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Odes et Ballades/À M. Alphonse de L.

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Odes et BalladesOllendorf24 (p. 131-137).

LIVRE TROISIÈME.
1824-1828.


Le temps, qui dérobe à la jeunesse ses années, m’en a déjà ravi vingt-trois sur son aile. Mes jours s’écoulent à longs flots… Mais, quelle que soit mon intelligence, étendue ou bornée, précoce ou tardive, elle sera toujours mesurée au but vers lequel m’entraîne le temps, me guide le ciel ; car j’userai sans cesse de moi-même sous l’œil de celui qui me donne ma tâche, de mon divin créateur.
Milton. Sonnets.




ODE PREMIÈRE.

À M. ALPHONSE DE L.


Or, sachant ces choses, nous venons enseigner aux hommes la crainte de Dieu.
II Cor., v.


I

 
Pourtant je m’étais dit : « Abritons mon navire.
Ne livrons plus ma voile au vent qui la déchire.
Cachons ce luth. Mes chants peut-être auraient vécu !
Soyons comme un soldat qui revient sans murmure
Suspendre à son chevet un vain reste d’armure,
Et s’endort, vainqueur ou vaincu ! »

Je ne demandais plus à la muse que j’aime
Qu’un seul chant pour ma mort, solennel et suprême !

Le poëte avec joie au tombeau doit s’offrir ;
S’il ne souriait pas au moment où l’on pleure,
Chacun lui dirait : « Voici l’heure !
Pourquoi ne pas chanter, puisque tu vas mourir ? »

C’est que la mort n’est pas ce que la foule en pense !
C’est l’instant où notre âme obtient sa récompense,
Où le fils exilé rentre au sein paternel.
Quand nous penchons près d’elle une oreille inquiète,
La voix du trépassé, que nous croyons muette,
A commencé l’hymne éternel !


II

Plus tôt que je n’ai dû, je reviens dans la lice ;
Mais tu le veux, ami ! Ta muse est ma complice ;
Ton bras m’a réveillé ; c’est toi qui m’as dit : « Va !
Dans la mêlée encor jetons ensemble un gage ;
De plus en plus elle s’engage.
Marchons, et confessons le nom de Jéhova ! »

J’unis donc à tes chants quelques chants téméraires.
Prends ton luth immortel : nous combattrons en frères
Pour les mêmes autels et les mêmes foyers.
Montés au même char, comme un couple homérique,
Nous tiendrons, pour lutter dans l’arène lyrique,
Toi la lance, moi les coursiers.

Puis, pour faire une part à la faiblesse humaine,
Je ne sais quelle pente au combat me ramène.
J’ai besoin de revoir ce que j’ai combattu,
De jeter sur l’impie un dernier anathème,
De te dire, à toi, que je t’aime,
Et de chanter encore un hymne à la vertu !


III

Ah ! nous ne sommes plus au temps où le poëte
Parlait au ciel en prêtre, à la terre en prophète !
Que Moïse, Isaïe, apparaisse en nos champs,
Les peuples qu’ils viendront juger, punir, absoudre,
Dans leurs yeux pleins d’éclairs méconnaîtront la foudre
Qui tonne en éclats dans leurs chants.

Vainement ils iront s’écriant dans les villes :
« Plus de rébellions ! plus de guerres civiles !
Aux autels du veau d’or pourquoi danser toujours ?
Dagon va s’écrouler, Baal va disparaître.
Le Seigneur a dit à son prêtre :
Pour faire pénitence ils n’ont que peu de jours !

« Rois, peuples, couvrez-vous d’un sac souillé de cendre !
Bientôt sur la nuée un juge doit descendre.
Vous dormez ! que vos yeux daignent enfin s’ouvrir.
Tyr appartient aux flots, Gomorrhe à l’incendie.
Secouez le sommeil de votre âme engourdie,
Et réveillez-vous pour mourir !

« Ah ! malheur au puissant qui s’enivre en des fêtes,
Riant de l’opprimé qui pleure, et des prophètes !
Ainsi que Balthazar, ignorant ses malheurs,
Il ne voit pas aux murs de la salle bruyante
Les mots qu’une main flamboyante
Trace en lettres de feu parmi les nœuds de fleurs !

« Il sera rejeté comme ce noir génie,
Effrayant par sa gloire et par son agonie,
Qui tomba jeune encor, dont ce siècle est rempli.
Pourtant Napoléon du monde était le faîte.

Ses pieds éperonnés des rois pliaient la tête,
Et leur tête gardait le pli.

« Malheur donc ! — Malheur même au mendiant qui frappe,
Hypocrite et jaloux, aux portes du satrape !
À l’esclave en ses fers ! au maître en son château !
À qui, voyant marcher l’innocent aux supplices,
Entre deux meurtriers complices,
N’étend point sous ses pas son plus riche manteau !

« Malheur à qui dira : Ma mère est adultère !
À qui voile un cœur vil sous un langage austère !
À qui change en blasphème un serment effacé !
Au flatteur médisant, reptile à deux visages !
À qui s’annoncera sage entre tous les sages !
Oui, malheur à cet insensé !

« Peuples, vous ignorez le Dieu qui vous fit naître !
Et pourtant vos regards le peuvent reconnaître
Dans vos biens, dans vos maux, à toute heure, en tout lieu !
Un Dieu compte vos jours, un Dieu règne en vos fêtes !
Lorsqu’un chef vous mène aux conquêtes,
Le bras qui vous entraîne est poussé par un Dieu !

« À sa voix, en vos temps de folie et de crime,
Les révolutions ont ouvert leur abîme.
Les justes ont versé tout leur sang précieux ;
Et les peuples, troupeau qui dormait sous le glaive,
Ont vu, comme Jacob, dans un étrange rêve,
Des anges remonter aux cieux !

« Frémissez donc ! Bientôt, annonçant sa venue,
Le clairon de l’archange entr’ouvrira la nue.
Jour d’éternels tourments ! jour d’éternel bonheur !
Resplendissant d’éclairs, de rayons, d’auréoles,
Dieu vous montrera vos idoles,
Et vous demandera : — Qui donc est le Seigneur ?


« La trompette, sept fois sonnant dans les nuées,
Poussera jusqu’à lui, pâles, exténuées,
Les races, à grands flots se heurtant dans la nuit ;
Jésus appellera sa mère virginale ;
Et la porte céleste, et la porte infernale,
S’ouvriront ensemble avec bruit !

« Dieu vous dénombrera d’une voix solennelle.
Les rois se courberont sous le vent de son aile.
Chacun lui portera son espoir, ses remords.
Sous les mers, sur les monts, au fond des catacombes,
À travers le marbre des tombes,
Son souffle remûra la poussière des morts !

« Ô siècle ! arrache-toi de tes pensers frivoles.
L’air va bientôt manquer dans l’espace où tu voles !
Mortels ! gloire, plaisirs, biens, tout est vanité !
À quoi pensez-vous donc, vous qui dans vos demeures
Voulez voir en riant entrer toutes les heures ?…
L’Éternité ! L’Éternité ! »


IV

Nos sages répondront : « Que nous veulent ces hommes ?
Ils ne sont pas du monde et du temps dont nous sommes.
Ces poëtes sont-ils nés au sacré vallon ?
Où donc est leur Olympe ? où donc est leur Parnasse ?
Quel est leur Dieu qui nous menace ?
A-t-il le char de Mars ? A-t-il l’arc d’Apollon ?

« S’ils veulent emboucher le clairon de Pindare,
N’ont-ils pas Hiéron, la fille de Tyndare,
Castor, Pollux, l’Élide et les Jeux des vieux temps ;
L’arène où l’encens roule en longs flots de fumée,

La roue aux rayons d’or, de clous d’airain semée,
Et les quadriges éclatants ?

« Pourquoi nous effrayer de clartés symboliques ?
Nous aimons qu’on nous charme en des chants bucoliques,
Qu’on y fasse lutter Ménalque et Palémon.
Pour dire l’avenir à notre âme débile,
On a l’écumante Sibylle,
Que bat à coups pressés l’aile d’un noir démon.

« Pourquoi dans nos plaisirs nous suivre comme une ombre ?
Pourquoi nous dévoiler dans sa nudité sombre
L’affreux sépulcre, ouvert devant nos pas tremblants ?
Anacréon, chargé du poids des ans moroses,
Pour songer à la mort se comparait aux roses
Qui mouraient sur ses cheveux blancs.

« Virgile n’a jamais laissé fuir de sa lyre
Des vers qu’à Lycoris son Gallus ne pût lire.
Toujours l’hymne d’Horace au sein des ris est né ;
Jamais il n’a versé de larmes immortelles :
La poussière des cascatelles
Seule a mouillé son luth, de myrtes couronné ! »


V

Voilà de quels dédains leurs âmes satisfaites
Accueilleraient, ami, Dieu même et ses prophètes !
Et puis, tu les verrais, vainement irrité,
Continuer, joyeux, quelque festin folâtre,
Ou pour dormir aux sons d’une lyre idolâtre
Se tourner de l’autre côté.

Mais qu’importe ! accomplis ta mission sacrée.
Chante, juge, bénis ; ta bouche est inspirée !

Le Seigneur en passant t’a touché de sa main ;
Et, pareil au rocher qu’avait frappé Moïse,
Pour la foule au désert assise,
La poésie en flots s’échappe de ton sein !

Moi, fussé-je vaincu, j’aimerai ta victoire.
Tu le sais, pour mon cœur ami de toute gloire,
Les triomphes d’autrui ne sont pas un affront.
Poëte, j’eus toujours un chant pour les poëtes ;
Et jamais le laurier qui pare d’autres têtes
Ne jeta d’ombre sur mon front !

Souris même à l’envie amère et discordante.
Elle outrageait Homère, elle attaquait le Dante.
Sous l’arche triomphale elle insulte au guerrier.
Il faut bien que ton nom dans ses cris retentisse ;
Le temps amène la justice :
Laisse tomber l’orage et grandir ton laurier !


VI

Telle est la majesté de tes concerts suprêmes,
Que tu sembles savoir comment les anges mêmes
Sur les harpes du ciel laissent errer leurs doigts !
On dirait que Dieu même, inspirant ton audace,
Parfois dans le désert t’apparaît face à face,
Et qu’il te parle avec la voix !


17 octobre 1825.