Scipion Garsoulas

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Contes facétieux
Contes de Caliban (p. 114-124).

SCIPION GARSOULAS


Vous a-t-il été donné d’assister à la séance mémorable où Scipion Garsoulas, député de Provence, obtint le plus beau succès d’hilarité parlementaire que l’histoire du suffrage universel disputera un jour à celle de la gaieté française ? Ce fut prodigieux, on se pâmait sur tous les bancs, le Palais-Bourbon ondulait de rire. Mais aussi quel « assent » que celui du jeune orateur du Midi ! Il semblait que tous les petits cailloux de la Méditerranée roulassent dans le gosier de son Démosthènes. Il dut quitter la tribune et la session s’acheva sans qu’il remontât aux rostres.

Pourtant Scipion Garsoulas était un homme de haute intelligence, plein d’idées, de savoir et de courage civique, appelé certainement à un grand sort politique. A Marseille on voyait en lui un second Barbaroux. Il ressemblait en effet à cet Antinoüs de la Révolution, et, aussi beau que lui, il avait plus de force verbale. Il sombra d’un seul coup, et à jamais, dans cette séance fameuse. « L’assent » était impossible, terrible, trois fois celui de Tartarin et du légendaire Marius des galéjades. A Paris chez ces blagueurs du boulevard, un nouvel essai était inutile. Il avait trente ans. Il se tut.

Léon Gambetta, qui, seul, avait résisté à la traînée de poudre du fou rire, essaya pourtant de le repêcher, et c’est cette histoire que je vous conte. Je la tiens d’ailleurs de lui-même.

— Ça se guérit, lut dit-il, en lui serrant la main à la buvette, et, si vous voulez, je me charge de la cure.

Scipion secoua la tête. Il était très fin d’esprit, et, bon opportuniste déjà, il excellait à balancer le pour et le contre des choses.

— Me guérir ? fit-il, et la Cannebière ? Elle est le boulevard des Italiens du Midi. Les nouvelles élections sont proches.

Et en effet la situation lui posait ce dilemme : ou, renégat de l’articulation originelle, ne pas être réélu par les Phocéens ; ou, fidèle à « l’assent », être condamné au mutisme dans l’Assemblée. Perte du mandat ou langue coupée, au choix.

— On vous trouvera quelque siège ailleurs, insista le tribun qui menait alors la France, mais guérissez-vous, par patriotisme.

Et cette flatterie avait décidé Garsoulas à la cure.

Elle fut entreprise par le célèbre comédien Épaton, diseur émérite, professeur au Conservatoire, à qui Léon Gambetta le présenta dans les bureaux de La République française. Épaton accepta sans hésiter la tâche. Il était l’inventeur d’une méthode voco-nasale de déclamation avec laquelle il se chargeait de faire un « Préville d’un bègue ». Vaincre une prononciation atteinte de provincialisme, c’était pour lui jeu d’enfant, mais rendre un Barbaroux à l’Éloquence, té, mon bon, quelle aubaine, et quelle réclame pour la « voconasale ». Son camarade et rival, le tragédien Du Nez, créateur d’une autre méthode, dite la « gutturolabiale », en ferait une maladie, la jaunisse peut-être !

— Tope, fit-il donc en jetant sa main dans celle de Garsoulas, je ne vous demande que six semaines. A bientôt, Barnave !…

La vérité m’oblige à déclarer à la gloire d’Épaton que son traitement réussit à miracle. Non seulement Scipion, les six semaines écoulées, « n’aïolisait » plus, mais, Dieu me pardonne, il grasseyait comme un titi de l’Ambigu ! Un déjeuner aux Jardies, chez Gambetta lui-même, solennisa cette guérison.

Il y fut décidé que Garsoulas, lâchant la Provence, où il était désormais brûlé, se porterait d’abord, et avant d’affronter les blagueurs de la capitale, dans un département « préparatoire ». Or, il se trouvait qu’une sœur de la mère de notre Scipion était mariée, à Dunkerque, avec un riche armateur nommé Van Kerde, fort dévot à l’opportunisme, et dont l’influence électorale était décisive dans la ville de Jean Bart. Il pouvait, en effet, conduire aux urnes comme un seul homme les quinze cents matelots et ouvriers de sa flottille, et aussi de ses docks, de grand morutier.

— Votre siège est là, déclara le chef des gauches ; allez voir votre tante ; moi j’écrirai à Van Kerde, que j’ai le plaisir de connaître. Du Midi vous sautez au Nord.

— En attendant le centre, salua Épaton.

Pendant ce déjeuner cependant l’amphitryon était resté assez rêveur. Il avait presque entièrement laissé le crachoir à son hôte, qu’il écoutait avec une attention singulière. A quelque temps de là, il rencontra le professeur de diction à son théâtre, et après lui avoir donné d’excellentes nouvelles de son élève, « qui captait tous les cœurs à Dunkerque » :

— A propos, Épaton, lui dit-il, êtes-vous bien sûr de l’avoir guéri ?

— De quoi, de « l’assent » ? Vous l’avez entendu vous-même aux Jardies, c’est le triomphe de ma méthode !

— A plusieurs reprises, cependant, le défaut, m’a-t-il semblé, lui refleurissait à la langue, inopinément, au milieu d’une phrase ? Comment expliquez-vous ce phénomène bizarre de récurrence ?

— Rien de plus simple, mon cher maître, Scipion Garsoulas est de son pays et de sa race.

— C’est-à-dire ?

— Qu’en Provence la vérité ne sort pas toute droite de son puits, et qu’il lui faut, des fleurs, toujours, et, la plupart du temps, un masque. Le soleil du Midi est trop aveuglant pour elle.

— De telle sorte ?

— Que, lorsqu’il ment, « l’assent » natal reprend le dessus sur ma méthode. C’est la nature qui veut ça !

— Fichtre, exclama le dictateur, il faut qu’on ne le sache pas à Dunkerque !

Grâce à sa parenté et surtout à la lettre de Léon Gambetta, Scipion avait été reçu comme un fils chez l’armateur Van Kerde, et son élection paraissait assurée. Deux conférences organisées par l’opulent industriel lui-même, et auxquelles assistaient les quinze cents électeurs dévoués dont il disposait, avaient déjà révélé les qualités oratoires, très fortes en somme, devinées par son illustre protecteur. La presse locale marquait le pas du succès qu’une troisième conférence, donnée au théâtre de la ville, devait enlever définitivement. Ai-je besoin de vous dire que le programme était dunkerquois ? Tout par Dunkerque, pour le Nord et Jean Bart !

D’autre part, la tante Van Kerde, restée très félibréenne dans sa transplantation boréale, rêvait pour son Barbaroux de neveu quelque chose de plus doux et de plus fructueux que le mandat législatif, soit rien moins que de l’unir à Céleste Van Kerde, sa fille, qui, à ses attraits de blonde comme fleur de houblon, joignait une dot… ministérielle. Scipion n’était pas rebelle, et loin de là, au projet, et moins encore à la cousine. Il n’attendait même plus pour se déclarer que d’être porté à ses pieds par la voix du peuple souverain. Or, la combinaison de ce mariage politique contrariait un aimable roman de tendresse noué dès l’enfance par la jeune fille avec un descendant direct du grand corsaire de Louis XIV, nommé héréditairement Claude Bart, sans fortune d’ailleurs, et n’ayant que son titre d’ingénieur à mettre dans la balance. Il n’était pas douteux que l’élection de son rival ne dût être la ruine de son amour, et Claude Bart cherchait une arme pour le défendre.

Le hasard, dieu des amoureux, la lui mit au poing, voici comme. L’illustre Du Nez, — tragédien d’État et inventeur de la méthode « gutturolabiale », — tournait alors dans le département, à la tête de ses disciples du Conservatoire. Ils propageaient Mithridate, selon Talma et la doctrine. Comme l’annonce du chef-d’œuvre dans la cité flamande rabattait peu de racinolâtres sur la location, quelques visites aux notables s’imposaient au chef de la troupe propagandiste. Celle qu’il fit à Van Kerde, absent ce jour-là de ses chantiers, l’aboucha avec l’ingénieur. Au cours de la causerie, Claude Bart apprit ainsi de l’émule d’Épaton l’histoire de « l’assent » traité par la « voconasale » et le phénomène de sa récurrence. Qui en avait révélé le secret à Du Nez ? Le génie de la concurrence.

— Oui, monsieur, quand le député « ezagère », l’accent revient comme le parfum de l’ail après la brandade ! Et voilà les parlementaires qu’Épaton donne à la France !

Claude Bart n’en écouta pas davantage, il avait son arme et tenait son homme. Le matin du jour de la conférence, la dernière, de Scipion Garsoulas, au théâtre, une note perfide insérée dans les échos d’un petit journal satirique, rafraîchissait le souvenir, d’abord, de l’immortelle séance, et signalait ensuite la particularité toute physiologique de ce retour d’ « assent » où l’on pouvait juger de la sincérité de l’orateur. — « Il n’y a, disait le rédacteur, qu’à ouvrir les oreilles. »

Je ne vous relaterai point cette conférence. Scipion, avec sa belle crânerie tribunitienne, l’avait voulue contradictoire. On pouvait l’interrompre, lui répondre librement et le questionner sur tous les articles du programme dunkerquois, purement dunkerquois, par et pour le Nord, sous l’égide de Jean Bart. Il commença par l’éloge emporté du héros, d’une voix limpide, coulante comme la Seine même sous les ponts de Paris, et, tout à coup, il tartarina. Il venait d’apercevoir Claude Bart à côté de Céleste dans sa loge. « Ce Zeanbarre… il a des herrritiers… bagasse !… » Et ce fut la bouillabaisse !… L’effet de la note se produisit, à petite rumeur d’abord, et à rires contenus, par déférence pour Van Kerde et sa famille. L’élève d’Épaton reprit pied et, sur les lieux communs du programme, il fit honneur à la « voco-nasale ». Mais vint l’éloge nécessaire du Nord et des vertus de ses « aborrizènes », et la Méditerranée y déferla tout entière. Cette fois, l’auditoire se débrida, et le théâtre de Dunkerque n’eut plus rien à envier au Palais-Bourbon. Il oscilla de fou rire sur sa base.

— Mais c’est le Midi que tu chantes ! lui criait-on. A Marseille, Marius ! A bas Garsoulas ! Vive Van Kerde !

Et le lendemain, l’armateur, à sa grande surprise, apprit que c’était son nom qui sortait des urnes. Claude Bart, par un autre tour d’amoureux, avait ménagé ce réveil au père de sa chère Céleste.

Scipion rentra à Paris sans gloire et doublement déçu, car son échec lui valait deux désastres, dont le plus sensible était la perte de la main de Céleste. Il s’était pris, en effet, à l’aimer, lui aussi, d’une fort vive flamme, qu’il pouvait reprocher à sa tante d’avoir cruellement fomentée.

— Quant au mandat, lui avait dit drôlement Gambetta, il y a les colonies….

Mais, hélas ! c’était du Nord que désormais lui brillait la lumière.

Un matin, il reçut dans son courrier deux lettres : l’une de Mme Van Kerde, qui l’invitait à revenir à Dunkerque, et surtout, disait-elle, à ne pas désespérer encore ; l’autre, de Du Nez, lui demandant un rendez-vous « au nom de l’art ». Et Mithridate vint.

— Voulez-vous, lui dit-il, me confier, à moi, le soin de réformer votre organe, ou du moins votre vice d’élocution séparatiste. C’est l’affaire de huit jours, par mon système.

— Gutturolabial ?

— Oui.

— Allons-y, soupira le blackboulé.

Huit jours après, Scipion sautait dans le train de Dunkerque. La cure de l’ « assent » était radicale, il disparaissait, à l’épreuve, dans les pires gasconnades.

— Ton oncle, lui dit Mme Van Kerde, ne tient pas du tout au mandat, il te le repassera volontiers. A présent, déclare-toi à Céleste, car tu n’as oublié, malheureux, que ce détail. Elle est préparée ; elle ne rira pas. Va, tu l’aimes.


Et Garsoulas se déclara à sa cousine. Il lui dit son amour tel qu’il l’éprouvait, ardent, loyal, sincère, en brave homme épris. La jeune fille l’écoutait, les yeux grands ouverts, la bouche bée, sans comprendre, car ses mots tendres, ses aveux, ses serments se coloraient de l’accent fluide du mensonge. Elle se redressa enfin, indignée, poussa la porte et s’enfuit.

Du Nez, par sa méthode, n’avait abouti qu’à lui déplacer la particularité. C’était, à présent, dans l’expression de la vérité que son vice de langue triomphait !!!

Scipion Garsoulas se débattit quelque temps encore contre la fatalité qui lui barrait la carrière d’homme public, pour laquelle il était né ; mais, dans les réunions électorales, il prétextait d’un rhume et s’exprimait par pantomime. Aussi ne fut-il jamais réélu. Il est mort dans une recette générale.