Odes et Ballades/Le Dernier Chant

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Odes et BalladesOllendorf24 (p. 128-130).

Le Dernier Chant


Ô muse, qui daignas me soutenir dans une carrière aussi longue que périlleuse, retourne maintenant aux célestes demeures !… Adieu ! consolatrice de mes jours, toi qui partageas mes plaisirs, et bien plus souvent mes douleurs !
Chateaubriand. Les Martyrs.


Et toi, dépose aussi la lyre !
Qu’importe le Dieu qui t’inspire
À ces mortels vains et grossiers ?
On en rit quand ta main l’encense ;
Brise donc ce luth sans puissance !
Descends de ce char sans coursiers !


— Oh ! qu’il est saint et pur le transport du poëte,
Quand il voit en espoir, bravant la mort muette,
Du voyage des temps sa gloire revenir !
Sur les âges futurs, de sa hauteur sublime
Il se penche, écoutant son lointain souvenir ;
Et son nom, comme un poids jeté dans un abîme,
Éveille mille échos au fond de l’avenir.


Je n’ai point cette auguste joie ;
Les siècles ne sont point ma proie ;
La gloire ne dit pas mon rang.
Ma muse, en l’orage qui gronde,
Est tombée au courant du monde,
Comme un lys aux flots d’un torrent.


Pourtant, ma douce muse est innocente et belle.
L’astre de Bethléem a des regards pour elle ;
J’ai suivi l’humble étoile, aux rois pasteurs pareil.
Le Seigneur m’a donné le don de sa parole,
Car son peuple l’oublie en un lâche sommeil ;
Et, soit que mon luth pleure, ou menace, ou console,
Mes chants volent à Dieu, comme l’aigle au soleil.


Mon âme à sa source embrasée
Monte de pensée en pensée ;
Ainsi du ruisseau précieux
Où l’arabe altéré s’abreuve,
La goutte d’eau passe au grand fleuve,
Du fleuve aux mers, des mers aux cieux.


Mais, ô fleurs sans parfums, foyers sans étincelles,
Hommes ! l’air parmi vous manque à mes larges ailes.
Votre monde est borné, votre souffle est mortel !
Les lyres sont pour vous comme des voix vulgaires.
Je m’enivre d’absinthe : enivrez-vous de miel.
Bien ! aimez vos amours et guerroyez vos guerres,
Vous, dont l’œil mort se ferme à tout rayon du ciel !


Sans éveiller d’écho sonore
J’ai haussé ma voix faible encore ;
Et ma lyre aux fibres d’acier
A passé sur ces âmes viles,
Comme sur le pavé des villes
L’ongle résonnant du coursier.


En vain j’ai fait gronder la vengeance éternelle ;
En vain j’ai, pour fléchir leur âme criminelle,
Fait parler le pardon par la voix des douleurs.
Du haut des cieux tonnants, mon austère pensée,
Sur cette terre ingrate où germent les malheurs,
Tombant, pluie orageuse ou propice rosée,
N’a point flétri l’ivraie et fécondé des fleurs.


Du tombeau tout franchit la porte.
L’homme, hélas ! que le temps emporte,
En vain contre lui se débat.
Rien de Dieu ne trompe l’attente ;
Et la vie est comme une tente
Où l’on dort avant le combat.


Voilà, tristes mortels, ce que leur âme oublie !
L’urne des ans pour tous n’est pas toujours remplie.
Mais qu’ils passent en paix sous le ciel outragé !
Qu’ils jouissent des jours dans leurs frêles demeures !
Quand dans l’éternité leur sort sera plongé,
Les insensés en vain s’attacheront aux heures,
Comme aux débris épars d’un vaisseau submergé.


Adieu donc ce luth qui soupire !
Muse, ici tu n’as plus d’empire,
O muse aux concerts immortels :
Fuis la foule qui te contemple :
Referme les voiles du temple ;
Rends leur ombre aux chastes autels.


Je vous rapporte, ô Dieu ! le rameau d’espérance. –
Voici le divin glaive et la céleste lance ;
J’ai mal atteint le but où j’étais envoyé.
Souvent, des vents jaloux jouet involontaire,
L’aiglon suspend son vol, à peine déployé ;
Souvent, d’un trait de feu cherchant en vain la terre,
L’éclair remonte au ciel sans avoir foudroyé.

1823