Olivier

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Œuvres complètes de François CoppéeLibrairie L. HébertPoésies, tome II (pp. 107-171).




OLIVIER

POÈME



Virginité du cœur, hélas ! sitôt ravie.
Théophile Gautier.



I


Le poète Olivier — cet être chimérique,
Qui, tout en racontant son beau rêve féerique,
A trouvé le moyen de charmer quelquefois
Ce temps d’opéra bouffe et de drame bourgeois —
Par un de ces matins de soleil et de pluie,
Semblables à des pleurs que le sourire essuie
Dans les doux yeux battus des veuves de vingt ans,
Se réveilla tout triste en dépit du printemps.
Ce n’était pas qu’il eût, comme homme ou comme artiste,

Le sujet de se plaindre et le droit d’être triste.
Au contraire, il avait, cet heureux Olivier,
Le plaisir délicat de se voir envier.
Épris de vérité, d’art pur, d’exquis langage,
Il élevait longtemps ses poèmes en cage ;
Et, lorsque ces divins oiseaux de paradis
Pour affronter l’azur semblaient assez hardis,
Sur la ville pourtant bien hospitalière,
Un beau jour, il ouvrait brusquement sa volière ;
Et c’était, au palais comme aux logis cachés,
A qui recueillerait ces doux oiseaux lâchés.
La vie avait été facile à ce poète.
Une fée, un peu muse, avait, de sa baguette,
Effleuré son berceau, quand il était petit.
Dès ses débuts, son nom vers la gloire partit,
Ainsi qu’un brick léger qu’un bon vent favorise.
La chance lui faisait sans cesse une surprise :
De l’argent, quand sa bourse était vide ; un succès,
Alors que du vieux spleen lui revenait l’accès ;
Et, quand il était pris d’une vague tendresse
Ou d’un confus désir d’amour, une maîtresse.

Dans les passionnés et gracieux romans
Qui peuplaient son passé de souvenirs charmants,
Les plus humbles faisaient comme les plus altières.

Jadis, quand il rimait des vers sous les gouttières,
Enfant par l’idéal et le rêve maigri,
Déjà, dans son grenier plus d’un bonnet fleuri
Montait pour l’égayer avec sa chansonnette,
S’asseoir sur ses genoux, et faire la dînette.
Un peu plus tard, lorsqu’il se sentit fatigué
Des grisettes qui lui trouvaient l’air distingué
Et qu’il courut un peu le théâtre, une actrice
Se prit pour ses yeux bruns d’un violent caprice
Et mit ses diamants au mont-de-piété
Pour courir avec lui, libre, tout un été,
Et l’adorer, fourmi transformée en cigale,
Dans les bois de Meudon, en robe de percale.

Il fit un livre, et fut connu le lendemain.
— Et dans un hôtel noir du faubourg Saint-Germain,
Sur son lit blasonné, le coude dans la plume,
Une duchesse lut le dangereux volume,
Et l’amour platonique et pur qu’elle rêva
Finit par une intrigue à la Casanova.

Mais, dans ces liaisons dont on prévoit le terme,
Il n’avait rencontré qu’un amour d’épiderme
Dans lequel il avait plus donné que reçu,
Et qu’il trouvait parfois, cœur sceptique et déçu,

Pareil au piano de valse et de quadrille,
Décor banal ornant le salon d’une fille,
Et sur lequel, pendant un instant, par hasard,
Un bon musicien vient jouer du Mozart.


II[modifier]

 
Or, par un de ces jours où le soleil traverse
Et change en diamants les gouttes de l’averse,
Olivier, par la pluie en sa chambre enfermé,
Tenait sur ses genoux un coffret parfumé,
De ses amours défunts tombe étroite et discrète,
Et relisait, tout en fumant sa cigarette,
Ses anciens billets doux, liés par des faveurs.
Distrait, il parcourait de ses regards rêveurs
Tantôt un vélin bleu, tantôt un vélin rose,
Mais s’il reconnaissait l’écriture, la prose,
Et même l’orthographe, excentrique parfois,
S’il se rappelait bien l’attitude, la voix,
Le regard, le baiser, enfin toute la femme,
Cependant la tristesse envahissait son âme ;
Car dans les mots écrits sur ces papiers relus,

Ce qu’à présent, hélas ! il ne retrouvait plus,
C’était l’émotion autrefois ressentie.
Son âme, d’où la foi naïve était partie,
Avait trop vite appris qu’une promesse ment,
Qu’en disant : Pour toujours ! on fait un faux serment,
Et qu’on ne garde pas au cœur ni sur sa bouche
Les baisers prodigués dans les pattes de mouche.
— Quoi donc ? Toujours l’adieu, le regret, puis l’oubli !
La passion, ainsi que l’encre, avait pâli
Sur ces lettres d’amour, tendres ou libertines.
Et puis Rosette ici réclamait des bottines,
Florine un rôle en vers, Célimène un sonnet.
Ces détails lui sautaient aux yeux ; il comprenait ;
Et l’unique bonheur auquel on peut prétendre
En ce monde, est de croire et non pas de comprendre.
Tout à coup le soleil étincela, plus clair.
Le jeune homme voulut respirer le grand air ;
Il ferma le coffret, se mit à la croisée,
Et regarda.

                    La pluie, à la fin apaisée,
Semblait avoir lavé le matinal azur.
Des nuages légers passaient dans le ciel pur.
— Oh ! quelle bonne odeur a la terre mouillée ! ―
L’averse avait rendu plus fraîche la feuillée,

Plus blanches les maisons et les nids plus bavards.
Olivier habitait un de ces boulevards
Des faubourgs qui s’en vont du côté des banlieues.
Là-bas, vers l’horizon et les collines bleues,
Le peuple du quartier populaire et lointain
Bornant le Luxembourg et le pays latin,
Allait aux bois voisins, foule bruyante et gaie,
— Car c’était justement un dimanche de paie, ―
Pour revenir le soir, les chapeaux de travers,
Les habits sous le bras et les gilets ouverts,
Et chantant le vin frais comme on chante victoire.
Les marronniers touffus, près de l’Observatoire,
Embaumaient, énervants, et sur les piétons
Jetaient leurs fleurs avec les premiers hannetons.
En gants blancs et tout fiers de leur grande tenue,
Des couples de soldats émaillaient l’avenue.
Des amoureux allaient, gais comme une chanson,
Faire leur nid d’un jour à Sceaux, à Robinson,
Sous les bosquets poudreux où l’on sert des fritures.
Des gens à mirlitons surchargeaient les voitures.
Entre les petits ifs, aux portes des cafés,
On buvait ; et, jetant des rires étouffés,
Nu-tête et deux par deux, passaient des jeunes filles.
A la foule joyeuse ouvrant ses larges grilles,
Le Luxembourg, splendide et calme, apparaissait,

Inondé d’un soleil radieux qui faisait
Plus verts les vieux massifs et plus blancs les vieux marbres.
A quelques pas, Guignol s’enrouait sous les arbres.
Et le chant des oiseaux dominait tous ces cris.
C’était bien le printemps, un dimanche, à Paris.

Dans le marasme auquel son âme était en proie,
Le poète Olivier souffrait de cette joie.
Tout ce tumulte heureux lui semblait insensé ;
Car il songeait au vide affreux de son passé,
Aux souvenirs flétris de ses amours banales.
Ce jeune avril avec ses grâces matinales,
Ce soleil, ces frissons d’ailes dans les tilleuls,
Ces gens contents de vivre et de n’être pas seuls,
Ces rires, ces gaîtés, cet entrain, cette vie,
Éveillaient en lui-même une cruelle envie.
Cet homme jalousé n’était pas heureux. Non.
— Qu’importe un peu de bruit autour de votre nom ?
Qu’importe le laurier, bien souvent éphémère,
Si quelque blanche épouse ou quelque vieille mère
Ne doit pas de sa main le suspendre au foyer ? ―
Olivier avait pu sans peine se frayer
Sa route ; le bonheur l’avait aidé tout jeune ;
Il avait peu connu la misère et le jeûne,
Et pour qu’il la cueillît la fleur cherchait sa main.

Oui, mais il n’avait pas, au début du chemin,
Rencontré, dans un jour mille fois béni, celle
Dont le regard contient la sublime étincelle
Où s’allume l’amour vrai, constant, simple et bon,
Qui purifie ainsi que le brûlant charbon
Dont un ange toucha la lèvre d’Isaïe ;
La maîtresse soumise et l’esclave obéie ;
Celle qui, sans serments jurés ni vains discours,
Nous prend en un moment, tout entier, pour toujours,
Et nous emplit le cœur de divines lumières,
Lorsque notre baiser descend sur ses paupières.


III[modifier]

 
Fuyant donc ce spectacle aux mille bruits joyeux,
Olivier, le front bas, le chapeau sur les yeux,
Sortit, croyant gagner quelque coin solitaire.
La petite fleuriste, au riant éventaire,
Qui courut après lui, disant : « Fleurissez-vous ! »
N’obtint du promeneur qu’un geste de courroux ;
Car aux mauvais instants où l’espoir nous renie,
Les fleurs mêmes nous font l’effet d’une ironie.

Olivier, qu’un dégoût des hommes avait pris,
Chercha la solitude au milieu de Paris…
— Mais sur les quais déserts, derrière Notre-Dame,
L’ouvrier promenait son enfant et sa femme.
Sur les trottoirs les plus paisibles du Marais,
Le petit monde, assis dehors, prenait le frais.
C’était un jour de fête et de boutiques closes.
Pleins de chapeaux de paille et de toilettes roses,
Sur la Seine fumaient les bateaux à vapeur.
Dans les squares publics, la bonne et le sapeur
Commençaient sur les bancs l’idylle habituelle.
Pas d’humble carrefour, pas de triste ruelle
Qui ne servît aux jeux d’enfants endimanchés !
Des mariés d’hier, l’un vers l’autre penchés,
Allaient, l’homme tout fier et la femme un peu pâle,
Ayant encor la fleur d’oranger et le châle
De noce, et tous les deux très gênés de leurs gants

Olivier regagna les quartiers élégants
Pour s’isoler parmi l’épaisseur de la foule…
— Mais les nobles jardins, le vieux fleuve qui coule,
Là, tout était encor plaisir, bonheur, repos.
En haut des monuments, les grands plis des drapeaux
Se gonflaient dans le vent sur l’azur clair et libre.
Lorsque revenait l’heure où chaque clocher vibre,

L’espace s’emplissait d’un joyeux carillon.
L’Arc de Triomphe, au loin, doré par un rayon,
Brillait ; et dans le ciel se cabraient des statues.
Du fond de leur calèche et de printemps vêtues,
Des femmes envoyaient un salut caressant
Aux cavaliers montés sur ces chevaux pur sang
Qui blanchissent le mors et dont la croupe brille.
— Enfin Paris, devant son immense famille,
Semblait heureux comme est à sa fête un aïeul.
Olivier toujours sombre, Olivier toujours seul,
Jusqu’à la nuit erra parmi la ville en fête,
Puis il rentra chez lui, le corps las et la tête
Lourde d’impressions et comme ivre de bruit.
Là, près de la fenêtre ouverte sur la nuit
Où passaient au lointain des chants et des risées,
Repoussant de la main ces lettres méprisées
Où plus rien ne restait alors qui lui fût cher,
Devant ce ciel d’avril, si paisible que l’air
Ne courbait même pas la flamme des bougies,
Le cœur trop plein, en proie à mille nostalgies,
Et sentant un sanglot monter en l’étouffant,
Le poète fondit en pleurs comme un enfant.

IV[modifier]


Cependant Olivier reprit un peu courage,
Le lendemain matin, et, sachant qu’un voyage
Peut distraire, il faisait ses apprêts sans songer
De quel côté ses pas allaient se diriger,
Quand soudain ― la mémoire a de ces bons caprices
Il fredonna tout bas ce refrain des nourrices
Qu’il entendait jadis, rythmé par le rouet
De sa mère, du temps qu’à ses pieds il jouait
Au soleil, sur le seuil de sa maison de veuve.
Il se souvint alors de la pierre encor neuve
Qui la couvre, parmi l’herbe épaisse qui croît,
A côté de la vieille église de l’endroit,
Et sur qui, vers le soir, l’ombre du clocher tombe.
Il résolut d’aller pleurer sur cette tombe
Et d’en orner de fleurs la simple croix de fer ;
Et, comme si ce fùt un souvenir d’hier,
Il revécut les temps lointains de son enfance.
— Oui, c’est là qu’il irait. ― Et, frémissant d’avance
De plaisir, il avait sous les yeux le tableau
Des sveltes peupliers qui se mirent dans l’eau

En murmurant tout bas leur chanson familière,
Et de la ville blanche au bord de la rivière.

O l’enfance ! O le seul et divin souvenir !
Lac sans rides ! Miroir que rien ne peut ternir !
Olivier revoyait les plus minimes choses,
La chaumière natale aux espaliers de roses,
Le vieux fusil, au mur par deux clous retenu,
Et ce père défunt qu’il n’avait pas connu,
Le grand lit qu’enfermait l’alcôve en boiseries,
Le bahut en noyer aux assiettes fleuries,
Et le grand potager derrière la maison
Où, pour faire la soupe et selon la saison,
Sa mère allait cueillir les choux-fleurs ou l’oseille ;
— Puis l’école, où parfois le tirait par l’oreille
Le maître en pince-nez de fer, en bonnet noir,
Et l’orme de la place où l’on dansait le soir
Et qu’un jour de moisson avait frappé la foudre,
Et l’enseigne où Jean Bart près d’un baril de poudre
Fume pour indiquer le débit de tabac,
Et le lavoir qui rit, et le vieux cul-de-sac
Où l’on jouait sous la charrette abandonnée.

La malle d’Olivier fut vite terminée.
Sans doute il y régnait le désordre insolent
Qu’a le porte-manteau d’un acteur ambulant.

Mais un quart d’heure après avoir bouclé l’agrafe,
Il pouvait, à travers les fils du télégraphe,
D’où les petits oiseaux s’envolaient ayant peur,
Le front hors du wagon qu’emportait la vapeur
Et les cheveux livrés au vent qui les fouette,
Voir de Paris décroître au loin la silhouette,
Et, semés de murs gris et de blanches maisons,
Verdoyer au soleil les vastes horizons.

L’express courut avec la vitesse d’usage,
Pour s’arrêter enfin dans un frais paysage
Où l’heureux voyageur, ivre d’émotion,
Reconnut, attendant devant la station,
Au milieu des enfants qui demandaient l’aumône,
La vieille diligence, et, sur la caisse jaune,
Put lire, écrit en noir, le nom de son pays.
Il jeta sa monnaie aux gamins ébahis,
Chercha le conducteur et lui paya la goutte.
Lestement, et pour voir de plus loin sur la route,
Il grimpa sous la bâche, au milieu des paquets,
Et s’assit en donnant leurs anciens sobriquets
Aux trois chevaux poussifs, plus maigres que nature,
Qui devaient tout à l’heure enlever la voiture.
« Hue ! en route, la Grise ! » Et le brave cocher
Qui nomme, en le montrant du fouet, chaque clocher

Et parfois d’un blasphème horrible se soulage,
Fait partir au grand trot son étique attelage.
O la délicieuse ivresse du retour !
Fou de joie, Olivier saluait d’un bonjour
Tous les gens qui passaient près de la diligence
Et qui se retournaient, surpris par l’obligeance
De ce monsieur bien mis qu’ils ne connaissaient pas.
Aux fillettes qui, tout en tricotant un bas,
Sur le bord des chemins font paître une ou deux chèvres,
Olivier, en portant ses doigts joints à ses lèvres,
Envoyait un baiser qui les étonnait bien.
Ce fin poète avait le bonheur plébéien.
Parfois il arrachait, de sa main bien gantée,
Des feuilles, quand un arbre était à sa portée,
Et, trivial, frappait sur l’épaule, ma foi !
Du gros cocher riant sans trop savoir pourquoi.
Car revoir son pays, c’est revoir sa jeunesse !
Il suffit qu’on y vienne et qu’on le reconnaisse,
Et qu’il soit bien le même, et que rien n’ait changé,
Pour que l’espoir ranime un cœur découragé !

V[modifier]


Tenez, lecteur ! ― souvent, tout seul, je me promène
Au lieu qui fut jadis la barrière du Maine.
C’est laid, surtout depuis le siège de Paris.
On a planté d’affreux arbustes rabougris
Sur ces longs boulevards où naguère des ormes
De deux cents ans croisaient leurs ramures énormes.
Le mur d’octroi n’est plus ; le quartier se bâtit.
Mais c’est là que jadis, quand j’étais tout petit,
Mon père me menait, enfant faible et malade,
Par les couchants d’été, faire une promenade.
C’est sur ces boulevards déserts, c’est dans ce lieu
Que cet homme de bien, pur, simple et craignant Dieu,
Qui fut bon comme un saint, naïf comme un poète,
Et qui, bien que très pauvre, eut toujours l’âme en fête,
Au fond d’un bureau sombre après avoir passé
Tout le jour, se croyant assez récompensé
Par la douce chaleur qu’au cœur nous communique
La main d’un dernier-né, la main d’un fils unique,
C’est là qu’il me menait. Tous deux nous allions voir
Les longs troupeaux de bœufs marchant vers l’abattoir,

Et quand mes petits pieds étaient assez solides,
Nous poussions quelquefois jusques aux Invalides,
Où, mêlés aux badauds descendus des faubourgs,
Nous suivions la retraite et les petits tambours.
Et puis enfin, à l’heure où la lune se lève,
Nous prenions, pour rentrer, la route la plus brève ;
On montait au cinquième étage, lentement ;
Et j’embrassais alors mes trois sœurs et maman,
Assises et cousant auprès d’une bougie.
— Eh bien, quand m’abandonne un instant l’énergie,
Quand m’accable par trop le spleen décourageant,
Je retourne, tout seul, à l’heure du couchant,
Dans ce quartier paisible où me menait mon père ;
Et du cher souvenir toujours le charme opère.
Je songe à ce qu’il fit, cet homme de devoir,
Ce pauvre fier et pur, à ce qu’il dut avoir
De résignation patiente et chrétienne
Pour gagner notre pain, tâche quotidienne,
Et se priver de tout, sans se plaindre jamais.
— Au chagrin qui me frappe alors je me soumets,
Et je sens remonter à mes lèvres surprises
Les prières qu’il m’a dans mon enfance apprises.
Je le revois, assez jeune encor, mais voûté
De mener des petits enfants à son côté ;
Et de nouveau je veux aimer, espérer, croire !…

— Excusez. J’oubliais que je conte une histoire ;
Mais en parlant de moi, lecteur, j’en fais l’aveu,
Je parle d’Olivier qui me ressemble un peu.


VI[modifier]

 
Nous l’avons donc laissé sur son impériale,
Plein d’une bonne humeur bruyante et joviale
Et dans l’oubli complet du cent et des salons.
Il suit un de ces doux et plantureux vallons
De Touraine où, parmi les fleurs des prés en pente,
Capricieusement et mollement serpente
Un cours d’eau calme et pur, sans île et sans bateaux.
De tous côtés, les bois couvrent les deux coteaux
En haut desquels parfois une svelte tourelle
Dessine sa blancheur sur un ciel d’aquarelle.
Le paysage cher où voyage Olivier
A son heureux retour semble le convier.
Rien n’a changé pendant la longueur de l’absence.
Tout l’accueille comme une ancienne connaissance.
Ces détails du chemin, il les reconnaît tous,
Jusqu’à la vache brune, à l’œil profond et doux,

Qui pose, pour le voir, son cou sur la clôture.
Comme autrefois, le poids de la vieille voiture
Fait, en passant dessus, trembler le pont de bois.
La chute du moulin bruit comme autrefois.
Il reçoit le salut des curés en soutanes,
Menant leur carriole au trot sous les platanes.
Et dans les halliers verts, comme lui rajeunis,
Les oiseaux dont jadis il dénichait les nids
Chantent la bienvenue à leur vieux camarade.

— Non, le marin de qui le navire entre en rade
Et qui voit les maisons du port blanchir là-bas,
N’a pas d’émotion plus poignante, n’a pas
Le regard plus joyeux, l’âme plus consolée
Qu’Olivier, lorsqu’il vit, au bout de la vallée,
Entre les deux parois de l’étroit débouché,
La place du village, un beau jour de marché.

C’est bien cela. Voici les rouges parapluies
Qui paraissent de loin des fleurs épanouies,
Voici les chapeaux ronds, voici les blancs bonnets,
Et dans le ciel léger le vol des martinets
Sur la tour de l’église en ruine et fleurie.
Gare ! les vieux chevaux ont senti l’écurie ;
Les boucles des harnais sautent sur le garrot,

Et l’on claque du fouet, et l’on entre au grand trot,
Effarant devant soi la fuite d’une poule.
On arrive. Au milieu du bruit et de la foule,
Le voyageur joyeux saute sur le pavé,
Et, du premier coup d’œil, voilà qu’il a trouvé
Des visages connus autrefois, et qu’il serre,
En riant de bon cœur, plus d’une main sincère.

« Comment, c’est lui ?
                                ― C’est moi.

                                                      ― Te voilà ?
                                                                               ― Pour longtemps. »
Et l’on retrouve alors des amis de vingt ans.
Le sabotier du coin qui sort de sa boutique
Et vous embrasse avec une barbe qui pique,
C’est le fils du voisin avec qui vous alliez
A l’école ; et l’on rit comme des écoliers :
« Monsieur ! ― Dis donc mon nom tout court, vieux Boniface ! »
Et le maître charron, du charbon plein la face,
A qui l’on tend la main, mais qui, pour la broyer
Plus proprement, s’essuie après son tablier,
C’est à côté de lui qu’on chantait à l’église.

A moins d’être un sans-cœur, la minute est exquise ;

Oui, cela rajeunit, et c’est délicieux,
Ce sourire attendri qui vous pique les yeux.


VII[modifier]

 
Olivier s’éveillait dans la chambre d’auberge,
Et la bonne tirant les longs rideaux de serge
Y faisait pénétrer la joie et le soleil,
Quand un vieillard, à l’air content, au teint vermeil,
En veste de velours, en casquette de chasse,
Entre, se jette au cou d’Olivier et l’embrasse,
Puis s’écrie en riant :
                        « On me l’avait bien dit :
C’est lui, notre grand homme !… Embrasse-moi, petit.
— Voilà ce qui s’appelle une bonne surprise. ―
Sur l’autre joue… encore ! »
                                               Et sous la barbe grise

Du bonhomme qui l’a reconnu le premier,
Il retrouve les traits d’un vieux noble-fermier,
Le meilleur, le plus cher ami de sa famille.
« Et la santé ?
                            ― Toujours vaillante.
                                                                  ― Et votre fille ?
— Bien grandie… Elle aura seize ans à la moisson.
Mais il ne s’agit pas de cela, mon garçon.
Nous restes-tu longtemps ?
                                           ― Que sais-je ? Une semaine,
Ou deux, ou trois.
                                ― Dix ans, si tu veux ! je t’emmène.
Nous déjeunons, et puis, en voiture ! »
                                                          Olivier
Était venu pour voir une tombe et prier.
Mais savons-nous jamais où les destins nous tirent ?
« Est-ce dit ? fit le vieux.
                                   ― C’est dit. »
                                                                Puis ils partirent.

VIII[modifier]

 
Fragments du journal d’Olivier.

Hier, quand j’arrivai, vers sept heures du soir,
Mon hôte, tout joyeux, me fit d’abord asseoir
Dans un petit salon de bambous et de perses ;
Et là, nous devisions de matières diverses,
De sa maison, de ses récoltes, quand soudain,
Sur le seuil de la porte ouverte du jardin,
Sa fille entra, des fleurs plein son chapeau de paille,
Et, comme au bruit du vent un chevreuil qui tressaille,
Surprise, s’arrêta devant moi, l’inconnu.

Et son père lui dit pourquoi j’étais venu,
Comment je m’appelais, et que j’étais leur hôte,
Et que je l’avais vue alors qu’elle était haute
Comme cela, ― la main du bonhomme indiquait
La taille d’un enfant debout sur le parquet, ―
Et qu’on me garderait le plus longtemps possible.


Elle fixa sur moi son clair regard paisible,
Et sourit.

                 Le soleil, assez ardent encor,
Mettait dans ses cheveux une auréole d’or
Et lui faisait un fond joyeux de paysage.
Mais, tourné du côté de l’ombre, son visage,
Dans ce rayonnement lumineux encadré,
M’apparaissait alors seulement éclairé
Par la sombre clarté de ses yeux de pervenches ;
— Et sa robe était blanche avec des ruches blanches.

Suzanne ― c’est son nom ― s’assit auprès de nous.
Elle avait répandu les fleurs sur ses genoux,
Et, tout en arrangeant la gerbe encore humide,
Elle nous regardait, curieuse et timide.
Nous causâmes tous trois ; elle rit et parla.
C’est bien cette voix-ci qu’il faut à ces yeux-là.
Elle est exquise, et c’est vraiment la jeune fille.

… Oui, je cède à l’accueil de l’aimable famille.
Je veux, pendant un mois ou deux de cet été,
Accepter franchement leur hospitalité.
Vraiment, je ne crois pas que je les embarrasse.
A minuit, nous fumions encor sur la terrasse,

Mon hôte et moi. Je suis dans la chambre d’ami
Où j’ai, jusqu’au matin, comme un enfant, dormi.
Je suis bien. Tout à l’heure, en ouvrant ma fenêtre,
Pour voir les environs et pour me reconnaître,
J’étais comme grisé par le vent du matin.
Une fille chantait sur la route, au lointain ;
Elle a passé, portant une cruche à l’épaule.
J’ai là, devant mes yeux, logé dans ce vieux saule,
Un nid de loriots, et, si j’étais méchant,
Je pourrais en voler les œufs, en me penchant.
Je me parle tout seul, à voix haute, et divague ;
Et je sens naître en moi l’espoir confus et vague
D’on ne sait quel bonheur qui vient et que j’attends.

Qui est-ce qui disait que je n’ai plus vingt ans ?


25 mai.

Vraiment, les braves gens ! la bonne vie agreste !
Tant pis pour eux. Ici je me plais, et je reste.
La maison, aujourd’hui ferme, jadis château,
A bon air. Un fossé l’entoure ; un vieux bateau
Plein de feuillage mort pourrit là, sous le saule.

Par l’étroit pont de pierre où la volaille piaule
Répondant à grands cris aux canards du fossé,
Et par la voûte sombre au cintre surbaissé,
On entre dans la cour spacieuse et carrée
Que jonchent le fumier et la paille dorée.
Avant le déjeuner, parfois j’en fais le tour.
Je regarde rentrer les bêtes de labour,
Gros chevaux pommelés, les pieds velus, la queue
Troussée, avec le lourd collier de laine bleue,
Le gland rouge à l’oreille, et le grossier harnais.
Je fus un paysan jadis, je m’y connais,
Je parle aux laboureurs, je leur dis ma recette
Pour extirper du blé la nielle et la luzette
Et que le temps humide est meilleur pour faucher.
La grosse cuisinière alors vient me chercher ;
Je rentre dans la salle à manger confortable
Où je trouve Suzanne arrangeant sur la table
Les fruits de la saison dans un grand plat de Gien.
On déjeune gaîment. Quelquefois le vieux chien
Qu’on tolère au logis, car il n’est plus ingambe,
Vient poser en grondant sa gueule sur ma jambe
Pour avoir un morceau qu’il avale d’un coup.
En prenant le café, nous fumons, pas beaucoup.
Puis mes hôtes vont voir leurs travaux de campagne,
ils prennent le panier, et je les accompagne.

La voiture d’osier a trois places. Devant,
La chère blonde avec son voile brun au vent,
— Tandis que le papa maintient au trot Cocotte, ―
Se retourne, voulant mettre dans la capote
Son parasol doublé de vert et ses bouquets.
Moi, derrière, occupant le siège du laquais,
Pour l’aider je m’incline, et je la touche presque.
— Et nous suivons alors un chemin pittoresque,
Où souvent, par-dessus les grands épis penchés,
Nous regardent de loin les pointes des clochers.

Qu’est Suzanne après tout ? La première venue.
Oui, le type banal et joli, l’ingénue
Que ce bon monsieur Scribe employa si souvent.
C’est la pensionnaire au sortir du couvent,
C’est l’idéal bourgeois, la fillette étourdie
Qui sert au dénoûment de toute comédie
Et que l’on peut partout aisément retrouver.
— Soit ! mais c’est l’innocence ! Elle me fait rêver
A la candeur du lys, du cygne et de la neige.
Que n’ai-je encor seize ans ! Oh ! que n’ai-je, que n’ai-je
Des yeux purs pour la voir, un cœur pur pour l’aimer !

Fou que je suis !… Déjà je me laisse charmer.

Sa pureté me va jusqu’à l’âme ; elle y crée
Le désir virginal de la blancheur sacrée.
Elle offre ce contraste, en causant avec nous,
D’un rire très joyeux avec des yeux très doux ;
La bouche est d’un enfant, le regard est d’un ange.
Quand elle est au grand air, le moindre vent dérange
Ses cheveux blonds qui sont très fins et très soyeux ;
Elle en a contracté ce geste gracieux
De porter une main à son bandeau rebelle…

Et l’on ne peut pourtant pas dire qu’elle est belle.


5 juin.

Espiègle ! j’ai bien vu tout ce que vous faisiez
Ce matin, dans le champ planté de cerisiers
Où seule vous étiez, nu-tête, en robe blanche.
Caché par le taillis, j’observais. Une branche,
Lourde sous les fruits mûrs, vous barrait le chemin
Et se trouvait à la hauteur de votre main.
Or, vous avez cueilli des cerises vermeilles,
Coquette ! et les avez mises à vos oreilles,
Tandis qu’un vent léger dans vos boucles jouait.

Alors, vous asseyant pour cueillir un bleuet
Dans l’herbe, et puis un autre, et puis un autre encore,
Vous les avez piqués dans vos cheveux d’aurore ;
Et, les bras recourbés sur votre front fleuri,
Assise dans le vert gazon, vous avez ri,
Et vos joyeuses dents jetaient une étincelle.
Mais pendant ce temps-là, ma belle demoiselle,
Un seul témoin, qui vous gardera le secret,
Tout heureux de vous voir heureuse, comparait,
Sur votre frais visage animé par les brises,
Vos regards aux bleuets, vos lèvres aux cerises.


12 juin.

Il n’y faut pas songer. Quand même dans l’oubli
Mon malheureux passé serait enseveli,
Pourrait-elle m’aimer ? Est-ce que, moi, je l’aime ?…
— Eh ! qu’importe ? A quoi bon se poser ce problème ?
Tout ce que je sais bien, c’est qu’être ici m’est doux,
C’est que j’aime à la voir. Eh bien ! enivrons-nous
De cette bonne vie oisive et paysanne,
Et du plaisir de voir et d’entendre Suzanne.
Le spleen est dissipé, ― c’est là l’essentiel, ―
Et le reste viendra plus tard, s’il plaît au ciel.

— On ne peut demander de bonheur à la vie
Qu’une minute exquise et sur-le-champ ravie,
Pas plus que ne pourrait, dans l’onde d’un ruisseau,
En se penchant au bord, boire un petit oiseau.
Jouissons du moment heureux, saisissons l’heure,
Sans en attendre une autre aussi bonne ou meilleure,
Satisfaits d’admirer, sans vouloir le saisir,
Ce frêle papillon de l’âme, le désir.


18 juin.

De son calme nouveau mon âme est étonnée.
Jadis, quand revenait le printemps, chaque année,
J’étais triste, et songeais : Encore un de perdu !
Sachant que le bonheur à personne n’est dû,
Résigné, mais cachant une intime souffrance,
Aux matins décevants qui parlent d’espérance
Je m’attachais, j’aurais voulu les ralentir.
Eh bien ! cette fois-ci, printemps, tu peux partir.
J’attends le lendemain sans regret de la veille ;
A tous les jours je trouve une douceur pareille,
Et ne désire plus en suspendre le cours.
Il me semble que c’est au bonheur que je cours
Et vers un horizon tout rose de promesse.

Hier Suzanne m’a dit, en sortant de la messe,
Qu’elle ne se sent pas de curiosité,
Qu’elle aime ce pays natal, jamais quitté,
Qu’elle y voudrait enfin passer toute sa vie,
Qu’elle n’a jamais eu la plus légère envie
De Paris ni d’aucun des plaisirs qu’il y a,
Et qu’elle y souffrirait comme un camélia
Transporté sous le froid soleil de la Norvège.
Je puis bien vivre ici toujours… ― A quoi rêvé-je ?


26 juin.

C’est elle ! oui, c’est elle ! Ah ! c’est bien celle-là !
Oui, ce fut hier soir, quand elle me parla ;
Soudain je fus troublé d’une émotion telle
Que tout de suite j’ai senti que c’était elle !
Et mes lèvres, mes yeux, mon cœur, tout disait : Oui !
Ah ! mon passé n’est plus et s’est évanoui
Comme au premier soleil fond la dernière neige.
Ai-je espéré, joui, souffert, aimé ? Que sais-je ?
Je n’ai ni souvenir, ni regret, ni dégoût ;

Car je n’ai pas vécu. J’attendais, voilà tout !
Qu’importe au voyageur rendu sa longue course,
Au fleuve le torrent qu’il franchit à sa source,
Au soleil du midi l’orage du matin ?
Et que m’importe à moi tout ce passé lointain,
La douleur, le travail, l’ambition, la lutte,
Puisque je ne vivais que pour cette minute,
Puisque mon cœur n’avait ― quoique sans s’en douter ―
Pas une autre raison de battre et d’exister,
Et puisque enfin j’ai fait ta rencontre imprévue,
Toi que je reconnais sans t’avoir jamais vue ?


30 juin.

Par son secret divin mon cœur est parfumé.
Oui, j’aime ! et je suis sûr, tôt ou tard, d’être aimé.
L’Angelus dit, ayant fermé la sacristie,
Le soir, le curé vient pour faire la partie.
C’est un bonhomme avec un doux rire indulgent,
Laissant voir ses souliers et leurs boucles d’argent ;
Car sa soutane est courte, et l’abbé prend du ventre.
Respectueusement Suzanne, quand il entre,
Vient le débarrasser de son large chapeau,

Prépare l’échiquier, allume le flambeau
Dont un abat-jour vert tamise la lumière ;
Et les deux vieux, quittant leur gaîté coutumière,
Deviennent des joueurs d’échecs de pied en cap.
— Suzanne arrose alors ses bruyères du Cap,
Dans les vases de Chine, auprès de la fenêtre.
Et cette intimité, ce calme, ce bien-être,
Ce silence profond seulement traversé
Par le bruit peu fréquent d’un pion déplacé
Ou par le froissement de la robe de soie,
Me mettent dans le cœur une si douce joie,
Un si délicieux espoir d’avoir trouvé
La fiancée exquise et le bonheur rêvé,
Qu’assis dans un coin sombre et cachant mon ivresse,
Sans qu’elle en sache rien, je pleure de tendresse !


2 juillet.

Ce serait sur les bords de la Seine. Je vois
Notre chalet, voilé par un bouquet de bois.
Un hamac au jardin, un bateau sur le fleuve.
Pas d’autre compagnon qu’un chien de Terre-Neuve
Qu’elle aimerait et dont je serais bien jaloux.
Des faïences à fleurs pendraient après des clous ;

Puis beaucoup de chapeaux de paille et des ombrelles.
Sous leurs papiers chinois les murs seraient si frêles
Que même, en travaillant, à travers la cloison
Je l’entendrais toujours errer par la maison
Et traîner dans l’étroit escalier sa pantoufle.
Les miroirs de ma chambre auraient senti son souffle
Et souvent réfléchi son visage, charmés.
Elle aurait effleuré tout de ses doigts aimés.
Et ces bruits, ces reflets, ces parfums, venant d’elle,
Ne me permettraient pas d’être une heure infidèle.
Enfin, quand, poursuivant un vers capricieux,
Je serais là, pensif et la main sur les yeux,
Elle viendrait, sachant pourtant que c’est un crime,
Pour lire mon poème et me souffler ma rime,
Derrière moi, sans bruit, sur la pointe des pieds.
Moi, qui ne veux pas voir mes secrets épiés,
Je me retournerais avec un air farouche ;
Mais son gentil baiser me fermerait la bouche.
— Et dans les bois voisins, inondés de rayons,
Précédés du gros chien, nous nous promènerions,
Moi, vêtu de coutil, elle, en toilette blanche,
Et j’envelopperais sa taille, et sous sa manche
Ma main caresserait la rondeur de son bras.
On ferait des bouquets, et, quand nous serions las,
On rejoindrait, suivis toujours du chien qui jappe,

La table mise, avec des roses sur la nappe,
Près du bosquet criblé par le soleil couchant ;
Et, tout en s’envoyant des baisers en mangeant,
Tout en s’interrompant pour se dire : Je t’aime !
On assaisonnerait des fraises à la crème,
Et l’on bavarderait comme des étourdis
Jusqu’à ce que la nuit descende…

                    ― O Paradis !


7 juillet.

Faudra-t-il aujourd’hui lui dire que je l’aime ?
— Pas encore. L’aveu doit venir de lui-même,
Sans que nous y songions, et naturellement.
J’attendrai jusque-là. Jusque-là seulement.
Je veux vivre en extase auprès d’elle, et lui faire
Du feu de mes soupirs une chaude atmosphère ;
Je veux que mon regard, tendre encor plus qu’ardent,
Lui paraisse toujours doux en la regardant ;
Je veux que dans mon cher silence elle comprenne
Que je l’adore, ainsi qu’un page aime une reine,
Sans oser l’effleurer même par un désir,
Et que je mourrais bien pour lui faire plaisir ;

Qu’elle est toute ma joie, et présente et future ;
Que les enchantements de la belle nature,
Les diamants de l’aube ou l’or d’un soir d’été,
Ne sont pour moi qu’un cadre où fleurit sa beauté ;
Que l’air qui vient toucher sa personne adorable
Est le seul aujourd’hui qui me soit respirable,
Et que même l’éclat magnifique des cieux
M’est bien égal, s’il n’est reflété par ses yeux !
Enfin, ― je ne vis plus que parce que j’espère
Cet instant, ― nous serons tous deux, loin de son père,
Une nuit, au jardin, et tu t’apercevras,
Olivier, que sa main a tremblé sur ton bras.
Comme un enfant qui tient captives des mésanges,
Tu lui prendras les mains. Le langage des anges
Pour lui parler d’amour te sera révélé.
Et, marchant lentement sous le ciel étoilé,
Les doigts unis, tes yeux fixés sur ses prunelles,
Vous vous direz tout bas des choses éternelles,
Et ton premier baiser effleurera son front
Sous les astres du ciel qui se réjouiront !


Sur ces pages, qui sont aujourd’hui déchirées,
Le poète passait de bien douces soirées.
— On le voit par ces vers écrits au jour le jour. ―
Il croyait, au foyer de son nouvel amour,
Avoir purifié sa coupable jeunesse.
La débauche, invoquant son triste droit d’aînesse,
N’était pas une fois venue encor ternir
Par un désir honteux, par un vil souvenir,
Cet amour qui naissait comme monte une aurore.
Pas une seule fois, pas une fois encore
Il n’avait vu surgir entre Suzanne et lui
Le spectre d’un passé mauvais évanoui ;
Et, laissant s’écouler les jours et les semaines,
Il espérait.

                         Hélas ! Illusions humaines !

IX[modifier]

Olivier, pourquoi donc es-tu triste ce soir ?
Près de la lampe, après être venu t’asseoir,
Pourquoi n’est-elle pas encore commencée,
La page où chaque nuit tu fixes ta pensée,
Comme on couche une fleur aux feuillets d’un herbier ?
Dans ce livre de loch que tu tiens, Olivier,
Comme un navigateur qui va vers les surprises,
Tu n’as, jusqu’à présent, inscrit que bonnes brises,
Mer tranquille et berceuse, astres clairs, et ciel pur.
Le voyage était doux, et tu te croyais sûr
D’avoir bien mis le cap sur la terre inconnue
D’où, comme pour fêter déjà ta bienvenue,
Les beaux oiseaux de pourpre et d’or des chauds climats
Venaient en voltigeant se poser sur les mâts.
Qu’est-ce donc qui t’attriste et qui te décourage ?
Les cris des goélands ont-ils prédit l’orage ?

Est-ce que l’horizon se couvre et s’assombrit ?
Et quel pressentiment naît donc dans ton esprit,
Que l’orage s’émeut et que le vent se lève

Pour t’empêcher d’atteindre au pays de ton rêve ?

… Les raisins étaient mûrs déjà sur le coteau,
Et les feuilles tombaient dans le parc du château.
Par une après-midi pacifique et sereine,
Comme le mois d’octobre en a pour la Touraine,
Ils avaient décidé de monter à cheval.
L’automne déployait son beau ciel triomphal
Et son dernier soleil aux chaleurs mensongères.
De grands vols tournoyants d’hirondelles légères
Pour le prochain départ s’assemblaient dans l’azur ;
Et les feuillages d’or montaient parmi l’air pur
Balancés par le vent aux haleines moins douces.

Qu’il fait bon de courir dans les bruyères rousses
Au trot de chasse, avec du vent dans les cheveux,
De sentir son cheval frapper, d’un pied nerveux,
L’élastique terrain sous les hautes futaies,
De sauter les fossés et de franchir les haies,
Et puis, après un long galop aventureux,
De revenir, au pas, par quelque sentier creux,
Laissant flotter la bride et respirer sa bête,
Qui souffle bruyamment en secouant la tête,
Tandis qu’en lui flattant le col avec la main,
On laisse ses regards errer sur le chemin !

Ce plaisir, Olivier l’avait plus que personne.
Car, près de lui, Suzanne, en sa noire amazone,
Ses cheveux blonds massés sous un feutre élégant,
Maintenait par la ferme étreinte de son gant,
Au trot doux et berceur, sa jument alezane.
— Loin, derrière eux, suivait le père de Suzanne.
Ils allaient donc, tout seuls, effarant les oiseaux ;
Et leurs bêtes parfois, rapprochant leurs naseaux,
Semblaient se confier des choses à l’oreille.
Ils s’enfonçaient ainsi dans la forêt vermeille
Que le soleil au loin zébrait de bandes d’or,
Dévorant au galop la route ; ou bien encor,
Leurs montures ayant de l’herbe jusqu’au ventre,
Ils fouillaient les taillis d’où partent, quand on entre,
Vifs et la queue en l’air, les lapins gris et blancs.
Leurs chevaux écrasaient les faînes et les glands
Et les grands champignons dans les feuilles tombées.
Il leur fallait souvent passer, têtes courbées,
Sous un rameau trop bas qui voulait, familier,
Décoiffer l’amazone ou bien le cavalier ;
Puis, quand était franchi ce pas très difficile,
Ils riaient, éveillant un vieil écho docile
Qui riait, à son tour, sous les chênes, là-bas.

XI[modifier]

Vers le tomber du jour, ils revenaient au pas.
Devant eux, encadré par le berceau des branches,
Un somptueux soleil couchant, plein d’avalanches
De rubis, s’écroulait sur des montagnes d’or.
Ils se taisaient, devant ce sublime décor
Où le regard se perd et le rêve se noie,
Quand Suzanne poussa soudain un cri de joie.
Elle avait aperçu, sur le bord du sentier,
Là, tout près de sa main, un buisson d’églantier
Qui, dupe d’un automne aux si belles journées,
Se couvrait de nouveau de ses fleurs étonnées.
Ravie, elle poussa son cheval vers les fleurs
Dont le couchant vermeil avivait les couleurs,
Et voulut les cueillir, en restant sur sa selle.

« Olivier, tenez-moi ma cravache, » dit-elle,
Et d’un geste rapide elle la lui tendit.

Quand ce geste fut fait et que ce mot fut dit,
Olivier frissonna jusqu’au fond de son âme ;

Car il crut devant lui revoir cette autre femme,
Cette duchesse auprès de laquelle autrefois
Il avait chevauché de même, par les bois,
Juste en cette saison où naît le chrysanthème.
Le geste était pareil, la voix était la même ;
Le soleil se couchait comme en ce moment-ci.
L’autre amazone avait voulu cueillir aussi
Une tardive fleur sur un églantier rose.
Sur sa selle elle avait pris cette même pose
Pour tendre sa badine, et, d’un ton cavalier,
Dit ces mots :
                        « Tenez-moi ma cravache, Olivier. »

Oh ! qui dira combien est prompte la pensée ?
Dans la minute où fut la phrase prononcée
Et le mouvement fait, dans ce rapide éclair,
Olivier revécut quatre longs mois d’hiver,
Les premiers rendez-vous, l’orgueil de la conquête,
Puis le tourment d’aimer une froide coquette
Qui traite son amant comme on traite un laquais,
Froisse les billets doux et jette les bouquets,
Et tour à tour prodigue à l’homme qu’elle enlace
Le baiser qui le brûle et le mot qui le glace.
Il revit à la fois, mais dans un jour très net,

La noble rue avec le chemin qu’il prenait,
Le perron de l’hôtel et l’étroit boudoir mauve,
Où la duchesse, dans un demi-jour d’alcôve,
Fumait du tabac russe et relisait Faublas.
Il revécut les bals, les dîners, les galas,
Avec les noms fameux criés dans l’antichambre,
Puis la vie au château, les grands feux en décembre
Dans le salon orné de bergers d’éventails,
La forêt et la chasse à courre. Cent détails
Eurent en un moment le pouvoir d’apparaître,
Tout, jusqu’au fier blason qui timbrait chaque lettre,
Cyniquement écrite en mots licencieux,
Et qu’on signait pourtant du grand nom des aïeux.
Ceci dura le temps que brûle une étincelle.
Il avait devant lui la jeune fille en selle,
Les yeux baissés, groupant son bouquet comme il sied
Tandis que sa jument grattait le sol du pied.
Toutes les visions s’étaient évanouies.

Suzanne, souriant aux fleurs épanouies,
Lui dit, sans voir son front et ses yeux mécontents :

« Voyez donc, Olivier ! C’est un second printemps,

Puisque Octobre permet qu’un églantier renaisse. »

Olivier répondit :
                             « On n’a qu’une jeunesse,
Suzanne… Mais il faut rentrer ; le jour finit. »

Le père de Suzanne alors les rejoignit ;
Et les trois cavaliers regagnèrent la plaine.

Ils ne se parlaient plus. ― La nature était pleine
De l’immense regret du soleil disparu.
Du côté du couchant un nuage accouru
A peine en conservait une lueur d’opale.
Un grand frisson courut sur la verdure pâle ;
Le funèbre horizon devint couleur de fer ;
Et déjà l’on sentait au loin venir l’hiver,
Comme un homme attardé dont les pas s’accélèrent.

A gauche d’Olivier, des corbeaux s’envolèrent.

Et, pendant ce retour lent et silencieux,
Muet, il confondit, en promenant ses yeux
Sur le mélancolique et sombre paysage,
Son mauvais souvenir et ce mauvais présage ;
Et, rythmés par les pas des chevaux sur le sol,

Ces vers, dans son esprit, prirent aussi leur vol.


XII[modifier]

 
C’est donc vrai ! le passé maudit subsiste encore.
           Le voilà ! C’est bien lui !
Impitoyable, il souille, avec ce que j’abhorre,
           Ce que j’aime aujourd’hui.

La débauche a donc mis dans mon âme de fange
           Un virus éternel,
Pour que j’ose évoquer en face de cet ange
           Ce souvenir charnel.

Comme lady Macbeth qui passe, pâle et lente,
           Dans la nuit du remord,
Frottant, sans l’effacer, une trace sanglante
           Sur ses mains qu’elle tord ;

Comme un homme qui sent, jusque dans son vieil âge,
           Ses membres grelottants
D’une fièvre qu’il a prise dans un voyage
           Il y a bien longtemps ;


Faudra-t-il que toujours, ô voluptés menteuses,
           Où n’était pas mon cœur,
Je sente remonter à mes lèvres honteuses
           Votre ancienne rancœur ?

Baisers de feu de qui j’ai senti la brûlure,
           Chairs que toucha ma chair,
Garderai-je toujours votre froide souillure
           Et votre goût amer ?

— Pourtant j’ai cru mon cœur guéri de son ulcère ;
           J’ai voulu rajeunir ;
Et, n’étant plus naïf, j’ai fait l’effort sincère
           De le redevenir.

Oui, tout ce que l’amour peut mettre en la pensée
           De pur et d’ingénu,
Près de cette adorable et blanche fiancée
           Je l’ai pourtant connu.

Pendant ce doux printemps que j’ai passé près d’elle,
           Pendant ce doux été,
J’ai connu l’espérance innocente et fidèle,
           Et m’en suis contenté.


Et, je le jure ici, par l’âme de sa mère
           Qui d’en haut la défend,
Jamais un seul désir mauvais, même éphémère.
           N’a touché cette enfant.

Du vieil homme il n’était plus en moi de vestige.
           Ni remords, ni regrets !
Un regard de Suzanne avait fait ce prodige,
           Hélas ! et j’espérais.

Soudain tu sors du gouffre où je dois redescendre
           Et tu me ressaisis,
O passé ! Ton simoun étouffe sous la cendre
           Cette exquise oasis.

C’est dit ! Le vieil enfer me poursuit de sa haine
           Jusqu’en mon nouveau ciel.
Sa boue est sur ce lys. Cette gravure obscène
           Se cache en ce missel.

Cette candeur devient l’innocente complice
           De mon indignité.
— O mon Dieu ! qu’ai-je fait pour souffrir ce supplice,
           Et l’ai-je mérité ?


Mon Dieu, quelle rigueur implacable est la vôtre
           Pour les hommes mauvais !
Car ces désirs, auxquels j’ai cédé comme un autre,
           Vous me les avez faits.

J’étais jeune et voulais aimer, j’avais la fièvre
           Des sens impérieux ;
Des femmes ont passé, le sourire à la lèvre
           Et l’amour dans les yeux.

Pouvais-je donc, alors qu’elles se sont données,
           Prévoir ce lendemain ?
Et pourquoi semiez-vous de fleurs empoisonnées
           Le bord de mon chemin ?

Vous ne défendrez point que l’homme qui s’égare
           Revienne sur ses pas,
Et qu’ici-bas le mal accompli se répare !
           Cela ne se peut pas.

Non ! ― Je redeviendrai maître de ma pensée
           Et de mon souvenir ;
Et, lorsque enfin sera toute trace effacée
           Qui pourrait les ternir,


A ses pieds, attendant que son regard y tombe,
           Je mettrai, quelque jour,
Comme un pâtre à genoux présente une colombe,
           Mon pur et jeune amour.


XIII[modifier]

 
L’Hiver vient à grands pas. C’est le soir ; le vent souffle.

… Le vieux père lisait, en chauffant sa pantoufle
Au foyer rallumé pour la première fois.
Suzanne, au piano, laissait suivre à ses doigts
Le caprice tournant d’une valse allemande,
Ou bien, lorsque Olivier en faisait la demande,
S’interrompait afin de jouer un motif
Où Chopin soupirait son ennui maladif.
Dehors on entendait la bise monotone
Gémir dans les rameaux dépouillés par l’automne.
Mais Olivier n’avait nulle tristesse au cœur ;
Des mauvais souvenirs il se croyait vainqueur ;
Il avait reconquis son calme de naguère.

Or un de ses amis, qui se trouvait au Caire

Et lui voulait de loin donner un souvenir,
Dans l’exil d’Olivier avait fait parvenir
Un présent, justement arrivé de la veille.
Le coffre égyptien, délicate merveille,
Exhalant doucement son parfum de sérail,
Laissait voir des sequins, des perles, du corail,
Grand ouvert sur la table ; et l’ivresse physique
Que lui donnaient l’odeur exquise et la musique,
Et l’éclat d’or joyeux des bijoux d’Orient,
Enchantaient le poète heureux et souriant.
Il faisait ruisseler aux lueurs des bougies
Les perles, regardait les vieilles effigies,
Maniait un collier, essayait un anneau,
Lorsqu’en apercevant Suzanne au piano,
Dans l’ombre qu’éclairait sa blonde chevelure,
Olivier lui voulut donner cette parure.

Il vint près du vieillard.
                                   « C’est bien peu m’acquitter ;
Mais Suzanne pourtant devrait bien accepter
Ces choses du Levant, ou du moins quelques-unes.
Ces bagatelles-ci sont faites pour les brunes ;
Mais tout lui sied si bien ! Laissez-moi le plaisir
De la voir essayer elle-même et choisir. »


Le bonhomme d’abord refusa.
                                    « Non, j’insiste,
Dit Olivier. Ce sont des bibelots d’artiste,
Des objets sans valeur, à peine des bijoux.
J’ai passé, mon ami, quatre longs mois chez vous,
Et c’est un peu mon droit d’ami de la famille
De faire ce petit présent à votre fille. »

C’était juste ; et le père à la fin consentit
En souriant.

                     Suzanne, elle, n’avait rien dit ;
Mais son merci d’enfant et sa rougeur d’oreilles,
Quand Olivier lui mit dans les mains ces merveilles,
Dénoncèrent sa joie et son désir caché.

Dans un coin du salon était une psyché.
Suzanne, rejetant sa mante de dentelle,
Vint, afin d’essayer les bijoux, devant elle ;
Et dans la grande glace où l’enfant se mirait
Olivier put la voir comme dans un portrait.
Quand elle eut mis, avec un sourire de joie,
Le petit fez mignon et la veste de soie
Dont l’or du filigrane égayait le fond vert,
Chargé de bracelets ses deux bras, et couvert

De colliers de sequins son front et son corsage,
L’œil brillant, un éclair d’orgueil sur le visage,
Heureuse d’être ainsi plus belle et de le voir,
Et sans se retourner parlant dans le miroir,
Elle eut pour le jeune homme un regard de coquette,
Et, sans timidité, s’adressant au poète
D’un ton libre et léger dont il fut tout saisi,
Elle lui dit :
                        « Comment me trouvez-vous ainsi ? »

Il frémit. ― Sa mémoire, en son cruel caprice,
Évoquait tout à coup devant lui cette actrice
Dont il avait été jadis six mois l’amant.
Elle avait à peu près ce même ajustement,
Et devait se montrer dans un rôle d’almée,
Le soir où, dans sa loge étroite et parfumée,
Il fumait un cigare, assis dans un fauteuil.
C’était le même geste, et le même coup d’œil,
C’était la même voix hardie et dégagée,
Quand la comédienne, après s’être arrangée
Et sans cesser de faire au miroir les yeux doux,
Avait dit :
                      « Olivier, comment me trouvez-vous ? »

Par un effort d’esprit aigu jusqu’au supplice,

Olivier se revit dans l’étroite coulisse
Sentant la cave humide et la poudre de riz,
Où les comédiens, aux visages flétris,
Derrière le portant tout placardé d’affiches,
En attendant leur tour, rajustent leurs postiches.
Il suivit les détours compliqués du couloir,
Il entra dans la loge où, devant le miroir,
Traînent le pot de fard et la patte de lièvre ;
Et, sous le gaz qui siffle et qui donne la fièvre,
Il reconnut, debout dans le rayon blafard,
L’actrice, les seins nus et belle sous son fard,
Qu’ajuste d’une main empressée et que touche
L’habilleuse avec des épingles dans la bouche.
Il eut comme un dégoût de ces jours anciens
Où, chaque soir, assis près des musiciens,
Il écoutait jouer la même comédie.
Il revit en un mot cette folle étourdie
Qui riait aux éclats et vivait sans soucis
Dans le luxe indigent de ses meubles saisis,
Mêlait dans un tiroir les protêts et les rôles,
Au théâtre embrassait et tutoyait des drôles,
Engageait pour souper quelque parure en or,
Et qui l’avait enfin quitté pour un ténor.

La vision s’enfuit ainsi qu’un éclair brille.


Il n’avait sous les yeux que cette jeune fille
Rougissant de plaisir sous l’éclat des bijoux.

« Suzanne, gardez-les ! dit-il, ils sont à vous ;
Et je suis trop content que ce cadeau vous plaise. »

Puis, brusquement, donnant pour prétexte un malaise,
Il sortit en fermant les portes avec bruit,
Remonta dans sa chambre, et, tout seul dans la nuit,
Il laissa, succombant de tristesse et de rage,
Éclater ses sanglots comme éclate un orage.


XIV[modifier]

 
Ainsi voilà le but où je suis arrivé :
L’hallucination, et demain la folie !
Déborde, ô pauvre cœur ! ô coupe trop remplie !
Et pleure jusqu’au sang ton beau rêve achevé !
Meurs, ô suprême espoir qui me restait dans l’âme !
Meurs, ô dernier foyer de pur et chaste amour
Qui dans moi pâlissais et brillais tour à tour,
Comme au vent se relève et se courbe une flamme !
Meurs ! Pour

les souvenirs il n’est pas de Léthé.
Meurs ! car les vieux remords sont exacts et fidèles
Ainsi que la marée et que les hirondelles ;
Et tout baiser mauvais vibre une éternité !
Je ne veux plus la voir ! Oui, je veux fuir Suzanne.
Mon regard lui devient un outrage odieux,
Puisqu’il ose évoquer dans le ciel de ses yeux
L’âme d’une adultère ou d’une courtisane.
Je ne veux plus la voir ! Et, d’amour éperdu,
De sa vue, hier encor, je faisais mon délice !
Ainsi qu’un condamné, le matin du supplice,
Je jette et trouve amer le pain où j’ai mordu.
— Mais l’aimais-je après tout ? C’est l’erreur éternelle
D’un cœur dont s’est toujours assouvi le désir.
Non ! mais l’illusion que je n’ai pu saisir,
Mais l’amour pur, voilà ce que j’aimais en elle.
Navré, mais sans regrets, je m’en vais donc d’ici.
Je ne la pleure pas, je pleure sur moi-même ;
Je ne crois pas non plus que la simple enfant m’aime ;
Et peut-être, vraiment, tout est-il mieux ainsi !

Parce que plus d’un front de folle ou de coquette
S’est caché dans mon sein d’un air tendre et honteux,
M’eût-elle aimé ? Pourquoi ? Pour mes lauriers douteux ?
Pour ma gloire d’un jour ? Pour ce nom de poète ?
Qui sait ? J’aurais été peut-être son martyr ?
Peut-être se fût-elle à quelque autre donnée ?
Peut-être, un beau matin de sa vingtième année,
L’aurais-je vue, au bras d’un jeune homme, partir ?
Elle heureuse par lui, lui tout enivré d’elle,
Je les aurais vus fuir dans leur rêve enchanté,
Ainsi qu’un conquérant par un fleuve arrêté
Voit deux libres oiseaux le franchir d’un coup d’aile !
— Elle, m’aimer ! Qui sait si même elle y songea ?
Mon départ ne saurait troubler son âme blanche.
A peine voyons-nous tressaillir une branche,
Lorsque vient de tomber le nid qui s’y logea.
L’oubli suivra l’adieu. Du miroir de ses rêves
Mon nom s’effacera sans rien laisser d’amer,
Tel que ces pas empreints des pêcheurs que la mer
Efface chaque jour sur le sable des grèves.

Elle oublîra ! Mais moi, l’oublîrai-je ? Hélas ! non.
J’emporte, en la quittant, la douleur immortelle
De n’être plus naïf, pur, jeune et digne d’elle ;
Et ma voix vibrera quand je dirai son nom.
Rien ne fera pâlir, ni le temps ni l’absence,
Ce souvenir, pour moi si cruel désormais,
De l’enfant qui m’a mis au cœur, et pour jamais,
L’affreux, le dévorant regret de l’innocence !
Il me suivra toujours ! La femme que demain
Jettera dans mes bras l’amère destinée,
En me parlant d’amour, sera tout étonnée
De me voir soudain fondre en larmes sur sa main ;
Et ses baisers viendront raviver mon envie,
Mon désespoir profond de ne connaître pas
Le seul bonheur que l’homme ait peut-être ici-bas :
Avoir le même amour pendant toute sa vie !

XV[modifier]

Olivier doit partir le lendemain matin ;
Et près des grands tilleuls dépouillés du jardin
Sur qui, bleuâtre et froid, le clair de lune plane,
Silencieux, il marche à côté de Suzanne,
Quand celle-ci, laissant son pas se ralentir,
Longuement le regarde, et dit :
                                « Pourquoi partir ? »

Il s’arrête à ce mot ; et quand la jeune fille,
Fixant sur lui des yeux où la tristesse brille,
Bien douloureusement a répété :
                                 « Pourquoi ? »

Il lui prend les deux mains et dit :
                                      « Oubliez-moi !
Oubliez-moi, Suzanne, et pour toujours ! Qu’importe
Le vent capricieux qui passe et qui m’emporte ?
Si je vous disais tout, je vous ferais pitié.

Oubliez-moi ! Cela vaut mieux. Mon amitié
Ne peut pas dans votre âme encor presque enfantine
Avoir déjà poussé tellement sa racine
Que vous deviez beaucoup souffrir en l’arrachant,
Comme une mauvaise herbe éclose dans un champ.
Faites-le, vous disant que cette herbe sauvage
Aurait dans votre cœur fait un mortel ravage.
Perdez tout sentiment pour moi, sans nul regret,
Et même maudissez celui qui l’inspirait.
Dites-vous que je suis un ingrat, un frivole,
Que je quitte ce toit comme l’oiseau s’envole
De l’arbre où tout l’été s’est abrité son nid.
La raison qui bien loin de vos yeux me bannit,
Suzanne, ne cherchez jamais à la comprendre.
Pour moi ne conservez rien de bon, rien de tendre ;
Et si mon souvenir persiste, oui, s’il le faut,
Pauvre enfant, que ce soit de la haine plutôt !
Car si j’avais troublé votre exquise innocence,
Si vous deviez souffrir demain de mon absence
Et ne pas m’oublier comme on oublie un mort,
Ce serait dans ma vie un éternel remord.
Adieu ! Je ne puis pas en dire davantage. »

Il la tenait toujours par la main.
                                                   Un nuage

Passa devant la lune, et tout devint obscur.
Pourtant l’air était calme, et, dans le sombre azur
Où les sept diamants épars de la Grande Ourse
Vers le ’septentrion accomplissaient leur çoursc,
Régnait tant de silence et de sérénité
Qu’on aurait pu se croire en une nuit d’été.
Mais tout à coup, ainsi qu’au début d’un orage,
Le poète sentit sur sa main sans courage
Où Suzanne laissait la sienne, doux fardeau,
Tomber une brûlante et lourde goutte d’eau.

Fuis, malheureux ! Le temps est long, le monde est vaste.
Fuis ! Et pour oublier l’heure à jamais néfaste
Où naquit dans ton sein le remords étouffant
D’avoir troublé la paix de cette pure enfant,
Insensé, plonge-toi dans toutes les ivresses !
Pars ! change de climat et change de maîtresses ;
Le secret d’oublier que tous veulent en vain,
Cherche-le dans l’amour, dans le jeu, dans le vin ;
Tâche de t’étourdir enfin, et cours le monde.
Dans le flot des cheveux dénoués d’une blonde
Tu pourras rafraîchir parfois ton front pâmé,
En respirant cet or fluide et parfumé ;
Assis au tapis vert d’où la dame de pique
Darde sur le joueur son œil microscopique,

Tu pourras t’absorber un instant dans l’émoi
De voir un monceau d’or s’élever devant toi ;
Sur la table en désordre où coulent les bougies,
Tu pourras, t’accoudant à la fin des orgies,
Noyer dans les vins noirs tes souvenirs amers ;
Tu pourras les bercer au roulis des steamers,
Et vers les cieux nouveaux où ton rêve s’égare
Les dissiper avec la vapeur d’un cigare.
Mille chemins divers s’ouvrent devant tes pas.
Va, misérable fou ! pars ! mais n’espère pas
Que le remords te quitte, et que jamais s’efface
— Quel que soit le destin que l’avenir te fasse,
Et jusqu’au dernier jour de ton voyage humain ―
Cette larme d’enfant qui tomba sur ta main !


XVI[modifier]

 
Il partit, les yeux secs, mais plein de rage sourde.
Aux vitres du coupé, la pluie épaisse et lourde
Faisait, en se brisant, couler de longs ruisseaux.
Les arbres noirs montaient dans le ciel sans oiseaux,
Et le feuillage mort pourrissait dans les boues.
La diligence, avec un bruit grinçant de roues,
Traversait, ruisselante et d’un trot cadencé,

Ce pays que naguère il avait traversé,
En mai, quand le printemps splendide se déploie.
Mais Olivier sentait comme une sombre joie
Que l’automne lui fît cet horrible retour.
Prométhée en raillant excite le vautour,
Lear appelle le vent qui tourmente sa tête,
Et les désespérés demandent la tempête !

Aussi quel éclair brille en ses regards flétris,
Quand il entend crier enfin ce mot : Paris !
Par la sonorité de la salle d’attente !
Comme il s’installe, avec une fureur contente
Et des gestes nerveux, dans le wagon souillé,
Infectant le cigare et le vieux drap mouillé.
— En route ! siffle donc, sombre locomotive !
Ébranle-toi, train noir ! et toi, chauffeur, active
Le foyer rouge avec le charbon du tender ;
Car le bruit furieux du lourd galop de fer
Et les cris déchirants de la machine en flamme
Peuvent seuls dominer l’orage de cette âme.
A Paris ! à Paris ! Vole, monstre trop lent !
Dans la nuit des tunnels disparais en hurlant.
Qu’importe que le vent gémisse et que l’eau pleuve ?
Va, cours ! et, pour franchir le vallon ou le fleuve,
Fais des ponts de métal frémir le tablier !

Car ce voyageur sombre a hâte d’oublier,
De s’étourdir… Va donc, infernale machine !
— Enfin, voici là-bas les tuyaux d’une usine,
Des remparts, et plus loin, dans la brume ébauchés,
Des murs, des toits fumants, des dômes, des clochers.
Sous la halle aux arceaux de fer le train fait halte.
C’est Paris ! Olivier a sauté sur l’asphalte
Et, grisé de douleur, de fatigue et de bruit,
Il plonge dans la ville, au tomber de la nuit.
Là, sous le gaz blafard vainqueur du crépuscule,
De toutes parts, la foule effrayante circule.
C’est l’heure redoutable où tout ce peuple a faim.
Sur le seuil des traiteurs et des marchands de vin,
L’écaillère, en rubans joyeux, ouvre des huîtres ;
Et chez les charcutiers, sous leurs remparts de vitres,
Les poulardes du Mans gonflent leurs dos truffés.
L’odeur d’absinthe sort des portes des cafés.
C’est l’heure où les heureux trop rares de la vie
S’en vont jouir ; c’est l’heure où la misère envie !
L’homme qui rit se heurte à l’homme soucieux.
Le lourd omnibus passe en roulant ses gros yeux
Sur l’épais macadam qu’en jurant on traverse.
Tous se hâtent, courant dans la boue et l’averse,
Ceux-ci vers leur besoin, ceux-là vers leur plaisir.

Partout on voit le flot de la foule grossir ;
Et l’ivrogne trébuche, et la fille publique
Assaille le passant de son regard oblique.
Le pauvre qui mendie avec un œil haineux
Vous frôle ; et sous l’auvent des kiosques lumineux
S’étalent les journaux, frais du dernier scandale.
En un mot, c’est la rue, effrayante et brutale !
Du luxe, des haillons, de la clarté, des cris
Et de la fange ! C’est le trottoir de Paris !

Il plongea dans Paris, comme on se jette au gouffre ;
Et, depuis lors, c’est là qu’il vit, c’est là qu’il souffre,
Sous un air calme et doux cachant un cœur amer,
Comme un beau fruit d’automne où s’est logé le ver.
C’est là qu’Olivier vit, si l’on appelle vivre
Se livrer au courant qui nous prend, et le suivre,
Ainsi que nous voyons une plume d’oiseau
Descendre avec lenteur la pente d’un ruisseau.
N’importe ! Olivier vit, supportant comme un autre
Son chagrin. Tous d’ailleurs n’avons-nous pas le nôtre ?
Jamais il ne se plaint, et souvent il sourit.
Tout comme un autre, il sait répondre aux mots d’esprit
Lancés après souper comme au jeu des raquettes,
Derrière l’éventail amuser les coquettes,
Voir le monde, lorgner les gens à l’Opéra,

Aller au bal, au club, aux eaux, et cætera.
Le sourire survit au bonheur. Qui peut dire
Cet homme malheureux, puisqu’on le voit sourire ?
Savons-nous, quand, le soir, rêveurs, nous admirons
Le zodiaque immense en marche sur nos fronts,
Combien dans la nature, Isis au triple voile,
La lumière survit à la mort d’une étoile,
Et si cet astre d’or, dont le rayonnement
A travers l’infini nous parvient seulement
Et décore le ciel des nuits illuminées,
N’est pas éteint déjà depuis bien des années ?

Donc, mort à toute joie et sans espérer mieux,
Olivier vit et souffre, et peut devenir vieux.
Indifférent à tout ce que le sort lui laisse,
Bon par occasion ou méchant par faiblesse,
Il est pour le vulgaire un sceptique élégant.
Comme on donne sa main, mais sans ôter son gant,
Même au plus cher ami qui de lui le réclame
Il ne dit qu’à moitié le secret de son âme ;
Il jette la réserve entre le monde et lui,
Et de son désespoir ne montre que l’ennui.
Né fier, il garde encor la pudeur de sa peine.
Si parfois dans ses vers il fait, comme Henri Heine,
En ces heures de crise où tous nous faiblissons,

« De ses grandes douleurs de petites chansons »,
Il n’y dit pas jusqu’où va sa mélancolie.
Il porte vaillamment sa douleur, et s’il plie,
C’est ainsi qu’une épée à l’acier pur et clair
Et pour se relever en lançant un éclair.
Mais lorsque, tisonnant son foyer plein de cendre,
Jusqu’au fond de son âme il ose encor descendre
Et qu’il en voit l’espoir envolé sans retour,
Quand du temps qui lui reste à vivre sans amour
Son esprit accablé mesure l’étendue,
Songeant à la dernière illusion perdue
Qui fit son triste cœur à jamais se fermer,
Il voudrait bien mourir, ne pouvant plus aimer.