Odes et Ballades/À M. de Chateaubriand

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Odes et BalladesOllendorf24 (p. 138-139).


À M. de Chateaubriand


On ne tourmente pas les arbres stériles et desséchés ; ceux-là seulement sont battus de pierres dont le front est couronné de fruits d’or.
ABENHAMED.



I



Il est, Chateaubriand, de glorieux navires
Qui veulent l’ouragan plutôt que les zéphires.
Il est des astres, rois des cieux étincelants,
Mondes volcans jetés parmi les autres mondes,
Qui volent dans les nuits profondes,
Le front paré des feux qui dévorent leurs flancs.


Le génie a partout des symboles sublimes.
Ses plus chers favoris sont toujours des victimes,
Et doivent aux revers l’éclat que nous aimons ;
Une vie éminente est sujette aux orages ;
La foudre a des éclats, le ciel a des nuages
Qui ne s’arrêtent qu’aux grands monts !


Oui, tout grand cœur a droit aux grandes infortunes ;
Aux âmes que le sort sauve des lois communes
C’est un tribut d’honneur par la terre payé.
Le grand homme en souffrant s’élève au rang des justes.
La gloire en ses trésors augustes
N’a rien qui soit plus beau qu’un laurier foudroyé !


II



Aussi, dans une cour, dis-moi, qu’allais-tu faire ?
N’es-tu pas, noble enfant d’une orageuse sphère,
Que nul malheur n’étonne et ne trouve en défaut,
De ces amis des rois, rares dans les tempêtes,
Qui, ne sachant flatter qu’au péril de leurs têtes,
Les courtisent sur l’échafaud ?


Ce n’est pas lorsqu’un trône a retrouvé le faîte ?
Ce n’est pas dans les temps de puissance et de fête,
Que la faveur des cours sur de tels fronts descend.
Il faut l’onde en courroux, l’écueil et la nuit sombre
Pour que le pilote qui sombre
Jette au phare sauveur un œil reconnaissant.


Va, c’est en vain déjà qu’aux cours de la conquête
Une main de géant a pesé sur ta tête ;
Et, chaque fois qu’au gouffre entraînée à grands pas,
La tremblante patrie errait au gré du crime,
Elle eut pour s’appuyer au penchant de l’abîme
Ton front qui ne se courbe pas.

III



A ton tout soutenu par la France unanime,
Laisse donc s’accomplir ton destin magnanime !
Chacun de tes revers pour ta gloire est compté.
Quand le sort t’a frappé, tu lui dois rendre grâce,
Toi qu’on voit à chaque disgrâce
Tomber plus haut encor’ que tu n’étais monté !

7 juin 1824