Observations sur quelques grands peintres/Van der Meulen

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VAN DER MEULEN.


Nommer Van der Meulen, c’est transporter l’âme au milieu des armées, et, pour ainsi dire, dérouler devant elle une longue suite de siéges, de combats, de conquêtes ; c’est rappeler le faste, la grandeur, la gloire de Louis XIV ; c’est rappeler des souvenirs toujours chers aux Français, ces temps, orgueil de leur patrie, étonnement du monde, et l’objet continuel des travaux de l’histoire, et de tous les arts du dix-septième siècle.

Van der Meulen doit être regardé comme le plus vrai et le premier des peintres de batailles modernes ; il est vrai dans l’ensemble, comme dans les détails. Son originalité est prononcée par les sujets qu’il a traités, et par la manière dont il les a peints. Un des caractères vraiment distinctifs de son talent, est d’avoir rendu exactement des formes françaises avec un coloris flamand : il n’a rien perdu de la beauté de la couleur de son pays, et il a parfaitement saisi l’air et l’esprit des personnages des temps et des lieux où il vivoit. Il a si bien senti la tournure et le mouvement de leurs corps et de leurs vêtemens, qu’on voit bien qu’ils n’ont pu habiter d’autre pays que la France et la cour de Louis XIV. Il a fait le portrait des campagnes glorieuses du règne de ce monarque, il l’a fait si exactement, que chaque soldat auroit pu reconnoître le lieu où il avoit combattu ; il n’a pas rendu avec moins de précision les sites dont les champs de bataille étoient environnés. Comme les conquêtes de Louis XIV offrent bien plus de siéges que de batailles rangées, Van der Meulen a peint bien moins de ces dernières. Il fait voir, avec la plus grande exactitude, la manière avec laquelle furent foudroyées ces épaisses murailles, élevées pour arrêter la fureur des hommes, masses impuissantes contre le génie et le courage réunis. Il a peint les vues de la plupart des maisons royales, celles de beaucoup de villes et de leurs environs : les tableaux de ce genre, très-souvent ingrats, cessent de l’être par la manière dont il les a rendus. Les villes sont dans le fond, le paysage est immense ; et ce ne sont pas seulement des cités qu’il offre à nos regards, ce sont presque des provinces entières. Aux représentations de beaucoup de villes, il joint des épisodes d’un extrême intérêt : devant Douai, Courtrai, Lille, Mastrick, se déploient fièrement les nombreux bataillons qui vont les investir. À Dunkerque, c’est l’entrée magnifique du roi ; devant Arras, c’est celle de la reine : cette pompe des cours et celle de la campagne, forment le plus beau et le plus noble des contrastes.

On a de lui quelques tableaux seulement de paysage, et toujours si vastes, si profonds, que lorsqu’il ne peint pas des armées, on diroit qu’il ne peut s’empêcher de leur réserver une place : cette habitude de faire découvrir un très-grand espace dans toutes ses productions, est encore une des choses qui le caractérisent. Son coloris est brillant et vrai ; ses compositions ont du mouvement, du tumulte sans confusion, de la chaleur sans rage, du pittoresque sans affectation. Il a tiré un excellent parti de la fumée, de la poussière, des nuages, pour former des effets de lumière piquans ; mais il l’a fait avec tant de goût, qu’il semble avoir imité scrupuleusement la nature.

Personne n’a peint les chevaux aussi bien que lui, surtout cette espèce d’animaux valeureux, nourris dans les camps, impatiens de combats, et dont les formes nobles s’accordent bien avec celles des cavaliers qui les guident. Il a peint, moins ces soldats furieux combattant corps à corps avec leur ennemi, que ces bataillons se mouvant ensemble, ces masses de guerriers héroïquement obéissantes, guidées au milieu des alarmes par un courage froid et tranquille, lançant au loin mathématiquement la mort, et la recevant de même. À la valeur de courir au-devant des périls, les soldats qu’il nous montre savent joindre celle d’attendre immobiles un trépas souvent presque assuré.

Tous ses ouvrages portent un caractère de grandeur ; il vivoit au milieu de la cour, au milieu des armées d’un grand roi ; il voyoit chaque jour flotter ses drapeaux triomphans, et l’on peut presque dire que la victoire faisoit sa société habituelle : son talent a nécessairement dû prendre une partie de l’esprit et des formes de cet héroïsme dont il étoit environné, et qu’il s’efforçoit tous les jours d’exprimer. Sur le devant de ses tableaux, il a placé, avec beaucoup d’adresse, souvent le roi, et toujours ses généraux, et ses principaux officiers : ce sont des portraits dont l’air n’est point ennuyé, et dont l’expression et les mouvemens annoncent les rôles qu’ils jouent ; l’on voit avec un vif intérêt la représentation d’une action mémorable, et l’image de ses principaux acteurs.

Il a fait de grands tableaux pour être exécutés en tapisseries ; à force de l’avoir été, ils sont devenus si altérés, que leurs restes, cachés dans le fond de quelques magasins, sont même ignorés aux Gobelins ; mais semblables à ces plantes qui meurent environnées des rejetons qui vont les remplacer, ils périssent pour vivre glorieusement encore dans les riches tissus qui leur doivent la naissance ; et cent fois nous avons vu dans nos fêtes solennelles, les tapisseries de Van der Meulen, tenir un rang distingué à côté de celles de le Brun, de Jules Romain et de Raphaël.

Non-seulement Van der Meulen a droit à l’estime publique par son rare talent dans la peinture, mais encore par une espèce d’utilité particulière à ses ouvrages ; ils peuvent être d’un grand secours aux historiens, en leur montrant des siéges, des batailles et d’autres opérations militaires, avec plus d’exactitude, peut-être, que les mémoires du temps ; ils les transportent sur les lieux mêmes, et ils peuvent parler de ce qu’ils ont vu. Ses tableaux sont utiles aux poëtes, en leur offrant des vérités nouvelles, en les tirant de ces carnages vieillis, de ces descriptions tant de fois employées pour tous les peuples, et qu’on pourroit se dispenser de lire, puisqu’on les sait par cœur. Ils sont plus utiles encore aux guerriers… Tout à coup une réflexion m’arrête : doit-on louer de contribuer à instruire au terrible métier des combats… ? Ah ! sans doute s’il étoit possible d’imaginer que les hommes pourront, un jour, être assez sages pour ne plus chercher une gloire, source de tant de larmes ; malheur, malheur au barbare qui produiroit quelque chose qui pût rappeler un combat… Mais, hélas ! l’injustice, et l’abus de la force tiennent à la nature de l’homme ; et la nécessité de la guerre est attachée à son essence : cette vérité une fois reconnue, on sent bien que les défenseurs de la patrie ne sauroient avoir trop de moyens pour repousser les injustes agresseurs, et que le souverain le plus digne de régner doit savoir employer tout ce qui peut maintenir l’ordre au milieu de ses États, tout ce qui peut imposer à ses voisins, et les faire repentir d’avoir osé violer la sainteté des traités. D’après ces faits, malheureusement trop vrais, cette espèce d’utilité du talent de Van der Meulen mérite de justes éloges, et elle ne sauroit être contestée. Il offre aux guerriers des moyens d’étudier leur art, en mettant sous leurs yeux les causes des bons et des mauvais succès des siéges, des batailles ; en leur présentant à la fois ces larges masses d’infanterie, de cavalerie combinées selon les localités, les forces et les dispositions de l’ennemi ; en leur montrant les différens moyens d’attaquer, de défendre les villes et les forteresses ; en présentant aux âmes brûlantes des jeunes militaires les portraits de ces vaillans capitaines, illustrés par tant de travaux, dans le moment où, sur le champ de bataille, ils moissonnoient les lauriers immortels dont on les a couronnés.

Que de titres n’a donc pas Van der Meulen à une réputation durable ? Il en a surtout un bien puissant, qui est indépendant du degré de son talent : sa renommée est étroitement liée à celle d’un des plus grands rois de la terre ; et ses productions fussent-elles moins belles, elles seront toujours bien intéressantes et bien précieuses à cause de la célébrité de leurs sujets.