Ode pour le comte de S***

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ODE IRRÉGULIÈRE
Pour Monsieur le Comte de S.

Quel bruit de triomphes nouveaux
Se répand dans toutes les villes
Du grand fleuve, et, suivant ses eaux,
Passe même en des lieux tranquilles,
Et fait retentir nos coteaux ?

Ah, bons dieux ! c’est la Renommée ;
Non cette hydre horrible, affamée
De mensonges et de faux bruits,
Dont chaque tête envenimée
Crève aussitôt qu’elle est semée
Aux climats grossiers et nourris
D’épais brouillards et de fumée :
Non, non ; c’est cette bien-aimée
De nos guerriers, ses favoris ;
Cette belle nymphe, charmée
De l’auguste nom de Louis ;
Cette divinité formée
Des chants d’allégresse et des cris
D’une victorieuse armée ;
Et qui, des échos de Paris
Et de feux de joie animée,
Vole par l’empire des lys.

C’est elle, vous le pouvez croire,
Qui vous annonce, après l’histoire
De l’épouvantable débris
Qu’à peine en ses plus creux abris
Cache encor la montagne noire,
Que le grand duc........., épris
D’amour pour une autre Victoire,
Quitte le Rhin et sur la Loire
Vient enfin recevoir le prix
Que méritent son cœur, son grand nom et sa gloire.

Allons donc tous à sa rencontre,
Que notre impatience montre
Ce qu’on doit à ses longs travaux.
Surtout, villes de ces contrées,
Que, malgré les affreux assauts
De cent nations conjurées,
Nous voyons toujours labourées
Dans un plein et parfait repos,
Déployez vos riches livrées ;
Chargez vos femmes de joyaux ;
Préparez partout des entrées ;
Faites parler vos tribunaux,
Retentir vos maisons sacrées,
Luire et tonner vos arsenaux ;
Et que vos portes redorées,
De myrthe et de laurier parées,
Deviennent des arcs triomphaux.

Mais quoi ! Sur l’humide carrière
Autant que peut s’étendre l’œil,
Dans ce beau lointain de rivière,
Où l’onde orgueilleuse et si fière
Le dispute même au soleil ;
Paroît déjà sa galiote,
Qui, tant plus vers nous elle flotte,
Marque un si pompeux appareil,
Qu’on voit bien que jamais pilote,
Pas même l’illustre Argonaute,
Ne vogua pour rien de pareil.

Aussi ni la dépouille antique
De ce fabuleux et magique
Royaume et palais de Colchos,
Pour qui vit la mer Thessalique
Les premiers pins du mont Athos ;
Ni les perles, ni les lingots,
Qu’en l’un et l’autre golfe indique
Trouvèrent, méprisant l’enclos
Du vieux monde et de l’Atlantique,
Ceux qu’à travers de tant de flots
La découverte d’Amérique
Rend, avec ce long tour d’Afrique,
Les plus fameux des matelots ;
N’égalent point cette authentique,
Illustre, belle et magnifique
Conquête, qu’à ce grand héros
Réserve la Gaule armorique.

Ménageons-nous cet avantage ;
Joignons l’amoureux équipage.
Prenons part à tant de beaux jours
Que promet son heureux passage ;
Suivez, suivez, peuple de Tours
Et de tous ses nombreux faubourgs.
Accourez de chaque village,
Laissez les soins du jardinage,
Habitants de ces beaux contours.
Que vos vœux et votre suffrage,
Vos flageolets et vos tambours,
Nous fassent, pendant ce voyage,
Oublier ceux des Brandebourgs.
D’un long et d’un épais concours
De femmes, d’enfants de tout âge,
Bordez ce magnifique ouvrage,
Qui partout vous sert de rivage,
Jusqu’où Loire bornant son cours
Rendra pour ce coup son hommage,
En dépit de Thétis toujours grosse d’orage,
À l’infante des mers, la reine des amours.