Opuscules humoristiques (Wailly)/Préface du traducteur

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Traduction par Léon de Wailly .
Poulet-Malassis et De Broise (p. v-xxii).

JONATHAN SWIFT


Quelque merveilleuses que soient les aventures du capitaine Gulliver, qui valent à Swift l’honneur de figurer dans la galerie des romanciers illustres, les aventures de l’auteur ne sont guère moins surprenantes que celles de son héros, et elles pourraient même fort bien lui en avoir fourni l’idée ; car si terrestre qu’elle soit, l’observation est le point de départ nécessaire de l’imagination : c’est en repoussant du pied le sol que l’oiseau s’élance dans les airs.

Né avec un cœur altier et de larges instincts d’indépendance, Swift ne fut-il pas enchaîné en Angleterre par autant de fils que Gulliver dans le royaume de Lilliput ?

Il n’était pas encore né que son père, qui avait épousé une fille d’ancienne maison, mais sans fortune, mourut ne laissant pas de quoi se faire enterrer. Swift fut donc réduit à vivre jusqu’à sa majorité des bienfaits de deux de ses oncles paternels ; et l’un d’eux, à ce qu’il paraît, lui fit sentir que le poids de la reconnaissance n’était pas une pure métaphore.

La vie de collège, la condition subalterne de secrétaire, puis l’état de prêtre, qui n’était pas précisément sa vocation, il me semble, furent pour lui autant de fils qu’on pourrait, sans hyperbole, appeler des chaînes. Et quelle chaîne que la hiérarchie anglaise pour ce fanatique de l’égalité ! Quelles chaînes que les mille conventions de cette société factice pour cet impitoyable ennemi de toute hypocrisie ! Et comme si ce n’était point assez de tant d’entraves, il fallut que l’amour, irrité de voir nier son empire, y joignît les siennes.

L’analogie entre la réalité et la fiction ne s’arrête pas à ce symbole fameux ; la vie de Swift ne fut pas moins féconde en antithèses que celle de son nain-géant.

Ce futur génie, dont la précocité ne peut être mise en doute, puisque ce fut à l’université qu’il esquissa la satire rabelaisienne connue ; en France sous le nom (fort impropre) de Conte du tonneau, n’obtint le degré de bachelier ès arts que par grâce spéciale ; et ce fut aussi par grâce spéciale, on peut le dire, que sir William Temple le garda comme secrétaire, car il ne le trouvait pas suffisant pour l’emploi.

Ce même Temple, autre contraste, lorsque Swift le quitta pour prendre possession d’un bénéfice en Irlande, n’a de cesse qu’il ne revienne, et non-seulement ne veut plus se séparer de lui, mais, en mourant, lui lègue le soin de publier ce qu’il laisse d’écrits.

Éditeur des œuvres de cet homme d’État, Swift n’obtient rien de Guillaume III, à qui il les a dédiées, et qui avait promis pour lui au défunt une prébende de Canterbury ou de Westminster, tandis que de lord Berkeley, qui, pour lui avoir aussi manqué de parole, est traité par lui fort vertement, il obtient du moins le vicariat de Laracor en Irlande.

Cet Irlandais, qui se regarde comme en exil dans son pays, ne parvient pas à fixer ailleurs sa résidence ; cet Irlandais, toujours prêt à dire du mal de l’Irlande, expose pour elle sa fortune, sa liberté, sa vie, et la sauve, pour près d’un siècle, de l’asservissement dont l’Angleterre la menace.

Ce grand politique a par conviction, comme d’autres l’avaient par calcul, un pied dans chacun des camps entre lesquels est divisée l’Angleterre. Comme partisan de la liberté, il est avec les whigs ; comme partisan de la haute Église, il est avec les torys.

Ce prêtre écrit en faveur de la religion anglicane un ouvrage considéré par ceux même qu’il défend comme irreligieux ; et cet ouvrage, qui lui ouvre le chemin de la renommée, lui ferme celui de l’épiscopat et de la Chambre des lords.

Ce vicaire, qui ne peut arriver à rien, obtient pour les autres tout ce qu’il demande. Ce curé de campagne, dans le pays le plus respectueux du rang et de la richesse, sans autre point d’appui que son mérite personnel et la force de sa volonté, fait plier devant lui tout ce qu’il y a de plus considérable à la ville et à la cour ; pousse l’amour de l’indépendance et de l’égalité jusqu’au despotisme, et devient hypocrite par horreur de l’hypocrisie : un hypocrite renversé, comme disait de lui lord Bolingbroke, c’est-à-dire feignant le mal de peur d’être soupçonné de feindre le bien ; se cachant pour faire ses dévotions ; et à la fois grossier et délicat, ou plutôt grossier par délicatesse, vous rudoyant lorsqu’il vous rend service.

Ajoutez à ces dispositions ce sentiment de notre force qui nous pousse à la lutte, cette fougue de caractère qui s’irrite de l’obstacle et emporte au-delà du but ; pour prix de cette fierté qui interdit toute explication, le froissement qui résulte des intentions méconnues, le mépris pour les hommes qui résulte de ce froissement, et au service de ce mépris, une puissance de sarcasme qui, pour un ennemi terrassé, nous suscite mille ennemis ; un emploi constant de l’ironie, cette figure de rhétorique si féconde en méprises ; en dépit de sa robe et de son air grave, une humour irrésistible qui lui fait peut-être envisager la dignité du langage (à cette époque guindée de hauts talons et de vastes perruques) comme un autre genre d’hypocrisie ; à toutes ces causes d’interprétations erronées et d’animadversion, ajoutez l’esprit de parti politique et religieux, et vous vous expliquerez des préventions que sa mort n’a pu détruire, peut-être parce que ses écrits, qui ne meurent pas, les entretiennent sans cesse. Vous comprendrez comment il se fait que cet ecclésiastique qui, demandez-le à Walter Scott dont les jugements sont empreints d’une si sereine impartialité, avait une foi sincère, la foi qui agit, et qui passa sa vie sur la brèche à défendre l’Église anglicane, même contre ses amis politiques, soit considéré par les esprits superficiels comme un mécréant ; qu’ils traitent d’intrigant, de coureur de places, ce publiciste si influent qu’il put écrire à lord Oxford, enfermé pour crime de haute trahison dans la Tour de Londres, en lui demandant de partager sa prison, cette phrase significative : « C’est la première fois que je vous aie jamais sollicité en ma faveur, et si vous me répondez par un refus, ce sera la première requête que vous m’aurez jamais refusée ; » qu’ils traitent d’égoïste, de cœur sec et intéressé, celui qui, ayant à opter entre ce même Oxford disgracié qui s’exile et Bolingbroke triomphant qui réclame son assistance au nom de la reine et du ministère, auxquels rien ne coûtera pour reconnaître ses services, n’hésite pas à laisser la prospérité pour suivre l’infortune ; qu’ils accusent d’avarice ce vicaire de Laracor qui s’imposa de grands sacrifices d’argent pour remettre son église dans un état décent, et pour améliorer la position de ses successeurs ; ce doyen de Saint-Patrick, qui alors même que sa raison commençait à faiblir, rejeta avec indignation une demande de renouvellement de bail à des conditions avantageuses pour lui, mais préjudiciables aux doyens futurs ; cet homme qui, avec la première somme de cinq cents livres sterling qu’il put dire être à lui, institua un fonds destiné à faire, sans intérêts, de petits prêts à des artisans laborieux ; cet homme enfin, car il faut se borner, qui non-seulement refusa des ministres toute rétribution pour ses travaux politiques, mais abandonna à Pope, à mistress Barker, au capitaine Creichton et autres, le profit de ses ouvrages, qui ne laissait pas que d’être considérable.

Veut-on encore d’autres antithèses ?

Ce tribun de l’Irlande est tour à tour insulté et porté en triomphe dans les rues de Dublin.

Ce grand écrivain, dont la raison est si nette, si lucide, meurt imbécile ; tour à tour la première intelligence de son siècle et la dernière : un génie, un idiot.

Ce prêtre qui, par la gravité de sa profession, par la nature sérieuse de ses occupations, par la froideur même de son tempérament, se regarde, à la fois orgueilleux et modeste, comme incapable de ressentir de l’amour et d’en inspirer, ce prêtre passe une partie de sa vie dans une complication d’événements romanesques dignes d’un Lovelace.

Mis en demeure de choisir entre deux femmes qui, à divers titres, lui sont chères, et dont il est passionnément aimé, il se décide pour celle vers laquelle son cœur et ses intérêts l’entraînent le moins.

Effrayé de l’exemple de son père et de sa sœur, il s’est promis de ne jamais se marier, et il se marie.

Il se marie, et, toute sa vie, il tient secret son mariage.

Il se marie, et vit en étranger avec sa femme.

Enfin, à force de ménagements, il fait le malheur de ces deux cœurs jaloux.

Avais-je tort de dire que les aventures de Swift n’étaient guère moins étranges, moins fécondes en antithèses que celles de son Gulliver ?

Puisqu’on s’est emparé de cette partie de son histoire pour faire de Swift une espèce de Barbe-Bleue, il faut bien en parler ici ; mais, auparavant, je dois prévenir mes lecteurs que j’ai fait de cette douloureuse aventure un roman intitulé Stella et Vanessa, qui peut me rendre suspect de partialité et me faire récuser comme juge et partie. Cependant je viens de réviser les pièces du procès, et, tout frais de cet examen, j’espère parvenir à oublier ce que j’ai écrit jadis, pour ne me souvenir que de ce que j’ai lu hier.

Lorsque Swift était à Moor-Park, il s’y trouvait aussi une orpheline nommée Esther Johnson, une protégée du baronnet. Son éducation avait été fort négligée : Swift lui donna des leçons.

Quand Swift s’établit à Laracor, Esther vint fixer sa résidence auprès de son ancien précepteur. L’enfant était devenue une jeune fille ; mais elle ne devait pas demeurer chez Swift, et la présence de mistress Dingley, femme d’un certain âge, qui ne la quittait jamais, devait fermer la bouche à la calomnie.

Quelles étaient les vues de Swift et des deux femmes dans cet arrangement ? on l’ignore, et sur ce point, comme sur la plupart des faits de cette histoire, on est réduit aux conjectures.

Quoi qu’il en soit, un parti peu avantageux se présente pour la jeune fille ; Swift, qui était devenu pour Stella (comme il l’appelle dans ses vers) une espèce de tuteur, soit jalousie, soit prudence, accueille mal la proposition ; Esther, probablement déjà éprise de lui, considère ce refus comme un engagement tacite vis-à-vis d’elle ; et, dès lors, toutes ses espérances, comme toute son affection, se concentrent sur Swift.

Mais lui, qui avait vingt ans de plus qu’elle, et qui, tout en se plaisant dans la société des femmes, ne paraît pas avoir été de nature fort amoureuse, n’eut pas l’idée qu’un homme de son âge et de son caractère pût être dangereux pour un jeune cœur ; et cette passion, considérée sans doute comme une fantaisie de pensionnaire, ne lui sembla pas exiger le remède héroïque d’une rupture de leurs relations. Ces relations continuèrent sur le pied de l’amitié; on en a la preuve dans la correspondance qu’il entretient de Londres avec elle sous forme de journal, document précieux où il pense tout haut, et qui, plein d’abandon, ne dépasse jamais les bornes de la tendresse paternelle. Seulement, vers la fin de ce journal, on remarque du refroidissement et de la gêne.

C’est qu’à cette époque Swift était en relation avec une autre Esther, miss Vanhomrigh, dont il s’était fait aussi le précepteur, qui avait reçu aussi de lui le baptême poétique sous le nom de Vanessa, et qui, elle aussi, n’avait pas su résister à cette séduction involontaire.

Mais, plus hardie que sa rivale, Vanessa fit à Swift l’aveu de son amour. Surpris et tourmenté d’un résultat qu’il se reprochait de n’avoir pas prévu, il essaya de la déterminer à se contenter de l’offre de son amitié ; mais sa résistance ne fit qu’irriter une passion ardente, une nature opiniâtre.

Il est aisé de faire, après coup, un crime à Swift de son imprévoyance. Un fat, assurément, aurait pressenti le danger. Mais, que voulez-vous ? Swift n’était point un fat ; et en tout cas l’imprévoyance n’est point un crime.

Ce qu’il y a de positif, c’est qu’il fut très-malheureux d’une confidence qui aurait flatté la vanité de tant d’autres ; et que, bien résolu de ne pas faire à sa pupille le chagrin d’épouser une fille qui, par son éducation, son caractère, sa position dans le monde, lui convenait mieux à tous égards, il s’en revint courageusement en Irlande, après avoir annoncé à Vanessa son intention d’oublier l’Angleterre et de lui écrire aussi rarement que possible.

Mais la fatalité voulut que, lorsqu’il eut exécuté ce plan douloureux, Esther Vanhomrigh arriva tout à coup à Dublin. Sa mère était morte, et elle avait dans le voisinage une terre, Marley-Abbey, où elle venait s’établir avec sa jeune sœur.

Que faire ? Interdire à cette orpheline le séjour de l’Irlande, Swift n’en n’avait pas le droit ; il n’en aurait pas eu probablement le courage. Il fit ce qu’auraient fait la plupart de ceux qui le blâment ; après bien des représentations et des efforts inutiles, il se lassa de chagriner ce cœur amoureux et laissa faire au temps. Puis, comment ne pas chercher à la dédommager de ce qu’il croyait devoir lui refuser, par toutes les marques d’affection et de reconnaissance qu’il est si naturel de donner à qui nous aime ? Mais ce système de ménagements n’avait pas seulement l’inconvénient d’entretenir dans l’âme de Vanessa des espérances illusoires ; il éveilla la jalousie de Stella. Elle tomba dans une mélancolie profonde dont elle avoua deux causes à l’évêque de Clogher, chargé par Swift de la sonder. Ces deux causes étaient le refroidissement de Swift à son égard, et le tort que faisait à sa réputation la nature ambiguë de leurs rapports.

Touché de ce qu’il y avait de fondé dans ces reproches, Swift se considéra comme tenu à une réparation envers sa pupille et offrit de l’épouser ; mais à une condition, — que les gens forts la lui reprochent, si bon leur semble, — à condition que le mariage resterait secret. En donnant cette satisfaction à celle qui lui représentait le devoir, il ne voulait pas porter à l’autre un coup funeste.

Ce mariage, qui, n’ayant d’autre but que de rassurer la conscience et de calmer la jalousie de Stella, fut non-seulement secret, mais purement nominal, ce mariage n’en était pas moins un grand sacrifice ; et, après la cérémonie, Swift paraît avoir été dans un état d’esprit épouvantable, car il lui fallut plusieurs jours de réclusion avant de pouvoir reprendre avec Stella son train de vie habituel.

Une fois marié, Swift chercha à refroidir de plus en plus Vanessa ; il lui procura plusieurs partis, tous repoussés ; il essaya même de lui faire quitter l’Irlande ; mais ces tentatives ne firent qu’exciter à son tour la jalousie de Vanessa, qui, avec sa décision habituelle, s’adressant droit à sa rivale, lui écrivit pour savoir quelle était la nature de ses relations avec le doyen. Stella, offensée, répondit qu’ils étaient mariés ; et indignée que Swift eût donné le droit à une femme de faire une pareille question, elle lui envoya la lettre de miss Vanhomrigh. Swift, dans un de ces accès de violence auxquels il n’était que trop sujet et qu’il serait peut-être aussi juste que charitable d’imputer à l’état de sa santé, monte à cheval, court à Marley-Abbey, entre chez miss Vanhomrigh, lui jette, sans dire une parole, la lettre de Stella sur une table, et s’en retourne à Dublin.

Ce fut un arrêt de mort pour la pauvre infortunée. Elle ne survécut que quelques semaines à ce coup, et, avant de mourir, elle révoqua un testament qu’elle avait fait en faveur de Swift.

Que cette mort, difficile à prévoir, autorise à accuser Swift de brutalité ; mais au moins qu’elle le justifie d’avoir hésité à prendre un parti.

À cette terrible nouvelle, il disparut pendant deux mois, sans qu’on ait jamais su le lieu de sa retraite. De retour à Dublin, il reprit avec Stella ses habitudes de vie, et l’occasion d’embrasser la périlleuse défense de l’Irlande contre l’Angleterre, dans les Lettres du drapier, vint le relever de son accablement et lui offrir une glorieuse distraction.

En 1726, lorsqu’il était à Londres et après la publication de Gulliver, ayant eu avis que Stella était mourante, il se hâta de revenir à Dublin, où le peuple le reçut en triomphe, et où, chose plus douce à son cœur, il trouva en meilleure santé celle qu’il craignait de ne plus revoir. L’année suivante, en mars, Stella étant beaucoup mieux, il hasarda encore un voyage en Angleterre, mais pour en être rappelé par les mêmes appréhensions.

Cette fois, elles étaient fondées : Stella touchait à sa fin. Jusqu’au dernier moment, Swift ne quitta pas la chambre de la malade, lui prodiguant les soins les plus affectueux. Peu de temps avant qu’elle mourût, ils eurent ensemble un entretien dont on entendit ces paroles : « Eh bien, ma chère, si vous le désirez, il sera reconnu. — Il est trop tard, » répondit Stella. Elle expira le 28 janvier 1727-8, vers huit heures du soir.

On a conclu de ce fragment de conversation qu’il s’agissait de leur mariage ; mais ce n’est là encore qu’une conjecture.

Je ne suis pas de ceux qui veulent qu’on mette la lumière sous le boisseau ; et je conçois l’intérêt curieux qui s’attache aux détails de la vie d’un homme illustre. Mais la biographie doit être très-circonspecte dans les jugements qu’elle porte sur des faits domestiques qui, par cela même, sont généralement peu avérés. Tout ce qui touche à l’amour est particulièrement difficile à constater. L’amour est mystérieux de sa nature ; il ne prend guère de témoins de ses actions ; et, sur ce chapitre, l’imagination vient trop souvent en aide à la malignité humaine.

On peut le dire, en tout cas, des amours de Stella et de Vanessa. Si cette aventure n’était pas entourée de mystère, je n’aurais pas songé à la prendre pour sujet d’un roman. Par contre, la tâche du biographe est bien scabreuse. Procéder par induction, par supposition, tirer des conséquences de paroles écoutées aux portes, se prononcer sur des choses que l’intimité ne suffit pas pour connaître, dont les intéressés eux-mêmes ne sont pas toujours juges, c’est faire aussi du roman sous le nom d’histoire ; car c’est se contenter du vraisemblable là où il faudrait la vérité, et, si l’arrêt est défavorable, c’est s’exposer à calomnier, quoique sans le vouloir.

Je n’ai pas cru devoir entraver mon récit de restrictions continuelles ; mais pour ne citer que cet exemple de l’incertitude des renseignements sur lesquels on s’appuie pour accuser Swift, on n’a pas même la preuve de son mariage avec Stella.

En présence donc de cette incertitude, ne serait-il pas prudent, à ceux qui veulent être justes, de tenir compte de toutes les causes de malveillance, et de ne pas être trop rigoureux envers un homme qui a donné tant de marques si rares, je ne dirai pas de talent, mais de vertu ? Quand il s’agit de juger un pareil caractère, ne nous arrêtons pas à la surface ; comprenons l’ironie dans l’action comme dans le langage ; ne calomnions pas les bourrus bienfaisants ; n’appelons plus misanthropes les Alcestes.

On a généralement de l’indulgence pour certains défauts des hommes de guerre : on leur pardonne la rudesse de leurs formes ; on n’exige pas des vertus d’anachorète de ceux qui nous ont défendus la lance au poing. Eh bien ! tout ecclésiastique qu’il était, et quoiqu’il eût refusé du roi Guillaume une compagnie de cavalerie, Swift était un homme de guerre. Sa plume était une épée, une épée qui mit à bas bien des ennemis, qui gagna bien des batailles, qui sauva son pays de l’asservissement.

Mais l’esprit de parti est implacable. Après un combat, on voit des ennemis s’accorder des trêves et même faire la paix : l’esprit de parti ne connaît ni paix ni trêve.

Il est vrai que les partis eux-mêmes meurent et que le génie est appelé à leur survivre. Mais Swift eut l’imprudence de mettre le pied sur une hydre bien autrement redoutable, bien autrement vivace que l’esprit de parti. Cette hydre s’appelle le cant en Angleterre, c’est-à-dire le mensonge social, l’hypocrisie, et cet ennemi-là ne meurt ni ne pardonne. On pourrait dresser tout un martyrologe des téméraires qui se sont avisés de vouloir dire la vérité.