fassent les hommes qu’il n’y ait plus que des maux à déplorer ! Durant l’orage, l’espoir soutient, et l’on s’affermit contre le danger parce qu’il peut finir ; mais si le calme lui-même vous fatigue, qu’espérez-vous alors ? Si demain peut être bon, je veux bien attendre ; mais si ma destinée est telle que demain, ne pouvant être meilleur, puisse être plus malheureux encore, je ne verrai pas ce jour funeste.

Si c’est un devoir réel d’achever la vie qui m’a été donnée, sans doute j’en braverai les misères ; le temps rapide les entraînera bientôt. Quelque opprimés que puissent être nos jours, ils sont tolérables, puisqu’ils sont bornés. La mort et la vie sont en mon pouvoir ; je ne tiens pas à l’une, je ne désire point l’autre : que la raison décide si j’ai le droit de choisir entre elles.

C’est un crime, me dit-on, de déserter la vie. — Mais ces mêmes sophistes qui me défendent la mort m’exposent ou m’envoient à elle. Leurs innovations la multiplient autour de moi, leurs préceptes m’y conduisent, ou leurs lois me la donnent. C’est une gloire de renoncer à la vie quand elle est bonne, c’est une justice de tuer celui qui veut vivre ; et cette mort que l’on doit chercher quand on la redoute, ce serait un crime de s’y livrer quand on la désire ! Sous cent prétextes, ou spécieux, ou ridicules, vous vous jouez de mon existence ; moi seul je n’aurais plus de droits sur moi-même ! Quand j’aime la vie, je dois la mépriser ; quand je suis heureux, vous m’envoyez mourir : et si je veux la mort, c’est alors que vous me la défendez ; vous m’imposez la vie quand je l’abhorre[26] !

Si je ne puis m’ôter la vie, je ne puis non plus m’exposer à une mort probable. Est-ce là cette prudence que vous demandez de vos sujets ? Sur le champ de bataille, ils devraient calculer les probabilités avant de marcher à l’ennemi, et vos héros sont tous des criminels. L’ordre que vous leur donnez ne les justifie point ; vous n’avez pas le droit de les envoyer à la mort, s’ils n’ont pas eu le droit de consentir à y être envoyés. Une même démence autorise vos fureurs et dicte vos préceptes, et tant d’inconséquence pourrait justifier tant d’injustice !

Si je n’ai point sur moi-même ce droit de mort, qui l’a donné à la société ? ai-je cédé ce que je n’avais point ? Quel principe social avez-vous inventé, qui m’explique comment un corps acquiert un pouvoir interne et réciproque que ses membres n’avaient pas, et comment j’ai donné pour m’opprimer un droit que je n’avais pas même pour échapper à l’oppression ? Dira-t-on que, si l’homme isolé jouit de ce droit naturel, il l’aliène en devenant membre de la société ? Mais ce droit est inaliénable par sa nature, et nul ne saurait faire une convention qui lui ôte tout pouvoir de la rompre quand on la fera servir à son préjudice. On a prouvé, avant moi, que l’homme n’a pas le droit de renoncer à sa liberté, ou, en d’autres termes, de cesser d’être homme : comment perdrait-il le droit le plus essentiel, le plus sûr, le plus irrésistible de cette même liberté, le seul qui garantisse son indépendance, et qui lui reste toujours contre le malheur ? Jusques à quand de palpables absurdités asserviront-elles les hommes ?

Si ce pouvait être un crime d’abandonner la vie, c’est vous que j’accuserais, vous dont les innovations funestes m’ont conduit à vouloir la mort, que sans vous j’eusse éloignée ; cette mort, perte universelle que rien ne répare, triste et dernier refuge que même vous osez m’interdire, comme s’il vous restait quelque prise sur ma dernière heure, et que là aussi les formes de votre législation pussent limiter des droits placés hors du monde qu’elle gouverne. Opprimez ma vie, la loi est souvent aussi le droit le plus fort ; mais la mort est la borne que je veux poser à votre pouvoir. Ailleurs vous commanderez, ici il faut prouver.

Dites-moi clairement, sans vos détours habituels, sans cette vaine éloquence des mots qui ne me trompera pas, sans ces grands noms mal entendus de force, de vertu, d’ordre éternel, de destination morale ; dites-moi simplement si les lois de la société sont faites pour le monde actuel et visible, ou pour une vie future, éloignée de nous ? Si elles sont faites pour le monde positif, dites-moi comment des lois relatives à un ordre de choses peuvent m’obliger quand cet ordre n’est plus ; comment ce qui règle la vie peut s’étendre au delà ; comment ce mode selon lequel nous avons déterminé nos rapports peut subsister quand ces rapports ont fini ; et comment j’ai pu jamais consentir que nos conventions me retinssent quand je n’en voudrais plus ? Quel est le fondement, je veux dire le prétexte, de vos lois ? N’ont-elles pas promis le bonheur de tous ? Quand je veux la mort, apparemment je ne me sens pas heureux. Le pacte qui m’opprime doit-il être irrévocable ? Un engagement onéreux dans les choses particulières de la vie peut trouver au moins des compensations, et on peut sacrifier un avantage quand il nous reste la faculté d’en posséder d’autres ; mais l’abnégation totale peut-elle entrer dans l’idée d’un homme qui conserve quelque notion de droit et de vérité ? Toute société est fondée sur une réunion de facultés, un échange de services ; mais quand je nuis à la société, ne refuse-t-elle pas de me protéger ? Si donc elle ne fait rien pour moi, ou si elle fait beaucoup contre moi, j’ai aussi le droit de refuser de la servir. Notre pacte ne lui convient plus, elle le rompt ; il ne me convient plus, je le romps aussi : je ne me révolte pas, je sors.

C’est un dernier effort de votre tyrannie jalouse. Trop de victimes vous échapperaient ; trop de preuves de la misère publique s’élèveraient contre le vain bruit de vos promesses, et découvriraient vos codes astucieux dans leur nudité aride et leur corruption financière. J’étais simple de vous parler de justice ! j’ai vu le sourire de la pitié dans votre regard paternel. Il me dit que c’est la force et l’intérêt qui mènent les hommes. Vous l’avez voulu ; eh bien ! comment votre loi sera-t-elle maintenue ? Qui punira-t-elle de son infraction ? Atteindra-t-elle celui qui n’est plus ? Vengera-t-elle sur les siens un effort méprisé ? Quelle démence inutile ! Multipliez nos misères, il le faut pour les grandes choses que vous projetez, il le faut pour le genre de gloire que vous cherchez ; asservissez, tourmentez, mais du moins ayez un but ; soyez iniques et froidement atroces, mais du moins ne le soyez pas en vain. Quelle dérision, qu’une loi de servitude qui ne sera ni obéie ni vengée !

Où votre force finit, vos impostures commencent ; tant il est nécessaire à votre empire que vous ne cessiez pas de vous jouer des hommes ! C’est la nature, c’est l’intelligence suprême qui veulent que je plie ma tête sous le joug insultant et lourd. Elles veulent que je m’attache à ma chaîne, et que je la traîne docilement, jusqu’à l’instant où il vous plaira de la briser sur ma tête. Quoi que vous fassiez, un Dieu vous livre ma vie, et l’ordre du monde serait interverti si votre esclave échappait.

L’Éternel m’a donné l’existence et m’a chargé de mon rôle, dites-vous, dans l’harmonie de ses œuvres ; je dois le remplir jusqu’à la fin, et je n’ai pas le droit de me soustraire à son empire. — Vous oubliez trop tôt l’âme que vous m’avez donnée. Ce corps terrestre n’est que poussière, ne vous en souvient-il plus ? Mais mon intelligence, souffle impérissable émané de l’intelligence universelle, ne pourra jamais se soustraire à sa loi. Comment quitterais-je l’empire du maître de toutes choses ? Je ne change que de lieu ; les lieux ne sont rien pour celui qui contient et gouverne tout. Il ne m’a pas placé plus exclusivement sur la terre que dans la contrée où il m’a fait naître.

La nature veille à ma conservation ; je dois aussi me conserver pour obéir à ses lois, et puisqu’elle m’a donné la crainte de la mort, elle me défend de la chercher. — C’est une belle phrase ; mais la nature me conserve ou m’immole à son gré : du moins le cours des choses n’a point en cela de loi connue. Lorsque je veux vivre, un gouffre s’entr’ouvre pour m’engloutir, la foudre descend me consumer. Si la nature m’ôte la vie qu’elle m’a fait aimer, je me l’ôte quand je ne l’aime plus ; si elle m’arrache un bien, je rejette un mal ; si elle livre mon existence au cours arbitraire des événements, je la quitte ou la conserve avec choix. Puisqu’elle m’a donné la faculté de vouloir et de choisir, j’en use dans la circonstance où j’ai à décider entre les plus grands intérêts ; et je ne saurais comprendre que faire servir la liberté reçue d’elle à choisir ce qu’elle m’inspire, ce soit l’outrager. Ouvrage de la nature, j’interroge ses lois, j’y trouve ma liberté. Placé dans l’ordre social, je réponds aux préceptes erronés des moralistes, et je rejette des lois que nul législateur n’avait le droit de faire.

Dans tout ce que n’interdit pas une loi supérieure et évidente, mon désir est ma loi, puisqu’il est le signe de l’impulsion naturelle ; il est mon droit par cela seul qu’il est mon désir. La vie n’est pas bonne pour moi si, désabusé de ses biens, je n’ai plus d’elle que ses maux : elle m’est funeste alors ; je la quitte, c’est le droit de l’être qui choisit et qui veut[27].

Si j’ose prononcer où tant d’hommes ont douté, c’est d’après une conviction intime. Si ma décision se trouve conforme à mes besoins, elle n’est dictée du moins par aucune partialité ; si je suis égaré, j’ose affirmer que je ne suis pas coupable, ne concevant pas comment je pourrais l’être.




J’ai voulu savoir ce que je pouvais faire ; je ne dis point ce que je ferai. Je n’ai ni désespoir ni passion ; il suffit à ma sécurité d’être certain que le poids inutile pourra être secoué quand il me pressera trop. Dès longtemps la vie me fatigue, et elle me fatigue tous les jours davantage ; mais je ne suis point exaspéré. Je trouve aussi quelque répugnance à perdre irrévocablement mon être. S’il fallait choisir à l’instant, ou de briser tous les liens, ou d’y rester nécessairement attaché pendant quarante ans encore, je crois que j’hésiterais peu ; mais je me hâte moins, parce que dans quelques mois je le pourrai comme aujourd’hui, et que les Alpes sont le seul lieu qui convienne à la manière dont je voudrais m’éteindre.

LETTRE XLII.

Lyon, 29 mai, VI.

J’ai lu plusieurs fois votre lettre entière. Un intérêt trop vif l’a dictée. Je respecte l’amitié qui vous trompe ; j’ai senti que je n’étais pas aussi seul que je le prétendais. Vous faites valoir ingénieusement des motifs très-louables ; mais croyez que, s’il y a beaucoup à dire à l’homme passionné que le désespoir entraîne, il n’y a pas un mot solide à répondre à l’homme tranquille qui raisonne sa mort.

Ce n’est pas que j’aie rien décidé. L’ennui m’accable, le dégoût m’atterre. Je sais que ce mal est en moi. Que ne puis-je être content de manger et de dormir ! car enfin je mange et je dors. La vie que je traîne n’est pas très-malheureuse. Chacun de mes jours est supportable, mais leur ensemble m’accable. Il faut que l’être organisé agisse, et qu’il agisse selon sa nature. Lui suffit-il d’être bien abrité, bien chaudement , bien mollement couché, nourri de fruits délicats, environné du murmure des eaux et du parfum des fleurs ? Vous le retenez immobile : cette mollesse le fatigue, ces essences l’importunent, ces aliments choisis ne le nourrissent pas. Retirez vos dons et vos chaînes : qu’il agisse, qu’il souffre même ; qu’il agisse, c’est jouir et vivre.

Cependant l’apathie m’est devenue comme naturelle ; il semble que l’idée d’une vie active m’effraye ou m’étonne. Les choses étroites me répugnent, et leur habitude m’attache. Les grandes choses me séduiront toujours, et ma paresse les craindrait. Je ne sais ce que je suis, ce que j’aime, ce que je veux ; je gémis sans cause, je désire sans objet, et je ne vois rien, sinon que je ne suis pas à ma place.

Ce pouvoir que l’homme ne saurait perdre, ce pouvoir de cesser d’être, je l’envisage non pas comme l’objet d’un désir constant, non pas comme celui d’une résolution irrévocable, mais comme la consolation qui reste dans les maux prolongés, comme le terme toujours possible des dégoûts et de l’importunité.

Vous me rappelez le mot qui termine une lettre de milord Edouard. Je n’y vois pas une preuve contre moi. Je pense de même sur le principe ; mais la loi sans exception qui défend de quitter volontairement la vie ne m’en paraît pas une conséquence.

La moralité de l’homme, et son enthousiasme, l’inquiétude de ses vœux, le besoin d’extension qui lui est habituel, semblent annoncer que sa fin n’est pas dans les choses fugitives ; que son action n’est pas bornée aux spectres visibles ; que sa pensée a pour objet les concepts nécessaires et éternels ; que son affaire est de travailler à l’amélioration ou à la réparation du monde ; que sa destination est, en quelque sorte, d’élaborer, de subtiliser, d’organiser, de donner à la matière plus d’énergie, aux êtres plus de puissance, aux organes plus de perfection, aux germes plus de fécondité, aux rapports des choses plus de rectitude, à l’ordre plus d’empire.

On le regarde comme l’agent de la nature, employé par elle à achever, à polir son ouvrage ; à mettre en œuvre les portions de la matière brute qui lui sont accessibles ; à soumettre aux lois de l’harmonie les composés informes ; à purifier les métaux, à embellir les plantes ; à dégager ou combiner les principes ; à changer les substances grossières en substances volatiles, et la matière inerte en manière active ; à rapprocher de lui les êtres moins avancés, et à s’élever et s’avancer lui-même vers le principe universel de feu, de lumière, d’ordre, d’harmonie, d’activité.

Dans cette hypothèse , l’homme qui est digne d’un aussi grand ministère, vainqueur des obstacles et des dégoûts, reste à son poste jusqu’au dernier moment. Je respecte cette constance ; mais il ne m’est pas prouvé que ce soit là son poste. Si l’homme survit à la mort apparente, pourquoi, je le répète, son poste exclusif est-il plutôt sur la terre que dans la condition, dans le lieu où il est né ? Si au contraire la mort est le terme absolu de son existence, de quoi peut-il être chargé, si ce n’est d’une amélioration sociale ? Ses devoirs subsistent ; mais, nécessairement bornés à la vie présente, ils ne peuvent ni l’obliger au delà, ni l’obliger de rester obligé. C’est dans l’ordre social qu’il doit contribuer à l’ordre. Parmi les hommes il doit servir les hommes. Sans doute l’homme de bien ne quittera pas la vie tant qu’il pourra y être utile : être utile et être heureux sont pour lui une même chose. S’il souffre, et qu’en même temps il fasse beaucoup de bien, il est plus satisfait que mécontent. Mais quand le mal qu’il éprouve est plus grand que le bien qu’il opère, il peut tout quitter : il le devrait quand il est inutile et malheureux, s’il pouvait être assuré que, sous ces deux rapports, son sort ne changera pas. On lui a donné la vie sans son consentement ; s’il était encore forcé de la garder, quelle liberté lui resterait-il ? Il peut aliéner ses autres droits, mais jamais celui-là : sans ce dernier asile, sa dépendance est affreuse. Souffrir beaucoup pour être un peu utile, c’est une vertu qu’on peut conseiller dans la vie, mais non un devoir qu’on puisse prescrire à celui qui s’en retire. Tant que vous usez des choses, c’est une vertu obligatoire ; à ces conditions, vous êtes membre de la cité : mais quand vous renoncez au pacte, le pacte ne vous oblige plus. Qu’entend-on d’ailleurs par être utile, en disant que chacun peut l’être ? Un cordonnier, en faisant bien son métier, sauve à ses pratiques des désagréments ; cependant je doute qu’un cordonnier très-malheureux soit en conscience obligé de ne mourir que de paralysie, afin de continuer à bien prendre la mesure du pied. Quand c’est ainsi que nous sommes utiles, il nous est bien permis de cesser de l’être. L’homme est souvent admirable en supportant la vie ; mais ce n’est pas à dire qu’il y soit toujours obligé.

Il me semble que voilà beaucoup de mots pour une chose très-simple. Mais quelque simple, que je la trouve, ne pensez pas que je m’entête de cette idée, et que je mette plus d’importance à l’acte volontaire qui peut terminer la vie qu’à un autre acte de cette même vie. Je ne vois pas que mourir soit une si grande affaire ; tant d’hommes meurent sans avoir le temps d’y penser, sans même le savoir ! Une mort volontaire doit être réfléchie sans doute, mais il en est de même de toutes les actions dont les conséquences ne sont pas bornées à l’instant présent.

Quand une situation devient probable, voyons aussitôt ce qu’elle pourra exiger de nous. Il est bon d’y avoir pensé d’avance, afin de ne pas se troubler dans l’alternative d’agir sans avoir délibéré, ou de perdre en délibérations l’occasion d’agir. Un homme qui, sans s’être fait des principes, se trouve seul avec une femme, ne se met pas à raisonner ses devoirs ; il commence par manquer aux engagements les plus saints : il y pensera peut-être ensuite. Combien aussi d’actions héroïques n’eussent pas été faites s’il eût fallu, avant de hasarder sa vie, donner une heure à la discussion !

Je le répète, je n’ai point pris de résolution ; mais j’aime à voir qu’une ressource infaillible par elle-même, et dont l’idée peut souvent diminuer mon impatience, ne m’est pas interdite.

LETTRE XLIII.

Lyon, 30 mai, VI.

La Bruyère a dit : « Je ne haïrais pas d’être livré par la confiance à une personne raisonnable et d’en être gouverné en toutes choses, et absolument, et toujours. Je serais sûr de bien faire, sans avoir le soin de délibérer ; je jouirais de la tranquillité de celui qui est gouverné par la raison. »

Moi, je vous dis que je voudrais être esclave afin d’être indépendant ; mais je ne le dis qu’à vous. Je ne sais si vous appellerez cela une plaisanterie. Un homme chargé d’un rôle dans ce monde et qui peut faire céder les choses à sa volonté est sans doute plus libre qu’un esclave, ou du moins il a une vie plus satisfaisante, puisqu’il peut vivre selon sa pensée. Mais il y a des hommes entravés de toutes parts. S’ils font un mouvement, cette chaîne inextricable qui les enveloppe comme un filet les repousse dans leur nullité ; c’est un ressort qui réagit d’autant plus, qu’il est heurté avec plus de force. Que voulez-vous que fasse un pauvre homme ainsi embarrassé ? Malgré sa liberté apparente, il ne peut pas plus produire au dehors des actes de sa vie que celui qui consume la sienne dans un cachot. Ceux qui ont trouvé à leur cage un côté faible, et dont le sort avait oublié de river les fers, s’attribuant ce hasard heureux, viennent vous dire : Courage ! il faut entreprendre, il faut oser ; faites comme nous. Ils ne voient point que ce n’est pas eux qui ont fait. Je ne dis pas que le hasard produise les choses humaines ; mais je crois qu’elles sont conduites, au moins en partie, par une force étrangère à l’homme, et qu’il faut, pour réussir, un concours indépendant de notre volonté.

S’il n’y avait pas une force morale qui modifiât ce que nous appelons les probabilités du hasard, le cours du monde serait dans une incertitude bien plus grande. Un calcul changerait plus souvent le sort d’un peuple ; toute destinée serait livrée à une supputation obscure : le monde serait autre, il n’aurait plus de lois, puisqu’elles n’auraient plus de suite. Qui n’en voit l’impossibilité ? y aurait contradiction ; des hommes bons deviendraient libres dans leurs projets.

S’il n’y a point une force générale qui entraîne toutes choses, quel singulier prestige empêche les hommes de voir avec effroi que, pour avoir des chandelles romaines, des cravates élastiques et des dragées de baptême, ils ont tout arrangé de manière qu’une seule faute ou un seul événement peut flétrir et corrompre toute une existence d’homme ? Une femme, pour avoir oublié l’avenir durant une minute, n’a plus dans cet avenir que neuf mois d’amères sollicitudes et une vie d’opprobre. L’odieux étourdi qui vient de tuer sa victime va le lendemain perdre à jamais sa santé en oubliant à son tour. Et vous ne voyez pas que cet état de choses, où un incident perd la vie morale, où un seul caprice enlève mille hommes, et que vous appelez l’édifice social, n’est qu’un amas de misères masquées et d’erreurs illusoires, et que vous êtes ces enfants qui pensent avoir des jouets d’un grand prix parce qu’ils sont couverts de papier doré. Vous dites tranquillement : c’est comme cela que le monde est fait. Sans doute ; et n’est-ce pas une preuve que nous ne sommes autre chose dans l’univers que des figures burlesques qu’un charlatan agite, oppose, promène en tous sens ; fait rire, battre, pleurer, sauter, pour amuser... qui ? je ne le sais pas. Mais c’est pour cela que je voudrais être esclave ; ma volonté serait soumise, et ma pensée serait libre. Au contraire, dans ma prétendue indépendance, il faudrait que je fisse selon ma pensée : cependant je ne le puis pas, et je ne saurais voir clairement pourquoi je ne le pourrais pas ; il s’ensuit que tout mon être est dans l’assujettissement, sans se résoudre à le souffrir.

Je ne sais pas bien ce que je veux. Heureux celui qui ne veut que faire ses affaires ; il peut se montrer à lui-même son but. Rien de grand (je le sens profondément), rien de ce qui est possible à l’homme et sublime selon sa pensée, n’est inaccessible à ma nature : et pourtant, je le sens de même, ma fin est manquée, ma vie est perdue, stérilisée ; elle est déjà frappée de mort ; son agitation est aussi vaine qu’immodérée ; elle est puissante, mais stérile, oisive et ardente au milieu du paisible et éternel travail des êtres. Je ne sais que vouloir ; il faut donc que je veuille toutes choses : car enfin je ne puis trouver de repos quand je suis consumé de besoins, je ne puis m’arrêter à rien dans le vide. Je voudrais être heureux ! Mais quel homme aura le droit d’exiger le bonheur sur une terre ou presque tous s’épuisent tout entiers seulement à diminuer leurs misères ?

Si je n’ai point la paix du bonheur, il me faut l’activité d’une vie forte. Certes, je ne veux pas me traîner de degrés en degrés, prendre place dans la société, avoir des supérieurs avoués pour tels, afin d’avoir des inférieurs à mépriser. Rien n’est burlesque comme cette hiérarchie des mépris qui descend selon des proportions très-exactement nuancées, et embrasse tout l’État, depuis le prince soumis à Dieu seul, dit-il, jusqu’au plus pauvre décrotteur du faubourg, soumis à la femme qui le loge la nuit sur de la paille usée. Un maître d’hôtel n’ose marcher dans l’appartement de monsieur ; mais, dès qu’il s’est retourné vers la cuisine, le voilà qui règne. Vous prendriez pour le dernier des hommes le marmiton qui tremble sous lui ? Pas du tout : il commande durement à la femme pauvre qui vient emporter les ordures, et qui gagne quelques sous par sa protection. Le valet que l’on charge des commissions est homme de confiance ; il donne lui-même ses commissions au valet dont la figure moins heureuse est laissé aux gros ouvrages ; et le mendiant qui a su se mettre en vogue accable de tout son génie le mendiant qui n’a pas d’ulcère.

Celui-là seul aura pleinement vécu qui passe sa vie entière dans la position à laquelle son caractère le rend propre ; ou bien celui-là encore dont le génie embrasse les divers objets, que sa destinée conduit dans toutes les situations possibles à l’homme, et qui dans toutes sait être ce que sa situation demande. Dans les dangers, il est Morgan ; maître d’un peuple, il est Lycurgue ; chez des barbares, il est Odin ; chez les Grecs, il est Alcibiade ; dans le crédule Orient, il est Zerdust ; il vit dans la retraite comme Philoclès ; il gouverne comme Trajan ; dans une terre sauvage, il s’affermit pour d’autres temps, il dompte les caïmans, il traverse les fleuves à la nage, il poursuit le bouquetin sur les granits glacés, il allume sa pipe à la lave des volcans[28] ; il détruit autour de son asile l’ours du Nord, percé des flèches que lui-même a faites. Mais l’homme doit si peu vivre, et la durée de ce qu’il laisse après lui a tant d’incertitude ! Si son cœur n’était pas avide, peut-être sa raison lui dirait-elle de vivre seulement sans douleurs, en donnant auprès de lui le bonheur à quelques amis dignes d’en jouir sans détruire son ouvrage.

Les sages, dit-on, vivant sans passion, vivent sans impatience, et comme ils voient toutes choses d’un même œil, ils trouvent dans leur quiétude la paix et la dignité de la vie. Mais de grands obstacles s’opposent souvent à cette tranquille indifférence. Pour recevoir le présent comme il s’offre, et mépriser l’espoir ainsi que les craintes de l’avenir, il n’est qu’un moyen sûr, facile et simple, c’est d’éloigner de son idée cet avenir dont la pensée agite toujours, puisqu’elle est toujours incertaine.

Pour n’avoir ni craintes ni désirs, il faut tout abandonner à l’événement comme à une sorte de nécessité, jouir ou souffrir selon qu’il arrive, et l’heure suivante dût-elle amener la mort, n’en pas user moins paisiblement de l’instant présent. Une âme ferme, habituée à des considérations élevées, peut parvenir à l’indifférence du sage sur ce que les hommes inquiets ou prévenus appellent des malheurs et des biens ; mais quand il faut songer à cet avenir, comment n’en être pas inquiété ? S’il faut le disposer, comment l’oublier ? S’il faut arranger, projeter, conduire, comment n’avoir point de sollicitude ? On doit prévoir les incidents, les obstacles, les succès ; or, les prévoir, c’est les craindre ou les espérer. Pour faire, il faut vouloir ; et vouloir, c’est être dépendant. Le grand mal est d’être forcé d’agir librement. L’esclave a bien plus de facilité pour être véritablement libre. Il n’a que des devoirs personnels ; il est conduit par la loi de sa nature : c’est la loi naturelle à l’homme, et elle est simple. Il est encore soumis à son maître ; mais cette loi-là est claire. Épictète fut plus heureux que Marc Aurèle. L’esclave est exempt de sollicitudes, elles sont pour l’homme libre ; l’esclave n’est pas obligé de chercher sans cesse à accorder lui-même avec le cours des choses : concordance toujours incertaine et inquiétante, perpétuelle difficulté de la vie humaine qui veut raisonner sa vie. Certainement c’est une nécessité, c’est un devoir de songer à l’avenir, de s’en occuper, d’y mettre même ses affections, lorsqu’on est responsable du sort des autres. L’indifférence alors n’est plus permise ; et quel est l’homme, même isolé en apparence, qui ne puisse être bon à quelque chose, et qui par conséquent ne doive en chercher les moyens ? Quel est celui dont l’insouciance n’entraînera jamais d’autres maux que les siens propres ?

Le sage d’Épicure ne doit avoir ni femme ni enfants ; mais cela ne suffit pas encore. Dès que les intérêts de quelque autre sont attachés à notre prudence, des soins petits et inquiétants altèrent notre paix, inquiètent notre âme, et souvent même éteignent notre génie.

Qu’arrivera-t-il à celui que de telles entraves compriment, et qui est né pour s’en irriter ? Il luttera péniblement entre ces soins auxquels il se livre malgré lui, et le dédain qui les lui rend étrangers. Il ne sera ni au-dessus des événements parce qu’il ne le doit pas, ni propre à en bien user. Il sera variable dans la sagesse, et impatient ou gauche dans les affaires : il ne fera rien de bon, parce qu’il ne pourra rien faire selon sa nature. Il ne faut être ni père ni époux, si l’on veut vivre indépendant, et il faudrait peut-être n’avoir pas même d’amis ; mais être ainsi seul, c’est vivre bien tristement, c’est vivre inutile. Un homme qui règle la destinée publique, qui médite et fait de grandes choses, peut ne tenir à aucun individu en particulier ; les peuples sont ses amis, et, bienfaiteur des hommes, il peut se dispenser de l’être d’un homme. Mais il me semble que, dans la vie obscure, il faut au moins chercher quelqu’un avec qui l’on ait des devoirs à remplir. Cette indépendance philosophique est une vie commode, mais froide. Celui qui n’est pas enthousiaste doit la trouver insipide à la longue. Il est affreux de finir ses jours en disant : Nul cœur n’a été heureux par mon moyen ; nulle félicité d’homme n’a été mon ouvrage ; j’ai passé impassible et nul, comme le glacier qui, dans les antres des montagnes, a résisté aux feux du midi, mais qui n’est pas descendu dans la vallée protéger de son eau le pâturage flétri sous leurs rayons brûlants.

La religion finit toutes ces anxiétés (H) ; elle fixe tant d’incertitudes ; elle donne un but qui, n’étant jamais atteint, n’est jamais dévoilé ; elle nous assujettit pour nous mettre en paix avec nous-mêmes ; elle nous promet des biens dont l’espoir reste toujours, parce que nous ne saurions en faire l’épreuve ; elle écarte l’idée du néant, elle écarte les passions de la vie ; elle nous débarrasse de nos maux désespérants, de nos biens fugitifs ; et elle met à la place un songe dont l’espérance, meilleure peut-être que tous les biens réels, dure du moins jusqu’à la mort. Si elle n’annonçait pas d’épouvantables châtiments, elle paraîtrait aussi bienfaisante que solennelle ; mais elle entraîne la pensée de l’homme vers des abîmes nouveaux. Elle est fondée sur des dogmes que plusieurs ne peuvent croire : en désirant ses effets, ils ne peuvent les éprouver ; en regrettant cette sécurité, ils ne sauraient en jouir. Ils cherchent ces célestes apparences, et ils ne voient qu’un rêve des mortels ; ils aiment la récompense de l’homme bon, mais ils ne voient pas qu’ils aient mérité de la nature ; ils voudraient perpétuer leur être, et ils voient que tout passe. Tandis que des novices à peine tonsurés entendent distinctement un ange qui célèbre leurs jeûnes et leurs mérites, ceux qui ont le sentiment de la vertu savent assez qu’ils n’atteignent pas à cette hauteur : accablés de leur faiblesse et du vide de leurs destins, ils n’ont pas une autre attente que de désirer, de s’agiter et de passer comme l’ombre qui n’a rien connu.

LETTRE XLIV.

Lyon, 15 juin, VI.

J’ai relu, j’ai pesé vos objections, ou, si vous voulez, vos reproches : c’est ici une question sérieuse ; je vais y répondre à peu près. Si les heures que l’on passe à discuter sont ordinairement perdues, celle qu’on passe à s’écrire ne le sont point.

Croyez-vous bien sérieusement que cette opinion, qui, dites-vous, ajoute à mon malheur, dépende de moi ? Le plus sûr est de croire : je ne le conteste pas. Vous me rappelez aussi ce que l’on n’a pas moins dit, que cette croyance est nécessaire pour sanctionner la morale.

J’observe d’abord que je ne prétends point décider, que j’aimerais même à ne pas nier, mais que je trouve au moins téméraire d’affirmer. Sans doute, c’est un malheur que de pencher à croire impossible ce dont on désirerait la réalité ; mais j’ignore comment on peut échapper à ce malheur[29] quand on y est tombé.

La mort, dites-vous, n’existe point pour l’homme. Vous trouvez impie le hic jacet. L’homme de bien, l’homme de génie n’est pas là sous ce marbre froid, dans cette cendre morte. Qui dit cela ? Dans ce sens hic jacet sera faux sur la tombe d’un chien ; son instinct fidèle et industrieux n’est plus là. Où est-il ? Il n’est plus.

Vous me demandez ce qu’est devenu le mouvement, l’esprit, l’âme de ce corps qui vient de se dissoudre : la réponse est très-simple. Quand le feu de votre cheminée s’éteint, sa lumière, sa chaleur, son mouvement enfin le quitte, comme chacun sait, et s’en va dans un autre monde pour y être éternellement récompensé s’il a réchauffé vos pieds, et éternellement puni s’il a brûlé vos pantoufles. Ainsi l’harmonie de la lyre que l’éphore vient de faire briser passera de pipeaux en sifflets, jusqu’à ce qu’elle ait expié par des sons plus austères ces modulations voluptueuses qui corrompaient la morale.

Rien ne peut être anéanti. Non : un être, un corpuscule n’est pas anéanti ; mais une forme, un rapport, une faculté le sont. Je voudrais bien que l’âme de l’homme bon et infortuné lui survécût pour un bonheur immortel. Mais si l’idée de cette félicité céleste a quelque chose de céleste elle-même, cela ne prouve point qu’elle ne soit pas un rêve. Ce dogme est beau et consolant sans doute ; mais ce que j’y vois de beau, ce que j’y trouverais de consolant, loin de me le prouver, ne me donne pas même l’espérance de le croire. Quand un sophiste s’avisera de me dire que, si je suis dix jours soumis à sa doctrine, je recevrai au bout de ce temps des facultés surnaturelles, que je resterai invulnérable, toujours jeune, possédant tout ce qu’il faut au bonheur, puissant pour faire le bien, et dans une sorte d’impuissance de vouloir aucun mal, ce songe flattera, sans doute, mon imagination ; j’en regretterai peut-être les promesses séduisantes, mais je ne pourrai pas y voir la vérité.

En vain il m’objectera que je ne cours aucun risque à le croire. S’il me promettait plus encore pour être persuadé que le soleil luit à minuit, cela ne serait pas en mon pouvoir. S’il me disait ensuite : « A la vérité, je vous faisais un mensonge, et je trompe de même les autres hommes ; mais ne les avertissez point, car c’est pour les consoler, » ne pourrais-je lui répliquer que sur ce globe âpre et fangeux, où discutent et souffrent, dans une même incertitude, quelques centaines de millions d’immortels gais ou navrés, ivres ou moroses, sémillants ou trompés, nul n’a encore prouvé que ce fût un devoir de dire ce qu’on croit consolant, et de taire ce que l’on croit vrai ?

Très-inquiets et plus ou moins malheureux, nous attendons sans cesse l’heure suivante, le jour suivant, l’année suivante. Il nous faut à la fin une vie suivante. Nous avons existé sans vivre ; nous vivrons donc un jour : conséquence plus flatteuse que juste. Si elle est une consolation pour le malheureux, cela même est une raison de plus pour que la vérité m’en soit suspecte. C’est un assez beau rêve qui dure jusqu’à ce qu’on s’endorme pour jamais. Conservons cet espoir : heureux celui qui l’a ! Mais convenons que la raison qui le rend si universel n’est pas difficile à trouver.

Il est vrai qu’on ne risque rien d’y croire quand on le peut ; mais il ne l’est pas moins que Pascal a dit une puérilité quand il a dit : « Croyez, parce que vous ne risquez rien de croire, et que vous risquez beaucoup en ne croyant pas. » Ce raisonnement est décisif s’il s’agit de la conduite, il est absurde quand c’est la foi que l’on demande. Croire a-t-il jamais dépendu de la volonté ?

L’homme de bien ne peut que désirer l’immortalité. On a osé dire d’après cela : le méchant seul n’y croit pas. Ce jugement téméraire place dans la classe de ceux qui ont à redouter une justice éternelle plusieurs des plus sages et des plus grands des hommes. Ce mot de l’intolérance serait atroce, s’il n’était pas imbécile.

Tout homme qui croit finir en mourant est l’ennemi de la société : il est nécessairement égoïste et méchant avec prudence. – Autre erreur. Helvétius connaissait mieux les différences du cœur humain lorsqu’il disait : « Il y a des hommes si malheureusement nés, qu’ils ne sauraient se trouver heureux que par des actions qui mènent à la Grève. » Il y a aussi des hommes qui ne peuvent être bien qu’au milieu des hommes contents, qui se sentent dans tout ce qui jouit et souffre, et qui ne sauraient être satisfaits d’eux-mêmes que s’ils contribuent à l’ordre des choses et à la félicité des hommes. Ceux-là tâchent de bien faire sans croire beaucoup à l’étang de soufre.

Au moins, objectera-t-on, la foule n’est pas ainsi organisée. Dans le vulgaire des hommes, chaque individu ne cherche que son intérêt personnel, et sera méchant s’il n’est utilement trompé. — Ceci peut être vrai jusqu’à un certain point. Si les hommes ne devaient et ne pouvaient jamais être détrompés, il n’y aurait plus qu’à décider si l’intérêt public donne le droit de mentir, et si c’est un crime ou du moins un mal de dire la vérité contraire. Mais si cette erreur utile, ou donnée pour telle, ne peut avoir qu’un temps, et s’il est inévitable qu’un jour on cesse de croire sur parole, ne faut-il pas avouer que tout votre édifice moral restera sans appui, quand une fois ce brillant échafaudage se sera écroulé ? Pour prendre des moyens plus faciles et plus courts d’assurer le présent, vous exposez l’avenir à une subversion peut-être irremédiable. Si, au contraire, vous eussiez su trouver dans le cœur humain les bases naturelles de sa moralité ; si vous eussiez su y mettre ce qui pouvait manquer au mode social, aux institutions de la cité, votre ouvrage, plus difficile, il est vrai, et plus savant, eût été durable comme le monde.

Si donc il arrivait que, mal persuadé de ce que n’ont pas cru eux-mêmes plusieurs des plus vénérés d’entre vous, on vînt à dire : « Les nations commencent à vouloir des certitudes et à distinguer les choses positives ; la morale se modifie, et la foi n’est plus : il faut se hâter de prouver aux hommes qu’indépendamment d’une vie future la justice est nécessaire à leurs cœurs ; que, pour l’individu même, il n’y a point de bonheur sans la raison, et que les vertus sont des lois de la nature aussi nécessaires à l’homme en société que les lois des besoins des sens : » si, dis-je, il était de ces hommes justes et amis de l’ordre par leur nature, dont le premier besoin fût de ramener les hommes à plus d’union, de conformités et de jouissances ; si, laissant dans le doute ce qui n’a jamais été prouvé, ils rappelaient les principes de justice et d’amour universel qu’on ne saurait contester ; s’ils se permettaient de parler des voies invariables du bonheur ; si, entraînés par la vérité qu’ils sentent, qu’ils voient, et que vous reconnaissez vous-mêmes, ils consacraient leur vie à l’annoncer de différentes manières et à la persuader avec le temps : pardonnez, ministres de certaine vérité, des moyens qui ne sont pas précisément les vôtres ; considérez, je vous prie, qu’il n’est plus d’usage de lapider, que les miracles modernes ont fait beaucoup rire, que les temps sont changés, et qu’il faudra que vous changiez avec eux.

Je quitte les interprètes du ciel, que leur grand caractère rend très-utiles ou très-funestes, tout à fait bons ou tout à fait méchants, les uns vénérables , les autres méprisables. Je reviens à votre lettre. Je ne réponds pas à tous les points, parce que la mienne serait trop longue ; mais je ne saurais laisser passer une objection spécieuse en effet, sans observer qu’elle n’est pas aussi fondée qu’elle pourrait d’abord le paraître.

La nature est conduite par des forces inconnues et selon des lois mystérieuses ; l’ordre est sa mesure, l’intelligence est son mobile : il n’y a pas bien loin, dit-on, de ces données prouvées et obscures à nos dogmes inexplicables. Plus loin qu’on ne pense[30].

Beaucoup d’hommes extraordinaires ont cru aux présages, aux songes, aux moyens secrets des forces invisibles ; beaucoup d’hommes extraordinaires ont donc été superstitieux : je le veux bien, mais du moins ce ne fut pas à la manière des petits esprits. L’historien d’Alexandre dit qu’il était superstitieux, frère Labre l’était aussi ; mais Alexandre et frère Labre ne l’étaient pas de la même manière, il y avait bien quelques différences entre leurs pensers. Je crois que nous reparlerons de cela une autre fois.

Pour les efforts presque surnaturels que la religion fit faire, je n’y vois pas une grande preuve d’origine divine. Tous les genres de fanatisme ont produit des choses qui surprennent quand on est de sang-froid.

Quand vos dévots ont trente mille livres de rente, et qu’ils donnent beaucoup de sous aux pauvres, on vante leurs aumônes. Quand les bourreaux leur ouvrent le ciel, on crie que, sans la grâce d’en haut, ils n’auraient jamais eu la force d’accepter une félicité éternelle. En général, je n’aperçois point ce que leurs vertus peuvent avoir qui m’étonnât à leur place. Le prix est assez grand ; mais eux sont souvent bien petits. Pour aller droit, ils ont sans cesse besoin de voir l’enfer à gauche, le purgatoire à droite, le ciel en face. Je ne dis pas qu’il n’y ait point d’exceptions ; il me suffit qu’elles soient rares.

Si la religion a fait de grandes choses, c’est avec des moyens immenses. Celles que la bonté a faites tout naturellement sont moins éclatantes peut-être, moins opiniâtres et moins prônés, mais plus sûres comme plus utiles.

Le stoïcisme eut aussi ses héros. Il les eut sans promesses éternelles, sans menaces infinies. Si un culte eût fait tant avec si peu, on en tirerait de belles preuves de son institution divine. A demain.




Examinez deux choses : si la religion n’est pas un des plus faibles moyens sur la classe qui reçoit ce qu’on appelle de l’éducation ; et s’il n’est pas absurde qu’il ne soit donné de l’éducation qu’à la dixième partie des hommes.

Quand on a dit que le stoïcien n’avait qu’une fausse vertu, parce qu’il ne prétendait pas à la vie éternelle, on a porté l’impudence du zèle à un excès rare.

C’est un exemple non moins curieux de l’absurdité où la fureur du dogme peut entraîner même un bon esprit, que ce mot du célèbre Tillotson : la véritable raison pour laquelle un homme est athée, c’est qu’il est méchant.

Je veux que les lois civiles se trouvent insuffisantes pour cette multitude que l’on ne forme pas, dont on ne s’inquiète pas, que l’on fait naître, et qu’on abandonne au hasard des affections ineptes et des habitudes crapuleuses. Cela prouve seulement qu’il n’y a que misère et confusion sous le calme apparent des vastes États ; que la politique, dans la véritable acception de ce mot, s’est absentée de notre terre, où la diplomatie, où l’administration financière font des pays florissants pour les poëmes, et gagnent des victoires pour les gazettes.

Je ne veux point discuter une question compliquée : que l’histoire prononce ! Mais n’est-il pas notoire que les terreurs de l’avenir ont retenu bien peu de gens disposés à n’être retenus par aucune autre chose ? Pour le reste des hommes, il est des freins plus naturels, plus directs, et dès lors plus puissants. Puisque l’homme avait reçu le sentiment de l’ordre, puisqu’il était dans sa nature, il fallait en rendre le besoin sensible à tous les individus. Il fût resté moins de scélérats que vos dogmes n’en laissent ; et vous eussiez eu de moins tous ceux qu’ils font.

On dit que les premiers crimes mettent aussitôt dans le cœur le supplice du remords, et qu’ils y laissent pour toujours le trouble ; et on dit qu’un athée, s’il est conséquent, doit voler son ami et assassiner son ennemi : c’est une des contradictions que je croyais voir dans les écrits des défenseurs de la foi. Mais il ne peut y en avoir, puisque les hommes qui écrivent sur des choses révélées n’auraient aucun prétexte qui excusât l’incertitude et les variations : ils en sont tellement éloignés, qu’ils n’en pardonnent pas même l’apparence à ces profanes qui annoncent avoir reçu en partage une raison faible et non inspirée, le doute et non l’infaillibilité.

Qu’importe, diront-ils encore, d’être content de soi-même, si l’on ne croit pas à la vie future ? Il importe au repos de celle-ci, laquelle est tout alors.

S’il n’y avait point d’immortalité, poursuivent-ils, qu’est-ce que l’homme vertueux aurait gagné à bien faire ? Il y aurait gagné ce que l’homme vertueux estime, et perdu seulement ce que l’homme vertueux n’estime pas, c’est-à-dire ce que vos passions ambitionnent souvent malgré votre croyance.

Sans l’espérance et la terreur de la vie future, vous ne reconnaissez point de mobile ; mais la tendance à l’ordre ne peut-elle faire une partie essentielle de nos inclinations, de notre instinct, comme la tendance à la conservation, à la reproduction ? N’est-ce rien de vivre dans le calme et la sécurité du juste ?

Dans l’habitude trop exclusive de lier à vos désirs immortels et à vos idées célestes tout sentiment magnanime, toute idée droite et pure, vous supposez toujours que tout ce qui n’est pas surnaturel est vil, que tout ce qui n’exalte pas l’homme jusqu’au séjour des béatitudes le rabaisse nécessairement au niveau de la brute, que des vertus terrestres ne sont qu’un déguisement misérable, et qu’une âme bornée à la vie présente n’a que des désirs infâmes et des pensées immondes. Ainsi l’homme juste et bon, qui, après quarante ans de patience dans les douleurs, d’équité parmi les fourbes, et d’efforts généreux que le ciel doit couronner, viendrait à reconnaître la fausseté des dogmes qui faisaient sa consolation, et qui soutenaient sa vie laborieuse dans l’attente d’un long repos ; ce sage, dont l’âme est nourrie du calme de la vertu, et pour qui bien faire c’est vivre, changeant de besoins présents parce qu’il a changé de système sur l’avenir, et ne voulant plus du bonheur actuel parce qu’il pourrait bien ne pas durer toujours, va tramer une perfidie contre l’ancien ami qui n’a jamais douté de lui ? il va s’occuper des moyens vils mais secrets d’obtenir de l’or et du pouvoir ? et pourvu qu’il échappe à la justice des hommes, il va croire que son intérêt se trouve désormais à tromper les bons, à opprimer les malheureux, à ne garder de l’honnête homme qu’un dehors prudent, et à mettre dans son cœur tous les vices qu’il avait abhorrés jusqu’alors ? Sérieusement, je n’aimerais pas faire une pareille question à vos sectaires, à ces vertueux exclusifs : s’ils me répondaient par la négative, je leur dirais qu’ils sont très-inconséquents. Or il ne faut jamais perdre de vue que des hommes inspirés n’ont pas d’excuse en cela ; et s’ils osaient avancer l’affirmative, ils feraient pitié.

Si l’idée de l’immortalité a tous les caractères d’un songe admirable, celle de l’anéantissement n’est pas susceptible d’une démonstration rigoureuse. L’homme de bien désire nécessairement de ne pas périr tout entier : n’est-ce pas assez pour l’affermir ?

Si pour être juste on avait besoin de l’espoir d’une vie future, cette possibilité vague serait encore suffisante. Elle est superflue pour celui qui raisonne sa vie ; les considérations du temps présent peuvent lui donner moins de satisfaction, mais elles le persuadent de même : il a le besoin présent d’être juste. Les autres hommes n’écoutent que les intérêts du moment. Ils pensent au paradis quand il s’agit des rites religieux ; mais dans les choses morales, la crainte des suites, celle de l’opinion, celle des lois, les penchants de l’âme sont leur seule règle. Les devoirs imaginaires sont fidèlement observés par quelques-uns ; les véritables sont sacrifiés par presque tous quand il n’y a pas de danger temporel.

Donnez aux hommes la justesse de l’esprit et la bonté du cœur, vous aurez une telle majorité d’hommes de bien, que le reste sera entraîné par ses intérêts même les plus directs et les plus grossiers. Au contraire, vous rendez les esprits faux et les âmes petites. Depuis trente siècles, les résultats sont dignes de la sagesse des moyens. Tous les genres de contrainte ont des effets funestes et des résultats éphémères : il faudra enfin persuader.

J’ai de la peine à quitter un sujet aussi important qu’inépuisable.

Je suis si loin d’avoir de la partialité contre le christianisme, que je déplore, en un sens, ce que la plupart de ses zélateurs ne pensent guère à déplorer eux-mêmes. Je me plaindrais volontiers comme eux de la perte du christianisme, avec cette différence néanmoins qu’ils le regrettent tel qu’il fut exécuté ; tel même qu’il existait il y a un siècle, et que je ne trouve pas que ce christianisme-là soit bien regrettable.

Les conquérants, les esclaves, les poètes, les prêtres païens et les nourrices parvinrent à défigurer les traditions de la sagesse antique à force de mêler les races, de détruire les écrits, d’expliquer et de confondre les allégories, de laisser le sens profond et vrai pour chercher des idées absurdes qu’on puisse admirer, et de personnifier les êtres abstraits afin d’avoir beaucoup à adorer.

Les grandes conceptions étaient avilies. Le Principe de la vie, l’Intelligence, la Lumière, l’Éternel n’était plus que le mari de Junon ; l’Harmonie, la Fécondité, le lien des êtres, n’étaient plus que l’amante d’Adonis ; la Sagesse impérissable n’était plus connue que par son hibou ; les grandes idées de l’immortalité et de la rémunération consistaient dans la crainte de tourner une roue, et dans l’espoir de se promener sous des rameaux verts. La Divinité indivisible était partagée en une multitude hiérarchique agitée de passions misérables ; le résultat du génie des races primitives, les emblèmes des lois universelles n’étaient plus que des pratiques superstitieuses, dont les enfants riaient dans les villes.

Rome avait changé une partie du monde, et Rome changeait. L’Occident inquiet, agité, opprimé ou menacé, instruit et trompé, ignorant et désabusé, avait tout perdu sans avoir rien remplacé ; encore endormi dans l’erreur, il était déjà étonné du bruit confus des vérités que la science cherchait.

Une même domination, les mêmes intérêts, la même terreur, le même esprit de ressentiment et de vengeance contre le peuple-roi, tout rapprochait les nations. Leurs habitudes étaient interrompues, leurs constitutions n’étaient plus ; l’amour de la cité, l’esprit de séparation, d’isolement, de haine pour les étrangers, s’était affaibli dans le désir général de résister aux vainqueurs, ou dans la nécessité d’en recevoir des lois : le nom de Rome avait tout réuni. Les vieilles religions des peuples n’étaient plus que des traditions de province, le Dieu du Capitole avait fait oublier leurs dieux, et l’apothéose des empereurs le faisait oublier lui-même ; les autels les plus fréquentés étaient ceux des Césars.

C’était une des grandes époques de l’histoire du monde : il fallait élever un monument majestueux et simple sur ces monuments ruinés de diverses régions.

Il fallait une croyance morale, puisque la pure morale était méconnue ; il fallait des dogmes impénétrables peut-être, mais nullement risibles, puisque les lumières s’étendaient. Puisque tous les cultes étaient avilis, il fallait un culte majestueux et digne de l’homme qui cherche à agrandir son âme par l’idée d’un Dieu du monde. Il fallait des rites imposants, rares, désirés, mystérieux, mais simples, des rites comme surnaturels, mais aussi convenables à la raison de l’homme qu’à son cœur. Il fallait ce qu’un grand génie pouvait seul établir, et que je ne fais qu’entrevoir.

Mais vous avez fabriqué, raccommodé, essayé, corrigé, recommencé je ne sais quel amas incohérent de cérémonies triviales et de dogmes un peu propres à scandaliser les faibles : vous avez mêlé ce composé hasardeux à une morale quelquefois fausse, souvent fort belle, et habituellement austère, seul point sur lequel vous n’ayez pas été gauches. Vous passez quelques centaines d’années à arranger tout cela par inspiration, et votre lent ouvrage, industrieusement réparé, mais mal conçu, n’est fait pour durer qu’à peu près autant de temps que vous en mettez à l’achever.

Jamais on ne fit une maladresse plus surprenante que de confier le sacerdoce aux premiers venus, et d’avoir un ramas d’hommes de Dieu. On multiplia hors de toute mesure un sacrifice dont la nature était essentiellement l’unité. On parut ne voir jamais que les effets directs et les convenances du moment ; on mit partout des sacrificateurs et des confesseurs ; on fit partout des prêtres et des moines, ils se mêlèrent de tout, et partout on en trouva des troupes dans le luxe ou dans la mendicité.

Cette multitude est commode, dit-on, pour les fidèles. Mais il n’est pas bon qu’en cela le peuple trouve ainsi toutes ses commodités au coin de sa rue. Il est insensé de confier les fonctions religieuses à un million d’individus : c’est les abandonner continuellement aux derniers des hommes, c’est en compromettre la dignité ; c’est effacer l’empreinte sacrée dans un commerce trop habituel ; c’est avancer de beaucoup l’instant où doit périr tout ce qui n’a pas de fondements impérissables.

LETTRE XLV.

Chessel, 27 juillet, VI.

Je n’ai jamais pensé que ce fût une faiblesse d’avoir une larme pour des maux qui ne nous sont point personnels, pour un malheur qui nous est étranger, mais qui nous est bien connu. Il est mort : c’est peu de chose, qui est-ce qui ne meurt pas ? mais il a été constamment malheureux et triste ; jamais l’existence ne lui a été bonne ; il n’a eu que des douleurs, et maintenant il n’a plus rien. Je l’ai vu, je l’ai plaint : je le respectais, il était malheureux et bon. Il n’a pas eu des malheurs éclatants ; mais, en entrant dans la vie, il s’est trouvé sur une longue trace de dégoûts et d’ennuis ; il y est resté, il y a vécu, il y a vieilli avant l’âge, il s’y est éteint.

Je n’ai pas oublié ce bien de campagne qu’il désirait, et que j’allai voir avec lui, parce que j’en connaissais le propriétaire. Je lui disais : Vous y serez bien, vous y aurez des années meilleures, elles vous feront oublier les autres ; vous prendrez cet appartement-ci, vous y serez seul et tranquille. — J’y serais heureux, mais je ne le crois pas. — Vous le serez demain, vous allez passer l’acte. — Vous verrez que je ne l’aurai point.

Il ne l’eut pas : vous savez comment tout cela tourna. La multitude des hommes vivants est sacrifiée à la prospérité de quelques-uns, comme le plus grand nombre des enfants meurt et est sacrifié à l’existence de ceux qui resteront ; comme des millions de glands le sont à la beauté des grands chênes qui doivent couvrir librement un vaste espace. Et, ce qui est déplorable, c’est que, dans cette foule que le sort abandonne et repousse dans les marais bourbeux de la vie, il se trouve des hommes qui ne sauraient descendre comme leur sort, et dont l’énergie impuissante s’indigne en s’y consumant. Les lois générales sont fort belles, et je leur sacrifierais volontiers un an, deux, dix ans même de ma vie ; mais tout mon être, c’est trop : ce n’est rien dans la nature, c’est tout pour moi. Dans ce grand mouvement, sauve qui peut, dit-on. Cela serait assez bien, si le tour de chacun venait tôt ou tard, ou si du moins on pouvait l’espérer toujours ; mais quand la vie s’écoule, quoique l’instant de la mort reste incertain, l’on sait bien du moins que l’on s’en va. Dites-moi où est l’espérance de l’homme qui arrive à soixante ans sans avoir encore autre chose que de l’espérance ! Ces lois de l’ensemble, ce soin des espèces, ce mépris des individus, cette marche des êtres est bien dure pour nous qui sommes des individus. J’admire cette providence qui taille tout en grand ; mais comme l’homme est culbuté parmi les rognures ! et que nous sommes plaisants de nous croire quelque chose ! Dieux par la pensée, insectes pour le bonheur, nous sommes ce Jupiter dont le temple est aux Petites-Maisons : il prend pour une cassolette d’encens l’écuelle de bois où fume la soupe qu’on apporte dans sa loge ; il règne sur l’Olympe, jusqu’à l’instant où le plus vil geôlier, lui donnant un soufflet, le rappelle à la vérité, pour qu’il baise la main et mouille de larmes son pain moisi.

Infortuné ! vous avez vu vos cheveux blanchir, et de tant de jours, vous n’en avez pas eu un de contentement, pas un ; pas même le jour du mariage funeste, du mariage d’inclination qui vous a donné une femme estimable, et qui vous a perdus tous deux. Tranquilles, aimants, sages, vertueux et pieux, tous deux la bonté même, vous avez vécu plus mal ensemble que ces insensés que leurs passions entraînent, qu’aucun principe ne retient, et qui ne sauraient imaginer à quoi peut servir la bonté du cœur. Vous vous êtes mariés pour vous aider mutuellement, disiez-vous, pour adoucir vos peines en les partageant, pour faire votre salut ; et le même soir, le premier soir, mécontents l’un de l’autre et de votre destinée, vous n’eûtes plus d’autre vertu, d’autre consolation à attendre, que la patience de vous supporter jusqu’au tombeau. Quel fut donc votre malheur, votre crime ? de vouloir le bien, de le vouloir trop, de ne pouvoir jamais le négliger, de le vouloir minutieusement et avec assez de passion pour ne le considérer que dans le détail du moment présent.

Vous voyez que je les connaissais. On paraissait me voir avec plaisir : on voulait me convertir, et quoique ce projet n’ait pas absolument réussi, nous jasions assez ensemble. C’est lui surtout dont le malheur me frappait. Sa femme n’était ni moins bonne ni moins estimable ; mais, plus faible, elle trouvait dans son abnégation un certain repos où devait s’engourdir sa douleur. Dévote avec tendresse, offrant ses amertumes et remplie de l’idée d’une récompense future, elle souffrait, mais d’une manière qui n’était pas sans dédommagement. Il y avait d’ailleurs dans ses maux quelque chose de volontaire ; elle était malheureuse par goût ; et ses gémissements, comme ceux des saints, quoique très-pénibles quelquefois, lui étaient précieux et nécessaires.

Pour lui, il était religieux sans être absorbé par la dévotion : il était religieux par devoir, mais sans fanatisme et sans faiblesses comme sans momerie ; pour réprimer ses passions, et non pour en suivre une plus particulière. Je n’assurerais pas même qu’il ait joui de cette conviction, sans laquelle la religion peut plaire, mais ne saurait suffire.

Ce n’est pas tout : on voyait comment il eût pu être heureux ; on sentait même que les causes de son malheur n’étaient pas dans lui. Mais sa femme eût été à peu près la même dans quelque situation qu’elle eût vécu ; elle eût trouvé partout le moyen de se tourmenter et d’affliger les autres, en ne voulant que le bien, en ne s’occupant nullement d’elle-même, en croyant sans cesse se sacrifier pour tous, mais ne sacrifiant jamais ses idées, et prenant sur elle tous les efforts, excepté celui de changer sa manière. Il semblait donc que son malheur appartînt en quelque sorte à sa nature ; et on était plus disposé à s’en consoler et à prendre là-dessus son parti, comme sur l’effet d’une destinée irrévocable. Au contraire, son mari eût vécu comme un autre, s’il eût vécu avec toute autre qu’avec elle. On sait quel remède trouver à un mal ordinaire, et surtout à un mal qui ne mérite pas de ménagement : mais c’est une misère à laquelle on ne peut espérer de terme, de ne pouvoir que plaindre celle dont la perpétuelle manie nous déplaît avec amitié, nous harcèle avec douceur, et nous impatiente toujours sans se déconcerter jamais, qui ne nous fait mal que par une sorte de nécessité, qui n’oppose à notre indignation que des larmes pieuses, qui en s’excusant fait pis encore qu’elle n’avait fait ; et qui avec de l’esprit, mais dans un aveuglement inconcevable, fait en gémissant tout ce qu’il faut pour nous pousser à bout.

Si quelques hommes ont été un fléau pour l’homme, ce sont bien les législateurs profonds qui ont rendu le mariage indissoluble, afin que l’on fût forcé de s’aimer. Pour compléter l’histoire de la sagesse humaine, il nous en manque un, qui, voyant la nécessité de s’assurer de l’homme suspecté d’un crime et l’injustice de rendre malheureux en attendant son jugement celui qui peut être innocent, ordonne dans tous les cas deux ans de cachot provisoirement, au lieu d’un mois de prison, afin que la nécessité de s’y faire adoucisse le sort du détenu et lui rende sa chaîne aimable.

On ne remarque pas assez quelle insupportable répétition de peines comprimantes, et souvent mortelles, produisent, dans le secret des appartements, ces humeurs difficiles, ces manies tracassières, ces habitudes orgueilleuses à la fois et petites, où s’engagent, par hasard, sans le soupçonner et sans pouvoir s’en retirer, tant de femmes à qui on n’a jamais cherché à faire connaître le cœur humain. Elles achèvent leur vie avant d’avoir découvert qu’il est bon de savoir vivre avec les hommes : elles élèvent des enfants ineptes comme elles ; c’est une génération de maux, jusqu’à ce qu’il survienne un tempérament heureux qui se forme lui-même un caractère ; et tout cela parce qu’on a cru leur donner une éducation très-suffisante en leur apprenant à coudre, danser, mettre le couvert et lire les psaumes en latin.

Je ne sais pas quel bien peut résulter de ce qu’on ait des idées étroites, et je ne vois pas qu’une imbécile ignorance soit de la simplicité : l’étendue des vues produit au contraire moins d’égoïsme, moins d’opiniâtreté, plus de bonne foi, une délicatesse officieuse, et cent moyens de conciliation. Chez les gens trop bornés, à moins que le cœur ne soit d’une bonté extrême, ce qu’il faut rarement attendre, vous ne voyez qu’humeur, oppositions, entêtement ridicule, altercations perpétuelles : et la plus faible altercation devient en deux minutes une dispute pleine d’aigreur. Des reproches amers, des soupçons hideux, des manières brutes semblent, à la moindre occasion, brouiller ces gens-là pour jamais. Il y a cependant chez eux une chose heureuse : c’est que, comme l’humeur est leur seul mobile, si quelque bêtise vient les divertir, ou si quelque tracasserie contre une autre personne vient les réunir, voilà mes gens qui rient ensemble et se parlent à l’oreille, après s’être traités avec le dernier mépris. Une demi-heure plus tard, voici une fureur nouvelle ; un quart d’heure après on chante ensemble. Il faut rendre à de telles gens cette justice, qu’il ne résulte ordinairement rien de leur brutalité, si ce n’est un dégoût insurmontable dans ceux que des circonstances particulières engageaient à vivre avec eux.

Vous êtes hommes, vous vous dites chrétiens ; et cependant, malgré les lois que vous ne sauriez désavouer, et malgré celles que vous adorez, vous fomentez, vous perpétuez une extrême inégalité entre les lumières et les sentiments des hommes. Cette inégalité est dans la nature ; mais vous l’avez augmentée contre toute mesure, quand vous deviez, au contraire, travailler à la restreindre. Il faut bien que les prodiges de votre industrie soient une surabondance funeste, puisque vous n’avez ni le temps ni les facultés de faire tant de choses indispensables. La masse des hommes est brute, inepte et livrée à elle-même ; tous vos maux viennent de là : ou ne les faites pas exister, ou donnez-leur une existence d’homme.

Que conclure, à la fin, de tous mes longs propos ? C’est que l’homme étant peu de chose dans la nature, et étant tout pour lui-même, il devrait bien s’occuper un peu moins des lois du monde, et un peu plus des siennes ; laisser peut-être celles des sciences qui sont transcendantes, et qui n’ont pas séché une seule larme dans les hameaux et au quatrième étage ; laisser peut-être certains arts admirables et inutiles ; laisser des passions héroïques et funestes ; tâcher, s’il se peut, d’avoir des institutions qui arrêtent l’homme et qui cessent de l’abrutir, d’avoir moins de science et moins d’ignorance ; et convenir enfin que si l’homme n’est pas un ressort aveugle qu’il faille abandonner aux forces de la fatalité, que si ses mouvements ont quelque chose de spontané, la morale est la seule science de l’homme livré à la providence de l’homme.

Vous laissez aller sa veuve dans un couvent : vous faites très-bien, je crois. C’est là qu’elle eût dû vivre : elle était née pour le cloître, mais je soutiens qu’elle n’y eût pas trouvé plus de bonheur. Ce n’est donc pas pour elle que je dis que vous faites bien. Mais en la prenant chez vous, vous étaleriez une générosité inutile ; elle n’en serait pas plus heureuse. Votre bienfaisance prudente et éclairée se soucie peu des apparences, et ne considère dans le bien à faire que la somme plus ou moins grande du bien qui doit en résulter.

LETTRE XLVI.

Lyon, 2 août, VI.

Quand le jour commence, je suis abattu, je me sens triste et inquiet ; je ne puis m’attacher à rien ; je ne vois pas comment je remplirai tant d’heures. Quand il est dans sa force, il m’accable ; je me retire dans l’obscurité, je tâche de m’occuper, et je ferme tout pour ne pas savoir qu’il n’a point de nuages. Mais lorsque sa lumière s’adoucit, et que je sens autour de moi ce charme d’une soirée heureuse qui m’est devenu si étranger, je m’afflige, je m’abandonne ; dans ma vie commode, je suis fatigué de plus d’amertumes que l’homme pressé par le malheur. On m’a dit : Vous êtes tranquille maintenant.

Le paralytique est tranquille dans son lit de douleur. Consumer les jours de l’âge fort, comme le vieillard passe les jours du repos ! Toujours attendre, et ne rien espérer ; toujours de l’inquiétude sans désir, et de l’agitation sans objet ; des heures constamment nulles ; des conversations où l’on parle pour placer des mots, où l’on évite de dire des choses ; des repas où on mange par excès d’ennui ; de froides parties de campagne dont on n’a jamais désiré que la fin ; des amis sans intimité ; des plaisirs pour l’apparence ; du rire pour contenter ceux qui bâillent comme vous ; et pas un sentiment de joie dans deux années ! Avoir sans cesse le corps inactif, la tête agitée, l’âme malheureuse, et n’échapper que fort mal dans le sommeil même à ce sentiment d’amertumes, de contrainte et d’ennuis inquiets, c’est la lente agonie du cœur : ce n’est pas ainsi que l’homme devait vivre.


3 août.

S’il vit ainsi, me direz-vous, c’est donc ainsi qu’il devait vivre : ce qui existe est selon l’ordre ; où seraient les causes, si elles n’étaient pas dans la nature ? Il faudra que j’en convienne avec vous : mais cet ordre de choses n’est que momentané ; il n’est point selon l’ordre essentiel, à moins que tout ne soit déterminé irrésistiblement. Si tout est nécessaire, il l’est que j’agisse comme s’il n’y avait point de nécessité : ce que nous disons est vain ; il n’y a point de sentiment préférable au sentiment contraire, point d’erreur, point d’utilité. Mais s’il en est autrement, avouons nos écarts ; examinons où nous en sommes ; cherchons comment on pourrait réparer tant de pertes. La résignation est souvent bonne aux individus ; elle ne peut être que fatale à l’espèce. C’est ainsi que va le monde, est le mot d’un bourgeois quand on le dit des misères publiques ; ce n’est celui du sage que dans les cas particuliers.

Dira-t-on ne faut pas s’arrêter au beau imaginaire, au bonheur absolu, mais aux détails d’une utilité directe dans l’ordre actuel ; et que, la perfection n’étant pas accessible à l’homme, et surtout aux hommes, il est à la fois inutile et romanesque de les en entretenir ? Mais la nature elle-même prépare toujours le plus pour obtenir le moins. De mille graines, une seule germera. Nous voudrions apercevoir quel serait le mieux possible, non pas seulement dans l’espoir d’y atteindre, mais afin de nous en approcher plus que si nous envisagions seulement pour terme de nos efforts ce qu’ils pourront en effet produire. Je cherche des données qui m’indiquent les besoins de l’homme ; et je les cherche dans moi, pour me tromper moins. Je trouve dans mes sensations un exemple limité, mais sûr ; et en observant le seul homme que je puisse bien sentir, je m’attache à découvrir quel pourrait être l’homme en général.

Vous seuls savez remplir votre vie, hommes simples et justes, pleins de confiance et d’affections expansives, de sentiment et de calme, qui sentez votre existence avec plénitude, et qui voulez voir l’œuvre de vos jours ! Vous placez votre joie dans l’ordre et la paix domestique, sur le front pur d’un ami, sur la lèvre heureuse d’une femme. Ne venez point vous soumettre dans nos villes à la médiocrité misérable, à l’ennui superbe. N’oubliez pas les choses naturelles : ne livrez pas votre cœur à la vaine tourmente des passions équivoques ; leur objet, toujours indirect, fatigue et suspend la vie jusqu’à l’âge infirme qui déplore trop tard le néant où se perdit la faculté de bien faire.

Je suis comme ces infortunés en qui une impression trop violente a pour jamais irrité la sensibilité de certaines fibres, et qui ne sauraient éviter de retomber dans leur manie toutes les fois que l’imagination, frappée d’un objet analogue, renouvelle en eux cette première émotion. Le sentiment des rapports me montre toujours les convenances harmoniques comme l’ordre et la fin de la nature. Ce besoin de chercher les résultats dès que je vois les données, cet instinct à qui il répugne que nous soyons en vain..... croyez-vous que je le puisse vaincre ? Ne voyez-vous pas qu’il est dans moi, qu’il est plus fort que ma volonté, qu’il m’est nécessaire, qu’il faut qu’il m’éclaire ou m’égare, qu’il me rende malheureux et que je lui obéisse ? Ne voyez-vous pas que je suis déplacé, isolé, que je ne trouve rien ? Je regrette tout ce qui se passe ; je me presse, je me hâte par dégoût : j’échappe au présent, je ne désire point l’avenir ; je me consume, je dévore mes jours, et je me précipite vers le terme de mes ennuis, sans désirer rien après eux. On dit que le temps n’est rapide qu’à l’homme heureux, on dit faux : je le vois passer maintenant avec une vitesse que je ne lui connaissais pas. Puisse le dernier des hommes n’être jamais heureux ainsi !

Je ne le dissimule point, j’avais un moment compté sur quelque douceur intérieure : je suis bien désabusé. Qu’attendais-je en effet ? que les hommes sussent arranger ces détails que les circonstances leur abandonnent, user des avantages que peuvent offrir ou les facultés intérieures, ou quelque conformité de caractère, établir et régler ces riens dont on ne se lasse pas, et qui peuvent embellir ou tromper les heures ; qu’ils sussent ne point perdre leurs années les plus tolérables, et n’être pas plus malheureux par leur maladresse que par le sort même ; qu’ils sussent vivre ! Devais-je donc ignorer qu’il n’en est point ainsi ? ne savais-je pas assez que cette apathie, et surtout cette sorte de crainte et de défiance mutuelles, cette incertitude, cette ridicule réserve qui, étant l’instinct des uns, devient le devoir des autres, condamnaient tous les hommes à se voir avec ennui, à se lier avec indifférence, à s’aimer avec lassitude, à se convenir inutilement, et à bâiller tous les jours ensemble, faute de se dire une fois : Ne bâillons plus ?

En toutes choses, et partout, les hommes perdent leur existence ; ils se fâchent ensuite contre eux-mêmes, ils croient que ce fut leur faute. Malgré l’indulgence pour nos propres faiblesses, peut-être sommes-nous trop sévères en cela, trop portés à nous attribuer ce que nous ne pouvions éviter. Lorsque le temps est passé, nous oublions les détails de cette fatalité impénétrable dans ses causes, et à peine sensible dans ses résultats.

Tout ce qu’on espérait se détruit sourdement ; toutes les fleurs se flétrissent, tous les germes avortent ; tout tombe, comme ces fruits naissants qu’une gelée a frappés de mort, qui ne mûriront pas, qui périront tous, mais qui végètent encore plus ou moins longtemps suspendus à la branche stérilisée, comme si la cause de leur ruine eût voulu rester inconnue.

On a la santé, l’intimité ; on voit dans ses mains ce qu’il faut pour une vie assez douce : les moyens sont tout simples, tout naturels ; nous les tenons, ils nous échappent pourtant. Comment cela se fait-il ? La réponse serait longue et difficile : je la préférerais à bien des traités de philosophie ; elle n’est pas même dans les trois mille lois de Pythagore.

Peut-être se laisse-t-on trop aller à négliger des choses indifférentes par elles-mêmes, et que pourtant il faut désirer, ou du moins recevoir, pour que les heures soient occupées sans langueur. Il y a une sorte de dédain, qui est une prétention fort vaine, mais à laquelle on se trouve entraîné sans y songer. On voit beaucoup d’hommes ; chacun d’eux, livré à d’autres goûts, est ou se montre insensible à bien des choses dont nous ne voulons pas alors paraître plus émus que lui. Il se forme dans nous une certaine habitude d’indifférence et de renoncement ; elle ne coûte point de sacrifices, mais elle augmente l’ennui. Ces riens, qui, pris chacun à part, étaient tous inutiles, devenaient bons par leur ensemble ; ils entretenaient cette activité des affections qui fait la vie. Ils n’étaient pas des causes suffisantes de sensations, mais ils nous faisaient échapper au malheur de n’en plus avoir. Ces biens, si faibles, convenaient mieux à notre nature que la puérile grandeur qui les rejette, et qui ne les remplacera pas. Le vide devient fastidieux à la longue ; il dégénère en une morne habitude : et, bien trompés dans notre superbe indolence, nous laissons se dissiper en une triste fumée la lumière de la vie, faute du souffle qui l’animerait.

Je vous le répète, le temps fuit avec une vitesse qui s’accroît à mesure que l’âge change. Mes jours perdus s’entassent derrière moi ; ils remplissent l’espace vague de leurs ombres sans couleur ; ils amoncellent leurs squelettes atténués : c’est le ténébreux simulacre d’un monument funèbre. Et si mon regard inquiet se détourne et cherche à se reposer sur la chaîne, jadis plus heureuse, des jours que prépare l’avenir, il se trouve que leurs formes pleines et leurs brillantes images ont beaucoup perdu. Leurs couleurs pâlissent : cet espace voilé qui les embellissait d’une grâce céleste dans la magie de l’incertitude découvre maintenant à nu leurs fantômes arides et chagrins. A la lueur austère qui les montre dans l’éternelle nuit, j’en discerne déjà le dernier qui s’avance seul sur l’abîme, et n’a plus rien devant lui.

Vous souvient-il de nos vains désirs, de nos projets d’enfant ? La joie d’un beau ciel, l’oubli du monde, et la liberté des déserts !

Jeune enchantement d’un cœur qui croit au bonheur, qui veut ce qu’il désire, et ignore la vie ! Simplicité de l’espérance, qu’êtes-vous devenue ? Le silence des forêts, la pureté des eaux, les fruits naturels, l’habitude intime nous suffisaient alors. Le monde réel n’a rien qui remplace ces besoins d’un cœur juste, d’un esprit incertain, ce premier songe de nos premiers printemps.

Quand une heure plus favorable vient placer sur nos fronts une sérénité imprévue, quelque nuance fugitive de paix et de bien-être, l’heure suivante se hâte d’y fixer les traits chagrins et fatigués, les rides abreuvées d’amertume qui en effacent pour jamais la candeur primitive.

Depuis cet âge qui est déjà si loin de moi, les instants épars qui ont pu rappeler l’idée du bonheur ne forment pas dans ma vie un jour que je dusse consentir à voir renouveler. C’est ce qui caractérise ma fatigante destinée ; d’autres sont bien plus malheureux, mais j’ignore s’il fut jamais un homme moins heureux. Je me dis que l’on est porté à la plainte, et que l’on sent tous les détails de ses propres misères, tandis qu’on affaiblit ou qu’on ignore celles que l’on n’éprouve pas soi-même ; et pourtant je me crois juste en pensant que l’on ne saurait moins jouir, moins vivre, être plus constamment au-dessous de ses besoins.

Je ne suis pas souffrant, impatienté, irrité ; je suis las, abattu ; je suis dans l’accablement. Quelquefois, à la vérité, par un mouvement imprévu, je m’élance hors de la sphère étroite où je me sentais comprimé. Ce mouvement est si rapide, que je ne puis le prévenir. Ce sentiment me remplit et m’entraîne sans que j’aie pensé à la vanité de son impulsion : je perds ainsi ce repos raisonné qui éternise nos maux, en les calculant avec son froid compas, avec ses formules savantes et mortelles.

Alors j’oublie ces considérations accidentelles, chaînons misérables dont ma faiblesse a tissu le fragile lien : je vois seulement, d’un côté, mon âme avec ses forces et ses désirs, comme un moteur borné mais indépendant, que rien ne peut empêcher de s’éteindre à son terme, que rien aussi ne peut empêcher d’être selon sa nature ; et de l’autre, toutes choses sur la terre comme son domaine nécessaire, comme les moyens de son action, les matériaux de sa vie. Je méprise cette prudence timide et lente, qui, pour des jouets qu’elle travaille, oublie la puissance du génie, laisse éteindre le feu du cœur, et perd à jamais ce qui fait la vie, pour arranger des ombres puériles.

Je me demande ce que je fais ; pourquoi je ne me mets pas à vivre ; quelle force m’enchaîne, quand je suis libre ; quelle faiblesse me retient, quand je sens une énergie dont l’effort réprimé me consume ; ce que j’attends, quand je n’espère rien ; ce que je cherche ici, quand je n’y aime rien, ne désire rien ; quelle fatalité me force à faire ce que je ne veux pas, sans que je voie comment elle me le fait faire ?

Il est facile de s’y soustraire ; il en est temps ; il le faut : et à peine ce mot est dit, que l’impulsion s’arrête, l’énergie s’éteint, et me voilà replongé dans le sommeil où s’anéantit ma vie. Le temps coule uniformément : je me lève avec dégoût, je me couche fatigué, je me réveille sans désirs. Je m’enferme et je m’ennuie ; je vais dehors et je gémis. Si le temps est sombre, je le trouve triste ; et s’il est beau, je le trouve inutile. La ville m’est insipide, et la campagne m’est odieuse. La vue des malheureux m’afflige, celle des heureux ne me trompe point. Je ris amèrement quand je vois des hommes qui se tourmentent ; et si quelques-uns sont plus calmes, je souris, en songeant qu’on les croit contents.

Je vois tout le ridicule du personnage que je fais ; je me rebute, et je ris de mon impatience. Cependant je cherche dans chaque chose le caractère bizarre et double qui la rend un moyen de nos misères, et ce comique d’oppositions qui fait de la terre humaine une scène contradictoire où toutes choses sont importantes au sein de la vanité de toutes choses. Je me précipite ainsi, ne sachant plus de quel côté me diriger. Je m’agite, parce que je ne trouve point d’activité : je parle, afin de ne point penser ; je m’anime, par stupeur. Je crois même que je plaisante : je ris de douleur, et l’on me trouve gai. Voilà qui va bien, disent-ils, il prend son parti. Il faut que je le prenne : je n’y pourrai plus tenir.


5 août.

Je crois, je sens que tout cela va changer. Plus j’observe ce que j’éprouve, plus j’en viendrai à me convaincre que les choses de la vie sont indiquées, préparées et mûries dans une marche progressive dirigée par une force inconnue.

Dès qu’une série d’incidents marche vers un terme, ce résultat qu’elle annonce se trouve aussitôt un centre que beaucoup d’autres incidents environnent avec une tendance marquée. Cette tendance qui les unit au centre par des liens universels nous le fait paraître comme un but qu’une intention de la nature se serait proposé, comme un chaînon qu’elle travaillerait à dessein selon ses lois générales, et où nous cherchons à découvrir, à pressentir dans des rapports individuels, la marche, l’ordre et les harmonies du plan du monde.

Si nous y sommes trompés, c’est peut-être par notre seul empressement. Nos désirs cherchent toujours à anticiper sur l’ordre des événements, et notre impatience ne saurait attendre cette tardive maturité.

On dirait aussi qu’une volonté inconnue, qu’une intelligence d’une nature indéfinissable nous entraîne par des apparences, par la marche des nombres, par des songes dont les rapports avec les faits surpassent de beaucoup les probabilités du hasard. On dirait que tous les moyens lui servent à nous séduire ; que les sciences occultes, que les résultats extraordinaires de la divination, et les vastes effets dus à des causes imperceptibles, sont l’ouvrage de cette industrie cachée ; qu’elle précipite ainsi ce que nous croyons conduire ; qu’elle nous égare afin de varier le monde. Si vous voulez avoir un sentiment de cette force invisible et de l’impuissance où l’ordre même se trouve de produire la perfection, calculez toutes les forces bien connues, vous verrez qu’elles n’ont pas le résultat direct. Faites plus ; imaginez un ordre de choses où toutes les convenances particulières soient observées, où toutes les destinations particulières soient remplies : vous trouverez, je crois, que l’ordre de chaque chose ne produirait pas le véritable ordre des choses ; que tout serait trop bien ; que non-seulement ce n’est pas ainsi que va le monde, mais que ce n’est pas même ainsi qu’il pourrait aller, et qu’une perpétuelle déviation dans les détails opposés semble être la grande loi de l’universalité des choses.

Voici des faits sur un objet où les probabilités peuvent être calculées rigoureusement, des songes relatifs à la loterie de Paris. J’en ai connu douze ou quinze avant les tirages. La personne âgée qui les faisait n’avait assurément ni le démon de Socrate, ni aucune donnée cabalistique ; elle était pourtant mieux fondée à s’entêter de ses songes que moi à l’en dissuader. La plupart furent réalisés : il y avait au moins vingt mille à parier contre un que l’événement ne les justifierait pas ainsi. Elle fut séduite, elle rêva encore ; elle mit, et alors rien ne se réalisa.

On n’ignore pas que les hommes sont trompés par de faux calculs et par la passion ; mais, dans ce qui peut être supputé mathématiquement, est-il bien vrai que tous les siècles croient à ce qui n’a en sa faveur qu’autant d’incidents que le hasard en doit donner ?

Moi-même, qui assurément ne m’occupais guère de ces sortes de rêves, il m’est arrivé trois fois de rêver que je voyais les numéros sortis. Un de ces songes n’eut point de rapport avec l’événement du lendemain ; le second en eut un aussi frappant que si l’on eût deviné un nombre sur quatre-vingt mille. Le dernier fut plus étrange ; j’avais vu dans cet ordre : 7, 39, 72, 81... Je n’avais pas vu le cinquième numéro, et quant au troisième, je l’avais mal discerné ; je n’étais pas assuré si c’était 72 ou 70. J’avais même noté tous deux, mais je penchai pour le 72. Cette fois, je voulus mettre au moins le quaterne, et je mis 7, 39, 72, 81. Si j’eusse choisi le 70, j’eusse eu le quaterne, ce qui est déjà extraordinaire, mais ce qui l’est bien davantage, c’est que ma note, faite exactement selon l’ordre dans lequel j’avais vu les quatre numéros, porta un terne déterminé, et que c’eût été un quaterne déterminé, si, en hésitant entre le 70 et le 72, j’eusse choisi le 70.

Est-il dans la nature une intention qui leurre les hommes, ou du moins beaucoup d’hommes ? Serait-ce un de ses moyens, une loi nécessaire pour les faire ce qu’ils sont ? ou bien, tous les peuples ont-ils été dans le délire en trouvant que les choses réalisées surpassaient évidemment l’occurrence naturelle ? La philosophie moderne le nie, elle nie tout ce qu’elle n’explique pas. Elle a remplacé celle qui expliquait ce qui n’était point.

Je suis loin d’affirmer, de croire positivement, qu’il y ait en effet dans la nature une force qui séduise les hommes, indépendamment du prestige de leurs passions ; qu’il existe une chaîne occulte de rapports, soit dans les nombres, soit dans les affections, qui puisse faire juger, ou sentir d’avance, ces choses futures que nous croyons accidentelles. Je ne dis pas, Cela est ; mais n’y a-t-il point quelque témérité à dire, Cela n’est pas[31] ?

Serait-il même impossible que les pressentiments appartinssent à un mode particulier d’organisation, et qu’ils fussent refusés à d’autres hommes ? Nous voyons, par exemple, que la plupart ne sauraient concevoir des rapports entre l’odeur qu’exhale une plante et les moyens du bonheur du monde. Doivent-ils pour cela regarder comme une erreur de l’imagination le sentiment de ces rapports ? Ces deux perceptions si étrangères l’une à l’autre pour plusieurs esprits, le sont-elles pour quiconque peut suivre la chaîne qui les unit ? Celui qui abattait les hautes têtes des pavots savait bien qu’il serait entendu : il savait aussi que ses esclaves ne le comprendraient point, qu’ils n’auraient point son secret.

Vous ne prendrez pas tout ceci plus sérieusement que je ne le dis. Mais je suis las des choses certaines, et je cherche partout des voies d’espérance.

Si vous venez bientôt, cela pourra me donner un peu de courage : celui d’attendre toujours des lendemains est du moins quelque chose pour qui n’en a pas d’autre.

LETTRE XLVII.

Lyon, 28 août, VI.

Vous renvoyez en deux mots tous mes possibles dans la région des songes. Pressentiments, propriétés secrètes des nombres, pierre philosophale, influences mutuelles des astres, sciences cabalistiques, haute magie, toutes chimères déclarées telles par la certitude une et infaillible. Vous avez l’empire ; on ne saurait mieux user du sacerdoce suprême. Cependant je suis opiniâtre comme tous les hérésiarques : il y a plus, votre science certaine m’est suspecte, je vous soupçonne d’être heureux.

Supposons un moment que rien ne vous réussit : vous souffrirez alors que je vous expose jusqu’où vont mes doutes.

On dit que l’homme conduit et gouverne, que le hasard n’est rien. Tout cela se peut ; voyons pourtant si ce hasard ne ferait pas quelque chose. Je veux que ce soit l’homme qui fasse toutes les choses humaines ; mais il les fait avec des moyens, avec des facultés ; d’où les a-t-il ? Les forces physiques, ou la santé, la justesse et l’étendue de l’esprit, les richesses, le pouvoir composent à peu près ces moyens. Il est vrai que la sagesse ou la modération peuvent maintenir la santé, mais le hasard donne et quelquefois rétablit une forte constitution. Il est vrai que la prudence évite quelques dangers, mais le hasard préserve à tout moment d’être blessé ou mutilé. Le travail améliore nos facultés morales ou intellectuelles ; le hasard les donne, et souvent il les développe, ou les préserve de tant d’accidents dont un seul pourrait les détruire. La sagesse fait parvenir au pouvoir un homme dans un siècle ; le hasard l’offre à tous les autres maîtres des destinées vulgaires. La prudence, la conduite élèvent lentement quelques fortunes ; tous les jours le hasard en fait rapidement. L’histoire du monde ressemble beaucoup à celle de ce commissionnaire qui gagna cent louis en vingt ans de courses et d’épargnes, et qui ensuite mit à la loterie un seul écu, et en reçut soixante-quinze mille.

Tout est loterie. La guerre n’est plus qu’une loterie pour presque tous, à l’exception du général en chef, qui cependant n’en est rien moins que tout à fait exempt. Dans la tactique moderne, l’officier qui va être comblé d’honneurs et élevé à un grade supérieur, voit auprès de lui le guerrier aussi brave, plus savant, plus robuste, oublié pour jamais dans le tas des morts.

Si tant de choses se font au hasard, et que pourtant le hasard ne puisse rien faire, il y a dans la nature ou une grande force cachée, ou un nombre de forces inconnues qui suivent des lois inaccessibles aux démonstrations des sciences humaines.

On peut prouver que le fluide électrique n’existe pas. On petit prouver qu’un corps aimanté ne saurait agir sur un autre sans le toucher, et que la faculté de se diriger vers tel point de la terre est une propriété occulte et par trop péripatéticienne. On avait prouvé que l’on ne pouvait voyager dans les airs, que l’on ne pouvait brûler des corps éloignés de soi, que l’on ne pouvait précipiter la foudre ou allumer des volcans. On sait encore aujourd’hui que l’homme, qui fait un chêne, ne peut pas faire de l’or. On sait que la lune peut causer les marées, mais non pas influer sur la végétation. Il est prouvé que tous les effets des affections de la mère sur le fœtus sont des contes de vieilles, et que tous les peuples qui les ont vus ne les ont pas vus. On sait que l’hypothèse d’un fluide pensant n’est qu’une impiété absurde ; mais que certains hommes ont la permission de faire avant déjeuner une sorte d’âme universelle ou de nature métaphysique, que l’on peut rompre en autant d’âmes universelles que bon semble, afin que chacun digère la sienne.

Il est certain qu’un Châtillon reçut, selon la promesse de saint Bernard, cent fois autant de terres labourables à la charrue d’en haut, qu’il en avait donné ici-bas aux moines de Clairvaux. Il est certain que l’empire du Mogol est dans une grande prospérité, quand son maître pèse deux livres de plus que l’année précédente. Il est certain que l’âme survit au corps, excepté s’il est écrasé par la chute subite d’un roc : alors elle n’a pas le temps de s’enfuir[32] et il faut qu’elle meure là. Tout le monde a su que les comètes sont dans l’usage d’engendrer des monstres, et qu’il y a d’excellentes recettes pour se préserver de cette contagion. Tout le monde convient qu’un individu de ce petit globe où rampent nos génies impérissables a trouvé les lois du mouvement et de la position respective de cent milliards de mondes. Nous sommes admirablement certains, et c’est pure malice si tous les temps et tous les peuples s’accusent mutuellement d’erreur.

Pourquoi chercher à rire des anciens qui regardaient les nombres comme le principe universel ? L’étendue, les forces, la durée, toutes les propriétés des choses naturelles ne suivent-elles pas les lois des nombres ? Ce qui est à la fois réel et mystérieux n’est-il pas ce qui nous avance le plus dans la profondeur des secrets de la nature ? N’est-elle pas elle-même une perpétuelle expression d’évidence et de mystère, visible et impénétrable, calculable et infinie, prouvée et inconcevable, contenant tous les principes de l’être et toute la vanité des songes ? Elle se découvre à nous, et nous ne la voyons pas ; nous avons analysé ses lois, et nous ne saurions imaginer ses procédés ; elle nous a laissé prouver que nous remuerions un globe, mais le mouvement d’un insecte est l’abîme où elle nous abandonne. Elle nous donne une heure d’existence au milieu du néant ; elle nous montre et nous supprime ; elle nous produit pour que nous ayons été. Elle nous fait un œil qui pourrait tout voir ; elle met devant lui tout le mécanisme, toute l’organisation des choses, tous les prodiges de l’être infini : nous regardons, nous nous allons connaître, et voilà qu’elle ferme à jamais cet œil si admirablement préparé.

Pourquoi donc, ô hommes qui passez aujourd’hui ! voulez-vous des certitudes ? et jusques à quand faudra-t-il vous affirmer nos rêves pour que votre vanité dise : Je sais ? Vous êtes moins petits quand vous ignorez. Vous voulez qu’en parlant de la nature on vous dise, comme vos balances et vos chiffres : Ceci est, ceci n’est pas. Et bien, voici un roman ; sachez, soyez certains.

Le Nombre..... Nos dictionnaires définissent le nombre une collection d’unités ; en sorte que l’unité, qui est le principe de tous les nombres, devient étrangère au terme qui les exprime. Je suis fâché que notre langue n’ait pas un mot qui comprenne l’unité, et tous ses produits plus ou moins directs, plus ou moins complexes. Supposons tous deux que le mot nombre veut dire cela, et puisque j’ai un songe à vous conter, je vais reprendre un peu le ton des grandes vérités que je veux vous envoyer par le courrier de demain.

Écoutez, c’est de l’antiquité ; mais elle ne savait pas le calcul des fluxions[33].

Le nombre est le principe de toute dimension, de toute harmonie, de toute propriété, de toute agrégation ; il est la loi de l’univers organisé.

Sans les lois des nombres, la matière serait une masse informe, indigeste ; elle serait le chaos. La matière arrangée selon ces lois est le monde ; la nécessité de ces lois est le destin ; leur puissance et leurs propriétés sont la nature, et la conception universelle de ces propriétés est Dieu.

Les analogies de ces propriétés forment la doctrine magique, secret de toutes les initiations, principe de tous les dogmes, base de tous les cultes, source des relations morales et de tous les devoirs.

Je me hâte, et vous me saurez gré de tant de discrétion, car je pourrais suivre la filiation de toutes les idées cabalistiques et religieuses. Je rapporterais aux nombres les religions du feu ; je prouverais que l’idée même de l’Esprit pur est le résultat de certains calculs ; je réunirais dans un même enchaînement tout ce qui a pu asservir ou flatter l’imagination humaine. Cet aperçu d’un monde mystérieux ne serait pas sans intérêt ; mais il ne vaudrait pas l’odeur numérique exhalée de sept fleurs de jasmin que le souffle de l’air va porter et perdre dans le sable sur votre terrasse de Chessel.

Cependant, sans les nombres, point de fleurs, point de terrasse. Tout phénomène est nombre ou proportion. Les formes, l’espace, la durée sont des effets, des produits du nombre mais le nombre n’est produit, n’est modifié, n’est perpétué que par lui-même. La musique, c’est-à-dire la science de toute harmonie, est une expression des nombres. Notre musique elle-même, source peut-être des plus fortes impressions que l’homme puisse éprouver, est fondée sur les nombres.

Si j’étais versé dans l’astrologie, je vous dirais bien d’autres choses ; mais enfin toute la vie n’est-elle pas réglée sur les nombres ? Sans eux, qui saurait l’heure d’un office, d’un enterrement ? qui pourrait danser ? qui saurait quand il est bon de couper les ongles ?

L’unité est assurément le principe, comme l’image de toute unité, et dès lors de tout ouvrage complet, de tout concept, de tout projet, de tout achèvement, de la perfection, de l’ensemble. Ainsi tout nombre complexe est un, ainsi toute perception est une, ainsi l’univers est un.

Un est aux nombres engendrés comme le rouge est aux couleurs, ou Adam aux générations humaines. Adam était le premier, et le mot Adam signifie rouge. C’est ce qui fait que la matière du Grand-Œuvre doit se nommer Adam lorsqu’elle est poussée au rouge, parce que la quintessence rouge de l’univers est comme Adam qu’Adouaï forma de quintessence.

Pythagore a dit : Cultivez assidûment la science des nombres ; nos vices et nos crimes ne sont que des erreurs de calcul. Ce mot, si utile et d’une vérité profonde, est sans doute ce qui peut être dit de mieux sur les nombres. Mais voici ce que Pythagore n’a point dit[34].

Sans Un, il n’y aurait ni deux ni trois : l’unité est donc le principe universel. Un est infini par ce qui sort de lui : il produit coéternellement deux, et même trois, d’où vient tout le reste. Quoique infini, il est impénétrable ; il est assurément dans tout ; il ne peut cesser, nul ne l’a fait, il ne saurait changer ; de plus, il n’est ni visible, ni bleu, ni large, ni épais, ni lourd : c’est comme qui dirait... plus qu’un nombre.

Pour Deux, c’est très-différent. S’il n’y avait pas deux, il n’y aurait qu’un. Or, quand tout est un, tout est semblable ; quand tout est semblable, il n’y a pas de discordance ; là où il n’y a pas de discordance, là est la perfection : c’est donc deux qui brouille tout. Voilà le mauvais principe, c’est Satan. Aussi, de tous nos chiffres, le chiffre deux est celui qui a la forme la plus sinistre, l’angle le plus aigu.

Cependant, sans deux, il n’y aurait point de composition, point de rapports, point d’harmonie. Deux est l’élément de toute chose composée en tant que composée. Deux est le symbole et le moyen de toute génération. Il y avait deux chérubins sur l’arche et les oiseaux ont deux ailes ; ce qui fait de deux le principe de l’élévation.

Trois réunit l’expression de l’ensemble et celle de la composition ; c’est l’harmonie parfaite. La raison en est palpable : c’est un nombre composé qui ne peut être divisé que par un. De trois points placés dans des rapports égaux naît la plus simple des figures. Cette figure triple n’est pourtant qu’une, ainsi que l’harmonie parfaite. Et, dans la sagesse orientale, la puissance qui crée, Brahma ; la puissance qui conserve, Vitsnou ; et la puissance qui détruit, Routren ; ces trois puissances réunies, n’est-ce pas Trimourti ? Dans Trimourti ne reconnaissez-vous pas trois ? C’est ce qui fait Brahm, l’unique principe.

Dans les choses de la terre, trente-trois, nombre exprimé par deux trois, n’est-il pas celui de l’âge de la perfection pour l’homme ? Et l’homme, qui est bien la plus belle œuvre de Brahm, n’a-t-il pas eu trois âmes autrefois ?

Trois est le principe de perfection : c’est le nombre de la chose composée et ramenée à l’unité, de la chose élevée à l’agrégation, et achevée par l’unité. Trois est le nombre mystérieux du premier ordre : aussi y a-t-il trois règnes dans les choses terrestres ; et pour tout composé organique trois accidents, formation, vie, décomposition.

Quatre ressemble beaucoup au corps, parce que le corps a quatre facultés. Il renferme aussi toute la religion du serment : comment cela ? je l’ignore ; mais puisqu’un maître l’a dit, sans doute ses disciples l’expliqueront.

Cinq est protégé par Vénus : car elle préside au mariage ; et cinq a dans sa forme quelque chose d’heureux qu’on ne saurait définir. De là vient que nous avons cinq sens et cinq doigts ; il n’en faut par chercher d’autres raisons.

Je ne sais rien sur le nombre Six, sinon que le cube a six faces. Tout le reste m’a paru indigne des grandes choses que j’ai rassemblées sur d’autres nombres.

Mais Sept est d’une importance extrême. Il représente toutes les créatures, ce qui le rend d’autant plus intéressant qu’elles nous appartiennent toutes : droit divin transféré depuis longtemps, et que prouvent la bride et le filet, malgré ce qu’en disent quelquefois les ours, les lions, les serpents. Cet empire a manqué être perdu par le péché ; mais il faut mettre deux sept ensemble ; l’un détruira l’autre : car le baptême étant aussi là dedans, soixante-dix-sept signifie l’abolition de tous les péchés par le baptême, comme saint Augustin l’a démontré aux académies d’Afrique.

On voit facilement dans Sept l’union des deux nombres parfaits, de deux principes de perfection, union complétée en quelque sorte, et consolidée par cette unité sublime qui lui imprime un grand caractère d’ensemble, et qui fait que sept n’est pas six. C’est là le nombre mystérieux du second ordre, ou, si l’on veut, le principe de tous les nombres très-composés. Les divers aspects de la lune l’ont prouvé, et en conséquence on a choisi le septième jour pour celui du repos. Les fêtes religieuses rendirent ainsi ce nombre sacré chez les peuples. De là l’idée des cycles septénaires, liée à celle du grand cataclysme. Dieu a imprimé partout dans l’univers le caractère sacré du nombre sept, dit Joachitès. Dans le ciel étoilé, tout a été fait par sept. Toute la mysticité ancienne est pleine du nombre sept : c’est le plus mystérieux des nombres apocalyptiques, des nombres du culte mithriaque et des mystères d’initiation. Sept étoiles du génie lumineux, sept Gâhanbards, sept Amschaspands ou anges d’Ormusd. Les Juifs ont leur semaine d’années, et le carré de sept était le vrai nombre de leur période jubilaire. On remarquait que, du moins pour notre planète et même pour notre système solaire, le nombre sept était le plus particulièrement indiqué par les phénomènes naturels. Sept sphères du premier ordre[35] ; sept métaux[36] ; sept odeurs[37] ; sept saveurs ; sept rayons de lumière ; sept tons ; sept articulations simples de la voix humaine[38].

Sept années font une semaine de la vie, et quarante-neuf la grande semaine. L’enfant qui naît à sept mois peut vivre ; à quatorze soleils, il voit ; à sept lunes, il a des dents ; à sept ans les dents se renouvellent, et l’on fait commencer alors le discernement du bien et du mal. A quatorze ans, l’homme peut engendrer ; à vingt et un, il est parvenu à une sorte de maturité qui fait choisir ce temps pour la majorité politique et légale. Vingt-huit ans est l’époque d’un grand changement dans les affections humaines et dans les couleurs de la vie. A trente-cinq, la jeunesse finit. A quarante-deux, la progression rétrograde de nos facultés commence. A quarante-neuf, la plus belle vie est à sa moitié, quant à la durée extrême, et à son automne pour les sensations : on aperçoit les premières rides physiques et morales. A cinquante-six commence la vieillesse la plus hâtive. Soixante-trois est la première époque de la mort naturelle. (Je me rappelle que vous blâmez cette expression : nous dirons donc mort nécessaire, mort amenée par les causes générales du déclin de la vie). Je veux dire que, si l’on meurt de vieillesse à quatre-vingt-quatre, à quatre-vingt-dix-huit, on meurt d’âge à soixante-trois : c’est la première époque où la vie finisse par les maladies de la décrépitude. Beaucoup de personnages célèbres sont morts à soixante-dix ans, à quatre-vingt-quatre, à quatre-vingt-dix-huit, à cent quatre (ou cent cinq). Aristote, Abailard, Héloïse, Luther, Constantin, Schah-Abbas, Nostradamus et Mahomet moururent à soixante-trois ; et Cléopâtre sentit bien qu’il fallait attendre vingt-huit jours pour mourir après Antoine.

Neuf ! Si l’on en croit les hordes mongoles et plusieurs peuplades de la Nigritie, voilà le plus harmonique des nombres. C’est le carré du seul nombre qui ne soit divisible que par l’unité ; c’est le principe des productions indirectes ; c’est le mystère multiplié par le mystère. On peut voir dans le Zend-Avesta combien neuf était vénéré d’une partie de l’Orient. Dans la Géorgie, dans l’Iranved, tout se fait par neuf : les Avares et les Chinois l’ont aimé particulièrement. Les musulmans de la Syrie comptent quatre-vingt-dix-neuf attributs de la Divinité, et les peuples de la partie orientale de l’Inde connaissent dix-huit mondes, neuf bons, neuf mauvais.

Mais le signe de ce nombre à la queue en bas, comme une comète qui sème des monstres ; et neuf est l’emblème de toute vicissitude funeste : en Suisse particulièrement les bises destructives durent neuf jours. Quatre-vingt-un, ou neuf multiplié par lui-même, est le nombre de la grande climatérique[39] ; tout homme qui aime l’ordre doit mourir à cet âge, et Denis d’Héraclée donna en cela un grand exemple au monde.

J’avoue que dix-huit ans passe pour un assez bel âge, et pourtant c’est la destruction multipliée par le mauvais principe ; mais il y a moyen de s’entendre. Dans dix-huit ans, il y a deux cent seize mois, nombre très-funeste et très-compliqué. On y voit d’abord quatre-vingt-un multiplié par deux ; ce qui est épouvantable. Dans l’excédant cinquante-quatre, on trouve un serment et Vénus. Quatre et cinq réunis ressemblent donc fort au mariage, état qui séduit à dix-huit ans ; qui n’est bon à rien pour l’un et l’autre sexe, vers quarante-cinq ou cinquante-quatre ; qui ne laisse pas d’être ridicule à quatre-vingt-un, et qui peut en tout temps, par ses plaisirs mêmes, altérer, désoler, dégrader la nature humaine d’après les horreurs attachées au culte du nombre cinq. Qu’y a-t-il de pire que d’empoisonner sa vie par une jouissance de cinq ? C’est à dix-huit ans que ces dangers sont dans leur force ; il n’est donc point d’âge plus funeste. Voilà ce qu’on ne pouvait découvrir que par les nombres ; et c’est ainsi que les nombres sont le fondement de la morale.

Que si vous trouvez dans tout cela quelque incertitude, repoussez le doute, redoublez de foi ; voici maintenant ce que disait la première lumière des premiers siècles[40]. Dix est justice et béatitude résultant de la créature qui est sept, et de la Trinité qui est trois. Onze, c’est le péché, parce qu’il transgresse dix ou la justice. Vous voyez le plus haut point du sublime ; après quoi il faut se taire : saint Augustin lui-même n’en a pas su davantage.

S’il me restait assez de papier, je vous prouverais l’existence de la pierre philosophale ; je vous prouverais que tant d’hommes savants et célèbres n’étaient pas des insensés ; je vous prouverais qu’elle n’est pas plus étonnante que la boussole ; qu’elle n’est pas plus inconcevable que le chêne provenu du gland que vous avez semé ; mais qu’il l’est, ou qu’il devrait l’être, que des étourdis, qui en finissant leurs humanités ont fait un madrigal, décident que Stahl, Becher, Paracelse, ont mérité les Petites-Maisons.

Allez voir vos jasmins ; laissez mes doutes et mes preuves. Je cherche un peu de délire, afin de pouvoir au moins rire de moi : il y a un certain repos, un plaisir, bizarre si l’on veut, à considérer que tout est songe. Cela peut distraire de tant de rêves plus sérieux et affaiblir ceux de notre inquiétude.

Vous ne voulez pas que l’imagination nous entraîne, parce qu’elle nous égare ; mais quand il s’agit des jouissances individuelles de la pensée, notre destination présente ne serait-elle pas dans les écarts ? Tous les hommes ont rêvé ; tous en ont eu besoin : quand le génie du mal les fit vivre, le génie du bien les fit dormir et songer.

LETTRE XLVIII.

Méterville, 1er septembre, VI.

Dans quelque indifférence que l’on traîne ses années, il arrive pourtant que l’on aperçoive le ciel dans une nuit sans nuages. On voit les astres immenses ; ce n’est pas une fantaisie de l’imagination, ils sont là sous nos yeux : on voit leur distance bien plus vaste, et ces soleils qui semblent montrer des mondes où des êtres différents de nous naissent, sentent et meurent.

La tige du jeune sapin est auprès de moi, droite et fixe ; elle s’avance dans l’air, elle semble n’avoir ni vie ni mouvement ; mais elle subsiste, et si elle se connaît elle-même, son secret et sa vie sont en elle : elle croît invisiblement. Elle est la même dans la nuit et dans le jour ; elle est la même sous la froide neige, et sous le soleil des étés. Elle tourne avec la terre ; elle tourne immobile parmi tous ces mondes. La cigale s’agite pendant le repos de l’homme, elle mourra, le sapin tombera ; les mondes changeront. Où seront nos livres, nos renommées, nos craintes, notre prudence, et la maison que l’on voudrait bâtir, et le blé que la grêle n’a pas couché ? Pour quel temps amassez-vous ? pour quel siècle est votre espérance ? Encore la révolution d’un astre, encore une heure de sa durée, et tout ce qui est vous ne sera plus ; tout ce qui est vous sera perdu, plus anéanti, plus impossible que s’il n’eût jamais été. Celui dont le malheur vous accable sera mort ; celle qui est belle sera morte. Le fils qui vous survivra sera mort.

Vous avez rassemblé les moyens des arts[41] ; vous voyez sur la lune comme si elle était près de vos télescopes ; vous y cherchez du mouvement ; il n’y en a point : il y en a eu, mais elle est morte. Et le lieu, le globe où vous êtes, sera mort comme elle. A quoi vous arrêtez-vous ? Vous auriez pu faire un mémoire pour votre procès, ou finir une ode dont on eût parlé demain au soir. Intelligence des mondes ! qu’ils sont vains les soins de l’homme ! Quelles risibles sollicitudes pour des incidents d’une heure ! Quels tourments insensés pour arranger les détails de cette vie qu’un souffle du temps va dissiper ! Regarder, jouir de ce qui passe, imaginer, s’abandonner : ce serait là tout notre être. Mais, régler, établir, connaître, posséder ; que de démence !

Cependant celui qui ne veut point s’inquiéter pour des jours incertains n’aura pas le repos qui laisse l’homme à lui-même, ou le délassement qui peut distraire de ces dégoûts qu’on préfère à la vie tranquille : il n’aura pas, quand il la voudra, la coupe pleine de café ou de vin qui doit écarter pour un moment le mortel ennui. Il n’y aura point d’ordre et de suite dans ce qu’il sera forcé de faire ; il n’y aura pas de sécurité pour les siens. Parce que sa pensée aura embrassé le monde dans ses hautes conceptions, il arrivera que son génie, éteint par la langueur, n’aura plus même ces conceptions : parce que sa pensée aura cherché trop de vérités dans la nature des choses, il ne sera plus donné à sa pensée elle-même de se maintenir selon sa propre nature.

On ne parle que de réprimer ses passions, et d’avoir la force de faire ce qu’il faut ; mais au milieu de tant d’impénétrabilité, montrez donc ce qu’il faut. Pour moi, je ne le sais pas, et j’ose soupçonner que plusieurs autres l’ignorent. Tous les sectaires ont prétendu le dire et le montrer avec évidence ; leurs preuves surnaturelles nous ont laissés dans un doute plus grand. Peut-être une connaissance certaine et un but connu ne sont-ils ni selon notre nature ni selon nos besoins. Cependant il faut vouloir. C’est une triste nécessité, c’est une sollicitude intolérable, d’être toujours contraint d’avoir une volonté, quand on ne sait sur quoi la régler.

Souvent je me repose dans cette idée, que le cours accidentel des choses et les effets directs de nos intentions ne sauraient être qu’une apparence, et que toute action humaine est nécessaire et déterminée par la marche irrésistible de l’ensemble des choses. Il me paraît que c’est une vérité dont j’ai le sentiment ; mais quand je perds de vue les considérations générales, je m’inquiète et je projette comme un autre. Quelquefois, au contraire, je m’efforce d’approfondir tout ceci, pour savoir si ma volonté peut avoir une base, et si mes vues peuvent se rapporter à un plan suivi. Vous pensez bien que dans cette obscurité impénétrable, tout m’échappe jusqu’aux probabilités elles-mêmes : je me lasse bientôt ; je me rebute, et je ne vois rien de certain, si ce n’est peut-être l’inévitable incertitude de ce que les hommes voudraient connaître.

Ces conceptions étendues qui rendent l’homme si superbe et si avide d’empire, d’espérances et de durée, sont-elles plus vastes que les cieux réfléchis sur la surface d’un peu d’eau de pluie qui s’évapore au premier vent ? Le métal que l’art a poli reçoit l’image d’une partie de l’univers ; nous la recevons comme lui. — Mais il n’a pas le sentiment de ce contact. — Ce sentiment a quelque chose d’étonnant, qu’il nous plaît d’appeler divin. Et ce chien qui vous suit, n’a-t-il pas le sentiment des forêts, des piqueurs et du fusil, dont son œil reçoit l’empreinte en répercutant les figures ? Cependant, après avoir poursuivi quelques lièvres, léché la main de ses maîtres et déterré quelques taupes, il meurt ; vous l’abandonnez aux corbeaux, dont l’instinct perçoit les propriétés des cadavres, et vous avouez qu’il n’a plus ce sentiment.

Ces conceptions, dont l’immensité surprend notre faiblesse, et remplit d’enthousiasme nos cœurs bornés, sont peut-être moins pour la nature que le plus imparfait des miroirs pour l’industrie humaine : et pourtant l’homme le brise sans regret. Dites qu’il est affreux à notre âme avide de n’avoir qu’une existence accidentelle ; dites qu’il est sublime d’espérer la réunion au principe de l’ordre impérissable : n’affirmez rien de plus.

L’homme qui travaille à s’élever est comme ces ombres du soir qui s’étendent pendant une heure, qui deviennent plus vastes que leurs causes, qui semblent grandir en s’épuisant, et qu’une seconde fait disparaître.

Et moi aussi j’ai des moments d’oubli, de force, de grandeur : j’ai des besoins démesurés ; sepulchri imme mor ! Mais je vois les monuments des générations effacés ; je vois le caillou soumis à la main de l’homme, et qui existera cent siècles après lui. J’abandonne les soins de ce qui passe, et ces pensées du présent déjà perdu. Je m’arrête étonné ; j’écoute ce qui subsiste encore ; je voudrais entendre ce qui subsistera : je cherche dans le mouvement de la forêt, dans le bruit des pins, quelques-uns des accents de la langue éternelle.

Force vivante ! Dieu du monde ! J’admire ton œuvre, si l’homme doit rester ; et j’en suis atterré, s’il ne reste pas.

LETTRE XLIX.

Méterville, 14 septembre, VI.

Ainsi, parce que je n’ai point d’horreur pour vos dogmes, je serais près de les révérer ! Je pense que c’est tout le contraire. Vous avez, je crois, projeté de me convertir.

Dites-moi, me savez-vous quelque intérêt à ne pas admettre vos opinions religieuses ? Si je n’ai contre elles ni intérêt, ni partialité, ni passion, ni éloignement même, quelle prise auront-elles pour s’introduire dans une tête sans systèmes et dans un cœur que le remords ne leur préparera jamais ?

C’est l’intérêt des passions qui empêche d’être chrétien. Je dirais volontiers que voilà un argument bien misérable. Je vous parle en ennemi : nous sommes en état de guerre, vous en voulez un peu à ma liberté. Si vous accusez les non-crédules de n’avoir pas la conscience pure, j’accuserai les crédules de n’avoir pas un zèle sincère. Il résultera de tout cela de vains mots, un bavardage répété partout jusqu’à la satiété, et qui jamais ne prouvera rien.

Et si j’allais vous dire qu’il n’y a de chrétiens que les méchants, puisqu’il n’y a qu’eux qui aient besoin de chimères pour ne pas voler, égorger, trahir. Certains chrétiens dont l’humeur dévote et la croyance burlesque ont dérangé le cœur et l’esprit se trouvent toujours entre le désir du crime et la crainte du diable. Selon la méthode vulgaire de juger des autres par soi-même, ils sont alarmés dès qu’ils voient un homme qui ne se signe point : il n’est pas des nôtres, il est contre nous ; il ne craint pas ce que nous craignons, donc il ne craint rien, donc il est capable de tout ; il n’a pas les mains jointes, c’est qu’il les cache ; il y a sûrement un stylet dans l’une, et du poison dans l’autre.

Je n’en veux point à ces bonnes gens : comment croiraient-ils que l’ordre suffise ? le désordre est dans leurs idées. D’autres parmi eux me diront : Voyez tout ce que j’ai souffert, d’où aurais-je tiré ma force, si je ne l’avais pas reçue d’en haut ? — Mon ami, d’autres ont souffert davantage, et n’ont rien reçu d’en haut : il y a encore cette différence qu’ils n’en font pas tant de bruit, et ne se croient pas bien grands pour cela. On souffre, comme on marche. Quel est l’homme qui peut faire vingt mille lieues ? Celui qui fait une lieue par jour et qui vit soixante ans. Chaque matin ramène des forces nouvelles, et l’espérance éteinte laisse encore un espoir vague.

Les lois sont évidemment insuffisantes. Eh bien ! je veux vous montrer des êtres plus forts que vous, et qui sont presque toujours indomptés ; qui vivent au milieu de vous non-seulement sans frein religieux, mais même sans lois ; dont les besoins sont souvent très-mal satisfaits ; qui rencontrent ce qu’on leur refuse, et ne font pas un mouvement pour l’arracher : et parmi eux, trente-neuf au moins sur quarante mourront sans avoir nui, tandis que vous prônez l’effet de la grâce, si, parmi vos chrétiens, il y en a dans ce cas trois sur quatre. — Où sont ces êtres miraculeux, ces sages ? — Ne vous fâchez point ; ce ne sont pas des philosophes, ce ne sont pas du tout des êtres miraculeux, ce ne sont pas des chrétiens ; ce sont tout bonnement ces dogues qui ne sont ni muselés, ni gouvernés, ni catéchisés, et que vous rencontrez à tout moment, sans exiger que leur gueule terrible fasse, pour vous rassurer, un signe sacré. — Vous plaisantez. — De bonne foi, que vous voulez-vous qu’on fasse autre chose ?

Toutes les religions s’anathématisent, parce qu’aucune ne porte un caractère divin. Je sais bien que la vôtre a ce caractère, mais que le reste de la terre ne le voit point, parce qu’il est caché : je suis comme le reste de la terre, je discerne fort mal ce qui est invisible.

Je ne dis pas que la religion chrétienne soit mauvaise ; mais, pour la croire, il faut la croire divine, ce qui n’est pas aisé. Elle peut être fort belle, comme ouvrage humain ; mais une religion ne saurait être humaine, quelque terrestres que soient ses ministres.

Pour la sagesse, elle est humaine ; elle n’aime pas à s’élever dans les nues pour retomber en débris ; elle exalte moins les têtes, mais elle ne les expose pas à l’oubli des devoirs par le mépris de ses lois démasquées ; elle ne défend point d’examen, et ne craint point d’objections ; il n’y aura pas de prétexte pour la méconnaître, la dépravation du cœur reste seule contre elle : et si la sagesse humaine était la base des institutions morales, son empire serait à peu près universel, puisqu’on ne pourrait se soustraire à ses lois sans faire par là même un aveu formel de turpitude. — Nous ne convenons pas de cela ; nous n’approuvons pas la sagesse. — C’est que vous êtes conséquents.

Je laisse les hommes de parti qui font semblant d’être de bonne foi, et qui vont jusqu’à se faire des amis pour qu’on sache qu’ils les ont convertis ; je reviens à vous qui êtes vraiment persuadé, et qui voudriez me donner ce repos que je n’aurai point.

Je n’aime pas plus que l’on soit intolérant contre la religion qu’en sa faveur. Je n’approuve guère plus ses adversaires déclarés que ses zélateurs fanatiques. Je ne décide pas que l’on doive se hâter, dans certains pays, de détromper un peuple qui croit vraiment, pourvu qu’il ait passé le moment des guerres sacrées, et qu’il ne soit déjà plus dans la ferveur des conversions. Mais quand un culte est désenchanté, je trouve ridicule qu’on prétende en ramener les prestiges ; quand l’arche est usée, quand les lévites, embarrassés et pensifs autour de ses débris, me crient : N’approchez pas, votre souffle profane les ternirait, je suis obligé de les examiner, pour voir s’ils parlent sérieusement. — Sérieusement ? Sans doute ; et l’Église, qui ne périra point, va rendre à la foi des peuples cette antique ferveur dont le retour vous parait chimérique ! — Je ne suis pas fâché que vous en fassiez l’expérience ; je n’en conteste point le succès, et je le désirerais volontiers : ce serait un fait curieux.

Puisque c’est toujours à eux que je finis par m’adresser, il est temps de fermer une lettre qui n’est pas pour vous. Nous garderons chacun nos opinions sur ce point ; et nous nous entendrons très-bien sur les autres. Les manies superstitieuses et les écarts du zèle n’existent pas plus pour un véritable homme de bien, que les périls tant exagérés de ce qu’ils appellent ridiculement athéisme. Je ne désire pas que vous renonciez à cette croyance ; mais il est très-utile qu’on cesse de la regarder comme indispensable au cœur de l’homme, parce que, si on est conséquent, et si on prétend qu’il n’y a pas de morale sans elle, il faut rallumer les bûchers.


  1. Je suis loin d’inférer de là qu’un bon roman ne soit pas un bon livre. De plus, outre ce que j’appellerais les véritables romans, il est des écrits agréables ou d’un vrai mérite que l’on range communément dans cette classe, tels que la Chaumière indienne, etc.
  2. Le genre pastoral, le genre descriptif, ont beaucoup d’expressions rebattues, dont les moins tolérables, à mon avis, sont les figures employées quelques millions de fois, et qui, dès la première, affaiblissaient l’objet qu’elles prétendaient agrandir. L’émail des prés, l’azur des cieux, le cristal des eaux ; les lis et les roses de son teint ; les gages de son amour ; l’innocence du hameau ; des torrents s’échappèrent de ses yeux ; contempler les merveilles de la nature ; jeter quelques fleurs sur sa tombe : et tant d’autres que je ne veux pas condamner exclusivement, mais que j’aime mieux ne point rencontrer.
  3. Campagne de celui à qui les lettres sont adressées.
  4. Près de Lyon, les sommets des Alpes se voient distinctement à l’horizon.
  5. Ou petit Jura (C).
  6. Je n’ai pas été surpris de trouver dans ces lettres plusieurs passages un peu romanesques. Les cœurs mûris avant l’âge joignent aux sentiments d’un autre temps quelque chose de cette force exagérée et illusoire qui caractérise la première saison de la vie. Celui qui a reçu les facultés de l’homme est ou a été ce qu’on appelle romanesque ; mais chacun l’est à sa manière. Les passions, les vertus, les faiblesses, sont à peu près communes à tous, mais elles ne sont pas semblables dans tous.
  7. Le mot Vaud ne veut point dire ici vallée, mais il vient du celtique dont on a fait Welches : les Suisses de la partie allemande appellent le pays de Vaud Welschland. Les Germains désignaient les Gaulois par le mot Wale ; d’où viennent les noms de la principauté de Galles, du pays de Vaud, de ce qu’on appelle dans la Belgique pays Walon, de la Gascogne, etc.
  8. Il est à croire que maintenant Obermann s’arrêterait volontiers dans le canton de Vaud, et pourrait le considérer comme une douce patrie.
  9. De Genève ou Léman, et non pas lac Léman.
  10. Ceci ne serait pas juste, si on l’entendait de la rive septentrionale tout entière.
  11. Appliquer à la sagesse cette idée que tout est vanité, n’est-ce pas, pourra-t-on dire, la pousser jusqu’à l’exagération ?
       On entend par sagesse cette doctrine des sages qui est magnanime et pourtant vaine, au moins dans un sens. Quant au moyen raisonné de passer ses jours en recevant et en produisant le plus de bien possible, on ne peut en effet l’accuser de vanité. La vraie sagesse a pour objet l’emploi de la vie, l’amélioration de notre existence ; et cette existence étant tout, quelque peu durable, quelque peu importante même qu’on la puisse supposer, il est évident que ce n’est point dans cette sagesse-là qu’Obermann trouve de l’erreur et de la vanité.
  12. Cicéron ne fut point un homme ordinaire, il fut même un grand homme ; il eut de très-grandes qualités et de très-grands talents ; il remplit un beau rôle ; il écrivit très-bien sur les matières philosophiques : mais je ne vois pas qu’il ait eu l’âme d’un sage. Obermann n’aimait point qu’on en eût seulement la plume. Il trouvait d’ailleurs qu’un homme d’État rencontre l’occasion de se montrer tout ce qu’il est : il croyait encore qu’un homme d’État peut faire des fautes, mais ne peut pas être faible ; qu’un père de la patrie n’a pas besoin de flatter ; que la vanité est quelquefois la ressource presque inévitable de ceux qui restent inconnus, mais qu’autrement on ne peut en avoir que par petitesse d’âme. Je le soupçonne aussi de ne point aimer qu’un consul de Rome pleure plurimis lacrymis, parce que madame son épouse est obligée de changer de demeure. Voilà probablement sa manière de penser sur cet orateur, dont le génie n’était peut-être pas aussi grand que les talents. Au reste, en interprétant son sentiment d’après la manière de voir que ses lettres annoncent, je crains de me tromper, car je m’aperçois que je lui prête tout à fait le mien. Je suis bien aise que l’auteur de de Officiis ait réussi dans l’affaire de Catilina ; mais je voudrais qu’il eût été grand dans ses revers.
  13. Ce mot, qu’il serait difficile de remplacer par une expression aussi juste, a été adopté ici apparemment pour cette raison : comme il est usité dans les Alpes, je ne l’ai point changé.
  14. Jeune homme qui sentez comme lui, ne décidez point que vous sentirez toujours de même. Vous ne changerez pas, mais les temps vous calmeront : vous mettrez ce qui est à la place de ce que vous aimiez. Vous vous lasserez ; vous voudrez une vie commode : ce consentement est très-commode. Vous direz : si l’espèce subsiste, chaque individu ne faisant que passer, c’est peu la peine qu’il raisonne pour lui-même et qu’il s’inquiète. Vous chercherez des délassements ; vous vous mettrez à table, vous verrez le côté bizarre de chaque chose, vous sourirez dans l’intimité. Vous trouverez une sorte de mollesse assez heureuse dans votre ennui même, et vous passerez en oubliant que vous n’avez pas vécu. Plusieurs ont enfin passé de même.
  15. On a communément une idée trop étroite de l’homme sensible. On en fait un personnage ridicule ; j’en ai vu faire une femme, je veux dire une de ces femmes qui pleurent sur l’indisposition de leur oiseau, que le sang d’une piqûre d’aiguille fait pâmer, et qui frémissent au son de certaines syllabes, comme serpent, araignée, fossoyeur, petite vérole, tombeau, vieillesse.
    J’imagine une certaine modération dans ce qui nous émeut, une combinaison subite des sentiments contraires, une habitude de supériorité sur l’affection même qui nous commande ; une gravité de l’âme, et une profondeur de la pensée, une étendue qui appelle aussitôt en nous la perception secrète que la nature voulut opposer à la sensation visible ; une sagesse du cœur dans sa perpétuelle agitation ; un mélange enfin, une harmonie de toutes choses qui n’appartient qu’à l’homme d’une vaste sensibilité : dans sa force, il a pressenti tout ce qui est destiné à l’homme, dans sa modération, lui seul a connu la mélancolie du plaisir et les grâces de la douleur.
    L’homme qui sent avec chaleur, et même avec profondeur, mais sans modération, consume dans des choses indifférentes cette force presque surnaturelle. Je ne dis pas qu’il ne la trouvera plus dans les occasions du génie : il est des hommes grands dans les petites choses, et qui pourtant le sont encore dans les grandes circonstances. Malgré leur mérite réel, ce caractère a deux inconvénients. Ils seront regardés comme fous par les sots et par plusieurs gens d’esprit, et ils seront prudemment évités par des hommes mêmes qui sentiront leur prix, et qui concevront d’eux une haute opinion. Ils dégradent le génie en le prostituant à des choses tout à fait vulgaires, et parmi les derniers des hommes. Par là ils fournissent à la foule des prétextes spécieux pour prétendre que le bon sens vaut mieux que le génie, parce qu’il n’a pas ses écarts ; et pour prétendre, ce qui est plus funeste, que les hommes droits, forts, expansifs, généreux, ne sont pas au dessus des hommes prudents, ingénieux, réguliers, toujours retenus, et souvent personnels.
  16. Le mont Righi est près de Lucerne ; le lac est au pied de ces rocs perpendiculaires.
  17. Plusieurs savants prétendent que les Francs sont le même peuple que les Russes.
  18. Dans l’état de malheur, la réaction doit être plus forte, puisque la nature de l’être organisé le pousse plus particulièrement à son bien-être comme à sa conservation.
  19. Tout cela, quoique exprimé d’une manière positive, ne doit pas être regardé comme vrai rigoureusement.
  20. Il y a des hommes qu’elle aigrit : ceux qui ne sont point méchants, et non pas ceux qui sont bons.
  21. Les idées obscures ou profondes s’altèrent avec le temps, et on s’habitue à les considérer sous un autre aspect : lorsqu’elles commencent à devenir fausses, le peuple commence à les trouver divines ; lorsqu’elles sont tout à fait absurdes, il veut mourir pour elles.
  22. Le mot char n’est pas usité en ce sens, du moins dans la plus grande partie de la France, où les charrettes à deux roues sont plus en usage. Mais, en Suisse et dans plusieurs autres endroits, on nomme ainsi les chariots légers et les voitures de campagne à quatre roues.
  23. L’acception du mot romantique a changé depuis l’époque où ces lettres ont été écrites.
  24. Le clavecin des couleurs était ingénieux ; celui des odeurs eût intéressé davantage.
  25. Küher en allemand, Armailli en roman, homme qui conduit les vaches aux montagnes, qui passe la saison entière dans les pâturages élevés, et y fait des fromages. En général, les Armaillis restent ainsi quatre ou cinq mois dans les hautes Alpes, entièrement séparés des femmes, et souvent même des autres hommes.
  26. Beccaria a dit d’excellentes choses contre la peine de mort ; mais je ne saurais penser comme lui sur celles-ci. Il prétend que le citoyen n’ayant pu aliéner que la partie de sa liberté la plus petite possible, n’a pu consentir à la perte de sa vie ; il ajoute que, n’ayant pas le droit de se tuer lui-méme, il n’a pu céder à la cité le droit de le tuer.
    Je crois qu’il importe de ne dire que des choses justes et incontestables, lorsqu’il s’agit des principes qui servent de base aux lois positives ou à la morale. Il y a du danger à appuyer les meilleures choses par des raisons seulement spécieuses ; lorsqu’un jour l’illusion se trouve évanouie, la vérité même qu’elles paraissaient soutenir en est ébranlée. Les choses vraies ont leur raison réelle ; il n’en faut pas chercher d’arbitraires. Si la législation morale et politique de l’antiquité n’avait été fondée que sur des principes évidents, sa puissance, moins persuasive, il est vrai, dans les premiers temps, et moins propre à faire des enthousiastes, fût restée inébranlable. Si l’on essayait maintenant de construire cet édifice que l’on n’a pas encore élevé, je conviens que peut-être il ne serait utile que quand les années l’auraient cimenté ; mais cette considération n’en détruit point la beauté, et ne dispense pas de l’entreprendre.
    Obermann ne fait que douter, supposer, rêver ; il pense et ne raisonne guère ; il examine, et ne décide pas, n’établit pas. Ce qu’il dit n’est rien, si l’on veut, mais peut mener à quelque chose. Si, dans sa manière indépendante et sans système, il suit pourtant quelque principe, c’est surtout celui de chercher à ne dire que des vérités en faveur de la vérité même, de ne rien admettre que tous les temps ne pussent avouer, de ne pas confondre la bonté de l’intention avec la justesse des preuves, et de ne pas croire qu’il soit indifférent par quelle voie l’on persuade les meilleures choses. L’histoire de tant de sectes religieuses et politiques a prouvé que les moyens expéditifs ne produisent que l’ouvrage d’un jour. Cette manière de voir m’a paru d’une grande importance, et c’est principalement à cause d’elle que je publie ces lettres, si vides sous d’autres rapports, et si vagues.
  27. Je sens combien cette lettre est propre à scandaliser. Je dois avertir que l’on verra dans la suite la manière de penser d’un autre âge sur la même question. J’ai déjà lu le passage que j’indique : peut-être scandalisera-t-il autant que celui-ci ; mais il ne choquera que les mêmes personnes.
  28. Ceci a beaucoup de rapport à un fait rapporté dans l’Histoire des Voyages. Un Islandais a dit à un savant danois qu’il avait allumé plusieurs fois sa pipe à un ruisseau de feu qui coula en Islande pendant près de deux années.
  29. Peut-être par quelque réflexion plus profonde, qui ramènerait des doutes plus religieux dans leur indépendance.
  30. Il y a effectivement quelque différence entre avouer qu’il existe des choses inexplicables à l’homme, ou affirmer que l’explication inconcevable de ces choses est juste et infaillible. Il est différent de dire, dans les ténèbres : Je ne vois pas ; ou de dire : Je vois une lumière divine ; vous qui me suivez, non-seulement ne dites point que vous ne la voyez pas, mais voyez-la, sinon vous êtes anathème.
  31. « C’est une sotte présomption d’aller dédaignant et condamnant pour faux ce qui ne nous semble pas vraisemblable : qui est un vice ordinaire de ceux qui pensent avoir quelque suffisance, outre la commune. J’en faisais ainsi autrefois... et à présent je trouve que j’étais pour le moins autant à plaindre moi-même. » Montaigne.
  32. On peut voir dans la cinquante-septième épître de Sénèque cette opinion, commune chez les stoïciens, et les raisons non moins remarquables par lesquelles Sénèque la réfute.
  33. Obermann n’a pu avoir l’intention de ridiculiser des sciences qu’il admirait, et qu’il ne possédait pas. Sans doute il désirait seulement que les vastes progrès modernes ne portassent pas si inconsidérément les demi-savants à mépriser l’antiquité.
  34. Dans toutes les sectes, les disciples, ou beaucoup d’entre les disciples, sont moins grands hommes que leur maître. Ils défigurent sa pensée, surtout quand le fanatisme superstitieux ou l’ambition d’innover se joignent aux erreurs de l’esprit.
    Pythagore, ainsi que Jésus, n’a pas écrit : les successeurs, prétendus tels, de l’un et de l’autre, ont montré qu’ils sentaient tout l’avantage de cette circonstance.
    Considérons un moment le nombre comme Pythagore paraît l’avoir entendu.
    Si, d’un lieu élevé et qui domine une vaste étendue, on discerne dans la plaine, entre les hautes forêts, quelques-uns de ces êtres qui se soutiennent debout ; si l’on vient à se rappeler que les forêts sont abattues, que les fleuves sont dirigés, que les pyramides sont élevées, que la terre est changée par eux, on éprouve de l’étonnement. Le temps est leur grand moyen ; le temps est une série de nombres. Ce sont les nombres rassemblés ou successifs qui font tous les incidents, les vicissitudes, les combinaisons, toutes les œuvres individuelles de l’univers. La force, l’organisation, l’espace, l’ordre, la durée ne sont rien sans les nombres. Tous les moyens de la nature sont une suite des propriétés des nombres ; la réunion de ces moyens est la nature elle-même ; cette harmonie sans bornes est le principe infini par lequel tout ce qui existe existe ainsi : le génie de Pythagore vaut bien les esprits qui ne l’entendent pas.
    Pythagore paraît avoir dit que tout était fait selon les propriétés des nombres, mais non par leur vertu.
    Voyez, dans de Mysteriis numerorum par Bungo, ce que Porphyre, Nicomaque, etc., ont dit sur les nombres.
    Voyez Lois de Pythagore 2036,2038, etc., dans Voyages de Pythagore. On peut remarquer, en parcourant ce volume de l’ancienne sagesse, ces trois mille cinq cents sentences dites Lois de Pythagore, combien il y est peu question des nombres.
  35. Apparemment cette époque est antérieure aux dernières d’entre les découvertes modernes : au reste, neuf est, comme sept, un nombre sacré. Quatre fragments ne vaudront qu’un tout.
  36. Comme il en fallait sept, et qu’il était impossible de ne pas admettre le platine, on rejetait le mercure, qui semble avoir un caractère particulier et différer des autres métaux par diverses propriétés, entre autres par celle de rester dans un état de fusion, même à un degré de froid que l’on a cru longtemps passer le froid naturel de notre âge. Malheureusement la chimie moderne reconnaît un plus grand nombre de métaux ; mais il est probable alors qu’il y en aura quarante-neuf, ce qui revient au même.
  37. Linnæus divisait les odeurs végétales en sept classes. De Saussure en admet une huitième ; mais on voit bien qu’il ne doit y en avoir que sept pour la gamme.
  38. Les Grecs avaient sept voyelles. Les grammairiens français en reconnaissent aussi sept, les trois E et les quatre autres.
  39. Les climatériques d’Hippocrate sont les septièmes années ; ce qui est analogue à ce qu’on a dit au nombre sept.
  40. De l’Église.
  41. On est enfin parvenu au point d’amener la lune à une proximité apparente plus grande que celle des montagnes que dans certains climats l’œil nu distingue parfaitement, quoiqu’elles soient éloignées de plus d’une journée de marche.