Organt

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Organt
Texte établi par Charles Vellay, Eugène Fasquelle, éditeur (L’Élite de la Révolution) (Tome premierp. 1-216).


ŒUVRES COMPLÈTES

DE SAINT-JUST





PREMIÈRE PARTIE

ORGANT




Organt parut, en deux volumes, vers la fin de 1789, sans nom d’auteur. Le n° 6 des Révolutions de France et de Brabant l’annonça ainsi : « Organt, poème en vingt chants, avec cette épigraphe : Vous, jeune homme, au bon sens, avez-vous dit adieu ? » Plus tard, Barère, dans ses Mémoires (IV, p. 406), raconta en ces termes les circonstances qui accompagnèrent la publication d’Organt : « Saint-Just n’était âgé que de dix-sept ans, lorsque le public en France s’occupait de l’arrestation du cardinal de Rohan, à l’occasion de l’affaire scandaleuse du collier. Le jeune poète sentit sa verve s’enflammer d’indignation en entendant raconter la dissolution de mœurs et les anecdotes de la cour de Marie-Antoinette. À cet âge, le sentiment des convenances n’est pas toujours ce qui guide un esprit ardent. À peine sorti du collège, Saint-Just composa donc un poème en huit chants, sur l’histoire du collier de diamants. Il fut imprimé sous le titre d’Organt. À peine ce poème satirique eut-il paru, qu’un ordre ministériel ordonna de rechercher l’auteur pour le mettre à la Bastille. Saint-Just fut dénoncé et poursuivi en Picardie où il habitait ; mais il vint se cacher à Paris chez un négociant de son pays, nommé M. Dupey, et y demeura jusqu’à l’époque des États-Généraux. Le 14 juillet 1789, en démolissant la Bastille, mit un terme à ses embarras. » En réalité, tout, dans ce récit, est d’une invraisemblance manifeste : il paraît certain, au contraire, qu’Organt fit peu de bruit, si peu même que, trois ans plus tard, en 1792, quand Saint-Just fut élu à la Convention, l’éditeur put remettre en vente ce qui restait de la première édition, sous ce nouveau titre : Mes Passe-Temps, ou le Nouvel Organt, par un député à la Convention Nationale. Saint-Just d’ailleurs n’avait eu aucune part à cette réapparition d’Organt. Cette œuvre légère ne paraît point avoir été, à ses yeux, autre chose qu’un divertissement passager, et la brève préface dont il la fit précéder ne révèle qu’un mépris hautain pour son propre ouvrage. Organt, en effet, serait à jamais oublié s’il ne servait aujourd’hui à éclairer et à préciser un moment curieux de l’évolution morale de Saint-Just. Camille Desmoulins était, plus que Barère, dans la vérité, quand il racontait, dans la Lettre à Arthur Dillon, l’insuccès d’Organt : « Ce qu’il y a d’assommant pour sa vanité, c’est qu’il (Saint-Just) avait publié, il y a quelques années, un poème épique en vingt-quatre chants, intitulé Organt. Or, Rivarol et Champcenetz, au microscope de qui il n’y a pas un seul vers, pas un hémistiche en France qui ait échappé et qui n’ait fait coucher son auteur sur l’Almanach des Grands-Hommes, avaient eu beau aller à la découverte ; eux qui avaient trouvé sous les herbes jusqu’au plus petit ciron en littérature, n’avaient point vu le poème épique en vingt-quatre chants de Saint-Just. » D’ailleurs, ni Barère ni Camille Desmoulins eux-mêmes ne semblent avoir bien connu Organt : l’un y trouvait huit chants, l’autre vingt-quatre.

En réalité, Organt n’a ni huit ni vingt-quatre chants, mais vingt. C’est une sorte d’épopée plaisante, dans le goût du temps, pleine d’allusions à des personnages contemporains, souvent dénuée d’intérêt, mais dont certains passages révèlent déjà un talent réel et vivant.


Préface.

J’ai vingt ans ; j’ai mal fait ; je pourrai faire mieux.

CHANT I


ARGUMENT

Comment Sornit devint âne ; comment sa mie Adelinde fut violée par un Hermite ; comment l’Amour délivra Sornit ; comment la Folie devint Reine du monde.

Il prit un jour envie à Charlemagne
De baptiser les Saxons mécréans :
Adonc il s’arme, et se met en campagne,
Suivi des Pairs et des Paladins francs.
Monsieur le Magne eût mieux fait, à mon sens,
De le damner que de sauver les gens,
De s’enivrer au milieu de ses Lares,
De caresser les Belles de son temps,
Que parcourir maints rivages barbares,
Et pour le Ciel consumer son printemps.
Dix ans entiers, sur les rives du Xante,
On vit aux mains les Mortels et les Dieux.
Passe, du moins, c’était pour deux beaux yeux,
Et cette cause était intéressante :
Mais je plains bien les Héros que je chante.
Comme des fous, errans, sans feu ni lieu,
Depuis quinze ans, les sires vénérables
Et guerroyaient, et s’en allaient aux diables,
En combattant pour la cause de Dieu.
Tout allait bien, et le bon Roi de France
De triompher caressait l’espérance,
Quand lui, l’armée, et tout le peuple franc,
Devinrent fous, et vous saurez comment.
Le blond Sornit, Sire de Picardie,
Ayant en croupe Adelinde sa mie,
Errait au sein d’une épaisse forêt,
Où le pouvoir d’une triste magie,
Des voyageurs plaisamment se jouait.
Le passager un siècle cheminait
De çà, de là, par maintes avenues,
À droite, à gauche, et sans trouver d’issues ;

Car la forêt, par un enchantement,
Suivait les gens, s’avançait à mesure,
De quel côté qu’on tentât aventure.
Sornit le preux s’ennuyait cependant ;
Dans ces déserts sa valeur abusée,
Depuis longtemps ne s’était exercée ;
Sornit brûlait de signaler encor
Et son grand cœur et sa haute vaillance,
Pour Adelinde, et l’Amour, et la France.
De temps en temps il sonnait de son cor ;
Tout répondait par un profond silence.
Mais un beau soir il voit venir enfin
Un Chevalier enveloppé d’airain,
Le pot en tête, et la lance à la main,
Et sous lequel un pallefroi superbe,
D’un pied léger effleure à peine l’herbe.
Il accourait à pas précipités ;
Sornit s’avance, et lui crie : Arrêtez,
Chevalier preux, si n’êtes pour la France.
Je suis pour moi, dit l’autre avec fierté,
Et sur le champ remets à ma puissance
Ce Palefroi, cette jeune Beauté,
Si n’aimes mieux mourir pour leur défense.
Vain Chevalier, les perdrai s’il le faut,
Dit le Picard, mais périrai plutôt ;
Et tout à coup ses yeux bleus s’arrondissent,
Et l’un sur l’autre ils fondent tous les deux :
Sous les éclairs leurs casques retentissent,
La forêt tremble et les chevaux hennissent.
Plein de fureur, l’un et l’autre guerrier,
En cent détours, et de taille et de pointe,
Multipliait le volatil acier.
Par-tout la force à l’adresse était jointe.
Tantôt le fer, étendu mollement,
Du fer rival suivait le mouvement ;
Puis tout à coup leur fougue redoublée,
D’un bras soudain alongé, raccourci,
Cherche passage au sein de l’ennemi.

Et fait frémir la forêt ébranlée.
Alinde en pleurs, un bras au ciel tendait,
Et son amant de l’autre entrelaçait ;
Ses cris perçans et le bruit de l’épée,
De la nuit sombre augmentent la terreur ;
Elle criait, d’épouvante frappée :
Ah ! déloyal, percez plutôt mon cœur !
À la faveur de son coursier agile,
Notre inconnu s’élance brusquement,
Prend dans ses bras Adelinde immobile,
Pique des deux, et fuit comme le vent.
Glacé de honte, enflammé de courage,
Plein de regret, plein d’amour, plein de rage,
Sornit s’emporte, et vole sur ses pas.
Linde criait, et lui tendait les bras :
Bientôt après devant eux se présente,
Environné d’une onde transparente,
Un grand châtel, couvert de diabloteaux
Tenant en mains des torches, des fanaux,
Dont le zéphyr, dans les replis des flots,
Allait briser l’image étincelante.
Sornit hâtait son cheval au galop.
Au son du cor le pont-levis s’abaisse.
L’inconnu passe, et Sornit aussi-tôt.
Soudain le pont se lève avec vitesse ;
Tout disparaît, les fanaux sont éteints.
Devers le ciel Sornit tendait les mains ;
Par-tout il roule une ardente prunelle,
À haute voix Adelinde il appelle.
Rien ne répond : seul, l’écho de ces lieux
Renvoyait Linde à son cœur amoureux.
À la douleur succède la furie.
La lance au poing, il saute de cheval :
J’aurai ma Dame, ou j’y perdrai la vie.
La porte était d’un acier infernal ;
Sa lance en feu contre elle se partage :
Plus furieux de se voir désarmé,
En cris confus il exhale sa rage,

Quand tout à coup il se trouve enfermé.
Le cœur humain est né pour la faiblesse,
Et l’héroïsme est un joug qui l’oppresse.
Le Chevalier commença par jurer,
Par braver tout, et finit par pleurer.
Dans le château quand Linde fut entrée,
Le ravisseur, la tenant par la main,
La conduisit, interdite, éplorée,
En certain lieu lugubre et souterrain ;
Puis il s’en fut. Il paraît à sa place
Un gros Hermite enflammé par la grâce,
À la lueur d’un lustre de cristal.
Ses yeux brillaient d’un éclat infernal ;
Le Moine en rut, dans sa rage cinique,
Sur ses appas porte une main lubrique ;
D’un bras nerveux à terre il vous l’étend,
Et Linde en pleurs criait : Mon Révérend !
Ce fut en vain : d’une moustache rude
Il va pressant sa bouche qui l’élude,
Et sa main dure, en ces fougueux transports,
De ce beau sein meurtrissait les trésors.
Linde mourait de plaisir et de rage,
Le maudissait en tortillant du cu,
Et quelquefois oubliait sa vertu.
Oh ! qu’il est doux, dans le feu du bel âge,
Pour un tendron, à son penchant livré,
De recevoir sur ses lèvres brûlantes
Mille baisers d’un amant adoré,
De le presser en des mains caressantes,
De se livrer et se laisser charmer !
Mais qu’il est triste, hélas ! de se confondre
Avec quelqu’un qu’on ne saurait aimer,
De se sentir à regret enflammer,
Et malgré soi brûler et lui répondre !
Linde pleuroit dans les bras du vilain.
Après qu’il eut sa luxure assouvie,
Il l’emmena sur une tour d’airain,
Qui commandait à toute la prairie.

Tel autrefois Saint-Jean le songe-creux,
Dans son désert, rêvant l’Apocalypse,
Était porté sur la voûte des cieux,
Comme Lansberg pour prédire une éclipse :
Il voyait là des animaux pleins d’yeux,
Des chandeliers, des vents, des sauterelles.
Des chevaux blancs, et quelques jouvencelles :
Linde ne vit ces objets merveilleux,
Et seulement le déloyal Hermite
Vous la posa brusquement de son long
Sur un chariot traîné par un Démon
Qui dans les airs soudain se précipite.
« Adieu la belle ; adieu, dit l’homme à froc,
« Dans un désert prenez en patience
« Cette aventure, et je jure Saint-Roch
« Que de vos jours ne reverrez la France :
« Vous apprendrez le but de l’Enchanteur ».
Mais suivons Linde ; elle appelle mon cœur.
Après avoir, dans sa course rapide,
Un jour entier fendu l’espace vide ;
Après avoir franchi de vastes mers,
Des monts, des lacs, des cités, des déserts,
Son char léger s’abattit de lui-même
Sur un rocher où Neptune orageux
Venait briser ses flots impétueux.
Dans le transport de sa douleur extrême,
De cris perdus elle frappa les cieux,
Et mille pleurs coulèrent de ses yeux.
« Quelle est, hélas ! quelle est ma destinée !
« S’écria-t-elle, après quelques instans,
« Dans l’univers errante, abandonnée,
« Triste jouet de noirs enchantemens,
« Loin d’un amant à vivre condamnée !
« C’est donc ici que le ciel rigoureux
« Fixe à jamais mon destin amoureux.
« Que deviendrai-je en ces déserts sauvages ?
« J’entends la mer se briser sur ces plages ;
« Tout est brûlé des feux ardens du jour…

« Ainsi mon cœur est brûlé par l’amour !
« Ô mon amant, quel effroyable espace
« En ce moment te sépare de moi !
« Que dis-je ? hélas ! mon cœur est près de toi ;
« Le tien peut-être a volé sur ma trace » !
Alinde alors poussa de longs sanglots,
Fondit en pleurs, et tomba sur le dos.
Dans ce moment d’amour et d’infortune,
Tendre Sornit, que n’étais-tu présent !
Ces yeux errans sous leur paupière brune,
Ces bras d’ivoire étendus mollement,
Ce sein de lait que le soupir agite,
Et sur lequel deux fraises surnageaient,
Et cette bouche et vermeille et petite
Où le corail et les perles brillaient.
Au Dieu d’amour tes baisers demandaient.
Quelques instans, Adelinde, plaintive,
De son amour entretint les regrets ;
Et soit le bruit des vagues sur la rive,
Soit même encor cette stupide paix
Qui naît du choc de nos troubles secrets ;
Elle dormit. Le Maître du tonnerre
Fit le sommeil exprès pour la misère.
Dans une tour, notre amant enfermé,
Voyant Alinde à ses baisers ravie :
« Amour, dit-il, Amour qui m’as charmé ;
« Ah ! suis ma Dame, et protège sa vie ;
« Rappelle-lui ses plaisirs, ses sermens ;
« Protège-la contre les maléfices,
« Contre elle-même et les enchantemens,
« Et quelquefois peins-lui tous les supplices
« Qu’elle me coûte en ces lieux effrayans.
« Quand elle dort, que ta voix lui rappelle
« Dans ces cachots que je veille pour elle ».
Comme il parlait, le tendre Chevalier
Sentit son dos en voûte se plier ;
En un poil dur sa peau douce est changée,
Ses mains d’ivoire et ses pieds rembrunis

En un sabot sont soudain racornis.
Pousse une queue, et sa tête allongée
D’oreilles d’âne est bientôt embranchée.
Tendre Sornit, du moins, dans ton malheur,
L’enchantement ne changea point ton cœur !
II veut parler, ses soupirs énergiques
Font du châtel résonner les portiques.
Le Dieu d’amour, qui l’avait entendu,
Pleure le trait que son arc a perdu.
« Eh quoi ! dit-il, moi, le Roi de la terre,
« J’aurai rendu cent Héros mes captifs,
« Et j’aurai fait qu’un ange de lumière
« Aura quitté le séjour du tonnerre,
« Pour forniquer avec deux tetons juifs ;
« Et mon courroux n’aura pas la puissance
« De se venger d’une telle insolence !
« Ah ! pour jamais périsse mon carquois,
« Si le Ténare est rebelle à ma voix,
« Si les Démons, les vents, et le tonnerre,
« Au même instant ne servent ma colère ».
Amour alors, affourché sur un vent.
Pique des deux, et vole au firmament.
Il était l’heure où, des grottes de l’onde,
Phébus se lève aux barrières du monde.
Les Chérubins, dans leurs alcôves d’or,
Sur l’édredon là-haut dormaient encor.
Amour arrive, et le vaste Empirée
De tout côté frémit à son entrée ;
Et sa présence a plongé tous les cieux
Dans un repos tendre et voluptueux.
Dieu sommeillait sans sceptre et sans couronne,
Sur le dernier des degrés de son trône,
Le cou posé sur un broc de nectar ;
Et cependant les rênes de la Terre
Erraient sans guide et flottaient au hasar.
Amour les prit, et monté sur un char
Qui contenait l’attirail du tonnerre,
La foudre en main, il sillonne les airs.

Menace, rit, évoque les enfers.
Le jour s’enfuit, l’éclair part, le ciel gronde,
Mille Démons, mille spectres hideux,
De leurs nazeaux, de leurs culs, de leurs yeux,
Soufflent dans l’ombre une lueur immonde.
Le gros Hermite, au donjon de sa tour,
En cercles vains agite sa baguette ;
Enchantemens, grimoires, amulette.
Tout est rebelle, et tout cède à l’Amour.
L’Hermitte enfin sort par une fenêtre.
Assis en l’air sur un grand farfadet ;
Sa dextre main une corne tenait,
L’autre la queue, et le monstre planait.
L’on vit soudain la forêt disparaître.
Et le château du profane Enchanteur
Dans l’horizon s’éclipser en vapeur.
Il ne resta qu’un âne dans la plaine :
Cet âne-là l’on devine sans peine.
Amour sourit avec un air malin,
De ce triomphe, ouvrage de sa main.
Aux flancs de l’âne il ajuste ses ailes,
D’un bond léger lui saute sur le dos,
Et de sa voix caressant les échos,
Sornit s’élève aux plaines éternelles.
Sauf le dessein, peut-être audacieux,
De dérober la foudre dans les cieux.
L’on applaudit à l’heureuse aventure,
Qui de l’Hermite a puni la luxure.
Mais cet amour, enfant capricieux,
Le plus petit et le plus grand des Dieux,
Pour l’intérêt d’une faible vengeance,
En arrachant aux fers un Paladin,
En prépara d’autres au genre humain.
Surcroît aux maux qui menacent la France.
Amour partit, et laissa dans les airs,
Et le tonnerre, et les fatales rênes,
Au gré du vent flottantes incertaines ;
Mais les coursiers qui, frappés des éclairs.

Ne sentent plus de main qui les réprime,
Des cieux profonds escaladent la cîme ;
Leur frein rougit d’une écume de feu,
Leur crin se dresse, ils s’agitent, hennissent,
Et par les airs, d’un pied fougueux bondissent :
Le char s’ébranle, et la foudre s’émeut ;
Son roulement remplit au loin le vide.
Frappe le ciel, emporte les coursiers.
Qui, furieux, impétueux, légers.
Enflamment l’air dans leur course rapide.
Des Chevaliers qui regagnaient le camp.
Virent de loin ce spectacle frappant.
Chacun avait sa douce amie en croupe
Loyalement, et l'amoureuse troupe
Allait errant et par monts et par vaux.
Anes la nuit, et le jour des Héros.
Trois ils étaient, le Sire de Narbonne,
Guy de Bretagne, Etienne de Péronne ;
Tous fort courtois et loyaux Paladins,
Cherchant par-tout les hautes aventures.
Couverts d’honneur, de fange et de blessures ;
Car nos aïeux, comme nous, étaient vains,
Braves, légers, et de la renommée.
D’un nez avide avalant la fumée :
Jusques au bout les Gaulois seront ains.
Le Chevalier Etienne de Péronne,
Avecque lui belle Dame menait,
Qu’à fétoyer les gens il obligeait,
Comme charmante et benoîte personne.
Qui des humains les autels méritaient.
Cettuite dame, on l’appelait Folie ;
Son œil était égaré, mais fripon.
Telle devrait se montrer la Raison ;
Elle plairait par la supercherie.
Et ferait plus, par un coin de teton,
Qu’avec Socrate, et Jésus, et Platon.
Folie est sotte ; oui, mais elle est jolie ;
Elle suivait en croupe le Héros,

En secouant un essaim de grelots.
Dont la criarde et bruyante musique
Eût détraqué de stoïques cerveaux.
Sa robe était toute hiérogliphique ;
On y voyait, en forme lie plain-chant,
Les œuvres, noms, et grotesques ligures
Des plus grands fous du passé, du présent ;
Et, qui plus est, ceux des races futures.
Ici César, cet honnête brigand ;
Là ce bandit, dont la rage infernale
Ensanglanta l’univers gémissant,
Et qui serait à mes yeux bien plus grand.
S’il n’eût jamais vaincu que Bucéphale ;
Là ces fléaux que le Nord inhumain
Contre l’Europe a vomis de son sein ;
Louis IX, ce fou bien plus bizarre,
Qui saintement sacrilège et barbare,
Sut déguiser, sous la cause du Ciel,
L’ambition de son cœur plein de fiel,
Et dans un temps chrétiennement stupide,
Fit honorer une main homicide,
En colorant, par des signes de croix,
Le noir penchant de son cœur discourtois.
Charles-Quint, au fond d’une cellule ;
Dupe du Ciel, l’imbécille cafar,
Devait troquer le sceptre de César,
Et le laurier contre un froc ridicule.
Plus grand, plus faible, en champ clos redouté,
Ici François par un page dompté ;
Henri II, ivre de volupté,
Baisant Diane au déclin de sa vie,
Et caressant ses tetons de harpie.
Vous étiez-là, pauvres fous bien déçus,
Vieux Licophrons du Concile de Trente,
Cardinaux ronds, Moines, Prélats joufflus ;
Le Saint-Esprit riait de votre attente,
Et de vous voir, sottement absolus,
Donner le Ciel et réformer Jésus.

Là le profil de Sixte le Cinquième.
On distinguait, autour des falbalas,
Maints beaux esprits du siècle dix-huitième ;
Piis était par hasard vers le bas ;
Mais on ne peut le reconnaître à l’aise,
Car cet endroit de la robe qui pèse,
A balayé dans quelque chemin gras.
Dame Folie, en ce bel équipage,
Depuis long-temps faisait route et voyage
Avec le Sire : elle avait parcouru
Pays lointains, et son culte étendu
Dans l’univers, sur-tout dans ma patrie,
Qui depuis onc ne s’en est départie.
Quand elle vit le char et les coursiers,
Elle quitta nos penauds Chevaliers,
Et pour manteau leur laissant son génie,
Avec le char s’envola comme Élie.
Elle s’envole, et, nouveau Phaéton,
De l’univers détraque le timon.
Tous les pays où son goût la dirige,
Perdent le sens ; le sceptre des humains,
Ce sceptre d’or, travesti dans ses mains,
Sème par-tout un esprit de vertige.
Elle parcourt les rivages gaulois,
Bords fortunés et soumis à ses lois.
Là de tout temps elle fut adorée,
Comme Phébus à Delphes autrefois,
Et le soleil, de la voûte éthérée
N’éclaire point, dans ce fol univers,
À son amour des rivages plus chers.



CHANT II


ARGUMENT

Comment Vitikin partit de son camp pour aller demander du secours aux Alains : funeste péché du saint Archevêque Turpin.

L’astre du jour, sorti du sein de l’onde,
Avait franchi les barrières du monde.
Charles, suivi de ses fiers escadrons,
Se mit en marche, et suivit les Saxons.
Une dernière et sanglante défaite
Les avoit fait reculer vers le Rhin.
Non par frayeur, car ce peuple hautain
Avait encore Vitikin à sa tête,
Et ne cédait qu’à l’effort du destin.
Vaincus toujours, et toujours invincibles,
Chaque revers les rendait plus terribles ;
Ils renaissaient de leurs propres débris,
Et Vitikin, maître de leurs esprits,
Aux noms sacrés de dieux et de patrie,
Les enflammait du mépris de la vie.
Guerrier habile, et guerrier malheureux,
Âme et soutien de la cause commune,
Il maîtrisa quelquefois la fortune,
Et sa vertu lutta contre les Dieux.
Il conservait, au sein de la vieillesse,
Toute l’ardeur d’un jeune Paladin ;
De sa vieillesse on ne connut enfin
Que les vertus, et jamais la faiblesse.
La renommée apprit à Vitikin
Qu’Eratre-Hirem, prince du peuple Alain,
Etoit passé devers la Germanie,
Noyait la Saxe, et bloquait Herminie.
Cette cité, qui fleurissait alors,
A disparu ; sur la terre tout passe.
Achille, Hector, Agamemnon sont morts,
Et de Carthage on ignore la place.

Nos ennemis balancèrent long-temps
S’ils marcheroient contre Hirem ou les Francs.
De Vitikin la politique habile
Sut profiter même de ses revers.
Dans un conseil il assemble ses Pairs.
« Seigneurs, dit-il d’un air noble et tranquille,
« Le sort se plaît à nous persécuter ;
« Mais en dépit de la fortune même,
« De quelque espoir j’ose encor me flatter
« Que si les Dieux, par un arrêt suprême,
« Ont résolu la perte des Saxons,
« Soumettons-nous, mes amis, et mourons ;
« Mais n’allons point nous abattre d’avance.
« Le Ciel est juste : il frappe les méchans ;
« Nos ennemis ne sont que des brigands,
« Et notre espoir est dans notre innocence.
« Sans le savoir, peut-être les Alains
« Ne sont venus que pour notre défense.
« Ingénieux dans sa lente vengeance,
« Le Ciel, formant à son gré nos destins,
« Donne le change aux jugemens humains.
« Je vais aller, au danger de ma vie,
« Trouver Hirem dans les murs d’Herminie.
« S’il est hardi, je saurai l’enflammer
« Du noble espoir de venger nos outrages ;
« S’il aime l’or, un brigand doit l’aimer,
« Il me suivra par l’espoir des ravages.
« Les justes Dieux sauront me protéger,
« Et si je meurs, vous saurez me venger ».
Le lendemain, dès que l’aube naissante
Eut éclairé la terre blanchissante,
Le Roi de Saxe attela ses coursiers,
Et prit au nord le chemin d’Herminie,
Avec un Page et quelques Chevaliers,
Les compagnons des travaux de sa vie.
Le Roi laissa, pour gouverner le camp,
Sa brue Hélène, et son fils Hydamant.
« Tendres époux, espoir de ma vieillesse,

« Embrassez-moi, leur dit-il en pleurant;
« Grand Irminsul, prête-leur la sagesse,
« Et sois leur père, au lieu d'un père absent!
« Je vais aller trouver un peuple impie,
« Sans frein, sans mœurs, sans pays, et sans lois.
« Je me dévoue aux Dieux, à la Patrie,
« Et ce n'est point pour la première fois!
« Depuis trente ans j'ai blanchi sous les armes,
« Et mon visage est sillonné de larmes.
« Imitez-moi; si je viens à mourir,
« Jurez aux Francs une haine invincible,
« Poursuivez-les jusqu'au dernier soupir,
« Et répandez sur ma tombe sensible,
« Au lieu de pleurs, le sang des ennemis;
« Au lien de fleurs, leurs armes en débris.
« Souvenez-vous que mon ombre indignée,
« Après ma mort, doit vivre parmi vous,
« Pour animer, pour diriger vos coups.
« Si vous cédez à la France étonnée,
« Tremblez, ingrats, tremblez; je vous attends,
« Et j'armerai ma rage de serpens,
« Pour vous punir du bonheur de la France,
« Et de laisser Vitikin sans vengeance.
« Je pars, et laisse entre les Francs et nous,
« Le Rhin, mon nom, les Dieux vengeurs et vous ».
Le Roi de France et sa gauloise armée,
Ivres de sang, de gloire, et de fumée,
Devers le Rhin précipitaient leurs pas,
D'autant plus fous qu'ils ne s'en doutaient pas.
Pleins des vapeurs de leur sainte fortune,
Ils se flattaient de baptiser bientôt,
Et le Saxon, et le Maure, et le Got;
Et cependant le Diable qui n'est sot,
Se flattait lui qu'il grossirait la lune
De leurs projets. Le Démon est madré,
Et quand il a par sa griffe juré,
Ce n'est en vain. « Faisons pécher la France,
« Dit Satanas, et nous verrons bientôt

« Le Ciel vengeur abandonner Charlot.
« Le bon Adam, de mémoire gloutonne,
« Pour un péché damna le genre humain,
« Le Juif David perdit jadis un trône,
« Pour un baiser que sa bouche felonne
« Avait cueilli sur un teton payen ».
Las ! il s’y prit d’assez gente manière.
L’armée arrive auprès d’une rivière,
Et l’on allait s’élancer dans les flots,
Quand tout à coup une force inconnue
Fit frissonner la surface des eaux,
Et tous les cours de l’armée éperdue.
Au même instant, d’un tourbillon léger,
Qui vint au bord en cercles expirer,
L’on vit sortir une Nymphe gentille ;
Son char était en forme de coquille ;
Essaims d’Amours à l’entour voltigeaient ;
Ses beaux cheveux au gré de l’air flottaient,
Et des pigeons doucement la traînaient :
Ses yeux en pleurs parcoururent la rive.
« Hélas ! dit-elle, et d’une voix plaintive,
« Que n’avez-vous choisi quelque autre bord,
« Cœurs inhumains, pour voler à la mort,
« Sans effrayer mes rivages paisibles
« Par l’appareil de ces armés terribles,
« Et préparer à mon cœur innocent
« L’affreux remords du sort qui vous attend !
« Où courez-vous, insensés que vous êtes ?
« À des combats, des lauriers, des conquêtes ?
« Le temps a-t-il si peu de prix pour vous,
« Que de la mort vous soyez si jaloux ?
« Quand le printemps échauffe la nature,
« Quand tout respire et tout chante l’amour,
« Vous désertez vos châteaux et la Cour,
« Pour vous charger d’une cuirasse dure,
« Chercher l’honneur quand le plaisir sourit,
« Chercher la inort alors que tout revit !
« Et toi, cruel, dont la rage implacable

« Aime à trainer au milieu des combats
« Ton peuple doux, et né pour être aimable,
« De tes fureurs n'es-tu point encor las?
« Est-ce trop peu pour ta noire furie
« D'avoir de sang inondé l'Italie?
« Est-ce par-là, monstre, que tu soutien
« Le nom de grand et celui de chrétien?
« Que t'avaient fait ces lointaines contrées,
« Par tes fureurs à la flamme livrées?
« Que t'avaient fait ces enfans, ces vieillards?
« Leur crime donc étoit d'être Lombards!
« Le tien, barbare, est d'être sanguinaire,
« Et pour le ciel de saccager la terre.
« Jeunes Guerriers, sensibles à ma voix,
« Ne courez point à ces lâches exploits;
« Le temps, cette ombre et légère et frivole,
« Trop tôt, hélas ! et nous quitte et s'envole!
« Ces vains lauriers, dont le renom trompeur
« Paye le sang que l'on vend à l'honneur,
« Que valent-ils, après tout, sans la vie?
« Et que sert-il à l'homme qui n'est plus,
« D'avoir été fameux par des vertus?
« Le héros dort sous sa tombe flétrie,
« Et les amours viennent danser dessus!
« Si la fureur tellement vous anime,
« Que tous vos cœurs à ma voix soient fermés,
« Partez, volez, combattez et mourez :
« Mais de vos maux épargnez-moi le crime;
« Et sans troubler et déchirer mon sein,
« Allez mourir par un autre chemin ».
Vous avez vu quelque belle affligée
Entre la crainte et l'espoir partagée,
Mouiller de pleurs ou la gaze ou le lin,
Qui rougit, s'enfle, et s'empreint sur son sein,
Lever au ciel une vue attendrie,
Et proférer avec un air plaintif.
Les noms d'amour, d'honneur, de perfidie.
À ce délire, enfant d'un amour vif,

Bientôt succède un air morne et pensif,
Et tour à tour elle passe de même
De cette paix à ce délire extrême.
Telle parut la Nymphe sur les eaux,
Lorsque sa bouche eut prononcé ces mots.
Brûlés d’amour, les yeux baignés de larmes,
Les Paladins laissaient tomber leurs armes.
Charles le voit, et piquant son coursier,
Dans la rivière il saute le premier.
L’armée eut honte alors de sa faiblesse ;
On court, on vole, on le suit, on se presse,
Et notre Nymphe, en jetant des sanglots,
Fut se cacher et pleurer sous les flots.
Ce trait sans doute était fort honorable ;
Mais, mes amis, soyons de bonne foi ;
Le triste honneur de triompher de soi
Vaut-il encore une faiblesse aimable ?
Le Diable en l’air, sur un rayon perché,
A vu s’enfuir sa coupable espérance,
Avec Charlot, la Nymphe et le Péché.
Parmi la fleur des pénaillons de France,
Nul ne trébuche, et le courroux d’en haut
Fut allumé ; par qui ? par un dévot.
Or, vous saurez qu’il était dans l’armée
Certain Prélat tout bouffi de vertus,
Musqué de gràce, et fourré d’orémus,
Nommé Turpin, de mémoire embaumée.
La Belle en pleurs quand le saint homine vit,
En se signant, son cou tors il tendit,
Et se tapit chastement sous des saules.
Moi j’aurais cru que si l’Esprit malin,
Par un péché pouvait perdre les Gaules,
C’aurait été quelque fier Paladin
Qui l’eût commis. L’Archevêque en prière,
Jusqu’à la nuit resta sous la bruyère ;
Et dès que l’ombre obscurcit le lointain,
Les yeux baissés, il descend au rivage,
Et l’Esprit saint lui dicte ce langage,

Qu’il prononça d’un air tendre et bénin.
« Quitte le fond de ta grotte, ô ma brune,
« Ouaille pie, et dans mes bras bénis,
« Viens oublier tes peines et soucis ;
« Point n’ai trempé dans l’injure commune,
« Bien tu le vois ; Dieu me perde à tes yeux,
« Plutôt que faire ainsi qu’ils ont fait, eux. »
Du haut du Ciel, alors le bon Saint-Pierre
Avait baissé ses yeux creux sur la terre ;
Du saint Évêque il était le patron ;
Il le couvait de son regard paterne,
Et lui prêtait quelquefois sa raison,
Pour lui servir ici-bas de lanterne,
Las ! il partit du séjour éternel,
Pour lui sauver ce doux péché mortel.
Le bon apôtre en sa main, comme un cierge,
Tient en volant sa luisante flamberge,
Et de son corps l’éclat éblouissant
Trace dans l’air un sillon ondoyant.
Il approchait du monde sublunaire,
Quand tout à coup une voix de tonnerre,
De certain B. fit retentir les airs.
Pierre se tourne, et voit l’Esprit pervers :
Il est glacé d’une peur effroyable,
Mais se rassure et s’avance. Le Diable
Lui dit : « Pierrot, je t’attendais ici.
« Fils de P. je te cherchais aussi,
« Lui riposta le Saint d’une voix ferme.
« C’est aujourd’hui que nous allons vider
« Nos vieux débats ; Dieu met ici le terme
« À ton audace, et va me seconder. »
Parlant ainsi d’une voix nazillarde,
Le Saint tremblant poignit sa hallebarde ;
L’Ange cornu, dressant son noir griffon,
Se précipite, et le combat s’engage.
Ô Dieu de paix, vous le permites done !
Pierre, aveuglé par sa chrétienne rage,
Souille ses mains sur le cuir d’un Démon.

Muse, redis cette fatale noise.
Entre leurs mains l’acier brille et se croise,
Et les combats du Grec et du Troyen,
Et de Tancrède, et du fier Circassien,
Si redoutable autrefois dans Solime,
N’approchent point de la savante escrime,
Acharnement, fureur, vivacité
Dont combattait notre couple irrité.
Mathieu Paris, homme à cervelle anglaise,
De qui je tiens ceci, par parenthèse,
Dit là-dessus, c’était assez leur lot ;
L’un était diable, et l’autre était dévôt.
Par un détour, Satan, avec sa queue,
Au nez du Saint, laisse la place bleue.
L’Anglais Mathieu, qui rapporte ce trait,
Aurait bien dù nous dire à ce sujet
Comment l’esprit peut être susceptible
De recevoir quelque empreinte sensible.
Néant de l’homme ; on peut être Breton,
Et n’avoir pas pourtant toujours raison.
Très prudemment Saint-Pierre crie à l’aide,
Un Ange vient. Satan appelle à lui ;
Arrive alors un Diable quadrupède,
Vomissant flamme, enfumé, velu, cui.
Ses hurlements font retentir l’espace ;
Sur les deux Saints il fond avec audace.
Les met en fuite : ils appellent encor.
Un bataillon arrive pour renfort.
Tout l’Enfer vient, le Ciel se multiplie,
Et l’intérêt d’un combat singulier
Cause bientôt un horrible incendie.
L’on voit partout luire l’affreux acier ;
De tous côtés les bataillons chancèlent,
Et tous les yeux de fureur étincèlent.
Lorsque l’hiver, en son char nébuleux,
S’est élancé des sommets de la Thrace,
Et couronné de frimas et de glace.
Souffle la mort dans nos champs orageux,

Les bois déserts jaunissent les rivages
De moins d’essaims de leurs tristes feuillages.
Qu’on ne voyait de cimeterres nus,
De chars de feu roulant sur les nuages,
De bataillons fièrement étendus,
De braquemarts, de boucliers, de casques,
Et de Démons sous des formes fantasques.
Là, l’on voyait de petits Anges blonds,
Aux aîles d’or, aux yeux bleus, aux culs ronds,
L’arc à la main, comme l’enfant de Gnide,
Sur des rayons voltiger par le vide.
Ici volaient de brillans Chérubins,
Environnés de défuntes nonnains.
Là des Prélats, tout chamarrés d’étoles,
Vêtus de rouge et coiffés d’auréoles,
Brillaient encor de ce coloris vif,
Dont ici bas l’austère pénitence.
Les oraisons, l’amour contemplatif
Enluminaient leur dévote éminence.
Mais, d’autre part les guerriers infernaux
Offraient à l’œil un spectacle effroyable ;
Là d’un dragon la croupe épouvantable,
En cent replis recourbe ses anneaux,
Là des géans à tête de cyclope,
Là dans les airs un Centaure galope :
L’un est chameau, l’autre vautour, et bref,
Un autre Moine, oreille d’àne au chef.
Au même instant où les troupes grossirent,
Le doux Apôtre et le Roi des Maudits
Avaient laissé leur combat indécis ;
Les escadrons à leur voix s’arrondirent.
Tout orgueilleux de soumettre l’Enfer,
Pierre, animé, grimpe sur un éclair ;
Devant ses pas marche la Renommée,
Trompe à la bouche, une oreille à la main,
Emblème fier des prouesses du Saint.
Pierre se signe, et bénit son armée.
Le Satanas, sur un dragon de feu,

Volait en l’air, et sa bouche enflammée
Tint ce discours : « Fiers ennemis de Dieu,
« Voici le Ciel, autrefois votre place ;
« De mon forfait je n’ai point de remord ;
« Par un nouveau, couronnons notre audace,
« Et vengeons-nous de l’injure du sort.
« Il l’a voulu ; par un coup de tonnerre
« Précipités du séjour de lumière,
« Le noir Ténare, en ses flancs odieux,
« Servit d’asile à l’élite des Dieux.
« J’ai tout perdu, ma dignité suprême,
« Mon sceptre d’or, et ce trône immortel
« Qui dominait les Puissances du Ciel ;
« Mais, malgré tout, je suis encor moi-même.
« Indépendant des arrêts du Destin,
« J’étais un Dieu, je le serai sans fin.
« Et les sillons de la foudre éclatante.
« Et les tourmens de la Gehene ardente,
« Ne peuvent point arracher à mon cœur
« Ni repentir, ni l’aveu d’un vainqueur.
« Je fus jadis, dans l’Olympe céleste,
« Le Dieu du bien ; le mal et la fierté
« Sont mon essence et ma divinité.
« J’ai tout perdu, mon courage me reste
« Pour triompher ici de nos rivaux,
« Ou pour braver des supplices nouveaux. »
Qu’on se figure Amphitrite immobile,
Roulant ses plis d’une haleine tranquille,
Les Alcyons promenans leurs berceaux,
Et les Tritons se jouant sur les eaux ;
Puis tout à coup les cieux qui s’obscurcissent,
La mer en feu, les rochers qui pâlissent,
Et les éclairs, et la foudre, et le vent,
Qui méconnaît l’empire du Trident.
Ainsi l’on voit les Guerriers qui s’avancent,
Avec le bruit des clairons belliqueux,
Réglant leur pas fier et majestueux ;
Mais tout à coup au signal ils s’élancent :

Leur choc affreux fit retentir le ciel ;
Des chars de feu les débris voltigèrent,
Et des éclairs de l’acier immortel
De tous côtés les nuages brillèrent.
Au même instant, les damnés, les élus,
Diables et Saints se virent confondus.
Les escadrons se choquent, se dispersent,
Sur les coursiers les coursiers se renversent.
Avant que Dieu, de son souffle puissant,
Eût débrouillé l’Empire du néant,
Des élémens la guerre épouvantable,
Et leurs combats et leurs rébelliors
N’expriment point le désordre effroyable
Que Mars souffloit parmi les bataillons.
On se pourfend, on s’écrase, on se perce ;
On jure, on crie, on s’avance, l’on fuit ;
On se mesure, on court, on se poursuit,
Comme les flots que le vent bouleverse.
Egale rage, égal acharnement,
Le sabre en main, là marche Foutriquant,
Tout devant lui fuit comme la poussière ;
Les Saintes, non ; car ce Diable paillard
Est chamarré, par devant et derrière,
De ces hochets qu’Heloïse trop tard
Redemandait à son cher Abailard.
De plus en plus redouble le carnage ;
L’on se blessait, mais l’on ne mourait pas.
Sur l’are-en-ciel, entouré d’un nuage,
En se signant, Jésus disait : Hélas !
Pourrai-je voir une telle furie ?
Non. À ces mots, il appelle les vents,
Trouble les airs, fait gronder les Autans,
Et d’eau bénite il répand une pluie.
Il fallait voir tous les Diables rôtis
Prendre la fuite en jetant de grands cris.
Moins promptement les vents soumis se turent,
Quand Neptunus, armé de son trident,
Leva le front sur l’humide élément.

En un instant les Diables disparurent.
Sur son éclair, Pierrot les poursuivait,
Tout agité d’une fureur tranquille,
Criant du ton que jadis il prêchait :
« Où courez-vous, troupe vaine et servile ?
« Lâches, allez dans l’éternelle nuit
« Cacher au Ciel l’opprobe qui vous suit.
« Quelle terreur glace votre courage ?
« L’eau vous fait peur ! Ah ! je croirais bien plus
« Que vous craignez le destin de Malcus ! »
Le Saint, du geste appuyant ce langage,
Contre un essaim des profanes Esprits
Laisse échapper la clef du Paradis ;
De cette clef des Diables s’emparèrent,
Et dans le Ciel bientôt se renfermèrent.



CHANT III


ARGUMENT

Comment l’Archevéque Ebbo devint le Calchas de l’armée : suite du péché du saint Archevêque Turpin.

Je veux bâtir une belle chimère ;
Cela m’amuse et remplit mon loisir.
Pour un moment, je suis Roi de la terre ;
Tremble, méchant, ton bonheur va finir.
Humbles vertus, approchez de mon trône ;
Le front levé, marchez auprès de moi ;
Faible orphelin, partage ma couronne…
Mais, à ce mot, mon erreur m’abandonne ;
L’orphelin pleure : ah ! je ne suis pas Roi !
Si je l’étais, tout changerait de face :
Du riche altier qui foule l’indigent,
Ma main pesante affaisserait l’audace,
Terrasserait le coupable insolent,
Élèverait le timide innocent,
Et pèserait, dans sa balance égale,

Obscurité, grandeur, pauvreté, rang.
Pour annoncer la majesté royale,
Je ne voudrais ni gardes, ni faisceaux.
Que Marius annonce sa présence
Par la terreur et la clef des tombeaux ;
Je marcherais sans haches, sans défense,
Suivi de cœurs, et non pas de bourreaux.
Si mes voisins me déclaraient la guerre,
J’irais leur dire : « Écoutez, bonnes gens ;
« N’avez-vous point des femmes, des enfans ?
« Au lieu d’aller ensanglanter la terre,
« Allez vous rendre à leurs embrassemens ;
« Quittez ce fer et ces armes terribles,
« Et comme nous, allez vivre paisibles ».
Mon peuple heureux, mais heureux dans ses ports,
Sans profaner, aux rives étrangères.
Sa cendre due aux cendres de ses pères,
S’enrichirait de ses propres trésors.
Et fleurirait à l’ombre respectable
Des vieilles lois de nos sages aïeux,
Arbres sacrés, recours des malheureux,
Sans que jamais mon sceptre audacieux
Osât flétrir leur mousse vénérable.
Je laisserais le Turc et le Huron
Se faire un Dieu chacun à leur façon,
Bien pénétré du sublime système
Que Dieu n’est rien que la sagesse même,
Et que l’honneur, la vertu, la raison,
Bien avant nous, dans Émile et Caton,
Valaient leur prix, sans le sceau du baptême.
Si Charlemagne eût comme moi pensé,
Il aurait eu maints déplaisirs de reste.
Devers le Rhin il s’était avancé,
Toujours armé pour la cause céleste.
Enflé déjà de ses exploits nouveaux,
Il s’apprêtait à traverser les flots ;
Mais de revers une invincible nue
Le menaçait : la source en est connue.

L’Évêque Ebbo, qui lisait couramment,
Était alors un prodige étonnant.
Dieu, par son baume, avait fait des miracles,
Et par sa bouche annonçait ses oracles.
Plein de mépris pour les terrestres biens,
Il vint s’asseoir sur le siège de Reims ;
Il quitta tout pour Jésus et Marie,
Sa pauvreté, ses haillons, sa patrie,
Mais conserva, dans un dévot éclat,
L’air simple et sot de son premier état.
Pendant la nuit, il ronflait dans sa tente,
Seul par hasard ; un grand bruit l’éveilla :
Il voit, au sein d’une nue éclatante,
Un Ange assis, qui d’abord l’appela.
Ebbo troublé, d’une voix chancelante
Lui répondit : « Gloire soit au Seigneur,
« Qui vient trouver son humble serviteur. »
Le Messager du Maître du tonnerre,
D’un saut léger ayant mis pied à terre,
Vers le châlit s’est avancé soudain,
Une écritoire et la plume à la main.
Ses doigts bénis lèvent la couverture.
Le Saint Prélat, immobile de peur,
Le laisse faire, obéit sans murmure,
Disant, soit fait comme veut le Seigneur.
L’Ange, troussant les fesses étonnées,
En chiffres noirs y mit nos destinées,
Et dit ensuite au Prélat plein d’effroi :
« Demain matin allez trouver le Roi,
« Dieu vous l’ordonne, et vous lui ferez lire
« Ce que le Ciel, par ma main, vient d’écrire » ;
Puis il partit. D’un regard de profil
Le Prélat saint lorgnait l’Ange gentil,
Et quelquefois disait, d’un air moroze :
« Ah ! j’ai bien cru qu’il voulait autre chose ! »
Le lendemain, Ebbo tout radieux,
Fut chez le Roi d’un air mystérieux.
« Lisez, Seigneur ». Le Sire vénérable

Baisse le nez sur la nouvelle table,
Et lit ces mots : « Malheur au peuple franc,
« Tant que Turpin pèchera loin du camp. »
Charles, saisi d’une mortelle crainte,
Tombe le nez sur la tablette sainte.
Ebbo s’éloigne, et fait voir en tout lieu,
Parmi le camp, qu’il est l’ami de Dieu.
Selon l’usage antique et respectable,
On fit venir mille Sorciers dans l’ost,
Et des Docteurs qui ne l’étaient pas trop.
Ces bonnes gens évoquèrent le Diable ;
Mais vainement ; et vous savez, je crois,
Pourquoi le Diable était sourd à leur voix.
Charlot avait, pour chef de sa bombance,
Un vieux Vandale, appelé Jean Marcel,
Sage bonhomme, et lourdaud plein de sel,
Inquisiteur des sottises de France,
Ne gazant rien, bravant même les Grands ;
Il amusait le Prince à leurs dépens.
Riant de tout, déconcertant l’adresse
Des courtisans, et glosant leur bassesse ;
De sa cuisine et du sceptre occupé,
Bernant le Roi, quand on l’avait trompé,
N’espérant rien, ne demandant pour grâce,
Que de trancher ses mots avec audace.
Dans le néant de son chétif emploi,
Il bravait tout, et la Cour, et le Roi ;
Il écartait les insectes du trône.
Charles lui dut souvent un bon avis,
Et ce manant, nous dit Mathieu Paris,
Était peut-être, en ces àges maudits,
Digne lui seul du poids de la couronne.
Son avis fut, en voyant nos Docteurs,
Nos Négromans, tartuffes imposteurs,
Qu’il les fallait écorcher vif ou pendre ;
Et les bernant, il les força de prendre
La fuite au loin, pour prix de leurs labeurs.
Maint Chevalier vint briguer l’avantage

De s’enquérir du Saint Palladion ;
Marcel disait : Où pèche le félon ?
Antoine Organt, fils du saint personnage,
Se mit en quête, et courut maint rivage,
Accompagné de son Ange gardien.
Cet Esprit pur, sans doute Esprit de bien,
Le protégea dans ses longues prouesses,
Et le soutint dans ses jeunes faiblesses,
En lui prêchant les devoirs du Chrétien,
Et lui montrant les palmes éternelles
Que Dieu réserve à ses amis fidèles.
Le mauvais grain et les ronces charnelles
Germèrent mieux dans le cœur du vaurien !
Antoine Organt avait vu la prairie
Vingt fois déserte et vingt fois refleurie.
Vingt ans enfin s’étaient passés depuis
Que l’Archevêque, animé d’un saint zèle,
Vint élever son âme au Paradis
Entre les bras de la Nonnette Engelle.
Le sang Turpin dans ses veines bouillait,
Les yeux brillans de sa mère il avait ;
Mais c’était tout : car sa figure haute
N’annonçait point le fils d’une dévote.
Jà le contour de son jeune menton
Était bruni par un léger coton ;
Avec vigueur il maniait la lance.
Pour gouverneur il n’eut que des soldats ;
Chasses, tournois et joûtes, dès l’enfance,
Avaient durci ses membres délicats.
Au demeurant, c’était des hérétiques
Le plus affreux, se moquant des reliques,
Bernant les Saints, quelquefois le Seigneur,
Qui cependant l’aimait de tout son cœur.
D’ailleurs, il eut un Écuyer profane,
Grand indévot, grand Épicurien,
Ne connaissant de Dieu que la tocane ;
Qui lui prouva que le mal était bien,
Le corrompit, et n’en fit qu’un vaurien,

Malgré la gràce, et son Ange gardien.
Ayant donc pris congé de Charlemagne,
En l’embrassant, il se mit en campagne,
Pour toute suite ayant cet écuyer,
L’Ange gardien, et George l’Aumônier.
Organt trottait sur un cheval d’Espagne,
Impétueux, ardent à batailler.
Messire George, avec un air altier,
Et l’écuyer, qu’on nommait Jean Champagne,
Sur des roussins à l’envi cheminaient,
Qui, fiers du poids, les oreilles dressaient,
Et la poussière autour d’eux amassaient.
Organt battit plaines, forêts, collines ;
Le nom Turpin s’entendit en tous lieux,
Le nom Turpin retentit jusqu’aux cieux.
Il chemina vers les cités voisines.
Après cela, que faire ne sachant,
Il s’en revint devers cette rivière
Dont j’ai parlé, quelque soupçon ayant
Qu’il aurait pu s’y noyer en passant.
Mais s’il péchait, il vivait cependant :
Un mille ou deux il suivit le courant,
Cherchaut parmi les aulnes, la bruyère,
Et d’oncle point. Il sonna de son cor,
Pour appeler cette Nymphe perfide,
Qui, plus cruelle et plus aimable encor,
Parut bientôt sur la plaine liquide,
Avec un air craintif, mais séduisant,
Et ses beaux yeux de son voile couvrant.
« Cruels, eh quoi ! dit-elle en soupirant,
« N'êtes-vous point contens d’un seul outrage ?
« Vos cœurs sont-ils à la pitié si sourds,
« Qu’ils aient juré de m’affliger toujours ?
« Si vous avez ce barbare courage,
« Cherchez ailleurs quelque ennemi sauvage,
« Digne de vous, et qui puisse opposer
« À vos fureurs, à vos farouches armes,
« D’autres combats que de timides larmes,

« Que des soupirs qui ne peuvent percer,
« Ni votre cœur, ni ce dur bouclier.
« Ce tendre sein, que vous pouvez frapper,
« Renferme un cœur moins cruel que sensible ;
« Ce faible bras n’est rien moins que terrible.
« Armé du fer, l’avez-vous vu jamais
« Porter la mort et l’effroi sur vos rives ?
« Percer le cœur de vos dames plaintives,
« Et renverser vos superbes palais ?
« Non. Pourquoi donc, pourquoi, monstres sauvages,
<« Désolez-vous nos innocens rivages ?
« Mais à quoi bon ces frivoles clameurs ?
« Pourquoi me plaindre, et que servent ces pleurs ?
« Tigres, vos cœurs, fermés à la tendresse,
« Dédaignent trop mon sexe et ma faiblesse ! »
Un tel discours était accompagné
D’un air si tendre et si passionné.
Que les rochers à l’entour s’amollirent,
Et que les eaux leur course suspendirent.
Mais ces soupirs, ces larmes, ces sanglots
Avaient pour but la perte du Héros.
Ciel ! se peut-il qu’une figure aimable
Puisse voiler un cœur abominable !
Organt repart : « Ma Princesse, avez tort
De me prêter telle décourtoisie :
Belle jamais ne vis en ennemie,
Mieux aimerais la plus cruelle mort.
Je ne viens point vous déclarer la guerre,
Et Dieu le sait quels genres de combats,
Si le vouliez, vous livreraient ces bras.
N’a pas long-temps, près de cette rivière,
S’est égaré l’Archevêque Turpin.
Pardonnez-moi ma démarche indiscrète ;
Je ne sais rien de son nouveau destin ;
De tous côtés je me suis mis en quête
Pour le trouver, et me feriez plaisir,
Sur ce malheur, si pouviez m’éclaircir ».
Elle sourit, et de cet air aimable,

Cet air touchant, cet air inexprimable,
Mêlé de joie et mêlé de langueur,
Qui désignait amour, désirs, frayeur ;
Il s’échappait encore quelques larmes,
Qui du sourire embellissaient les charmes.
Lorsque l’aurore annonce un beau matin,
Après le deuil d’un passager orage,
Et que Zéphyr, de son souffle badin
Semble chasser la foudre du rivage,
A l’Orient tel on voit le soleil
Voiler son front d’un nuage vermeil.
La nuit s’envole, et la clarté naissante
Rend la Nature encore plus piquante.
En folâtrant, Zéphyre sur les fleurs,
Du Ciel calmé vient balancer les pleurs.
Vous entendez la fauvette au bocage,
Qui tremble encore, et pourtant qui ramage,
Et vous voyez aux tortueux buissons
Pendre la pluie en perles, en festons.
« Guerrier, l’honneur de la Chevalerie,
« Dit notre Nymphe au jeune Paladin ;
« Oui, je l’ai vu l’Archevêque Turpin ;
« Mais je ne sais s’il n’a perdu la vie :
« Seul il était sur la rive resté ;
« Un Enchanteur, qui fondait de la nue,
« Parmi les airs l’a soudain emporté,
« Et sur le champ je l’ai perdu de vue.
« Mais je vous puis enseigner le moyen
« De le trouver, et vous ferai connaitre
« Sa destinée, ainsi qu’elle puisse être,
« Si me suivez en ce lieu souterrain. »
Le fleuve était immobile et paisible ;
Nos Paladins s’élancent dans les eaux :
Bref il s’élève un ouragan terrible,
Qui jusqu’au ciel a fait voler les flots.
Le temps se couvre, un effroyable orage
Se forme, brille, éclate dans les airs,
Et de ses feux sillonne le rivage.

Tous les Démons sortirent des enfers,
De cris affreux les plages ils remplirent,
Et les échos à l’entour répondirent.
Nos spadassins, qui ne s’attendaient pas
À ce malheur et cette perfidie,
Assurément devaient perdre la vie,
Ne virent onc de si près le trépas.
Aucunes fois sous l’onde ils disparurent,
Aucunes fois abimés ils se crurent.
Heureusement le brave Chevalier
Avait son Ange, et sur-tout son coursier.
George macha quelque prière impie ;
Car il était expert dans la magie.
Sur son baudet, Champagne dextrement
Criant alerte, allons boire, courage !
Saisit la queue à l’Espagnol d’Organt,
Serra sa bête, et gagna le rivage,
Près de périr, et toujours en chantant.
À l’autre bord quand tous trois ils se virent,
De très-bon cœur complimens ils se firent.
C’en était bien la peine de pardieu.
George pourtant avait l’âme marrie.
J’ai bu de l’eau, disait-il, moi ; corbleu,
Moi qui croyais n’en boire de ma vie !
George pensait mourir empoisonné,
Antoine Organt jurait comme un damné ;
En piteux cas c’était là son usage.
Pour l’Écuyer, il était bien plus sage ;
Car il riait. « Quand le mal est passé,
« Riez, dit-il ; l’heureux ingrat qui pleure,
« Si le Destin l’eût occis tout-à-l’heure,
« De par Saint-Jean, serait bien avancé ».
L’Aumônier dur, sous sa masse profane,
Vit au rivage expirer son cher âne,
Cet àne preux, cet illustre grison,
De ses travaux vigoureux compagnon.
Heureusement dans la plaine émaillée
Paraît un âne, et s’affourchant dessus,

George riait de celui qui n’est plus.
La vertu morte est bientôt oubliée[1].



CHANT IV


ARGUMENT

Ce que devinrent les Démons, ce que devint Sornit : Conseil tenu par Charlemagne, Conseil tenu par Hydamant et Hélène.


Mon cher Lecteur. il convient de vous dire
Ce qui se passe au lumineux Empire.
Le peuple saint, chassé du Paradis,
Pressait l’attaque au céleste parvis.
Et l’Eternel, qui n’a plus de tonnerre,
Depuis qu’Amour l’emporta sur la terre,
Criait de loin, à l’Ange Ithuriel :
« Dresse ton vol, monte sur l’arc-en-ciel ;
« Va me chercher, au pays des orages,
« D’autres coursiers, un char et des éclairs,
« Des ouragans, des pétards, des nuages,
« Et des carreaux pour griller ces pervers ».
Ithuriel, ces mots, fend les airs,
La lance au poing, le casque sur la tête,
Et vole droit devers une planète,
Séjour d’effroi, séjour de la tempête.
Là, sous des monts l’un sur l’autre entassés,
S’étend au loin une horrible caverne,
Noire, profonde, et pareille à l’Averne ;
D’affreux rochers tous les champs hérissés,
Semblent aux yeux le débris effroyable,
L’éboulement des mondes renversés ;
Du ciel ingrat quelques rayons brisés.
En un jour faible, obscur, épouvantable,
Semblent venir expirer de terreur
Dans ce séjour de tristesse et d’horreur.

Dans leurs cachots les aquilons mugissent,
Et les rochers de leur bruit retentissent.
Ithuriel fit entendre sa voix,
Les vents mutins se turent à la fois :
À son aspect les rochers tressaillirent ;
Les flancs du mont sous sa lance s’ouvrirent.
Bref, il en tire un grand chariot d’airain,
Environné de gerbes fulminantes,
Tout constellé des maux du genre humain.
Il attela quatre jumens fringantes,
Quatre étalons orgueilleux, bondissans,
Nés de la foudre, impétueux, ruans.
Et dont l’humeur, que Dieu voulut charnelle.
Les allumait d’une fougue éternelle.
Impatiens de prendre leur essor,
Ils hennissaient en secouant la tête ;
Ils se cabraient en rongeant un frein d’or.
Ithuriel enchaina la tempête
Autour du char, y posa des carreaux,
Et des éclairs enfermés dans des pots ;
Il entoura le char d’un gros nuage,
Et de sa voix fit voler l’attelage.
Le Ciel était dans un chaos affreux ;
Le saint parquet, aspergé d’eau bénite,
Brûlait aux pieds la canaille maudite.
Ils bondissaient comme des furieux,
Buvaient la grâce, et trinquaient l’ambroisie.
Saintes liqueurs pour le palais des Dieux,
Qui des Démons brûlaient la gueule impie.
Quelques-uns d’eux pour la fuite opinaient,
Les plus hardis au combat s’acharnaient,
Et pour servir leur brutale furie,
Lançaient aux Saints les coupes de la vie.
Voires agnus que les nonnes pleuraient.
Ah ! voilà donc ce qu’entraine après elle
D’un sot orgueil l’ivresse criminelle !
Saint Pierre, hélas ! n’eut-il pas mieux valu
De mon Prélat secourir la vertu ?

Ciel ! que de sang lavera sa faiblesse !
L’injure faite au cocu Ménélas,
Coûta moins cher aux bandits de la Grèce.
Que de Héros menace le trépas !
Que de Beautés, dans les cités de France
S’en vont pleurer une éternelle absence !
Ne pleurez point, et faites des soldats !
On entendait de loin dans l’atmosphère
Ithuriel amenant le tonnerre.
Le Satanas, faisant réflexion
Qu’il lui faudrait, malgré lui, tout à l’heure
Évacuer la céleste Sion,
Et qu’au surplus cette haute demeure
S’accordait mal avec le grand dessein
De perdre Charle et de cacher Turpin,
Abandonna sa coupable entreprise,
En emportant la clef du paradis,
Que le Malin, par finesse depuis.
Mit à l’encan, et vendit à l’Église.
Icelle mit à l’Olympe un Portier,
Lequel Portier sa peine fit payer.
Il repoussa durement de l’entrée
Toute vertu qui n’était point dorée.
On acheta par pieds cubes le Ciel ;
L’or remplaça la gràce sur l’autel ;
On acheta, l’on vendit les miracles,
Et l’avarice inspira des oracles.
Le Dieu d’amour, le Dieu de pauvreté,
Au poids de l’or vendit la charité :
Il s’enrichit, et la chèvre Amalthée
Vint habiter l’étable de Judée.
Heureux encore, on nous laissa le bien,
Et de pécher, et nous damner pour rien !
Laissons l’Église, et le Ciel, et le Diable,
Pour quelque temps ; car je crains d’ennuyer
Mon cher Lecteur, et je veux l’égayer
Par quelque objet moins grand, mais plus aimable.
Amour, perché sur le tendre Sornit,

Comme Piis sur un baudet du Pinde,
Sans aventure arrive avant la nuit,
Dans le désert où dormait Adelinde.
Ce ne sont plus ces rochers sourcilleux
Qui menaçaient les Enfers et les Cieux,
Ces champs brûlés où mourait l’espérance,
Et tout remplis d’un farouche silence :
Une autre fois vous apprendrez comment
Un merveilleux et rare enchantement,
De ce désert effroyable et sauvage
Fit tout à coup un riant paysage.
Mille bosquets s’élèvent dans les champs,
La terre prend une face nouvelle ;
Là des oiseaux par les airs gazouillans,
Là des ruisseaux où Phébus étincelle :
L’on voit flotter sur la tête des monts,
Des ormeaux verts où paissent des moutons.
L’âme s’élève, une illusion tendre
Peuple ces bois de Nymphes, de Sylvains,
D’une Driade elle anime les pins.
Le cœur écoute, et le cœur croit entendre
Les chalumeaux, les haut-bois des pasteurs,
Et des amans les naïves langueurs.
Là Philomèle, en pleurant, se soulage.
Un beau palais domine le rivage ;
Son faîte altier s’élève dans les cieux,
Et de rubis chaque pierre incrustée
Dans l’onde au loin va répéter ses feux.
Linde dormait ; à cette Isle enchantée
Il ne manquait que l’éclat de ses yeux.
Sornit d’abord, oubliant qu’il est âne,
Porte à sa bouche une lèvre profane,
Et d’un pied dur potèle ses appas.
Linde pourtant tu ne t’éveillais pas !
L’âme souvent, par la peine absorbée,
Aux sens flétris semble être dérobée.
L’àne hésita s’il userait des droits
Dont en ce cas il usait autrefois.

Quoique baudet, dans sa rude tendresse,
Il conservait quelque délicatesse ;
La passion l’emportait cependant :
La chair, la chair, de son aiguillon roide,
Le combattait, et lui pressait le flanc ;
La chair insiste, et le pauvre âne cède.
Le tendre amour avait mis en effet
Dans son cœur faible un vigoureux projet.
Il était âne, et guerrier qui plus est.
Sur le rocher mollement étendue,
Linde découvre une cuisse charnue,
Et cependant le nerveux pénaillon
De la chair dure agitait l’aiguillon.
Amour, dit-il tendrement en lui-même,
Entre mes bras assoupis ce que j’aime.
Il s’agenouille ; au premier coup de rein,
La Belle saute, et s’éveille soudain.
Elle s’éveille, ô fantôme ! ô surprise !
Un âne en pleurs, un âne à ses genoux !
Ses sentimens, qu’il rendait à sa guise,
Dans ses regards je ne sais quoi de doux,
L’air de vertu, de honte, de franchise,
Et ne sais quoi qui toujours sympathise,
Font soupçonner à l’avide Beauté
L’enchantement, Sornit, la vérité.
Au cou de l’âne elle vole en liesse.
« Mon ami cher, est-ce toi que je presse,
« Est-ce bien toi ? » Sornit, avec candeur,
D’un haut-le-corps confirma son bonheur.
Alinde avait une bague magique,
Dont la vertu, soit du Diable ou du Ciel,
Rendait à tout son état naturel.
Linde peut-être eût aimé le bourique ;
Son cœur éprouve un aimable combat ;
Mais de sa voix elle craignait l’éclat.
Changeons sa tête ; elle touche, elle change.
Que de baisers donnés, puis confondus,
Précipités, redemandés, rendus !

Changeons ces pieds, et ce poil qui démange.
Le tout changea. Partant elle hésitait
Si, pour le reste, elle le changerait.
Grand’peine c’est, lui dit enfin la Belle ;
Mais cette bague est d’une vertu telle,
Que sur le reste elle n’a point d’effet,
Étant bénite ; et Linde larmoyait !
« À mon bonheur, je passe cette clause ;
« J’aurai du moins ces yeux bleus, ce beau tein,
« Ces bras mignons, et ces lèvres de rose,
« Et ce sein blanc à presser sur mon sein. »
Sornit partant, redevenu lui-même,
A cela près, usait bien tendrement
Des droits d’un âne et des droits d’un amant.
Oh ! qu’il est doux d’être âne cependant
Entre les bras du faible objet qu’on aime !
Linde éperdue, à ce qui la blessait
Voulait toucher, et pourtant ne touchait.
Heureux amans, je vais quitter votre Isle,
Bien qu’à regret ; ma Muse, une autre fois,
Viendra s’asseoir à l’ombre de vos bois,
Lorsque sa lyre, aux meurtres inhabile,
Lasse sera des querelles des Rois.
En ce moment, le Monarque de France
Tenait conseil en son camp vers le Rhin ;
Monsieur Ebbo, dans sa sotte éloquence,
Peignait les maux dont le Prélat Turpin
Les menaçait par sa fatale absence.
Charlot repart : « Où diable le Destin
« S’est-il niché dans ce fils de Putain ? »
Ce Roi si bon, si plein de courtoisie,
Et si loyal, avant que la Folie
À son grelot l’univers eût soumis,
Devint brutal et fou de sens rassis ;
Il a perdu son antique prudence :
Je ne veux plus que boire et que chanter.
S’il avait su chanter, boire, el régner,
Ce n’eût été le pis de sa démence ;

Mais il s’endort, et n’en est pas meilleur,
Du sang du peuple il enivre son cœur.
Si, dans sa plate et sotte fantaisie,
Il avait eu quelque aimable folie !
Mais le vilain ne se repaissait pas
De la fadeur, des vices délicats.
Il aima mieux être un Sadanapale.
Et s’engourdit dans sa volupté sale.
La soif de l’or le gosier lui sécha ;
Pour en avoir, le peuple il écorcha.
Il eut de l’or, mais perdit, en échange,
Gloire et repos : le Ciel ainsi nous venge.
J’aimerais mieux, si j’étais le Sophi,
Manquer de pain, que de me voir haï.
Le peuple fuit, l’effroi qui l’environne,
Défend aux cœurs l’approche de son trône.
Le pauvre Sire avait une moitié
Que l’on nommait Madame Cunégonde,
Reine, autrefois les délices du monde ;
Elle devint sans remords, sans pitié,
Immola tout à sa rage lubrique,
Vit les forfaits avec un œil stoïque.
Charles du moins, tranquille, regardait
Les maux présens ; la furie en riait,
Et maudissait la pauvre espèce humaine,
Qu’on maltraitait avec autant de peine.
Mais je m’éloigne ici de mon objet ;
Je moralise, et j’aurais bien mieux fait
De vous conter les gauloises prouesses
Des Paladins et leurs nobles maitresses,
De déplorer le péché de Turpin,
De le chercher, ou de vous dire enfin
Ce qui se passe au camp de Vitikin.
Quand ce Héros partit pour Herminie,
L’on tint conseil, et le jeune Hydamant
Leur dit : « Saxons, votre armée affaiblie
« À plus besoin de repos à présent,
« Que de lauriers achetés par du sang.

« Sans doute enflés de leur gloire imparfaite,
« Nos ennemis s’avancent orgueilleux,
« Et vont bientôt reparaitre à nos yeux.
« Qui sait les maux que le sort nous apprête ?
« Qui sait bientôt si nous n’aurons en tête,
« Et les Gaulois, et même les Alains.
« Ô Vitikin ! ô douleur ! ô mon père !
« Il ne voit plus peut-être la lumière !
« Quinze ans de pleurs, d’horreur, et de misère,
« Nous ont appris à craindre les destins. »
À ce discours, Salamane s’élance.
Guerrier fougueux ; la raison, la prudence
Lui répugnaient, et ce courage altier
Ne connaissait de raison que l’acier.
« Eh quoi ! dit-il, frappant son cimeterre,
« Attendons-nous que le peuple Gaulois
« Passe le Rhin, traîne chez nous la guerre,
« Et jusqu’ici nous apporte ses lois ?
« Moi, je prétends, dût-ce être pour ma perte,
« Passer en France, et jusques dans Paris,
« Parmi le sang, les larmes, les débris,
« Laver l’affront dont la Saxe est couverte.
« Je pars : adieu ; si vous êtes Saxons,
« Suivez mes pas ; vengeons-nous, ou mourons. »
Comme il parlait, Hélène soulevée,
Le glaive nu, s’étoit déjà levée.
« Lâches, partez ; le danger est ici :
« Partez, dit-elle, et cherchez sur la terre
« Quelque désert qui vous mette à l’abri
« Et des périls et des maux de la guerre.
« Sans colorer une indigne frayeur
« Des faux dehors d’un excès de valeur.
« Il est plus court d’avouer que tu tremble,
« Et que ce camp où marche l’ennemi,
« Ne calme point ton cœur mal affermi.
« Répondez-moi, soldats : que vous en semble ?
« Son artifice a-t-il su m’éblouir ?
« C’en est assez, et vous pouvez partir ;

« Sans votre bras nous saurons nons défendre.
« Nous n’irons point au-devant des Gaulois,
« Mais fièrement nous saurons les attendre,
« Non pour fléchir et recevoir des lois,
« Mais soutenir et nos Dieux et nos droits,
« Et vous apprendre à nous rendre justice,
« Comme à rougir d’un pareil artifice. »
Le guerrier, plein de folie et d’honneur,
Étincelait de honte et de fureur ;
Mais le respect que l’on doit à son maître,
De cette fougue étouffa le salpêtre.
Il se retire écumant de dépit,
Impétueux, roulant dans son esprit
Tous les moyens de laver cet outrage,
Et dans sa tente il dévore sa rage.
Par ce discours, Hélène adroitement
Sut prévenir la fuite inévitable
De cent Héros utiles dans le camp,
Qu’entrainerait cet exemple honorable.
Le Salamane, en sa tente captif,
Vit quinze fois le jour et la nuit sombre
À l’Univers rendre le jour et l’ombre,
Sans que son cœur, atteint d’un poison vif,
Permit jamais à sa vue abusée
De se fermer sous les doigts de Morphée.
On ne voit plus ses palefrois légers,
D’un pied sonore atteindre le rivage,
Et de l’amour dédaignant le servage,
Le front mobile, appeler les dangers.
Ce n’était plus cette ardeur belliqueuse
Dont pétillait leur prunelle orgueilleuse ;
On ne voit plus ces flancs toujours pressés,
Ce crin ardent que la trompette agite ;
Mais languissans, et les regards baissés,
Tristes, pensifs comme ceux d’Hippolite,
Ils demeuraient, et la nuit et le jour,
Sourds à la voix de Mars et de l’Amour.



CHANT V


ARGUMENT

Comment George fut fessé ; comment Nice fut baisée ; comment l’Ange gardien fut berné.


Vous avez vu la fraîche Jardinière
Quittant les bras de son joufflu Colin,
En jupon blanc sortir de sa chaumière,
Et vers Paris trotter de grand matin.
De même l’aube, aimable avant-courrière,
De l’univers entr’ouvroit la barrière.
L’aube naquit, dit un grave Romain,
D’Endymion, et de Diane la lune ;
Elle apportait au Ciel chaque matin
Le lait nouveau des troupeaux de Neptune.
Or, un beau jour, Jupiter l’attendit
Vers l’Orient : en chantant elle arrive.
Jupin courut ; l’adroite fugitive
Fit un faux pas, son urne répandit,
Et la blancheur est toujours demeurée
En cet endroit de la voûte azurée.
Antoine Organt, et George, et l’écuyer,
Étaient alors en train de cheminer,
Et les Zephyrs, et l’aube moitié née,
Tout annonçait une belle journée.
À l’Orient le Ciel éblouissait,
Soit que ce jour la laitière immortelle
Eût essuyé quelque encombre nouvelle,
Et répandu le divin pot au lait,
Soit qu’il fit beau simplement en effet.
On arriva dans une hôtellerie,
Où l’on dina ; la table fut servie
Sans grand apprêt, mais pourtant proprement.
Nice servait, non point élégamment
Et de cet air plein de mignarderie,
À dire vrai ; mais Nice possédait

Deux beaux tetons sous un léger corset
Fort mal noué, par mégarde sans doute ;
D’un blanc mouchoir la transparente voûte
En trahissait le boutonnet charmant.
Et par mégarde encore apparemment.
Gentil souris que le souris de Nice,
Petit air fin et sans nul artifice,
Œil bleu, teint frais, cotillon blanc et court,
Laisse lorgner jambes faites au tour.
Ce n’était point du tout coquetterie ;
Mais Nice était apparemment grandie ;
L’amour avait arrondi ses deux bras.
Ainsi charmante, et ne s’en doutant pas,
Elle dansait sur un pied et sur l’autre,
À droite, à gauche allait dans la maison,
Faisait virer perfide cotillon,
Et marmottait joyeuse patenôtre.
L’impénitent et lubrique Aumônier
Ne se lassait icelle de lorgner,
Et convoitait son joyau de baptême.
Nicette alors apportait une crème
Moins blanche qu’elle. « Or ça. Belle, dit-il,
De son bras dur serrant son bras gentil ;
« Ça. la petite, a-t-on son pucelage ?
« Point ne mentons ; l’avons-nous ce bijou ?
« L’aurions-nous pas laissé dans le village ?
« Oui, n’est-ce pas ? » Vous importe-t-il où ?
Dit Nice, dont la pudeur outragée,
De lys en rose est tout à coup changée.
L’air elle avait, qu’elle aurait mieux voulu
Qu’Antoine Organt eût son beau bras tenu,
Même autre chose, et d’un coin de prunelle
On vous frisait le jeune Chevalier,
Qui bien souvent jetait les yeux sur elle,
D’un certain air qu’on savait épier.
Point ne parlait ; plus l’amour est extrême,
Moins il éclate en frivoles discours,
Et le silence, au temple des Amours,

Parle souvent mieux que l’oracle même.
Cela posé, fillettes là-dessus
Très rarement ont les esprits obtus.
Ce n’est le tout ; notre Aumônier sans grâce,
Avec fureur un doux baiser voulait ;
Mais le poil dur de sa lubrique face,
De ce tendron les lèvres n’alléchait.
Nicette crie : Au secours, on m’égorge ;
Et frétillant comme anguille dans l’eau,
Elle s’arrache aux tenailles de George,
Qui vers sa bouche affilait son museau.
Dans le jardin, George poursuit Nicette.
Soudainement deux robustes valets
Chacun armés de vigueur et de fouets,
D’un bras nerveux vous empoignent la bête ;
On vous lui met dans la gueule un bâillon ;
On vous l’étend sur l’herbe de son long,
Et nos deux gars défroquent son derrière.
Nice accourut, et frappa la première
Étourdiment : mais ayant aperçu
Le globe affreux de cet énorme cu,
Cette vallée infernale, profonde,
Et qu’ombrageait une forêt immonde,
Ce cuir tané, ce croupion monstrueux,
Comme n’en eut ni le fier Poliphème,
Ni le Mimas armé contre les Cieux,
Nice tremblante, et le visage blême,
Recule un pas, puis en avance deux.
Mais chaque gars, et ferme et vigoureux,
Ayant saisi l’instrument de vengeance,
D’un bras terrible, harmonieusement,
Sur ce derrière infatigable, immense,
Avec sang froid fait tomber la cadence.
Champagne vint, sa voix contrefaisant ;
Il exhorta le Moine à patience.
« Mon frère cher, disoit-il saintement,
« En Jésus-Christ mettez votre espérance ;
« Pour nous tirer des griffes du Démon,

« Il a souffert maintes irrévérences,
« Crachats, soufflets, et fustigation.
« Ceci n’est rien auprès de ses souffrances,
« Jésus mourut, et vous ne mourrez pas.
« Recueillez-vous avec l’Agneau sans tache,
« Et priez-le, dans ces rudes combats,
« De vous aider à fournir votre tâche ».
Du patient les cris percent les cieux ;
Sa croupe impure étoit en marmelade.
Tels sont ces monts où gémit Encelade.
Les Forgerons du Souverain des Dieux
Ces monstres noirs, ces Cyclopes affreux,
Les nerfs saillans et l’haleine bruyante,
Couverts de poudre et les poils hérissés,
Sous des marteaux lourdement cadencés
Faisoient trembler l’enclume gémissante.
Ainsi nos gars, à coup précipité,
Font retentir, sous une main pesante,
Le cul de George en sa concavité.
Organt disait : « Que le révérend Père
Chante à loisir là-bas son bréviaire ;
Pour nous, buvons ». Champagne lui versait,
Et toutefois son verre n’oubliait.
George hurlait, et ses fesses tannées
Étoient par-tout de marques sillonnées.
Organt enfin fit signe de cesser,
Et de s’enfuir. On prend la fuite, on crie ;
Et le Héros, branlant son braquemard,
Comme s’il fut venu plein de furie
À son secours, lui dit : « Je viens trop tard ;
« J’aurais voulu les scélérats connaître,
« De qui l’audace ainsi vous a su mettre.
« Que n’avez-vous à mon aide crié ? »
Le Moine au lit s’en fut estropié,
Se promettant de punir cette esclandre.
Le Chevalier avait cru ce jour-là
Aller giter à vingt milles de là.
Cet incident vint le départ suspendre ;

Mais au surplus il n’en fut pas faché.
Nicette avait son jeune cœur touché ;
Il espéra que le sien serait tendre.
C’en fut assez ; il oublia bientôt
L’arrèt du sort, et son oncle, et Charlot.
« Ah ! que le Ciel, disait-il, est bizarre,
« De dégrader une beauté si rare,
« Et d’abaisser de si touchans attraits
« Aux soins grossiers d’un essaim de valets !
« Si le Destin l’avait fait à ma guise,
« Il en eût fait plutôt une Marquise,
« Mais le Destin eut peut-être raison.
« Nice Marquise eût été précieuse,
« Coquette, sotte, altière, impérieuse.
« Vaut-il pas mieux un villageois tendron ?
« Il me faudrait faire mainte grimace,
« Et larmoyer, et faire le muguet,
« Pour obtenir un froid baiser, par grâce,
« Et découvrir un sein avec respect,
« Du vrai bonheur n’avoir que le fantôme,
« Etre cocu tout comme un autre en somme :
« J’aime bien mieux que ma Nicette enfin,
« Nicette soit, que Baronne ou Comtesse ;
« Le vain éclat d’un titre de noblesse
« S’évanouit à côté d’un beau sein. »
Comme il parlait, brillant trait de lumière
Soudainement par les airs s’épandit,
Et le Héros son Ange gardien vit.
Croissant de flamme embrassait sa paupière,
Cheveux blondins sur son dos voltigeaient,
Au gré de l’air ses vêtements flottaient,
Que les zephyrs curieux retournaient.
On lui voyait maint flacon efficace,
Rempli d’une eau que l’on appelle gråce ;
Le doux Jésus en distribue aux Saints
Qu’il a chargés du salut des humains,
Et chacun d’eux un pareil flacon porte,
Dont, au besoin, son ouaille il conforte.

Il dissipa de son souffle divin,
De Diabloteaux un sémillant essaim,
Qui le bernait, dansait sur ses épaules,
Et ricanait autour de ses fioles.
En soupirant d’un air sanctifié,
Il prononça ces benoites paroles,
Avec un ton d’amour et de pitié.
« Mon enfant cher, je viens vous prêter aide,
« Et vous tirer des griffes du Malin ;
« Car votre cœur bien làchement lui cède,
« Et certain feu brùle dans votre sein,
« Feu qui n’est pas celui d’amour divin !
« Vous soupirez pour des Beautés mortelles
« De qui l’éclat est si frêle et si vain,
« Et que les vers dévoreront demain.
« Connaissez mieux les beautés éternelles :
« Ces culs si ronds, si fermes, et si blancs,
« Dans le tombeau vont bientôt se dissoudre,
« Se consumer, et ne seront que poudre ;
« Ces yeux remplis de charmes séduisans,
« Se sécheront comme la fleur des champs ;
« Ces blancs tetons, dont la forme est si belle,
« Ou qui, du moins, mon fils, vous semble telle,
« Vont s’éclipser dans la nuit du trépas !
« Oui, dit Organt, c’est une loi cruelle,
« Mais qui devrait respecter tant d’appas.
« Affreuse Mort, sous ta faux tout succombe,
« Tu détruis tout, trônes, palais, cités ;
« Ton bras cruel, dans l’oubli de la tombe,
« Anéantit et rangs et dignités,
« Et les attraits des touchantes Beautés.
« La faulx du temps, tout frappe, tout enlève ;
« Tout finit, fuit, et passe en ces bas lieux.
« Que faire donc si la vie est un rêve ?
« Rêvons du moins que nous sommes heureux.
« Ce Dieu si grand, et sans doute équitable,
« Qui nous soumet à de tristes destins,
« Peut-il encor trouver l’homme coupable

« D’avoir aimé l’ouvrage de ses mains ?
« Non ; j’aime Nice, et d’un amour extrême ;
« J’aime ses yeux, passagers, mais charmans,
« Et tous les Saints, mon bon ange, et vous-même,
« Forniqueriez si vous aviez des sens. »
L’ange repart : « Mon filleul, que tant j’aime,
« Si forniquez, et point ne conservez
« Votre innocence et rose de baptême,
« Et pour le Ciel si peu vous soupirez,
« Songez au moins à ce que vous devez
« Au ciel, à Charle, à votre oncle, à vous-même,
« Point ne sentez cette onction suprême,
« Cet avant-goût de la gloire des Saints,
« Et ne voulez que des motifs humains.
« Eh bien, sachez que la guerre présente
« Dépend en tout de votre oncle Turpin.
« Les yeux sur vous, la France est dans l’attente,
« Pour découvrir son coupable destin.
« Songez aux maux qui tombent sur la France,
« Au déshonneur qui va vous menaçant,
« Tant qu’il vivra dans son impénitence. »
« Mon cher Gardien, reprit Antoine Organt,
« Veuillez me dire où mon bon oncle pèche,
« Ou donnez-moi cet astre bienfaisant
« Qui conduisit les Bergers à la crèche,
« Et mettrai fin aux maux du peuple franc.
« Si j’étais Dieu, pour un chétif, un homme,
« Me garderais de proscrire un royaume ;
« Et Dieu nous doit pardonner bonnement,
« S’il est meilleur encor qu’il n’est méchant. » >
L’Ange comprit que la grâce divine
Y ferait plus que toute sa doctrine.
Comme il allait la fiole verser
Droit sur son chef, Nice vint à passer.
On ne dit point pourquoi passait la Belle.
Elle courait ; Organt court après elle,
Et plante là, plein de confusion,
L’Ange perclus, de qui l’effusion

Manqua son coup, et tombant irritée
Fit tressaillir la terre épouvantée.
La Grâce et lui de la sorte bernés,
L’Ange s’envole avec un pied de nez.
De mon Lecteur l’attention distraite,
Avec Antoine a volé vers Nicette.
Nice rougit, le brave s’enhardit ;
Nice sourit, Organt sourit de même,
Lui prend la main, et la baise, et lui dit
Tout bonnement : Ma Nicette, je t’aime.
Cet aveu-là n’était pas éclatant.
Que voulez-vous ? Nice était du village,
Et le Héros n’était pas impudent.
Nice repart : Non, point de badinage ;
Mais ses yeux bleus parlaient bien autrement.
Organt vola baiser furtivement,
Puis un second moins difficilement,
Puis un troisième, et puis un quatrième,
Et Nice enfin en rendit elle-même.
Amour alors par les airs voltigeait ;
Il avait vu la visite de l’Ange,
Et le flacon et l’aventure étrange,
Et dans ses mains, en volant, il riait.
Il s’approcha de notre couple tendre,
Leur décocha par le cœur certains traits
Que dans leurs yeux son art avait su prendre,
Puis il les mit dans un nuage épais.
Mathieu Paris ne dit point ce qu’ils firent ;
Mais il nous dit : Alors qu’ils en sortirent,
Désordre était dans le faible corset ;
On remettait épingles au bonnet ;
Mouchoir froissé, contre son ordinaire,
Car Nice était propre comme le jour,
Elle tenait ce soin-là de sa mère ;
Gorge qui bat, yeux humides d’amour ;
Mon cher Lecteur, sans tant vous en décrire ;
Bien devinez ce que Mathieu veut dire ;
Tous deux enfin s’en furent satisfaits,

Organt chez lui, Nicette à son balais.
Je veux avoir une gente maîtresse :
Je n’entends point par gente une déesse ;
Car je l’irai quérir parmi les champs.
Je veux qu’elle ait une taille gentille,
Un cœur ouvert, qu’elle ait toujours quinze ans,
Qu’elle soit douce, et que son œil pétille ;
Je lui voudrais un petit souris fin,
Sans hardiesse, un petit air malin ;
Auprès de moi sur-tout qu’elle rougisse,
Et qu’elle soit enfin telle que Nice.
De son côté, sait-on ce que faisait
Jean l’écuyer ? L’hôtesse il caressait.
Elle était veuve, et veuve inconsolable.
Antoine soupe, et Nice le servait.
Aiguillonné par le vin et la table,
Il la trouvait encore plus aimable ;
De temps en temps tetons il lui prenait,
Et de baisers les mets assaisonnait.
Dans une tendre et pétillante orgie,
Oh ! qu’il est doux de presser tour à tour
Contre son sein sa bouteille et sa mie,
Ivre à la fois et de vin et d’amour !
Les deux amans, sans scrupule et sans gêne,
S’abandonnaient à leurs brùlans désirs,
Et s’enivraient de vin et de plaisirs.
Déjà la nuit, sur son trône d’ébène,
Allait atteindre au milieu de son cours ;
Cette heure-là, c’est l’heure des amours,
Dit Arouet. Sous le marbre et les chaumes,
En ce moment, tous les hommes sont hommes ;
Le Pâtre alors est souvent plus heureux
Entre les bras de sa brune Climène,
Qu’un Roi ne l’est dans les bras d’une Reine ;
Et sous l’abri de son palais pompeux,
Souvent il tient des fesses surannées,
Presse un teton et des cuisses tannées,
Et bien souvent caresse même un cu,

Qui dans le jour l’a fait sept fois cocu.
Pour mon Guillot, de la bouche il vous presse
Bouche vermeille et gorge enchanteresse,
Baise un teton et ferme, et rond, et frais,
Dont ses voisins ne tâtèrent jamais.
Au Chevalier demandez s’il préfère,
Ou Nice à Reine, on Reine à sa bergère.
En ce moment, son cœur est plus heureux
Que ne le sont et les Rois et les Dieux.
Son sein brûlait sur celui de sa mie,
Sa bouche humide à sa bouche est unie.
Nice éperdue, en son brûlant transport,
Entre ses bras le presse avec effort.
Dans ces instans, leur âme évanouie
Semble parfois abandonner la vie.
Le couple heureux jette un profond soupir,
Et se confond dans le feu du plaisir.
Organt lui dit : « Soyez ma douce amie,
« Échappez-vous de cette hôtellerie ;
« J’ai dans le Maine un assez beau châtel
« À pont-levis, et c’est là que j’espère
« Vous couronner au retour de la guerre.
« Je vous le jure à la face du ciel ;
« Oui, quelque jour vous serez noble Dame,
« Et mon courage, envers et contre tous,
« Fera juger, chère âme de mon âme,
« De mon amour et tendresse pour vous. »
Organt ainsi faisait parler sa flamme.
Nice repart d’un sourire agaçant.
Voici de quoi l’on convint cependant.
Elle devait habit de George prendre,
Et sa mandille, et Monsieur son baudet,
Tandis qu’au lit bien malade il gisait,
Champagne étant averti du projet,
Et de la sorte en campagne se rendre.
Cela fut dit et fut exécuté.
Grâce à Champagne, à sa dextérité,
On enleva la monacale armure ;

Elle sentait une certaine odeur.
Bien devinez, sous cet habit trompeur,
La ridicule et charmante encolure
Du gentil Moine ; à quelques ampleurs près,
L’habit fort bien ajustait ses attraits ;
On ne laissa que ce moule effroyable,
Que l’on eut pris, sans trop exagérer,
Pour les étuis des deux fesses du Diable.
Nice tremblait seulement d’y penser,
Se rappelant la façade étonnante,
Grosseur, rondeur, couleur et profondeur
De l’instrument dont le susdit malheur
Avait rendu la gaine ainsi vacante.
Le Chevalier ne perdait point au troc ;
Il admirait sa Nice sous le froc :
Ces grands yeux bleus où feu d’amour pétille,
Étincelans dessous ce voile obscur,
Comme l’étoile au milieu de l’azur,
Et cet endroit où la noire mandille
S’arrondissait sur sa gorge gentille,
Et cette croix qui de son cou pendait,
Et qu’aurait même adoré Mahomet,
Et ces deux mains petites et d’ivoire,
Sortant au bout de large manche noire ;
Onc on ne vit Moine si gentelet.
Ah ! si le Christ eut pris telle faconde,
S’écriait-il, pour paraitre en ce monde ;
Son cu divin n’eut pas été fessé,
Et ses bourreaux l’auraient plutôt baisé.
Jà le trio dans la plaine s’avance.
Fort gentiment Nicete l’Aumônier
Allait trottant sur son baudet altier,
Qui, Dieu merci, sentait la différence ;
Aussi sa voix en sons plus doucereux,
Allait flattant les échos de ces lieux.
D’abord il crut avoir changé de maître,
Tant le Monsieur se sentait soulagé ;
Mais en voyant accoutrement de Prêtre,

Il se disait, mon frère est bien changé.
Contes d’amour abrégeaient le voyage ;
L’aube naissante égayait les Sylvains,
Et la Nature, et nos trois Pèlerins.
Mais repassons sur un autre rivage ;
Le Rhin sanglant m’appelle sur ses bords ;
Chantons l’honneur, la sottise et les morts.



CHANT VI


ARGUMENT

Comment la Folie fit tourner la tête aux Gaulois ; comment Charles passe le Rhin, pour surprendre l’ennemi ; comment ils se battirent.


Pour le malheur des cervelles de France,
Dame Folie avait dans nos climats
Fixé son char, et l’esprit de démence
Avait gagné Ministres, Magistrats,
Prêtres et Clercs, Généraux et Soldats.
Ils étaient fous, mais selon leur richesse,
Selon leur rang, leur pouvoir, leur noblesse.
Tous n’avaient pas le moyen d’être fous.
Le muletier, avec un cœur jaloux,
Du Financier enviait l’ânerie,
Et déplorait sa mesquine folie ;
Le Colonel enviait le Séjan :
De balourdise enfin en balourdise,
Aucun n’était assez sot à sa guise :
Tous désiraient ; et le Prince du Sang,
Du Roi son maître enviait la sottise.
Par-ci, par-là, quelque esprit ostrogot
Se préserva de l’honneur d’être sot ;
Mais cette espèce était par-tout huée,
Comme stupide, et de sens dénuée.
Charles lui-même, autrefois si prudent,
Avait subi ce fatal ascendant ;

Mais sa folie avait un caractère
Particulier. De fous environné,
Par le torrent il était entraîné,
Et respirait la folie étrangère.
Quelque Séjan est-il entré chez lui ?
Charles doit être un tyran aujourd’hui.
Si quelque sage, il sera magnanime ;
Si quelque Prêtre, il est pusillanime.
Jouet enfin des divers mouvemens
De sa folie et de celle des gens,
Charles parait souvent, à la même heure,
Bon et cruel, fait le mal, puis le pleure.
Il résolut, dans un certain moment,
D’aller forcer les Saxons dans leur camp.
Au nom du Ciel, Ebbo, le grand Prophète,
Vint lui prédire une entière défaite,
S’il combattait sans le palladion.
Charles lui dit : Oui, vous avez raison ;
Mais ordonna qu’aussi-tôt la nuit close,
On se tînt prêt à traverser le Rhin.
Le jour s’enfuit, la nuit vient, tout repose :
Chez les Saxons on s’avance soudain.
Quelques forêts antiques et sauvages,
Du Rhin alors ombrageaient les rivages.
Là le Druïde adorait Teutatès.
De ce séjour l’horreur et le silence
Semblaient des Dieux annoncer la présence,
Et rappelaient ces siècles fortunés
Où, sous le poids des pompeux édifices,
Nos bords heureux n’étaient point asservis.
Pour les vertus, des bois furent choisis ;
L’on a bàti pour honorer les vices.
À la faveur de l’ombre et des forêts,
Charle aux Saxons déroba ses projets :
Bientôt le Rhin se présente à sa vue,
Et dans les eaux déjà les bataillons,
Et les coursiers, et les fiers escadrons
Brouillent du Ciel l’image confondue.

Le Roi des Francs, par sa valeur pressé,
Brûlait d’atteindre au rivage opposé.
Fier de son poids, son cheval intrépide
Fendait les eaux d’une course rapide ;
Autour de lui les vagues blanchissaient
Et devant lui d’effroi se partageaient.
Rempli d’ardeur, il gravit le rivage,
Frappe du pied, bondit superbement ;
Son œil en feu, son fier hennissement
Semblent d’avance appeler le carnage.
Pour contempler nos Gentilshommes francs,
Du Rhin alors les Néréides blondes
Quittent le sein de leurs grottes profondes.
Las ! au travers de la gaze des ondes,
Elles dardaient leurs yeux étincelans,
En conjurant quelque terrible orage,
Et se disant, qu’ils fassent donc naufrage !
Tempêtes, vents, bouleversez les flots,
Et dans nos bras adressez ces Héros !
Charles marchait, sa fortune pour guide :
Tout reposait dans un calme perfide
Chez les Saxons. Salamane, éveillé
Par le souci dont il est accablé,
Entend un bruit de coursiers dans la plaine ;
Au clair de lune il reconnait les Francs,
Qui s’avançaient et marchaient à pas lents.
« Je puis enfin humilier Hélène,
« Dit le Guerrier, et lui rendre l’affront
« Dont son envie a fait rougir mon front.
« Tout dort ici ; sans moi le Roi de France
« Nous eùt encore occis sans résistance,
« Et tout le sang de ce peuple égorgé
« Aurait lavé mon honneur outragé.
« Mais je veux vaincre en ce péril extrême,
« Et les Gaulois, et l’envie, et moi-même ».
À ce discours, il monte un palefroi,
Parcourt le camp, galope, jure, crie :
À l’ennemi, soldats, à la patrie !

Le soldat, plein de courage et d’effroi,
S’arme à la hâte. Hélène, impétueuse,
Vole mi-nue à la porte du camp ;
Sadit, Madel, Agrisoux, Hydamant
Courent par-tout. Ainsi, lorsque le vent
Trouble le sein d’Amphitrite écumeuse,
Le vieux Pilote, à l’aspect des rochers,
Appelle, éveille, assemble les Nochers.
L’un brise un mât, l’autre détend les voiles ;
L’un lorgne terre, et l’autre les étoiles ;
De ses méfaits chacun sent le remord,
Et fait des vœux dont il se rit au port.
Le généreux et noble Salamane,
Moins fier qu’Achille, et vaillant comme un àne,
Piquant des deux, et courant au galop,
Trouve les Francs à la porte de l’Ost,
Et furieux, reçoit à coup d’épée
De ces Messieurs l’espérance trompée.
À droite, à gauche, il renverse, il pourfend,
Couvre d’éclairs le bouclier, le casque,
Et le parvis est inondé de sang.
Les Francs, surpris d’une telle bourrasque,
Rendent à peine un timide combat ;
Avec l’espoir, leur courage s’abat.
Le premier rang sur l’autre se renverse,
Et le Héros, par sa fougue emporté,
De rangs en rangs s’avance, enfonce, perce,
Comme un rocher d’un mont précipité.
Le dur Odmar, le poli Bradanelle,
Le beau Rhimbon, et le laid Pyrabelle,
Viennent fougueux tomber sur les Gaulois.
Hélène accourt de mille hommes suivie :
Charles s’avance, on s’anime à sa voix ;
Des deux côtés on charge avec furie ;
La lune seule éclaire ces exploits,
Ces vaillants coups dignes de la lumière.
C’est grand’pitié de mordre la poussière
Dans la nuit sombre ; on voudrait, glorieux,

Mourir du moins à la clarté des cieux.
Les sifflemens des traits impétueux,
Les cris aigus, le cliquetis des armes,
Les juremens sonores des Gendarmes,
Les yeux roulans, allumés de fureur,
Le sabre en feu froissé contre le sabre,
Sur le coursier, le coursier qui se cabre,
Jettent par-tout l’épouvante et l’horreur.
Muse, dis-moi quelle est cette héroïne
Qui met là-bas en fuite les Saxons ?
C’était la faible et brave Caroline,
Nièce de Charle, et Reine de Soissons.
Éprise alors d’une folle chimère,
Depuis trois mois elle courait la terre,
Cherchant par-tout joyau qu’elle a perdu ;
Et ce joyau, c’était son pucelage,
Malignement emprunté par un Page,
Qui le rendrait, et ne l’a point rendu.
Sa plainte amère, à la Terre, à Neptune,
Redemandait sa chimère importune.
Le jeune Page en tous lieux la suivait,
Lui promettant qu’il le retrouverait ;
Et chaque nuit, plein de persévérance,
En attendant, caressait l’Espérance.
Il est aisé d’accorder dans le cœur
Tant de faiblesse avec tant de valeur.
L’on vit en l’air paraître la Sottise ;
Ce vieil enfant, à chevelure grise,
À d’une main la crosse d’un Prélat,
De l’autre un spectre, et sur le dos un bat.
Roi citoyen, à la Cour, à la Ville,
Ce vil Prothée est admis en tous lieux ;
Prélat, Ministre, et Courtisan habile,
Ce Dieu caffard, avide, industrieux,
Bénit, cabale, et se glisse en reptile.
Il tonne à Rome au haut du Vatican ;
Chargé de fers, on le voit rire en France ;
Sous un despote il tremble dans Byzance ;

Soumis et fier, esclave et tout-puissant,
Toujours le même et toujours différent,
Son empire est celui de la Nature :
Et je serais, après cette peinture,
Très-fort tenté de le croire, ce Dieu,
Âme de tout, tout entier, en tout lieu.
Dans les replis de sa robe azurée
Brillaient en l’air, d’un infernal éclat,
Priape en froc, et l’Intrigue en rabat,
L’Hypocrisie à la langue dorée,
Dogmes, erreurs, vertiges, préjugés,
Faux point d’honneur, l’un par l’autre égorgés ;
Près d’elle était ce spectre de fumée,
Nommé la Gloire ; il tenait un laurier
Que poursuivaient le cuistre et le guerrier ;
Devant leurs pas marchait la Renommée,
Et cependant notre Empereur Charlot
Criait d’un air glorieusement sot :
« Amis, corbleu, vive France ! Allons boire ;
« Dans un moment, nous avons la victoire ;
« Le voyez-vous ? l’aide nous vient d’en haut ».
Sur son cheval, Hélène, moitié nue,
Livrait aux coups une cuisse dodue,
Des bras d’ébène, une gorge de lait ;
Et courageuse, au travers la mêlée,
À mille morts sans peur s’abandonnait.
Des Paladins la tête fut troublée
À son aspect, et ses nouveaux appas,
Sur tous ces fous faisaient plus que son bras.
Ils la suivaient, et leur main, de sa tête,
De mille coups écartait la tempète.
Notre Amazone à leurs soins complaisans
Ne répondait que par des coups pesans.
L’audacieux et plaisant Lesdiguière
Lui saute en croupe, et de ses bras nerveux
Rend superflus ses efforts vigoureux,
Pique des deux la monture légère,
Et par la plaine emporte la guerrière.

« Ah ! disait-il, ces membres délicats
« Ne sont point faits pour l’horreur des combats !
« C’est à l’amour une injure cruelle !…
« Que me dis-tu. lâche ? répondai-elle ;
« Ose descendre, et tu sauras tantôt,
« Si cette main déshonore une épée.
« Elle se flatte, avec l’aide d’en haut,
« De se venger, et d’envoyer bientôt
« Dans les enfers ton ombre détrompée ».
Le palefroi, pressé par l’aiguillon,
Les emporta dans un secret vallon.
Hélène était de rage étincelante.
Et les lauriers sans elle moissonnés,
Et les guerriers de sa fuite étonnés,
Aiguillonnaient son âme impatiente ;
Contes d’amour le galant lui faisait,
Et le teton et le cœur lui pressait.
Bref, on entend un coursier qui s’élance.
Le Paladin, frappé d’un coup de lance,
Et presse Hélène, et la quitte en jetant
Un cri plaintif ; il tombe dans son sang.
Marc Hippolite avait vu fuir Hélène
Et le Guerrier ; son cœur vil et jaloux
Crut mettre à prix le plus lâche des coups.
Le jour déjà descendait dans la plaine,
Hélène voit Lesdiguière mourant,
Et l’assassin à ses pieds réclamant
Le prix honteux d’un service coupable.
« Oui, je consens, indigne Chevalier ;
« Oui, je consens, dit-elle, à te payer,
« Mais en lavant dans ton sang exécrable
« Le déshonneur d’une action semblable,
« En t’immolant à cet infortuné,
« Comme à mon cœur doublement indigné.
« Monstre, choisis ; je descends, ou remonte
« Ton palefroi ». Le perfide Guerrier,
Plein de regret, d’épouvante, et de honte,
Lui dit : Descends. En bas de son coursier

Hélène saute, et le lâche Hippolite
Lui porte un coup, remonte, et prend la fuite.
« Les Dieux, dit-elle, en volant sur ses pas,
« À mon courroux ne t’arracheraient pas ».
Dans sa fureur, en cercles elle agite
Sa longue pique, et d’un bras détendu,
Avec élan et la pousse et la quitte.
Marc Hippolite entendit éperdu
Le sifflement, et comme un coup de foudre
Le trait frappant le jeta sur la poudre ;
Dans l’étrier il reste embarrassé.
Son palefroi, qu’emporte l’épouvante,
Traine en tous lieux le cadavre froissé,
Laissant par-tout une trace sanglante
Du fer tremblant dont il était percé.
Le mouvement d’une pitié guerrière
Ramène Hélène auprès de Lesdiguière.
Elle s’avance ; il respirait encor :
Elle défait son casque formidable,
Qui laisse voir une figure aimable :
Ses cheveux blonds descendent à flots d’or.
Sous les croissans de deux sourcils d’ébène,
Un mouvement et pénible et douteux,
Laisse entrevoir l’azur de ses beaux yeux.
À cet aspect. la redoutable Hélène
Sentit bientôt s’évanouir sa haine.
De la vengeance et du ressentiment,
Il n’est qu’un pas à l’amitié souvent
« Jeune Guerrier, dit alors l’Amazone,
« Meurs innocent, et mon cœur te pardonne.
« Dieu m’est témoin que j’ai vengé ta mort ;
« Cette faveur te vient d’une ennemie,
« Qui, si sa voix pouvait toucher le sort,
« À prix de sang rachèterait ta vie.
« Ainsi ce Franc, patriote sans foi.
« Fut plus cruel que moi-même envers toi.
« Le Dieu fatal qu’adore ta patrie,
« Ce Dieu sanglant protège donc l’impie ?

« On ne voit point chez nous de ces forfaits ;
« Vos crimes sont payés par des succès,
« Et nos vertus se payent d’amertume.
« Mon Dieu, plus grand sans doute que le tien,
« Me dit de plaindre et d’aimer le Chrétien.
« Jamais le sang dans ses Temples ne fume ;
« Par la Nature il a dicté sa loi ;
« Elle nous dit que le bien est la foi ;
« Que l’innocence et la pitié du sage
« Sont un encens plus pur que le carnage,
« Et ce Dieu saint ne vent être adoré
« Que par un cœur où ce culte est sacré ».
Hélène vit une pauvre chaumière
Dans le vallon ; cabane hospitalière,
Elle y trouva quelques simples Bergers,
Par leur misère, à l’abri des dangers.
« Venez, dit-elle, au nom de la Nature ;
« Un Paladin est tombé près d’ici ;
« Lavez le sang qu’a versé sa blessure,
« Et de mon cœur n’ayez point de souci.
« Votre service aura sa récompense,
« Et si je meurs au milieu des combats,
« Le juste Ciel, qui tient dans sa balance
« Et les bienfaits et les noirs attentats,
« Se chargera de ma reconnaissance ».
Jà du soleil les premières ardeurs,
De Leucothée avaient séché les pleurs.
Hélène alors pique au travers la plaine,
Et vole au camp. La Guerrière incertaine
Sur le succès du combat de la nuit,
Tremble d’avoir des larmes à répandre
Sur les débris de son camp mis en cendre.
De son époux l’image la poursuit,
Et dans l’ardeur de sa course légère,
Sur son armet son carquois retentit,
Et son cheval fait voler la poussière.
Toute la nuit on avait combattu,
Sans distinguer le vainqueur du vaincu.

Chaque parti se donnait l’avantage.
Enfin le jour découvrit le carnage.
Les champs, de morts étaient par-tout couverts,
Hommes, chevaux, étendus pêle-mêle !
De flots de sang la plaine au loin ruisselle,
Et des tronçons des homicides fers,
De tous côtés le rivage étincelle.
L’astre du jour quitte à regret les mers.
Telle en hiver, après ces nuits palpables,
Où d’Eolus les sifflets importuns
Semblent vouloir éveiller les défunts ;
Une dévote, en conjurant les Diables,
Quitte son lit, où les fils de Vénus
Nichaient jadis à côté des agnus,
Puis endossant sa maternelle cape,
Au premier bruit des cloches dans les airs,
Vole à l’église, avec son chien qui jappe,
Et son missel qu’elle tient à l’envers.
Elle aperçoit débris de cheminée,
Par Boréas à moitié ruinée,
Débris de Saint dans sa niche ébranlé,
Débris de toits, où le vent a sifflė.
Un pauvre hère a couché dans la rue ;
La vieille prie, et n’en est pas émue,
Et cependant d’indécens aquilons,
En folâtrant dans les saints cotillons,
Laissent lorgner au plaisant qui chemine,
D’autres débris sur lesquels il badine.
Charles campa sur le côteau voisin,
Et s’étendit jusqu’aux rives du Rhin.
Monsieur Ebbo, de qui la prophétie,
Par le succès se trouvoit démentie,
Vint à son tour complimenter Charlot,
En lui disant que sa valeur extrême,
En ce moment triomphait du Ciel même.
Marcel lui dit : « Vous, vous êtes un sot ».
Ebbo repart : « Vous êtes un profane ».



CHANT VII


ARGUMENT

Comment l’Ange gardien berné se vengea : comment Organt voyagea dans le Ciel, monté sur un Docteur.


Ô jeunes cœurs, c’est ainsi qu’on vous damne ;
Lancés à peine au sein du tourbillon,
Des séducteurs la criminelle adresse,
De l’innocence assiège la faiblesse,
Et par les sens lui donne la raison :
Dans une coupe aimable, enchanteresse,
Leur main adroite embaume le poison.
L’innocent boit ; adieu son innocence,
Adieu vertus, adieu paix de l’enfance.
Qu’arrive-t-il à l’esprit égaré ?
Avec l’Église et les Saints il fait schisme,
Met en oubli le dévot catéchisme,
Et les leçons de Monsieur le Curé.
Ainsi parlait d’Antoine le bon Ange,
Vilipendė naguère au cabaret,
Comme la Grâce au profane il versait.
Sur un nuage à grands pas il marchait,
Disant parfois : Il faut que je me venge !
Dans sa fureur, le front il se cogna,
Qui, sous le coup, étincelle jeta.
Il en sortit, par le même passage,
Certain projet bien méchant, quoique sage.
Ce grand dessein était de désunir
Antoine Organt, et cette Villageoise
Par qui jadis avint ladite noise :
Nice s’entend. Il sauta de plaisir ;
Et déployant ses ailes diaprées,
Et par les bords artistement dorées,
Il s’envola. derrière lui laissant
Certain rayon d’odorante lumière,
Qui jaillissait du céleste derrière,

Et suspendu majestueusement,
Droit il s’envole au pays des chimères,
Reines du monde, et sur-tout de nos pères.
Sur les confins de ce sot Univers,
Affreux séjour, et terme où tout expire,
Du vieux néant s’étend le vaste Empire ;
C’est là qu’on voit ces fantômes divers,
Enfans légers du sommeil et de l’ombre,
Se promener sous des formes sans nombre,
Au sein profond de l’éternelle nuit,.
Fuyant le jour qui les anéantit.
Là, sont Docteurs, Médecins, et Sophistes,
Marchands de Ciel, Sectateurs, Alchimistes
Tendant la main, et maitres d’un trésor ;
Creux Charlatans, dont la sotle science,
Ou bien plutôt notre avare ignorance,
À chaque instant métamorphose encor
L’or en fumée, et la fumée en or.
C’est là qu’on voit le Temple de Mémoire ;
L’orgueil en fut l’ingénieux auteur,
Et s’y plaça sous l’heureux nom de Gloire.
Il le bâtit de la sombre vapeur
Des actions fameuses sur la terre,
Et des forfaits enfantés par la guerre.
Il est assis sur des lauriers honteux,
Tenant en main quelques rameaux poudreux,
Dont il se sert à repousser sans cesse
L’opprobre altier qui le suit et le presse,
Et détourner l’importune lueur
De ce flambeau, dont l’équité terrible,
D’un ceit profond, avide, incorruptible,
Vient éclairer le néant de son cœur.
II a les mains et la lèvre sanglante,
Les yeux tendus, superbes, menaçans,
Et toutefois la bassesse impudente
Autour de lui brûle un profane encens,
Dont la vapeur et les flots imposans
Font voir l’idole au travers d’un nuage

Qu’adore un sot, et que perce le sage.
Là sont placés tous ces vils Conquérans,
Vantés par nous, et maudits en leur temps ;
Ces Dieux cruels, et que la renommée
Pétrit de sang, de pleurs, et de fumée.
Ah ! faut-il tant se donner de soucis
Pour acheter l’opprobre et le mépris !
L’Ange, en passant, aperçut sur ces rives
La Vérité, l’Équité, les Vertus,
De notre monde aimables fugitives,
Poussant vers lui des regrets superflus.
Il ramena de ces lieux formidables
Deux farfadets aux deux amans semblables ;
L’un à baudet, comme Nice Aumônier ;
L’autre à cheval, comme le Chevalier.
Il les percha sur son rayon céleste,
Pique, part, court, vole, arrive soudain :
Les esprits purs sont d’une essence preste.
Ce groupe en l’air frappa le genre humain,
Qui bonnement crut voir une Comète.
Les Négromans prirent leur amulette.
Maintes Nonnains disaient : Jésus ! ma sœur,
La fin du monde ou quelque grand malheur !
On vit frémir la croix du Tabernacle ;
Chaque Saint fit cette année un miracle.
Mainte dévote avait des visions ;
On n’entendait parler que de Démons.
Le Pape en rut, armé de son étole,
Catéchisait au haut du Capitole,
Et tout cela pour un Saint qui pétait,
Et qui d’eux tous fort peu s’embarrassait.
Mais cependant Organt et sa maîtresse
Au nez du Saint cheminaient en liesse.
Un tel aspect c’était fait pour cela)
De son cerveau le salpêtre éveilla.
Il fit d’un B. retentir l’atmosphère.
Eh ! qui craindra de jurer désormais ?
Passe un Valet, un Roi même, un Roi ; mais

Mais jure-t-on au séjour de lumière ?
L’un d’un côté, l’un de l’autre trottant,
Antoine Organt et sa maîtresse gente,
Au gré de l’Ange allaient se séparant,
Du farfadet suivant la trace errante.
Jean l’Écuyer avait pris les devans,
Pour se choisir une hôtesse vaillante
Et sans façon. Aux yeux des deux amans
Les farfadets galopent dans la plaine ;
Ils les suivaient, courant à perdre haleine.
Nice pensa laisser son capuchon,
Et tous les deux perdirent la raison.
L’Ange gardien, d’une main invisible,
Précipitait leur course irrésistible.
Organt criait : Friponne, cette nuit,
De par Saint-Luc, j’enchaînerai ta fuite !
En ricanant, l’Ombre lui répondit :
Nous le verrons, et puis se précipite.
De son côté, Nice, dont le baudet,
Impatient, les grègues alongeait,
Voyant bien loin percer dans la campagne
Son cher amant sur son cheval d’Espagne,
Criait à l’Ombre : Attendez, s’il vous plaît !
Le jour baissait, la vallée obscurcie
Favorisait cette supercherie.
Organt enfin au logis arriva,
Et Nice aux champs se trouvait loin de là.
Au même instant leurs yeux se dessillèrent,
De tous côtés les regards ils tournèrent ;
Mais vainement. Nice se livre aux pleurs,
Et son amant à d’horribles fureurs.
Tel un lion de l’affreuse Hircanie,
Dont quelque More avare et sans pitié
A terrassé l’imprudente moitié,
Plein de douleur, transporté de furie,
Des longs accens de son sauvage amour
Fait retentir les déserts d’alentour.
Champagne alors vers son maître s’avance.

« Quoi, lui dit-il, Seigneur ; quoi, nous pleurons !
« Y pensons-nous en bonne conscience,
« Dans l’univers n’est-il d’autres tetons ?
« Vous trouverez mille Nices pour une.
« En attendant, le temps point ne perdons ;
« Le verre en main, bravons notre infortune :
« Heureux, rions ; et malheureux, buvons.
« Le Ciel fort peu s’intéresse à nos peines.
« Les Dieux là-haut, enivrés de nectar,
« Entre les mains de l’aveugle hasard,
« Du genre humain laissent flotter les rênes.
« Notre vie est un fleuve impétueux,
« Libre en sa course. et maître de son onde,
« Qui suit sa pente, el traverse le monde,
« Tantôt parmi des rochers sourcilleux,
« Des lits de fange, un effroyable abîme ;
« Tantôt parmi des sites plus heureux.
« Je plains celui qui se rend la victime
« Des simples jeux du hasard et du sort :
« Je ne crains rien, et même dans la tombe,
« Si, sous ses coups, mon àme ne succombe,
« Après ma mort, je rirai de la mort.
« Votre douleur est douleur inutile,
« Sur la fortune elle ne fera rien ;
« Au reste, elle est et volage et mobile ;
« Par un caprice elle vous òte un bien,
« Que par un autre elle pourra vous rendre.
« En attendant, le parti qu’il faut prendre,
« C’est de livrer votre peine au zéphyr ;
« C’est de chanter. et de rire, et de boire,
« Pour convertir cette peine en plaisir,
« Ou tout le moins en perdre la mémoire.
« Est-ce aux Héros à se laisser charmer » ?
Organt repart : « Ah ! fallait-il aimer » !
Il était nuit, Diane nébuleuse
N’était encor qu’à son premier croissant.
Nice, jouet de sa peine amoureuse,
Sans savoir où, s’en allait cheminant.

De temps en temps, le long des vastes plaines :
Mon cher Organt ! Organt elle criait ;
Et l’écho seul, sur les cimes lointaines,
Plaintivement Organt lui répondait.
Ses bras mignons au Ciel elle tendait,
Et ses beaux yeux, pleins d’inutiles charmes,
Et qui fondaient en inutiles larmes.
Il était nuit ; où giter cependant ?
À qui s’offrir ? Car elle avait grand’peine
À se montrer sous le noir vêtement.
Tandis qu’ainsi, malheureuse, incertaine,
Elle flottait entre mille projets,
Nés l’un de l’autre, un par l’autre défaits,
Elle entendit le son d’une musette,
Qui s’élevait du milieu des forêts ;
Pour l’écouter, Nice, en pleurant, s’arrête.
« Il est sans doute heureux, dit-elle, hélas !
« Celui qui chante, et que j’entends là-bas » !
Nice, à ces mots, éplorée et tremblante,
Devers ces lieux où le berger chantait,
Hâtait au trot sa monture indolente.
On aurait dit que le drôle en effet
Prenait plaisir au pied qui le frappait.
Pour comble enfin, comme Nicette avance,
Notre Berger sa musette laissant,
Fit place au loin au plus morne silence.
Près d’un ruisseau, Nicette, en cheminant,
Vit un vieillard endormi sous un plane ;
Elle descend, timide, de son âne,
Accourt, s’approche, et croit voir un pasteur ;
Mais elle voit Ydrahaut, l’Enchanteur,
Qui, pour voler librement dans l’espace,
Avait laissé son corps en cette place.
Ses vêtemens étaient blancs, et de lin ;
Sa barbe antique, artistement bouclée,
À flots d’argent descendait sur son sein ;
Une ceinture étroite et constellée,
Autour de lui tenait dans son repos

Une baguette, un livre, et des anneaux,
De la magie instrumens infernaux.
Nice hésitait, et d’une main timide
Elle touchait le vieillard doucement,
Qu’elle craignait d’éveiller cependant ;
Mais son esprit, occupé dans le vide,
Et dégagé des liens de son corps,
De ce bas monde était bien loin alors.
Il connaissait à fond l’Astronomie,
Apparemment flambeau de la Magie,
Et s’en allait dans les champs éternels
Étudier le destin des mortels.
Au bord de l’eau, Nice étendit ses charmes,
En attendant le réveil d’Ydrahaut ;
Bref, elle entend des coursiers au galop.
« Voici venir, dit-elle, des Gendarmes,
« Éloignons-nous. » Elle prend son grison,
Monte dessus et perce le vallon.
C’était Organt et son ami Champagne,
Pour la chercher, qui battaient la campagne.
Organt tantôt ou jurait ou pleurait,
Et l’Écuyer sur son âne prêchait.
Nos spadassins courent les plaines vertes,
Les monts, les bois, et les gorges désertes,
Bien étonnés, le lendemain matin,
De se trouver sur les rives du Rhin.
Ils entendaient de loin un bruit de guerre ;
Organt s’arrête, et lève sa visière.
« Ami, dit-il, on combat près d’ici ;
« Heureux qui meurt ! allons mourir aussi. »
Comme ils parlaient, de la plaine voisine,
En voltigeant, Zéphyr leur apporta
Le son aigu d’une cloche argentine.
Champagne au bruit son oreille prêta ;
11 aperçut dans le lointain bleuâtre
Le coq altier du clocher d’un couvent.
« Pour Dieu, dit-il, afin de mieux combattre,
Allons là-bas dîner auparavant. »

Derrière un bois, muette solitude,
Loin des mondains et de l’inquiétude,
Quelque Traitant, de ses tardifs remords
Bâtit au Ciel un couvent sur ces bords.
Ici paraît une tourelle enduite
Des larmes d’or de la veuve proscrite ;
Là le regret éleva des murs saints
Des pleurs amers, du sang des orphelins.
La sacrilège et profane Opulence
A mis ce sang pour y crier vengeance,
Sur ces autels où le Dieu de bonté
Fait homme un Dieu, fait Dieu l’humanité.
Une tardive et froide pénitence,
Là de Frocards a renté l’indolence.
« C’est donc pour eux que l’avare Intérêt,
« Lavant ses mains dans un autre forfait,
« S’est engraissé de meurtres, de victimes,
« Pour soudoyer à jamais d’autres crimes !
« Quelques tondus payent-ils les malheurs
« Des innocents dont ils boivent les pleurs ? »
Antoine Organt, en parlant de la sorte,
Jà du Moutier découvrait la grand’porte,
Où s’élevait sur la croix expirant,
Un Dieu pour nous chaque jour renaissant.
Organt arrive ; il entre au monastère.
Près de la porte était un vieux tilleul,
Dans ce séjour, vénérable lui seul.
Le spadassin trouva là grande chère,
Et l’avant-goût des biens du Paradis.
Ces gros reclus, de vin muscat fleuris,
En le voyant sont saisis d’épouvante.
Père Anaclet vint au-devant de lui.
À chaque pas, sa bedaine branlante
Rebondissait sur la terre tremblante.
Il se courbait sur un mobile appui ;
Mille rubis, de couleur éclatante,
Étincelaient sur son nez montueux,
Et son menfon, sur un pourpoint crasseux,

Se promenait à replis onctueux.
Il maugréait, d’une voix clapissante,
Contre le preux, qui, sans permission,
Etait entré dans la sainte Sion.
Organt, flétri de douleur et de rage,
D’un coup de poing soulageant son grand cœur.
Fit reculer Monsieur l’Inquisiteur.
On crut alors le couvent au pillage.
Notre prudent et tranquille Écuyer
Met pied à terre, et cherche le cellier.
Les saints reclus, l’effroi sur le visage,
Priaient Saint-Jean de conjurer l’orage,
Et s’écriaient : « Monsieur le Paladin,
« Ah ! prenez tout, mais laissez-nous le vin. »
Organt leur dit : « Messieurs, mettez la table ;
« Je viens ici boire à votre santé. »
Les porte-froc, à ce discours affable,
Se coloraient d’un air d’aménité.
Bientôt le vin dissipa les alarmes,
Et du tokai la subtile vapeur
Rougit les fronts qu’avait blanchis la peur.
Antoine Organt leur conta ses faits d’armes ;
Il commença d’oublier son chagrin,
Et son amour qu’avait noyé le vin.
Vers le dessert : « Çà, leur dit notre Alcide
« D’une voix forte et d’un air intrépide,
« Ce n’est pas tout : vous voilà rebondis ;
« Il faut, Messieurs, marcher aux ennemis :
« Je les ai vu poindre sur vos montagnes ;
« Le Rhin lui seul vous protège contre eux ;
« Ils vont bientôt fondre dans ces campagnes,
« Et s’en viendront boire votre vin vieux.
« Çà braves gens, armez-vous ; qu’on me suive. »
Parlant ainsi, son redoutable bras,
Aux yeux hagards de la troupe craintive,
Faisait briller un large coutelas.
Le père Luc ne put vider son verre ;
L’un se signa, l’autre fit sa prière,

Et tout à coup la fenêtre s’ouvrit ;
Du haut des Cieux un âne descendit.
Mes chroniqueurs étaient gens bien profanes
D’aller nicher en paradis des anes.
Voici comment certains Commentateurs
Ont expliqué cet indévot passage :
« Apparemment quand l’âme des Docteurs
« A dépouillé les terrestres honneurs,
« Pour s’envoler au céleste héritage,
« L’âne parait, et reste à découvert. »
Mais revenons à mon saint homme d’âne ;
Son corps était vêtu d’une sontane,
Un grand bonnet par le sommet ouvert,
Couvrait son chef, et cachait ses oreilles.
Que de bonnets en cachent de pareilles !
L’âne, porté sur l’aile d’Aquilon,
Par la fenêtre entre dans le salon
Où s’abreuvaient tous les bienheureux Pères.
« Du haut des Cieux, je viens, dit-il, mes frères,
« Pour vous tirer du coupable danger
« Où le courage aurait pu vous plonger.
« Quoi ! méprisant le Saint-Père et l’Eglise,
« Vous aideriez la mondaine entreprise
« D’un Paladin. Horret a sanguine
« Ecclesia ! » Lors d’un épais nuage
Il entoura le brave courroucé
Dont il voyait s’allumer le visage.
Ainsi Vénus, aux rives de Carthage,
Couvrit son fils avec l’air condensé.
L’âne, en latin, tint après ce langage :
« Fut-il un sot, l’Apôtre ingénieux.
« Qui, par des lois si doucement sévères,
« A défendu que tout Religieux
« Traître, infidèle à son culte pieux,
« Ne se baignât dans le sang de ses frères ?
« Par ce moyen, loin du bruit, loin des guerres,
« Dans un torrent de plaisirs enchanteurs,
« Du genre humain vous narguez les malheurs ;

« D’un mort dupé les remords vous font boire,
« Et vous riez sous votre cape noire,
« Quand vous voyez le mortel hébété
« Baiser la trace où vos pas ont porté. »
Le Paladin se lassait de l’entendre
Braire en latin, sans pouvoir rien comprendre ;
Il s’élança, le braquemard en main,
Hors du nuage où l’avait mis le Saint.
Espadonnant et d’estoc et de taille,
Sans goutte voir, il court de tous côtés.
Les saints reclus fuyaient épouvantés,
Tous rebondis de la grasse ripaille
Qu’ils avaient faite. Organt fut au hasard
Heurter le Saint d’un coup de braquemard.
L’âne, dressant et l’oreille et la queue,
Fit retentir, du clairon de sa voix,
L’air, le couvent, et toute la banlieue.
C’était ainsi qu’il prêchait autrefois.
D’un bond léger, le guerrier, plein d’audace,
Impétueux s’élance sur le dos
Du saint baudet, par la fenêtre il passe.
L’âne rua, péta, fit mille sauts.
Organt saisit les oreilles pour bride
Allègrement, s’envola, disparut,
Et rassura notre banquet timide,
Qui, de rechef, se réunit, et but.
Organt planait au séjour de l’orage,
Profanement sur le Docteur monté ;
Sylphes, lutins volaient sur son passage,
Riant, bernant le pauvre âne hébété.
En voltigeant, ils lui tiraient l’oreille,
Et lui faisaient mainte insulte pareille.
Mathieu nous dit que ces frêles cerveaux
Étaient pétris de sel et de bons mots,
Dont la vapeur et délicate et fine
Ne montait point à la cervelle asine.
De temps en temps le saint Docteur ruait,
Et le Héros à grands coups charpentait

Les flancs sacrés du céleste Bourique.
Qui lui disait, dans son style énergique,
Que le Seigneur un jour le jugerait.
Sur l’Univers la nuit tendait ses voiles.
Tout chamarrés de brillantes étoiles,
Et dirigeait de l’orbe occidental
Son char trainé par un maigre cheval.
Le Paladin, en promenant sa vue,
Vit dans les airs un palais de cristal,
Qui s’élevait comme sur une nue :
Mathieu Paris aimait le merveilleux.
En lettres d’or on voit au frontispice :
L’Extravagance habite dans ces lieux.
Organt sourit, et se dit sans malice :
« Je lui connais des Temples aussi beaux
« Dans l’Univers. » En prononçant ces mots,
II admirait ce bizarre édifice,
Etincelant d’un million de flambeaux.
Sous un portique, il vit nombre de sots,
Tristes amans de notre Pythonisse,
Mores, Gaulois, Espagnols, Ostrogots,
Qui venaient là de l’un et l’autre pôle
Chercher les Arts, le goût, le bel esprit,
Et le bonheur, qui s’appelait V… le.
Ici la haine à la haîne sourit ;
Là j’apperçois Courtisanes tannées,
Tombeaux blanchis : ces roses surannées
Vendent aux gens la mort qui les nourrit,
Jouant l’amour, ses faveurs et sa flamme,
Le front serein, la rage au fond de l’âme,
Donnant un cœur pour un morceau de pain.
Là la Richesse au pauvre tend la main.
Les yeux hagards, ici rôde l’Envie ;
Nouveau Tantale, on la voit qui poursuit
Un affiquet, un carrosse, un habit.
Ici l’Orgueil, là la Coquetterie,
L’œil de côté, l’abord doux et flatteur ;
Le vermillon lui tient lieu de pudeur.

Elle s’avance ; elle a pour compagnie
L’Intrigue sourde et la discrétion,
Et l’Impudence et la Dévotion ;
Là des pedans réforment la patrie.
Là des Prélats, Hermites du bel air,
Et que l’on croit dans le monde au désert ;
Là les soucis qui se pament de rire ;
Là des rimeurs haves, secs, eflarés,
Dont la faim seule a causé le délire ;
Là la vertu sous des haillons soupire ;
Là des faquins et des forfaits dorés.
Antoine dit au Portier : « La Déesse
Est-elle ici ? puis-je la voir ? » Non pas ;
Elle est en France, et voici son adresse,
Devers Paris assemblant les États.



CHANT VIII


ARGUMENT

Étrange péché d’Antoine Organt ; étrange pays où il aborde ; étrange action de l’Ange gardien.


L’Ange gardien de l’incrédule Organt,
Rassasié de sa sainte vengeance,
Avait quitté l’atmosphère de France,
Et revolait tout fier au Firmament.
II voit Organt affourché sur un âne,
Un saint Docteur, et qui dans les airs plane.
Le papelard ayant tors son cou long,
S’avance et dit : « Ô mon tendre pupille,
« En bonne foi, perdez-vous la raison ? »
« Corbleu ! repart ce filleul indocile,
« Monsieur le Saint, qui faites le Docteur,
« Vous commencez à m’échauffer la bile ;
« Restez là-haut, et laissez-nous tranquille ;
« Car me déplaît ce babil orateur.
« Je veux pécher, moi, rien ne m’en empêche ;

« Et que vous fait, ventrebleu, que je pèche ?
« Je veux rôtir avec ces gens fameux,
« Dignes peut-être, et plus que vous, des Cieux ;
« Tant de Beautés célèbres dans le monde,
« Et que dévore, hélas ! le gouffre immonde !
« Ainsi partez, Monsieur le Prédicant,
« Et laissez-moi pécher tranquillement. »
« Ah ! répondit d’une voix tremblotante
Le Saint, saisi d’horreur et d’épouvante,
« Puisse le Ciel, ingrat, vous pardonner !
« Quoi ! mon filleul, vous voulez vous damner ? »
« Oui, je le veux » ; et sans autre parole,
Il vole à lui, le coutelas au poing,
Et d’un grand coup lui fait voler bien loin
Et son oreille, et morceau d’auréole.
Il le poursuit, l’Ange fuit dans les Cieux,
Remplissant l’air de ses cris furieux ;
Et le pervers disait d’un ton profane :
« Trouve mauvais désormais qu’on se damne ! »
Parlant ainsi, dans le vide il planait,
Comme un César, assis sur son baudet,
Qui, respirant dans un air sympathique,
Se rengorgeait, pétait, caracolait,
Et modulait sa voix académique.
Le Chevalier, trottant par le pays,
Roulait partout de grands yeux ébahis.
Il regardait comme chose nouvelle
De trouver là le pauvre genre humain,
Lequel rongeait un ridicule frein,
Sanglé, bridé, courbé sous une selle,
Et, qui pis est, des ânes gravement
Trainés par lui sur un char triomphant.
Là sous le joug quatre bêtes humaines,
 pas comptés, de même que nos bœufs,
Tiraient le soc, et traçaient avec peine
Un dur sillon sur un sol raboteux.
Dans ce pays, les ànes, pour les hommes,
Sont ce qu’ici pour les ânes nous sommes.

Ils ont leur code et leur gouvernement,
Leurs Magistrats, leurs Lois, leur Parlement,
De grands Docteurs, héritiers des Apôtres,
Et c’est de la que nous viennent les nôtres.
Ils ont aussi leur Université.
La Capitale est Asinomaïe.
Mon Chevalier, trottant par la Cité,
Scandalisait le peuple à longue ouïe,
Qui le voyait sur un âne monté.
Cet attentat parut le plus profane,
Le plus hardi, dont de mémoire d’àne.
Dans le pays on se fût avisé.
Le pauvre Saint était formalisé.
Quoi qu’il en soit, l’humilité céleste
Le retenait ; on le voyait souffrir ;
Il tenait bas une oreille modeste,
Et seulement quelque léger soupir
Faisait par fois la cité retentir.
Mais que disait la race pécadille ?
De tous côtés les bons mots circulaient,
Et par un rire où les gràces brillaient,
Au Paladin les esprits se montraient
Épanouis d’une façon gentille ;
Ils excellaient dans l’art des calembourgs.
Esprits pointus des plaisans de nos jours,
Vous êtes nés sous cet astre bénigne.
Les ânes ont là-haut l’esprit bien fait,
Les nôtres ont la bile plus maligne :
Que si cet œuvre à leurs yeux paraissait,
Vous les verriez s’épuiser en ruades,
Et m’envoyer de longues pétarades
Au nom du Ciel ; que pitié d’eux il ait !
Mais les pavots de leur Académie,
Sans moi, pourront endormir l’Aonie.
Qu’ai-je besoin, sur le docte sommet,
D’aller moutrer, en ma folie extrême,
Un sot de plus ? Un de moins il aurait,
Si le S…… avait pensé de même.

Mais reprenons notre premier objet.
Antoine Organt était tout stupéfait
De voir ainsi la pauvre humaine engeance ;
Il ne voyait que ce qu’on voit en France.
« Dieu soit loué, ce qu’il fait est bien fait,
« Disait Organt. L’homme n’est qu’une bête,
« L’âne non plus ; c’est le droit de conquête.
« Apparemment les hommes par là-bas
« Sont les plus forts, et l’àne en ces climats.
« Voyons pourtant, pendant que nous y sommes,
« Si, dans ces arts dont nous nous pavanons,
« Ces ânes-ci valent les ânes hommes ;
« Si c’est du moins pour de bonnes raisons
« Qu’ils servent l’homme, ou que nous les servons ».
Il se trouvait alors près d’une église.
Il entre, et voit ànes le froc en chef.
Dans notre siècle, il se serait cru, bref,
Chez les enfans de Saint-François d’Assise,
Comme Lourdis, lequel, chez la Sottise,
Si l’on en croit le sincère Arouet,
Dans son couvent encore se croyait.
Un âne en chaire, esprit évangélique,
Adoucissait sa voix apostolique.
Il appuyait d’un pied périodique
Les vérités que sa bouche entonnait.
L’oreille haute, et de dextre et de ganche,
Comme un mauant qui dans la plaine fauche,
Son éloquence au peuple il envoyait.
Point n’oubliait une modeste pause,
Quand il avait dit une belle chose.
Son cœur ardent semblait voler à Dieu,
Et les élans de sa voix déployée
Faisaient frémir les échos du saint lieu.
Il parla d’or ; la troupe édifiée,
Chacun chez soi s’en fut sanctifiée,
Et le Docteur avait si bien prêché,
Qu’en descendant il eut un évêché.
Organt disait : Nous faisons tout de même.

Puis il s’en fut, et l’imprudent fit bien ;
Car un bédaut venait chasser le chien.
Comme on jugeait une cause suprême,
Au Parlement il s’en fut de ce pas,
Où tout à l’heure au Cirque de Cujas
Allaient lutter de braillards Avocats.
Là gravement tousse Monsieur le Juge ;
Là les grugeurs, et là ceux que l’on gruge.
Bref, un Huissier cria : Paix là ! paix là !
L’on silence, et puis l’on commença.
Voici d’abord un début pathétique,
Enluminé de fleurs de rhétorique,
Et dans lequel la lune et le soleil
Jouaient sur-tout un role non pareil.
Des deux côtés, les Avocats tonnèrent,
De tous côtés les oreilles dressèrent.
À ce fracas, on devine aisément
Qu’il s’agissait d’un cas très important.
Si l’on en croit des chroniques certaines,
C’était, Messieurs, pour un licou volé,
Que l’on avait tant et si bien hurlé.
Or vous saurez que, depuis six semaines,
On ne parlait, grand, petit, sage, fou,
Que du licou, du licou, du licou ;
On en parlait à la table du Prince,
Dans les boudoirs de toute la province,
Et ce licou fit lui seul plus d’éclat,
Que n’auraient fait mille crimes d’État.
Sur ce licou l’on fit un nouveau code,
Et les licous devinrent à la mode :
Onc on ne prit un si juste ornement.
Monsieur le Juge, après très longue pause,
L’oreille haute, et le nez renfrognant,
Dans le silence et le recueillement,
Comme il aptait à cette grave cause ;
Après avoir pesé très mûrement
La vérité, prononça posément,
Et toutefois condamna l’innocent.

Organt disait : nous en ferions autant.
Bien qu’en ces lieux l’homme fùt bête vile,
On ne fut pas de l’y voir bien surpris.
Ce n’étoit pas chose plus incivile
Que voir un âne en tribune à Paris.
On ne dit rien ; on crut, à sa figure,
Que de son âne il était la monture :
On le voyait marcher à ses côtés.
On adorait dans l’Asinomaïe,
Comme ici bas, Melpomène et Thalie :
Non toutefois ces deux Divinités,
Mères de l’Art, filles de la Nature,
Rouges sans fard, et belles sans parure,
Telles qu’enfin les a représentés
La vertueuse et simple Antiquité.
Melpomène, en âne travestie,
Braille en vers froids la morale bouffie,
Et grimaçant pour amuser les sots,
En vieux Rheteurs habille les Héros ;
Prône le M……, et rit du vieux Corneille,
Siffle Dorfeuille[2], et caresse S… F…,
Pour avoir fait de Pyrrhus un brutal,
Et d’Apollon épouvanté l’oreille.
Antoine Organt, simple comme un Gaulois,
Dit, en voyant ces Grecs Groënlandois :
C’est donc ainsi qu’on parlait autrefois ?
Il voit Thalie en cotillon mesquin,
Pour des sabots laissant le brodequin,
Froidement gaie, et grotesquement tendre,
Dédaigner l’art et le sel de Ménandre.
Organt vit là M……, dont le talent
Est d’écorcher Molière impunément,
Et Des……, le Sancho de l’école,
Qui croit l’Olympe assis sur son épaule ;

La glaciale et brûlante R……,
De qui les feux ont fait rougir l’amour,
Et dont le cœur, digne de Messaline.
Parodia la Trinité divine,
Avec trois culs l’un par l’autre pressés,
Et se heurtant, unis et divisés.
F……, suivant et mignon des Héros,
Lequel jamais ne dormit sur le dos ;
Cette C……, nouvelle Cythérée,
Que sur le sable apporta la marée ;
Et Dor……, dont le palais branlant
Mâche les vers de sa dernière dent ;
Cette Ch…… ânesse de Cythère,
Divinité dont Cybelle est la mère ;
Fl…… enfin, sot avec dignité,
Thersite en scène, Achille au Comité.
Or de nos jours Balourdise inhumaine,
Tantôt Thalie, et tantôt Melpomène,
Sur un nuage attelé de dindons,
Pendant la nuit, a, de ces régions,
Devers Paris trainé ces Licophrons,
Et notre France est une colonie
Des champs déserts de l’Asinomaïe.
Gente Huberti, mon Preux ne vous vit point
Dans ce pays ; vous étiez à Cythère
Avec l’Amour, dont vous êtes la mère.
Mathieu Paris n’est garant sur ce point ;
Mais vos talens valent bien sa chronique.
Turpin[3] était le minois d’Angélique ;
L’Abbé Tritême[4] était celui d’Agnès.
Organt s’en fut au Temple du Génie ;
Certaine odeur de loin prenait au nez,
Odeur asine, odeur d’Académie.
Figurez-vous les Quarante assemblés.
Au milieu d’eux paroissait la Science.

Cent fois plus sotte encor que l’Ignorance ;
Ses yeux étaient ceints d’un voile d’airain ;
De le percer elle tàchait en vain !
Elle tenait une lanterne obscure,
D’où s’élevait une fumée impure,
Et toutefois son cortège hébété,
À sa lueur cherchait la vérité.
Sa nuque était vers la terre affaissée ;
Elle rongeait le mords avec les dents ;
Et par ce mords sa langue embarrassée
Ne bégayait que des sons discordans.
Le sot Orgueil paraissait auprès d’elle ;
Il lui servait de digne champion,
Et chaque jour, à sa gloire fidèle,
Il combattait sa rivale, Raison.
Le Paladin dormit à la séance ;
En ce moment, un songe aérien
Vola vers lui du Mont Olympien.
Il emporta son esprit vers la France,
Et lui fit voir l’image des combats,
Et les lauriers qu’il ne moissonnait pas.
En ce moment, les troupes s’ébranlèrent ;
Les deux partis l’un vers l’autre marchérent.
La charge sonne, on vole ; mille cris,
De mille coups à l’instant sont suivis.
Charles criait : Nivernois, Picardie.
Soyons vainqueurs, ou perdons tous la vie !
Les bataillons heurtent les bataillons :
On porte, on pare, on rend mille horions.
Pannon reçoit un coup de cimeterre,
Et voit rouler son nez sur la poussière.
Charles, suivi d’un escadron picard,
Se précipite, et combat au hasard.
Les ennemis, comme la foudre il perce ;
Il frappe, il tue, il écarte, il renverse.
Vous avez vu les fougueux Aquilons
Livrer la guerre aux fragiles moissons,
Bouleverser les campagnes humides,

Et sous les eaux chasser les Néréïdes :
Ainsi devant Charlot et ses Picards,
Les ennemis fuyaient de toutes parts.
Organt, en proie aux vapeurs de Morphée,
Croyait aussi lutter dans la mêlée.
Heureux sommeil, dans tes bras séducteurs,
Présente-moi de plus douces erreurs !
Transporte-moi dans ces lieux enchanteurs,
Où les Amours veillent près d’Émilie,
Sur le duvet mollement assoupie.
Là, sur la foi des ombres de la nuit
(Ô songe heureux, que n’es-tu véritable !),
Montre-la moi dans un désordre aimable,
Un bras, un sein, une fesse hors du lit ;
Que je l’entende, en une erreur pareille,
Me confesser quelque tendre secret,
Et que le bruit d’un baiser indiscret,
Entre mes bras en sursaut la réveille.
Le sang coulait sur les rives du Rhin,
Organt voyait l’agile Renommée
Courir les rangs, un laurier à la main,
Et les Guerriers de l’une et l’autre armée,
Avec chaleur balancer le destin.
Alors Pépin, frère du Roi de France,
Tombe mourant à l’aspect d’une lance.
À ce malheur, Organt, saisi d’effroi,
Courut venger le frère de son Roi ;
Car il dormait, et ne soupçonnait guère
Être si loin du monde sublunaire.
On écoutait alors un madrigal ;
Le Paladin, en style fort brutal,
Change la scène, et fond sur l’Auditoire :
Vite on détale, et tous les beaux Esprits
Fuyaient chantant sur le ton de Piis.
Organt s’éveille, et rougit de sa gloire.
Heureusement son âne il retrouva,
Monta dessus, et dans l’air s’éleva ;
Bientôt après son procès s’informa.

Quand le Gardien, l’oreille délogée,
Se présenta dans le saint Apogée,
Des esprits purs les regards curieux,
Sous les flots d’or de ses blondins cheveux
Percèrent tôt, et la troupe enjouée
Fit circuler une longue huée.
Monsieur David, sur un sujet si beau,
Un couplet fit, plein d’un sel hébraïque,
De Balaam l’âne en fit la musique,
Et tous les deux, montés sur un tréteau,
L’un modulant sa harpe prophétique,
L’autre l’éclat de sa voix énergique,
Vilipenda le bon Ange confus,
Et divertit le peuple des Élus.
Le gros Cochon, d’Antoine le compère,
Fit le trio ; car jaloux il était
Que le Psalmiste, et l’âne, son confrère,
Eussent pour eux tout l’honneur du couplet !
Vous eussiez dit trois de l’Académie.
Le bon Gardien n’entendit raillerie.
« Corbleu, dit-il, on vous conseillerait
« De plaisanter, si toute ma vaillance,
« De mon oreille avait suivi la chance.
« Je n’en sais rien ; mais je m’en sens, je crois,
« Encore assez pour vous cogner tous trois.
« Si la valeur était dans les oreilles,
« De vous braver je me garderais bien ;
« Car il n’en est aux vôtres de pareilles
« Dans le contour de l’ost Olympien.
« Mais je ne suis ni Baudet, ni Psalmiste.
« Et ni Cochon, de par Saint-Jean-Baptiste :
« Donc, pour avoir ma revanche en ce point,
« Je vous attends tous trois au coup de poing »
Un tel discours enflamma le courage
Du saint Roi Juif ; il s’élance à l’instant.
Se met en garde, et le combat s’engage.
Nos deux lutteurs, une jambe en avant,
Les yeux en feu, sous leurs poignes nerveuses,

Font tour à tour gémir leurs têtes creuses.
L’Ange reçoit sur son nez émoussé,
Un vaillant coup, dont il est renversé
Si rudement, que les cieux en frémirent.
Des cris de joie et de peur s’entendirent.
Il se relève, et baissant un front dur,
Prend son élan, et va d’un coup plus sûr
Frapper le Juif dans sa ronde bedaine,
Et l’envoya, sans pouls et sans haleine,
À quinze pas. L’intrépide Gardien
Court attaquer l’âne musicien.
Pour le Cochon, il avait fui d’avance ;
Pour un cochon, c’était trait de prudence.
L’âne entonna l’hymne pour le combai,
Et présentant ses fesses déliées,
Lâche au Gardien ses grègues déployées ;
Adroitement l’Ange sur lui sauta,
Et le baudet par les airs l’emporta,
En répétant le couplet du Psalmiste,
Qui chantait lors sur un ton bien plus triste.
Mon cher Lecteur, laissons battre les Saints,
Et revenons à ces pauvres humains.
J’ai trop long-temps voyagé par les nues,
En vous leurrant de visions cornues,
Et de maint conte à sommeiller debout.
Il faudra bien enfin que je vous parle
De l’Aumônier, de Vitikin, de Charle,
De Caroline, et Nicette sur-tout.
Dame Folie a brisé mes cordages.
Comme un vaisseau qui flotte sur les eaux,
Par un gros temps détaché des rivages,
Ma frèle nef s’avance au gré des flots :
Puissent les vents nous être favorables,
Et nous mener, par des sites aimables,
Devers Ithaque, ou, pour mieux dire, au but,
Et de son port, dans celui du salut !



CHANT IX


ARGUMENT

Comment l’Aumônier George, jadis fessé, rencontra sa maîtresse Balourdise ; comment il se brouille avec icelle ; comment le Comte Blois délivra sa sœur.


Mon cher Lecteur, prenez une bouteille
Auprès de vous, et si vous fais dormir,
Buvez un coup, cela l’esprit réveille,
Ou tout au moins l’endort avec plaisir.
C’est un remède exquis, aimable, voire,
Dont se servait, quand il lisait Cottin,
L’ami Boileau, de caustique mémoire,
Et maint moderne, en lisant le Cousin ;
Au lieu d’écrire, il ferait mieux de boire ;
Il rirait mieux, et nous bâillerions moins.
S’égargnerait nos ennuis et ses soins,
Et le plaisir aurait, s’il n’a la gloire ;
Car, mes amis, l’un vaut l’autre, à mon sens :
L’un est aimable, et l’autre une cruelle,
Qui dans ses bras étouffe ses amans.
Dans l’un et l’autre, à l’égal on chancèle ;
Mais il vaut mieux chanceler dans le vin,
Que sur le Pinde, une lyre à la main.
Prenez pour vous cet avis d’importance,
Dira Piis. Êtes sot comme nous.
Soit, j’en conviens ; mais le Docteur Amphoux,
Dans un B……, prêche la continence.
Pris et moi sommes sots, j’en conviens ;
Mais malgré tout, bien que chacun le sache,
Soit vanité, soit complaisance lâche,
Nous ne saurions dissoudre nos liens.
Mais quant à moi, je n’ai pas la manie
De m’ériger en maître d’harmonie,
Et de vouloir que le Faune dansant
Accoure au bruit de mon sistre écorchant ;

De croire enfin, si le goût me condamne,
Que le public a des oreilles d’âne.
Sur ce point-là, Piis m’est différent.
Amen, amen. Viens. Dieu de la bouteille,
Prends ma trompette à ta bouche vermeille ;
Inspire-moi, fais briller mes écrits
Du feu charmant dont brûlent tes rubis.
Çà, revenons, à l’histoire discrète
De l’Aumônier qui convoita Nicette,
Lequel avons au cabaret laissé,
Bien sot naguère, et sur-tout bien fessé.
Je vais chanter, sur ma vielle comique,
Ce qui suivit cette encombre tragique.
Quand une fois le bizarre destin
A sur quelqu’un appesanti sa main,
C’est pour long-temps, et le cruel entasse
À chaque instant disgrâce sur disgrâce.
Olympe un jour perdit son perroquet,
Deux jours après, son petit chien barbet,
Son chat ensuite, et d’outrage en outrage,
Bientôt après perdit son pucelage,
Et dit ensuite avec quelque sujet :
Cruel destin, n’es-tu pas satisfait ?
George de même, et pour une accolade,
Se vit roué d’une horrible gourmade.
Ce ne fut tout ; car le surlendemain,
En se levant, pour tout bien il ne treuve
Que sa culotte et son missel latin.
Il fait tapage ; il appelle la veuve ;
Il apprend tout. Je ne vous peindrai pas
De sa fureur les terribles éclats.
Le Diable il jure, et le pouvoir magique,
Qu’on lui paiera ce déloyal affront.
Parlant ainsi d’une voix énergique,
Ses yeux remplis d’un feu diabolique,
S’arrondissaient, et sortaient de son front.
Seul en son gîte alors il se retire ;
Sa voix s’entend au ténébreux Empire,

Et sur le champ on voit les toits voisins
Environnés de cinquante Lutins.
George, bientôt, avec l’air d’un vieux Reître.
Impétueux, vole par la fenêtre,
Droit sur un char trainé par deux mulets.
Ces deux coursiers étaient nos deux valets,
Par qui, naguère, avint cettuite affaire,
Qui du Frocard maltraita le derrière.
Mes amis chers. ceci vous apprendra
À ne jamais vous mettre en ce cas-là ;
Car vous voyez que la prompte vengeance.
D’un pied léger vers le crime s’élance.
George en fureur, au bruit de maint pétar.
Menace, jure, et fait voler son char.
Il rencontra dame Balourderie.
Qui s’en venait alors de l’Italie,
Selon Pâris, où l’avait appelé
Le bruit naissant d’un Concile assemblé.
George sentit, en la voyant paraître.
Doux mouvement dont il ne fut le maître.
Les deux amans, l’un vers l’autre empressés,
Quelques instans se tinrent embrassés.
George lui dit : « Qu’es-tu donc devenue,
« Ma Déïté, depuis qu’on ne t’a vue ?
« Je t’avourai que, séparé de toi.
« J’étais, hélas ! moi-même loin de moi.
« Cent fois le jour, je maudissois l’Église
« Qui m’enlevait ma chère Balourdise.
« Mais où vas-tu ? viens-tu vers ton amant
« Te délasser des romains protocoles ?
« Hélas ! ce cœur est peut-être inconstant !
« N’allais-tu point à nos États des Gaules » ?
« Quoi ! lui dit-elle, ah ! peux-tu bien penser
« Que de mon cœur ton nom pût s’effacer ?
« Quand mes sermens et ce dernier baiser
« Ne seraient point garans de ma tendresse,
« Ignores-tu que toujours ta maîtresse
« Aima l’Église, et les Moines sur-tout ?

 « C’est un penchant éternel, invincible,
« Et sûrement vous m’affligez beaucoup
« De me piquer en cet endroit sensible ».
Par un baiser qu’à sa bouche il frappa,
Le Moine dur la sotte consola.
Il raconta ses prouesses sans nombre,
Depuis le jour que la Belle il quitta ;
Mais il glissa sur la dernière encombre.
Comme il parlait, un cri les airs perça.
Soudainement George les yeux baissa,
Et vit à terre une troupe hardie
De Paladins, qui, pour Dame ravie
Par icelui, prenant Balourderie,
Le défiaient par un cri menaçant,
Et leurs écus de leurs armes choquant.
Lui, peu friand des honneurs d’une joûte,
Était d’avis de poursuivre sa route ;
Mais Balourdise était femme de cœur,
Et délicate envers le point d’honneur.
« Quoi, lui dit-elle, oses-tu bien prétendre
« À mon amour, sans oser le défendre ?
« Va-t’en combattre, on je fuis sur-le-champ ;
« Sois brave, ou bien ne sois pas mon amant.
« Quoi, tu te tais ! quoi, vous branlez la tête !
« Quoi, vous riez ! C’est ainsi qu’on me traite !
« Point ne m’aimez ». « Si fait, dit George ; mais »,
« Quel est ce mais, reprit-elle en furie ?
« Va, tu n’es bon qu’à panser des mulets.
« Voilà l’effet du saint vœu qui te lie !
« Lâche Frocard, Moine indigne, je voi
« Le peu d’amour que ton cœur a pour moi.
« Faut-il qu’un Moine, hélas ! me soit parjure » ?
La Dame alors emporte son injure,
En maudissant de bouche son amant,
Mais comme Moine encor le chérissant.
Nos Paladins, voyant fuir Balourdise,
Crurent au sire avoir fait lâcher prise.
Vers le lever de l’astre de Vénus,

Tel un renard aux jarrets étendus,
Lequel traînait dans sa gueule imprudente,
À ses petits une poule sanglante,
Aux jappemens des mâtins accourus,
Lâche sa proie, et trompe leur attente.
Nos deux amans, après de tels adieux,
Tout stupéfaits, s’envolaient par les cieux.
Ces Paladins étaient Henri de Guise,
Paul Enguerrand, et le Comte de Blois.
Unis de gloire et d’amitié tous trois,
Ils avaient fait ensemble l’entreprise
De délivrer Marguerite d’Evreux.
Depuis trois ans, cette jeune Princesse,
Dans un désert, sur un rocher affreux,
Où se brisait l’océan orageux,
Pleurait l’erreur d’une tendre faiblesse.
On la croyait morte depuis long-tems.
La cruauté de ses lâches parens,
Sur ce rocher l’avait seule exposée
Avec le fruit d’une innocente erreur,
Pour y mourir, au gré de leur fureur.
De faim, de honte, ou plutôt de douleur.
De maints Héros la valeur abusée
Avait long-temps cherché dans l’univers
Le bord heureux, l’impitoyable rive
Qui retenait Marguerite captive ;
Mais vainement. En croisant sur ces mers,
Quelques Marchands d’Antioche et de Damiette
Furent un jour portés par la tempête
Vers ce rocher, où l’amour malheureux
A relégué Marguerite d’Evreux.
« Oh ! si le sort vous mène en ma patrie,
Dit Marguerite à ces Marchands d’Asie,
« Allez à Blois ; mon frère en est Seigneur ;
« Découvrez-lui le destin de sa sœur,
« Car il l’ignore avec toute la terre ;
« Quand je partis, il était à la guerre,
« Et mes parens, sans doute, sur mon sort,

« Auront jeté le voile de la mort ».
Le juste Ciel, vers les côtes de France,
Fit naviguer, au bout de quelques mois,
Les Nautonniers, qui, par reconnaissance,
Ou par l’attrait de quelque récompense,
Cherchent le Comte en la cité de Blois.
Les yeux sans cesse étendus vers la France,
Dans son désert, Marguerite d’Evreux
Se nourrissait d’une frêle espérance,
Depuis le jour de ce naufrage heureux.
Dans les ennuis de sa longue détresse,
Elle croyait, tantôt que les Marchands
Ont oublié ses maux et leur promesse ;
Tantôt l’espoir adoucit ses tourmens ;
Elle disait : « Je reverrai peut-être
« Ces champs fatals où le Ciel m’a fait naître ;
« J’embrasserai l’urne de mon amant,
« Cette urne, Ciel, dont mon cœur est l’image !
« Tu pleureras, fatal et tendre enfant,
« Tu pleureras sur ce cher monument
« Où git le cœur dont le tien est l’ouvrage !
« Son crime fut un malheureux amour,
« Et le moment qui l’a donné le jour.
« Le sort cruel refuse à ta misère
« De proférer jamais le nom de père.
« Tu ne pourras dans le monde espérer
« D’autre bonheur que celui de pleurer.
« Si la douleur consume enfin ma vie,
« Sans nom, proscrit. tu fuiras ta patrie ;
« Dans le tombeau, je ne pourrai plus, moi,
« Te consoler, ni pleurer avec toi ;
« Le préjugé te refusera même,
« Et la douceur et le soulagement
« De confier, dans ta misère extrême,
« De tes malheurs le secret flétrissant.
« Ciel ! est-ce là la funeste espérance
« Dont je me flatte en retournant en France ?
« Ah ! rien ici n’outrage tes malheurs ;

« Tu n’y vois point les monstres détestables
« Dont la fureur nous a trouvés coupables.
« Après mon lait, tu vivras de mes pleurs » !
A:insi parlait la faible Marguerite,
Baignant de pleurs, serrant contre son sein
Ce tendre fruit de sa flamme proscrite,
Qui la pressait d’une innocente main,
Et souriait à son cruel destin.
Une autre fois, d’Evreux étend la vue
Sur cette humide et déserte étendue.
Chaque vaisseau qui point dans le lointain,
Lui rend l’espoir, et l’emporte soudain.
Un soir enfin qu’en proie à sa détresse,
Sur le rivage elle se désolait,
Un bruit s’entend, et voici qu’il paraît
Trois paladins armés de toute pièce.
« Guise, ô mon frère, ô mon frère, Enguerrand » !
D’Evreux alors tombe sans mouvement ;
Mais le plaisir la rend à la lumière.
« Je te revois, je t’embrasse, ô mon frère » !
Monsieur de Blois, de pleurs de sentiment,
Baigne la sœur, et la mère, et l’enfant.
Sans se parler, long-temps ils demeurèrent,
Et dans leurs bras tous quatre se pressèrent.
Sous un rocher d’Evreux les conduisit,
Et pour repas des figues leur servit.
« Ô mes amis ! leur dit-elle ; ô mon frère !
« Vous la voyez la roche hospitalière,
« Qui, dans ma peine, en son sein m’a reçu :
« Ici trois ans ma douleur a vécu ;
« Ici naquit cette faible victime,
« Ce faible enfant dont la vie est le crime.
« Et mes parens, ils sont sans doute morts ?
« On ne saurait vivre avec les remords ».
« Ils ne sont plus, lui répondit le Comte.
« Dieu les frappa d’une vengeance prompte :
« J’eus à pleurer dans le même moment
« Tant de malheurs, et celui de survivre

« À ton désastre, et ne pouvoir te suivre.
« Au premier bruit que ton fatal amant,
« Par un forfait, avait perdu la vie,
« Il accourut du fond de la Neustrie,
« Un Chevalier. son père apparemment,
« Qui dans le sang de mon père coupable
« Lava l’affront par un coup honorable.
« Bientôt ma mère expira de chagrin :
« Avec la vie expire l’infortune !
« Moi, je ne dus une vie importune
« Qu’à la rigueur de mon triste destin.
« Je te crus morte avec la Renommée,
« Qui m’apporta ce récit dans l’armée,
« Et j’ignorais, avec tout l’Univers,
« Les incidens de ce cruel revers.
« Mais apprends-nous ce funeste mystère,
« Enseveli dans l’urne de mon père ».
D’Evreux repart : « De mon cruel amour
« Un tel récit va rallumer la cendre,
« Et dans mon cœur réveiller le vautour.
« Ô souvenir impitoyable et tendre !
« Ô mon amant ! ô mon cher Archambau,
« Puisse ma voix s’entendre du tombeau !
« Dans nos foyers, près de ma mère oisive,
« J’avais passé mon enfance captive :
« Je vis le jour, pour la première fois,
« Lorsque je fus à tes noces à Blois.
« J’avais quinze ans ; innocente, inconnue,
« De maints Héros mon nom fixa la vue ;
« Mais Archambau, venu pour mon malheur,
« Seul eut mon âme, et seule j’eus son cœur.
« Il était fils d’un Guerrier de Neustrie,
« Pauvre, mais grand ; obscur, mais vertueux,
« Grand par lui-même, et non par ses aïeux.
« Que vous dirai-je ? il me donna sa vie,
« Et mon amant était noble à mes yeux !
« De ma vertu la rougeur indiscrète
« Lui découvrit ma fatale défaite,

 « Et je lisais sur son front amoureux
« Ses sentimens, et les miens avec eux.
« Ah ! j’ignorais que s’aimer fût un crime !
« Il l’ignorait sans doute comme moi ;
« Il me donna, je lui donnai ma foi ;
« De mes faveurs je parai ma victime ;
« Mais inquiète, et sans savoir pourquoi !…
« Plaisirs cruels, de combien de détresse
« Mon triste cœur a payé votre ivresse !
« Je devins grosse, et mon crime innocent
« Trahit bientôt mon malheureux amant.
« Baigné de pleurs, il va trouver ma mère,
« Pour implorer sa générosité.
« Il était pauvre, et mon père irrité,
« En le voyant, saisit un cimeterre… »
« Frappez, dit-il ; mais vous êtes mon père.
« Je dois mourir, sinon de votre main,
« D’amour, d’horreur, de honte et de chagrin.
« Mais épargnez votre fille adorable.
« Je l’ai séduite, et voici le coupable,
« Ce faible cœur, qui seul a fait le mal,
« Et qui croyait le vôtre plus loyal ».
« Ma mère alors, implacable tigresse,
« De son époux gourmande la faiblesse,
« Et de sa main, sa main court arracher
« L’acier fatal qui semblait trébucher.
« Mon père cède à sa bouillante rage ;
« Ma mère vole, épouvantable image !
« Ah ! mon amant ! ah ! ce sein adoré
« De mille coups est déjà déchiré !
« Ô juste ciel ! ô jour que je déteste !
« J’ai pu te voir après ce coup funeste !
« Il expirait, et ses derniers accens
« Étaient : Seigneur, épargnez vos enfans !
« Cher Archambau, peut-être que ton ombre
« Cherche d’Evreux sur le rivage sombre.
« Trop faible, hélas ! ton amour ne croit pas
« Qu’elle aura pu survivre à ton trépas :

« Mais j’ai vécu pour cet autre toi-même,
« Pour nous donner quelque jour an vengeur ;
« Et j’ai connu, par ma misère extrême,
« Qu’on ne meurt point d’un excès de douleur.
« Alix accourt devers une tourelle,
« Où j’attendais mon amant expiré.
« Elle me peint cette scène cruelle.
« Le fer en main, mon père entre égaré.
« Alix s’élance ; il me frappait sans elle.
« Évanouie et froide entre ses bras,
« De sa fureur je ne me souviens pas.
« Le lendemain, plaintive et malheureuse,
« On m’envoya sur cette rive affreuse.
« Un mois entier je parcourus les mers ;
« Depuis ce temps, morte à tout l’Univers,
« Livrée en proie à ma douleur profonde,
« Mon cœur n’avait pour confidens muets
« De tant d’amour et de tant de regrets.
« Que les cieux sourds, que les rochers et l’onde,
« L’onde où mes pleurs se mêlaient nuit et jour.
« Sur ce rocher, mon sein a mis au monde
« Cet innocent, fruit d’un coupable amour ;
« Avec mon lait, il a bu l’infortune
« Que le Destin nous a rendu commune.
« C’était ici que je croyais mourir ;
« Ma crainte était de le laisser, peut-être,
« Ce faible enfant, avant de se connaître ;
« Et pour tromper ma crainte et mon loisir,
« J’avais tissu ce berceau, pour l’y mettre,
« Et sous le Ciel, en mourant, l’envoyer
« Chercher sur l’onde un bord hospitalier.
« Le vent un jour s’éleva sur ces plages ;
« Le ciel noirci se couvrait de nuages,
« Et dans les flots se brisaient les éclairs ;
« Des cris confus s’élevaient dans les airs.
« Je vois de loin sur la mer écumante
« Trois vaisseaux prêts à périr tour à tour :
« De plus en plus redouble la tourmente ;

« Et l’horizon, dans son vaste contour,
« Aux Nautoniers, tous glacés d’épouvante,
« Ne présentait que des montagnes d’eau,
« Que ce rocher, et qu’un vaste tombeau.
« La mer mugit, et la vague qui brûle,
« Sur les vaisseaux fond, éclate, et recule.
« Je m’écriai, pour épuiser mes pleurs :
« Est-ce trop peu de mes propres malheurs !
« La nuit survint ; les éclairs, le tonnerre
« Brillèrent seuls durant la nuit entière.
« Je recueillis à l’aube, sur ce bord,
« Quelques Nochers échappés à la mort ;
« Leur vaisseau seul, respecté du naufrage,
« Sous des rochers qui cintrent le rivage,
« Par le hasard avait été jeté ;
« Asile affreux, mais plein de sûreté.
« Je les rendis, par mes soins, à la vie,
« Et je vois bien qu’ils n’ont pas oublié
« Le vœu d’aller bientôt dans ma patrie,
« Que m’avait fait leur tranquille pitié ».
Monsieur de Blois embrassait Marguerite ;
Paul Enguerrand de pleurs baignait sa main ;
Henri de Guise, esprit tendre et chagrin,
Disait, versant des larmes d’Héraclite :
« Jaloux de voir son œuvre trop parfait,
« Dieu sur la terre envoya l’Intérêt ;
« L’enfer ouvrit son gouffre épouvantable,
« Et nous vomit ce monstre impitoyable.
« Dans ces beaux jours écoulés à jamais,
« Et dont nos cœurs conservent la chimère,
« Jours fortunés de candeur et de paix,
« Où Dieu sans doute habitait sur la terre,
« L’Indépendance avec l’Égalité
« Gouvernaient l’homme, enfant de la Nature,
« Et destiné, par son essence pure,
« À la vertu comme à la liberté.
« L’autorité de criminelles loix,
« De ses penchans n’étouffait point la voix.

 « Les cœurs égaux, d’un accord unanime,
« Brûlaient sans honte et se damnaient sans crime.
« Mais dans le monde arrive l’Intérêt ;
« L’Égalité tout à coup disparaît,
« L’Ambition dresse sa tête immonde,
« L’Amour en pleurs abandonne le monde ;
« La Tyrannie invente les sermens ;
« Le Désespoir égare les amans ;
« L’or fait des lois, et l’Intérêt amène
« Le déshonneur, les forfaits, et la haine.
« Ah ! fallait-il, à Ciel, dans ta rigueur,
« Captiver l’homme, et lui laisser un cœur » !



CHANT X


ARGUMENT

Songe de Charlemagne, saillie d’extravagance ; désespoir de Caroline ; discours de Dieu à l’Ange gardien d’Antoine Organt.


De tous les dons que le Destin avare
a faits à l’homme, à mon sens, le plus rare
Et moins brillant, est la Discrétion.
Cette inconnue arriva sur la terre,
Apparemment du séjour du tonnerre ;
Elle amenait l’Amitié, l’Union,
L’art de régner, l’art d’aimer, l’art de vivre ;
Amour laissa sa mère pour la suivre,
Et la quitta depuis pour M…… ;
Elle n’avait, pour orgueilleux emblème,
Et faux garant d’un Roi déifié,
Ni sceptre d’or, ni char, ni diadème,
Comme Socrate, elle venait à pié.
Or, à la Cour, avint cette merveille.
Discrétion vit dans ce beau pays
Peuple protée et peuple de fourmis,
D’un Roi berné coupables favoris,
Main dans sa poche, et bouche à son oreille,

Adulateurs semblables à l’abeille,
Ayant son miel, ayant son aiguillon,
Son avarice, et non pas sa raison ;
Son temps, sa fin, son utilité, non.
Elle vit là l’Adolescence grise,
L’Intrigue fausse, habillée en Franchise,
L’Esprit lui-même adorant la Sottise ;
Ce grand pipeur, appelé le Renom,
Dans le tissu d’un rêts imperceptible
Prenant l’Orgueil, malgré l’homme sensible ;
Le Crime heureux, à l’abri d’un nom grand,
Et l’Amitié qui rit amèrement.
Discrétion s’aperçoit que l’on passe
Par une porte assez large, mais basse ;
Si que les gens avaient souvent l’affront,
Quand ils entraient, de se casser le front :
Elle remarque un Courtisan comme elle,
Franc sans ivresse, et noble sans fierté :
Il avait l’air d’aimer la vérité ;
S’il la voilait, c’était sans lâcheté.
« On est encore à mon culte fidèle
« Dans ce pays si faux », se disait-elle.
Elle l’aborde, et tirant son bonnet,
Sur un front jaune, elle lut : Intérêt.
Discrétion quitte cette contrée,
À l’avarice, au parjure livrée,
Et va chercher dans ce vil univers
Un cœur ou deux à son amour ouverts.
Elle chemine ; elle voit à la ville
Le citadin dénigrer son voisin.
Dans le moutier, séjour morne et tranquille,
La Nonnain pie aboyer la Nonnain ;
Dans son désert un Hermite hypocondre,
Contre le monde en plaintes se morfondre.
Discrétion, à ces tristes portraits,
Fondit en pleurs, et partit pour jamais.
J’en veux venir de ce trait de morale
Au camp de Charle, où l’Indiscrétion

Vient d’allumer une scène fatale.
Mathieu prétend que l’adresse infernale
En fut la cause ; on peut croire que non.
Charle, éveillé par un songe funeste,
Un beau matin l’aurore devançait.
Et dans le camp. rêveur, se promenait.
Il va trouver son Aumônier Placet.
« Réveillez-vous, Père, dit-il : malpeste,
« « Certain souci me trouble ce matin. »
Ce Directeur complaisant et bénin,
Par une tendre et charitable adresse,
De l’Empereur chatouillait la faiblesse.
Le Révérend de saint homme Placet
À l’Empereur avait fleuri la voie
Pour arriver à l’éternelle joie.
Avec candeur Charlemagne péchait,
Ses crimes saints le Pactole lavait.
Pauvres humains, que de pareils Apôtres
Vivent ainsi des sottises des autres !
Il faisait nuit quand Charlemagne entra.
Le Révérend en sursaut s’éveilla.
Une fillette, en sa couche bénite,
Se tapissait ; aimable Néophite,
Elle cherchait, dans les bras du Pasteur,
L’illusion des bras du doux Sauveur.
Le Révérend, comme quand on s’éveille,
Tremblant de peur, soupire, étend les bras.
« Quoi ! si matin Votre Majesté veille ! »
Dit-il au Roi. Annette, au fond des draps,
Furtivement nichait ses doux appas.
Sur ses genoux sa gorge palpitante
Donnait au lit un tendre mouvement,
Fait pour le cœur d’un moins grossier amant.
Charles disait : « Un songe me tourmente ;
« Un Négroman autrefois m’a prédit,
« Que quand ma femme aurait mis à ma place
« Quelque galant, j’en rêverais la nuit,
« Et j’ai rêvé ce souvenir me glace.

« Je la voyais ! Non, j’ai fermé les yeux,
« Pour ne rien voir de ce crime odieux.
« Las ! j’entendais sa bouche, autrefois tendre,
« Mille baisers et recevoir et rendre.
« Je l’entendais ; et me croyant déçu,
« Elle pâmait, disant : il est cocu.
« Mon Révérend, une action si noire
« Sera toujours présente à ma mémoire. »
Et cependant Annette se disait
En tremblotant : Mon mari, s’il rêvait !
Le Révérend, craignant que la lumière
Ne les surprit dans de tels entretiens,
Lui répartit qu’on rêvait le contraire
Le plus souvent ; que les Magiciens
N’étaient jamais que des mauvais Chrétiens,
Des imposteurs abusés par les Diables,
Et qui vendaient de criminelles fables ;
Que Cunégonde était sage au surplus,
Qu’on la voyait tous les jours à la messe,
Et qu’elle avait chez elle des agnus.
Ergo, dit-il, le souci qui vous presse
Est une erreur, un péché. Dans ce cas,
Répondit Charle, il faut le croire… Hélas !
Charle s’éloigne, et le Père, fort aise,
Rassure Annette, et l’embrasse, et la baise.
Partant, Annette attendait le matin.
Démangeaison d’évaporer le songe !
La nuit, trop lente à son gré, se prolonge ;
Elle le dit à certain Paladin
Sous le secret ; il jure sa tendresse ;
Et sur la foi de semblable promesse,
Un sien ami le sut au même instant ;
Un autre, bref, fit le même serment ;
Un autre après. La nouvelle discrète,
De bouche en bouche allait se grossissant.
La Renommée enfin prit sa trompette,
Et la sonna tout au travers du camp.
Le Révérend fut quereller Annette ;

Annette fut laver le Paladin,
Et celui-ci, son ami, qui soudain
Va gourmander son bavard interprète.
Celui-ci va se plaindre à son voisin ;
Si qu’à la fin, de querelle en querelle,
Cette fureur devint universelle.
Chacun prend feu, l’on voit couler le sang,
Et ce n’est plus qu’un vaste embrâsement.
L’acier fatal en tous lieux étincelle.
Tous nos Messieurs voulaient avoir raison ;
Ils se disaient vous me la baillez belle ;
Et furieux, dans leur opinion,
Établissaient, au bout de leur épée,
Le sentiment de leur tête éventée.
Ceux qui n’étaient du funeste secret,
Prenaient parti pour un tel qu’on rossait.
L’un essayait sa benoite éloquence,
Et la réponse était un coup de lance.
Vous prétendrez qu’à vous seul, disait l’un,
Le Ciel aura donné le sens commun ?
Et vous voulez, par Saint-Jean, disait l’autre,
Berner mon sens, et que je sois du vôtre ?
Oh ! de pardieu, le fer décidera
Lequel des deux le mieux raisonnera ;
Puis on jurait. Le glaive heurte le glaive ;
L’un, se roulant, demande qu’on l’achève ;
Par-tout des cris, par-tout des hurlemens,
Des coups de sabre et de beaux argumens.
Notre Empereur, enfermé dans sa tente,
Dans le tokai noyait son épouvante ;
Par-tout les chefs allaient criant : Messieurs !…
Et finissaient par se battre avec eux.
Le jeune Page, amant de Caroline,
Tombe mourant, atteint de part en part,
Du coup vaillant d’un rude braquemart.
La courageuse et sensible héroïne
À son secours volait de rang en rang.
Elle le trouve ; il était expirant.

À ses sanglots, sa paupière se rouvre,
Et le trépas d’un nuage la couvre.
Elle l’appelle, il n’entend plus sa voix ;
Elle baignait de ses naïves larmes
Ce corps chéri, ce corps si plein de charmes.
« Quoi ! tu n’es plus ? disait-elle parfois ;
« Quoi ! je vivrai sans toi, mon tendre Page !
« Mais le trépas a glacé ce visage ;
« C’en est donc fait ! » À ces funestes mots.
Désespérée, au travers la campagne,
Bientôt du Rhin le rivage elle gagne,
Pour y noyer sa douleur dans les flots.
Tous les rochers de cette triste plage
Se renvoyaient : Ô douleur ! ô mon Page !
Un vieux Pasteur des vallons d’alentour
Avait mené ses troupeaux sur la rive ;
Aux cris touchans de la Reine plaintive,
Il accourut, inspiré par l’Amour :
Il la surprend, éperdue, interdite,
Dans le moment qu’elle se précipite.
« Que faites-vous ? » lui dit-il en courant.
— Je veux mourir, et suivre mon amant. »
Ce bon vieillard, en pleurant avec elle,
Crut adoucir sa détresse mortelle.
« Tu n’as jamais aimé, lui disait-elle,
« Levant les yeux et poussant un soupir ;
« Car ta pitié m’aurait laissé mourir.
« Mon Page est mort, et tu veux que je vive !
« Ne faut-il pas que mon âme le suive ?
« Un amant cher peut-il être oublié ?
« Un cœur peut-il vivre sans sa moitié ?
« Comment veux-tu, mon père, qu’il soutienne
« De son bonheur le triste souvenir ?
« Comment veux-tu qu’il regarde sans peine
« L’espoir trompé d’un si tendre avenir,
« L’affreux tableau d’un bonheur qui m’échappe,
« Mon amant mort, et le coup qui le frappe ;
« Ce sein percé, ce sein jadis charmant,

« Froid, sans amour, et baigné de son sang ?
« Ô ciel ! reprends et ma gloire et mon trône ;
« Sans le bonheur, qu’est-ce qu’une couronne ? »
« Lorsqu’au Destin il a plu de sévir,
Dit le vieillard, qui la voit égarée.
« Il faut céder, ma fille. » — « Il faut mourir ! »
Répond la Reine. À ces mots, effarée,
Elle se lève, et veut chercher la mort.
Le bon Pasteur l’arrête avec effort.
« Je vous suivrai, disait-il, dans le fleuve,
« Et vous serez cause que mes enfans,
« Que mes enfans et ma mourante veuve
« Rempliront l’air de leurs cris languissans.
« Avec horreur ils liront sur le sable,
« De mon trépas le secret déplorable.
« Songez encor, si ce faible intérêt
« Ne peut fléchir un coupable projet,
« Que votre mort, outrageant la Nature,
« Laisse un amant privé de sépulture.
« Venez lui rendre encore cet honneur ;
« Mourez après, mais mourez de douleur ! »
Les yeux au Ciel. la touchante héroïne
Devers le camp avec lui s’achemine.
L’aveugle rage avait fait place enfin
Au repentir, aux regrets, au chagrin.
L’un pleure un fils, un autre pleure un père ;
Pour un ami, l’autre se désespère.
On n’entendait que des cris de douleurs ;
On ne voyait que du sang et des pleurs.
Vers son amant Caroline s’élance,
Baise son sein, sa bouche, ses beaux yeux,
Et des sanglots sont ses derniers adieux.
Quatre soldats mettent en croix leur lance,
Et vers le Rhin emmènent le Guerrier
Sous les rameaux d’un pale penplier.
Le bon vieillard, par aventure essaye
Un baume heureux qu’il répand dans la plaie ;
Bientôt après il entend un soupir ;

Il voit ses yeux et sa bouche s’ouvrir.
Qui pourrait peindre et l’ivresse imprévue,
Et les transports de la Reine éperdue ?
Morne, son cœur est passé dans ses yeux.
Et ses regards s’attachent vers les cieux.
Laissons le Rhin et ses bords odieux,
Dressons mon vol dans le séjour des Dieux.
L’Agneau de paix, qui défend qu’on se venge,
D’Antoine Organt appelle le bon Ange
Près de son trône, et se signe, et lui dit :
« Mon cher Gardien, vous savez que Dieu lit
« Au fond des cœurs, et sait ce qui s’y passe ;
« Or, j’ai surpris dans le vôtre un dessein
« Contre le fils de mon prélat Turpin.
« Vase de paix, je vous demande en grâce
« D’oublier tout, et de lui pardonner :
« C’est un enfant que je voudrais sauver ;
« Et puis sachez que le sort de la France
« Est dans ses mains, et que c’est à lui seul
« Qu’il est permis de tourner cette chance.
« Ainsi, volez près de votre filleul,
« Formez son cœur, adoucissez sa bile,
« Apprivoisez son humeur indocile.
« Je veux encor l’éprouver quelque temps,
« Et l’amener, par des chemins glissans,
« Aux saintes mœurs de Soldat d’Évangile.
« Oubliez tout, et pardonnez tout ; car
« Nous le voulons, et buvez ce nectar. »
L’Ange voulut répondre. Dieu le père
Dit : Uriel, préparez mon tonnerre !


CHANT XI


ARGUMENT

Comment un Régiment Saxon passa le Rhin, ravagea la contrée et viola un moutier ; de ce qu'il arriva à Charlemagne en les poursuivant.


Au nom du père, et fils, et Saint-Esprit,
Ainsi soit-il. Tout Chrétien qui sait vivre,
Commence ainsi tout ce qu’il fait et dit.
Moi done qui suis de dévotion ivre,
Et tout confit, ainsi qu’une Nonnain,
Par me signer je commence ce livre,
Pour écarter de moi l’Esprit malin :
Car vous savez, mes frères, que le Diable
Sans cesse rôde à l’entour de l’étable.
Il est des gens qui riront de ma foi ;
Mauvais plaisans, ils ne savent que rire,
Et moi, je sais suivre la sainte loi,
Prier pour eux, et souffrir sans rien dire.
Ils riront bien, quand ils seront damnés,
Quand ils cuiront au fond de la chaudière ;
Et moi, brillant au séjour de lumière,
Au Paradis, dans ces lieux fortunés,
Où l’âme pure, au sein d’un Dieu qui l’aime,
Goûte à jamais la volupté suprême,
Je rirai bien, à mon tour, de les voir,
Grincer les dents sur le rivage noir ;
Ils vomiront la rage et le blasphème,
Et c’est alors qu’ils se mordront les doigts
D’avoir honni mes bons signes de croix.
Douze cents Preux de l’armée ennemie,
Moitié piétons, moitié cavalerie,
À mille traits environ de leur camp ;
En certain gué, sans bruit et sans encombre,
À la faveur de Morphée et de l’ombre,
Avaient passé le Rhin subitement.

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Soutient d’un bras Hélène évanouie,
Frappe de l’autre, et s’ouvre vers le camp.
Dans la mêlée, un passage sanglant.
Hirem au centre, environné de gloire,
Presse les Francs et suspend la victoire.
À l’aile droite on voit Antoine Organt
Voler par-tout comme un feu dévorant.
D’un coup mourant il atteint Arimbade,
Et lui fait faire une brusque saccade.
Sur son cheval richement écaillé,
Du contrecoup rudement ébranlé.
Avec fureur il enfonce, il renverse
Les ennemis que la terreur disperse.
Sur une croix, à cheval dans les airs,
Le Diable en rut, échappé des Enfers,
Examinait, du cintre d’une nue,
De ce combat quelle serait l’issue.
Mon saint paillard d’Archevêque Turpin
Devait bientôt s’ouvrir à repentance,
Et réparer des Gaulois le destin.
Le Diable fin, et plein de prévoyance,
Devinait bien quel cas il aviendrait,
Si repentant le saint paillard était.
Mathieu Paris va bientôt nous apprendre
Ce qui faisait qu’il craignait telle esclandre.
Guise, Sornit, de Blois, Paul Enguerrand,
De leur désert arrivés récemment.
Audacieux, parcourent la mêlée,
Et de fuyards inondent la vallée.
Les farfadets, peuple ennemi de Dieu,
Torches en main et revêtus de feu,
De leur haleine échauffent le carnage
Et sur des chars parcourent le rivage.
Parragaron, fier et bouillant Alain,
Avec fureur combattait près d’Hirem.
Ce Roi reçut sur sa tête chenue
Un trait lancé d’une main inconnue,
Qui l’étendit sur la poudre expirant.

Parragaron, transporté de colère,
Comme l’oiseau qui dispute son aire,
Près de son Roi combattait vaillamment,
Et disputait de son bras redoutable,
À l’ennemi sa dépouille honorable.
Trente Gaulois par sa main renversés,
Mordaient la poudre, à ses pieds terrassés ;
Il se battait entouré de carnage.
Mais quand il vit les siens de tous côtés
Tourner la bride et fuir épouvantés,
Avec l’espoir il perdit le courage ;
Il s’avança vers le comte de Bloi.
« Parragaron, dit-il, se rend à toi ;
« Prends soin d’Hirem, et reçois cette épée
« Qui de ton sang aurait été trempée,
« Si ta vertu n’était digne de moi,
« Et si ta mort eut pu sauver mon Roi. »
De Nice alors l’âne se mit à braire,
Et de sa voix l’effroyable tonnerre
Fit retentir, du sommet de la tour,
Tous les échos des vallons d’alentour.
Tels on verra, quand le Maître du monde
D’un pied d’airain brisera l’Univers.
Les morts tremblans quitter la poudre immonde.
Au bruit des Saints qui brairont dans les airs.
Nice disait : Monseigneur, ne suis Grecque,
Point ne savais mon âne être Archevêque.

Car on saura qu’après cette chanson,
D’âne en Prélat fut mué le grison.
Nicette alors, honteuse, se rappelle.
Et la cabane, et l’erreur criminelle,
Qui dans ses bras autrefois adressait,
Au lieu d’un âne, un Prélat qui pensait.
Elle rougit à l’image tracée
Dans son esprit de mainte autre pensée.
« Je suis Turpin, riposta l’oing de Dieu ;
« Satan me fit semblable départie,
« Et l’Aumônier d’Antoine mon neveu

« M’amena fors en votre hôtellerie,
Ayant perdu son baudet, emporté
« D’un ouragan par l’Enfer excité.
« Épris pour vous d’une vive tendresse,
« De mon malheur je payais ma faiblesse,
« Comme ce Roi des Babyloniens.
« (Apparemment vous connaissez la Bible).
« Je me flattais que vous seriez sensible,
« Et que vos yeux devineraient les miens.
« En vain du Ciel la vengeance suprème
« Maudit la France au nom de mon forfait ;
« En vous voyant j’oubliais l’anathème.
« Vous êtes belle, et j’étais un baudet.
« Vous rougissez ! Vous souvient-il encore
« De la forêt où nous avons passé
« Un temps si doux, et si-tôt éclipsé ?
« Jusqu’au moment où la riante Aurore,
« De feux naissants pénétrait la cloison,
« Entrelacés, dans un tendre abandon,
« D’une sensible et vigoureuse étreinte,
« Contre mon cœur j’étouffais votre plainte :
« Je soupirais, et vous n’entendiez pas
« De mon respect les soupirs délicats.
« Enfin marri des revers de la France,
« Et rebuté par votre indifférence.
« Mon cœur sentit la pince du remord.
« Et de la chair étouffant le murmure,
« De pleurs amers a lavé sa luxure.
« Mais je ne puis oublier qu’à la mort,
« Et la forêt, et l’émotion douce
« Que vos beaux yeux allumaient dans mes sens
« Votre tristesse et vos épanchemens.
« Vous rougissez, votre bras me repousse.
« Oh ! juste ciel ! inutile regret !
« Sanglots, baisers. et nuits de la forêt !
« Ô douce erreur ! ô charmante cabane ! »
Comme il parlait, Turpin redevint âne
Et les accens de son timide amour,

Dans sa racine ébranlèrent la tour.
Rassasié de gloire et de carnage,
Antoine Organt, morne sur le rivage,
Laissait flotter les rênes de sa main,
Et de Paris regagnait le chemin.
Les champs étaient jonchés d’armes brisées,
De braquemarts, de lances fracassées ;
Alains, Gaulois, tout à l’heure orgueilleux,
Et maintenant dans la nuit éternelle,
Chefs et Soldats, le Chrétien, l’Infidèle
Mêlent un sang l’un à l’autre odieux.
Là des guerriers expirés dans la rage,
En se roulant sur un trait inhumain ;
Là dans le sang le Ciel peint son image.
Le malheureux et sage Vitikin,
En recueillant le débris déplorable
De ce revers, s’écriait : Justes Dieux,
Qui protégez l’impie audacieur,
Ah ! vengez-vous ; et rendez-moi coupable !

Tels on a vu L…… et B……,
Påles d’opprobre et brillans de forfaits,
D’un souffle immonde obscurcir l’innocence.
Et sur un front de remords sillonné,
Faire admirer la tranquille arrogance
Du crime heureux, du crime couronné.
Tel un D……, que l’ongle des harpies
Tira jadis du ventre des furies,
Doux scélérat, hypocrite effronté,
Blanchi par l’or et par l’iniquité,
Tranquillement égorge sa victime,
Boit l’adultère, et savoure le crime ;
Tandis qu’on voit la timide vertu,
L’âme saignée et le front abattu,
Subir du Ciel l’injustice suprême,
Du Ciel ingrat qui se trahit lui-même.
L’ombre déjà, si douce aux malheureux,
Couvrait les champs d’un crêpe ténébreux.
Le Roi Charlot passa la nuit à boire,

Et perdit là le fruit de sa victoire.
Organt partit, comme le jour naissait,
Pour le châtel qu’au Maine il possédait.
Il emmena Nicette sa maitresse,
Qui ne voulut jamais ètre Comtesse :
Et Satanas, en ce désarroi-là,
Monta Turpin, et devers Sens alla.


fin



NOTES DE L’ÉDITEUR


Organt, bâtard de l’Archevêque de Sens, qui mourut en Prusse à 22 ans, dont l’Auteur a pris le nom pour son sujet.

L’Archevêque Turpin, celui de Sens, dont l’histoire est sous-entendue, son règne étant passé.

Charlemagne, Héros du Poème.

Sornit, Timoléon de Cossé Brissac, Gouverneur de Paris, Homme très bien monté, qui, à la mort de Louis XV, voulut avoir Mme Dubary… enfermée au Couvent par ordre de Monsieur de Beaumont, Archevêque, et retenue par le Duc l’Aiguillon ; il la retrouve au IVe Chant.

Adelinde, Madame Dubary, au IVe Chant à Louvecienne.

Étienne de Péronne, le Chevalier Dubois, et au XVIIIe Chant, l’Evêque Ebbo, Abbé de Beauvais, qui, pour avoir intimidé par ses sermons, se crut l’Oracle de la France et fut depuis Évêque.

Jean Marcel, M. Thiery maintenant au Garde-Meuble.

Nice, aventure du Duc de Bourbon, à Chantilly, contrariée par un Moine.

Caroline, aventure de la Fille de Mme de Polignac, dont un Page a eu le pucelage.

L’Esdiguières, fait arrivé en Amérique dans la dernière guerre.

Mathieu Paris, Chroniqueur.

L’extravagance habite en ces lieux, description du Palais-Royal.

Le Sr Sedaine, Académicien.

Le Miere, Académicien tragique.

St-Fal, Molé, Desessarts, Raucourt, Fleury, Contal, Dorival, la Chassaigne, Florence, tous Acteurs du Théâtre Français.

Pépin Second, Frère de Charlemagne.

Marguerite d’Évreux, aventure arrivée à une parente de l’Auteur.

Placet, Confesseur du Roi, trouvé couché avec une Dame très connue.

Nemours, allusion à Mr d’Estaing qui voulait admettre la Marine Marchande.

Elisaire, jeune Chevalier tué dans la dernière guerre.

Cochon, M. Siran.

Agramaure, Combat singulier au Bois de Boulogne.

Le Noir, Beaumarchais, Daudet de Jossan.

Vitikin
Eratre Hirem
Hélène
Hidramant
Salamane
Officiers de l'Armée Ennemie.

Analogie générale des mœurs avec la folie.

Plusieurs Épisodes sur des faits connus.


fin des notes.



  1. Œdipe, de Voltaire.
  2. Dorfeuille, Acteur sublime, plein de naturel, et par conséquent repoussé par les Comédiens francais, en dépit du Public même, qui l’a redemandé quatre fois.
  3. Chroniqueur d’Arioste.
  4. Chroniqueur de la Pucelle.