Opuscules (Ferland)/CHAPITRE QUATRIÈME

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Imprimerie A. Côté (p. 133-181).

CHAPITRE QUATRIÈME

I


De la Grosse-Île à Blanc-Sablon, l’on ne compte que vingt-deux lieues en ligne droite ; mais dans les détours qu’il faut faire autour des îles, il y a à peu près trente lieues. Le douze, je fis mes adieux à mon hôte, qui me fournit une barge pour continuer mon voyage. Le temps fut malheureusement calme durant une grande partie de la journée, de sorte que nous mîmes presque tout le jour pour faire environ cinq lieues de chemin. Pendant le calme, nous vîmes passer tout près de nous un banc de poissons, connus ici sous le nom de horse mackerel. Long de sept ou huit pieds, le maquereau-cheval ressemble au véritable maquereau, par sa figure, sa chair et ses allures. Ces poissons voyagent en bandes, et s’amusent sur la route à bondir au-dessus des vagues ; lorsque le nombre en est un peu considérable, l’on en voit toujours quelqu’un hors de l’eau.

Le soleil allait se coucher, lorsque nous arrivâmes à Chikapoué, où nous fûmes reçus avec joie par le sieur Jacques MacKinnon, qui, malgré son nom écossais, n’en est pas moins un brave canadien. Le lendemain soir, je continuais ma mission à trois lieues plus loin, chez le sieur Jean LeCouvey. Le quatorze, j’arrivais chez monsieur Andrew Kennedy, au poste de Saint-Augustin. Cet homme respectable, déjà avancé en âge, et son frère Mathew Kennedy, demeurent dans la même maison : le premier est devenu catholique ; le second est encore protestant : l’union n’en règne pas moins entre les deux frères. Ils ont toujours vécu ensemble et ont conduit ensemble leurs travaux et leurs entreprises ; le sieur Andrew, comme l’aîné, restait à la tête des affaires. Ils ont élevé leurs familles sous le même toit, et jamais aucun nuage n’a troublé l’harmonie qui règne entre les deux frères. C’est principalement de la pêche du loup-marin, de celle du saumon et de la chasse dans les bois, qu’ils se sont occupés.

La rivière Saint-Augustin tombe dans la baie du même nom ; à son embouchure, elle est partagée en plusieurs bras par des îles nombreuses, qui bordent la côte sur une longueur de sept ou huit lieues ; c’est dans une de ces îles qu’est le poste de Saint-Augustin, plus peuplé que la plupart des autres, puisqu’il renferme deux familles. La rivière sort de la hauteur des terres, où quelques-unes de ses sources se croisent avec celles de la rivière Kénamou, qui va tomber dans la baie des Esquimaux. Par cette voie, l’on peut passer des bords du golfe de Saint-Laurent à la baie des Esquimaux, dans l’espace de sept jours. Le meilleur temps pour faire ce voyage est le mois d’octobre, parce qu’alors il n’y a plus de mouches ; au printemps et pendant l’été elles sont un véritable fléau pour les voyageurs. Par ce chemin, un sauvage, nommé Poknakua, est venu de la baie des Esquimaux, pendant le cours de l’hiver dernier. Depuis longtemps les Pères Oblats désirent aller porter les lumières de la foi aux Nascapis, de la hauteur des terres, et aux sauvages de la baie des Esquimaux. S’ils étaient chargés de cette mission, ils pourraient se rendre à la baie des Esquimaux, soit par la rivière Saint-Augustin, soit en faisant le tour du Labrador, sur la goëlette que la compagnie de la baie d’Hudson envoie annuellement dans son poste. De là il serait plus facile aux missionnaires de saisir une occasion favorable pour remonter la grande rivière près de laquelle se tiennent les Nascapis.

Dans la saison du saumon, plusieurs familles viennent de la Tabatière et des postes plus éloignés pour faire la pêche dans la rivière de Saint-Augustin. Chacune d’elles a sa petite maison et sa station de pêche sur la rivière. Il se prend une grande quantité de saumon, dans ce lieu, et si la population du Labrador s’accroît, elle devra se porter sur les deux rivières de Saint-Augustin et de Saint-Paul, où, avec la pêche et la chasse, l’on trouve des terres cultivables et un climat plus doux que celui des bords de la mer.


II


Monsieur Andrew Kennedy conserve un canot esquimau, dont il se sert souvent quand il fait la chasse : la carcasse a été préparée par un Esquimau, et les peaux qui la recouvrent ont été posées et cousues par Madame Kennedy. Cette dame respectable, née et élevée au pays des Esquimaux, est une convertie fervente. Dès sa plus tendre jeunesse, elle se sentait portée à descendre vers le midi pour s’instruire des vérités de la religion. Quand il lui fut possible, elle exécuta son projet avec une partie de ses parents ; elle désirait surtout être catholique, sans trop savoir ce qu’est le catholicisme. Mais elle voulait se sauver, et quelque chose lui disait qu’elle ne pouvait se sauver hors du catholicisme. Dieu la récompensa de sa fidélité à ses inspirations, car elle eut le bonheur d’être admise avec son mari dans le sein de l’Église, par le premier missionnaire qui visita le Labrador.

Plusieurs des planteurs vont chasser pendant l’hiver le long de la rivière de Saint-Augustin. Cette chasse d’hiver est très-profitable. Selon la remarque des vieux labradoriens, chaque quatrième année amène le gibier en abondance. L’avant-dernier hiver appartenait à une quatrième année ; aussi a-t-on vu descendre vers la mer un grand nombre d’animaux des bois. Le printemps suivant, un marchand acheta sur la côte pour vingt-huit mille piastres de pelleteries. Un seul planteur, aidé de deux ou trois jeunes enfants, prit des loutres, des martres et des renards pour plus de dix-huit cents piastres. Dans les années ordinaires, les chasseurs font beaucoup moins, mais leur temps se trouve toujours bien payé.

Les fourrures du Labrador sont renommées pour leur beauté et leur valeur : les peaux de martre, de loutre, de vison, de renard, y sont incontestablement meilleures et plus belles que celles des pays méridionaux. Quelques-unes de ces pelleteries sont cotées à des prix fabuleux : ainsi la peau du renard argenté se vend au Labrador de quarante à cinquante piastres ; celle du renard noir, lorsqu’elle est sans défaut, vaut de quatre-vingt-dix à cent piastres. Encore dit-on que les acheteurs font un profit immense sur leur marchandise, puisque la peau du renard noir est revendue en Russie au prix de trois cents piastres. Les labradoriens ne peuvent s’expliquer comment on peut payer si cher une peau qui, suivant eux, n’est pas meilleure que celle du renard rouge ; et cependant ils ne reçoivent que deux piastres pour la dernière, lorsqu’elle est fort belle.

Le renard blanc, qui est fort commun et dont la peau semble bonne, est absolument rejeté par les acheteurs. Il est digne de remarque que la queue du renard noir porte à son extrémité quelques poils blancs ; tandis que celle du renard blanc est terminé par des poils noirs. Deux ou trois renards noirs, pris dans le cours d’un hiver, forment une bonne aubaine pour le chasseur. Mais cette chance est rare ; on en prend peu, non pas qu’ils soient bien moins nombreux que les autres, mais à cause de leur extrême défiance.

L’ours blanc visitait autrefois la côte ; aujourd’hui, il s’y montre très-rarement et paraît se retirer vers le nord à mesure que la population s’accroît. Les ours noirs sont encore nombreux : on leur fait la guerre non-seulement pour leur peau, mais encore pour la viande qui est succulente et d’aussi bon goût que le bœuf. Les chasseurs n’aiment cependant pas le voisinage de l’ours noir, car il est égrillard et joue souvent des tours, se plaisant à voler ce qu’il trouve autour des habitations et à briser ce qu’il ne peut manger. Comme la grande chasse se fait à quinze et vingt lieues dans les terres, le chasseur doit se préparer un abri contre les neiges et le froid. Pour cela il bâtit, avec des pièces de bois rond, une cabane qui lui sert de retraite pendant le temps de l’expédition ; il faut y porter des provisions, un poêle et les ustensiles de cuisine les plus indispensables. C’est là que l’ours aime à aller faire des espiègleries.

Il y a quelques années, trois jeunes gens qui passaient l’hiver ensemble, avaient laissé la cabane pour visiter les pièges tendus dans la forêt. En entrant au logis, ils furent étonnés de trouver la porte arrachée et jetée sur la neige. Ils crurent d’abord que quelque farceur de voisin était venu leur jouer un tour pendant leur absence. Dans la cabane, tout avait été bouleversé : le poêle et le tuyau étaient renversés ; l’armoire avait été vidée, et la provision de lard gaspillée ; le sac de farine n’y était plus, et avec lui avait disparu une tasse de fer-blanc, une paire de bottes et un paletot. Ce n’était plus un badinage ordinaire ; il y avait vol avec circonstances aggravantes, car il ne restait plus de provisions ; il fallait découvrir le voleur. Tous trois se mettent en quête ; l’on cherche des pistes, on les trouve, et l’on reconnaît que deux ours de forte taille avaient causé tout le dégât. Les voleurs avaient décampé, et ne purent être rejoints ; mais ils avaient laissé des preuves du délit. À peu de distance était le sac vide et déchiré ; un peu plus loin gisait la tasse broyée et portant l’empreinte de longues et fortes dents. Quant au paletot et aux bottes, les gaillards, probablement en voie de civilisation, avaient cru devoir les emporter, dans l’intérêt des mœurs.

L’ours est friand de poisson et cette faiblesse l’attire quelquefois près des maisons : Un pêcheur, Willy N…, avec sa femme et un petit enfant, habitait une cabane près de la mer. Sur le toit plat et peu élevé, séchait une provision de morue qu’il préparait soigneusement pour l’hiver. Par une nuit sombre, il reposait paisiblement, sans inquiétude au sujet des voleurs, lorsque le bruit d’un pas pesant sur la maison lui fit comprendre qu’on enlevait son poisson. Armé d’un fusil et suivi de sa femme, qui portait une chandelle allumée, il entr’ouvrit la porte pour reconnaître le voleur ; au même moment, effrayé par le bruit, un ours tombait du toit, et en culbutant effleurait l’épaule du chasseur. Willy tombe tout épouvanté dans la maison, en renversant sa femme et éteignant la lumière. Le mari et la femme hurlent de toutes leurs forces, et l’enfant joint ses cris aux leurs ; chacun d’eux s’imagine que l’ours est enfermé dans l’appartement et croit déjà entendre broyer les os des autres. L’excès de la peur rétablit enfin la paix : la chandelle est rallumée ; et Willy s’aperçoit qu’ils ont eu une terreur panique, tout aussi bien que le voleur qui s’est empressé de fuir.

III


Le dimanche, 15 août, je dis la messe dans la maison de M. Kennedy. Outre les personnes du lieu, quelques Sauvages y assistaient. Sur une île voisine sont une quinzaine de familles montagnaises, qui se préparent à remonter la rivière de Saint-Augustin. Plusieurs d’entr’elles sont venues, depuis peu seulement, de la baie des Esquimaux, autour de laquelle résident encore plusieurs familles de la même tribu.

Tout près de l’île de Saint-Augustin se trouvait un brick, qui prenait une partie de la cargaison du navire l’Arabian, jeté à la côte, l’automne dernier. Le capitaine de l’Arabian, trompé par les courants qui changent fréquemment, se croyait près de Terreneuve, quand son vaisseau, au milieu d’une brume épaisse, fut porté sur des récifs. Sept hommes de l’équipage ont passé l’hiver chez M. Kennedy ; d’où ils ne sont repartis qu’au mois de juin. Pendant tout ce temps, il fallut les nourrir, car leurs provisions avaient été avariées dans le naufrage. Ce surcroit de bouches a causé de la gêne aux postes d’alentour, qui se trouvaient assez mal approvisionnés. L’automne dernier, plusieurs des goélettes, qui ont coutume d’apporter sur la côte les provisions d’hiver, farine, lard, beurre, légumes, n’avaient pu faire leur dernier voyage d’automne, de sorte que les planteurs ne possédaient que l’absolu nécessaire. M. Kennedy dut partager avec les naufragés ce qu’il réservait pour sa famille, sans espoir d’obtenir des provisions des postes voisins. Heureusement, on lui apprit qu’à Blanc-Sablon, il y avait farine et lard en abondance ; mais il les fallait aller chercher à vingt lieues, et les transports occupèrent ses chiens pendant une partie de l’hiver.

Pour obvier aux inconvénients qui, dans des circonstances pareilles, pèsent lourdement et sur les planteurs et sur les naufragés, il serait à propos que le gouvernement plaçât un dépôt de provisions dans quelque lieu favorable. Il l’a fait déjà pour l’île d’Anticosti ; les mêmes raisons existent pour le Labrador. Depuis qu’on a commencé à encourager la navigation dans le détroit de Belle-Isle, beaucoup de navires suivent cette route. Mais comme dans ces parages les brumes sont fréquentes et qu’on ne peut se rendre compte des courants, il arrive de nombreux naufrages. Il ne semble pas juste de charger les habitants de la côte de fournir aux besoins des naufragés, au risque de faire périr leurs propres familles par la famine ; ce devoir appartient au gouvernement canadien, qui possède les moyens d’y pourvoir.

Blanc-Sablon, Forteau et la Tabatière pourraient être choisis comme lieux de refuge pour les naufragés, qui y trouveraient les moyens de subsister jusqu’au printemps suivant, si l’on y plaçait des provisions.

Mais la législature provinciale semble ignorer la valeur de deux cents lieues de côtes qui s’étendent depuis la Pointe-des-Monts jusqu’à Blanc-Sablon. Les eaux si riches du Labrador sont abandonnées aux étrangers, qui envoient, chaque année, quatre cents vaisseaux s’y charger des produits de la mer, des rivières et des forêts. Point de magistrat résidant, point d’organisation municipale ni scolaire, aucun règlement pour déterminer les limites des pêcheries : voilà où en étaient les choses dans le pays jusqu’à cette année. La goélette du gouvernement, La Canadienne, ne peut suffire pour protéger toutes les côtes des îles de la Magdeleine, du Labrador et du district de Gaspé ; et malgré sa bonne volonté, le surintendant ne peut être partout.

À la suggestion du capitaine Fortin, quelques bons règlements viennent d’être établis par la législature canadienne. Il faudrait maintenant les faire observer ; et pour cela un autre vaisseau devrait être mis en croisière sur le golfe de Saint-Laurent. Le service d’un bâtiment à vapeur serait plus efficace que celui d’un voilier, souvent arrêté par les calmes ou par les vents contraires.

Comme on m’informait que le Père Coopman avait repris sa mission, il ne me restait plus qu’à gagner Blanc-Sablon, pour prendre passage à bord de la Marie-Louise, ou de quelque autre bâtiment prêt à partir pour Québec ; je louai donc une barge pour m’y rendre. Pour une somme de six piastres, Thomas Lessard s’engagea à me conduire à Blanc-Sablon. Le 17, nous nous mettions en route, poussés par un vent favorable ; avec le patron était un jeune Kennedy et un Esquimau, qui a quelque droit de saluer les Wabishtouis comme ses cousins. Notre navigation se fit au milieu des îles jusqu’à Chicataka, où était un ancien établissement de pêche, commencé vers le milieu du seizième siècle et peut-être auparavant. Jacques Cartier visita Chicataka à son premier voyage, et lui donna son nom. On y arrive par un canal de deux ou trois milles, si profond que les plus gros vaisseaux y flotteraient à l’aise, et si étroit que souvent il ne paraît pas avoir plus de cent pieds de largeur. On dirait une immense fissure produite dans le roc par quelque convulsion de la nature.

Partout nous rencontrons des ports vastes et sûrs, dans lesquels sont abritées des goëlettes ; les matelots s’occupent à faire la pêche de la morue, du hareng et du maquereau ; sur un espace de quatre lieues au-delà de Chicataka, la chaîne d’îles qui nous protégeait est interrompue et nous sommes exposés à une forte houle qui vient du large.

La partie la plus mauvaise de la côte est à la baie des Rochers, où la mer est presque toujours grosse ; une barge ne peut, sans danger, entreprendre de la traverser lorsque le vent souffle vers la terre. Après avoir franchi ce passage, nous poursuivons notre course au milieu des Îles Herbées ainsi nommées parce qu’elles sont ceintes d’une lisière de prairies, dont la verdure contraste avec la couleur monotone des rochers. Une des passes les plus étroites est barrée par quatre seines, placées les unes près des autres et pleines de poisson. On nous apprit plus tard qu’elles renfermaient près de quatre mille barils de hareng. Cela suffisait pour charger plusieurs des vaisseaux mouillés auprès, dans le beau port de Bonne-Espérance.

Le port de Bonne-Espérance, nommé Bonny par les pêcheurs américains, est un des plus vastes du Labrador ; il est complètement abrité par deux ou trois rangs d’îles, et on y peut entrer par quatre passages différents. Lors de mon arrivée, il s’y trouvait encore une cinquantaine de vaisseaux ; on me dit qu’au mois de juillet il y en avait eu jusqu’à cent. Ceux qui sont partis ont emporté des charges complètes.

Les îles qui environnent le port de Bonne-Espérance sont encore quelquefois nommées les îles de la Demoiselle. Ce nom s’étendait jadis à tout l’archipel qui borde la côte depuis les îles brûlées jusqu’à Wapitugan. Selon Thévet, les îles de la Demoiselle ont ainsi été désignées parce que M. de Roberval aurait laissé sur l’une d’elles sa nièce, Demoiselle Marguerite, avec un jeune homme et une vieille duègne normande. Après la mort de ses deux compagnons d’infortune, la Demoiselle serait restée longtemps seule, et aurait enfin été délivrée de sa longue captivité par un navire qui venait faire la pêche dans ces parages. Il est à remarquer cependant que le vieux cosmographe, dans d’autres passages de ses ouvrages, a transporté la prison de la Demoiselle Marguerite sur plusieurs points du golfe St.-Laurent. Le nombre de ces îles est si grand que Jacques Cartier paraît y avoir trouvé son arithmétique en défaut. « Nous passâmes », dit-il, « par le milieu des îles, qui sont si nombreuses qu’il n’est pas possible de les compter. »

La baie qui se trouve entre Bonne-Espérance et Blanc-Sablon, a six lieues de traverse et est ouverte aux vents de la mer ; il faut ici encore attendre un temps favorable pour la passer. Heureusement nous étions au Labrador, où toutes les portes sont ouvertes au voyageur et particulièrement au prêtre. J’allai demander chez M. John Buckle une hospitalité qui me fut accordée avec empressement et avec joie. Quoique la famille soit catholique, le père est encore protestant ; cependant la réception qu’il me fit n’en fut pas moins cordiale. Les vents et la brume nous retinrent en ce lieu pendant trois jours, et ce ne fut que le vingt que nous pûmes reprendre la mer. Le soir même, j’arrivais au havre de Blanc-Sablon, où je trouvai la Marie-Louise prête à mettre à la voile le lendemain ; le P. Coopman était à la Longue-Pointe, devant laquelle je venais de passer. Comme on avait annoncé la prochaine arrivée d’un steamer, remontant de Belle-Isle à Québec, il s’était décidé à l’attendre. Pour moi, comme je n’étais point assuré que le vaisseau annoncé dût toucher à Blanc-Sablon, je me décidai à profiter de la goëlette. Je m’exposais à être longtemps à remonter ; mais j’étais du moins certain de ne pas hiverner en ce lieu.

IV


La baie de Blanc-Sablon tire son nom des sables blancs d’une petite rivière, qui lui apporte le tribut de ses eaux. La baie et la rivière forment une extrémité de la ligne qui sépare le Labrador canadien du Labrador uni au gouvernement de Terreneuve. Sur la rive méridionale de la baie s’avance la Longue Pointe, formée de rochers tout différents de ceux que nous avons vus jusqu’à présent sur la côte ; le granit disparaît et est remplacé par des bancs de rochers qui, de loin, me semblent être d’un grès schisteux et sont couverts d’une couche de terre, assez épaisse pour qu’on puisse la cultiver ; aussi trouve-t-on en ce lieu des jardins et des prairies, et par suite des vaches et des chevaux.

Deux grands établissements de pêche existent depuis un bon nombre d’années à Blanc-Sablon, et attirent quelques centaines de pêcheurs canadiens, français et jersiais. L’un est sur la partie appartenant à Terreneuve : c’est le grand raing, propriété de Monsieur de Quetteville, de l’île Jersey ; l’autre du côté canadien, est au sieur Le Brault, aussi de l’île Jersey. Les deux postes font de grandes affaires, non-seulement en poisson et en huiles, mais encore en marchandises européennes, qui sont achetées par les employés et les planteurs des environs. Un établissement rival s’est élevé sur l’Île à Bois qui, ainsi que l’Île Verte, est situé vis-à-vis l’entrée de la baie. Le nouveau poste appartient à M. Bouthillier, de Paspébiac : plusieurs familles canadiennes se sont bâti des maisons dans le voisinage et font la pêche à leur compte. Ces établissements attirent beaucoup de monde, outre les pêcheurs, car le nombre de vaisseaux qui visitent le Blanc-Sablon est très-considérable.

La réunion de tant d’étrangers, parmi lesquels plus de la moitié sont catholiques, a fait désirer l’érection d’une chapelle, où ceux-ci se réuniront le dimanche pour faire la prière, et où le missionnaire, pendant sa visite, trouvera à célébrer convenablement les saints mystères. Les dix familles catholiques des environs se sont mises à l’ouvrage avec courage ; la société de la Propagation de la Foi est venue en aide, comme elle l’avait déjà fait à Itamatiou et à La Tabatière ; aujourd’hui tout le bois de charpente est préparé, et le printemps prochain une chapelle décente sera élevée à l’Anse-des-Dunes, entre Blanc-Sablon et Brador.

Blanc-Sablon est situé à l’entrée du détroit de Belle-Isle ; il n’y a que sept lieues de l’Isle à Bois aux côtes de Terreneuve, que l’on aperçoit clairement. La partie la plus étroite du détroit est Forteau, où il n’y a que dix milles d’une pointe à l’autre.

Les mers du nord versent dans le détroit de grandes quantités de glaces, qui l’obstruent pendant sept ou huit mois de l’année. Ces glaces étaient encore assez nombreuses au mois de juillet pour rendre la navigation difficile ; leur passage refroidit tellement l’atmosphère que, cette année, pendant tout l’été, les hommes employés à la pêche étaient obligés de porter des gants de laine pour se préserver des engelures.

De fait, pendant la plus grande partie de l’année, le froid semble régner en maître sur les eaux qui baignent les côtes du Labrador. Sa puissance s’exerce non-seulement à la surface de la mer, mais même jusqu’à une profondeur de dix et de douze brasses.

Dans différents fleuves de l’Europe s’est produit un phénomène que les savants n’ont pu encore expliquer d’une manière satisfaisante ; c’est la formation, au fond de l’eau, de glaçons nommés par les Anglais ground-gru et par les Français glace-du-fond. Voici ce qu’en dit un écrivain anglais du siècle dernier. « Les bateliers de la Tamise ont souvent remarqué des glaçons qui s’élèvent du fond de l’eau, et qui renferment, dans leur partie inférieure, du gravier et des pierres apportées ab imo. » De semblables observations ont été faites sur l’Elbe, sur le Rhin, sur la Néva et sur d’autres rivières. Au Labrador, ce phénomène a été souvent remarqué par les pêcheurs ; mais ici non-seulement l’eau se congèle à une grande profondeur, mais la terre elle-même se durcit au fond de la mer par l’action du froid. Je citerai, à l’appui de ce que m’ont rapporté les pêcheurs, un écrit du sieur Robertson, déjà plusieurs fois mentionné :

« J’ai vu », dit-il, « un rets plongé à une profondeur de soixante pieds, et dont toutes les mailles étaient garnies de glaces ; j’ai vu des câbles, des chaînes et d’autres gros objets couverts d’une couche proportionnellement plus considérable. Lorsque ce phénomène a lieu, il faut aussitôt retirer le rets, car il flotterait comme du liège et formerait une masse solide de glace.

« À ma connaissance, il est arrivé qu’à une profondeur de soixante ou soixante-dix pieds, le fond de la mer s’est trouvé gelé et s’est durci comme un banc de pierre calcaire. Dans une occasion, la patte d’une ancre s’était enfoncée dans le sol ; lorsqu’on la retira, la main rapporta une masse angulaire presque aussi dure que le grès de Bristol et formée de sable gelé.

« Il ne paraît pas que le froid soit la seule cause de ce phénomène, car on ne l’observe pas dans des saisons aussi froides et même plus froides. Je n’en puis donner la raison : tout ce que je sais, c’est que cela arrive de temps en temps. »

Le 21 août, la Marie-Louise laissait le port de Blanc-Sablon pour son voyage de retour ; elle avait pris à son bord une dizaine de pêcheurs qui regagnaient leurs pénates, découragés par le peu de succès de la pêche ; d’autres, en plus grand nombre, restaient à terre, décidés à remonter par le steamer annoncé. À peine avions-nous laissé le port, qu’un original vint supplier le capitaine d’y rentrer, pendant que lui-même irait à quelques lieues plus loin chercher une centaine de barils, qu’il se proposait de mettre à bord. Il lui fallait aussi accorder le temps de tirer le hareng de la mer, de le préparer et de l’empaqueter. Sa proposition toute modeste fut heureusement rejetée ; car nous aurions eu à l’attendre pendant une longue semaine. C’était bien assez que nous dussions arrêter à plusieurs postes pour compléter la cargaison de notre bâtiment ; je m’en consolais, toutefois, dans l’idée que ces stations me permettraient de visiter plusieurs endroits que je n’avais point vus en descendant, et que je rencontrerais des pêcheurs qui étaient absents au passage du missionnaire.

Entre Blanc-Sablon et Brador est l’Île aux Perroquets ; elle a reçu son nom d’une espèce de palmipède à tête de perroquet, qui est, si je ne me trompe, l’Alca impennis d’Audubon. L’île est couverte de ces oiseaux ; et à chaque instant on en voit quelque bande s’éloigner vers la mer, ou revenir vers l’île. C’est un temps de travail pour eux ; car les petits sont maintenant nombreux, et, pour les nourrir, il faut que les pères et mères fassent la pêche au lançon. Le lançon est un très-petit poisson, dont les oiseaux sont très-friands ; comme il est maintenant abondant dans la baie, les perroquets vivent en épicuriens. Ceux d’entre eux qui n’ont pas de famille à nourrir sont en plein carnaval ; car ils n’ont qu’à flâner et manger ; ainsi quelques-uns sont si gras, qu’ils ont peine à se lever, quand ils sont poursuivis par les chasseurs.

Le lançon et le capelan sont la nourriture favorite de la morue ; lorsqu’ils sont abondants sur la côte, on est sûr qu’il y aura beaucoup de morue, à moins qu’elle ne soit éloignée par quelque cause locale. Les planteurs font usage du capelan pour leur nourriture ; ils s’en servent lorsqu’il est frais, et le font sécher pour l’employer au besoin. Afin de le conserver, ils le mettent dans une légère saumure et l’étendent ensuite au soleil sur les rochers. Il est prêt au bout de deux jours, et ainsi préparé il peut se garder longtemps. Tous, sur la côte, mangent avec plaisir le poisson sec ; et si un enfant pleure, au lieu de lui donner un morceau de sucre, on lui jette un capelan sec qu’il suce avec délice, et la paix est faite.

Pendant deux jours, notre goélette reste mouillée dans la baie de Brador, pour attendre du fret qui ne vient pas. Nous pouvons à l’aise examiner la vaste baie, parsemée d’îlots, qui forment cinq ou six ports différents. Cinquante ou soixante vaisseaux y sont encore mouillés ; pendant le cours de l’été, le nombre en était trois fois plus grand. Du temps de Jacques Cartier, cette baie portait le nom de port des Îlettes. Elle fut accordée par le gouvernement français au sieur Le Gardeur de Courtemanche, qui lui donna le nom de Phélypeaux ; le fort qu’il bâtit à l’entrée du port fut appelé fort Pontchartrain. Pendant longtemps, il y fit des affaires importantes. Après la mort de M. de Courtemanche, qui avait épousé, non pas une fille de Henri IV, comme le prétend une tradition du Labrador, mais la fille d’Étienne Charest, seigneur de la côte de Lauzon, l’établissement passa à son gendre, le sieur Foucher, et au sieur de Brouague, commandant sur la côte. Un des fils du sieur Foucher ajouta à son nom celui de Labrador ; et je crois qu’il y a aujourd’hui en France une famille qui porte le nom de Foucher de Labrador. Le capitaine Jones tient le principal poste de Brador ; quatre ou cinq autres planteurs se sont placés autour de la baie, et exploitent les pêcheries.

Le 22, dimanche, je dis la messe chez le sieur Morency, et fis des instructions en français et en anglais ; près de deux cents hommes y assistaient : les uns étaient dans la maison, les autres, qui n’y pouvaient trouver place, se tenaient au dehors, vis-à-vis des portes et des fenêtres. Presque tous les navires mouillés dans la baie avaient fourni leur contingent : car il se trouvait des catholiques dans tous les équipages, et sur quelques vaisseaux il n’y avait que des catholiques. C’étaient des Acadiens et des Écossais du Cap-Breton et de l’Île Saint-Jean, et des Irlandais des États-Unis, de la Nouvelle-Écosse et de Terreneuve. — Le seul village de Souris, dans l’île Saint-Jean, a envoyé ici sept goélettes appartenant à des Acadiens. Tous ces braves gens qui viennent à Brador, chaque année, s’intéressent beaucoup à l’érection de la chapelle et ont volontairement offert leurs contributions pour cet objet.

Vers le soir, on annonça l’arrivée du hareng dans la baie. Depuis quelques semaines, on l’attendait et il ne venait point. Les pêcheurs avaient pris patience en faisant la guerre à la morue : mais dès qu’ils eurent aperçu un banc de harengs, toutes les barges furent mises à l’eau et se dirigèrent de ce côté. La baie, si calme et si silencieuse l’instant d’auparavant, était sillonnée, dans toutes les directions, par des embarcations de pêche ; les seines étaient lancées ; de tous côtés l’on entendait les cris des matelots qui se hélaient, les aboiements des chiens aussi excités que leurs maîtres, le bruit cadencé des rames frappant la mer. Tout ce mouvement fut cependant inutile, car le banc de harengs n’était pas considérable et ne renfermait que de petits poissons.

Les jours suivants, nous entrâmes dans les baies voisines. Pendant quarante-huit heures, nous fûmes retenus par les vents dans la baie du Milieu. Sur le sommet de tous les mornes, des hommes étaient en vigie, cherchant des yeux sur les anses voisines quelqu’indice de la présence du hareng. Comme les hauteurs sont nues, on aperçoit les sentinelles de fort loin, et telle est leur immobilité que souvent on ne peut les distinguer des colonnes de pierre qui servent d’amers.

Il y a beaucoup de ces colonnes de pierre sur les hauteurs. Elles forment un des traits distinctifs du paysage au Labrador, et servent à indiquer le voisinage d’une habitation, souvent cachée au fond d’une anse ou au milieu des îles. Elles sont formées de pierres sèches et ont ordinairement une hauteur de neuf ou dix pieds : dans le pays, on leur donne le nom de Nascapis. Les Nascapis sont d’une grande utilité aux voyageurs dans les temps de brume en été, et dans les jours où il neige en hiver. Comme toutes les îles se ressemblent, il est presque impossible de reconnaître, par un temps obscur, celle que l’on cherche : quelques Nascapis, élevés sur les mornes environnants, sont aperçus assez facilement ; et dirigent le voyageur vers le lieu qu’il cherche.

À la baie du Milieu, nous eûmes le plaisir d’une chasse au homard. À la basse marée, le capitaine et plusieurs des passagers visitèrent les pierres restées à sec sur la grève ; armés, chacun d’un bâton, ils l’enfonçaient partout où ils soupçonnaient qu’un homard se tenait caché. L’animal n’est pas patient ; aussi quand il s’en trouvait un sous la pierre, il saisissait le bâton avec ses fortes tenailles et se laissait ainsi transporter au rivage. Dans un peu plus d’une heure, les chasseurs revinrent, portant pour trophées une trentaine de homards de tout âge et de toute condition, qui allèrent terminer leur carrière dans une chaudière pleine d’eau chaude. Ils sont fort communs dans les baies et dans les anses, sur toute l’étendue de la côte du Labrador ; on en fait un usage assez fréquent dans plusieurs familles, mais on n’en prépare point pour l’exportation, car il y faudrait passer trop de temps, et le temps du planteur est précieux.

Nous entrons, le 26 août, au port de Bonne-Espérance, où nous ne trouvons plus qu’une vingtaine de bâtiments, tandis qu’au mois de juillet il en renfermait plus de cent ; c’est un port large et spacieux, qui a l’avantage d’avoir quatre passes pour l’entrée et la sortie des navires.


V


La Marie-Louise n’est pas encore chargée et doit attendre ici quelques centaines de barils de poisson et d’huile. L’individu, qui a voulu la retenir à Blanc-Sablon, a eu le temps de préparer ses barils et son hareng. Pendant toute la journée, il a rôdé autour de la goélette pour faire de nouvelles propositions ; vers neuf heures du soir, il s’est décidé, et vient éveiller le capitaine Blais pour conclure un marché. Il se charge de conduire lui-même le bâtiment dans la baie des Saumons où est son établissement.

Comme la journée toute entière suffira à peine pour embarquer tout le fret qu’il doit fournir, je consens à me rendre aux îles Brûlées avec le sieur Léger Lévêque, qui de grand matin est venu m’inviter à visiter sa maison. Sa barge, grande et forte embarcation, a été construite à Gaspé, et peut tenir la mer dans les gros temps ; le vent est favorable, les îles Brûlées, quoique fort avancées au large, ne sont qu’à six ou sept milles de la baie des Saumons ; nous y serons dans une heure et demie au plus ; il sera alors temps de déjeuner. Éole en avait décidé autrement. De l’île au Caribou, nous avions à faire, pour arriver aux îles Brûlées, une traversée où l’on est exposé à toute la force du vent : et comme le disait un de nos compagnons : « le vent soufflait une gueule. » La brise était si fraîche, que notre pilote ne crut pas prudent d’entreprendre le voyage, et il fallut attendre avec patience sur l’île Caribou. Quand midi arriva, le besoin de déjeuner commença à se faire sentir ; et, pour tromper la faim, il fallut avoir recours au sommeil, au chicoté et aux bluets. Cependant le vent continuait toujours à souffler avec violence ; il fallut rentrer au port de Bonne-Espérance, où vers cinq heures du soir le capitaine Fraser m’offrit, sur sa goélette, le déjeuner que j’avais négligé de prendre le matin.

De bonne heure, le lendemain, j’arrivais à l’île Brûlée, où la bienveillance de M. Lévêque et de sa famille me fit presque regretter de n’y être pas arrivé la veille. L’île est un rocher qui n’a guère plus de sept ou huit arpents de longueur sur autant de largeur ; elle n’offre d’autre avantage que celui d’être bien placée pour la pêche. M. Lévêque y fait de bonnes affaires, et mérite certainement la prospérité dont il jouit. Vers midi la Marie-Louise jetait l’ancre dans le port voisin, et une heure après nous naviguions vers l’ouest.

La cargaison de la goëlette se trouva à peu près complétée à La Tabatière, d’où nous partîmes, le 31 août, pour voguer directement vers Québec. Les calmes et les brumes nous retardèrent. Pendant deux ou trois jours, nous fumes assaillis par des volées d’oiseaux ressemblant aux chardonnerets ; ils restaient à bord toute la journée, et s’occupaient à faire la chasse aux mouches ; ils étaient si peu farouches qu’ils se reposaient sur la tête et sur les bras de ceux qui se trouvaient sur leur chemin. Le soir, ils s’envolaient à terre pour revenir le lendemain continuer leur voyage.

Le 2 septembre, nous étions par le travers de la pointe de Nataskouan, derrière laquelle nous apercevions le Mont-Joli ; c’est probablement la hauteur que Jacques Cartier désignait sous le nom de Cap de Tiennot, et où il trouva des Sauvages prêts à retourner dans leur pays, sur la côte méridionale du Saint-Laurent.

Le 7 septembre, un vent très-fort du sud-ouest nous obligea de nous réfugier dans la baie de la Trinité, qui n’est plus aussi sauvage qu’elle l’était, lorsque je m’y arrêtai pour la première fois, il y a vingt-deux ans. Nous y trouvâmes plusieurs bâtiments et parmi eux une goélette portant une quinzaine de pilotes. Les équipages des bâtiments et les passagers descendirent à terre pour cueillir des fruits, qui sont très-abondants en ce lieu, et visitèrent ensemble les environs de la baie. Quelques jeunes Américains, mes compagnons de voyage, revinrent tout enchantés des pilotes canadiens et déclarèrent qu’ils n’avaient jamais rencontré un corps de marins plus intelligents et plus actifs que ceux qu’ils venaient de voir. Ces jeunes gens connaissaient tous les ports des États-Unis, et l’un d’eux, pendant sept ans, avait parcouru toutes les mers. Trois jours après, je feuilletais un journal anglais, orné d’une colonne de diatribes contre les pilotes du Saint-Laurent, que l’écrivain insultait parce qu’ils sont nés au Canada.

Vendredi, 10 septembre, nous avions franchi la batture de Manicouagan ; un gentil vent d’est-sud-est emplissait nos voiles ; les prophètes nous annonçaient que nous passerions le dimanche suivant à Berthier. Un très-grand nombre de navires, gros et petits, faisaient la même route que nous, après avoir été retenus, comme nous, par les vents contraires.

Vers huit heures du soir, au moment où la marée allait commencer à baisser, nous arrivions au pied du passage de l’Île-Verte. Le temps était fort obscur, nous étions environnés de bâtiments ; mais le vent était bon, et le patron espérait franchir les difficultés avant qu’il ne nous quittât. Nous avions trop espéré ; vers dix heures, il ne nous restait plus qu’un air de vent, d’une faiblesse et d’une inconstance désespérantes ; la mer commençait à baisser, et, pour comble de mésaventure, des bancs de brume s’étendaient autour de nous. Une éclaircie, vers deux heures du matin, nous permit de reconnaître que les courants nous avaient portés au nord de l’île Rouge, et que nous étions suivis dans notre course par un très-gros navire. Un peu plus tard, un piétinement rapide et lourd ébranle le pont : « Vite ! vite ! en garde ! il va passer sur nous. » — Ces mots peu rassurants et le bruit inaccoutumé eurent bientôt tiré tous les passagers de leurs lits. En arrivant sur le pont, ils aperçoivent, à la lueur des fanaux, une muraille noire et menaçante qui s’élève à vingt pieds au-dessus du pont de la goélette ; un instant après, un craquement aigu et prolongé est suivi de la chute de débris de vergues : les basses manœuvres de l’étranger s’étaient accrochées dans nos haubans et dans nos voiles. Les haches furent mises en jeu pour séparer les deux bâtiments, et, grâce aux efforts des équipages, ils s’éloignèrent bientôt l’un de l’autre.

Lorsque le jour fut arrivé, le capitaine crut qu’il était prudent de mouiller, jusqu’à ce que l’on pût reconnaître les atterrages. À peine avions-nous jeté l’ancre, que l’étranger sort de la brume et s’avance de notre côté ; malgré les avis et les mauvais souhaits qui lui sont adressés, il s’avance toujours et vient mouiller à trois ou quatre encablures au-dessous de la goélette. Il a souffert dans la rencontre de la nuit, aussi bien que nous : car si nous avons des voiles déchirées et des haubans rompus, il a des vergues brisées et des manœuvres en désordre. Son voisinage est mal vu ; nous sommes mouillés à vingt-deux brasses, le fond est un roc uni sur lequel l’ancre a peu de prise, et les courants sont très-forts en ce lieu.

Vers 10 heures, A. M., une brume épaisse nous replonge dans les ténèbres ; l’obscurité est profonde, et à peine peut-on distinguer un homme de l’avant à l’arrière de la goélette. La mer baisse et le courant descend avec une vitesse de cinq à six nœuds ; la chaîne de l’ancre est si violemment tendue, qu’il faut la dérouler toute entière. Malgré cette précaution, l’ancre glisse sur le fond à plusieurs reprises, et la goélette est poussée vers le navire. Elle s’arrête un instant ; puis un son sourd et saccadé, et une vibration pénible dans toutes les parties, nous avertissent que l’ancre a dérapé de nouveau et que nous sommes entraînés par le courant. Le danger de nous jeter sur le navire, que nous sentons à côté de nous, sans pouvoir le distinguer, est si imminent que le capitaine se décide à laisser échapper la chaîne. Au bout de cette chaîne, l’on attache un câble avec une bouée, qui servira à faire reconnaître le lieu où l’ancre est laissée. Malheureusement le câble se noue et, s’embarrasse ; les instants sont précieux ; on ne peut perdre de temps, la hache tranche la difficulté ; chaîne et ancre sont condamnées à rester au fond de l’eau. La proue de la goélette est envoyée dans le courant, et nous glissons rapidement le long de la muraille noire et haute que nous avions déjà vue de si près, pendant la nuit précédente.

L’ancre et la chaîne sont perdues ; c’est une valeur de quarante louis engloutie dans la rivière ; mais nous sommes, en retour, débarrassés de notre incommode voisin. Lorsque la brume disparaît, la Marie-Louise se trouve vis-à-vis de l’embouchure du Saguenay. Le vent s’élève et, après deux ou trois bordées, nous mouillons au Pot-à-l’Eau-de-Vie, au moyen de la seule ancre qui nous reste.

Dimanche, le 12 septembre, une grosse chaloupe appartenant à l’hôtelier du Pot-à-l’Eau-de-Vie, partait pour la Rivière-du-Loup et emportait quelques personnes qui s’en allaient entendre la messe. Plusieurs des voyageurs se décidèrent, dans ce moment, à prendre passage sur le steamer que nous apercevions au quai ; je crus devoir me joindre à eux, dans l’espérance d’être plus tôt rendu à Québec.

Pour la première fois, depuis deux mois, j’apprenais quelque chose des affaires étrangères au Labrador. Les derniers journaux me furent fournis par M. Pouliot, préfet du comté de Témiscouata, qui eut la bonté de m’offrir l’hospitalité dans sa maison : j’avais peine à comprendre les nouvelles de notre pays, tant il y avait eu de revirements parlementaires, pendant sept ou huit semaines. Grâce à Dieu, l’on ne parle pas de politique coloniale sur la côte du Labrador.

Mardi matin, le 14 septembre, j’avais l’honneur de me présenter à Mgr l’Administrateur du diocèse, pour lui demander sa bénédiction, et lui communiquer de vive voix quelques détails sur ma mission, pendant laquelle la providence a daigné me préserver de tout accident personnel.


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