Opuscules (Ferland)/CHAPITRE TROISIÈME

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Imprimerie A. Côté (p. 93-132).

CHAPITRE TROISIÈME

I


Le dimanche (8 août) je terminai la mission après avoir recommandé aux habitants de se conserver soigneusement dans la grâce de Dieu, car d’ici à onze ou douze mois, fussent-ils aux portes de la mort, ils ne pourront obtenir les secours de la religion, attendu que le prêtre le plus voisin se trouve sur la côte de Gaspé, à plus de cent lieues de distance.

Je partis le même soir de la Tabatière, avec le sieur François Lévêque, maître du poste de la Grosse-Île de Mécatina, pour aller donner la mission à sa famille. Quoique le vent fût faible, nous franchîmes dans une heure les deux lieues que nous avions à faire.

Les barges dont on se sert sur toute la côte demandent peu de vent, parce qu’elles sont légères et portent une forte voilure ; si le temps se fait gros, il est facile de prendre deux ou trois ris dans les voiles. Ces embarcations sont construites au Massachussetts et viennent surtout de Newburyport, près de Boston ; elles coûtent ordinairement de quinze à seize louis lorsqu’elles ont leur voilure. On ne bâtit point au Labrador, le bois étant trop rare et trop éloigné. Il en est tout autrement sur la côte de Gaspé, où beaucoup de pêcheurs construisent eux-mêmes leurs barges, qui sont grandes, fortes et si propres à résister à de gros coups de vent, que les pêcheurs gaspésiens ne craignent point de s’en servir pour traverser du Cap des Rosiers à la pointe est de l’île d’Anticosti. C’est une distance de trente lieues en pleine mer. Les barges américaines courent mieux dans le vent et sont préférables pour louvoyer ; mais elles sont moins sûres et exigent plus de précautions contre les accidents ; si la lame passe par-dessus les carreaux, elles s’enfoncent et disparaissent sous l’eau. Celles de Gaspé, au contraire, lors même qu’elles tournent sous voiles, surnagent presque toujours. Aussi les pêcheurs de Percé, de Douglastown et du Cap des Rosiers ne craignent point d’exposer leurs barges à chavirer, car ils savent qu’ils pourront se réfugier en sûreté sur la quille.

La Grosse-Île est un rocher qui a une longueur de quatre ou cinq milles ; comme elle est haute et avancée à la mer, on l’aperçoit de loin dans toutes les directions. Ses rochers, ses grèves et ses baies sont riches en gibier. Au moment où nous y arrivons, des milliers d’oiseaux s’agitent de toutes parts autour de nous ; plusieurs familles de jeunes moniacs s’enfuient sur l’eau, ayant les ailes encore trop faibles pour voler ; les godes, pingouins en miniature, et les cormorans nous adressent des injures du haut de leurs rochers ; des goëlands, des corbeaux beaucoup plus gros que nos corneilles, des hiboux, des chouettes tournoient en poussant des cris d’inquiétude.

L’île possède deux beaux ports où les plus gros vaisseaux peuvent se mettre à l’abri : dans l’un, les goëlettes baleinières se rendent d’ordinaire pour le dépècement des baleines qu’on vient de tuer ; sur l’autre, sont établis des fourneaux et des fonderies. C’est près de la baie qui forme le second port que sont les maisons et les autres bâtiments de monsieur Lévêque ; c’est au fond de cette baie qu’il tend deux rets dont chacun a trois cents brasses de longueur, sans compter les annexes. L’année dernière, il prit deux cent huit loups-marins, qui lui ont valu plus de deux cents louis. C’est assurément un retour avantageux, pour une pêche qui ne dure que deux ou trois semaines. Mais il faut remarquer qu’une pêcherie ou échouerie de loups-marins entraîne bien des dépenses, car les frais de premier établissement, en filets, ancres, barges, s’élèvent à trois ou quatre cents louis. Viennent ensuite les dépenses annuelles pour l’entretien et le renouvellement de ces objets, ainsi que pour les gages des employés.

Il faut ordinairement quatre hommes pour compléter l’équipage des barges. Quoique la pêche ne dure que trois semaines, on garde ces employés depuis le mois de septembre jusqu’au commencement de mai. Ils reçoivent ordinairement une part convenue dans les profits de la saison, et de plus le maître de l’échouerie est tenu de les nourrir et de les loger. Pendant le reste de l’hiver et du printemps, on les occupe comme on peut, soit à charroyer le bois de chauffage, soit à faire la chasse sur la terre ferme. Ainsi les profits nets sont réellement bien moindres qu’ils ne paraissent à première vue ; tels qu’ils sont, ils suffisent cependant pour récompenser le propriétaire dans les années ordinaires.

Il s’agit ici de la pêche d’automne ou d’hiver, qui est différente de celle du printemps, dont j’ai déjà parlé. Vers la fin de novembre, les loups-marins commencent à remonter de la mer vers le fleuve Saint-Laurent ; ils vont rencontrer les glaces flottantes, sur lesquelles ils se tiennent pendant l’hiver. Comme ils suivent alors la côte et les îles, la pêche d’automne se fait près de la terre ; de grands rets, garnis d’annexes ou ailes rentrantes, sont tendus dans les passages étroits et dans les baies. Les ailes sont placées de manière qu’en suivant le rets, les loups-marins s’engagent dans une espèce de cul-de-sac, qui ne leur présente point d’issue pour sortir. La pêche commence vers le milieu de décembre et finit vers le huit ou le dix de janvier ; aussi comme c’est la plus rude saison de l’année, les pêcheurs ont beaucoup à souffrir du froid, des glaces et des neiges. Sur les échoueries ordinaires, l’on prend, en terme moyen, de cent cinquante à deux cent cinquante loups-marins, que l’on évalue à un louis pièce ; la peau vaut de quatre à cinq chelins, et l’huile de deux à quatre piastres.

Il y a plusieurs espèces de loups-marins dans les eaux du Labrador ; on les distingue par la taille, par les habitudes, par le poil et par la conformation de la tête. Les plus grands sont les Wastics qui ont jusqu’à treize pieds de longueur. Les Wabishtouis sont aussi fort gros ; la ressemblance de leurs traits avec ceux des Esquimaux a donné naissance à la tradition, qui porte que ce peuple est descendu d’un couple de Wabishtouis ostracisés par la tribu, et forcés de chercher une nouvelle patrie sur la terre ferme. L’espèce la plus commune de loups-marins est le phoca groenlandica, nommé harp seal par les Anglais. Voici ce qu’en dit le sieur Samuel Robertson, dans un mémoire présenté par lui à la Société Littéraire et Historique de Québec :

« Cette espèce de loups-marins se trouve depuis le fleuve Saint-Laurent, jusqu’à la mer glaciale… Ils ont jusqu’à sept pieds de longueur et quatre pieds de tour. Quand ils sont arrivés à leur entier développement, vers l’âge de trois ans, ils ont la tête noire et portent sur chaque côté une bande noire depuis les épaules jusqu’à la queue ; le reste du corps est blanc. Ils sont très-nombreux et forment la principale nourriture des Grënlandais et des Esquimaux. Avec des rets, on les prend en grand nombre sur les côtes du Labrador et de Terreneuve ; on les tue aussi sur les glaces flottantes. Ces amphibies sont errants, ils voyagent vers le nord durant l’été et fréquentent le golfe et les bancs de Terreneuve pendant l’hiver. Dans les mois de février et mars, les femelles montent sur une glace flottante et y donnent naissance à leurs petits ; la portée est d’un petit pour l’ordinaire, mais quelquefois de deux et même de trois. Les mères abandonnent immédiatement leurs nourrissons ; parfois, mais bien rarement, elles les allaiteront pendant un jour ou deux. En venant au monde, le jeune loup-marin est de la grosseur d’un chat et pèse de quinze à vingt livres. »

Malgré l’immense destruction de ces animaux, leur nombre semble à peine décroître ; ils forment une des principales sources de revenus pour les habitants du Labrador, d’une partie de Terreneuve et des îles de la Magdeleine. Les peaux vertes servent assez souvent de monnaie dans les marchés qui se font entre les planteurs. Lorsqu’elles ont été bien préparées, elles sont employées pour harnais à chiens, bottes, mitaines. Quant à la chair, on la sale et on la conserve avec la viande de baleine pour nourrir les chiens pendant une grande partie de l’année. Sous ce rapport, le loup-marin est d’une haute importance pour les planteurs, car, s’ils en manquaient, ils ne pourraient garder leurs chiens ; et sans les chiens, qui tiennent lieu de chevaux dans les voyages et pour les charrois, la côte serait inhabitable pendant l’hiver. Le pays, en effet, ne fournit point assez de fourrages pour la nourriture des chevaux, qui d’ailleurs seraient inutiles au milieu des neiges et sans chemins battus.

Chaque famille garde ordinairement huit ou dix chiens, qui pendant l’été n’ont qu’à manger, flâner et se quereller. Pendant l’hiver, l’état des choses est bien changé : il leur faut renoncer au farniente, et se soumettre à de rudes fatigues.


II


Le chien esquimau a servi de base à toutes les familles de chiens au Labrador ; dans quelques localités, il s’est croisé avec des chiens appartenant à d’autres races ; ailleurs il a été conservé pur et sans mélange. Le vrai chien esquimaux est de forte taille ; sa robe est blanche avec quelques taches noires ; il a le poil long, les oreilles pointues, la queue touffue et relevée ; il n’aboie point, mais pousse des cris courts et étouffés, qui semblent être des essais d’aboiement. Il ressemble d’une manière frappante au loup du pays, ou plutôt c’est un loup réduit à l’état domestique. Assez souvent, on a vu des loups au milieu d’une troupe de chiens esquimaux, s’amusant à jouer avec eux ; mais les derniers semblent comprendre que cette compagnie n’est pas respectable ; car, dans ces occasions, dès qu’ils aperçoivent leur maître, ils prennent un air de gravité tout à fait comique. Les deux familles s’allient quelquefois ensemble.

Si les chiens esquimaux ne savent point aboyer, en revanche ils sont habiles à hurler : chaque soir, autour des maisons, ils donnent un concert au profit des dormeurs. Un vieux chien commence ordinairement à donner le ton, avec sa voix de basse-taille ; puis viennent les ténors ; et enfin les jeunes chiens se joignent con amore, aux anciens de la troupe, et un chœur de musique infernale continue ses lamentations jusqu’à une heure avancée de la nuit. Malheur au dormeur qui n’est pas encore accoutumé à ce vacarme ! Quant à ceux qui y sont habitués, ils n’en sont aucunement dérangés. Les hurlements sont répétés par les meutes des environs. Durant une nuit passée à bord de la goëlette dans la baie de Bonne-Espérance, autour de laquelle sont dispersées quatre ou cinq habitations, nous fûmes régalés jusques après minuit, des hurlements d’autant de corps de musiciens.

Parfois la chanson se commence par quelque chien exilé de la bande, et est continuée par les autres. À la Tabatière, chaque matin, en me rendant à la chapelle, vers cinq heures, je rencontrais, sur un morne écarté, un vieux, solitaire de cette espèce. Je le trouvais ordinairement couché sur la mousse ; à mon approche, il se levait, secouait son poil hérissé et sur trois pattes, car l’une des quatre était toujours hors d’état de faire le service, il décrivait un cercle pour éviter ma rencontre. Quelle faute expiait-il ? c’est ce que je n’ai pu savoir.

Trois mois auparavant, un meurtre, le meurtre d’un chien jeune et vigoureux, avait été commis en ce lieu. Qui sait ? — Eh bien ! tous les soirs, le vieux se rendait fidèlement sur une pointe de rocher qui s’avance au-dessus de la mer, et soit qu’il eût l’âme poétique, ou que le souvenir d’un crime lui rongeât le cœur, il attendait, morne et silencieux, le lever de la lune. Au moment où elle se montrait, il poussait un hurlement digne des chiens chantés par Ossian. — Le premier cri restait sans réponse ; au second, vingt voix claires relevaient l’antienne, avec une énergie et une constance propres à désespérer un dormeur ordinaire.

Dans un autre poste, où j’occupais seul la maison d’hiver, je fus surpris d’entendre pendant la nuit un mouvement inaccoutumé sous le plancher ; c’était des grondements, des plaintes, des menaces, suivis de hurlements et d’un branle-bas épouvantable. La séance était si bruyante et se prolongeât si longtemps, que je me crus en plein parlement des provinces unies du Canada ; pardon, si j’emploie le langage parlementaire. Le lendemain, je dus reconnaître la situation et étudier la position des partis. Les chiens avaient voulu mettre à profit le peu de terre qui se trouvait sous la maison ; ils avaient creusé un passage, puis une espèce de cave, sous l’abri des planchers. C’était leur cabinet. Malheureusement, il n’était pas assez grand pour toute la bande ; quand deux ou trois s’y étaient installés, les autres étaient forcés de rester à la belle étoile. De là, dissensions, querelles et coups de dents entre ceux qui occupaient un coin dans le terrier et les malheureux qui les voulaient remplacer.

Les chiens du Labrador sont querelleurs pendant le jour, aussi bien que durant la nuit : à peine une heure de la journée se passe-t-elle sans qu’il s’élève une contestation, à laquelle tous veulent prendre part. Chez eux, comme chez les loups, gare au plus faible ; car tous les autres se jettent sur celui qui a été renversé et le déchireraient à belles dents, si le fouet du maître n’était mis en jeu pour les séparer. À moins d’exercer une vigilance continuelle, l’on ne saurait prévenir les meurtres dans une société si mal réglée. Des planteurs ont perdu dans une année jusqu’à quatre et cinq de leurs chiens, tués par leurs camarades, souvent enfants de la même mère. Comme mesure préventive et pour maintenir une apparence d’ordre, lorsqu’un chien devient tapageur et hargneux, on lui attache au cou une patte de devant ; ce remède est infaillible pour l’obliger à garder la paix envers tous. Dans une meute, l’on rencontre quelquefois trois ou quatre chiens qui subissent cette peine. Ils semblent un peu embarrassés ; mais ils peuvent encore suivre les autres dans leurs courses et leur faire de rudes morsures lorsque l’occasion s’en présente.

Jusqu’à ce jour, à deux ou trois exceptions près, on n’a pu réussir à élever d’autres animaux domestiques : chats, vaches, cochons, moutons, tout a été détruit. Si un chien est élevé dans la maison, on peut être sûr qu’à la première occasion il sera étranglé. Un planteur avait un beau chien de Terreneuve, plein d’intelligence et rendant de grands services par son adresse à la mer. Il était d’autant plus prisé que les chiens esquimaux ne peuvent être dressés pour l’eau. Le terreneuve avait le privilège d’entrer dans la maison et recevait assez souvent les caresses de son maître. C’en fut assez pour exciter la jalousie des autres, qui guettèrent une bonne occasion, étranglèrent le favori et le traînèrent à la mer. Après ce mauvais coup, ils s’esquivèrent à la maison ; mais leur mine embarrassée ayant fait soupçonner que tout n’allait pas bien, on découvrit bientôt les preuves de la trahison, sur le cadavre du pauvre chien de Terreneuve.

Je n’ai trouvé sur la côte qu’une chèvre et un cochon qui aient échappé au massacre général. Un marchand de Boston, venu au Labrador pour y chercher la santé, avait amené avec lui ces deux animaux ; le premier devait lui fournir du lait, le second était un élève favori. À peine déposé sur le sol de la nouvelle patrie, le pauvre cochon faillit être dévoré ; il fallut, pour prévenir de nouvelles attaques, lui préparer une cage que l’on élargit à mesure que l’hôte grandit. Quant à la chèvre, dès le premier jour elle sut se faire respecter : la tête baissée et les cornes en avant, elle attendit ses ennemis de pied ferme. Le premier qui osa l’approcher fut renversé et s’enfuit, hurlant et boitant ; un second voulut soutenir l’honneur du corps, mais il éprouva le même sort. La chèvre a depuis joui d’une paix profonde et obtenu le droit de cité. Elle parcourt les environs avec les chiens, elle se couche au milieu d’eux, et ils n’en font pas plus de cas que si elle était un membre de la famille.

Il a pu arriver que des chiens aient attaqué quelque voyageur isolé, mais cela a dû être fort rare. Partout je les ai trouvés civils et caressants pour moi. Une fois que la connaissance avait été faite avec eux, ils me suivaient dans mes courses, et j’avais souvent peine à les renvoyer, lorsque leur compagnie ne me convenait point.

Pendant l’hiver, ils récompensent leur maître des dépenses et des inquiétudes qu’ils lui ont causées durant le reste de l’année. En été, les voyages se font en barges ou en chaloupes ; en hiver, c’est au moyen des chiens et des cométiques. Vers le mois de janvier, les baies et les passes se couvrent d’une glace solide, jusqu’à trois et quatre lieues au large. L’on en profite pour traîner aux maisons le bois qui a été coupé pendant l’année précédente ; cinq ou six chiens attelés à un cométique enlèvent de lourdes charges. Six ou sept bons chiens, traînant trois personnes, parcourront dans la journée de vingt à vingt-cinq lieues.


III


Le cométique est un traîneau large d’environ trente pouces et long de dix à douze pieds. Il est bien différent de la tabagane, ou traîne sauvage. Deux membres, semblables à ceux du traîneau canadien, sont unis par des barres transversales arrêtées au moyen de lanières de cuir. Sous chaque membre est une bande ou lisse, formée d’os de baleine, et ayant un demi pouce d’épaisseur. On choisit pour cela des mâchoires, qu’on laisse tremper dans l’eau de la mer pendant quelques semaines. Lorsque toutes les particules de chair se sont détachées, on scie les os dans leur longueur et on les divise en pièces, qui sont longues de quinze à vingt pouces, et qui après avoir été polies ressemblent à l’ivoire ; ainsi préparées, des lisses glissent sur la neige bien plus facilement que celles de fer. Il est bon de faire remarquer, en passant, que les mâchoires de la baleine contiennent une moëlle abondante dont on tire quelquefois jusqu’à cent livres de savon. Le cométique de voyage est garni de peaux d’ours ou de loups-marins, fortement cousues, que le voyageur ramène sur lui pour se préserver du froid. L’attelage est en peau de loup-marin ; on place le chien-guide à une dizaine de brasses du cométique ; les autres sont rangés derrière lui de manière à ne point l’embarrasser. Le guide ou, comme on le nomme au Labrador, le chien de l’avant, doit être intelligent, dressé à obéir à la voix, et à se porter vers la droite ou vers la gauche, sur un mot d’ordre. Les autres chiens sont accoutumés à le suivre et n’ont pas besoin d’être soumis à la même discipline. Avec un bon chien de l’avant, le voyageur n’a pas à craindre de s’écarter durant les tempêtes, lorsque souvent la neige empêche de voir les objets à quelques pas autour de soi. Qu’il abandonne la direction du traîneau à la sagacité de son chien, sans le troubler par des ordres ou par des coups : guidé par l’odorat, l’intelligent animal reconnaîtra les traces cachées sous la neige, et se dirigera soit vers le logis de son maître, soit vers l’habitation la plus voisine. S’il arrive quelque accident dans les voyages d’hiver, on peut presque toujours l’attribuer à l’inexpérience ou à la mauvaise humeur du conducteur, qui a gourmandé ses chiens hors de propos. Le fouet est un instrument formidable, devant lequel les chiens fuient, même en été. Au milieu de leurs batailles les plus acharnées, il suffit de le leur montrer pour rétablir la paix. À côté du fouet esquimau, le knout de la Russie est un jeu d’enfant. Un bon fouet a une longueur de dix à douze brasses : il est attaché à un manche long de cinq ou six pouces ; lorsqu’on ne s’en sert point, on le laisse traîner derrière le cométique. Pour les personnes qui ne sont pas accoutumées dès l’enfance à le faire jouer, il constitue un embarras sérieux à cause de sa longueur ; mais dans les mains d’un esquimau ou d’un homme élevé sur la côte, il devient une arme puissante. Le bout du fouet va choisir à quarante ou cinquante pieds le chien paresseux ou grognard ; le claquement produit un son si éclatant que l’animal le plus endormi en trépigne d’épouvante. Un seul coup, appliqué à une grande portée, couperait un chien en deux. Les fouetteurs habiles sont connus dans tout le Labrador ; à leur tête est un nommé Bill, dans les veines duquel coule un peu de sang esquimau ; du bout de son fouet, il enlève à soixante pieds, le goulot d’une bouteille sur une ligne tracée d’avance. Il joue mille tours de cette force, tous remarquables par leur précision et leur vigueur.

Un long yankee des environs de Boston, voulut un jour disputer à Bill ses titres de gloire. Pour une bouteille de rum, il s’offrit à recevoir deux coups de fouet de la main du célèbre claqueur. Par une sage précaution, cependant, il avait garni son homme inférieur de deux paires de caleçons et d’un pareil nombre de pantalons. Se confiant dans son bouclier et dans la maigreur de sa propre charpente, il se met bravement en position à cinquante pieds. Le fouet est lancé par Bill avec une nonchalance de métis, et va effleurer, sur la personne du Yankee, la partie vouée à l’épreuve, enlevant une étroite lisière des pantalons, des caleçons et de ce qui se trouvait de chairs et de nerfs dans la région voisine. Un cri aigu et nasal répond au claquement du fouet, et les deux mains du patient se pressent pour sonder la profondeur de la plaie et réparer les brèches faites à la place. Sur la proposition de recevoir le second coup de fouet, il renonce généreusement à la bouteille de rum, remarquant avec beaucoup d’à-propos : « Well ! I guess I would be too leaky to hold liquor, if you were to strike me again. » J’ai assisté à quelques discussions sur les mérites respectifs des chiens esquimaux de race pure et des chiens de race mélangée. Il me parait résulter des propositions établies, que les derniers sont plus forts et peuvent résister plus longtemps à la fatigue ; mais il leur faut donner à manger tous les jours, quand on veut qu’ils continuent à voyager. Si le chien esquimau est un peu moins solide pour la charge, dans le voyage il passera jusqu’à deux jours de suite sans prendre de nourriture et sans paraître abattu. Il exige aussi moins de soin contre le froid, protégé, comme il l’est, par son long poil blanc. La neige, n’interrompt point son sommeil, même lorsqu’elle tombe abondamment : il la bat un peu avec ses pattes pour préparer sa couche, il s’étend en rond et s’enfonce le nez dans le poil de sa longue queue. Il reste ainsi à dormir jusqu’à ce que la neige, en se ramassant, soit arrivée à ses narines ; pour ne pas étouffer, il se lèvera alors, secouera celle qui le couvre, fera deux ou trois tours pour refaire son lit, reprendra sa première position, et recommencera à sommeiller.

IV


Lundi, 9 août, une goëlette, arrivée de Gaspé dans le port de la Grosse-Île, nous apporte plusieurs catholiques de Douglastown et du Cap des Rosiers. Ils sont venus en soixante heures de la Baie de Gaspé, distance de trois cents milles. Par eux, nous apprenons la triste nouvelle de l’incendie de la chapelle à Douglastown. Cette goëlette vient faire la pêche du hareng sur la côte du Labrador, parce que la morue a peu donné sur la côte de Gaspé. Accoutumés à joindre la culture de la terre à la pêche, ces braves gens sont tout étonnés de voir la stérilité du pays, et ils se demandent, les uns aux autres, comment des hommes civilisés peuvent consentir à vivre et à mourir au Labrador. « Quel pays ! » observe l’un d’entre eux, « il n’y a pas même assez de terre pour se faire enterrer décemment. » Sa réflexion est en partie vraie, car le cimetière de la Tabatière est le seul endroit des environs où l’on trouve assez de terre pour y faire des sépultures ; ailleurs, l’on a été obligé de descendre dans les crevasses des rochers les cercueils qu’on recouvrait ensuite de pierres.

Comme la Providence de Dieu, par une admirable disposition, a réglé que le genre humain occuperait toute la surface de la terre, à chaque pays et à chaque climat elle a attaché des avantages qui contrebalancent les misères. Le Labrador a ses charmes, non-seulement pour ceux qui y sont nés, mais encore pour ceux qui y ont passé quelque temps. La mer, avec l’abondance de son gibier et la richesse de ses pêcheries, avec ses jours de calme et de tempête, avec ses accidents variés et souvent dramatiques ; la terre, avec la liberté, la solitude et l’espace, avec ses chasses lointaines et aventureuses, offrent, toutes deux, des avantages et des plaisirs qu’on abandonne difficilement quand on les a une fois goûtés.

De temps en temps, quelque famille part pour aller jouir des commodités que présente le voisinage de Québec, se promettant bien de ne plus retourner au Labrador ; et, à peine le printemps est-il arrivé, que les fugitifs déclarent ne pouvoir plus tenir loin de leurs habitudes accoutumées et au milieu d’un état de société auquel ils sont étrangers. Heureux alors de reprendre leur ancienne habitation, s’ils ne l’ont point vendue !

Deux jours après avoir laissé la Grosse-Île, je rencontrai un vieil anglais, qui vit sur la côte depuis plus de vingt ans. Comme il a de l’instruction, on lui a offert à plusieurs reprises des situations avantageuses qui l’auraient forcé de laisser le pays. Toujours il les a refusées.

— « Et pourquoi, lui demandai-je, demeurez-vous vous ici si longtemps sans vous établir ? » — « C’est », me répondit-il, « que chaque année je me décide à partir pour entrer en Angleterre, où j’ai un frère, vivant bien ; l’automne arrive, et je ne puis m’arracher de ce pays. Je ne pourrais respirer en Angleterre, au milieu de la foule ; là, il me faudrait des permis pour pêcher et pour chasser ; je serais gêné de tous les côtés. Ici, je suis libre ; je vais où je veux, je pêche et je chasse quand je veux. Je ne puis me décider à sacrifier tous ces avantages pour revoir des parents qui ne me reconnaîtraient plus. »

Il faut remarquer que l’air du Labrador est fort sain, malgré les brumes fréquentes ; peu d’enfants y meurent, et ceux qui y ont été élevés sont exposés à perdre la santé lorsqu’ils passent dans un climat plus chaud ; au contraire, des invalides venus du midi y recouvrent la santé et les forces. Aussi, un bon nombre de personnes faibles y viennent, par l’ordre des médecins, passer la saison de la pêche, sur les vaisseaux des États-Unis ; et la plupart s’en trouvent fort bien.

La mission en ce lieu ne pouvait être longue, puisqu’il n’y avait que cinq communiants dans la famille de M. Lévêque ; et mon travail se trouvait terminé le dix août Mais mon hôte me représenta que le vent était encore trop fort et la mer trop grosse pour qu’une barge pût s’éloigner de l’île.

Dans le cours de l’après-midi, on vint annoncer qu’une goëlette entrait dans le port voisin et traînait une énorme baleine. Nous étions invités, M. Lévêque et moi, à assister aux opérations du dépècement ; la proposition fut si bien accueillie que nous arrivions à la goëlette du capitaine Stewart au moment où les hommes commençaient leur travail. La baleine venait d’être tuée par le capitaine Coffin, qui avait reçu l’aide de Stewart pour s’en emparer et la mettre en sûreté ; par un arrangement préalable, le tiers de la prise revenait de droit à ce dernier.

Un seul coup de lance avait suffi pour tuer cette baleine, appartenant à l’espèce connue sous le nom de sulphur bottomed, ventre souffré. Les poissons de cette espèce possèdent une vigueur remarquable. Quand ils prennent leurs ébats, il n’est pas rare de les voir s’élancer complètement hors de l’eau, dans une position verticale. Ils accomplissent ce tour de force par la seule puissance de leur queue. Jusqu’aux années dernières, on n’osait les attaquer ; la raison en était que, quand ils ont été frappés, ils fuient avec une telle rapidité, qu’une barge attachée à leur suite serait infailliblement engloutie. Avec une plus longue expérience, les harponneurs ont appris à leur faire la guerre sans danger. Pour frapper, on emploie, non pas le harpon, mais la lance, à laquelle est attaché un grelin lié par l’autre bout à une espaure. Le coup est porté derrière la nageoire et dirigé vers les parties vitales. Si la lance a frappé juste et fort, l’espaure est jetée à la mer ; la baleine plonge et fuit ; et lorsque le coup a été mortel, elle ne tarde pas à revenir à la surface pour rendre le dernier soupir.

Quand on attaque une baleine à bosse (humpback), dont la vigueur est moins grande, on emploie le harpon attaché à un grelin, qui se déroule et entraîne la berge à la suite de l’animal blessé. Un homme armé d’une hache se tient à côté du harponneur, prêt à couper le câble, s’il est arrêté par un nœud ou un enroulement. La marche d’une barge est alors si rapide, que l’eau s’élève de chaque côté à six pouces au-dessus du carreau, sans cependant qu’il s’en répande à l’intérieur. La situation paraîtrait effrayante à un novice, mais pour les baleiniers une semblable course est un amusement ; et leur adresse est telle aujourd’hui, que, depuis fort longtemps, il n’est point arrivé d’accident. La baleine à bosse vaut beaucoup plus que l’autre, parce qu’elle fournit une plus grande quantité d’huile.

Le poisson qui venait d’être tué avait environ quatre-vingts pieds de longueur ; sa large queue était amarrée au beaupré et sa tête s’étendait en arrière de la goélette. À raison de la limpidité de l’eau, la vue pouvait embrasser son énorme contour, et il me parut plus gros que le vaisseau ; on espérait qu’il fournirait environ quatre-vingts quarts d’huile ; il faut convenir que c’est un beau coup de lance, si l’on se rappelle que l’huile se vend de douze à seize piastres le quart. Tous les hommes, au moment de notre arrivée, s’étaient mis à l’œuvre pour le dépecer : de larges bandes de chair étaient taillées avec la pelle, enlevées au moyen de palans, et déposées dans la calle du vaisseau, pour être transportées à la fonderie.

Quelques morceaux de graisse, qui furent mesurés, avaient jusqu’à douze pouces d’épaisseur. Sur la peau noire, lisse et peu épaisse, s’étaient attachés des coquillages, des coques et des poux de baleine, ainsi nommés parce qu’ils s’engraissent de la substance de la baleine.

Les capitaines et premiers officiers des cinq ou six navires baleiniers, qui fréquentent le Labrador, appartiennent à Gaspé : c’est la seconde génération de ces hommes énergiques, qui depuis soixante ans font la guerre aux géants de la mer. L’année présente a été très-favorable à leur pêche, par l’absence de brumes et de gros vents. La brume empêche de reconnaître et de poursuivre la baleine ; les vents violents sont également nuisibles, par les dangers auxquels sont alors exposées les barges. Souvent lorsque la mer est agitée, il faut abandonner le poisson qui a été tué, dans la crainte que son poids ne fasse engloutir la goélette. Alors avant de le laisser, on a la précaution de lui passer autour du corps un câble attaché à une bouée, afin de le retrouver plus facilement. Malgré ce soin, il arrive souvent qu’il est perdu, soit que les flots et les vents l’entraînent au loin, soit que le câble se brise ou soit enlevé par des écumeurs de mer.

Les bâtiments employés pour la pêche de la baleine, dans le golfe Saint-Laurent, sont de grosses et fortes goélettes, capables de résister aux tempêtes ; car, pour faire du profit à ce métier, il faut toujours tenir la mer. À leurs flancs sont suspendues deux barges baleinières, toujours prêtes à être lancées à l’eau dès que le premier signal en est donné. L’équipage de chaque goélette se compose d’une quinzaine d’hommes, qui doivent être de vigoureux et bons rameurs ; car il leur faut quelquefois ramer pendant des journées entières. Autrefois, on approchait les baleines à la rame, aujourd’hui, elles sont devenues si défiantes que le moindre bruit leur donne l’éveil ; aussi quand on se trouve à une petite distance, on laisse les rames pour prendre des pagaies ou avirons, qui font peu de bruit dans l’eau.

La manière de payer les matelots varie : les uns sont à gages fixes ; les autres obtiennent une part proportionnelle des profits de la course. Parmi les hommes de l’équipage du capitaine Coffin, on me fit remarquer deux micmacs de la baie de Gaspé ; tous deux paraissaient fort entendus dans l’opération de découper la baleine. Ces sauvages font d’excellents matelots ; il est arrivé que des vaisseaux ont eu des équipages composés entièrement de micmacs, et ces équipages valaient les autres.

Le lendemain de notre visite, le capitaine Stewart entrait dans le port de la fonderie, pour y déposer sa charge. Il remorquait, pour me le faire voir, un baleineau trouvé dans le corps de la baleine, et qui déjà avait plus de quatorze pieds de longueur.


V


Au large de la Grosse-Île, sont plusieurs îlots parmi lesquels est un de ceux où les marmettes ont coutume de couver. Les marmettes ressemblent aux canards et sont très-nombreuses au Labrador. Elles déposent leurs œufs dans certaines îles isolées, qu’elles ont adoptées de temps immémorial, et où elles reviennent tous les ans ; par la blancheur des falaises, on reconnaît d’une grande distance les îles que ces oiseaux fréquentent. La couleur que prennent les rochers est due à la fiente, accumulée d’année en année, et couche par-dessus couche.

Les œufs de marmette sont de la grosseur des œufs de canards, et sont bien meilleurs que ceux des autres oiseaux aquatiques du pays ; ils sont aussi beaucoup plus recherchés et seraient une ressource importante pour les planteurs, s’ils n’étaient enlevés annuellement par des étrangers, qui en chargent leurs goélettes. Ces pillards font de gros profits, car ils vendent les œufs dix ou douze piastres le baril, sur les marchés d’Halifax et des États-Unis. En conséquence de leurs déprédations, c’est avec peine que les habitants de la côte réussissent à en faire pour leur usage une petite provision de trois ou quatre barils par famille. Grâce aux règlements que vient de faire la législature provinciale, il est à espérer que les autorités réussiront à empêcher la destruction complète des œufs, telle qu’elle a lieu aujourd’hui, et à protéger le gibier qui s’éloigne peu à peu.

Jacques Cartier et les premiers navigateurs parlent avec admiration de la multitude d’oiseaux qu’on trouvait sur cette mer. Quoique le nombre en soit bien diminué, il en reste néanmoins assez pour fournir aux besoins des gens du pays, si les déprédations cessent. Les marmettes, les moniacs, les goëlands, les perroquets, les pigeons sont bons à manger au printemps et dans l’automne ; mais, durant l’été, ils prennent un goût huileux qui ne convient pas à tous les estomacs. Il n’en est pas de même des jeunes oiseaux, qui se mangent pendant tout l’été ; la chair du petit goéland, pour le goût, ressemble beaucoup à celle du poulet.