Opuscules humoristiques (Wailly)/Méditation sur un balai

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Traduction par Léon de Wailly .
Poulet-Malassis et De Broise (pp. 237-241).


MÉDITATION SUR UN BALAI


Voici à quelle occasion fut composée cette fameuse parodie.


Lors des visites annuelles que Swift fit à Londres, raconte le docteur Thomas Sheridan, il passait une bonne partie de son temps chez lord Berkeley, officiant comme chapelain de la maison, et assistant lady Berkeley dans ses dévotions particulières, après lesquelles le docteur, sur sa demande, avait coutume de lui faire quelque lecture morale ou religieuse. La comtesse, à cette époque, s’était prise de belle passion pour les Méditations de M. Boyle, et était déterminée à les lire d’un bout à l’autre de cette manière ; mais comme Swift était loin d’avoir le même goût pour ce genre d’écrits, il fut bientôt las de sa tâche, et, une lubie lui passant par la tête, il résolut de s’en débarrasser de façon à égayer la maison, pour qui la plaisanterie n’était pas un moindre régal. La première fois qu’il eut à lire une de ces Méditations, il profita d’une occasion pour emporter le livre, et y insérer adroitement une feuille, sur laquelle il avait écrit sa propre Méditation sur un balai : après quoi, il eut soin de remettre le livre à sa place ; et, lorsqu’à la séance suivante, mylady lui demanda de continuer la lecture, il ouvrit le volume à l’endroit où il avait inséré le papier, et lut avec beaucoup de sang-froid : « Méditation sur un balai. » Lady Berkeley, un peu surprise de l’étrangeté du titre, l’arrêta en répétant : « Méditation sur un balai ! Quel singulier sujet ! Mais qui peut savoir les enseignements utiles que ce merveilleux homme est capable de tirer des choses en apparence les plus triviales. Voyons, je vous prie, ce qu’il dit là-dessus. » Swift alors, avec un sérieux imperturbable, se mit à lire la Méditation, du même ton solennel dont il avait débité les précédentes. Lady Berkeley, ne se doutant pas du tour qu’il lui jouait, tout entière à ses préventions, exprimait de temps en temps, pendant cette lecture, son admiration pour cet homme extraordinaire, qui savait tirer de si belles réflexions morales d’un sujet si méprisable… Bientôt après, des visites étant survenues, Swift saisit un prétexte pour se retirer, prévoyant ce qui allait arriver. Lady Berkeley, pleine de son sujet, entame l’éloge de ces divines Méditations de M. Boyle. « Mais, dit-elle, le docteur vient de m’en lire une qui m’a surprise plus que tout le reste. » Quelqu’un de la compagnie demanda quelle était celle dont elle voulait parler. Elle répondit aussitôt, dans la simplicité de son cœur : « C’est cette excellente Méditation sur le balai. » Les assistants s’entreregardèrent avec surprise, et eurent peine à s’empêcher de rire. Mais tous s’accordèrent à dire qu’ils n’avaient jamais ouï parler de cette Méditation. « Sur ma parole, reprit la dame, la voici ; regardez dans ce livre, afin de vous convaincre. » Un d’eux ouvrit le livre, et l’y trouva en effet, mais de la main de Swift, sur quoi ce fut un éclat de rire général ; et mylady, le premier étonnement passé, goûta la plaisanterie autant que qui que ce soit, disant : « Quel infâme tour m’a joué ce coquin ! Mais voilà comme il est, il n’a jamais su résister à faire une plaisanterie. » L’affaire n’eut pas de suite plus sérieuse, et Swift, comme on pense bien, ne fut pas mis en réquisition pour lire le reste du volume.



Méditation sur un balai.


Ce simple bâton, que vous voyez ici gisant sans gloire dans ce coin négligé, je l’ai vu jadis florissant dans une forêt : il était plein de sève, plein de feuilles et plein de branches, mais à présent, en vain l’art diligent de l’homme prétend lutter contre la nature en attachant ce faisceau flétri de verges à son tronc desséché : il n’est tout au plus que l’inverse de ce qu’il était, un arbre renversé sens dessus dessous, les rameaux sur la terre, et la racine dans l’air ; à présent il est manié de chaque souillon, condamné à être son esclave, et, par un caprice de la destinée, sa mission est de rendre propres les autres objets et d’être sale lui-même : enfin, usé jusqu’au tronçon entre les mains des servantes, il est ou jeté à la rue, ou condamné, pour dernier service, à allumer le feu. Quand je contemplai ceci, je soupirai, et dis en moi-même : certainement l’homme est un balai !

La nature le mit au monde fort et vigoureux, dans une condition prospère, portant sur sa tête ses propres cheveux, les véritables branches de ce végétal doué de raison, jusqu’à ce que la hache de l’intempérance ait fait tomber ses verdoyants rameaux et n’ait plus laissé qu’un tronc desséché. Alors il a recours à l’art, et met une perruque, s’estimant à cause d’un artificiel faisceau de cheveux (tout couverts de poudre) qui n’ont jamais poussé sur sa tête ; mais en ce moment, si notre balai avait la prétention d’entrer en scène, fier de ces dépouilles de bouleau que jamais il ne porta, et tout couvert de poussière, provînt-elle de la chambre de la plus belle dame, nous serions disposés à ridiculiser et à mépriser sa vanité, juges partiaux que nous sommes de nos propres perfections et des défauts des autres hommes.

Mais un balai, direz-vous peut-être, est l’emblème d’un arbre qui se tient sur sa tête ; et je vous prie, qu’est-ce qu’un homme, si ce n’est une créature sens dessus dessous, ses facultés animales perpétuellement montées sur ses facultés raisonnables, sa tête où devraient être ses talons, rampant sur la terre ! Et pourtant, avec toutes ses fautes, il s’érige en réformateur universel et destructeur d’abus, en redresseur de griefs, il va fouillant dans tous les recoins malpropres de la nature, amenant au jour la corruption cachée, et soulève une poussière considérable là où il n’y en avait point auparavant, prenant tout le temps son ample part de ces mêmes pollutions qu’il prétend effacer ; ses derniers jours se passent dans l’esclavage des femmes, et généralement des moins méritantes : jusqu’à ce qu’usé jusqu’au tronçon, comme son frère le balai, il soit jeté à la porte, ou employé à allumer les flammes auxquelles d’autres se chaufferont.