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Odes funambulesques/1874/Commentaire

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Odes funambulesquesAlphonse Lemerre (p. 293-384).


J’ai écrit ce mot redoutable. Le dernier comme le premier éditeur des Odes funambulesques, mes amis A.-P. Malassis et Alphonse Lemerre, ligués contre moi, veulent éviter de trop cruelles tortures aux Saumaises futurs, ce qui ne serait encore rien ; mais il est à craindre en outre que ces Saumaises ne parviennent pas, en effet, à deviner les allusions, si claires autrefois et devenues déjà un peu obscures, que contient mon petit livre. Je m’exécute donc, quoiqu’il soit bien dur pour un vieillard de se faire le commentateur d’un enfant ; car, en vérité, qu’y a-t-il de commun entre le moi que je suis maintenant et ce jeune fou qui, abandonnant au vent sa blonde chevelure, brandissait contre les moulins sa lance romantique ?


Pour l’intelligence générale du livre, je dois dire que, bien que né le 14 mars 1823 et ayant publié les cinq mille vers de mon premier recueil Les Cariatides en 1842, j’ai tout à fait appartenu par mes sympathies et par mes idolâtries à la race de 1830. J’ai été et je suis encore de ceux pour qui l’Art est une religion intolérante et jalouse ; je pense encore que, la France étant surtout et avant tout une nation de chevaliers, de poëtes et d’artistes, celui-là est chez nous le plus patriote qui exalte le plus ardemment la poésie élevée et les sentiments héroïques. Je partage avec les hommes de 1830 la haine invétérée et irréconciliable de ce que l’on appela alors les bourgeois, mot qu’il ne faut pas prendre dans sa signification politique et historique, et comme signifiant le tiers-état ; car, en langage romantique, bourgeois signifiait l’homme qui n’a d’autre culte que celui de la pièce de cent sous, d’autre idéal que la conservation de sa peau, et qui en poésie aime la romance sentimentale, et dans les arts plastiques la lithographie coloriée. Aussi ne devra-t-on pas s’étonner de voir que j’ai traité comme des scélérats des hommes fort honnêtes d’ailleurs, qui n’avaient que le tort (et il suffit !) d’exécrer le génie et d’appartenir à ce que Henri Monnier a justement nommé : la religion des imbéciles !


Pour faire avec ordre le petit travail qui va suivre, j’adopterai naturellement les divisions mêmes du livre, et je dirai au fur et à mesure quelles furent les victimes (à peine égratignées heureusement) de mes boutades juvéniles. Toutefois, cette clef, puisque clef il y a, ne saurait être complète dès aujourd’hui ; car il y a encore parmi les modèles de mes figures comiques des personnages vivants qu’il m’est impossible de nommer ici. Ces dernières omissions seront complétées après moi par quelque jeune poëte, qui sera dans le secret de Polichinelle, si cependant les Odes funambulesques et leur Commentaire n’ont pas disparu dans l’abîme redoutable... où est la très sage Héloïs !

Gaietés.


La Corde roide, page 17. ― Cette ode n’est que la mise en scène lyrique du titre même du livre : Odes funambulesques. A propos de ce titre qui a eu une si heureuse fortune, je dois raconter qu’il m’a été donné d’une manière tout à fait surnaturelle. J’avais écrit la plupart des odes comiques dont se compose le livre, uniquement dans le désir de chercher un genre nouveau, et sans songer du tout à les réunir. Ce fut P. Malassis qui audacieusement entreprit d’en faire un livre, et comme il arrangeait déjà sa charmante édition imprimée en rouge et en noir, un camarade quelconque, un indifférent que je rencontrai me demanda à brûle-pourpoint : « Eh bien ! quand paraissent vos... Odes funambulesques ? » Je tressaillis et réprimai l’expression de ma joie, car à l’instant même j’avais compris que le vrai titre définitif de mon livre était trouvé.


La Ville enchantée, page 20. ― Personne n’est aussi romantique qu’il se flatte de l’être. Dans ce petit guide de l’étranger dans Paris, n’y a-t-il pas un peu trop de périphrases à la Delille ? La cinquième strophe de la page 22, Salut, jardin antique, etc., et les cinq strophes suivantes font allusion aux jardins de Versailles, comme la cinquième strophe de la page 23, Ailleurs, c’est le palais où Diane se dresse, aux musées du Louvre, et comme la sixième strophe de la même page, Et maintenant voici la coupole féerique, à la coupole de la bibliothèque du Luxembourg, peinte par Delacroix et représentant l’apothéose des poëtes.


La belle Véronique, page 25. ― Ainsi qu’on le voit, l’héroïne de cette ode était une personne essentiellement pratique ; aussi at-elle été épousée par un pair d’Angleterre ! René Lordereau avait inventé cet axiome, qu’il faut être très indulgent pour tout ce qui relève de la galanterie. A ce compte, j’avais connu la belle Véronique dans une situation qui réclamait la suprême indulgence ; je la retrouvai à Londres grande dame, faisant partie d’une famille illustre, et elle ne me punit en aucune façon des fautes du hasard ; mais c’était une femme de génie !


Mascarades, page 28. ― Le maillot des Keller, dont il est parlé à la page 28, est le maillot de Madame Keller, femme admirablement belle, qui avait importé ici les tableaux vivants, et naturellement le maillot des femmes de sa troupe. Très pudiquement et avec un grand sentiment de l’art, Madame Keller reproduisait les plus beaux groupes antiques. Dans les salons, lorsqu’on l’y appelait, elle laissait, en effet, le maillot voler en l’air ; elle montrait ses tableaux vivants réellement nus. L’Art y gagnait, et la pudeur n’y perdait rien, au contraire ; mais le théâtre n’a pas le droit d’être si artiste que cela, et, comme on se le rappelle, Talma, après un premier essai, dut renoncer à jouer Achille avec les jambes réellement nues. ― Brididi, page 30, strophe 4, [vers 56] avait succédé à Chicard comme roi de la Danse excessive et vertigineuse, et il fut dans cet art fantasque un véritable créateur. Il excellait à improviser séance tenante un quadrille dont toutes les figures formaient dans leur ensemble une épopée symbolique. Je me rappelle qu’une fois, au bal masqué du premier Théâtre Lyrique, ayant déjà pris au vestiaire son paletot qui était gris, et l’ayant endossé, il trouva une fillette qui lui plut, et se décida à danser le dernier quadrille. Alors il entra son pantalon dans ses bottes, chiffonna son chapeau de façon à lui donner l’aspect du petit chapeau historique, et, par une grimace subite, se donna étonnamment le visage de Napoléon Premier ; puis le quadrille qu’il dansa représenta, de Toulon à Sainte-Hélène, toute la légende impériale, et le galop final était l’apothéose ! En ce temps-là le dévergondage même était artiste ; les générations nouvelles ont retourné cela comme un gant.

Pilodo, page 30, strophe 6, [vers 64] chef d’orchestre des bals du Vauxhall, très habile à susciter la bacchanale furieuse, avait, avec ses lunettes bleues (comme Hugo le dit de Mirabeau), une tête horrible de laideur et de génie. ― Labeaume, page 31, strophe 3, [vers 73] fut alors un célèbre entrepreneur de bals masqués. ―Mogador, ibidem, [vers 76] plus tard comtesse de Chabrillan, a porté en effet le costume de guerrière victorieuse que j’indique. Elle a aussi, vêtue à la grecque, fait à l’Hippodrome la course des chars avec Louise Mesgny et une Joséphine qui semblait un bloc de granit taillé par un Hercule statuaire. ― Madame Panache, Ange, Frisette, Rose Pompon et Blanche, que nomment les strophes suivantes, ne méritent pas de biographie particulière ; elles ont été jolies et elles ont eu lieu. Il leur a manqué des visées supérieures et un trône en Égypte pour atteindre à la renommée de Cléopâtre.


Premier Soleil, page 37. ― Mlle Ozy, page 37, strophe 4 [vers 14], dont le prénom était Alice, a été l’amie de tous les hommes d’esprit de son temps. Retirée à Enghien, dans une charmante villa, elle y devint dévote, allait à la messe avec un gros livre et offrait à l’église de grands tableaux de sainteté. Aux heures de sa folle jeunesse, Roger de Beauvoir, dans un amusant croquis, l’avait représentée vêtue de la nébride, tenant d’une main un thyrse de bacchante, et de l’autre une coupe pleine, avec cette épigraphe : Ozy noçant les mains pleines. Victor Hugo avait daigné lui adresser quelques vers. Et moi-même, si parva licet, &c... prétendant, à tort peut-être, que sa vie abandonnée au caprice n’était pas d’un bon exemple pour les demoiselles à marier, j’avais écrit, à propos d’elle, ce quatrain qui fit fortune :



                 Les demoiselles chez Ozy
                          Menées,
                 Ne doivent plus songer aux hy
                          Ménées !


Page 38, strophe 4 [vers 32]. ― Tout le monde sait que Musette est la joyeuse infidèle de La Vie de Bohème, Nichette la grisette vertueuse de La Dame aux Camélias, et Mimi Pinson l’héroïne d’une immortelle chanson d’Alfred de Musset. Mais je suis ici pour mettre sur tous les I tous les points, même inutiles.


La Voyageuse, page 40. ― Mademoiselle Caroline Letessier, à qui est adressée cette ode, charme les premières représentations par son élégance et par ses longs yeux expressifs. Comme toutes les jolies Parisiennes, elle a un peu joué la comédie. Elle est la nièce de cette adorable Marthe, qui créa le rôle de Laïs dans le Diogène de Félix Pyat, à l’Odéon, et dont la mort sanglante a été un des drames les plus épouvantables de l’Empire. Mêlée à une histoire dangereuse, elle s’était réfugiée à Londres. Elle revint à Paris pour chercher des papiers, et on la trouva morte dans son ancien logement. On n’a jamais su si sa mort avait été le résultat d’un assassinat ou d’un suicide.

Évohé, némésis intérimaire.


A propos des six satires réunies sous ce titre, les deux premières éditions des Odes funambulesques contenaient la note que voici :

Rien de plus difficile que de faire comprendre après dix ans une plaisanterie parisienne. Autant vouloir transvaser cette essence de roses que Smyrne enfermait dans des flacons bariolés d’or. Ici ce sont les vivants qui vont le plus vite ! On ne l’a point oublié, en 1846, l’illustre collaborateur de notre Méry donnait au public une nouvelle Némésis, accueillie par Le Siècle, qui publiait régulièrement chaque dimanche une de ces belles satires. Après avoir accompli pendant longtemps son travail surhumain, M. Barthélemy, fatigué et souffrant, obtint un congé de quelques semaines. C’est alors qu’un petit journal de ce temps-là, La Silhouette (il est allé où va la feuille de laurier,) inventa cette ironique et frivole Évohé, pour remplir, prétendait-il, l’intérim de Némésis. Mais tout cela semble aujourd’hui s’être passé avant la guerre de Troie. O neiges d’antan !

J’écrivais cette note en 1857 ; que dirai-je aujourd’hui, en 1873 ? Cependant, je vais essayer d’expliquer de mon mieux mes petites satires, car on ne manquerait jamais de bonnes raisons pour ne pas remplir la tâche qu’on s’est donnée. Elles ont ce caractère très essentiel que, tout le long de ces poëmes, l’élan et l’enthousiasme lyrique sont rendus à la Satire. On l’avait fait marcher à pieds, et de nouveau je l’ai assise sur le divin cheval ailé, et j’ai éparpillé au vent sa chevelure. Tout ce qui est poésie est chant, tel est l’axiome que j’ai voulu faire triompher, là comme dans tout ce que j’ai écrit. Et dire qu’il y a eu un long moment où proférer une telle naïveté a pu passer pour un coup d’audace !

Éveil, page 47. ― La création fantastique d’Évohé, cette confusion entre la muse et la femme, qui commence à cette première satire pour ne finir qu’à la dernière, n’est pas si arbitraire qu’elle semble l’être, car elle peint l’âme et l’esprit de toute une époque. En 1830 (c’est toujours à cette date qu’il faut remonter,) les poëtes voulurent, comme Byron, amalgamer leur vie idéale et leur vie réelle, être vraiment dans la vie ce qu’ils étaient dans le livre, et, dans la double extase de leur inspiration et de leurs amours, la femme pour eux devint muse, et la muse femme. On voit dans mes satires (1845-1846) le dernier reflet de cette tradition, morte déjà.


Comme un clairon de Sax, page 48, vers 27. ― Sax, à qui un peuple hellène eût élevé des statues s’il ne l’eût divinisé, a inventé des familles d’instruments à vent en cuivre, tout un orchestre que la voix des ouragans ne peut faire taire, et il a fait des réalités de toutes les métaphores inventées par les épopées et par les apocalypses à propos des trompettes d’airain. ― Feuchères, page 48, vers 30, a été un de ces Benvenuto de 1830 qui exprimaient à la fois leur pensée et leur caprice par la statuaire, par la peinture, par la ciselure, par la gravure ; encore une race morte ! Plus tard, non seulement les peintres ne furent plus que peintres, mais il y en eut même qui, pendant toute leur vie, ne peignaient qu’un seul pot, toujours le même, ou que des fromages blancs.


Page 48, vers 32 :


      Tu n’as pas, il est vrai, célébré S.......


On voit assez, par la rime précédente, de quel mot il s’agit. S....... est un poëme de Barthélemy, moitié didactique, moitié humoristique, auquel le docteur Giraudeau de Saint-Gervais avait cousu son poëme en prose. Passons vite. ― Ni comme l’Amphion, &c., page 48, vers 37. Cet Amphion fut M. de Rambuteau. Mais ceci est encore un sujet mauvais à commenter, même pour un Commentaire.


Page 49, vers 39 :


      Mais enfin, c’est par toi qu’un jour le Triolet, &c. 


On trouvera plus loin, quand nous en serons aux Triolets, tout ce qui se rapporte à ce vers, au morceau qui le suit, à Néraut, Tassin et Grédelu, et à l’Archiloque âgé de huit ans, qui était Paulin Limayrac.-― A propos de lui, comme à propos de plusieurs écrivains nommés dans la note suivante, je dois rappeler, comme je l’ai dit en commençant, que mes haines (si ce n’est pas un trop gros mot) ont été exclusivement littéraires. La personne réelle de mes adversaires n’a jamais été en jeu, et toutes mes innocentes escarmouches ont eu lieu dans le pays de la fantaisie et de la fiction.


Voyez les Auvergnats, les pairs..., &c., page 51, vers 117 et suivants. ― Ce rapprochement entre les Auvergnats et les pairs de France n’est pas arbitraire : il fait allusion à la fameuse historiette sur les pairs de France et les marchands de peaux de lapin, écrite en quiproquo par Henry Monnier, dans La Famille improvisée. ― De ce vers jusqu’au vers 128 de la page suivante, c’est une véritable avalanche de noms propres. Si j’ai mis dans la même nasse le nain Tom Pouce, qu’on exhibait vêtu en empereur, le lézard qui jouait du violon et le hanneton qui faisait du verre filé, au dire des réclames, le café de maïs, qui n’était ni du café ni du maïs, l’annonce Duveyrier, par laquelle les écrivains devinrent les esclaves de l’annoncier, M. Aymé de Nevers, dentiste, un chef d’orchestre qui tirait des coups de pistolet, le guano, M. Constant Hilbey, qui écrivait des brochures contre Jules Janin, au milieu de tout cela l’ami des animaux, le spirituel et charmant Toussenel, et le marchand de crayons Mangin, qui parcourait les rues sur un char, vêtu d’une dalmatique et coiffé d’un casque d’or, et M. Clairville, et l’avocat Chicoisneau, qui n’était pas plus bavard qu’un autre avocat, et M. Hippolyte Lucas (que je désignais sous le nom de Guttiere, héros d’une de ses pièces espagnoles,) et M. Buloz, et M. Rolle, qui n’avait à mes yeux que le tort d’être un faux classique et de préconiser l’imitation de l’imitation, c’est que tous, hommes et choses, ils me semblaient, soit par les théories qu’ils prêchaient, soit par le bruit qu’ils faisaient indûment, opprimer la Muse et jeter des bâtons ou d’autres embarras dans les roues de son char. ― Mais il faut donner une mention spéciale à Carolina, nommée au premier vers de cette page 52.

Carolina, Laponne, comme disaient les affiches, était une actrice de deux pieds de haut, mais avec une terrible gorge à la Rubens, qui voyageait à travers les petits théâtres, de Saqui et des Délassements aux Funambules, où elle créa le rôle de la reine des Carottes dans une pantomime de Champfleury, qui, bien longtemps avant M. Sardou, avait pensé à mettre à la scène le conte d’Hoffmann, et qui, lui, s’était acquitté de cette besogne en artiste. Elle y joua aussi d’une manière très étonnante le rôle d’un grognard de l’Empire, avec des cheveux blancs ! Pareille à beaucoup d’autres femmes, Carolina, Laponne, n’estimait absolument chez les hommes que la haute taille, et elle n’aurait pas donné un fétu d’un César qui n’aurait pas eu au moins six pieds. Elle était l’amie d’un comédien nommé Ameline, qui, après avoir été réellement tambour-major, jouait les tambours-majors dans les mélodrames du Cirque, et qui créa aussi le rôle du Cosaque colossal, que Paulin Ménier tuait dans Les Cosaques, de MM. Arnault et Judicis, à la Gaieté. Ameline obéissait à Carolina, Laponne, avec une docilité enfantine. Lorsqu’ils avaient quelque querelle, Carolina lui disait : « Mets-moi sur la table pour que je te donne une gifle. » Ameline la prenait dans ses bras, la posait sur la table, s’approchait, recevait la gifle qu’elle lui donnait à tour de bras, puis remettait Carolina à terre avec une terreur respectueuse. Cette vulgaire parodie de l’histoire de la reine Omphale aurait pu être rangée sous la rubrique inventée par Courbet : Allégorie réelle !


Les Théatres d’enfants, page 53. ― Ces théâtres étaient : le Théâtre des jeunes élèves de M. Comte, au passage Choiseul, remplacé aujourd’hui par les Bouffes-Parisiens, et le Théâtre Joly ou Gymnase enfantin, au passage de l’Opéra. M. Comte, physicien du roi, prestidigitateur, avait voulu, par une pensée philanthropique, donner de l’instruction et une bonne éducation à des enfants qu’il élevait en même temps pour être comédiens. Ils allaient à la classe le matin, jouaient le soir pour le public, et répétaient dans l’intervalle. Cela était admirable comme théorie ; mais M. Comte, tout sorcier qu’il était, n’avait pas prévu ce qu’on obtiendrait nécessairement en enfermant ensemble, dans un endroit aussi isolé qu’un navire en pleine mer, des enfants, garçons et filles, qui déjà avaient croqué dans les loges de portier, où avait commencé leur enfance parisienne, toutes les pommes vertes de l’arbre de la Science. A ce régime, les petites filles résistèrent, et même devinrent des femmes grandes et robustes, comme Hippolyte, reine des Amazones ; mais les petits garçons furent la proie du rachitisme, de la phthisie, et les plus heureux d’entre eux furent ceux qui restèrent nains ou devinrent bossus. Tout le monde a vu Alfred, le Bouffé du Théâtre Comte, qui n’avait jamais pu grandir, et qui, après avoir pris sa retraite, fut nommé inspecteur du balayage ; on le rencontrait avec un manteau de caoutchouc grand comme un mouchoir de poche de fillette ! Et Poulet qui, après avoir été un enfant beau comme le jour, est mort l’an dernier, vieux souffleur de l’Odéon, n’étant plus qu’une longue barbe blanche et une bosse.

Il y a eu aussi ce spirituel et charmant Colbrun, si délicat, si frêle, à qui la barbe n’était jamais venue, qui, de son séjour au Théâtre Comte, avait gardé la taille et le visage d’un enfant, et qui, à quarante ans, jouait encore les rôles de gamin dans les grands drames d’Alexandre Dumas. Parmi les acteurs de cette génération, un seul a persisté : c’est M. Rubel, qu’on retrouve dans les petits théâtres. Plus heureux que ses confrères, la barbe lui a poussé, et il n’a jamais été bossu ; mais il ressemble un peu à un casse-noisette !


La fantasmagorie, page 56, vers 100. ― Pour ce spectacle, que Robin et Robert-Houdin ont renouvelé depuis M. Comte, on éteignait en effet le lustre, la rampe et tout, dans un théâtre peuplé de bonnes d’enfants ! Aussi les soirées de fantasmagorie ont-elles fait parmi ces villageoises crédules et à demi civilisées des ravages dont l’histoire demanderait un Paul de Kock !


L’Opéra turc, page 58. ― Ici, malgré les années écoulées, je marche sur des charbons ardents. Des quatre personnages mis en scène dans cette historiette, le seul que je puisse nommer est le ténor, qui était en réalité le baryton Massol.


Académie royale de Musique, page 63. ― Je n’ai pas besoin d’indiquer au lecteur tout ce qu’il y a d’exagération, de parti pris et d’injustice dans cette satire contre l’Opéra. Jeune homme, je croyais avec tous les romantiques de mon temps que le genre dramatique appelé Opéra a tué et tuera encore chez nous la tragédie, le drame historique et tout ce qui a été le grand art et la poésie au théâtre. Je le crois encore aujourd’hui ; mais, fût-ce pour l’amour de Corneille et de Shakspere, je ne veux plus affliger personne, et je me suis appris la résignation. Il est très vrai qu’à l’époque où j’ai écrit cette satire, les décorations, les chœurs et même la troupe de l’Opéra étaient dans un état assez piteux. Néanmoins j’en parlais avec passion, comme un poëte admirateur de Quinault et de Gluck, jusqu’au point de ne pas pouvoir tolérer la poésie lyrique de M. Scribe.

C’est en cela surtout que j’avais tort ; car, livrés aux exigences des musiciens modernes, tous les poëtes font les vers aussi mal les uns que les autres, et entre un savetier et Pindare, une fois qu’ils sont pris dans cette tenaille, il n’y a aucune différence.

Elssler, page 75, vers 121. ― Lucile et Carlotta, page 75, vers 122. ― Ce sont Fanny Elssler, Lucile Grahn et la grande danseuse qui créa le rôle de Giselle, Carlotta Grisi.


Page 75, vers 140 :


      Il est devenu gai comme Louis Monrose.


Il est tout à fait vrai qu’à partir d’un certain moment M. Louis Monrose est devenu un acteur extrêmement peu gai ; mais cette transfiguration n’a eu lieu qu’à la Comédie-Française. A l’Odéon, il avait joué Le Capitaine Paroles, Falstaff et le prologue que Théophile Gautier écrivit pour cette comédie, La Ciguë, d’Emile Augier, Les Ressources de Quinola, de Balzac, et trente autres pièces, avec une verve et une flamme qui faisaient songer au grand Monrose père. ― Il n’est pas le premier homme qui soit devenu effroyablement sérieux dans la maison si solennelle, hélas ! de Molière, où les garçons de bureau eux-mêmes et les employés à tête d’ibis ressemblent à des dieux égyptiens.

La Famille Bouthor, page 76, vers 150. ― Quiconque a habité ou parcouru la province connaît la famille Bouthor. Elle forme à elle seule, toujours augmentée ou renouvelée par des alliances, car c’est toute une tribu nomade, la troupe équestre d’un cirque ambulant où on montre, comme à celui des Champs-Élysées, les mêmes pas des écharpes, les mêmes clowneries et les mêmes sauts à travers les ronds de papier ; ce qui n’empêche pas nos écuyers parisiens de traiter la famille Bouthor comme les grands comédiens de l’hôtel de Bourgogne traitaient la troupe de Molière. J’ai eu tort de railler leurs musiciens, et spécialement celui qui joue du cor ; ils valent ceux que nous entendons tous les jours, si ce n’est qu’ils sont vêtus en lanciers polonais avec des uniformes bleu de ciel, comme Poniatowski ; mais peut-on dire que cela constitue une infériorité ?


Seul, ô Duprez !...&c., page 77, vers 189. ― Sur les démêlés du grand ténor avec l’administration de l’Opéra et sur les circonstances auxquelles font allusion les vers suivants, on trouvera dans plus d’un livre les détails que je ne puis donner ici. ― Taglioni, page 78, vers 226. ― C’est la grande Marie Taglioni, la créatrice de la Sylphide, celle qui fut chez nous la plus parfaite incarnation de la danse correcte, chaste et poétique.


La Grande-Chartreuse, page 80, vers 255. ― C’est le premier nom que porta le bal public fondé par M. Bullier, près de la sortie du jardin du Luxembourg qui regarde l’Observatoire. Il s’est appelé ensuite la Closerie des Lilas (nom trouvé et donné à M. Bullier par Privat d’Anglemont,) et en dernier lieu, lorsqu’on démolit l’ancien Prado situé en face du Palais de Justice, il hérita de ce nom légendaire parmi les étudiants, qu’il conserve encore aujourd’hui. Béranger s’est montré une fois à la Closerie des Lilas, et il y a été porté en triomphe, car il était dit qu’il ne lui manquerait de son vivant aucune apothéose !


L’amour a Paris, page 81. ― Palmyre, vers 4, a été une modiste dont la renommée emplissait les deux mondes ; aujourd’hui, je crois qu’on ne retrouverait même plus les ruines... de Palmyre ! ― Les corsets à la minute, vers 5 et 6, c’est-à-dire les corsets qu’on détache en tirant une baleine, passaient, en 1846, pour des engins pernicieux, réservés seulement aux belles et honnestes dames qui ne sont jamais sans amours, comme le samedi n’est jamais sans soleil. Aujourd’hui, il n’y a plus d’autres corsets que ceux-là ; aussi faut-il une explication historique au joli dessin de Gavarni, dans lequel un mari délaçant sa femme murmure avec inquiétude : « C’est drôle, ce matin j’ai fait un nœud à ce lacet-là, et ce soir il y a une rosette ! »


Ces mots déjà caducs, &c., page 81, vers 15. ― Le rat est la danseuse de l’Opéra enfant, type très curieux, et qui ne ressemble à aucun autre ; car, accaparées en naissant par la Danse, qui exige un formidable travail quotidien de beaucoup d’heures, et par l’amour des riches vieillards parisiens, elles savent débattre leurs intérêts, causer affaires et finances avec l’habileté d’un notaire, et d’autre part, n’ayant rien vu, elles se proposent pendant des années d’aller visiter par partie de plaisir l’église Notre-Dame et le jardin des Tuileries, quand elles auront le temps. -― La grisette est aussi difficile à reconstituer que la femme phénicienne ou carthaginoise ; avec beaucoup de patience et d’intuition, on la retrouvera passim dans les œuvres de Balzac, de Gavarni, de Henry Monnier et de Paul de Kock. ― La lorette (mot inventé par Roqueplan pour signifier la femme qui habite les rues avoisinant l’église Notre-Dame-de-Lorette) a absorbé, détrôné et anéanti ce qui fut la femme entretenue ; car, par un sentiment anticipé du socialisme futur, elle remplaça l’entreteneur par une compagnie anonyme dont les actions font prime ou se vendent au rabais, suivant les fluctuations de la politique européenne et quelques autres circonstances.


Page 83. ― Aglaé, Ida et Corinne, vers 63 et suivants. ―Aglaé, Ida et Corinne se passeront de biographies qui n’intéresseraient plus personne, car tous ceux qui les ont aimées sont aujourd’hui morts ou académiciens. Mais Pomaré, page 83, vers 71, a droit à une mention spéciale. C’est elle que célébrait la fameuse chanson :



                 Pomaré, Maria,
                 Mogador et Clara,

où le culte de la rime eût exigé impérieusement que Nadaud écrivît

Mogador et... Claria. ―

Pomaré, qui se nommait en réalité Élise Sergent, fut une des figures les plus étranges du temps où nous étions jeunes. A tous les bals masqués de l’Opéra, on la voyait invariablement vêtue en homme, avec un costume très correct de gentleman, habit, pantalon et gilet noirs, cravate blanche et paletot blanc qu’au moment de la sortie elle reprenait au vestiaire, avec une badine qu’elle tenait avec le sans-façon le plus gracieux dans sa main gantée de blanc. A ces bals elle passait toute la nuit à causer avec des écrivains ou des artistes, ne les quittant pas, ayant autant d’esprit qu’eux, allant souper avec eux lorsque l’heure était venue, et ne jouant en aucune façon le personnage de femme. Elle et ses amis allaient habituellement chez Vachette (remplacé aujourd’hui par Brébant,) non dans les cabinets particuliers dont elle avait horreur, mais dans la salle commune. Elle s’y tenait comme un homme du meilleur monde, mais pourvu qu’il n’y eût pas là de bourgeoise, car Pomaré nourrissait contre les bourgeoises une haine instinctive et frivole. Si le malheur voulait qu’en entrant dans la salle de Vachette elle aperçût une notairesse en bonne fortune avec son mari, rien alors ne pouvait l’empêcher d’entonner d’une formidable voix de contralto sa chanson favorite : Un général de l’armée d’Italie ! ― Cette chanson, je me la rappelle encore jusqu’à la dernière syllabe ; mais trop de dames aujourd’hui savent le latin pour que, même transcrite en latin, je puisse la donner ici. D’ailleurs, aimable, bonne enfant, spirituelle, comme je l’ai dit, très grande et svelte sans maigreur, avec la poitrine plate comme celle d’un homme, elle était exactement, selon la curieuse expression de Baudelaire, un ami avec des hanches. ― A propos de Baudelaire, Pomaré en grande toilette, cherchant des appartements, entre un jour, guidée par la portière, dans le joli logement que le poëte occupait à l’hôtel Pimodan, quai d’Anjou, et qu’il devait alors quitter. Charmée par une installation d’artiste qui ne ressemblait à rien de ce qu’elle avait vu, Pomaré admira longuement le papier à grands ramages rouges et noirs, la tête peinte par Delacroix, la grande table de noyer façonnée si artistement avec d’insensibles contours que, lorsqu’on s’asseyait pour lire, le corps trouvait partout à s’y insérer commodément, les livres magnifiquement ornés de reliures pleines, les larges fauteuils de chanoine ou de douairière, et dans l’armoire les flacons de vin du Rhin entourés de verres couleur d’émeraude. Bref, elle ne voulut pas s’en aller, adopta un petit divan turc sur lequel elle dormait la nuit, et le jour lisait les ouvrages classiques ; et je crois qu’elle y serait encore, si l’architecte du propriétaire n’était venu un beau matin diriger des réparations devant lesquelles il n’y avait pas de bravoure possible, car elles commencèrent par la démolition d’un gros mur ! ― Peu de temps après, rentrée dans le tourbillon de sa vie, Pomaré s’habillait pour aller au bal Mabille quand son amant, un jeune homme beau comme le jour et jaloux comme un tigre, lui défendit de sortir. Comme elle s’obstinait, il posa son cigare allumé et rouge sur le petit pied nu de la belle danseuse et le brûla cruellement. Au lieu de crier, elle se jeta au cou de son amant et, tout en boitant, le couvrit de baisers ; on voit qu’elle était singulière. ― Elle est morte jeune, repentie, et dans une excessive misère, et Fiorentino écrivit dans Le Corsaire un article très ému sur la pauvre Élise Sergent qui, aux dernières heures de sa vie, avait courageusement expié ses turbulentes étourderies de pécheresse. ― Gustave Bourdin, le gendre de Vilmessant, mort aujourd’hui, avait consacré à Pomaré tout un petit livre, qui parut orné d’un excellent portrait et qui est devenu rarissime.


Page 86, vers 142. ― A ce vers correspond, dans la première et dans la seconde édition des Odes funambulesques, une note dont voici le texte :

« Évohé n’a pas écrit la terrible satire qu’elle annonçait ici : c’était déjà trop de la rêver. Elle n’a pas tenu cette promesse-là, ni aucune de ses promesses ; c’est ce qui fait sa force. La pauvrette n’a jamais touché que par jeu à la lyre d’airain. Où aurait-elle trouvé assez de fureur et assez de haine pour mener à bout sans faiblir la farouche Parodie humaine ? »

A plus forte raison, l’auteur n’a tenu aucun des engagements qu’il avait pris dans la dernière de ses satires intitulée Une vieille Lune, page 87. ― Une plaisanterie ne peut survivre à la circonstance qui lui a servi de prétexte, et cette dernière satire elle-même n’eût jamais été faite si Barthélemy n’avait attaqué Lamartine dans les premiers vers qu’il publia au Siècle lors de sa rentrée. Attaque si peu sérieuse, qu’elle nous sembla mériter et appeler naturellement une réponse... funambulesque ; mais, passé cela, ces caprices n’avaient plus leur raison d’être. Aussi Évohé s’empressa-t-elle de jeter là sa défroque de Muse, et de reprendre ses petites pantoufles de soie et son peignoir de jeune demoiselle.


Les Folies-Nouvelles.


Deux chanteurs de chansonnettes, les frères Mayer, je crois, avaient obtenu l’autorisation de construire au boulevard du Temple, dans un grand terrain qui se trouve derrière la maison portant le numéro 41, une salle assez semblable à un hangar et d’y donner des concerts. L’entreprise ne réussit ni dans leurs mains, ni dans celles d’un chanteur comique nommé Clément, qui vainement changea les Folies Mayer en Folies Concertantes.

Les Folies Concertantes furent alors transformées en une sorte de théâtre, dans lequel Hervé, qui devint plus tard le maestro de L’Œil crevé, de Chilpéric, du Petit Faust et de La Veuve du Malabar, vint exploiter un privilège qu’il venait d’obtenir. Rien n’était en ce temps-là plus difficile ; mais Hervé, chef d’orchestre au théâtre du Palais-Royal et maître de chapelle à l’église SaintEustache, avait donné quelques leçons de musique à l’impératrice. Il sollicita directement sa protection, et elle obtint pour lui, avec beaucoup de peine, le privilège d’un petit théâtre, sur lequel il pourrait donner des pantomimes et des saynètes (le mot fut renouvelé à cette occasion) à deux personnages seulement. Auteur, compositeur et comédien, Hervé imagina et joua des scènes d’opéra fou, débordantes d’inouïsme, comme Le Compositeur toqué, où, représentant un Listz éperdu qui, après une crise de piano, s’éveille échevelé sur le clavier, il s’écriait, à l’imitation des grands virtuoses : « Où suis-je ? Des femmes ! des fleurs ! de l’encens dans les colidors ! »

Mais il n’avait pas assez d’argent et il n’était pas assez administrateur pour fonder un théâtre véritable, et il céda son privilège. MM. Altaroche et Louis Huart, qui venaient de quitter la direction de l’Odéon, se substituèrent à lui, tout en s’assurant son concours sous toutes les formes bizarres et infiniment diverses que pouvait revêtir ce talent protée. Pour la pantomime, ils engagèrent Paul Legrand, qui du grand Deburau avait hérité la finesse du jeu et la pensée, comme Deburau fils avait hérité l’agilité et la grâce, si bien que chacun d’eux est la moitié excellente d’un Pierrot !

Les nouveaux directeurs dénichèrent en outre un confiseur de génie, qui inventa pour eux une nouveauté à sensation, le sucre d’orge à l’absinthe, avec lequel, pendant plus de deux années, les cocottes en renom devaient régulièrement salir leurs gants clairs à tous les entr’actes ; puis ils firent reconstruire la salle, qui fut décorée par Cambon, et pour afficher clairement leurs intentions poétiques, ils me demandèrent le prologue joué le 21 octobre 1854, sous ce titre : Les Folies-Nouvelles, qui donna son nom au nouveau théâtre.

La représentation se composait de ce prologue, d’une pantomime curieuse et amusante d’Emile Durandeau, intitulée L’Hôtellerie de Gautier-Garguille, et d’une saynète d’Hervé, pour la musique et pour les paroles, La Fine Fleur de l’Andalousie, dans laquelle on remarquait les vers suivants :


                      Séville
                 Est la belle ville ! (bis)
                 

Les trottoirs sont grands
                 Et l’on pass’ dessous !
            Les légum’s n’y coût’ pas grand’chose ; (bis)
                 Et quant à la volaille,
                 On l’a presque pour rien !


C’est de cet œuf que devait sortir l’Opérette, dont l’abominable race a pullulé, envahi le monde ; si bien que je me trouve, ô remords ! avoir été en quelque sorte complice de la naissance de ce monstre, auquel mes vers ont souhaité la bienvenue. Ce que c’est que de nous ! ― Voici comment le petit prologue était distribué. Personnages parlants et chantants : Le Lutin des FoliesNouvelles, Mlle Louisa Melvil ; un Bourgeois, M. Delaquis ; L’Ancienne Salle des Folies Concertantes et Le Comédien Bouffon, M. Joseph Kelm. ― Mimes : Pierrot, M. Paul Legrand ; Arlequin, M. Charltonn ; Cassandre, M. Cossart ; Léandre, M. Laurent ; Polichinelle, M. Émile ; Colombine, Mlle Suzanne Senn ; Isabelle, Mlle Mélina ; deux danseuses, Mlle Lebreton et Mlle Berthe.

Cossart et Laurent avaient eu quelque célébrité aux Funambules, où ils avaient tous les deux joué les Arlequins. Joseph Kelm, vieillard chauve, israélite, à la face de satyre, qui semblait taillée à coups de sabre, datait de la première Renaissance d’Anténor Joly. Acteur d’opéra, chanteur de chansonnettes, argentier et joaillier par occasion, marchand d’huile de Provence et modiste sous le nom de sa femme, cet homme prodigieux eût réalisé des bénéfices dans les déserts de la Libye et gagné de l’argent sur le radeau de la Méduse. Il avait reçu le don, qu’Hervé exploita souvent, de produire avec sa langue un bruit analogue à ceux de la crécelle et des castagnettes. C’est ce que j’appelle, page 106, refrain dont l’acteur Kelm a le secret.

Hervé trouvait en lui un admirable compère, et il se plaisait, comme repoussoir, à le costumer grotesquement en femme ; tandis que lui, Hervé, qui a toujours aimé à être joli sur la scène, il se montrait, par exemple, dans un ajustement dont toutes les parties, y compris les souliers et le chapeau, étaient faites de satin rose. Une légende (empirique, je n’ai pas besoin de le dire,) prétendait même qu’une grande dame s’était éprise d’Hervé, comme la marquise de George Sand du comédien Lélio, et l’avait fait venir chez elle dans ce costume de marionnette couleur de rose. Heureusement personne n’a pris au sérieux ce conte à dormir debout, car c’eût été là un commencement bizarre pour le compositeur inépuisable qui peut et doit devenir un jour membre de l’Institut !

Quant à Louisa Melvil, c’était une de ces jeunes filles d’une beauté délicate, suave, idéalement parfaite, que le Théâtre nous montre quelquefois comme dans un rêve. Elle avait pour la parole comme pour le chant une voix adorable, des lèvres rouges comme une fleur, des cheveux réellement blonds, comme ceux d’Amédine Luther, aussi clairs mais plus fins, et d’une nuance un peu plus chaude, avec des sourcils bruns. C’était la gaieté ingénue, un sourire de rose et de lumière, une grâce de femme, des formes sveltes et accomplies, avec une jeunesse enfantine. Elle est morte à dix-neuf ans, d’une mort tragique. Ces divines figures de Juliettes, que nous entrevoyons, ne sont pas faites pour subir les outrages de la vieillesse, et elles ne peuvent que passer parmi nous, comme des apparitions mystérieuses.

Hervé fut emporté par la fatalité de sa gloire, et son théâtre devint le Théâtre Déjazet, où l’actrice illustre passa en revue son répertoire de bambins, ses Voltaire, ses Figaro, ses Napoléon et ses Richelieu. Mais sa diction fine et mordante, son chant, dont Auber admirait la justesse, ne pouvaient plus rien sur une foule qui désormais préfère le poivre rouge au sel attique, et à qui il faut des cascades plus échevelées que la chute du Niagara. Après elle, il y eut à son théâtre des directions fantasques et éphémères ; on y vit M. Manasse et M. Daiglemont. Le pauvre Guichard du Théâtre-Français, aujourd’hui atteint de paralysie, y fit représenter une comédie moderne en vers, dans le genre de Ponsard ; et on nous y a même montré l’Andromaque de Racine, jouée par Mlle Duguéret. Toutes les actualités à propos desquelles nous écrivons s’en vont tour à tour dans le pays des vieilles lunes, et c’est pourquoi les lecteurs des Odes funambulesques ne devront pas plus aller chercher les Folies-Nouvelles au boulevard du Temple, que les lecteurs de La Comédie humaine ne trouveraient sur la place du Carrousel cette fameuse impasse du Doyenné, où commencèrent les amours de Mme Marneffe !


Autres Guitares.


Les odes réunies sous ce titre, que j’ai emprunté par jeu à Victor Hugo (Autre Guitare, les Rayons et les Ombres, xxiii,) sont celles qui, à proprement parler, constituent le genre connu aujourd’hui sous le nom d’odes funambulesques ; en un mot, ce sont des poëmes rigoureusement écrits en forme d’odes, dans lesquels l’élément bouffon est étroitement uni à l’élément lyrique, et où, comme dans le genre lyrique pur, l’impression comique ou autre que l’ouvrier a voulu produire est toujours obtenue par des combinaisons de rime, par des effets harmoniques et par des sonorités particulières.

En créant (ou renouvelant) ce genre, j’ai commencé par parodier des odes de Victor Hugo, pour partir d’un thème connu et pour montrer clairement et nettement ce que je voulais faire. Ce résultat une fois atteint, j’ai peu à peu écrit les odes funambulesques sur des sujets originaux inventés de toutes pièces, et, dans le volume des Occidentales, qui fait suite à celui-ci, on ne trouvera plus une seule parodie de Victor Hugo.

En effet, dès l’origine de ces essais, je rêvais quelque chose d’infiniment plus compliqué et plus délicat que de tourner au bouffon une ode sérieuse, et j’imaginais déjà des poëmes comiques et lyriques, où l’ironie et l’allusion parodique seraient partout éparses, prendraient mille formes. Mais, je le répète, il fallait faire comprendre par des exemples les conditions du genre que je voulais acclimater chez nous, et montrer qu’un emploi différent d’un même procédé peut exciter la joie comme l’émotion, dans les mêmes conditions d’enthousiasme et de beauté.

Pour établir ma démonstration, j’ai parodié des odes de Hugo, ce que l’on avait fait avant moi. Pourquoi l’ai-je fait ? Précisément parce qu’on l’avait fait avant moi, mais parce qu’on l’avait fait en cherchant à traduire le comique, non par des harmonies, par la virtualité des mots, par la magie toute-puissante de la Rime, mais par l’idée seulement, c’est-à-dire en employant un procédé diamétralement opposé à celui que Victor Hugo avait employé pour exprimer le lyrisme. Moi j’ai voulu montrer que l’art de ce grand rhythmeur, tel qu’il l’a agrandi et perfectionné, peut produire tout ce qu’il a voulu lui faire produire, et plus encore ; que, comme elle éveille tout ce qu’elle veut dans notre âme, la musique du vers peut, par sa qualité propre, éveiller aussi tout ce qu’elle veut dans notre esprit, et créer même cette chose surnaturelle et divine, le rire ! ― Ceci dit, avec le regret d’avoir infiniment trop parlé de moi, (mais dans le cas dont il s’agit cela était inévitable,) je vais passer rapidement en revue les odes funambulesques réunies sous ce titre : Autres Guitares, en indiquant les allusions qu’elles contiennent et les morceaux célèbres qui y sont parodiés.


L’Ombre d’Éric, page 118. ― L’Ombre d’Éric, c’est le titre d’un roman de Paulin Limayrac, tout à fait oublié aujourd’hui, et qui d’ailleurs fut toujours oublié, et cela dès le moment où il parut. Je trouvai amusant de donner ce titre à un poëme composé sur Paulin Limayrac lui-même.

Littérairement, ces six couplets sont une parodie de la romance en général, de ce genre faux et absurde où des êtres parfaitement classés comme mammifères font toujours semblant de croire qu’ils sont oiseaux ou fleurs, ou qu’ils pourraient, dans certaines occurrences, le devenir.

Au point de vue polémique, c’est autre chose. Paulin Limayrac attaquait violemment, dans la Revue, les grands écrivains de la génération qui nous a précédés. Je pensai qu’en donnant de bonnes raisons je n’aurais pas raison de lui, qu’il fallait détourner les chiens, et j’inventai cette folle hypothèse de Limayrac changé en fleur. Ma chanson eut mille fois plus de succès que je ne l’espérais et que je ne l’aurais voulu ; en quelques jours tout Paris la sut par cœur.

La chose même tourna au tragique. Une nuit, au bal masqué de l’Opéra, Limayrac parut sur l’escalier de l’amphithéâtre ; aussitôt le grand galop de Musard, qu’un dieu n’eût pas arrêté ! s’arrêta un instant ; dix mille paires d’yeux se fixèrent sur l’auteur de L’Ombre d’Éric, et chicards, pierrots, caciques, masques aux guenilles furieuses, débardeurs aux culottes de soie, taillés à la Rubens, dix mille voix lui hurlèrent dans un terrifiant unisson : Si Limayrac devenait fleur ! Ceci prouve que quelquefois la meilleure manière de répondre est de ne pas répondre, et que, dans certaines occasions, on peut couper avec succès non seulement la queue de son chien, mais les queues des chiens des autres. Et c’est ainsi que fut trompé, mais pour cette fois seulement ! l’espoir que j’avais toujours nourri de ne jamais voir un de mes ouvrages obtenir de popularité.


Ducuing, page 118, vers 10. ― M. François Ducuing, le député, le publiciste et le financier qu’on connaît, élevait à la gloire de Ponsard, dans les journaux et dans les Revues, un tas de petits autels, sur lesquels il égorgeait quotidiennement... Shakspere ! La plupart des hommes politiques, en art et en poésie, sont de cette force ; voilà pourquoi la France est toujours si mal gouvernée.

Buloz, page 118, vers 15. ― Tout a été dit sur cet homme historique. Ce n’est pas une poutre qu’il a dans l’œil, mais une catapulte, car il se figure sincèrement qu’il a fait la gloire d’Alfred de Musset, de Henri Heine et de George Sand.


La houlette d’Arsène Houssaye, page 119, vers 19. ― C’est de la plaisanterie enfantine et par trop initiale. On s’amusait à faire d’Arsène Houssaye un berger, parce qu’il s’était occupé amoureusement du xviiie siècle ; mais il a bien prouvé, depuis lors, que son xviiie siècle, à lui, est celui de Beaumarchais et de Diderot. ― Jules Labitte, page 119, vers 23. ― C’était un libraire du quai Voltaire, très proche parent, à ce que je crois, du Labitte qui écrivait dans la Revue. Il a eu le mérite de croire, avant tout le monde, au génie poétique de Victor de Laprade et à celui de Pierre Dupont.


Le Mirecourt, page 120. ― Cette ode est la parodie du poëme de Victor Hugo intitulé Le Derviche (Orientales, xiii.) Le trait final de mon ode funambulesque est tiré de la nature même des choses, car le biographe oublié, que j’ai pris à partie, s’appelle en effet Eugène Jacquot, et il porte le nom de Mirecourt, parce qu’il est né à Mirecourt (Vosges.) Il a donné, à propos d’Alexandre Dumas, une édition modernisée de la célèbre fable de La Fontaine Le Serpent et la Lime ; peine perdue, personne ne se souvient de ses attaques féroces contre l’auteur d’Antony. ―Pitre, page 120, vers 12, est le romancier breton Pitre-Chevalier, dont je voulais non pas railler, mais constater la fécondité prodigieuse. ― La Démocratie, page 121, vers 22, est le journal intitulé La Démocratie pacifique ; c’était un organe fouriériste, qui a disparu comme tant de choses.


Page 121, vers 23 et 24.



       Dans les entrefilets du Globe et dans L’Artiste,
              Feuille qui paraît quelquefois !


Loin de ne paraître que quelquefois, le journal d’Arsène Houssaye paraît au contraire très régulièrement tous les quinze jours, depuis plus de trente ans ; mais, comme tous les écrivains contemporains ont passé par L’Artiste, comme cette maison d’un ami a toujours été une de leurs maisons, ils s’amusaient souvent à la railler eux-mêmes, comme ils font de tout ce qui leur appartient. Sachant que les bourgeois diront toujours d’eux pis que pendre, les poëtes, par une ironie très raffinée et très délicate, leur jouent souvent le mauvais tour de prendre les devants, et d’user par avance les plaisanteries que les bourgeois feront plus tard. L’Artiste, très aimé et très apprécié des écrivains, a toujours été pour ce motif le prétexte d’une innombrable quantité de fantaisies satiriques, de charges et de scies d’atelier. La plus célèbre de toutes a été imaginée par Alphonse Daudet. C’est la Prosopopée du fils du Bourreau, devenu rédacteur de L’Artiste, dont voici le texte :



            Fils de bourreau, bourreau moi-même,
            Je me suis vu réduit, hélas !
            A quitter un état que j’aime,
            Car les affaires n’allaient pas.

            Et, chose terriblement triste !
            (Plaignez mon sort infortuné !)
            Je fais des articl’ à L’Artiste,
            Moi qu’en ai tant guillotiné !


Tant d’artistes, bien entendu.


Porcher te dira : Baste ! page 121, vers 25. ― L’histoire de M. Porcher a été mille fois racontée. Il commença à fonder, rien qu’avec les billets d’Alexandre Dumas père, la vente des billets d’auteur, puis il devint le général en chef de la claque des théâtres parisiens, ne commandant que dans les très grandes occasions, aux premières représentations des hommes de génie ; et en même temps, aidé par sa femme, dont l’intelligence et les belles mains sont célèbres, il fit prospérer une maison de commerce pour la vente des billets, où on vendait et où on achetait même des sujets de pièces, et où les auteurs obtenaient des avances sur leurs droits futurs. Porcher, c’était le crédit sur les productions de l’esprit ; on comprend combien c’était grave pour un écrivain dramatique quand Porcher venait à lui dire Baste ! Inutile d’expliquer, on le devine, qu’il n’a jamais dit Baste ! à Alexandre Dumas, si ce n’est dans la chimérique prophétie que je prête à Mirecourt. ― Yacoub, page 121, vers 31. ― Le biographe donne ici au grand inventeur le nom d’un des personnages fictifs qu’il a créés : Yacoub est le héros de la tragédie intitulée Charles VII chez ses grands vassaux.


V... le baigneur, page 122. ― Parodie très résumée, comme le bon goût le demandait impérieusement, du poëme de Victor Hugo intitulé : Sara la baigneuse (Orientales, xix.) Il serait inutile de nier qu’il s’agit du docteur Véron : c’était un homme d’esprit, et un aimable homme, malgré ses ridicules ; mais n’appartenait-il pas de droit à la caricature, lui qui, plus informe que le Minotaure, avait dévoré les plus belles filles d’Athènes ? Et combien ne souffrira pas l’Histoire, forcée d’accoupler à son médaillon faunesque celui d’une Muse adorable, au pur profil de médaille syracusaine ! ― Héloïse Florentin, page 123, vers 30. ―Elle était née avec du génie, car une légende parisienne raconte que, petite fille âgée de dix ans, en compagnie de sa sœur ou d’une petite amie, elle se laissait aborder par les passants cossus, dans la rue Royale ou sur la place Vendôme, et leur montrait, pour dix sous, un sourire particulier qu’elle avait inventé.


Page 124, vers 52 et 53 :



            J’obtiendrai des croix valaques
                    Et des plaques.


Il en obtint. ― Le docteur Véron était un homme d’ordre, et très pratique. On le vit un jour avec les divers cordons de commandeur de tous les ordres ; il les avait reçus tous en une fois, simultanément, et sans retard il avait obtenu de la Chancellerie le droit de les porter. Il aimait les choses bien faites, et vite faites.


La Tristesse d’Oscar, page 126. ― Cette ode ne parodie rien, quoiqu’elle ait vaguement le mouvement du poëme de Hugo, La Douleur du Pacha (Orientales, vii,) si souvent parodié. Le publiciste d’un très grand talent, déguisé ici sous le nom du bel Oscar, est Xavier Durrieu, qui débutait alors avec beaucoup d’éclat à la Revue des Deux Mondes, et en effet, ce remarquable écrivain avait l’enfantillage singulier de craindre que sa fabuleuse ressemblance avec l’acteur Bocage ne nuisît à sa carrière politique. Lorsque cette ode parut pour la première fois, dans un journal intitulé Le Pamphlet, qu’avait fondé Polydore Millaud, le nom de Durrieu y était en toutes lettres. Mais, avant la publication des Odes funambulesques, Durrieu, fidèle à ses opinions, avait subi les rigueurs de l’Empire ; je dus effacer son nom, car ma plaisanterie, innocente quand je l’avais écrite, eût été alors dirigée contre un vaincu.


Page 126, vers 10 :


      Aucun collet, pas même un collet... né Révoil.


J’avoue que cette phrase est d’une audacieuse extravagance ; elle a cependant son excuse. En ce temps-là, les œuvres poétiques, d’ailleurs fort belles, de Mme Louise Colet, paraissaient énormément, et dans tous les formats, et toujours son nom était écrit ainsi : Mme Louise Colet, née Révoil. A force de lire sans cesse cette phrase sur les couvertures des livres, dans les journaux, sur les affiches des cabinets de lecture, tous les Parisiens en avaient subi l’obsession, si bien qu’il était impossible d’entendre le mot collet, écrit avec n’importe quelle orthographe, sans songer immédiatement à née Révoil. Cela en vint à ce point que voici comment Grassot chantait le couplet si connu de Béranger :



            Momus a pris pour adjoints
                 Des rimeurs d’école :
            Des chansons en quatre points
                 Le froid nous désole.
            Mirliton s’en est allé.
            Ah ! la Muse de Collé,


Parlé : né Révoil,



            C’est la gaudriole
                O gué,
            C’est la gaudriole.


Aussi, comme nous plaisantions souvent Durrieu sur des négligences de costume que presque tous les grands travailleurs ont à se reprocher, lorsque par une furieuse hyperbole je prétendis que son habit n’avait pas de collet, la phrase fatale s’écrivit d’ellemême et pour ainsi dire sans ma participation : pas même un collet... né Révoil ! ― Pour résister à cette suggestion impérieuse, il aurait fallu la vertu d’un chrétien des premiers âges.


Le gilet fabuleux de Fontbonne, page 126, vers 16. ― Fontbonne était un consciencieux et obscur comédien, dont on a vu le nom pendant trente années sur les affiches de la Gaîté et de la PorteSaint-Martin. Il avait un gilet qui n’était pas fort beau et un frac pareil, parce que le Drame, qui a ses héros, a aussi ses martyrs, et les acteurs qui jouent les utilités manquent des objets les plus utiles. Monselet, dans un de ses jolis pamphlets, prétend que j’avais la vénération du tréteau, et que sur le boulevard je suivais avec recueillement l’acteur Machanette. Cela n’est pas tout à fait exact ; mais je n’ai jamais su me défendre d’une sorte de pitié attendrie pour ces pauvres comédiens des derniers plans qui n’ont jamais que l’envers de l’argent et l’envers de la gloire, que personne n’a jamais vus, et dont cependant on sait les noms, pour les avoir lus imprimés tous les jours pendant un demi-siècle.


Page 127, vers 41 et 42. ― Les Délass-Com et le Petit-Laze désignent, par une contraction de l’argot parisien connue de tout le monde, les théâtres, tous les deux détruits, des DélassementsComiques et du Petit-Lazari. Voir, dans la collection publiée par Lorédan Larchey : Documents pour servir à l’histoire de nos mœurs, la très curieuse brochure intitulée Les Grands jours du PetitLazari, par un de ses artistes, avec une préface inédite. ― A la librairie Frédéric Henry, galerie d’Orléans, 12. Octobre 1871.


Le Flan dans l’Odéon, page 130. ― Parodie du poëme de Victor Hugo intitulé les Bleuets (Orientales, xxxii.) ― Chaumier Siméon, page 130, vers 5. Siméon Chaumier était un vieux poëte, vêtu à peu près en Saint-Simonien, avec des chapeaux pointus et des gilets à la Robespierre, qui, après avoir été pauvre, était devenu riche, et qui en profitait pour faire imprimer des recueils où abondaient les vers de deux syllabes, et des romans d’un moyen âge macabre et truculent. J’ai quelquefois causé avec lui dans le Luxembourg, il tenait des discours palingénésiques qui n’étaient dépourvus ni de portée ni de grandeur ; mais il avait trop d’idées pour être un ouvrier en n’importe quoi, fût-ce en poésie. ― Asphodèle Carabas, page 131, vers 34, n’est qu’un être de raison ou de déraison, une caricature du bas-bleu, mais je ne me serais permis contre aucune femme la plus innocente plaisanterie, car sur ce point-là je pense comme don César de Bazan.


Page 132, vers 45 et 46 :



            Était-il le Timoléon
            Des Saint-Almes et des Virmaîtres ?


M. Lepoitevin Saint-Alme et M. Virmaître étaient les deux rédacteurs en chef de l’ancien Corsaire où écrivaient, de 1845 à 1848, Champfleury, Mürger, Fauchery, Plouvier, La Rounat, Marc Fournier. On sait que, vers l’an 343 avant Jésus-Christ, Timoléon était le général que Corinthe employait à toute chose difficile, à délivrer les Syracusains, à battre les Carthaginois, et même à tuer son frère Timophane. Le Timoléon des Saint-Almes et des Virmaîtres veut dire : le premier sujet, le grand ténor, le général à tout faire de M. Saint-Alme et de M. Virmaître. Certes le trope est violent ; mais on n’est pas trop sévère pour les poëmes à refrains, comme celui dans lequel Hugo a écrit, sans consulter Buffon :



            On voit des biches qui remplacent
            Leurs beaux cerfs par des sangliers.
            ― Enfants, voici des bœufs qui passent,
            Cachez vos rouges tabliers.


L’Odéon, page 134. ― Parodie du poëme de Victor Hugo intitulé L’Enfant (Orientales, xviii.) Il serait horrible de railler une infirmité réelle, un nez camard par exemple ; mais le grand nez est héroïque, impérieux, et affirme toutes les bravoures. Cyrano de Bergerac était fier de son grand nez, et tuait même à coups d’épée, avec une certaine justice, les gens qui avaient l’impertinence de se montrer avec un nez trop petit. ― Certes, il n’a jamais été bien original et bien nouveau de rire de l’Odéon désert et du nez de M. Hippolyte Lucas ; mais le poëte doit accepter, coûte que coûte, tous les sujets traditionnels, et il faut qu’il n’hésite pas à affronter les plus redoutables de tous les monstres, c’est-à-dire la Banalité et la Platitude. Il doit ressembler au « matin, ce doreur », qui dore tout ce qu’il trouve sur son chemin, y compris les écorces de melon et les vieilles savates.


Page 135, vers 27 et suivants :



            Ou ce chapeau de roi de Garbe,
       Le chapeau de Thoré, cet homme si barbu
       Qu’un barbier ne pourrait, sans devenir fourbu,
            En quatre ans lui faire la barbe !


Boccace dit, en sa Deuxième Journée, Septième Nouvelle, où il raconte l’histoire d’Alaciel : « Le roy de Garbe feit grand’feste de ces nouvelles, et l’ayant honorablement envoyée quérir, la receut avec grand’joie, et elle qui avoit couché par adventure dix mille fois avec huit hommes, se coucha avec luy pour pucelle, et luy feit accroire qu’il estoit ainsi. » Pour ne pas s’apercevoir, en voyant Alaciel, qu’elle avait croqué autant de pommes qu’en peut fournir dans la saison un bon clos normand, il fallait que le roi de Garbe, à ce que j’ai pensé, eût un chapeau à bien larges bords et qui lui gênait singulièrement la vision. ― Théophile Thoré, l’éminent critique d’art, avait un chapeau comme celui-là, qui ne l’empêchait pas de bien voir la peinture ; mais il se trompait parfois à l’expression des physionomies. ― A ce que disent les historiettes, il devint amoureux d’une dame, et jura que jusqu’à ce qu’elle eût pris son martyre en pitié, il ne se ferait pas couper la barbe. La dame fut d’abord étonnée ; mais, le dos tourné, elle ne pensa pas plus à cela qu’à ses vieilles pantoufles, et Thoré en fut quitte pour porter une barbe qui lui tombait jusqu’aux genoux.


Bonjour, Monsieur Courbet, page 136. ― Cette ode n’est que la répétition du tableau connu qui porte le même titre. ― Si je l’ai transporté dans la poésie, c’est parce que la peinture à l’huile ne dure que quatre cents ans, du moins à ce que le baron Gros affirmait à Napoléon, qui, après avoir posé pour La Bataille d’Eylau, s’écria alors d’un ton dédaigneux : « C’était bien la peine ! »


Nadar, page 139. ― Parodie du poëme de Victor Hugo intitulé Canaris (Orientales, ii.) Personne n’a eu les cheveux plus rouges que Nadar ; mais, petit à petit, il est devenu blond comme Ophélia, car on ne peut compter sur rien ! Tous les personnages nommés dans cette ode sont surabondamment connus ; j’indique cependant à la volée : Lherminier. ― C’est lui que Balzac a pris pour modèle de son La Palférine. Il avait fondé Le Portefeuille, revue diplomatique. Il a été le seul homme qui ait su jouer, après don Juan, la scène avec M. Dimanche, et quoique Balzac les ait écrémées, les belles histoires parisiennes dont il a été le héros rempliraient encore un volume. ― Sasonoff, page 140, vers 17, était un Russe de bonne noblesse, aimable homme et charmant écrivain qui, pendant les dernières années de sa vie, qu’il passa ici à Paris, fut l’ami de tous les hommes d’esprit, et leur faisait manger des salades russes qu’on n’a pas réussi à imiter. ― Louis Boyer, page 140, vers 21. ― Cet ancien directeur du Vaudeville était né presque chauve, et en même temps il était affligé d’une barbe qui poussait à vue d’œil. ― René Lordereau, page 141, vers 47. ― Le roi de l’esprit parlé, à ce qu’a dit Roqueplan, qui s’y connaissait. Pour payer cinquante mille francs de dettes qu’il avait, René Lordereau a fait en Amérique, pendant la guerre, un métier de héros et de fou ; il est mort à la peine, sans qu’un de ses créanciers ait dit : « Pauvre garçon ! »



Page 142, vers 77 et suivants :



       Ils sont d’or pâle ; ceux du poëte nouveau
            Qui, dans des vers bizarres,
       A nommé le public : « Bête à tête de veau, »
            Sont jaunes, fins et rares.


C’est le poëte Fernand Desnoyers, qui est mort jeune. Il y a de très belles choses dans ses poëmes intitulés Le Vin, la Campagne, Vers fantasques. Il ne faut pas le juger d’après les coups de pistolet qu’il tirait parfois pour étonner les sots, mais qui faisaient trop de bruit, car c’est un jeu dangereux. Tout le monde connaît sa fameuse Proclamation :



            Habitants du Havre, Havrais !
            J’arrive de Paris exprès
            Pour mettre en pièces la statue
            De Delavigne (Casimir.)
            Il est des morts qu’il faut qu’on tue... &c.


Le La Madelène qui est rose, page 142, vers 81, c’est Henri de La Madelène, et le Marchal qui est vermeil d’une façon hardie, ibidem, c’est Charles Marchal, le peintre des tableaux alsaciens, et de Pénélope et Phryné. ― Il est un assez grand peintre pour savoir que la poésie a le droit de se servir de ces tons nets et crus qui ne représentent pas la couleur d’un objet, mais la font voir, et l’évoquent dans l’esprit du lecteur.


Reprise de la Dame, page 143. ― Parodie du poëme de Victor Hugo, intitulé la Captive (Orientales, ix.) Au théâtre, par une abréviation qui est passée dans le langage usuel, la Dame signifie la Dame aux Camélias. Ce drame heureux a eu tant de succès sur tous les théâtres du monde, et les directeurs, régisseurs et acteurs ont si souvent à en prononcer le nom, qu’ils l’ont abrégé, par économie.


Marchands de crayons, page 147. ― Cette ode offre une singularité assez curieuse : c’est que, commencée sur un sujet qui lui appartient en propre, elle parodie ensuite en chemin le poëme de Victor Hugo intitulé La Fiancée du Timbalier (Odes et Ballades, ballade sixième.) Mais du dénouement de la ballade, elle ne fait qu’une péripétie préparant un autre dénouement, assez imprévu, à ce que je crois. ― Le maître de Marseille, page 149, vers 56. ―C’est Mirès, qui avait fait dans la vieille ville une ville neuve.


Page 152, vers 118 à 120 :



            Fauchery, venu d’Australie

            Avec cette douce folie
            Que de Bohème il emporta.


Antoine Fauchery, un beau garçon, spirituel et charmant, que Mürger a essayé de peindre dans son Marcel de La Vie de Bohème, était le plus gai parmi les amis de notre jeunesse. Il avait quitté le métier de graveur sur bois pour écrire avec nous au Corsaire ; mais la fortune ne venait pas assez vite à son gré, car il s’était marié par amour. Ses Lettres d’un Mineur en Australie (Paris, Poulet-Malassis et de Broise, 1857) racontent les extraordinaires métiers qu’il dut faire au pays de l’or, pour y gagner un peu d’argent.

Après avoir touché barres, à Paris, il repartit pour la Chine et pour le Japon, avec une mission du gouvernement. Il faisait, pour le ministère, des dessins et des photographies d’après les monuments et les paysages, et en même temps il envoyait au Moniteur des articles dans lesquels la nature et la civilisation orientales, vues par un peintre, étaient racontées par un Parisien humoriste sachant écrire. Il nous adressa aussi, lors de la guerre de Chine, des lettres étonnamment vivantes et pleines de révélations curieuses, qui n’ont pas été publiées. Le succès venait, tout venait, quand les terribles fièvres du Japon emportèrent Antoine Fauchery, après sa chère femme. Je ne me rappelle personne qui ait eu, à un plus haut degré que lui, l’abord élégant et sympathique, la compréhension rapide et la grâce souveraine de la chevelure.


Page 154, vers 172 et 173 :



            Quand mon Arthur sonnait du cor
            Près de Mangin en galons jaunes,


Mangin, homme qui a bien connu ses Athéniens, a fait sa fortune par le procédé le plus simple, en vendant d’assez bons crayons de mine de plomb, enveloppés d’une feuille d’or. Mais, pour les vendre, il montait sur une calèche découverte, endossait une dalmatique férocement galonnée d’or, et se couvrait le chef d’un casque à plumet rouge, flamboyant comme celui d’Hector : sans cela, pourquoi eût-on acheté ses crayons plutôt que d’autres ? Il improvisait des discours d’une amusante insolence, et avec un de ses crayons, faisait, comme Mélingue, un portrait ressemblant, sous l’œil du public. Derrière lui, un être silencieux et triste, vêtu comme lui, si ce n’est que sa dalmatique était misérable et que son casque était bosselé, jouait tantôt de l’orgue de Barbarie et tantôt du cornet à piston, et rien ne prouve que ce confident modeste ne s’appelait pas Arthur. Mangin a été volontairement le symbole vivant de la Réclame moderne, ayant transporté dans la réalité visible ce que ses confrères exécutent d’une manière abstraite et figurée. Les soirs, Mangin, trop rigoureusement ganté de blanc, car le saltimbanque se trahit toujours de quelque manière, assistait aux premières représentations, avec les allures et la froideur britannique d’un parfait gentleman.


Nommons Couture ! page 155. ― Parodie du poëme de Victor Hugo (Les Voix intérieures, xi,) qui commence par cette strophe :



            Puisqu’ici-bas toute âme
                Donne à quelqu’un

            Sa musique, sa flamme
                Ou son parfum ;


Le sujet de cette ode est clairement expliqué par le fragment de lettre qui lui sert d’épigraphe. M. Thomas Couture, dont j’admire infiniment le talent magistral et même l’orgueil, a à peu près désavoué ce morceau fameux, et il va sans dire que, s’il retire sa lettre, je retire mon ode.


Le Critique en mal d’enfant, page 160. ― De même que Figaro dit qu’on est toujours fils de quelqu’un, tous les critiques sont faits en quelque chose de plus solide que la baudruche. Mon ode ne vise personne ; mon personnage bouffon n’a pas eu de modèle dans la vie réelle, et doit être considéré comme une création de la pure fantaisie. Cependant, si quelqu’un désire avoir la clef de ce morceau, qu’il se rappelle un procédé très familier à l’auteur de La Comédie Humaine, et que par exemple il voie passim, à propos de Camille Maupin, le roman de Balzac intitulé Béatrix. (Comédie Humaine, édition Michel Lévy, tome III, Scènes de la Vie privée.)


Page 163, vers 88 et suivants :



       Le prenant pour un mont, Préault disait : « Oh ! ça,
       C’est Pélion, ou bien son camarade Ossa :
            Allez-vous-en, que je le taille ! »


Auguste Préault est le seul statuaire romantique de l’époque moderne. Son médaillon de La Douleur, son Marceau, son Paria, son Ophélia, ses deux Christs ont, chose étrange ! autant contribué à le rendre célèbre que les stupides refus des jurys de 1830, qu’il subissait en même temps que Delacroix et Rousseau. Il savait que les sonnets de Michel-Ange étaient d’une beauté égale à celle de ses colosses ; mais, en ce temps sceptique, ceci demandait à être transposé. Le dernier des Prométhées a pris le modeste parti d’être tout bonnement spirituel comme Champfort, et de manifester sa faculté poétique par des mots qui, pareils à des fers rouges, font grésiller la chair vive. Toutes les Nouvelles à la main que les journaux ont publiées depuis trente ans sont de Préault ; peut-être pourrait-il réclamer, comme étant au fond sa propriété, l’hôtel que le Figaro vient de se faire construire, et qu’il a payé sur ses

bénéfices ?
Rondeaux.


A partir de ce moment, les poëmes à forme fixe, Rondeaux, Triolets, Villanelles, Ballades, Virelai, Chant Royal, Pantoum, vont se succéder dans le livre. ― J’ai voulu, autant qu’il était en moi, ressusciter et remettre en lumière ces formes de poëmes, parce que j’accepte dans son intégrité la succession de mes aïeux ; mais ce n’est pas ici le lieu d’en décrire la contexture et d’en indiquer les règles. Ceux qu’intéressent ces détails techniques les trouveront partout, et même dans mon livre intitulé Petit Traité de Poésie française (IX, les Poëmes traditionnels à forme fixe.) Sur le rondeau spécialement, il n’y a qu’un mot à dire : c’est que l’excellent poëte Voiture l’a poussé à sa dernière perfection. Il suffit de lire Voiture pour connaître le fort et le faible du Rondeau, et pour savoir de quelles ressources infinies dispose ce charmant poëme qui a succédé (comme le roi Louis succède à Pharamond) au Rondel de Charles d’Orléans.


Rolle n’est plus vertueux, page 165. ― Aime mieux voir lever Bocage ― Que l’Aurore, page 166, vers 14 et 15. ― On ne pourra jamais empêcher le poëte de s’éprendre d’une phrase rien que pour sa sonorité ; car, si les musiciens n’aimaient pas la musique des sons, qui l’aimerait ? Il y avait autrefois une célèbre romance qui commençait ainsi : Bocage, que l’Aurore... ― Quand l’acteur Bocage débuta à la Porte-Saint-Martin, de mauvais plaisants du paradis la lui chantèrent, et moi, ce bout de phrase me semblait si amusant et m’a si souvent obsédé, qu’en ma folle jeunesse je n’ai pu résister au bonheur de le transcrire.


Mademoiselle Page, page 167. ― Sourire et chanson de la Comédie légère, elle a personnifié divinement la Musette de La Vie de Bohème.

Page 167, vers 10, 11 et 12 :


 

            Le bataillon de la Moselle
            A sa démarche de gazelle
            Eût tout entier payé rançon.


C’est un rappel du motif connu de la fameuse chanson populaire :



            Sicut Madam’ de la Trémouille
            Parent’ des Andouillettes,
            Qui a usé plus de patrouilles
            Que l’armée d’Sambre-et-Meuse
                De pair’s de souliers !


Brohan, page 168. ― C’est Augustine Brohan, dont la mère, Mme Suzanne Brohan, a été, à l’ancien Vaudeville, une actrice d’un talent exquis et d’une rare distinction. ― Après elles deux, si l’on voulait chanter la plus belle des trois Brohan, qui est Madeleine, il faudrait regarder ce portrait, lithographié par Lassalle, où le peintre l’a représentée le sein nu, comme une déesse.


A Désirée Rondeau, page 172. ― Bonne et très jolie avec beaucoup de finesse, Désirée Rondeau appartenait à la race de ces Lisettes dédaigneuses de l’argent, qui ont pu exister, quoi qu’on en dise, quand il n’en coûtait pas encore un louis pour passer devant chez Bignon : aussi a-t-elle été fêtée par les rimeurs. ―D’ailleurs, son nom créait ici une nécessité absolue. Si une des contemporaines de celles que Voiture nommait Rambouillet et Bourbon tout court se fût appelée Rondeau, il est incontestable qu’il lui eût adressé un rondeau, et comme Voiture n’était plus là, il

fallait bien que ce fût moi.
Triolets.


Comme dit Nisus, Me, me, adsum qui feci ! ― C’est moi qui ai ressuscité le vieux Triolet, petit poëme bondissant et souriant, qui est tantôt madrigal et tantôt épigramme, et mon idée a eu tant de succès que le genre est redevenu populaire, on a fait des Triolets aussi nombreux que les étoiles du ciel. Mais pas toujours comme il aurait fallu les faire, car le bon Triolet doit de toute nécessité offrir une étrangeté, une surprise d’assonnances répétées, sans jamais rien perdre de sa légèreté et de sa grâce. ―Mais, me direz-vous... ― Assurément ; il est facile de donner de bons conseils, après quoi


      Chacun fait ici-bas la figure qu’il peut. 


De tout temps les Triolets se sont chantés, et La Clef du Caveau donne l’ancien Air des Triolets (3e édition, Janet et Cotelle, non datée, page 153, no 732.) Mais voici pour les chanter un air moderne de Charles Delioux, d’une fantaisie entraînante et qui sonne triomphalement sa fanfare.


 


                MUSIQUE DE CHARLES DELIOUX
                    pour les triolets.


Néraut, Tassin et Grédelu, pages 174, 175, 176, 177 et 178. ―C’étaient de fort honnêtes comédiens, qui jouaient des rôles secondaires à la Porte-Saint-Martin, du temps de la féerie et des frères Cogniard. ― Mais comme la liste des acteurs énumérés sur l’affiche se terminait tous les jours invariablement par leurs trois noms, toujours placés dans cet ordre, cette phrase vraiment musicale et naturellement si bien scandée : Néraut, Tassin et Grédelu, charma un beau jour les Parisiens ; on la récita, on la déclama, on la chanta ; par extension, elle finit par exprimer le théâtre et les comédiens en général, y compris Mélingue, Frédérick, Talma, Roscius et le vendangeur Thespis ! Et, comme le Triolet venait de renaître, on improvisa et j’improvisai moi-même, par jeu, des Triolets dont Néraut, Tassin et Grédelu étaient le texte et le prétexte, et qui s’envolaient avec la fumée des cigarettes.

J’ai choisi ceux-là au hasard, comme j’en aurais choisi d’autres ; le seul objectif de leur innocente raillerie est l’engouement français pour tout être qui porte un travestissement de couleurs bariolées, que ce soit Gengis-Khan ou Polichinelle.


Leçon de chant, page 179. ― Ceci est une légende écrite pour un dessin original de Tony Johannot, et pas du tout, comme on pourrait le craindre, un chapitre des mémoires de l’auteur, qui, même en 1845, ne se fût pas permis ces allures de Chérubin !


Académie royale de Mus, page 180. ― Cette abréviation, alors en usage pour désigner l’Académie royale de Musique, dans les journaux qui donnaient le programme des spectacles, devait, par un jeu de mots qui s’imposait de lui-même, servir d’enseigne à la maison du fameux M. Guillaume ; car les seuls académiciens de sa bizarre Académie étaient en effet les plus petits Rats de l’Opéra. Il les prenait en sevrage, les préparant à leurs hautes destinées, et, tout en complétant leur éducation chorégraphique, les renseignait sur la vie, leur procurait des amitiés utiles, les nourrissait de bisque et d’ortolans, et leur achetait des bijoux en topaze brûlée et des bas de fil d’Écosse.

Appelé chez M. Guillaume par quelque affaire, lors de son arrivée à Paris, Pierre Dupont, en entrant dans le salon, ne fut pas peu étonné d’y voir deux Rats, qui, nus comme les discours de deux académiciens, prenaient deux bains, dans deux baignoires !


Du temps que le maréchal Bugeaud poursuivait vainement Abd-elKader, page 181. ― Il faut avoir vécu sous Louis-Philippe pour se rappeler à quel point, chaque jour, le maréchal Bugeaud prenait peu Abd-el-Kader ! Cela avait fini par ressembler à une poursuite de féerie.


Age de M. Paulin Limayrac, page 182. ― M. Paulin Limayrac avait beaucoup plus de huit ans, mais il semblait avoir huit ans à cause de sa petite taille, pareille à celle de M. Louis Blanc, et de son visage rasé. Je me souviens de l’avoir vu attaché à son cordon de commandeur de l’ordre des Saints Maurice et Lazare, certainement plus grand que lui.


Bilboquet, page 183. ― Élève de Voltaire ! page 184. ― Dans la seule farce moderne, je veux dire dans Les Saltimbanques de Dumersan et Varin, Bilboquet et le jeune Sosthènes échangent le dialogue suivant : « Quel talent as-tu ?... ― Je joue un peu du violon ! ― Un peu, ce n’est guère. Es-tu de la force de Paganini ? ― Je ne sais pas où il demeure. ― Ç a suffit, je t’annoncerai comme son élève ! » (Acte I, scène VII.)

Plus loin, au moment où les saltimbanques déménagent à la hâte, Gringalet, avisant une malle, demande à son maître : « Cette malle est-elle à nous ? » Et Bilboquet, sans la regarder, répond : « Elle doit être à nous ! » (Acte I, scène XI.)

Ces phrases immortelles me sont revenues en mémoire lors de l’invasion des Normaliens dans la littérature. Ils avaient déménagé si vite qu’ils avaient pris la malle de Voltaire pour la leur, d’où les houppelandes bizarres dont ils se montrèrent affublés ; et plus d’un s’annonça comme l’élève du patriarche de Ferney, sans être encore de la force de Paganini.


Monsieur Homais, page 185. ― C’est le Prudhomme étonnant et grandiose de Madame Bovary. Flaubert a amalgamé les créations de Monnier et de Daumier, et il en a fait un bonhomme à la MichelAnge. On pense bien que ce philosophe ne pouvait pas rester complètement étranger à la littérature de l’École normale.


Polichinelle Vampire, page 186. ― Ne les nommons pas, ils vivent encore, sa perruque et lui. ― Comme on jugeait à l’Académie le dernier concours poétique, et comme M. Ernest Legouvé recommandait un poëme, l’académicien que j’ai vu si fougueux en 1846, s’éveilla comme Barberousse et murmura d’une voix qui semblait sortir des ruines de Ninive : « Non !... Il y a un rejet ! »


Opinion sur Henry de la Madelène, page 187. ― Cette phrase sonore et insensée qui voltige sur l’harmonica, cette fantasque série de délirantes onomatopées, ne méritait pas sans doute d’être imprimée ; mais fallait-il imprimer les Odes funambulesques ?


Note rose, page 188. ― Il est trop vrai que la première apparition au bois d’une chevelure rose fut l’occasion d’un premier-Paris indigné et apocalyptique. J’aurais encore compris l’indignation d’un coloriste ! mais où la vertu va-t-elle se nicher ?


Monsieur Jaspin, page 189. ― L’Estaminet de l’Europe était situé au coin du carrefour de l’Odéon et de la rue de l’École-deMédecine, dans un local où il vient d’être remplacé par les magasins de bonneterie de M. Poirier jeune. Le propriétaire faisait, dit-on, crédit aux fils de famille jusqu’à leur mariage, de sorte que lorsqu’ils étaient mariés, ils avaient à payer beaucoup de chopes. Monsieur Jaspin (dont le nom est ici fort peu changé, de deux lettres seulement) était un de nos amis, petit et trapu, aux larges épaules, dont nous admirions la longue barbe en éventail et les discours révolutionnaires. Devenu sous-préfet en 1848, je suppose qu’il doit être parvenu aujourd’hui aux plus grands honneurs.


Le divan Le Peletier, page 190. ― Continuons la topographie des cafés. Celui-là, véritable cercle de la littérature française, était orné d’un joli petit jardin. Il était situé en face de l’Opéra, dans la maison qu’occupe l’hôtel Victoria, et c’est là que j’ai vu pour la première fois Alfred de Musset. On l’a démoli, on n’a pas semé de chanvre sur la place ; mais, ce qui est plus fructueux, on a remplacé le jardin par des boutiques de bronzes et de tableaux. Le divan Le Peletier ne ressemblait à rien autre chose au monde ; on y causait quelquefois très bien, mais il n’y a pas d’endroit où l’on ait causé plus et bu moins de breuvages. ―Guichardet, page 190, vers 9. ― Vieux et très pauvre, Guichardet, qui avait été l’ami de Musset et des hommes illustres de 1830, était resté distingué, bien élevé et discret, en devenant bohème. Il a appartenu à l’absinthe ; mais elle n’était pas parvenue à lui ôter ses allures de parfait gentleman.


Stadler, page 191, vers 33, poëte raffiné et délicat, est l’auteur d’une comédie tout à fait exquise, intitulée Le Bois de Daphné. ― Emmanuel, page 191, vers 35, a fait en astronomie des découvertes qui révolutionnent tout, et qui ont bien l’air d’avoir raison. Il a été question de le traiter comme Galilée et de lui faire faire amende honorable ; mais les changements de gouvernement qui, si rapidement, se sont succédé, n’ont pas permis d’en trouver le moment, et la chemise qui devait servir à la cérémonie est restée pour compte.

Variations lyriques.


A un ami pour lui réclamer le prix d’un travail littéraire, page 196. ― Cabochard, page 197, vers 35. ― C’est, dans Les Saltimbanques, l’ami et le rival de Bilboquet, dont on parle, mais qu’on ne voit pas. A un certain moment, comme on annonce qu’il a fait faillite, Atala demande : « De combien manque-t-il ? » Et Bilboquet lui répond ce mot d’une incroyable profondeur : « Il manque de tout ! » (Acte II, scène III.)


Écrit sur un exemplaire des Odelettes. ― page 201, strophe I :




                 Quand j’ai fait ceci,
                 Moi que nul souci
                   

Ne ronge,
                 La fièvre de l’or
                 Nous tenait encor :
                   J’y songe !


C’est le moment du grand remue-ménage financier, où on fit des fortunes si rapides, où l’on vit de si étranges transformations, et où de simples hommes de lettres (pas des poëtes, bien entendu !) devinrent banquiers et millionnaires. Il y en eut qui se firent bâtir des hôtels en jade, et d’autres qui eurent des livres grecs tirés sur papier de Hollande, avec grandes marges. On dit même que l’un d’entre eux voulut acquérir en toute propriété une actrice vierge encore, et l’acheta à sa mère, pardevant notaire. Ce rapide ballet des hommes de lettres enrichis n’a pas été un des tableaux les moins curieux de l’immense féerie parisienne.


Couplet sur l’air des Hirondelles, de Félicien David. ― Sans Geffroy, page 203, vers 5. ― Au contraire, il faut, toutes les fois qu’on le peut, jouer Le Misanthrope, non pas sans, mais avec Geffroy ; ceci n’est qu’un jeu tout à fait frivole, et j’ai été séduit par l’exactitude avec laquelle Sans Geffroy parodiait le Sans effroi du couplet des Hirondelles :



                 Voltigez, hirondelles,
                 Voltigez près de moi,
                 Et reposez vos ailes
                 Au faîte des tourelles,
                    Sans effroi !


Villanelle des pauvres housseurs, page 204. ― Dans sa Ballade des povres housseurs (édition Jannet, 1867, page 119,) Villon plaint de tout son cœur ces batteurs de tapis. On parle, dit-il,



            De ceulx qui vont les bleds semer
            Et de celluy qui l’asne maine,
            Mais à trestout considérer,
            Povres housseurs ont assez peine.


Les Normaliens m’ont fait penser à ces pauvres housseurs. Ils s’étaient presque aveuglés, à force de se faire voler de la poussière dans les yeux, et les tapis qu’ils secouaient n’étaient pas beaucoup plus propres qu’auparavant.


Chanson sur l’air des Landriry, page 207. ― La rime par à peu près y est de tradition ; voyez Voiture (Autre à Madame la Princesse, sur l’air des Landriry. ― Édition de 1677, tome II, page 55.) Ici, le fin du fin et la suprême habileté, c’est d’imiter la négligence et le sans-façon de la rime populaire, de faire rimer les mots terminés par un S avec ceux qui sont terminés par un T, et d’éviter, au lieu de la rechercher, la conformité de la consonne d’appui. C’est ainsi que l’art lyrique a des lois d’une diversité infinie, qui varient avec chaque genre, et presque avec chaque poëme ; le malheur, c’est que quand on commence à les apprendre, la vie est finie.


Ballade des célébrités du temps jadis, page 213. ― C’est la parodie du poëme de Villon, intitulé Ballade des dames du temps jadis. (Édition Pierre Jannet, 1867, page 34.) J’ai conservé tel qu’il est le célèbre refrain de Villon : Mais où sont les neiges d’antan ! et j’ai tâché de mettre mon art à amener ce refrain par un jeu de rimes tout différent de celui que le maître avait employé.


Dufaï, page 213, vers 3. ― Alexandre Dufaï, critique très laid et très sévère, est mort dans une misère qui aurait désarmé ses ennemis, s’il en avait eu ; mais c’est lui qui était l’ennemi des autres.


Les plâtres de Dantan, page 213, vers 6. ― Dantan faisait en plâtre des caricatures d’hommes célèbres et de comédiens, dont il écrivait les noms en rébus sur le socle de la statuette. Exposée chez Susse, aux Panoramas, cette galerie de grotesques était, de 1830 à 1840, la grande joie et la grande ressource des flâneurs parisiens.


Le Globe et La Caricature, page 213, vers 7. ― Littérairement, Le Globe était une sorte de moniteur du romantisme, et c’est là que Granier de Cassagnac fit ses premières armes. ― La Caricature, où dessinaient Grandville, Daumier, Traviès, Decamps lui-même, publiait de grandes planches lithographiées, dont la plus célèbre est La Rue Transnonain, ce chef-d’œuvre de Daumier.


Venet, page 213, vers 9. ― Avant d’écrire à L’Univers et d’y faire un feuilleton de théâtres pour dire qu’il ne faut pas aller au théâtre, M. Venet avait été le secrétaire de la rédaction du Paris, ce journal de M. de Villedeuil, rédigé par Alphonse Karr, Méry, Edmond et Jules de Goncourt, Murger, Xavier Aubryet, Gatayes, Dumas fils, Gozlan, pour lequel Gavarni dessinait tous les jours une lithographie, et où il publia toutes ses Œuvres nouvelles. C’est là aussi que M. Venet a rédigé les Mémoires de Mme Saqui, sous la direction de cette grande funambule.


Bataille, page 214, vers 18. ― C’est Charles Bataille, l’ami et le collaborateur d’Amédée Rolland et de Jean du Boÿs. ― Ces trois enfants, enfermés à Batignolles dans une maisonnette à jardin, avaient rêvé de mettre la poésie en coupe réglée et de s’en faire des rentes. Ils composaient et faisaient représenter des pièces en cinq actes, chacun d’eux écrivant son acte en vers le matin avant déjeuner. Après avoir fait d’extraordinaires dépenses de talent et d’invention, tous les trois sont morts à la peine, car les poëtes ne doivent pas gagner de l’argent.


Ballade des travers de ce temps.Le docteur, page 260, strophe I, vers 5. ― C’est le docteur Louis Véron. ― Montjoye, page 260, strophe I, vers 6. ― Peintre et auteur dramatique d’un très grand talent, Montjoye avait reçu tous les dons, sans en excepter l’esprit et même la beauté. ― Mais il ignorait que l’artiste n’a pas le temps de vivre, et doit se cloîtrer comme un cénobite. Il se jeta à cœur perdu dans des amours romanesques et, quand vinrent les désillusions, se consola avec l’absinthe : on devine le reste ! ― Machin (du Tarn), page 261, strophe II, vers 27. ― Je crois bien que c’était M. Pagès (du Tarn.) On le trouvait excentrique, parce qu’il refaisait à la moderne les tragédies de Racine et les costumait en habit noir ; on ne devinait pas alors que plus tard nous devions revoir cela couramment, avec M. Touroude. ― Champfleury, page 219, vers 29. ― Nous avons été, Champfleury et moi, des adversaires littéraires ; mais, lui et moi, nous aimions l’art trop sincèrement pour ne pas nous trouver d’accord lorsque les querelles d’école se sont effacées devant la préoccupation unique de sauver la maison qui brûle !


Monsieur Coquardeau, page 221. ― J’ai osé m’emparer d’un type créé par Gavarni, et le transporter dans la poésie ; mais, voulant composer un Chant Royal, j’avais besoin d’un roi incontesté, et le choix n’était pas facile.


Page 223, vers 35.


      Dans ton salon, qu’ornent des Mazeppas,


Il serait bien malaisé de se figurer Coquardeau n’ayant pas dans son salon des Mazeppas à la manière noire. S’il ne prenait le soin d’acheter ces gravures, de les faire encadrer et de les clouer sur son mur, elles y écloraient d’elles-mêmes, comme les violettes dans les bois. ― Arpin, page 223, vers 47. ― C’est un lutteur de la troupe de Rossignol-Rollin, qui, en d’autres âges, aurait combattu les Dieux, ou, comme dit Racine, purgé la terre de ses monstres. De nos jours, il a dû se contenter de terrasser, à la salle Montesquieu, des athlètes en caleçon. Avec un biceps terrible, il est infiniment doux, et sa voix est caressante comme un chant de flûte.


Monselet d’automne, Pantoum, page 225. ― La première révélation du Pantoum nous fut donnée, en France, par les traductions de pantoums malais que Victor Hugo a publiées dans les notes des Orientales. D’après ces modèles, M. Charles Asselineau écrivit un pantoum qu’il publia dans une Revue belge, et celui-ci est le second qui ait été écrit en français. Ces deux chants divers, qui sont tressés ensemble par le lien d’or de la rime, formeraient, sous la main d’un grand artiste, un poëme original et d’une nouveauté délicieuse.


Réalisme. ― Page 230, vers 61 et suivants :



       Puisque je ne suis pas, moi charmé dans vos fêtes,
       De l’avis de Gozlan, sur ce que les poëtes
       Durent un demi-siècle à peine...


C’est dans un article de Revue que Gozlan avait écrit, à propos des poëtes modernes, la funeste prédiction que je lui reproche plusieurs fois dans le cours de ce livre. Peut-être était-ce moi qui avais tort, car c’est déjà bien joli de durer cinquante ans ; « il y a cependant à Paris, comme dit Fortunio à la fin de sa lettre à Radin-Mantri, un poëte dont le nom finit en go, qui m’a paru faire des choses assez congruement troussées ».


Méditation poétique et littéraire, page 231. ― C’est la parodie du poëme de Victor Hugo (les Rayons et les Ombres, v) qui commence par ce vers :

      On croyait dans ces temps où le pâtre nocturne...


Fournier, page 232, vers 22. ― C’est Marc Fournier, qui alors dirigeait la Porte-Saint-Martin, et équipait le brick du Fils de la Nuit.


Page 232, vers 23 :

        Henri La Madelène a fait du carton-pâte :


Ce charmant écrivain s’était, en effet, rendu acquéreur d’une fabrique de carton-pâte ou pierre, comme on voudra, qu’il dirigea lui-même pendant quelque temps. Comme Balzac, il a toujours été féru de l’idée de réaliser une fortune rapide, en trouvant des trésors cachés, en fondant des casinos dans les déserts, ou en cultivant des ananas à la barrière Montparnasse ; et, comme Balzac aussi, il n’a jamais gagné d’argent qu’en écrivant sur du papier. On part comme cela avec confiance pour le pays des Philistins ; mais les poëtes français n’y arrivent jamais, parce qu’ils ignorent trop consciencieusement la géographie.


La Sainte Bohème, page 235. ― En composant cette chanson, je me suis armé de tout mon courage pour écrire le mot : Bohème, que j’exècre ; cependant j’ai voulu le délivrer des haillons et des viles guenilles dont on l’avait affublé, et le débarbouiller avec l’ambroisie à laquelle il a droit. ― Mais qu’il faut d’humilité et de résignation pour toucher à des sujets où les poncifs abondent, comme les grandes herbes dans les eaux de la Seine !


Le Saut du Tremplin, page 241. ― Dans ce poëme final, j’ai essayé d’exprimer ce que je sens le mieux : l’attrait du gouffre d’en haut. Et puis une des superstitions que je chéris le plus est celle qui me pousse à terminer un livre, quand je le puis, par le mot qui termine La Divine Comédie du Dante, par le divin mot, écrit ainsi au pluriel : Étoiles.


Paris, août 1873.

LE FRONTISPICE
             de Voillemot


  Par les gazons d’une heureuse Tempé,
  Sur lesquels flotte un rideau de théâtre,
  Heurtant le sol en cadence frappé,
  Des Satyreaux, effroi du jeune pâtre,
  Bondissent nus, comme un troupeau folâtre.
  Et sur un tertre assis, dans ce vallon
  Où si souvent la flûte d’Apollon
  Nous attirait en nos folles jeunesses,
  Gille attentif, avec son violon
  Guide le chœur des petites Faunesses.


     Septembre 1873.


 
          ACHEVÉ D’IMPRIMER
                1873


 
  Pendant ce triste Octobre pluvieux,
  Que le ciel mouille & que le vent balaie,
  Mon livre, jeune en même temps que vieux,
  Où notre siècle a vu saigner sa plaie,
  Comme il convient, fut imprimé chez Claye.
  Il ne contient ni fiel, ni lâchetés.
  Dussent rugier les tigres tachetés,
  Et les serpents mordre, & les ânes braire,
  Il n’en a cure, &, si vous l’achetez,
  Il se vendra chez Lemerre, libraire.