Observations sur une comédie de Molière intitulée Le festin de pierre

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Sieur de Rochemont / Anonymes
Observations sur Le festin de pierre (N. Pépingué à Paris - 1665)
Texte établi par P.-L. Jacob, J. Gay et fils (p. 1-21).

OBSERVATIONS

SUR UNE COMEDIE DE MOLIERE

INTITULÉE

LE FESTIN DE PIERRE

PAR LE SIEUR DE ROCHEMONT


SUR L'IMPRIMÉ

A PARIS

CHEZ N. PEPINGUÉ

à l'entrée de la rue de la Huchette, et en sa boutique, au premier pilier de la grande salle du Palais, vis-à-vis les Consultations, au Soleil d'Or.

M DC LXV

Avec permission
_________________________

Il faut avouer qu’il est bien difficile de plaire à tout le monde, et qu’un homme qui s’expose en public, est sujet à de fascheuses rencontres ; ll peut compter autant de Juges et de Censeurs, qu’il a d’Auditeurs et de Temoins de ses actions ; et parmy cette foule de Juges, il y en a si peu d’equitables et de bien sensez, qu'il est souvent necesssaire de se rendre justice soy-mesme et de travailler plustost à se satisfaire, qu'à contenter les autres. Il faut prendre garde, neantmoins, de ne point tomber en deux deffauts egalement blamables ; car s’il n’est pas à propos de deferer à toutes sortes de jugements, il n’est pas raisonnable aussi de rejetter toutes sortes d’avis ; et principalement quand ils partent d’un bon principe, et qu’ils sont appuyez du sentiment des Sages, qui sont seuls capables de distribuer dans le monde la veritable gloire. C’est ce qui fait esperer que Moliere recevra ces observations, d’autant plus volontiers que la passion et l’interest n’y ont point de part. Ce n'est pas un dessein formé de luy nuire, mais un desir de le servir ; on n’en veut pas à sa personne, mais à son Athée ; l’on ne porte point envie à son gain ny à sa reputation ; ce n’est pas un sentiment particulier, c'est celui de tous les gens de bien, et il ne doit pas trouver mauvais que l’on defende publiquement les interests de Dieu, qu’il attaque ouvertement, et qu’un Chrestien tesmoigne de la douleur en voyant le Theatre revolté contre l’Autel, la Farce aux prises avec l’Evangile, un Comédien qui se joue des Mysteres, et qui faict raillerie de ce qu’il y a de plus sainct et de plus sacré dans la Religion.

Il est vray qu’il y a quelque chose de galant dans les ouvrages de Moliere, et je serais bien fasché de lui ravir l’estime qu'il s’est acquise. Il faut tomber d'accord que s’il reussit mal à la Comedie, il a quelque talent pour la farce, et quoyqu‘il n'ait ny les rencontres de Gaultier-Gurguille, ny les impromptus de Turlupin, ny la bravoure du Capitan, ny la naïveté de Jodelet, ny la panse du Gros-Guillaume, ny la science du Docteur ; il ne laisse pas de plaire quelque fois, et de divertir en son genre. Il parle passablement François, il traduit assez bien l’Italien, et ne copie pas mal les Autheurs ; car il ne se pique pas d'avoir le don d’Invention ny le beau Genie de la Poesie, et ses Amis avouent librement que ses Pieces sont des Jeux de Theatres, où le Comedien a plus de part que le Poete, et dont la beauté consiste presque toute dans l'action[1] ; ce qui fait rire en sa bouche fait souvent pitié sur le papier, et l‘on peut dire que ses Comedies ressemblent à ces femmes qui font peur en deshabillé, et qui ne laissent pas de plaire quand elles sont ajustées, ou à ces petites tailles, qui ayant quitté leurs patins ne sont plus qu‘une partie d’elles-mesmes. Je laisse là ces Critiques qui trouvent à redire à sa voix et à ses gestes, et qui disent qu’il n’y a rien de naturel en lui, que ces postures sont contraintes et qu‘à force d'etudier les grimaces il fait toujours la mesme chose ; car il faut avoir plus d‘indulgence pour des gens qui prennent peine à divertir le public, et c’est une espèce d’injustice d’exiger d’un homme plus qu’il ne peut, et de luy demander des agrements que la nature ne luy a pas accordez ; outre qu’il y a des choses qui ne veulent pas estre veues souvent, et il est necessaire que le temps en fasse perdre la memoire, afin qu'elles puissent plaire une seconde fois. Mais quand cela serait vrai, l'on ne pourroit denier que Moliere n’eust bien de l’adresse ou du bonheur de debiter avec tant de succez sa fausse monnoye, et de duper tout Paris avec de mauvaises pieces.

Voilà en peu de mots ce que l'on peut dire de plus obligeant et de plus avantageux pour Moliere, et certes, s’il n’eust joué que les Précieuses, et s’il n’en eust voulu qu’aux petits Pourpoints et aux grands Canons, il ne meriteroit pas une censure publique, et ne se seroit pas attiré l'indignation de toutes les personnes de piété ; mais qui peut supporter la hardiesse d'un Farceur qui fait plaisanterie de la Religion, qui tient Escole du Libertinage, et qui rend la majesté de Dieu le jouet d’un Maistre et d’un Valet de Theatre, d’un Athée qui s’en rit, et d’un Valet plus impie que son Maistre qui en fait rire les autres.

Cette piece a fait tant de bruit dans Paris, elle a causé un scandale si public et tous les gens de bien en ont ressenty une si juste douleur, que c’est trahir visiblement la cause de Dieu, de se taire dans une occasion où sa Gloire est ouvertement attaquée, où la foy est exposée aux insultes d’un Boufion qui fait commerce de ses Mysteres, et qui en prostitue la sainteté ; où un Athée foudroyé en apparence, foudroye en effet et renverse tous les fondemens de la Religion, à la face du Louvre, dans la maison d’un Prince chrestien, à la veue de tant de sages Magistrats et si zelez pour les interests de Dieu, en derision de tant de bons pasteurs, que l’on fait passer pour des Tartuffes et dont l'on decrie artificieusement la conduite ; mais principalement sous le Regne du plus Grand et du plus Religieux Monarque du Monde. Cependant que ce genereux Prince occupe tous ses soins à maintenir la Religion, Moliere travaille à la destruire ; le Roy abat les Temples de l'Heresie et Moliere esleve des Autels à l‘Impieté, et autant que la vertu du Prince s’efforce d’establir dans le cœur de ses sujets le Culte du vray Dieu par l‘exemple de ses actions, autant l’humeur libertine de Moliere tasche d’en ruiner la creance dans leurs esprits, par la licence de ses ouvrages.

Certes, il faut avoüer que Moliere est luy-mesme un Tartuffe achevé, et un veritable Hypocrite, et qu'il ressemble à ces Comediens, dont parle Seneque, qui corrompoient de son temps les mœurs sous pretexte de les reformer, et qui sous couleur de reprendre le vice, l’insinuoient adroitement dans les esprits, et ce Philosophe appelle ces sortes de gens des Pestes d’Estat, et les condamne au bannissement et aux supplices. Si le dessein de la Comédie est de corriger les hommes en les divertissant, le dessein de Moliere est de les perdre en les faisant rire ; de mesme que ces serpens dont les piqueures mortelles repandent une fausse joye sur le visage de ceux qui en sont attteints. La naifveté malicieuse de son Agnès a plus corrompu de vierges que les Escrits les plus licentieux ; son Cocu imaginaire est une invention pour en faire de veritables, et plus de femmes se sont débauchées à son Escole, qu’il n’y en eut autrefois de perdues à l'Escole de ce Philosophe qui fut chassé d’Athenes, et qui se vantoit que personne ne sortoit chaste de sa leçon. Ceux qui ont la conduite des âmes, sçavent les desordres que ces Pieces causent dans les consciences, et faut-il s’estonner s'ils animent leur zele, et s’ils attaquent publiquement celuy qui en est l'Autheur, après l’experience de tant de funestes cheutes.

Toute la France a l'obligation à feu Monsieur le Cardinal de Richelieu d'avoir purifié la Comedie, et d'en avoir retranché ce qui pouvoit choquer la pudeur, et blesser la chasteté des oreilles ; il a reformé jusques aux habits et aux gestes de cette Courtisane, et peu s'en est fallu qu'il ne l'ait rendue scrupuleuse. Les Vierges et les Martyrs ont paru sur le Theatre et l‘on faisoit couler insensiblement dans l'âme la pudeur et la Foy, avec le plaisir et la joye. Mais Moliere a ruiné tout ce que ce sage Politique avoit ordonné en faveur de la Comedie, et d’une fille vertueuse, il en a fait une hypocrite. Tout ce qu’elle avoit de mauvais avant ce grand Cardinal, c'est qu'elle estoit coquette et libertine ; elle escoutoit tout indifferemment, et disoit de mesme tout ce qui lui venoit à la bouche ; son air lascif et ses gestes dissolus rebutoient tous les gens d'honneur, et l’on n’eust pas veu en tout un siecle une honneste femme luy rendre visite. Moliere fait pis, il a deguisé cette coquette, et sous le voile de l‘hypocrisie, il a caché ses obscenitez et ses malices ; tantost il l'habille en religieuse, et la fait sortir d'un couvent : ce n’est pas pour garder plus estroitement ses vœux ; tantost il la fait paroistre en paysanne, qui fait bonnement la reverence quand on lui parle d’amour ; quelquefois c’est une innocente qui tourne par des equivoques estudiées l'esprit à de sales pensées, et Moliere, le fidele Interprete de sa naïfveté, tasche de faire comprendre par ses postures, ce que cette pauvre Niaise n'ose exprimer par ses paroles. Sa critique est un commentaire pire que le texte, et un supplement de malice à l’ingenuité de son Agnès, et confondant enfin l'hypocrisie avec l'impieté, il a levé le masque à sa fausse devote, et l’a rendue publiquement impie et sacrilege.

Je sçay que l’on ne tombe pas tout d‘un coup dans l'athéisme : on ne descend que par degrez dans cet abysme ; on n'y va que par une longue suite de vices, et que par un enchaisnement de mauvaises notions qui meinent de l’une à l’autre. L'Impieté qui craint le feu, et qui est condamnee par toutes les Loix, n’a garde d'abord de se rebeller contre Dieu, ny de luy declarer la guerre ; elle a sa prudence et sa politique, ses tours et ses detours, ses commencemens et ses progrez. Tertullien dit que la Chasteté et la Foy ont une alliance très-estroite ensemble, que le Demon attaque ordinairement la pudeur des Vierges avant que de combattre leur Foy, et qu’elles n’abandonnent l’une, qu’après la perte de l’autre. L‘Impie qui est l’organe du Demon, tient les mesmes maximes : il insinuë d’abord quelque proposition libertine, il corrompt les mœurs, et raille ensuite des Mystères ; il tourne en ridicule le Paradis et l’Enfer, il decrie la devotion sous le nom d’ypocrisie, il prend Dieu à partie, et fait gloire de son impieté à la veuë de tout un peuple.

C’est par ces degrez que Moliere a fait monter l’Atheïsme sur le Theatre, et après avoir respandu dans les ames ces poisons funestes, qui estouffent la pudeur et la honte ; après avoir pris soin de former des coquettes, et de donner aux filles des instructions dangereuses ; après des Escoles fameuses d’impureté, il en a tenu d’autres pour le libertinage, et il marque visiblement dans toutes ses Pieces le caractere de son esprit ; il se mocque egalement du Paradis et de l’Enfer, et croit justifier sulfisamment ses railleries, en les faisant sortir de la bouche d'un estourdy : Ces paroles d’Enfer et de chaudieres bouillantes, sont assez justifiées par l’extravagance d’Arnolphe, et par l’innocence de celle à qui il parle[2]. Et voyant qu'il choquoit toute la Religion, et que tous les gens de bien luy seroient contraires, il a composé son Tartuffe et a voulu rendre les dévots des ridicules ou des hypocrites : il a cru qu‘il ne pouvoit deffendre ses maximes, qu'en faisant la Satyre de ceux qui les pouvoient condamner. Certes, c’est bien à faire à Moliere de parler de la devotion, avec laquelle il a si peu de commerce, et qu’il n’a jamais connuë ny par pratique, ny par theorie. L‘hypocrite et le devot ont une mesme apparence, ce n'est qu’une mesme chose dans le public, il n’y a que l’interieur qui les distingue, et afin de ne point laisser d’équivoque, et d’oster tout ce qui peut confondre le bien et le mal, il devoit faire voir ce que le devot fait en secret, aussi bien que l'hypocrite. Le devot jeûne, pendant que l'hypocrite fait bonne chere ; il se donne la discipline et mortifie ses sens, pendant que l'autre s’abandonne aux plaisirs, et se plonge dans le vice et la debauche à la faveur des tenebres. L‘homme de bien soustient la Chasteté chancelante, et la releve lorsqu‘elle est tombée, au lieu que l’autre, dans l‘occasion, tasche à la seduire, ou à profiter de sa chute. Et comme d'un costé, Moliere enseigne à corrompre la pudeur, il travaille de l’autre à luy oster tous les secours qu’elle peut recevoir d’une veritable et solide pieté.

Son Avarice ne contribue pas peu à réchauffer sa veine contre la Religion. Je connais son humeur, il ne se soucie pas qu’on fronde ses pieces, pourveu qu’il y vienne du monde[3]. Il sait que les choses deffenduës irritent le desir, et il sacrifie hautement à ses interests tous les devoirs de la pieté : c'est ce qui luy fait porter avec audace la main au Sanctuaire, et il n’est point honteux de lasser tous les jours la patience d’une grande Reyne, qui est continuellement en peine de faire reformer ou supprimer ses Ouvrages. Il est vray que la foule est grande à ses Pieces, et que la curiosité y attire du monde de toutes parts ; mais les gens de bien les regardent comme des Prodiges ; ils s’y arrestent de mesme qu’aux Eclipses et aux Cometes : parce que c’est une chose inoüie en France de jouer la Religion sur un Theatre, et Moliere a très-mauvaise raison de dire qu’il n'a fait que traduire cette Piece de l’Italien, et la mettre en François ; car je luy pourrois repartir que ce n’est point là nostre coutume, ny celle de l’Eglise : l’ltalie a des vices et des libertez que la France ignore, et ce Royaume très-chrestien a cet avantage sur tous les autres, qu’il s'est maintenu tousjours dans la pureté de la Foy, et dans un respect inviolable de ses Mysteres. Nos Roys qui surpassent en grandeur et en pieté tous les Princes de la terre, se sont montrez très-severes en ces rencontres et ils ont armé leur justice et leur zele autant de fois qu’il s’est agi de soustenir l’honneur des Autels, et d’en venger la prophanation. Où en serions-nous, si Moliere vouloit faire des Versions de tous les mauvais livres italiens, et s’il introduisait dans Paris toutes les pernicieuses coustumes des Pays Estrangers : et de mesme qu’un homme qui se noye se prend à tout, il ne se soucie pas de mettre en compromis l’honneur de l’Eglise pour se sauver, et il semble à l’entendre parler qu'il ait un Bref particulier du Pape pour joüer des Pieces ridicules, et que Monsieur le Legat ne soit venu en France, que pour leur donner son approbation.

Je n’ay pu m’empescher de voir cette Piece aussi bien que les autres, et je m’y suis laissé entraisner par la foule, d'autant plus librement que Moliere se plaint qu’on le condamne sans le connoistre, et que l'on censure ses Pieces sans les avoir veuës ; mais je trouve que sa plainte est aussi injuste, que sa Comedie est pernicieuse; que sa Farce, après l’avoir bien considérée, est vrayment diabolique, et vrayment diabolique est son cerveau[4], et que rien n'a jamais paru de plus impie, mesme dans le Paganisme. Auguste fit mourir un Bouffon qui avoit fait raillerie de Jupiter, et deffendit aux femmes d‘assister à des Comedies plus modestes que celles de Moliere.

Theodose condamna aux bestes des Farceurs qui tournaient en derision nos Ceremonles ; et neantmoins cela n'approche point de l'emportement de Moliere, et il seroit dilficile d’ajouster quelque chose à tant de crimes dont sa Piece est remplie. C’est là que l'on peut dire que l‘impiete et le libertinage se presentent à tous momens à l’imagination : une Religieuse debauchée, et dont l‘on publie la prostitution ; un Pauvre à qui l’on donne l‘aumosne à condition de renier Dieu[5] ; un Libertin qui seduit autant de filles qu'il en rencontre ; un Enfant qui se mocque de son pere, et qui souhaite sa mort ; un Impie qui raille le Ciel, et qui se rit de ses foudres ; un Athée qui reduit toute la Foy à deux et deux sont quatre, et quatre et quatre sont huit ; un Extravagant qui raisonne crotesquement de Dieu, et qui par une cheute affectée casse le nez à ses arguments, un Valet infâme fait au badinage de son Maistre, dont toute la creance aboutit au Moine-Bourru : car pourveu que l’on croie le Moine-Bourru, tout va bien, le reste n’est que bagatelle ; un Demon qui se mesle dans toutes les Scenes, et qui repand sur le Theatre les plus noires fumées de l’Enfer ; et enfin un Moliere pire que tout cela, habillé en Sganareile, qui se moque de Dieu et du Diable, qui joue le Ciel et l'Enfer, qui souffle le chaud et le froid, qui confond la vertu et le vice, qui croit et ne croit pas, qui pleure et qui rit, qui reprend et qui approuve, qui est Causeur et Athée, qui est hypocrite et libertin, qui est homme et demon tout ensemble : un Diable incarné, comme luy-mesme se definit[6]. Et cet homme de bien appelle cela corriger les mœurs des hommes en les divertissant, donner des exemples de vertu à la jeunesse, reprimer galamment les vices de son siecle, traiter serieusement les choses saintes, et couvre cette belle morale d’un feu de chaste, d‘un foudre imaginaire, et aussi ridicule que celuy de Jupiter, dont Tertullien raille si agréablement, et qui bien loin de donner de la crainte aux hommes, ne pouvoit pas chasser une mouche ny faire peur à une souris. En effet, ce pretendu foudre appreste un nouveau sujet de risée aux spectateurs, et n’est qu'une occasion à Moliere pour braver en dernier ressort la Justice du Ciel, avec une âme de Valet interessée, en criant : Mes gages, mes gages ; car voila le denouement de la Farce. Ce sont les beaux et genereux mouvemens qui mettent fin à cette galante Piece, et je ne vois pas en tout cela où est l’esprit, puisqu‘il avouë luy-meme qu'il n’est rien de plus facile que de se guinder sur des grands sentiments, de dire des injures aux Dieux, et de cracher contre le Ciel.

ll y a quatre sortes d'impies qui combattent la Divinité : les uns declarez qui attaquent hautement la Majesté de Dieu, avec le blasphesme dans la bouche ; les autres cachez qui l’adorent en apparence, et qui le nient dans le fond du cœur ; il y en a qui croyent un Dieu par maniere d’acquit, et qui le faisans ou aveugle ou impuissant, ne le craignent pas ; les derniers enfin, plus dangereux que tous les autres, ne deffendent la Religion que pour la detruire, en en affoiblissant malicieusement les preuves, ou en ravalant adroitement la dignité de ses Mysteres. Ce sont ces quatre sortes d'impietez que Moliere a estalées dans sa Piece, et qu’il a partagées entre le Maistre et le Valet. Le Maistre est Athée et Hypocrite, et le Valet est Libertin et Malicieux. L‘Athée se met au-dessus de toutes choses et ne croit point de Dieu ; l'Hypocrite garde les apparences, et au fond il ne croit rien ; le Libertin a quelque sentiment de Dieu, mais il n’a point de respect pour ses ordres, ny de crainte pour ses foudres, et le Malicieux raisonne foiblement, et traitte avec bassesse et en ridicule les choses saintes : voila ce qui compose la Piece de Moliere. Le Maistre et le Valet jouent la Divinité differemment : le Maistre attaque avec audace, et le Valet deffend avec foiblesse ; le Maistre se moque du Ciel, et le Valet se rit du foudre qui le rend redoutable ; le Maistre porte son insolence jusqu'au Trône de Dieu, et le Valet donne du nez en terre, et devient camus avec son raisonnement ; le Maistre ne croit rien, et le Valet ne croit que le Moine-Bourru : et Moliere ne peut parer au juste reproche qu’on luy peut faire d’avoir mis la deffense de la Religion dans la bouche d'un Valet impudent, d’avoir exposé la Foy à la risée publique, et donné à tous ses Auditeurs des idées du Libertinage et de l’Atheïsme, sans avoir eu soin d’en effacer les impressions. Et où a-t‘il trouvé qu'il fust permis de mesler les choses saintes avec les profanes, de confondre la creance des Mysteres avec celle du Moine-Bourru, de parler de Dieu en bouffonnant, et de faire une Farce de la Religion? Il devoit pour le moins susciter quelqu'Acteur pour soustenir la cause de Dieu, et deffendre serieusement ses interests ; il falloit reprimer l’insolence du Maistre et du Valet et reparer l'outrage qu’ils faisoient à la Majesté divine ; il falloit establir par de solides raisons les Veritez qu’il discredite par des railleries ; il falloit estouffer les mouvemens d’impieté que son Athée fait naistre dans les esprits : Mais le Foudre! Mais le Foudre est un Foudre en peinture qui n’offense point le Maistre et qui fait rire le Valet, et je ne crois pas qu’il fust à propos, pour l'edification de l‘Auditeur, de se gausser du chastiment de tant de crimes, ny qu'il y eust sujet à Sganarelle de railler en voyant son Maistre foudroyé ; puisqu’il estoit complice de ses crimes, et le ministre de ses infames plaisirs.

Moliere devroit rentrer en luy-mesme, et considerer qu’il est tres-dangereux de se jouër à Dieu, que l’impieté ne demeure jamais impunie, et que si elle eschappe quelquefois aux feux de la Terre, elle ne peut esviter ceux du Ciel : qu‘un abysme attire un autre abysme, et que les Foudres de la Justice divine ne ressemblent pas à ceux du Theatre, ou pour le moins, s’il a perdu tout respect pour le Ciel (ce que pieusement je ne veux pas croire), il ne doit pas abuser de la bonté d'un grand Prince, ny de la pieté d‘une Reyne si religieuse, à qui il est à charge, et dont il fait gloire de choquer les sentimens. L'on sçait qu’il se vante hautement qu’il fera paroistre son Tartuffe d’une façon ou d’autre, et le desplaisir que cette grande Reyne en a tesmoigné n’a pu faire impression sur son esprit, ny mettre de bornes à son insolence. Mais s‘il luy restait encore quelque ombre de pudeur, ne luy seroit-il pas fâcheux d'estre en butte à tous les gens de bien, de passer pour un libertin dans l’esprit de tous les Predicateurs, et d'entendre toutes les langues que le Saint-Esprit anime declamer contre luy dans les Chaires, et condamner publiquement ses nouveaux blasphemes? Et que peut-on esperer d’un homme qui ne peut estre ramené à son devoir, ny par la consideration d'une Princesse si vertueuse et si puissante, ny par les interests de l’honneur, ny par les motifs de son propre salut.

Certes, Moliere n‘est-il pas digne de pitié ou de risée, et n'y a-t-il pas sujet de plaindre son aveuglement ou de rire de sa folie, lorsqu’il dit qu’il luy est tres-fascheux d'estre exposé aux reproches des gens de bien, que cela est capable de luy faire tort dans le monde et qu'il a interest de conserver sa reputation[7] ; puisque la vraye gloire consiste dans la vertu, et qu'il n’y a point d’honneste homme que celuy qui craint Dieu, et qui edifie le Prochain. C’est à tort qu'il se glorifie d’une vaine reputation, et qu’il se flatte d'une fausse estime que les coupables ont pour leurs compagnons et leurs complices. Le Broüaa du Parterre n’est pas toujours une marque de l‘approbation des Spectateurs ; l’on rit plustost d'une sottise que d’une bonne chose, et s'il pouvoit penetrer dans le sentiment de tous ceux qui font la foule à ses Pieces, il connoistroit que l'on n'approuve pas toujours ce qui divertit et ce qui fait rire. Je ne vis personne qui eust mine d'honneste homme, sortir satisfait de sa Comedie. La joye s'estoit changée en horreur et en confusion, à la reserve de quelques jeunes estourdis qui crioient tout haut que Moliere avoit raison, que la vie des Peres estoit trop longue pour le bien des Enfants, que ces bonnes gens estoient effroyablement importuns avec leurs remontrances, et que l’endroit du fauteuil estoit merveilleux. Les Estrangers mesmes en ont esté tres-scandalisez, jusques-là qu‘un Ambassadeur ne put s’empescher de dire qu’il y avoit bien de l‘lmpieté dans cette Piece. Un Marquis, après avoir embrassé Moliere et l’avoir appelé cent fois l’Inimitable, se tournant vers l'un de ses amis, luy dit qu’il n’avoit jamais veu un plus mauvais Bouffon, ny une Farce plus pitoyable ; et je connus par là que le Marquis jouait quelquefois Moliere, de mesme que Moliere raille quelquefois le Marquis. Il me fasche de ne pouvoir exprimer l’action d’une Dame qui estoit priée par Moliere de lui dire son sentiment : Vostre figure, luy respondit-elle, baisse la teste, et moy je la secoue, voulant dire que ce n’estoit rien qui vaille. Et enfin, sans m’eriger en Casuiste, je ne crois pas faire un jugement temeraire, d‘avancer qu’il n‘y a point d’homme si peu esclairé des lumieres de la Foy, qui ayant veu cette Piece, ou qui sçachant ce qu’elle contient, puisse soutenir que Moliere dans le dessein de la jouer, soit capable de la participation des Sacremens, qu’il puisse estre reçeu à penitence, sans une reparation publique, ny mesme qu’il soit digne de l’entrée de l’Eglise, après les anathesmes que les Conciles ont fulminez contre les Autheurs de Spectacles impudiques ou sacrileges, que les Peres appellent les Naufrages de l'Innocence et des attentats contre le souveraineté de Dieu.

Nous avons l’obligation aux soins de nostre glorieux et invincible Monarque d’avoir nettoyé ce royaume de la plupart des vices qui ont corrompu les mœurs des siecles passez, et qui ont livré de si rudes assauts à la vertu de nos Peres. Sa Majesté ne s’est pas contentée de donner la paix à la France, elle a voulu songer à son salut, et reformer son interieur ; elle l'a delivrée de ces monstres qu’elle nourrissoit dans son sein, et de ces ennemis domestiques qui troubloient sa conscience et son repos ; elle a desarmé une partie, elle a etouffé l’autre, et les a mis tous hors d‘estat de nous nuire. L’Heresie qui a fait tant de ravages dans cet Estat n’a plus de mouvement, ny de force, et si elle respire encore, s’il luy reste quelque marque de vie, l’on peut dire avec assurance qu’elle est aux abois, et qu’elle tire continuellement à sa fin. La fureur du duel qui ostoit à la France son principal appuy, et qui l'affoiblissoit tous les jours par des saignées mortelles et dangereuses, a esté tout d’un coup arrestée par la rigueur des Edits. Cet art de jurer de bonne grace, qui passoit pour un agrement du discours, dans la bouche d’une jeunesse estourdie, n‘est plus en usage, et ne trouve plus ny de Maistres qui l’enseignant, ny de Disciples qui le veuillent pratiquer. Mais le zele de ce grand Roy n’a point donné de relasche, ny de tresve à l’Impiété; il l’a poursuivie partout où il l’a pu decouvrir, et ne luy a laissé en son Royaume aucun lieu de retraite ; il l’a chassée des Eglises où elle alloit morguer insolemment la Majesté de Dieu jusques sur les Autels ; il l'a bannie de la Cour, où elle entretenoit sourdement des pratiques ; il a chastié ses partisans, il a ruiné ses echoles ; il a dissipé ses assemblées, il a condamné hautement ses maximes, il l’a releguée dans les Enfers où elle a pris son origine.

Et neantmoins, malgré tous les soins de ce grand Prince, elle retourne aujourd’huy comme en triompbe dans la Ville Capitale de ce Royaume, elle monte avec impudence sur le Theatre, elle enseigne publiquement ses detestables maximes et respand partout l‘horreur du sacrilege et du blaspheme. Mais nous avons tout sujet d'esperer que le mesme bras qui est l'appuy de la Religion, abattra tout à fait ce monstre, et confondra à jamais son insolence. L'injure qui est faite à Dieu rejaillit sur la face des Roys, qui sont ses Lieutenans et ses Images, et le Throsne des Roys n’est affermy que par celuy de Dieu. Il ne faut qu'un homme de bien, quand il a la puissance, pour sauver un Royaume ; et il ne faut qu‘un Athée, quand il a la malice, pour le ruiner et pour le perdre. Les deluges, la peste et la famine sont les suites que traisne après soy l‘Athelsme, et quand il est question de le punir, le Ciel ramasse tous les fleaux de sa colere pour en rendre le chastiment plus exemplaire. La sagesse du Roy destournera ces malheurs que l'impieté veut attirer dessus nos testes ; elle affermira les Autels que l’on s’efforce d'abattre, et l'on verra partout la Religion triompher de ses ennemis sous le Regne de ce pieux et de cet invincible Monarque, la gloire de son siecle, l'ornement de son Estat, l'amour de ses Sujets, la terreur des Impies, les delices de tout le genre humain : Vivat Rex, vivat in æternum. Que le Roy vive, mais qu’il vive éternellement, pour le bien de l’Eglise, pour le repos de l’Etat et pour la Felicité de tous les peuples.


FIN


Permis d’imprimer Les Observations sur une Comedie de Moliere, intitulée: Le Festin de Pierre, etc.

Fait ce 20 May 1665[8].

Signé : D'AUBRAY.

  1. L'édition originale porte en marge « Dans les Explications du Cocu imaginaire ». Comparer avec Épître « À un ami ».
  2. L'édition originale porte en marge « Dans sa Critique ». Voir La Critique de l’École des femmes. Scène VI, p. 534.
  3. L'édition originale porte en marge « Dans sa Critique ». Voir La Critique de l’École des femmes. Scène VI, p. 535.
  4. L'édition originale porte en marge « Molière dans sa Requête ».
  5. L'édition originale porte en marge « En la première représentation ».
  6. L'édition originale porte en marge « Dans sa Requête ».
  7. L'édition originale porte en marge « En sa Requête ».
  8. L'édition originale porte la date du 10 May.