Orderic le « babuineur »

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Contes facétieux
Contes de Caliban (p. 102-113).

ORDERIC LE « BABUINEUR »


La vérité, si vous voulez l’entendre, c’est qu’on calomnie le moyen âge. Je sais de beaux et bons esprits qui le regrettent. Est-ce bien leur faute ? Quant aux poètes, jugez-en d’après ce conte, traditionnel chez eux, et beaucoup plus véridique que de l’histoire, telle qu’on l’écrit aujourd’hui du moins.

L’an 1400, c’est-à-dire trente-neuf années avant que le déplorable Gutenberg, de diabolique mémoire, eût à jamais avili, en le banalisant par l’imprimerie, l’art mystérieux des lettres, il y avait à Saint-Evroult-en-Ouche, commune normande, depuis lors disparue, un admirable monastère, où l’on copiait encore les manuscrits à la main.

Aussi le Saint-Esprit planait-il sur cette douce abbaye, ruche de savants Bénédictins.

Son prieur s’appelait Thierry de Matonville. Il était bon helléniste et meilleur latiniste, et la théologie n’y perdait rien d’ailleurs, car c’était le temps béni où l’on menait de front et de concert l’étude d’Aristote et de saint Augustin sans qu’ils se nuisissent l’un à l’autre. Nul ne doutait, dès le vivant du saint homme, qu’il ne fût marqué d’avance du sceau du Christ et qu’une bonne place ne l’attendit au paradis. Il avait d’ores et déjà son compte de miracles, si l’on tenait normalement pour tels les splendides copies — codices manu scripti — qui sortaient du monastère pour enrichir les « librairies » des rois, des princes, des évêques et des belles châtelaines aux aumônières d’or brodées.

Il y employait sept moines calligraphes, triés sur le volet entre les meilleurs « peintres de mots » du royaume de France. Comme ils ne signaient pas leurs chefs-d’œuvre à cause des règles de l’humilité claustrale, leurs noms sont aussi ignorés que ceux des ciseleurs de cathédrales. On sait seulement que l’un des sept était un certain Orderic qui, avant — et après — sa résurrection, fut la gloire du « babuinage ».

Je n’oserais jurer que ce vieux terme technique de « babuinage » vous soit très familier. Il embrasse tous les travaux divers de l’art somptueux des manuscrits, l’écriture d’abord, puis les ornements marginaux ou autres, lettres ornées, culs-de-lampe, vignettes, miniatures enluminées, dessins en couleurs, armoiries, et coetera. On recule à arrêter sa pensée sur la somme des talents de toute sorte dont se composait le génie babuineur ; encore ne parlai-je point de l’érudition qu’il y fallait universelle. Mais le prieur en avait à lui seul pour ses sept moines, et c’était comme un autre Alcuin guidant les siens à travers les ombres fulgurantes de la Bible sous l’œil impérial de Charlemagne.

Les peintres de mots étaient réunis, dès l’aube, dans une sorte de cloître à arcades, à ciel ouvert pendant l’été, abrité d’une verrière pendant l’hiver, qu’on appelait le « scriptorium », ou salle à écrire. Ils y avaient chacun leur pupitre, leur haut tabouret, leurs calames, leurs godets d’encres variées et leurs feuilles de papier de soie blanc et velouté, plus les compas, règles et équerres. Devant eux, sur un lutrin, le parchemin du modèle s’éployait. Au centre du scriptorium, sur une vasque d’eau vive, un cadran solaire, cirque des heures, en marquait la course dans un silence de Thébaïde auquel le P. Thierry de Matonville présidait, assis dans sa haute cathèdre en bois sculpté, et le menton à la main, prêt à tout renseignement sur les textes et variantes, doux de sa science immense.

Les chroniques ne disent pas quels étaient précisément les six livres, chrétiens ou païens, monuments vénérables de la parole transmise et sauvés des barbares, que calligraphiaient les autres Bénédictins du scriptorium. Sans doute était-ce, selon toute apparence, la Bible d’abord, puis le traité de la musique de Boëce, et encore les ouvrages universels de Cassiodore, surnommé le « héros des bibliothèques ». Ils les transcrivaient doctement du gothique, sans ponctuation, ni interlignes, en jolis caractères arabes, avec des plumes affûtées comme des becs d’oiseaux, alternativement trempées dans les quatre encres : la noire, la rouge, la bleue et la verte. Celle d’or et celle d’argent étaient réservées aux armoiries et au nom de Dieu, quand il passait, rayonnant, dans les textes.

A Saint-Evroult, les déliés — d’ailleurs célèbres — étaient exécutés à la plume de vautour ; un Père, bon arbalétrier, en entretenait la provende.

Quant à l’encre rouge — ou rubrum, d’où rubrique, ainsi qu’on sait du reste — le saint prieur la faisait venir directement de la mer Tyrrhénienne, où des moines pêcheurs de l’Ordre l’extrayaient pour lui des madrépores.

Et j’aurai tout dit de ces admirables manuscrits, aujourd’hui si rares, quand j’aurai signalé aux amateurs l’impeccable correction de leurs cuslos ou réclames, qui sont, au bas de la page précédente, comme l’appel si aimable du premier mot de la page suivante. Thierry de Matonville y veillait en personne.

Mais venons à Orderic.

Pour cet artiste extraordinaire les renseignements sont certains. Sur son lutrin, à lui, c’était le cygne de Mantoue qui chantait, et le cygne de Mantoue, c’est Virgile.

De l’aveu des Pères de l’Église eux-mêmes, Virgile, qui d’ailleurs a pressenti la venue du Rédempteur, est le poète dont le verbe, si humain soit-il, s’est le plus rapproché de l’idiome rythmique que l’on parle dans la maison du bon Dieu. Il n’y a là-dessus aucun doute.

Or, Orderic s’était uniquement voué et consacré à l’œuvre virgilienne ; il la « babuinait » et il ne babuinait qu’elle, depuis un quart de siècle, à un vers par jour, pas davantage, mais avec quelle main prodigieuse ! Le prieur en pleurait de béatitude dans sa stalle ajourée.

Il se promettait bien de ne pas mourir sans l’avoir vue complètement « babuinée » et digne d’être offerte, dans l’étui nacré de perles, sinon au bon roi Charles VI, qui était déjà fou, du moins à Mme Isabeau de Bavière, sa chaste épouse allemande.

Il y avait longtemps déjà qu’Orderic avait terminé la copie des dix « Bucoliques » qui ne fournissent que huit cent trente-six vers, malheureusement — et aussi celle des « Géorgiques » (les quatre) qui se totalisent, hélas ! à deux mille cent quatre-vingt-dix-huit hexamètres, sans plus. Restait la sublime Énéide, préservée du feu par Mécène, qui est resté, de ce fait, immortel.

L’Énéide, je vous le rappelle pour l’intelligence de ce beau conte du temps passé, s’étale et se déroule sur douze mille trois cent vingt-neuf alexandrins. Le moine y travaillait depuis dix ans et il n’en était qu’à la fin du sixième chant (soit à quatre mille sept cent cinquante-quatre vers), et le poème en a douze, mais il n’en a que douze à l’inconsolable chagrin des hommes.

Il est vrai que, à un vers par jour, et les dimanches et fêtes défalqués, Orderic lui-même ne pouvait guère aller plus vite. En outre, cet artiste unique et tel qu’on n’en verra plus jamais de pareil, était un réceptacle de péchés, et véritablement un de ces moines légendaires que le Rabelais de l’Italie, Théophilus Folengo, a décrits d’après lui-même dans son Merlin Coccaie, un chef-d’œuvre que je nomme en rougissant. Hélas ! c’était à peine si, à force d’autorité sainte, le vénérable prieur de Saint-Evroult parvenait à contenir son convers génial, et, il faut bien le dire, persécuté tout vivant par le diable, qui n’est pas littéraire.

Par malheur, Thierry de Matonville fut rappelé là-haut le soir même où Orderic achevait le cul-de-lampe doré du sixième chant de l’Enéide. Il mourut sans bruit, le menton à la main, dans sa cathèdre, et cinq minutes après, il reprenait cette pose à la droite de Dieu, n’ayant pas eu la joie de pouvoir offrir le Virgile complet à la reine de France.

Son maître et seigneur parti, Orderic, sans frein, sema le scandale triple et quadruple dans la vallée d’Ouche, car il retomba dans les rêts du tentateur qui, je le répète, déteste, entre tous, les lettrés.

Les choses durèrent ainsi pendant nombre d’années, et Orderic put mener à bien le septième, le huitième, le neuvième et dizième, voire le onzième chant de l’Énéide. Le travail restait toujours magnifique ; cela s’explique, en hagiographie, par ce fait que l’ange gardien du moine, qui l’abandonnait à la porte de tous les autres lieux de perdition, revenait le flanquer à celle du scriptorium et le soutenait au pupitre en l’éventant de ses ailes fraîches.

Le douzième et dernier chant de l’Énéide comprend, je vous le remémore, neuf cent cinquante-deux vers.

Un vendredi 13, au moment même où, à la suite d’un repas sans mesure, il « babuinait » le neuf cent cinquante et unième et avant-dernier, celui-là même où Turnus, tué par Énée, tombe, les membres glacés du froid de la mort (solvuntur frigore membra), Orderic, par une coïncidence étrange, dont Satan menait l’aventure, succombait lui-même subitement à une apoplexie foudroyante. Son ange gardien n’eut que le temps d’ouvrir les bras pour le recevoir.

C’était fini, le Virgile de Saint-Evroult, faute d’un vers, et du dernier, était perdu pour les royales librairies, trésors du genre humain. Et le cataclysme se doublait de cette désolation chrétienne que le moine, n’ayant pas eu le temps de se repentir de ses péchés, et par conséquent d’en être absous, s’en allait là-haut sans viatique.

Son ange l’emporta tristement au tribunal de l’Éternel.

Je vous ai dit en commençant que l’on calomnie le moyen âge. Mais allez donc aujourd’hui lui faire honneur de cette foi naïve aux dogmes évangéliques qui, du son des cloches envolées, du prisme féerique des vitraux, de la joie de ses fêtes fleuries, adoucissait les plus rudes servages !

On espérait en 1409, avant la découverte de l’imprimerie, et l’espérance, c’est le bénéfice de la croyance. Qui dira si, sur cette terre pleine de secrets ténébreux, qui dira si mieux ne vaut pas croire que savoir ! Toujours est-il que les misères humaines s’égayaient d’un paradis de rêve où l’orthodoxie tolérait les plus grandes libertés et laissait entrer l’art du peuple, si naturaliste fût-il, comme on le voit dans les sotties et les mystères. Rome ne s’est jamais fâchée que, le dimanche, sur les places et devant l’église, le bon Dieu fut représenté avec une grande barbe, le Diable avec des cornes de bouc, la sainte Vierge en robe de brocart d’or, et l’Église sourit quand les poètes leur prêtent des dialogues.

L’âme du pauvre Orderic était si lourde de péchés sur les ailes de l’ange, que son sort éternel en semblait écrit d’avance ; elle s’enfourchait d’elle-même, sans jugement, dans les tridents de Lucifer et de ses aides, par la loi seule de la pesanteur.

— J’espère, ricana le prince des ténèbres, que, celle-là, vous ne me la chicanez pas ? Je la réclame d’office.

— Pardon, fit une voix, plaidons.

Et l’on vit descendre d’une haute chaire l’excellent Thierry de Matonville.

Le Mal haussa les épaules.

— Allons-nous donc procéder par dénombrement homérique pour une somme de péchés, tous mortels et dont un seul me donne ce moine, et avons-nous du temps à perdre ?

— Nous en avons, dit le prieur, nous sommes en éternité.

Et il s’adossait à la croix de Jésus-Christ, qui lui en prêtait l’appui miséricordieux.

— C’est bien simple, reprit Lucifer avec colère, inutile de saliver, j’ai le relevé desdits péchés, le voici. Il suffira d’en chiffrer le total pour éclairer la religion du juge.

— Combien ? demanda Thierry.

— Avec ou sans les véniels ?

— Les véniels ne sont pas de ton ressort. Ils ne font encourir que le purgatoire, qui est hors de tes États. Les péchés mortels seulement. Leur nombre ?

— Douze mille trois cent vingt-huit, ricana le Démon, en se caressant les cornes comme on s’effile les moustaches.

— C’est beaucoup, en effet, fit le juge.

— Pas pour moi, fit le Diable.

Mais le prieur avait pris la parole. Il dit :

— Il y a eu sur la terre un poète qui non seulement a parlé, mais qui a enseigné aux hommes la langue surnaturelle, divine, paradisiaque, que l’on parle entre anges et saints, et qui, Père de la nature, est la tienne.

— Oui, c’est mon cher Virgile, confirma le Créateur.

— Combien a-t-il laissé de vers pour éterniser cette langue de miel ?

— Je l’ignore. Les as-tu comptés, l’abbé ?

— Douze mille trois cent vingt-neuf, soit un de plus que les péchés mortels de mon pauvre Orderic, ici présent, qui les a tous babuinés, sous mes yeux, en un manuscrit extraordinaire et digne de Mme Isabeau de Bav….

La sainte Vierge l’interrompit d’un geste, car il allait s’embourber.

— Elle ne parle que l’allemand, dit-elle.

Et celui en qui réside toute justice établit l’équation suivante :

— Douze mille trois cent vingt-HUIT péchés d’une part, de l’autre douze mille trois cent ving-NEUF vers de Virgile, la balance penche pour Orderic, mais d’un vers, il a de la chance !

Satan s’était élancé :

— Un instant, clama le méchant, le moine n’a pas babuiné le dernier vers du douzième chant de l’Énéide. Donc les péchés égalent les vers. Or, à égalité, c’est la règle, je l’emporte.

— Alors l’Éternel secoua la tête, étendit son sceptre et dit au moine :

— Retourne à Saint-Evroult calligraphier ton vers.

Et c’est ainsi qu’Orderic ressuscita.

Mais il était temps, car quarante ans plus tard le miracle eût été impossible ou inutile, à cause de Gutenberg et de sa bête d’invention.