Ode à Béranger

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Les ÉphémèresAlfred Moret (p. 58-65).


 
L’accord d’un grand génie et
d’un beau caractère.
(Ducis)

Les noms qui passent à la postérité
par l’entremise d’un peuple,
ne meurent jamais.
(P.F. Tissot)

On n’est plus poète qu’en
assemblant des lignes rimées et
polies, qui se chantent et se
cadencent, si, sous le coloris de
l’expression, la pensée ne se révèle
pas énergique et vraie.
(Théard Jr.)

ODE À BÉRANGER


 
Salut ! barde immortel, noble fils de génie,
Qui chantas les hauts faits de ta belle patrie !
Salut ! toi qui bravas un pouvoir détesté,
Et, prenant à deux mains ta brûlante lanière,
Fustigeas les suppôts d’un faible ministère
Qui pensait étouffer la sainte liberté !


La liberté fut pour toi une tendre mère ;
Tu défendis ses droits ; sur l’autel populaire
Ta main sacrifia ses lâches oppresseurs.
Au peuple qu’opprimait un despote en démence
Ta voix se fit entendre ; il comprit sa puissance,
Et d’un trône odieux chassa les possesseurs.

Oui ! ta part fut immense en ces jours de victoire,
Où la France s’acquit une éternelle gloire
En brisant le pouvoir d’un tyran, pour toujours.
Le quatorze Juillet vit crouler la Bastille,
Glorieux souvenir qui dans l’histoire brille,
Mais dont l’éclat pâlit au soleil des Trois Jours.

Quand le calme qui naît après un choc horrible
Fut rétabli, quand se levant terrible
Le peuple eut recouvré ses droits les plus sacrés,
Comme lui tu rentras dans l’ordre et le silence ;
Tu ne voulais rien être, et ton indépendance
Des honneurs refusa de montrer les degrés.


Un seul nom convenait à ta vertu suprême,
Celui de citoyen, plus beau qu’un diadème ;
Tu sus le conserver sans jamais le ternir ;
La couronne civique, auréole romaine,
Pour une âme de feu, fière et républicaine,
Est le plus beau présent qu’elle puisse obtenir.

Tous tes concitoyens, d’une voix unanime,
T’ont décerné ce prix, pour ton élan sublime.
Quel mortel, plus que toi, mérita cet honneur ?
Malgré les fers et verroux, narguant le despotisme,
Ton génie, inspiré par ton patriotisme,
Des droits enfreints du peuple était le défenseur.

Quand l’homme du destin, plus grand que César même,
Eut sur son front guerrier posé le diadème,
Tout marchait, tout tremblait, fléchissait sous ses lois ;
Sa volonté de fer ne souffrait point d’entrave ;
L’Europe se taisait, l’Europe était esclave ;
Le nom seul de cet homme épouvantait les rois !


Sa vaste ambition, qu’on n’osait contredire,
Trouva, dans tes écrits, une amère satire,
Au milieu de l’éclat de sa prospérité.
Tu n’encensas jamais sa fortune et sa gloire,
Dans ses jours de triomphe incrustés par l’histoire
Sur les pages d’airain de la postérité.

Mais quand de ce guerrier l’étoile tutélaire
Pâlit et s’éteignit sur un roc solitaire,
Quand de lâches vautours insultaient l’Aigle mort,
Quand toute gloire alors était persécutée,
Tes sublimes accords, qui rappellent Tyrtée,
Vengèrent le Héros qu’a seul vaincu le sort.

Non, non, tu ne flattas jamais que l’infortune,
Et tu ne connais pas la louage opportune
Qui caresse des rois la sotte vanité.
Napoléon, pour toi, fut le dieu de la France ;
Tu dédaignas pourtant de servir sa puissance,
Pour conserver toujours ta sage liberté.


Quand tu dépeins les faits de cet homme intrépide,
Quel mortel peut te suivre en ton essor rapide ?
C’est le sublime vol de l’aigle audacieux ;
C’est Tacite écrivant, aux plus beaux jours de Rome,
Ses Annales, peinture admirable de l’homme,
Et de l’antiquité monument précieux.

Mais lorsque, fatigué de ton vol pindaresque,
Tu descends et tu prends un ton mélancolique,
Et que de ton pays tu chantes les malheurs,
Le plus doux des liens, l’amour de la patrie,
Respire dans tes vers, dont la douce harmonie
Est un parfum divin qui pénètre nos cœurs.

Si de nouveaux accords s’échappent de ta lyre,
Si tu chantes l’amour, ses charmes, son délire,
Ses chagrins, ses plaisirs, ses doux épanchements,
C’est l’accent de Parny ; nous croyons lire encore
Ses vers charmants, écrits pour son Eléonore,
Où respirent du cœur les plus doux sentiments.


Si, pour chasser au loin une humeur trop chagrine,
Ta muse redevient folâtre et libertine ;
Si sur un ton grivois elle chante gaiement,
Jamais Anacréon, dans une douce ivresse,
Célébrant les plaisirs, l’amour et sa maîtresse,
Ne montra tant d’esprit, de verve et d’agrément.

Tant de grâce, et pourtant l’injuste Académie
N’offrit point un fauteuil à ton brillant génie !
Ah ! ne t’étonne pas de son iniquité :
Elle bannit Hugo, par un suffrage indigne.
Va, tu n’as pas besoin de cet honneur insigne,
Chansonnier, pour voler à l’immortalité.

Tes vers te survivront, poète, d’âge en âge ;
Tant qu’on honora la gloire, le courage,
Le talent, les vertus, le civisme brûlant,
Ton nom sera chéri ; ton noble caractère,
Béni d’un peuple entier, le plus grand de la terre,
Sera l’objet sacré de son culte constant.


Oui, ton nom, Béranger, d’une lumière pure,
Comme un astre éclatant brille en littérature.
Des siècles je le vois franchir l’immensité ;
Je le vois s’élancer au temple de Mémoire,
Et d’un vol foudroyant, sur l’aile de la gloire,
Sans tache, parvenir à la postérité.

Noble France ! bondis en voyant sous ton aile
Éclore, chaque jour, une gloire immortelle !
L’odieux léopard, malgré ses factions,
N’a vu qu’un seul instant ta grandeur abaissée ;
Aujourd’hui tu renais, et ta gloire éclipsée
Reprend le premier rang parmi les nations.

Janvier 1840