Organt

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Organt, Texte établi par Charles Vellay, Eugène Fasquelle, éditeur (L’Élite de la Révolution)Tome premier (p. 1-216).


ŒUVRES COMPLÈTES

DE SAINT-JUST





PREMIÈRE PARTIE

ORGANT




Organt parut, en deux volumes, vers la fin de 1789, sans nom d’auteur. Le n° 6 des Révolutions de France et de Brabant l’annonça ainsi : « Organt, poème en vingt chants, avec cette épigraphe : Vous, jeune homme, au bon sens, avez-vous dit adieu ? » Plus tard, Barère, dans ses Mémoires (IV, p. 406), raconta en ces termes les circonstances qui accompagnèrent la publication d’Organt : « Saint-Just n’était âgé que de dix-sept ans, lorsque le public en France s’occupait de l’arrestation du cardinal de Rohan, à l’occasion de l’affaire scandaleuse du collier. Le jeune poète sentit sa verve s’enflammer d’indignation en entendant raconter la dissolution de mœurs et les anecdotes de la cour de Marie-Antoinette. À cet âge, le sentiment des convenances n’est pas toujours ce qui guide un esprit ardent. À peine sorti du collège, Saint-Just composa donc un poème en huit chants, sur l’histoire du collier de diamants. Il fut imprimé sous le titre d’Organt. À peine ce poème satirique eut-il paru, qu’un ordre ministériel ordonna de rechercher l’auteur pour le mettre à la Bastille. Saint-Just fut dénoncé et poursuivi en Picardie où il habitait ; mais il vint se cacher à Paris chez un négociant de son pays, nommé M. Dupey, et y demeura jusqu’à l’époque des États-Généraux. Le 14 juillet 1789, en démolissant la Bastille, mit un terme à ses embarras. » En réalité, tout, dans ce récit, est d’une invraisemblance manifeste : il paraît certain, au contraire, qu’Organt fit peu de bruit, si peu même que, trois ans plus tard, en 1792, quand Saint-Just fut élu à la Convention, l’éditeur put remettre en vente ce qui restait de la première édition, sous ce nouveau titre : Mes Passe-Temps, ou le Nouvel Organt, par un député à la Convention Nationale. Saint-Just d’ailleurs n’avait eu aucune part à cette réapparition d’Organt. Cette œuvre légère ne paraît point avoir été, à ses yeux, autre chose qu’un divertissement passager, et la brève préface dont il la fit précéder ne révèle qu’un mépris hautain pour son propre ouvrage. Organt, en effet, serait à jamais oublié s’il ne servait aujourd’hui à éclairer et à préciser un moment curieux de l’évolution morale de Saint-Just. Camille Desmoulins était, plus que Barère, dans la vérité, quand il racontait, dans la Lettre à Arthur Dillon, l’insuccès d’Organt : « Ce qu’il y a d’assommant pour sa vanité, c’est qu’il (Saint-Just) avait publié, il y a quelques années, un poème épique en vingt-quatre chants, intitulé Organt. Or, Rivarol et Champcenetz, au microscope de qui il n’y a pas un seul vers, pas un hémistiche en France qui ait échappé et qui n’ait fait coucher son auteur sur l’Almanach des Grands-Hommes, avaient eu beau aller à la découverte ; eux qui avaient trouvé sous les herbes jusqu’au plus petit ciron en littérature, n’avaient point vu le poème épique en vingt-quatre chants de Saint-Just. » D’ailleurs, ni Barère ni Camille Desmoulins eux-mêmes ne semblent avoir bien connu Organt : l’un y trouvait huit chants, l’autre vingt-quatre.

En réalité, Organt n’a ni huit ni vingt-quatre chants, mais vingt. C’est une sorte d’épopée plaisante, dans le goût du temps, pleine d’allusions à des personnages contemporains, souvent dénuée d’intérêt, mais dont certains passages révèlent déjà un talent réel et vivant.


Préface.

J’ai vingt ans ; j’ai mal fait ; je pourrai faire mieux.

CHANT I

ARGUMENT

Comment Sornit devint âne ; comment sa mie Adelinde fut violée par un Hermite ; comment l’Amour délivra Sornit ; comment la Folie devint Reine du monde.

Il prit un jour envie à Charlemagne
De baptiser les Saxons mécréans :
Adonc il s’arme, et se met en campagne,
Suivi des Pairs et des Paladins francs.
Monsieur le Magne eût mieux fait, à mon sens,
De le damner que de sauver les gens,
De s’enivrer au milieu de ses Lares,
De caresser les Belles de son temps,
Que parcourir maints rivages barbares,
Et pour le Ciel consumer son printemps.
Dix ans entiers, sur les rives du Xante,
On vit aux mains les Mortels et les Dieux.
Passe, du moins, c’était pour deux beaux yeux,
Et cette cause était intéressante :
Mais je plains bien les Héros que je chante.
Comme des fous, errans, sans feu ni lieu,
Depuis quinze ans, les sires vénérables
Et guerroyaient, et s’en allaient aux diables,
En combattant pour la cause de Dieu.
Tout allait bien, et le bon Roi de France
De triompher caressait l’espérance,
Quand lui, l’armée, et tout le peuple franc,
Devinrent fous, et vous saurez comment.
Le blond Sornit, Sire de Picardie,
Ayant en croupe Adelinde sa mie,
Errait au sein d’une épaisse forêt,
Où le pouvoir d’une triste magie,
Des voyageurs plaisamment se jouait.
Le passager un siècle cheminait
De çà, de là, par maintes avenues,
À droite, à gauche, et sans trouver d’issues ;

Car la forêt, par un enchantement,
Suivait les gens, s’avançait à mesure,
De quel côté qu’on tentât aventure.
Sornit le preux s’ennuyait cependant ;
Dans ces déserts sa valeur abusée,
Depuis longtemps ne s’était exercée ;
Sornit brûlait de signaler encor
Et son grand cœur et sa haute vaillance,
Pour Adelinde, et l’Amour, et la France.
De temps en temps il sonnait de son cor ;
Tout répondait par un profond silence.
Mais un beau soir il voit venir enfin
Un Chevalier enveloppé d’airain,
Le pot en tête, et la lance à la main,
Et sous lequel un pallefroi superbe,
D’un pied léger effleure à peine l’herbe.
Il accourait à pas précipités ;
Sornit s’avance, et lui crie : Arrêtez,
Chevalier preux, si n’êtes pour la France.
Je suis pour moi, dit l’autre avec fierté,
Et sur le champ remets à ma puissance
Ce Palefroi, cette jeune Beauté,
Si n’aimes mieux mourir pour leur défense.
Vain Chevalier, les perdrai s’il le faut,
Dit le Picard, mais périrai plutôt ;
Et tout à coup ses yeux bleus s’arrondissent,
Et l’un sur l’autre ils fondent tous les deux :
Sous les éclairs leurs casques retentissent,
La forêt tremble et les chevaux hennissent.
Plein de fureur, l’un et l’autre guerrier,
En cent détours, et de taille et de pointe,
Multipliait le volatil acier.
Par-tout la force à l’adresse était jointe.
Tantôt le fer, étendu mollement,
Du fer rival suivait le mouvement ;
Puis tout à coup leur fougue redoublée,
D’un bras soudain alongé, raccourci,
Cherche passage au sein de l’ennemi.

Et fait frémir la forêt ébranlée.
Alinde en pleurs, un bras au ciel tendait,
Et son amant de l’autre entrelaçait ;
Ses cris perçans et le bruit de l’épée,
De la nuit sombre augmentent la terreur ;
Elle criait, d’épouvante frappée :
Ah ! déloyal, percez plutôt mon cœur !
À la faveur de son coursier agile,
Notre inconnu s’élance brusquement,
Prend dans ses bras Adelinde immobile,
Pique des deux, et fuit comme le vent.
Glacé de honte, enflammé de courage,
Plein de regret, plein d’amour, plein de rage,
Sornit s’emporte, et vole sur ses pas.
Linde criait, et lui tendait les bras :
Bientôt après devant eux se présente,
Environné d’une onde transparente,
Un grand châtel, couvert de diabloteaux
Tenant en mains des torches, des fanaux,
Dont le zéphyr, dans les replis des flots,
Allait briser l’image étincelante.
Sornit hâtait son cheval au galop.
Au son du cor le pont-levis s’abaisse.
L’inconnu passe, et Sornit aussi-tôt.
Soudain le pont se lève avec vitesse ;
Tout disparaît, les fanaux sont éteints.
Devers le ciel Sornit tendait les mains ;
Par-tout il roule une ardente prunelle,
À haute voix Adelinde il appelle.
Rien ne répond : seul, l’écho de ces lieux
Renvoyait Linde à son cœur amoureux.
À la douleur succède la furie.
La lance au poing, il saute de cheval :
J’aurai ma Dame, ou j’y perdrai la vie.
La porte était d’un acier infernal ;
Sa lance en feu contre elle se partage :
Plus furieux de se voir désarmé,
En cris confus il exhale sa rage,

Quand tout à coup il se trouve enfermé.
Le cœur humain est né pour la faiblesse,
Et l’héroïsme est un joug qui l’oppresse.
Le Chevalier commença par jurer,
Par braver tout, et finit par pleurer.
Dans le château quand Linde fut entrée,
Le ravisseur, la tenant par la main,
La conduisit, interdite, éplorée,
En certain lieu lugubre et souterrain ;
Puis il s’en fut. Il paraît à sa place
Un gros Hermite enflammé par la grâce,
À la lueur d’un lustre de cristal.
Ses yeux brillaient d’un éclat infernal ;
Le Moine en rut, dans sa rage cinique,
Sur ses appas porte une main lubrique ;
D’un bras nerveux à terre il vous l’étend,
Et Linde en pleurs criait : Mon Révérend !
Ce fut en vain : d’une moustache rude
Il va pressant sa bouche qui l’élude,
Et sa main dure, en ces fougueux transports,
De ce beau sein meurtrissait les trésors.
Linde mourait de plaisir et de rage,
Le maudissait en tortillant du cu,
Et quelquefois oubliait sa vertu.
Oh ! qu’il est doux, dans le feu du bel âge,
Pour un tendron, à son penchant livré,
De recevoir sur ses lèvres brûlantes
Mille baisers d’un amant adoré,
De le presser en des mains caressantes,
De se livrer et se laisser charmer !
Mais qu’il est triste, hélas ! de se confondre
Avec quelqu’un qu’on ne saurait aimer,
De se sentir à regret enflammer,
Et malgré soi brûler et lui répondre !
Linde pleuroit dans les bras du vilain.
Après qu’il eut sa luxure assouvie,
Il l’emmena sur une tour d’airain,
Qui commandait à toute la prairie.

Tel autrefois Saint-Jean le songe-creux,
Dans son désert, rêvant l’Apocalypse,
Était porté sur la voûte des cieux,
Comme Lansberg pour prédire une éclipse :
Il voyait là des animaux pleins d’yeux,
Des chandeliers, des vents, des sauterelles.
Des chevaux blancs, et quelques jouvencelles :
Linde ne vit ces objets merveilleux,
Et seulement le déloyal Hermite
Vous la posa brusquement de son long
Sur un chariot traîné par un Démon
Qui dans les airs soudain se précipite.
« Adieu la belle ; adieu, dit l’homme à froc,
« Dans un désert prenez en patience
« Cette aventure, et je jure Saint-Roch
« Que de vos jours ne reverrez la France :
« Vous apprendrez le but de l’Enchanteur ».
Mais suivons Linde ; elle appelle mon cœur.
Après avoir, dans sa course rapide,
Un jour entier fendu l’espace vide ;
Après avoir franchi de vastes mers,
Des monts, des lacs, des cités, des déserts,
Son char léger s’abattit de lui-même
Sur un rocher où Neptune orageux
Venait briser ses flots impétueux.
Dans le transport de sa douleur extrême,
De cris perdus elle frappa les cieux,
Et mille pleurs coulèrent de ses yeux.
« Quelle est, hélas ! quelle est ma destinée !
« S’écria-t-elle, après quelques instans,
« Dans l’univers errante, abandonnée,
« Triste jouet de noirs enchantemens,
« Loin d’un amant à vivre condamnée !
« C’est donc ici que le ciel rigoureux
« Fixe à jamais mon destin amoureux.
« Que deviendrai-je en ces déserts sauvages ?
« J’entends la mer se briser sur ces plages ;
« Tout est brûlé des feux ardens du jour…

« Ainsi mon cœur est brûlé par l’amour !
« Ô mon amant, quel effroyable espace
« En ce moment te sépare de moi !
« Que dis-je ? hélas ! mon cœur est près de toi ;
« Le tien peut-être a volé sur ma trace » !
Alinde alors poussa de longs sanglots,
Fondit en pleurs, et tomba sur le dos.
Dans ce moment d’amour et d’infortune,
Tendre Sornit, que n’étais-tu présent !
Ces yeux errans sous leur paupière brune,
Ces bras d’ivoire étendus mollement,
Ce sein de lait que le soupir agite,
Et sur lequel deux fraises surnageaient,
Et cette bouche et vermeille et petite
Où le corail et les perles brillaient.
Au Dieu d’amour tes baisers demandaient.
Quelques instans, Adelinde, plaintive,
De son amour entretint les regrets ;
Et soit le bruit des vagues sur la rive,
Soit même encor cette stupide paix
Qui naît du choc de nos troubles secrets ;
Elle dormit. Le Maître du tonnerre
Fit le sommeil exprès pour la misère.
Dans une tour, notre amant enfermé,
Voyant Alinde à ses baisers ravie :
« Amour, dit-il, Amour qui m’as charmé ;
« Ah ! suis ma Dame, et protège sa vie ;
« Rappelle-lui ses plaisirs, ses sermens ;
« Protège-la contre les maléfices,
« Contre elle-même et les enchantemens,
« Et quelquefois peins-lui tous les supplices
« Qu’elle me coûte en ces lieux effrayans.
« Quand elle dort, que ta voix lui rappelle
« Dans ces cachots que je veille pour elle ».
Comme il parlait, le tendre Chevalier
Sentit son dos en voûte se plier ;
En un poil dur sa peau douce est changée,
Ses mains d’ivoire et ses pieds rembrunis

En un sabot sont soudain racornis.
Pousse une queue, et sa tête allongée
D’oreilles d’âne est bientôt embranchée.
Tendre Sornit, du moins, dans ton malheur,
L’enchantement ne changea point ton cœur !
II veut parler, ses soupirs énergiques
Font du châtel résonner les portiques.
Le Dieu d’amour, qui l’avait entendu,
Pleure le trait que son arc a perdu.
« Eh quoi ! dit-il, moi, le Roi de la terre,
« J’aurai rendu cent Héros mes captifs,
« Et j’aurai fait qu’un ange de lumière
« Aura quitté le séjour du tonnerre,
« Pour forniquer avec deux tetons juifs ;
« Et mon courroux n’aura pas la puissance
« De se venger d’une telle insolence !
« Ah ! pour jamais périsse mon carquois,
« Si le Ténare est rebelle à ma voix,
« Si les Démons, les vents, et le tonnerre,
« Au même instant ne servent ma colère ».
Amour alors, affourché sur un vent.
Pique des deux, et vole au firmament.
Il était l’heure où, des grottes de l’onde,
Phébus se lève aux barrières du monde.
Les Chérubins, dans leurs alcôves d’or,
Sur l’édredon là-haut dormaient encor.
Amour arrive, et le vaste Empirée
De tout côté frémit à son entrée ;
Et sa présence a plongé tous les cieux
Dans un repos tendre et voluptueux.
Dieu sommeillait sans sceptre et sans couronne,
Sur le dernier des degrés de son trône,
Le cou posé sur un broc de nectar ;
Et cependant les rênes de la Terre
Erraient sans guide et flottaient au hasar.
Amour les prit, et monté sur un char
Qui contenait l’attirail du tonnerre,
La foudre en main, il sillonne les airs.

Menace, rit, évoque les enfers.
Le jour s’enfuit, l’éclair part, le ciel gronde,
Mille Démons, mille spectres hideux,
De leurs nazeaux, de leurs culs, de leurs yeux,
Soufflent dans l’ombre une lueur immonde.
Le gros Hermite, au donjon de sa tour,
En cercles vains agite sa baguette ;
Enchantemens, grimoires, amulette.
Tout est rebelle, et tout cède à l’Amour.
L’Hermitte enfin sort par une fenêtre.
Assis en l’air sur un grand farfadet ;
Sa dextre main une corne tenait,
L’autre la queue, et le monstre planait.
L’on vit soudain la forêt disparaître.
Et le château du profane Enchanteur
Dans l’horizon s’éclipser en vapeur.
Il ne resta qu’un âne dans la plaine :
Cet âne-là l’on devine sans peine.
Amour sourit avec un air malin,
De ce triomphe, ouvrage de sa main.
Aux flancs de l’âne il ajuste ses ailes,
D’un bond léger lui saute sur le dos,
Et de sa voix caressant les échos,
Sornit s’élève aux plaines éternelles.
Sauf le dessein, peut-être audacieux,
De dérober la foudre dans les cieux.
L’on applaudit à l’heureuse aventure,
Qui de l’Hermite a puni la luxure.
Mais cet amour, enfant capricieux,
Le plus petit et le plus grand des Dieux,
Pour l’intérêt d’une faible vengeance,
En arrachant aux fers un Paladin,
En prépara d’autres au genre humain.
Surcroît aux maux qui menacent la France.
Amour partit, et laissa dans les airs,
Et le tonnerre, et les fatales rênes,
Au gré du vent flottantes incertaines ;
Mais les coursiers qui, frappés des éclairs.

Ne sentent plus de main qui les réprime,
Des cieux profonds escaladent la cîme ;
Leur frein rougit d’une écume de feu,
Leur crin se dresse, ils s’agitent, hennissent,
Et par les airs, d’un pied fougueux bondissent :
Le char s’ébranle, et la foudre s’émeut ;
Son roulement remplit au loin le vide.
Frappe le ciel, emporte les coursiers.
Qui, furieux, impétueux, légers.
Enflamment l’air dans leur course rapide.
Des Chevaliers qui regagnaient le camp.
Virent de loin ce spectacle frappant.
Chacun avait sa douce amie en croupe
Loyalement, et l'amoureuse troupe
Allait errant et par monts et par vaux.
Anes la nuit, et le jour des Héros.
Trois ils étaient, le Sire de Narbonne,
Guy de Bretagne, Etienne de Péronne ;
Tous fort courtois et loyaux Paladins,
Cherchant par-tout les hautes aventures.
Couverts d’honneur, de fange et de blessures ;
Car nos aïeux, comme nous, étaient vains,
Braves, légers, et de la renommée.
D’un nez avide avalant la fumée :
Jusques au bout les Gaulois seront ains.
Le Chevalier Etienne de Péronne,
Avecque lui belle Dame menait,
Qu’à fétoyer les gens il obligeait,
Comme charmante et benoîte personne.
Qui des humains les autels méritaient.
Cettuite dame, on l’appelait Folie ;
Son œil était égaré, mais fripon.
Telle devrait se montrer la Raison ;
Elle plairait par la supercherie.
Et ferait plus, par un coin de teton,
Qu’avec Socrate, et Jésus, et Platon.
Folie est sotte ; oui, mais elle est jolie ;
Elle suivait en croupe le Héros,

En secouant un essaim de grelots.
Dont la criarde et bruyante musique
Eût détraqué de stoïques cerveaux.
Sa robe était toute hiérogliphique ;
On y voyait, en forme lie plain-chant,
Les œuvres, noms, et grotesques ligures
Des plus grands fous du passé, du présent ;
Et, qui plus est, ceux des races futures.
Ici César, cet honnête brigand ;
Là ce bandit, dont la rage infernale
Ensanglanta l’univers gémissant,
Et qui serait à mes yeux bien plus grand.
S’il n’eût jamais vaincu que Bucéphale ;
Là ces fléaux que le Nord inhumain
Contre l’Europe a vomis de son sein ;
Louis IX, ce fou bien plus bizarre,
Qui saintement sacrilège et barbare,
Sut déguiser, sous la cause du Ciel,
L’ambition de son cœur plein de fiel,
Et dans un temps chrétiennement stupide,
Fit honorer une main homicide,
En colorant, par des signes de croix,
Le noir penchant de son cœur discourtois.
Charles-Quint, au fond d’une cellule ;
Dupe du Ciel, l’imbécille cafar,
Devait troquer le sceptre de César,
Et le laurier contre un froc ridicule.
Plus grand, plus faible, en champ clos redouté,
Ici François par un page dompté ;
Henri II, ivre de volupté,
Baisant Diane au déclin de sa vie,
Et caressant ses tetons de harpie.
Vous étiez-là, pauvres fous bien déçus,
Vieux Licophrons du Concile de Trente,
Cardinaux ronds, Moines, Prélats joufflus ;
Le Saint-Esprit riait de votre attente,
Et de vous voir, sottement absolus,
Donner le Ciel et réformer Jésus.

Là le profil de Sixte le Cinquième.
On distinguait, autour des falbalas,
Maints beaux esprits du siècle dix-huitième ;
Piis était par hasard vers le bas ;
Mais on ne peut le reconnaître à l’aise,
Car cet endroit de la robe qui pèse,
A balayé dans quelque chemin gras.
Dame Folie, en ce bel équipage,
Depuis long-temps faisait route et voyage
Avec le Sire : elle avait parcouru
Pays lointains, et son culte étendu
Dans l’univers, sur-tout dans ma patrie,
Qui depuis onc ne s’en est départie.
Quand elle vit le char et les coursiers,
Elle quitta nos penauds Chevaliers,
Et pour manteau leur laissant son génie,
Avec le char s’envola comme Élie.
Elle s’envole, et, nouveau Phaéton,
De l’univers détraque le timon.
Tous les pays où son goût la dirige,
Perdent le sens ; le sceptre des humains,
Ce sceptre d’or, travesti dans ses mains,
Sème par-tout un esprit de vertige.
Elle parcourt les rivages gaulois,
Bords fortunés et soumis à ses lois.
Là de tout temps elle fut adorée,
Comme Phébus à Delphes autrefois,
Et le soleil, de la voûte éthérée
N’éclaire point, dans ce fol univers,
À son amour des rivages plus chers.



CHANT II

ARGUMENT

Comment Vitikin partit de son camp pour aller demander du secours aux Alains : funeste péché du saint Archevêque Turpin.

L’astre du jour, sorti du sein de l’onde,
Avait franchi les barrières du monde.
Charles, suivi de ses fiers escadrons,
Se mit en marche, et suivit les Saxons.
Une dernière et sanglante défaite
Les avoit fait reculer vers le Rhin.
Non par frayeur, car ce peuple hautain
Avait encore Vitikin à sa tête,
Et ne cédait qu’à l’effort du destin.
Vaincus toujours, et toujours invincibles,
Chaque revers les rendait plus terribles ;
Ils renaissaient de leurs propres débris,
Et Vitikin, maître de leurs esprits,
Aux noms sacrés de dieux et de patrie,
Les enflammait du mépris de la vie.
Guerrier habile, et guerrier malheureux,
Âme et soutien de la cause commune,
Il maîtrisa quelquefois la fortune,
Et sa vertu lutta contre les Dieux.
Il conservait, au sein de la vieillesse,
Toute l’ardeur d’un jeune Paladin ;
De sa vieillesse on ne connut enfin
Que les vertus, et jamais la faiblesse.
La renommée apprit à Vitikin
Qu’Érâtre-Hirem, prince du peuple Alain,
Etoit passé devers la Germanie,
Noyait la Saxe, et bloquait Herminie.
Cette cité, qui fleurissait alors,
A disparu ; sur la terre tout passe.
Achille, Hector, Agamemnon sont morts,
Et de Carthage on ignore la place.

Nos ennemis balancèrent long-temps
S’ils marcheroient contre Hirem ou les Francs.
De Vitikin la politique habile
Sut profiter même de ses revers.
Dans un conseil il assemble ses Pairs.
« Seigneurs, dit-il d’un air noble et tranquille,
« Le sort se plaît à nous persécuter ;
« Mais en dépit de la fortune même,
« De quelque espoir j’ose encor me flatter
« Que si les Dieux, par un arrêt suprême,
« Ont résolu la perte des Saxons,
« Soumettons-nous, mes amis, et mourons ;
« Mais n’allons point nous abattre d’avance.
« Le Ciel est juste : il frappe les méchans ;
« Nos ennemis ne sont que des brigands,
« Et notre espoir est dans notre innocence.
« Sans le savoir, peut-être les Alains
« Ne sont venus que pour notre défense.
« Ingénieux dans sa lente vengeance,
« Le Ciel, formant à son gré nos destins,
« Donne le change aux jugemens humains.
« Je vais aller, au danger de ma vie,
« Trouver Hirem dans les murs d’Herminie.
« S’il est hardi, je saurai l’enflammer
« Du noble espoir de venger nos outrages ;
« S’il aime l’or, un brigand doit l’aimer,
« Il me suivra par l’espoir des ravages.
« Les justes Dieux sauront me protéger,
« Et si je meurs, vous saurez me venger ».
Le lendemain, dès que l’aube naissante
Eut éclairé la terre blanchissante,
Le Roi de Saxe attela ses coursiers,
Et prit au nord le chemin d’Herminie,
Avec un Page et quelques Chevaliers,
Les compagnons des travaux de sa vie.
Le Roi laissa, pour gouverner le camp,
Sa brue Hélène, et son fils Hydamant.
« Tendres époux, espoir de ma vieillesse,

« Embrassez-moi, leur dit-il en pleurant ;
« Grand Irminsul, prête-leur la sagesse,
« Et sois leur père, au lieu d’un père absent !
« Je vais aller trouver un peuple impie,
« Sans frein, sans mœurs, sans pays, et sans lois.
« Je me dévoue aux Dieux, à la Patrie,
« Et ce n’est point pour la première fois !
« Depuis trente ans j’ai blanchi sous les armes,
« Et mon visage est sillonné de larmes.
« Imitez-moi ; si je viens à mourir,
« Jurez aux Francs une haine invincible,
« Poursuivez-les jusqu’au dernier soupir,
« Et répandez sur ma tombe sensible,
« Au lieu de pleurs, le sang des ennemis ;
« Au lieu de fleurs, leurs armes en débris.
« Souvenez-vous que mon ombre indignée,
« Après ma mort, doit vivre parmi vous,
« Pour animer, pour diriger vos coups.
« Si vous cédez à la France étonnée,
« Tremblez, ingrats, tremblez ; je vous attends,
« Et j’armerai ma rage de serpens,
« Pour vous punir du bonheur de la France,
« Et de laisser Vitikin sans vengeance.
« Je pars, et laisse entre les Francs et nous,
« Le Rhin, mon nom, les Dieux vengeurs et vous ».
Le Roi de France et sa gauloise armée,
Ivres de sang, de gloire, et de fumée,
Devers le Rhin précipitaient leurs pas,
D’autant plus fous qu’ils ne s’en doutaient pas.
Pleins des vapeurs de leur sainte fortune,
Ils se flattaient de baptiser bientôt,
Et le Saxon, et le Maure, et le Got ;
Et cependant le Diable qui n’est sot,
Se flattait lui qu’il grossirait la lune
De leurs projets. Le Démon est madré,
Et quand il a par sa griffe juré,
Ce n’est en vain. « Faisons pécher la France,
« Dit Satanas, et nous verrons bientôt

« Le Ciel vengeur abandonner Charlot.
« Le bon Adam, de mémoire gloutonne,
« Pour un péché damna le genre humain,
« Le Juif David perdit jadis un trône,
« Pour un baiser que sa bouche felonne
« Avait cueilli sur un teton payen ».
Las ! il s’y prit d’assez gente manière.
L’armée arrive auprès d’une rivière,
Et l’on allait s’élancer dans les flots,
Quand tout à coup une force inconnue
Fit frissonner la surface des eaux,
Et tous les cours de l’armée éperdue.
Au même instant, d’un tourbillon léger,
Qui vint au bord en cercles expirer,
L’on vit sortir une Nymphe gentille ;
Son char était en forme de coquille ;
Essaims d’Amours à l’entour voltigeaient ;
Ses beaux cheveux au gré de l’air flottaient,
Et des pigeons doucement la traînaient :
Ses yeux en pleurs parcoururent la rive.
« Hélas ! dit-elle, et d’une voix plaintive,
« Que n’avez-vous choisi quelque autre bord,
« Cœurs inhumains, pour voler à la mort,
« Sans effrayer mes rivages paisibles
« Par l’appareil de ces armés terribles,
« Et préparer à mon cœur innocent
« L’affreux remords du sort qui vous attend !
« Où courez-vous, insensés que vous êtes ?
« À des combats, des lauriers, des conquêtes ?
« Le temps a-t-il si peu de prix pour vous,
« Que de la mort vous soyez si jaloux ?
« Quand le printemps échauffe la nature,
« Quand tout respire et tout chante l’amour,
« Vous désertez vos châteaux et la Cour,
« Pour vous charger d’une cuirasse dure,
« Chercher l’honneur quand le plaisir sourit,
« Chercher la inort alors que tout revit !
« Et toi, cruel, dont la rage implacable

« Aime à trainer au milieu des combats
« Ton peuple doux, et né pour être aimable,
« De tes fureurs n'es-tu point encor las?
« Est-ce trop peu pour ta noire furie
« D'avoir de sang inondé l'Italie?
« Est-ce par-là, monstre, que tu soutien
« Le nom de grand et celui de chrétien?
« Que t'avaient fait ces lointaines contrées,
« Par tes fureurs à la flamme livrées?
« Que t'avaient fait ces enfans, ces vieillards?
« Leur crime donc étoit d'être Lombards!
« Le tien, barbare, est d'être sanguinaire,
« Et pour le ciel de saccager la terre.
« Jeunes Guerriers, sensibles à ma voix,
« Ne courez point à ces lâches exploits;
« Le temps, cette ombre et légère et frivole,
« Trop tôt, hélas ! et nous quitte et s'envole!
« Ces vains lauriers, dont le renom trompeur
« Paye le sang que l'on vend à l'honneur,
« Que valent-ils, après tout, sans la vie?
« Et que sert-il à l'homme qui n'est plus,
« D'avoir été fameux par des vertus?
« Le héros dort sous sa tombe flétrie,
« Et les amours viennent danser dessus!
« Si la fureur tellement vous anime,
« Que tous vos cœurs à ma voix soient fermés,
« Partez, volez, combattez et mourez :
« Mais de vos maux épargnez-moi le crime;
« Et sans troubler et déchirer mon sein,
« Allez mourir par un autre chemin ».
Vous avez vu quelque belle affligée
Entre la crainte et l'espoir partagée,
Mouiller de pleurs ou la gaze ou le lin,
Qui rougit, s'enfle, et s'empreint sur son sein,
Lever au ciel une vue attendrie,
Et proférer avec un air plaintif.
Les noms d'amour, d'honneur, de perfidie.
À ce délire, enfant d'un amour vif,

Bientôt succède un air morne et pensif,
Et tour à tour elle passe de même
De cette paix à ce délire extrême.
Telle parut la Nymphe sur les eaux,
Lorsque sa bouche eut prononcé ces mots.
Brûlés d’amour, les yeux baignés de larmes,
Les Paladins laissaient tomber leurs armes.
Charles le voit, et piquant son coursier,
Dans la rivière il saute le premier.
L’armée eut honte alors de sa faiblesse ;
On court, on vole, on le suit, on se presse,
Et notre Nymphe, en jetant des sanglots,
Fut se cacher et pleurer sous les flots.
Ce trait sans doute était fort honorable ;
Mais, mes amis, soyons de bonne foi ;
Le triste honneur de triompher de soi
Vaut-il encore une faiblesse aimable ?
Le Diable en l’air, sur un rayon perché,
A vu s’enfuir sa coupable espérance,
Avec Charlot, la Nymphe et le Péché.
Parmi la fleur des pénaillons de France,
Nul ne trébuche, et le courroux d’en haut
Fut allumé ; par qui ? par un dévot.
Or, vous saurez qu’il était dans l’armée
Certain Prélat tout bouffi de vertus,
Musqué de gràce, et fourré d’orémus,
Nommé Turpin, de mémoire embaumée.
La Belle en pleurs quand le saint homme vit,
En se signant, son cou tors il tendit,
Et se tapit chastement sous des saules.
Moi j’aurais cru que si l’Esprit malin,
Par un péché pouvait perdre les Gaules,
C’aurait été quelque fier Paladin
Qui l’eût commis. L’Archevêque en prière,
Jusqu’à la nuit resta sous la bruyère ;
Et dès que l’ombre obscurcit le lointain,
Les yeux baissés, il descend au rivage,
Et l’Esprit saint lui dicte ce langage,

Qu’il prononça d’un air tendre et bénin.
« Quitte le fond de ta grotte, ô ma brune,
« Ouaille pie, et dans mes bras bénis,
« Viens oublier tes peines et soucis ;
« Point n’ai trempé dans l’injure commune,
« Bien tu le vois ; Dieu me perde à tes yeux,
« Plutôt que faire ainsi qu’ils ont fait, eux. »
Du haut du Ciel, alors le bon Saint-Pierre
Avait baissé ses yeux creux sur la terre ;
Du saint Évêque il était le patron ;
Il le couvait de son regard paterne,
Et lui prêtait quelquefois sa raison,
Pour lui servir ici-bas de lanterne,
Las ! il partit du séjour éternel,
Pour lui sauver ce doux péché mortel.
Le bon apôtre en sa main, comme un cierge,
Tient en volant sa luisante flamberge,
Et de son corps l’éclat éblouissant
Trace dans l’air un sillon ondoyant.
Il approchait du monde sublunaire,
Quand tout à coup une voix de tonnerre,
De certain B. fit retentir les airs.
Pierre se tourne, et voit l’Esprit pervers :
Il est glacé d’une peur effroyable,
Mais se rassure et s’avance. Le Diable
Lui dit : « Pierrot, je t’attendais ici.
« Fils de P. je te cherchais aussi,
« Lui riposta le Saint d’une voix ferme.
« C’est aujourd’hui que nous allons vider
« Nos vieux débats ; Dieu met ici le terme
« À ton audace, et va me seconder. »
Parlant ainsi d’une voix nazillarde,
Le Saint tremblant poignit sa hallebarde ;
L’Ange cornu, dressant son noir griffon,
Se précipite, et le combat s’engage.
Ô Dieu de paix, vous le permites done !
Pierre, aveuglé par sa chrétienne rage,
Souille ses mains sur le cuir d’un Démon.

Muse, redis cette fatale noise.
Entre leurs mains l’acier brille et se croise,
Et les combats du Grec et du Troyen,
Et de Tancrède, et du fier Circassien,
Si redoutable autrefois dans Solime,
N’approchent point de la savante escrime,
Acharnement, fureur, vivacité
Dont combattait notre couple irrité.
Mathieu Paris, homme à cervelle anglaise,
De qui je tiens ceci, par parenthèse,
Dit là-dessus, c’était assez leur lot ;
L’un était diable, et l’autre était dévôt.
Par un détour, Satan, avec sa queue,
Au nez du Saint, laisse la place bleue.
L’Anglais Mathieu, qui rapporte ce trait,
Aurait bien dù nous dire à ce sujet
Comment l’esprit peut être susceptible
De recevoir quelque empreinte sensible.
Néant de l’homme ; on peut être Breton,
Et n’avoir pas pourtant toujours raison.
Très prudemment Saint-Pierre crie à l’aide,
Un Ange vient. Satan appelle à lui ;
Arrive alors un Diable quadrupède,
Vomissant flamme, enfumé, velu, cui.
Ses hurlements font retentir l’espace ;
Sur les deux Saints il fond avec audace.
Les met en fuite : ils appellent encor.
Un bataillon arrive pour renfort.
Tout l’Enfer vient, le Ciel se multiplie,
Et l’intérêt d’un combat singulier
Cause bientôt un horrible incendie.
L’on voit partout luire l’affreux acier ;
De tous côtés les bataillons chancèlent,
Et tous les yeux de fureur étincèlent.
Lorsque l’hiver, en son char nébuleux,
S’est élancé des sommets de la Thrace,
Et couronné de frimas et de glace.
Souffle la mort dans nos champs orageux,

Les bois déserts jaunissent les rivages
De moins d’essaims de leurs tristes feuillages.
Qu’on ne voyait de cimeterres nus,
De chars de feu roulant sur les nuages,
De bataillons fièrement étendus,
De braquemarts, de boucliers, de casques,
Et de Démons sous des formes fantasques.
Là, l’on voyait de petits Anges blonds,
Aux aîles d’or, aux yeux bleus, aux culs ronds,
L’arc à la main, comme l’enfant de Gnide,
Sur des rayons voltiger par le vide.
Ici volaient de brillans Chérubins,
Environnés de défuntes nonnains.
Là des Prélats, tout chamarrés d’étoles,
Vêtus de rouge et coiffés d’auréoles,
Brillaient encor de ce coloris vif,
Dont ici bas l’austère pénitence.
Les oraisons, l’amour contemplatif
Enluminaient leur dévote éminence.
Mais, d’autre part les guerriers infernaux
Offraient à l’œil un spectacle effroyable ;
Là d’un dragon la croupe épouvantable,
En cent replis recourbe ses anneaux,
Là des géans à tête de cyclope,
Là dans les airs un Centaure galope :
L’un est chameau, l’autre vautour, et bref,
Un autre Moine, oreille d’àne au chef.
Au même instant où les troupes grossirent,
Le doux Apôtre et le Roi des Maudits
Avaient laissé leur combat indécis ;
Les escadrons à leur voix s’arrondirent.
Tout orgueilleux de soumettre l’Enfer,
Pierre, animé, grimpe sur un éclair ;
Devant ses pas marche la Renommée,
Trompe à la bouche, une oreille à la main,
Emblème fier des prouesses du Saint.
Pierre se signe, et bénit son armée.
Le Satanas, sur un dragon de feu,

Volait en l’air, et sa bouche enflammée
Tint ce discours : « Fiers ennemis de Dieu,
« Voici le Ciel, autrefois votre place ;
« De mon forfait je n’ai point de remord ;
« Par un nouveau, couronnons notre audace,
« Et vengeons-nous de l’injure du sort.
« Il l’a voulu ; par un coup de tonnerre
« Précipités du séjour de lumière,
« Le noir Ténare, en ses flancs odieux,
« Servit d’asile à l’élite des Dieux.
« J’ai tout perdu, ma dignité suprême,
« Mon sceptre d’or, et ce trône immortel
« Qui dominait les Puissances du Ciel ;
« Mais, malgré tout, je suis encor moi-même.
« Indépendant des arrêts du Destin,
« J’étais un Dieu, je le serai sans fin.
« Et les sillons de la foudre éclatante.
« Et les tourmens de la Gehene ardente,
« Ne peuvent point arracher à mon cœur
« Ni repentir, ni l’aveu d’un vainqueur.
« Je fus jadis, dans l’Olympe céleste,
« Le Dieu du bien ; le mal et la fierté
« Sont mon essence et ma divinité.
« J’ai tout perdu, mon courage me reste
« Pour triompher ici de nos rivaux,
« Ou pour braver des supplices nouveaux. »
Qu’on se figure Amphitrite immobile,
Roulant ses plis d’une haleine tranquille,
Les Alcyons promenans leurs berceaux,
Et les Tritons se jouant sur les eaux ;
Puis tout à coup les cieux qui s’obscurcissent,
La mer en feu, les rochers qui pâlissent,
Et les éclairs, et la foudre, et le vent,
Qui méconnaît l’empire du Trident.
Ainsi l’on voit les Guerriers qui s’avancent,
Avec le bruit des clairons belliqueux,
Réglant leur pas fier et majestueux ;
Mais tout à coup au signal ils s’élancent :

Leur choc affreux fit retentir le ciel ;
Des chars de feu les débris voltigèrent,
Et des éclairs de l’acier immortel
De tous côtés les nuages brillèrent.
Au même instant, les damnés, les élus,
Diables et Saints se virent confondus.
Les escadrons se choquent, se dispersent,
Sur les coursiers les coursiers se renversent.
Avant que Dieu, de son souffle puissant,
Eût débrouillé l’Empire du néant,
Des élémens la guerre épouvantable,
Et leurs combats et leurs rébellions
N’expriment point le désordre effroyable
Que Mars souffloit parmi les bataillons.
On se pourfend, on s’écrase, on se perce ;
On jure, on crie, on s’avance, l’on fuit ;
On se mesure, on court, on se poursuit,
Comme les flots que le vent bouleverse.
Egale rage, égal acharnement,
Le sabre en main, là marche Foutriquant,
Tout devant lui fuit comme la poussière ;
Les Saintes, non ; car ce Diable paillard
Est chamarré, par devant et derrière,
De ces hochets qu’Heloïse trop tard
Redemandait à son cher Abailard.
De plus en plus redouble le carnage ;
L’on se blessait, mais l’on ne mourait pas.
Sur l’are-en-ciel, entouré d’un nuage,
En se signant, Jésus disait : Hélas !
Pourrai-je voir une telle furie ?
Non. À ces mots, il appelle les vents,
Trouble les airs, fait gronder les Autans,
Et d’eau bénite il répand une pluie.
Il fallait voir tous les Diables rôtis
Prendre la fuite en jetant de grands cris.
Moins promptement les vents soumis se turent,
Quand Neptunus, armé de son trident,
Leva le front sur l’humide élément.

En un instant les Diables disparurent.
Sur son éclair, Pierrot les poursuivait,
Tout agité d’une fureur tranquille,
Criant du ton que jadis il prêchait :
« Où courez-vous, troupe vaine et servile ?
« Lâches, allez dans l’éternelle nuit
« Cacher au Ciel l’opprobe qui vous suit.
« Quelle terreur glace votre courage ?
« L’eau vous fait peur ! Ah ! je croirais bien plus
« Que vous craignez le destin de Malcus ! »
Le Saint, du geste appuyant ce langage,
Contre un essaim des profanes Esprits
Laisse échapper la clef du Paradis ;
De cette clef des Diables s’emparèrent,
Et dans le Ciel bientôt se renfermèrent.



CHANT III

ARGUMENT

Comment l’Archevéque Ebbo devint le Calchas de l’armée : suite du péché du saint Archevêque Turpin.

Je veux bâtir une belle chimère ;
Cela m’amuse et remplit mon loisir.
Pour un moment, je suis Roi de la terre ;
Tremble, méchant, ton bonheur va finir.
Humbles vertus, approchez de mon trône ;
Le front levé, marchez auprès de moi ;
Faible orphelin, partage ma couronne…
Mais, à ce mot, mon erreur m’abandonne ;
L’orphelin pleure : ah ! je ne suis pas Roi !
Si je l’étais, tout changerait de face :
Du riche altier qui foule l’indigent,
Ma main pesante affaisserait l’audace,
Terrasserait le coupable insolent,
Élèverait le timide innocent,
Et pèserait, dans sa balance égale,

Obscurité, grandeur, pauvreté, rang.
Pour annoncer la majesté royale,
Je ne voudrais ni gardes, ni faisceaux.
Que Marius annonce sa présence
Par la terreur et la clef des tombeaux ;
Je marcherais sans haches, sans défense,
Suivi de cœurs, et non pas de bourreaux.
Si mes voisins me déclaraient la guerre,
J’irais leur dire : « Écoutez, bonnes gens ;
« N’avez-vous point des femmes, des enfans ?
« Au lieu d’aller ensanglanter la terre,
« Allez vous rendre à leurs embrassemens ;
« Quittez ce fer et ces armes terribles,
« Et comme nous, allez vivre paisibles ».
Mon peuple heureux, mais heureux dans ses ports,
Sans profaner, aux rives étrangères.
Sa cendre due aux cendres de ses pères,
S’enrichirait de ses propres trésors.
Et fleurirait à l’ombre respectable
Des vieilles lois de nos sages aïeux,
Arbres sacrés, recours des malheureux,
Sans que jamais mon sceptre audacieux
Osât flétrir leur mousse vénérable.
Je laisserais le Turc et le Huron
Se faire un Dieu chacun à leur façon,
Bien pénétré du sublime système
Que Dieu n’est rien que la sagesse même,
Et que l’honneur, la vertu, la raison,
Bien avant nous, dans Émile et Caton,
Valaient leur prix, sans le sceau du baptême.
Si Charlemagne eût comme moi pensé,
Il aurait eu maints déplaisirs de reste.
Devers le Rhin il s’était avancé,
Toujours armé pour la cause céleste.
Enflé déjà de ses exploits nouveaux,
Il s’apprêtait à traverser les flots ;
Mais de revers une invincible nue
Le menaçait : la source en est connue.

L’Évêque Ebbo, qui lisait couramment,
Était alors un prodige étonnant.
Dieu, par son baume, avait fait des miracles,
Et par sa bouche annonçait ses oracles.
Plein de mépris pour les terrestres biens,
Il vint s’asseoir sur le siège de Reims ;
Il quitta tout pour Jésus et Marie,
Sa pauvreté, ses haillons, sa patrie,
Mais conserva, dans un dévot éclat,
L’air simple et sot de son premier état.
Pendant la nuit, il ronflait dans sa tente,
Seul par hasard ; un grand bruit l’éveilla :
Il voit, au sein d’une nue éclatante,
Un Ange assis, qui d’abord l’appela.
Ebbo troublé, d’une voix chancelante
Lui répondit : « Gloire soit au Seigneur,
« Qui vient trouver son humble serviteur. »
Le Messager du Maître du tonnerre,
D’un saut léger ayant mis pied à terre,
Vers le châlit s’est avancé soudain,
Une écritoire et la plume à la main.
Ses doigts bénis lèvent la couverture.
Le Saint Prélat, immobile de peur,
Le laisse faire, obéit sans murmure,
Disant, soit fait comme veut le Seigneur.
L’Ange, troussant les fesses étonnées,
En chiffres noirs y mit nos destinées,
Et dit ensuite au Prélat plein d’effroi :
« Demain matin allez trouver le Roi,
« Dieu vous l’ordonne, et vous lui ferez lire
« Ce que le Ciel, par ma main, vient d’écrire » ;
Puis il partit. D’un regard de profil
Le Prélat saint lorgnait l’Ange gentil,
Et quelquefois disait, d’un air moroze :
« Ah ! j’ai bien cru qu’il voulait autre chose ! »
Le lendemain, Ebbo tout radieux,
Fut chez le Roi d’un air mystérieux.
« Lisez, Seigneur ». Le Sire vénérable

Baisse le nez sur la nouvelle table,
Et lit ces mots : « Malheur au peuple franc,
« Tant que Turpin pèchera loin du camp. »
Charles, saisi d’une mortelle crainte,
Tombe le nez sur la tablette sainte.
Ebbo s’éloigne, et fait voir en tout lieu,
Parmi le camp, qu’il est l’ami de Dieu.
Selon l’usage antique et respectable,
On fit venir mille Sorciers dans l’ost,
Et des Docteurs qui ne l’étaient pas trop.
Ces bonnes gens évoquèrent le Diable ;
Mais vainement ; et vous savez, je crois,
Pourquoi le Diable était sourd à leur voix.
Charlot avait, pour chef de sa bombance,
Un vieux Vandale, appelé Jean Marcel,
Sage bonhomme, et lourdaud plein de sel,
Inquisiteur des sottises de France,
Ne gazant rien, bravant même les Grands ;
Il amusait le Prince à leurs dépens.
Riant de tout, déconcertant l’adresse
Des courtisans, et glosant leur bassesse ;
De sa cuisine et du sceptre occupé,
Bernant le Roi, quand on l’avait trompé,
N’espérant rien, ne demandant pour grâce,
Que de trancher ses mots avec audace.
Dans le néant de son chétif emploi,
Il bravait tout, et la Cour, et le Roi ;
Il écartait les insectes du trône.
Charles lui dut souvent un bon avis,
Et ce manant, nous dit Mathieu Paris,
Était peut-être, en ces àges maudits,
Digne lui seul du poids de la couronne.
Son avis fut, en voyant nos Docteurs,
Nos Négromans, tartuffes imposteurs,
Qu’il les fallait écorcher vif ou pendre ;
Et les bernant, il les força de prendre
La fuite au loin, pour prix de leurs labeurs.
Maint Chevalier vint briguer l’avantage

De s’enquérir du Saint Palladion ;
Marcel disait : Où pèche le félon ?
Antoine Organt, fils du saint personnage,
Se mit en quête, et courut maint rivage,
Accompagné de son Ange gardien.
Cet Esprit pur, sans doute Esprit de bien,
Le protégea dans ses longues prouesses,
Et le soutint dans ses jeunes faiblesses,
En lui prêchant les devoirs du Chrétien,
Et lui montrant les palmes éternelles
Que Dieu réserve à ses amis fidèles.
Le mauvais grain et les ronces charnelles
Germèrent mieux dans le cœur du vaurien !
Antoine Organt avait vu la prairie
Vingt fois déserte et vingt fois refleurie.
Vingt ans enfin s’étaient passés depuis
Que l’Archevêque, animé d’un saint zèle,
Vint élever son âme au Paradis
Entre les bras de la Nonnette Engelle.
Le sang Turpin dans ses veines bouillait,
Les yeux brillans de sa mère il avait ;
Mais c’était tout : car sa figure haute
N’annonçait point le fils d’une dévote.
Jà le contour de son jeune menton
Était bruni par un léger coton ;
Avec vigueur il maniait la lance.
Pour gouverneur il n’eut que des soldats ;
Chasses, tournois et joûtes, dès l’enfance,
Avaient durci ses membres délicats.
Au demeurant, c’était des hérétiques
Le plus affreux, se moquant des reliques,
Bernant les Saints, quelquefois le Seigneur,
Qui cependant l’aimait de tout son cœur.
D’ailleurs, il eut un Écuyer profane,
Grand indévot, grand Épicurien,
Ne connaissant de Dieu que la tocane ;
Qui lui prouva que le mal était bien,
Le corrompit, et n’en fit qu’un vaurien,

Malgré la gràce, et son Ange gardien.
Ayant donc pris congé de Charlemagne,
En l’embrassant, il se mit en campagne,
Pour toute suite ayant cet écuyer,
L’Ange gardien, et George l’Aumônier.
Organt trottait sur un cheval d’Espagne,
Impétueux, ardent à batailler.
Messire George, avec un air altier,
Et l’écuyer, qu’on nommait Jean Champagne,
Sur des roussins à l’envi cheminaient,
Qui, fiers du poids, les oreilles dressaient,
Et la poussière autour d’eux amassaient.
Organt battit plaines, forêts, collines ;
Le nom Turpin s’entendit en tous lieux,
Le nom Turpin retentit jusqu’aux cieux.
Il chemina vers les cités voisines.
Après cela, que faire ne sachant,
Il s’en revint devers cette rivière
Dont j’ai parlé, quelque soupçon ayant
Qu’il aurait pu s’y noyer en passant.
Mais s’il péchait, il vivait cependant :
Un mille ou deux il suivit le courant,
Cherchaut parmi les aulnes, la bruyère,
Et d’oncle point. Il sonna de son cor,
Pour appeler cette Nymphe perfide,
Qui, plus cruelle et plus aimable encor,
Parut bientôt sur la plaine liquide,
Avec un air craintif, mais séduisant,
Et ses beaux yeux de son voile couvrant.
« Cruels, eh quoi ! dit-elle en soupirant,
« N'êtes-vous point contens d’un seul outrage ?
« Vos cœurs sont-ils à la pitié si sourds,
« Qu’ils aient juré de m’affliger toujours ?
« Si vous avez ce barbare courage,
« Cherchez ailleurs quelque ennemi sauvage,
« Digne de vous, et qui puisse opposer
« À vos fureurs, à vos farouches armes,
« D’autres combats que de timides larmes,

« Que des soupirs qui ne peuvent percer,
« Ni votre cœur, ni ce dur bouclier.
« Ce tendre sein, que vous pouvez frapper,
« Renferme un cœur moins cruel que sensible ;
« Ce faible bras n’est rien moins que terrible.
« Armé du fer, l’avez-vous vu jamais
« Porter la mort et l’effroi sur vos rives ?
« Percer le cœur de vos dames plaintives,
« Et renverser vos superbes palais ?
« Non. Pourquoi donc, pourquoi, monstres sauvages,
<« Désolez-vous nos innocens rivages ?
« Mais à quoi bon ces frivoles clameurs ?
« Pourquoi me plaindre, et que servent ces pleurs ?
« Tigres, vos cœurs, fermés à la tendresse,
« Dédaignent trop mon sexe et ma faiblesse ! »
Un tel discours était accompagné
D’un air si tendre et si passionné,
Que les rochers à l’entour s’amollirent,
Et que les eaux leur course suspendirent.
Mais ces soupirs, ces larmes, ces sanglots
Avaient pour but la perte du Héros.
Ciel ! se peut-il qu’une figure aimable
Puisse voiler un cœur abominable !
Organt repart : « Ma Princesse, avez tort
De me prêter telle décourtoisie :
Belle jamais ne vis en ennemie,
Mieux aimerais la plus cruelle mort.
Je ne viens point vous déclarer la guerre,
Et Dieu le sait quels genres de combats,
Si le vouliez, vous livreraient ces bras.
N’a pas long-temps, près de cette rivière,
S’est égaré l’Archevêque Turpin.
Pardonnez-moi ma démarche indiscrète ;
Je ne sais rien de son nouveau destin ;
De tous côtés je me suis mis en quête
Pour le trouver, et me feriez plaisir,
Sur ce malheur, si pouviez m’éclaircir ».
Elle sourit, et de cet air aimable,

Cet air touchant, cet air inexprimable,
Mêlé de joie et mêlé de langueur,
Qui désignait amour, désirs, frayeur ;
Il s’échappait encore quelques larmes,
Qui du sourire embellissaient les charmes.
Lorsque l’aurore annonce un beau matin,
Après le deuil d’un passager orage,
Et que Zéphyr, de son souffle badin
Semble chasser la foudre du rivage,
À l’Orient tel on voit le soleil
Voiler son front d’un nuage vermeil.
La nuit s’envole, et la clarté naissante
Rend la Nature encore plus piquante.
En folâtrant, Zéphyre sur les fleurs,
Du Ciel calmé vient balancer les pleurs.
Vous entendez la fauvette au bocage,
Qui tremble encore, et pourtant qui ramage,
Et vous voyez aux tortueux buissons
Pendre la pluie en perles, en festons.
« Guerrier, l’honneur de la Chevalerie,
« Dit notre Nymphe au jeune Paladin ;
« Oui, je l’ai vu l’Archevêque Turpin ;
« Mais je ne sais s’il n’a perdu la vie :
« Seul il était sur la rive resté ;
« Un Enchanteur, qui fondait de la nue,
« Parmi les airs l’a soudain emporté,
« Et sur le champ je l’ai perdu de vue.
« Mais je vous puis enseigner le moyen
« De le trouver, et vous ferai connaitre
« Sa destinée, ainsi qu’elle puisse être,
« Si me suivez en ce lieu souterrain. »
Le fleuve était immobile et paisible ;
Nos Paladins s’élancent dans les eaux :
Bref il s’élève un ouragan terrible,
Qui jusqu’au ciel a fait voler les flots.
Le temps se couvre, un effroyable orage
Se forme, brille, éclate dans les airs,
Et de ses feux sillonne le rivage.

Tous les Démons sortirent des enfers,
De cris affreux les plages ils remplirent,
Et les échos à l’entour répondirent.
Nos spadassins, qui ne s’attendaient pas
À ce malheur et cette perfidie,
Assurément devaient perdre la vie,
Ne virent onc de si près le trépas.
Aucunes fois sous l’onde ils disparurent,
Aucunes fois abimés ils se crurent.
Heureusement le brave Chevalier
Avait son Ange, et sur-tout son coursier.
George macha quelque prière impie ;
Car il était expert dans la magie.
Sur son baudet, Champagne dextrement
Criant alerte, allons boire, courage !
Saisit la queue à l’Espagnol d’Organt,
Serra sa bête, et gagna le rivage,
Près de périr, et toujours en chantant.
À l’autre bord quand tous trois ils se virent,
De très-bon cœur complimens ils se firent.
C’en était bien la peine de pardieu.
George pourtant avait l’âme marrie.
J’ai bu de l’eau, disait-il, moi ; corbleu,
Moi qui croyais n’en boire de ma vie !
George pensait mourir empoisonné,
Antoine Organt jurait comme un damné ;
En piteux cas c’était là son usage.
Pour l’Écuyer, il était bien plus sage ;
Car il riait. « Quand le mal est passé,
« Riez, dit-il ; l’heureux ingrat qui pleure,
« Si le Destin l’eût occis tout-à-l’heure,
« De par Saint-Jean, serait bien avancé ».
L’Aumônier dur, sous sa masse profane,
Vit au rivage expirer son cher âne,
Cet àne preux, cet illustre grison,
De ses travaux vigoureux compagnon.
Heureusement dans la plaine émaillée
Paraît un âne, et s’affourchant dessus,

George riait de celui qui n’est plus.
La vertu morte est bientôt oubliée[1].


CHANT IV

ARGUMENT

Ce que devinrent les Démons, ce que devint Sornit : Conseil tenu par Charlemagne, Conseil tenu par Hydamant et Hélène.


Mon cher Lecteur, il convient de vous dire
Ce qui se passe au lumineux Empire.
Le peuple saint, chassé du Paradis,
Pressait l’attaque au céleste parvis.
Et l’Éternel, qui n’a plus de tonnerre,
Depuis qu’Amour l’emporta sur la terre,
Criait de loin, à l’Ange Ithuriel :
« Dresse ton vol, monte sur l’arc-en-ciel ;
« Va me chercher, au pays des orages,
« D’autres coursiers, un char et des éclairs,
« Des ouragans, des pétards, des nuages,
« Et des carreaux pour griller ces pervers ».
Ithuriel, ces mots, fend les airs,
La lance au poing, le casque sur la tête,
Et vole droit devers une planète,
Séjour d’effroi, séjour de la tempête.
Là, sous des monts l’un sur l’autre entassés,
S’étend au loin une horrible caverne,
Noire, profonde, et pareille à l’Averne ;
D’affreux rochers tous les champs hérissés,
Semblent aux yeux le débris effroyable,
L’éboulement des mondes renversés ;
Du ciel ingrat quelques rayons brisés.
En un jour faible, obscur, épouvantable,
Semblent venir expirer de terreur
Dans ce séjour de tristesse et d’horreur.

Dans leurs cachots les aquilons mugissent,
Et les rochers de leur bruit retentissent.
Ithuriel fit entendre sa voix,
Les vents mutins se turent à la fois :
À son aspect les rochers tressaillirent ;
Les flancs du mont sous sa lance s’ouvrirent.
Bref, il en tire un grand chariot d’airain,
Environné de gerbes fulminantes,
Tout constellé des maux du genre humain.
Il attela quatre jumens fringantes,
Quatre étalons orgueilleux, bondissans,
Nés de la foudre, impétueux, ruans.
Et dont l’humeur, que Dieu voulut charnelle.
Les allumait d’une fougue éternelle.
Impatiens de prendre leur essor,
Ils hennissaient en secouant la tête ;
Ils se cabraient en rongeant un frein d’or.
Ithuriel enchaina la tempête
Autour du char, y posa des carreaux,
Et des éclairs enfermés dans des pots ;
Il entoura le char d’un gros nuage,
Et de sa voix fit voler l’attelage.
Le Ciel était dans un chaos affreux ;
Le saint parquet, aspergé d’eau bénite,
Brûlait aux pieds la canaille maudite.
Ils bondissaient comme des furieux,
Buvaient la grâce, et trinquaient l’ambroisie.
Saintes liqueurs pour le palais des Dieux,
Qui des Démons brûlaient la gueule impie.
Quelques-uns d’eux pour la fuite opinaient,
Les plus hardis au combat s’acharnaient,
Et pour servir leur brutale furie,
Lançaient aux Saints les coupes de la vie.
Voires agnus que les nonnes pleuraient.
Ah ! voilà donc ce qu’entraine après elle
D’un sot orgueil l’ivresse criminelle !
Saint Pierre, hélas ! n’eut-il pas mieux valu
De mon Prélat secourir la vertu ?

Ciel ! que de sang lavera sa faiblesse !
L’injure faite au cocu Ménélas,
Coûta moins cher aux bandits de la Grèce.
Que de Héros menace le trépas !
Que de Beautés, dans les cités de France
S’en vont pleurer une éternelle absence !
Ne pleurez point, et faites des soldats !
On entendait de loin dans l’atmosphère
Ithuriel amenant le tonnerre.
Le Satanas, faisant réflexion
Qu’il lui faudrait, malgré lui, tout à l’heure
Évacuer la céleste Sion,
Et qu’au surplus cette haute demeure
S’accordait mal avec le grand dessein
De perdre Charle et de cacher Turpin,
Abandonna sa coupable entreprise,
En emportant la clef du paradis,
Que le Malin, par finesse depuis.
Mit à l’encan, et vendit à l’Église.
Icelle mit à l’Olympe un Portier,
Lequel Portier sa peine fit payer.
Il repoussa durement de l’entrée
Toute vertu qui n’était point dorée.
On acheta par pieds cubes le Ciel ;
L’or remplaça la gràce sur l’autel ;
On acheta, l’on vendit les miracles,
Et l’avarice inspira des oracles.
Le Dieu d’amour, le Dieu de pauvreté,
Au poids de l’or vendit la charité :
Il s’enrichit, et la chèvre Amalthée
Vint habiter l’étable de Judée.
Heureux encore, on nous laissa le bien,
Et de pécher, et nous damner pour rien !
Laissons l’Église, et le Ciel, et le Diable,
Pour quelque temps ; car je crains d’ennuyer
Mon cher Lecteur, et je veux l’égayer
Par quelque objet moins grand, mais plus aimable.
Amour, perché sur le tendre Sornit,

Comme Piis sur un baudet du Pinde,
Sans aventure arrive avant la nuit,
Dans le désert où dormait Adelinde.
Ce ne sont plus ces rochers sourcilleux
Qui menaçaient les Enfers et les Cieux,
Ces champs brûlés où mourait l’espérance,
Et tout remplis d’un farouche silence :
Une autre fois vous apprendrez comment
Un merveilleux et rare enchantement,
De ce désert effroyable et sauvage
Fit tout à coup un riant paysage.
Mille bosquets s’élèvent dans les champs,
La terre prend une face nouvelle ;
Là des oiseaux par les airs gazouillans,
Là des ruisseaux où Phébus étincelle :
L’on voit flotter sur la tête des monts,
Des ormeaux verts où paissent des moutons.
L’âme s’élève, une illusion tendre
Peuple ces bois de Nymphes, de Sylvains,
D’une Driade elle anime les pins.
Le cœur écoute, et le cœur croit entendre
Les chalumeaux, les haut-bois des pasteurs,
Et des amans les naïves langueurs.
Là Philomèle, en pleurant, se soulage.
Un beau palais domine le rivage ;
Son faîte altier s’élève dans les cieux,
Et de rubis chaque pierre incrustée
Dans l’onde au loin va répéter ses feux.
Linde dormait ; à cette Isle enchantée
Il ne manquait que l’éclat de ses yeux.
Sornit d’abord, oubliant qu’il est âne,
Porte à sa bouche une lèvre profane,
Et d’un pied dur potèle ses appas.
Linde pourtant tu ne t’éveillais pas !
L’âme souvent, par la peine absorbée,
Aux sens flétris semble être dérobée.
L’âne hésita s’il userait des droits
Dont en ce cas il usait autrefois.

Quoique baudet, dans sa rude tendresse,
Il conservait quelque délicatesse ;
La passion l’emportait cependant :
La chair, la chair, de son aiguillon roide,
Le combattait, et lui pressait le flanc ;
La chair insiste, et le pauvre âne cède.
Le tendre amour avait mis en effet
Dans son cœur faible un vigoureux projet.
Il était âne, et guerrier qui plus est.
Sur le rocher mollement étendue,
Linde découvre une cuisse charnue,
Et cependant le nerveux pénaillon
De la chair dure agitait l’aiguillon.
Amour, dit-il tendrement en lui-même,
Entre mes bras assoupis ce que j’aime.
Il s’agenouille ; au premier coup de rein,
La Belle saute, et s’éveille soudain.
Elle s’éveille, ô fantôme ! ô surprise !
Un âne en pleurs, un âne à ses genoux !
Ses sentimens, qu’il rendait à sa guise,
Dans ses regards je ne sais quoi de doux,
L’air de vertu, de honte, de franchise,
Et ne sais quoi qui toujours sympathise,
Font soupçonner à l’avide Beauté
L’enchantement, Sornit, la vérité.
Au cou de l’âne elle vole en liesse.
« Mon ami cher, est-ce toi que je presse,
« Est-ce bien toi ? » Sornit, avec candeur,
D’un haut-le-corps confirma son bonheur.
Alinde avait une bague magique,
Dont la vertu, soit du Diable ou du Ciel,
Rendait à tout son état naturel.
Linde peut-être eût aimé le bourique ;
Son cœur éprouve un aimable combat ;
Mais de sa voix elle craignait l’éclat.
Changeons sa tête ; elle touche, elle change.
Que de baisers donnés, puis confondus,
Précipités, redemandés, rendus !

Changeons ces pieds, et ce poil qui démange.
Le tout changea. Partant elle hésitait
Si, pour le reste, elle le changerait.
Grand’peine c’est, lui dit enfin la Belle ;
Mais cette bague est d’une vertu telle,
Que sur le reste elle n’a point d’effet,
Étant bénite ; et Linde larmoyait !
« À mon bonheur, je passe cette clause ;
« J’aurai du moins ces yeux bleus, ce beau tein,
« Ces bras mignons, et ces lèvres de rose,
« Et ce sein blanc à presser sur mon sein. »
Sornit partant, redevenu lui-même,
A cela près, usait bien tendrement
Des droits d’un âne et des droits d’un amant.
Oh ! qu’il est doux d’être âne cependant
Entre les bras du faible objet qu’on aime !
Linde éperdue, à ce qui la blessait
Voulait toucher, et pourtant ne touchait.
Heureux amans, je vais quitter votre Isle,
Bien qu’à regret ; ma Muse, une autre fois,
Viendra s’asseoir à l’ombre de vos bois,
Lorsque sa lyre, aux meurtres inhabile,
Lasse sera des querelles des Rois.
En ce moment, le Monarque de France
Tenait conseil en son camp vers le Rhin ;
Monsieur Ebbo, dans sa sotte éloquence,
Peignait les maux dont le Prélat Turpin
Les menaçait par sa fatale absence.
Charlot repart : « Où diable le Destin
« S’est-il niché dans ce fils de Putain ? »
Ce Roi si bon, si plein de courtoisie,
Et si loyal, avant que la Folie
À son grelot l’univers eût soumis,
Devint brutal et fou de sens rassis ;
Il a perdu son antique prudence :
Je ne veux plus que boire et que chanter.
S’il avait su chanter, boire, el régner,
Ce n’eût été le pis de sa démence ;

Mais il s’endort, et n’en est pas meilleur,
Du sang du peuple il enivre son cœur.
Si, dans sa plate et sotte fantaisie,
Il avait eu quelque aimable folie !
Mais le vilain ne se repaissait pas
De la fadeur, des vices délicats.
Il aima mieux être un Sadanapale.
Et s’engourdit dans sa volupté sale.
La soif de l’or le gosier lui sécha ;
Pour en avoir, le peuple il écorcha.
Il eut de l’or, mais perdit, en échange,
Gloire et repos : le Ciel ainsi nous venge.
J’aimerais mieux, si j’étais le Sophi,
Manquer de pain, que de me voir haï.
Le peuple fuit, l’effroi qui l’environne,
Défend aux cœurs l’approche de son trône.
Le pauvre Sire avait une moitié
Que l’on nommait Madame Cunégonde,
Reine, autrefois les délices du monde ;
Elle devint sans remords, sans pitié,
Immola tout à sa rage lubrique,
Vit les forfaits avec un œil stoïque.
Charles du moins, tranquille, regardait
Les maux présens ; la furie en riait,
Et maudissait la pauvre espèce humaine,
Qu’on maltraitait avec autant de peine.
Mais je m’éloigne ici de mon objet ;
Je moralise, et j’aurais bien mieux fait
De vous conter les gauloises prouesses
Des Paladins et leurs nobles maitresses,
De déplorer le péché de Turpin,
De le chercher, ou de vous dire enfin
Ce qui se passe au camp de Vitikin.
Quand ce Héros partit pour Herminie,
L’on tint conseil, et le jeune Hydamant
Leur dit : « Saxons, votre armée affaiblie
« À plus besoin de repos à présent,
« Que de lauriers achetés par du sang.

« Sans doute enflés de leur gloire imparfaite,
« Nos ennemis s’avancent orgueilleux,
« Et vont bientôt reparaitre à nos yeux.
« Qui sait les maux que le sort nous apprête ?
« Qui sait bientôt si nous n’aurons en tête,
« Et les Gaulois, et même les Alains.
« Ô Vitikin ! ô douleur ! ô mon père !
« Il ne voit plus peut-être la lumière !
« Quinze ans de pleurs, d’horreur, et de misère,
« Nous ont appris à craindre les destins. »
À ce discours, Salamane s’élance.
Guerrier fougueux ; la raison, la prudence
Lui répugnaient, et ce courage altier
Ne connaissait de raison que l’acier.
« Eh quoi ! dit-il, frappant son cimeterre,
« Attendons-nous que le peuple Gaulois
« Passe le Rhin, traîne chez nous la guerre,
« Et jusqu’ici nous apporte ses lois ?
« Moi, je prétends, dût-ce être pour ma perte,
« Passer en France, et jusques dans Paris,
« Parmi le sang, les larmes, les débris,
« Laver l’affront dont la Saxe est couverte.
« Je pars : adieu ; si vous êtes Saxons,
« Suivez mes pas ; vengeons-nous, ou mourons. »
Comme il parlait, Hélène soulevée,
Le glaive nu, s’étoit déjà levée.
« Lâches, partez ; le danger est ici :
« Partez, dit-elle, et cherchez sur la terre
« Quelque désert qui vous mette à l’abri
« Et des périls et des maux de la guerre.
« Sans colorer une indigne frayeur
« Des faux dehors d’un excès de valeur.
« Il est plus court d’avouer que tu tremble,
« Et que ce camp où marche l’ennemi,
« Ne calme point ton cœur mal affermi.
« Répondez-moi, soldats : que vous en semble ?
« Son artifice a-t-il su m’éblouir ?
« C’en est assez, et vous pouvez partir ;

« Sans votre bras nous saurons nons défendre.
« Nous n’irons point au-devant des Gaulois,
« Mais fièrement nous saurons les attendre,
« Non pour fléchir et recevoir des lois,
« Mais soutenir et nos Dieux et nos droits,
« Et vous apprendre à nous rendre justice,
« Comme à rougir d’un pareil artifice. »
Le guerrier, plein de folie et d’honneur,
Étincelait de honte et de fureur ;
Mais le respect que l’on doit à son maître,
De cette fougue étouffa le salpêtre.
Il se retire écumant de dépit,
Impétueux, roulant dans son esprit
Tous les moyens de laver cet outrage,
Et dans sa tente il dévore sa rage.
Par ce discours, Hélène adroitement
Sut prévenir la fuite inévitable
De cent Héros utiles dans le camp,
Qu’entrainerait cet exemple honorable.
Le Salamane, en sa tente captif,
Vit quinze fois le jour et la nuit sombre
À l’Univers rendre le jour et l’ombre,
Sans que son cœur, atteint d’un poison vif,
Permit jamais à sa vue abusée
De se fermer sous les doigts de Morphée.
On ne voit plus ses palefrois légers,
D’un pied sonore atteindre le rivage,
Et de l’amour dédaignant le servage,
Le front mobile, appeler les dangers.
Ce n’était plus cette ardeur belliqueuse
Dont pétillait leur prunelle orgueilleuse ;
On ne voit plus ces flancs toujours pressés,
Ce crin ardent que la trompette agite ;
Mais languissans, et les regards baissés,
Tristes, pensifs comme ceux d’Hippolite,
Ils demeuraient, et la nuit et le jour,
Sourds à la voix de Mars et de l’Amour.


CHANT V

ARGUMENT

Comment George fut fessé ; comment Nice fut baisée ; comment l’Ange gardien fut berné.


Vous avez vu la fraîche Jardinière
Quittant les bras de son joufflu Colin,
En jupon blanc sortir de sa chaumière,
Et vers Paris trotter de grand matin.
De même l’aube, aimable avant-courrière,
De l’univers entr’ouvroit la barrière.
L’aube naquit, dit un grave Romain,
D’Endymion, et de Diane la lune ;
Elle apportait au Ciel chaque matin
Le lait nouveau des troupeaux de Neptune.
Or, un beau jour, Jupiter l’attendit
Vers l’Orient : en chantant elle arrive.
Jupin courut ; l’adroite fugitive
Fit un faux pas, son urne répandit,
Et la blancheur est toujours demeurée
En cet endroit de la voûte azurée.
Antoine Organt, et George, et l’écuyer,
Étaient alors en train de cheminer,
Et les Zéphyrs, et l’aube moitié née,
Tout annonçait une belle journée.
À l’Orient le Ciel éblouissait,
Soit que ce jour la laitière immortelle
Eût essuyé quelque encombre nouvelle,
Et répandu le divin pot au lait,
Soit qu’il fit beau simplement en effet.
On arriva dans une hôtellerie,
Où l’on dina ; la table fut servie
Sans grand apprêt, mais pourtant proprement.
Nice servait, non point élégamment
Et de cet air plein de mignarderie,
À dire vrai ; mais Nice possédait

Deux beaux tetons sous un léger corset
Fort mal noué, par mégarde sans doute ;
D’un blanc mouchoir la transparente voûte
En trahissait le boutonnet charmant.
Et par mégarde encore apparemment.
Gentil souris que le souris de Nice,
Petit air fin et sans nul artifice,
Œil bleu, teint frais, cotillon blanc et court,
Laisse lorgner jambes faites au tour.
Ce n’était point du tout coquetterie ;
Mais Nice était apparemment grandie ;
L’amour avait arrondi ses deux bras.
Ainsi charmante, et ne s’en doutant pas,
Elle dansait sur un pied et sur l’autre,
À droite, à gauche allait dans la maison,
Faisait virer perfide cotillon,
Et marmottait joyeuse patenôtre.
L’impénitent et lubrique Aumônier
Ne se lassait icelle de lorgner,
Et convoitait son joyau de baptême.
Nicette alors apportait une crème
Moins blanche qu’elle. « Or ça. Belle, dit-il,
De son bras dur serrant son bras gentil ;
« Ça. la petite, a-t-on son pucelage ?
« Point ne mentons ; l’avons-nous ce bijou ?
« L’aurions-nous pas laissé dans le village ?
« Oui, n’est-ce pas ? » Vous importe-t-il où ?
Dit Nice, dont la pudeur outragée,
De lys en rose est tout à coup changée.
L’air elle avait, qu’elle aurait mieux voulu
Qu’Antoine Organt eût son beau bras tenu,
Même autre chose, et d’un coin de prunelle
On vous frisait le jeune Chevalier,
Qui bien souvent jetait les yeux sur elle,
D’un certain air qu’on savait épier.
Point ne parlait ; plus l’amour est extrême,
Moins il éclate en frivoles discours,
Et le silence, au temple des Amours,

Parle souvent mieux que l’oracle même.
Cela posé, fillettes là-dessus
Très rarement ont les esprits obtus.
Ce n’est le tout ; notre Aumônier sans grâce,
Avec fureur un doux baiser voulait ;
Mais le poil dur de sa lubrique face,
De ce tendron les lèvres n’alléchait.
Nicette crie : Au secours, on m’égorge ;
Et frétillant comme anguille dans l’eau,
Elle s’arrache aux tenailles de George,
Qui vers sa bouche affilait son museau.
Dans le jardin, George poursuit Nicette.
Soudainement deux robustes valets
Chacun armés de vigueur et de fouets,
D’un bras nerveux vous empoignent la bête ;
On vous lui met dans la gueule un bâillon ;
On vous l’étend sur l’herbe de son long,
Et nos deux gars défroquent son derrière.
Nice accourut, et frappa la première
Étourdiment : mais ayant aperçu
Le globe affreux de cet énorme cu,
Cette vallée infernale, profonde,
Et qu’ombrageait une forêt immonde,
Ce cuir tané, ce croupion monstrueux,
Comme n’en eut ni le fier Poliphème,
Ni le Mimas armé contre les Cieux,
Nice tremblante, et le visage blême,
Recule un pas, puis en avance deux.
Mais chaque gars, et ferme et vigoureux,
Ayant saisi l’instrument de vengeance,
D’un bras terrible, harmonieusement,
Sur ce derrière infatigable, immense,
Avec sang froid fait tomber la cadence.
Champagne vint, sa voix contrefaisant ;
Il exhorta le Moine à patience.
« Mon frère cher, disoit-il saintement,
« En Jésus-Christ mettez votre espérance ;
« Pour nous tirer des griffes du Démon,

« Il a souffert maintes irrévérences,
« Crachats, soufflets, et fustigation.
« Ceci n’est rien auprès de ses souffrances,
« Jésus mourut, et vous ne mourrez pas.
« Recueillez-vous avec l’Agneau sans tache,
« Et priez-le, dans ces rudes combats,
« De vous aider à fournir votre tâche ».
Du patient les cris percent les cieux ;
Sa croupe impure étoit en marmelade.
Tels sont ces monts où gémit Encelade.
Les Forgerons du Souverain des Dieux
Ces monstres noirs, ces Cyclopes affreux,
Les nerfs saillans et l’haleine bruyante,
Couverts de poudre et les poils hérissés,
Sous des marteaux lourdement cadencés
Faisoient trembler l’enclume gémissante.
Ainsi nos gars, à coup précipité,
Font retentir, sous une main pesante,
Le cul de George en sa concavité.
Organt disait : « Que le révérend Père
Chante à loisir là-bas son bréviaire ;
Pour nous, buvons ». Champagne lui versait,
Et toutefois son verre n’oubliait.
George hurlait, et ses fesses tannées
Étoient par-tout de marques sillonnées.
Organt enfin fit signe de cesser,
Et de s’enfuir. On prend la fuite, on crie ;
Et le Héros, branlant son braquemard,
Comme s’il fut venu plein de furie
À son secours, lui dit : « Je viens trop tard ;
« J’aurais voulu les scélérats connaître,
« De qui l’audace ainsi vous a su mettre.
« Que n’avez-vous à mon aide crié ? »
Le Moine au lit s’en fut estropié,
Se promettant de punir cette esclandre.
Le Chevalier avait cru ce jour-là
Aller giter à vingt milles de là.
Cet incident vint le départ suspendre ;

Mais au surplus il n’en fut pas faché.
Nicette avait son jeune cœur touché ;
Il espéra que le sien serait tendre.
C’en fut assez ; il oublia bientôt
L’arrèt du sort, et son oncle, et Charlot.
« Ah ! que le Ciel, disait-il, est bizarre,
« De dégrader une beauté si rare,
« Et d’abaisser de si touchans attraits
« Aux soins grossiers d’un essaim de valets !
« Si le Destin l’avait fait à ma guise,
« Il en eût fait plutôt une Marquise,
« Mais le Destin eut peut-être raison.
« Nice Marquise eût été précieuse,
« Coquette, sotte, altière, impérieuse.
« Vaut-il pas mieux un villageois tendron ?
« Il me faudrait faire mainte grimace,
« Et larmoyer, et faire le muguet,
« Pour obtenir un froid baiser, par grâce,
« Et découvrir un sein avec respect,
« Du vrai bonheur n’avoir que le fantôme,
« Etre cocu tout comme un autre en somme :
« J’aime bien mieux que ma Nicette enfin,
« Nicette soit, que Baronne ou Comtesse ;
« Le vain éclat d’un titre de noblesse
« S’évanouit à côté d’un beau sein. »
Comme il parlait, brillant trait de lumière
Soudainement par les airs s’épandit,
Et le Héros son Ange gardien vit.
Croissant de flamme embrassait sa paupière,
Cheveux blondins sur son dos voltigeaient,
Au gré de l’air ses vêtements flottaient,
Que les zephyrs curieux retournaient.
On lui voyait maint flacon efficace,
Rempli d’une eau que l’on appelle gråce ;
Le doux Jésus en distribue aux Saints
Qu’il a chargés du salut des humains,
Et chacun d’eux un pareil flacon porte,
Dont, au besoin, son ouaille il conforte.

Il dissipa de son souffle divin,
De Diabloteaux un sémillant essaim,
Qui le bernait, dansait sur ses épaules,
Et ricanait autour de ses fioles.
En soupirant d’un air sanctifié,
Il prononça ces benoites paroles,
Avec un ton d’amour et de pitié.
« Mon enfant cher, je viens vous prêter aide,
« Et vous tirer des griffes du Malin ;
« Car votre cœur bien làchement lui cède,
« Et certain feu brùle dans votre sein,
« Feu qui n’est pas celui d’amour divin !
« Vous soupirez pour des Beautés mortelles
« De qui l’éclat est si frêle et si vain,
« Et que les vers dévoreront demain.
« Connaissez mieux les beautés éternelles :
« Ces culs si ronds, si fermes, et si blancs,
« Dans le tombeau vont bientôt se dissoudre,
« Se consumer, et ne seront que poudre ;
« Ces yeux remplis de charmes séduisans,
« Se sécheront comme la fleur des champs ;
« Ces blancs tetons, dont la forme est si belle,
« Ou qui, du moins, mon fils, vous semble telle,
« Vont s’éclipser dans la nuit du trépas !
« Oui, dit Organt, c’est une loi cruelle,
« Mais qui devrait respecter tant d’appas.
« Affreuse Mort, sous ta faux tout succombe,
« Tu détruis tout, trônes, palais, cités ;
« Ton bras cruel, dans l’oubli de la tombe,
« Anéantit et rangs et dignités,
« Et les attraits des touchantes Beautés.
« La faulx du temps, tout frappe, tout enlève ;
« Tout finit, fuit, et passe en ces bas lieux.
« Que faire donc si la vie est un rêve ?
« Rêvons du moins que nous sommes heureux.
« Ce Dieu si grand, et sans doute équitable,
« Qui nous soumet à de tristes destins,
« Peut-il encor trouver l’homme coupable

« D’avoir aimé l’ouvrage de ses mains ?
« Non ; j’aime Nice, et d’un amour extrême ;
« J’aime ses yeux, passagers, mais charmans,
« Et tous les Saints, mon bon ange, et vous-même,
« Forniqueriez si vous aviez des sens. »
L’ange repart : « Mon filleul, que tant j’aime,
« Si forniquez, et point ne conservez
« Votre innocence et rose de baptême,
« Et pour le Ciel si peu vous soupirez,
« Songez au moins à ce que vous devez
« Au ciel, à Charle, à votre oncle, à vous-même,
« Point ne sentez cette onction suprême,
« Cet avant-goût de la gloire des Saints,
« Et ne voulez que des motifs humains.
« Eh bien, sachez que la guerre présente
« Dépend en tout de votre oncle Turpin.
« Les yeux sur vous, la France est dans l’attente,
« Pour découvrir son coupable destin.
« Songez aux maux qui tombent sur la France,
« Au déshonneur qui va vous menaçant,
« Tant qu’il vivra dans son impénitence. »
« Mon cher Gardien, reprit Antoine Organt,
« Veuillez me dire où mon bon oncle pèche,
« Ou donnez-moi cet astre bienfaisant
« Qui conduisit les Bergers à la crèche,
« Et mettrai fin aux maux du peuple franc.
« Si j’étais Dieu, pour un chétif, un homme,
« Me garderais de proscrire un royaume ;
« Et Dieu nous doit pardonner bonnement,
« S’il est meilleur encor qu’il n’est méchant. » >
L’Ange comprit que la grâce divine
Y ferait plus que toute sa doctrine.
Comme il allait la fiole verser
Droit sur son chef, Nice vint à passer.
On ne dit point pourquoi passait la Belle.
Elle courait ; Organt court après elle,
Et plante là, plein de confusion,
L’Ange perclus, de qui l’effusion

Manqua son coup, et tombant irritée
Fit tressaillir la terre épouvantée.
La Grâce et lui de la sorte bernés,
L’Ange s’envole avec un pied de nez.
De mon Lecteur l’attention distraite,
Avec Antoine a volé vers Nicette.
Nice rougit, le brave s’enhardit ;
Nice sourit, Organt sourit de même,
Lui prend la main, et la baise, et lui dit
Tout bonnement : Ma Nicette, je t’aime.
Cet aveu-là n’était pas éclatant.
Que voulez-vous ? Nice était du village,
Et le Héros n’était pas impudent.
Nice repart : Non, point de badinage ;
Mais ses yeux bleus parlaient bien autrement.
Organt vola baiser furtivement,
Puis un second moins difficilement,
Puis un troisième, et puis un quatrième,
Et Nice enfin en rendit elle-même.
Amour alors par les airs voltigeait ;
Il avait vu la visite de l’Ange,
Et le flacon et l’aventure étrange,
Et dans ses mains, en volant, il riait.
Il s’approcha de notre couple tendre,
Leur décocha par le cœur certains traits
Que dans leurs yeux son art avait su prendre,
Puis il les mit dans un nuage épais.
Mathieu Paris ne dit point ce qu’ils firent ;
Mais il nous dit : Alors qu’ils en sortirent,
Désordre était dans le faible corset ;
On remettait épingles au bonnet ;
Mouchoir froissé, contre son ordinaire,
Car Nice était propre comme le jour,
Elle tenait ce soin-là de sa mère ;
Gorge qui bat, yeux humides d’amour ;
Mon cher Lecteur, sans tant vous en décrire ;
Bien devinez ce que Mathieu veut dire ;
Tous deux enfin s’en furent satisfaits,

Organt chez lui, Nicette à son balais.
Je veux avoir une gente maîtresse :
Je n’entends point par gente une déesse ;
Car je l’irai quérir parmi les champs.
Je veux qu’elle ait une taille gentille,
Un cœur ouvert, qu’elle ait toujours quinze ans,
Qu’elle soit douce, et que son œil pétille ;
Je lui voudrais un petit souris fin,
Sans hardiesse, un petit air malin ;
Auprès de moi sur-tout qu’elle rougisse,
Et qu’elle soit enfin telle que Nice.
De son côté, sait-on ce que faisait
Jean l’écuyer ? L’hôtesse il caressait.
Elle était veuve, et veuve inconsolable.
Antoine soupe, et Nice le servait.
Aiguillonné par le vin et la table,
Il la trouvait encore plus aimable ;
De temps en temps tetons il lui prenait,
Et de baisers les mets assaisonnait.
Dans une tendre et pétillante orgie,
Oh ! qu’il est doux de presser tour à tour
Contre son sein sa bouteille et sa mie,
Ivre à la fois et de vin et d’amour !
Les deux amans, sans scrupule et sans gêne,
S’abandonnaient à leurs brùlans désirs,
Et s’enivraient de vin et de plaisirs.
Déjà la nuit, sur son trône d’ébène,
Allait atteindre au milieu de son cours ;
Cette heure-là, c’est l’heure des amours,
Dit Arouet. Sous le marbre et les chaumes,
En ce moment, tous les hommes sont hommes ;
Le Pâtre alors est souvent plus heureux
Entre les bras de sa brune Climène,
Qu’un Roi ne l’est dans les bras d’une Reine ;
Et sous l’abri de son palais pompeux,
Souvent il tient des fesses surannées,
Presse un teton et des cuisses tannées,
Et bien souvent caresse même un cu,

Qui dans le jour l’a fait sept fois cocu.
Pour mon Guillot, de la bouche il vous presse
Bouche vermeille et gorge enchanteresse,
Baise un teton et ferme, et rond, et frais,
Dont ses voisins ne tâtèrent jamais.
Au Chevalier demandez s’il préfère,
Ou Nice à Reine, on Reine à sa bergère.
En ce moment, son cœur est plus heureux
Que ne le sont et les Rois et les Dieux.
Son sein brûlait sur celui de sa mie,
Sa bouche humide à sa bouche est unie.
Nice éperdue, en son brûlant transport,
Entre ses bras le presse avec effort.
Dans ces instans, leur âme évanouie
Semble parfois abandonner la vie.
Le couple heureux jette un profond soupir,
Et se confond dans le feu du plaisir.
Organt lui dit : « Soyez ma douce amie,
« Échappez-vous de cette hôtellerie ;
« J’ai dans le Maine un assez beau châtel
« À pont-levis, et c’est là que j’espère
« Vous couronner au retour de la guerre.
« Je vous le jure à la face du ciel ;
« Oui, quelque jour vous serez noble Dame,
« Et mon courage, envers et contre tous,
« Fera juger, chère âme de mon âme,
« De mon amour et tendresse pour vous. »
Organt ainsi faisait parler sa flamme.
Nice repart d’un sourire agaçant.
Voici de quoi l’on convint cependant.
Elle devait habit de George prendre,
Et sa mandille, et Monsieur son baudet,
Tandis qu’au lit bien malade il gisait,
Champagne étant averti du projet,
Et de la sorte en campagne se rendre.
Cela fut dit et fut exécuté.
Grâce à Champagne, à sa dextérité,
On enleva la monacale armure ;

Elle sentait une certaine odeur.
Bien devinez, sous cet habit trompeur,
La ridicule et charmante encolure
Du gentil Moine ; à quelques ampleurs près,
L’habit fort bien ajustait ses attraits ;
On ne laissa que ce moule effroyable,
Que l’on eut pris, sans trop exagérer,
Pour les étuis des deux fesses du Diable.
Nice tremblait seulement d’y penser,
Se rappelant la façade étonnante,
Grosseur, rondeur, couleur et profondeur
De l’instrument dont le susdit malheur
Avait rendu la gaine ainsi vacante.
Le Chevalier ne perdait point au troc ;
Il admirait sa Nice sous le froc :
Ces grands yeux bleus où feu d’amour pétille,
Étincelans dessous ce voile obscur,
Comme l’étoile au milieu de l’azur,
Et cet endroit où la noire mandille
S’arrondissait sur sa gorge gentille,
Et cette croix qui de son cou pendait,
Et qu’aurait même adoré Mahomet,
Et ces deux mains petites et d’ivoire,
Sortant au bout de large manche noire ;
Onc on ne vit Moine si gentelet.
Ah ! si le Christ eut pris telle faconde,
S’écriait-il, pour paraitre en ce monde ;
Son cu divin n’eut pas été fessé,
Et ses bourreaux l’auraient plutôt baisé.
Jà le trio dans la plaine s’avance.
Fort gentiment Nicete l’Aumônier
Allait trottant sur son baudet altier,
Qui, Dieu merci, sentait la différence ;
Aussi sa voix en sons plus doucereux,
Allait flattant les échos de ces lieux.
D’abord il crut avoir changé de maître,
Tant le Monsieur se sentait soulagé ;
Mais en voyant accoutrement de Prêtre,

Il se disait, mon frère est bien changé.
Contes d’amour abrégeaient le voyage ;
L’aube naissante égayait les Sylvains,
Et la Nature, et nos trois Pèlerins.
Mais repassons sur un autre rivage ;
Le Rhin sanglant m’appelle sur ses bords ;
Chantons l’honneur, la sottise et les morts.


CHANT VI

ARGUMENT

Comment la Folie fit tourner la tête aux Gaulois ; comment Charles passe le Rhin, pour surprendre l’ennemi ; comment ils se battirent.


Pour le malheur des cervelles de France,
Dame Folie avait dans nos climats
Fixé son char, et l’esprit de démence
Avait gagné Ministres, Magistrats,
Prêtres et Clercs, Généraux et Soldats.
Ils étaient fous, mais selon leur richesse,
Selon leur rang, leur pouvoir, leur noblesse.
Tous n’avaient pas le moyen d’être fous.
Le muletier, avec un cœur jaloux,
Du Financier enviait l’ânerie,
Et déplorait sa mesquine folie ;
Le Colonel enviait le Séjan :
De balourdise enfin en balourdise,
Aucun n’était assez sot à sa guise :
Tous désiraient ; et le Prince du Sang,
Du Roi son maître enviait la sottise.
Par-ci, par-là, quelque esprit ostrogot
Se préserva de l’honneur d’être sot ;
Mais cette espèce était par-tout huée,
Comme stupide, et de sens dénuée.
Charles lui-même, autrefois si prudent,
Avait subi ce fatal ascendant ;

Mais sa folie avait un caractère
Particulier. De fous environné,
Par le torrent il était entraîné,
Et respirait la folie étrangère.
Quelque Séjan est-il entré chez lui ?
Charles doit être un tyran aujourd’hui.
Si quelque sage, il sera magnanime ;
Si quelque Prêtre, il est pusillanime.
Jouet enfin des divers mouvemens
De sa folie et de celle des gens,
Charles parait souvent, à la même heure,
Bon et cruel, fait le mal, puis le pleure.
Il résolut, dans un certain moment,
D’aller forcer les Saxons dans leur camp.
Au nom du Ciel, Ebbo, le grand Prophète,
Vint lui prédire une entière défaite,
S’il combattait sans le palladion.
Charles lui dit : Oui, vous avez raison ;
Mais ordonna qu’aussi-tôt la nuit close,
On se tînt prêt à traverser le Rhin.
Le jour s’enfuit, la nuit vient, tout repose :
Chez les Saxons on s’avance soudain.
Quelques forêts antiques et sauvages,
Du Rhin alors ombrageaient les rivages.
Là le Druïde adorait Teutatès.
De ce séjour l’horreur et le silence
Semblaient des Dieux annoncer la présence,
Et rappelaient ces siècles fortunés
Où, sous le poids des pompeux édifices,
Nos bords heureux n’étaient point asservis.
Pour les vertus, des bois furent choisis ;
L’on a bàti pour honorer les vices.
À la faveur de l’ombre et des forêts,
Charle aux Saxons déroba ses projets :
Bientôt le Rhin se présente à sa vue,
Et dans les eaux déjà les bataillons,
Et les coursiers, et les fiers escadrons
Brouillent du Ciel l’image confondue.

Le Roi des Francs, par sa valeur pressé,
Brûlait d’atteindre au rivage opposé.
Fier de son poids, son cheval intrépide
Fendait les eaux d’une course rapide ;
Autour de lui les vagues blanchissaient
Et devant lui d’effroi se partageaient.
Rempli d’ardeur, il gravit le rivage,
Frappe du pied, bondit superbement ;
Son œil en feu, son fier hennissement
Semblent d’avance appeler le carnage.
Pour contempler nos Gentilshommes francs,
Du Rhin alors les Néréides blondes
Quittent le sein de leurs grottes profondes.
Las ! au travers de la gaze des ondes,
Elles dardaient leurs yeux étincelans,
En conjurant quelque terrible orage,
Et se disant, qu’ils fassent donc naufrage !
Tempêtes, vents, bouleversez les flots,
Et dans nos bras adressez ces Héros !
Charles marchait, sa fortune pour guide :
Tout reposait dans un calme perfide
Chez les Saxons. Salamane, éveillé
Par le souci dont il est accablé,
Entend un bruit de coursiers dans la plaine ;
Au clair de lune il reconnait les Francs,
Qui s’avançaient et marchaient à pas lents.
« Je puis enfin humilier Hélène,
« Dit le Guerrier, et lui rendre l’affront
« Dont son envie a fait rougir mon front.
« Tout dort ici ; sans moi le Roi de France
« Nous eùt encore occis sans résistance,
« Et tout le sang de ce peuple égorgé
« Aurait lavé mon honneur outragé.
« Mais je veux vaincre en ce péril extrême,
« Et les Gaulois, et l’envie, et moi-même ».
À ce discours, il monte un palefroi,
Parcourt le camp, galope, jure, crie :
À l’ennemi, soldats, à la patrie !

Le soldat, plein de courage et d’effroi,
S’arme à la hâte. Hélène, impétueuse,
Vole mi-nue à la porte du camp ;
Sadit, Madel, Agrisoux, Hydamant
Courent par-tout. Ainsi, lorsque le vent
Trouble le sein d’Amphitrite écumeuse,
Le vieux Pilote, à l’aspect des rochers,
Appelle, éveille, assemble les Nochers.
L’un brise un mât, l’autre détend les voiles ;
L’un lorgne terre, et l’autre les étoiles ;
De ses méfaits chacun sent le remord,
Et fait des vœux dont il se rit au port.
Le généreux et noble Salamane,
Moins fier qu’Achille, et vaillant comme un âne,
Piquant des deux, et courant au galop,
Trouve les Francs à la porte de l’Ost,
Et furieux, reçoit à coup d’épée
De ces Messieurs l’espérance trompée.
À droite, à gauche, il renverse, il pourfend,
Couvre d’éclairs le bouclier, le casque,
Et le parvis est inondé de sang.
Les Francs, surpris d’une telle bourrasque,
Rendent à peine un timide combat ;
Avec l’espoir, leur courage s’abat.
Le premier rang sur l’autre se renverse,
Et le Héros, par sa fougue emporté,
De rangs en rangs s’avance, enfonce, perce,
Comme un rocher d’un mont précipité.
Le dur Odmar, le poli Bradanelle,
Le beau Rhimbon, et le laid Pyrabelle,
Viennent fougueux tomber sur les Gaulois.
Hélène accourt de mille hommes suivie :
Charles s’avance, on s’anime à sa voix ;
Des deux côtés on charge avec furie ;
La lune seule éclaire ces exploits,
Ces vaillants coups dignes de la lumière.
C’est grand’pitié de mordre la poussière
Dans la nuit sombre ; on voudrait, glorieux,

Mourir du moins à la clarté des cieux.
Les sifflemens des traits impétueux,
Les cris aigus, le cliquetis des armes,
Les juremens sonores des Gendarmes,
Les yeux roulans, allumés de fureur,
Le sabre en feu froissé contre le sabre,
Sur le coursier, le coursier qui se cabre,
Jettent par-tout l’épouvante et l’horreur.
Muse, dis-moi quelle est cette héroïne
Qui met là-bas en fuite les Saxons ?
C’était la faible et brave Caroline,
Nièce de Charle, et Reine de Soissons.
Éprise alors d’une folle chimère,
Depuis trois mois elle courait la terre,
Cherchant par-tout joyau qu’elle a perdu ;
Et ce joyau, c’était son pucelage,
Malignement emprunté par un Page,
Qui le rendrait, et ne l’a point rendu.
Sa plainte amère, à la Terre, à Neptune,
Redemandait sa chimère importune.
Le jeune Page en tous lieux la suivait,
Lui promettant qu’il le retrouverait ;
Et chaque nuit, plein de persévérance,
En attendant, caressait l’Espérance.
Il est aisé d’accorder dans le cœur
Tant de faiblesse avec tant de valeur.
L’on vit en l’air paraître la Sottise ;
Ce vieil enfant, à chevelure grise,
À d’une main la crosse d’un Prélat,
De l’autre un spectre, et sur le dos un bat.
Roi citoyen, à la Cour, à la Ville,
Ce vil Prothée est admis en tous lieux ;
Prélat, Ministre, et Courtisan habile,
Ce Dieu caffard, avide, industrieux,
Bénit, cabale, et se glisse en reptile.
Il tonne à Rome au haut du Vatican ;
Chargé de fers, on le voit rire en France ;
Sous un despote il tremble dans Byzance ;

Soumis et fier, esclave et tout-puissant,
Toujours le même et toujours différent,
Son empire est celui de la Nature :
Et je serais, après cette peinture,
Très-fort tenté de le croire, ce Dieu,
Âme de tout, tout entier, en tout lieu.
Dans les replis de sa robe azurée
Brillaient en l’air, d’un infernal éclat,
Priape en froc, et l’Intrigue en rabat,
L’Hypocrisie à la langue dorée,
Dogmes, erreurs, vertiges, préjugés,
Faux point d’honneur, l’un par l’autre égorgés ;
Près d’elle était ce spectre de fumée,
Nommé la Gloire ; il tenait un laurier
Que poursuivaient le cuistre et le guerrier ;
Devant leurs pas marchait la Renommée,
Et cependant notre Empereur Charlot
Criait d’un air glorieusement sot :
« Amis, corbleu, vive France ! Allons boire ;
« Dans un moment, nous avons la victoire ;
« Le voyez-vous ? l’aide nous vient d’en haut ».
Sur son cheval, Hélène, moitié nue,
Livrait aux coups une cuisse dodue,
Des bras d’ébène, une gorge de lait ;
Et courageuse, au travers la mêlée,
À mille morts sans peur s’abandonnait.
Des Paladins la tête fut troublée
À son aspect, et ses nouveaux appas,
Sur tous ces fous faisaient plus que son bras.
Ils la suivaient, et leur main, de sa tête,
De mille coups écartait la tempète.
Notre Amazone à leurs soins complaisans
Ne répondait que par des coups pesans.
L’audacieux et plaisant Lesdiguière
Lui saute en croupe, et de ses bras nerveux
Rend superflus ses efforts vigoureux,
Pique des deux la monture légère,
Et par la plaine emporte la guerrière.

« Ah ! disait-il, ces membres délicats
« Ne sont point faits pour l’horreur des combats !
« C’est à l’amour une injure cruelle !…
« Que me dis-tu. lâche ? répondai-elle ;
« Ose descendre, et tu sauras tantôt,
« Si cette main déshonore une épée.
« Elle se flatte, avec l’aide d’en haut,
« De se venger, et d’envoyer bientôt
« Dans les enfers ton ombre détrompée ».
Le palefroi, pressé par l’aiguillon,
Les emporta dans un secret vallon.
Hélène était de rage étincelante.
Et les lauriers sans elle moissonnés,
Et les guerriers de sa fuite étonnés,
Aiguillonnaient son âme impatiente ;
Contes d’amour le galant lui faisait,
Et le teton et le cœur lui pressait.
Bref, on entend un coursier qui s’élance.
Le Paladin, frappé d’un coup de lance,
Et presse Hélène, et la quitte en jetant
Un cri plaintif ; il tombe dans son sang.
Marc Hippolite avait vu fuir Hélène
Et le Guerrier ; son cœur vil et jaloux
Crut mettre à prix le plus lâche des coups.
Le jour déjà descendait dans la plaine,
Hélène voit Lesdiguière mourant,
Et l’assassin à ses pieds réclamant
Le prix honteux d’un service coupable.
« Oui, je consens, indigne Chevalier ;
« Oui, je consens, dit-elle, à te payer,
« Mais en lavant dans ton sang exécrable
« Le déshonneur d’une action semblable,
« En t’immolant à cet infortuné,
« Comme à mon cœur doublement indigné.
« Monstre, choisis ; je descends, ou remonte
« Ton palefroi ». Le perfide Guerrier,
Plein de regret, d’épouvante, et de honte,
Lui dit : Descends. En bas de son coursier

Hélène saute, et le lâche Hippolite
Lui porte un coup, remonte, et prend la fuite.
« Les Dieux, dit-elle, en volant sur ses pas,
« À mon courroux ne t’arracheraient pas ».
Dans sa fureur, en cercles elle agite
Sa longue pique, et d’un bras détendu,
Avec élan et la pousse et la quitte.
Marc Hippolite entendit éperdu
Le sifflement, et comme un coup de foudre
Le trait frappant le jeta sur la poudre ;
Dans l’étrier il reste embarrassé.
Son palefroi, qu’emporte l’épouvante,
Traine en tous lieux le cadavre froissé,
Laissant par-tout une trace sanglante
Du fer tremblant dont il était percé.
Le mouvement d’une pitié guerrière
Ramène Hélène auprès de Lesdiguière.
Elle s’avance ; il respirait encor :
Elle défait son casque formidable,
Qui laisse voir une figure aimable :
Ses cheveux blonds descendent à flots d’or.
Sous les croissans de deux sourcils d’ébène,
Un mouvement et pénible et douteux,
Laisse entrevoir l’azur de ses beaux yeux.
À cet aspect. la redoutable Hélène
Sentit bientôt s’évanouir sa haine.
De la vengeance et du ressentiment,
Il n’est qu’un pas à l’amitié souvent
« Jeune Guerrier, dit alors l’Amazone,
« Meurs innocent, et mon cœur te pardonne.
« Dieu m’est témoin que j’ai vengé ta mort ;
« Cette faveur te vient d’une ennemie,
« Qui, si sa voix pouvait toucher le sort,
« À prix de sang rachèterait ta vie.
« Ainsi ce Franc, patriote sans foi.
« Fut plus cruel que moi-même envers toi.
« Le Dieu fatal qu’adore ta patrie,
« Ce Dieu sanglant protège donc l’impie ?

« On ne voit point chez nous de ces forfaits ;
« Vos crimes sont payés par des succès,
« Et nos vertus se payent d’amertume.
« Mon Dieu, plus grand sans doute que le tien,
« Me dit de plaindre et d’aimer le Chrétien.
« Jamais le sang dans ses Temples ne fume ;
« Par la Nature il a dicté sa loi ;
« Elle nous dit que le bien est la foi ;
« Que l’innocence et la pitié du sage
« Sont un encens plus pur que le carnage,
« Et ce Dieu saint ne veut être adoré
« Que par un cœur où ce culte est sacré ».
Hélène vit une pauvre chaumière
Dans le vallon ; cabane hospitalière,
Elle y trouva quelques simples Bergers,
Par leur misère, à l’abri des dangers.
« Venez, dit-elle, au nom de la Nature ;
« Un Paladin est tombé près d’ici ;
« Lavez le sang qu’a versé sa blessure,
« Et de mon cœur n’ayez point de souci.
« Votre service aura sa récompense,
« Et si je meurs au milieu des combats,
« Le juste Ciel, qui tient dans sa balance
« Et les bienfaits et les noirs attentats,
« Se chargera de ma reconnaissance ».
Jà du soleil les premières ardeurs,
De Leucothée avaient séché les pleurs.
Hélène alors pique au travers la plaine,
Et vole au camp. La Guerrière incertaine
Sur le succès du combat de la nuit,
Tremble d’avoir des larmes à répandre
Sur les débris de son camp mis en cendre.
De son époux l’image la poursuit,
Et dans l’ardeur de sa course légère,
Sur son armet son carquois retentit,
Et son cheval fait voler la poussière.
Toute la nuit on avait combattu,
Sans distinguer le vainqueur du vaincu.

Chaque parti se donnait l’avantage.
Enfin le jour découvrit le carnage.
Les champs, de morts étaient par-tout couverts,
Hommes, chevaux, étendus pêle-mêle !
De flots de sang la plaine au loin ruisselle,
Et des tronçons des homicides fers,
De tous côtés le rivage étincelle.
L’astre du jour quitte à regret les mers.
Telle en hiver, après ces nuits palpables,
Où d’Eolus les sifflets importuns
Semblent vouloir éveiller les défunts ;
Une dévote, en conjurant les Diables,
Quitte son lit, où les fils de Vénus
Nichaient jadis à côté des agnus,
Puis endossant sa maternelle cape,
Au premier bruit des cloches dans les airs,
Vole à l’église, avec son chien qui jappe,
Et son missel qu’elle tient à l’envers.
Elle aperçoit débris de cheminée,
Par Boréas à moitié ruinée,
Débris de Saint dans sa niche ébranlé,
Débris de toits, où le vent a sifflė.
Un pauvre hère a couché dans la rue ;
La vieille prie, et n’en est pas émue,
Et cependant d’indécens aquilons,
En folâtrant dans les saints cotillons,
Laissent lorgner au plaisant qui chemine,
D’autres débris sur lesquels il badine.
Charles campa sur le côteau voisin,
Et s’étendit jusqu’aux rives du Rhin.
Monsieur Ebbo, de qui la prophétie,
Par le succès se trouvoit démentie,
Vint à son tour complimenter Charlot,
En lui disant que sa valeur extrême,
En ce moment triomphait du Ciel même.
Marcel lui dit : « Vous, vous êtes un sot ».
Ebbo repart : « Vous êtes un profane ».


CHANT VII

ARGUMENT

Comment l’Ange gardien berné se vengea : comment Organt voyagea dans le Ciel, monté sur un Docteur.


Ô jeunes cœurs, c’est ainsi qu’on vous damne ;
Lancés à peine au sein du tourbillon,
Des séducteurs la criminelle adresse,
De l’innocence assiège la faiblesse,
Et par les sens lui donne la raison :
Dans une coupe aimable, enchanteresse,
Leur main adroite embaume le poison.
L’innocent boit ; adieu son innocence,
Adieu vertus, adieu paix de l’enfance.
Qu’arrive-t-il à l’esprit égaré ?
Avec l’Église et les Saints il fait schisme,
Met en oubli le dévot catéchisme,
Et les leçons de Monsieur le Curé.
Ainsi parlait d’Antoine le bon Ange,
Vilipendė naguère au cabaret,
Comme la Grâce au profane il versait.
Sur un nuage à grands pas il marchait,
Disant parfois : Il faut que je me venge !
Dans sa fureur, le front il se cogna,
Qui, sous le coup, étincelle jeta.
Il en sortit, par le même passage,
Certain projet bien méchant, quoique sage.
Ce grand dessein était de désunir
Antoine Organt, et cette Villageoise
Par qui jadis avint ladite noise :
Nice s’entend. Il sauta de plaisir ;
Et déployant ses ailes diaprées,
Et par les bords artistement dorées,
Il s’envola. derrière lui laissant
Certain rayon d’odorante lumière,
Qui jaillissait du céleste derrière,

Et suspendu majestueusement,
Droit il s’envole au pays des chimères,
Reines du monde, et sur-tout de nos pères.
Sur les confins de ce sot Univers,
Affreux séjour, et terme où tout expire,
Du vieux néant s’étend le vaste Empire ;
C’est là qu’on voit ces fantômes divers,
Enfans légers du sommeil et de l’ombre,
Se promener sous des formes sans nombre,
Au sein profond de l’éternelle nuit,.
Fuyant le jour qui les anéantit.
Là, sont Docteurs, Médecins, et Sophistes,
Marchands de Ciel, Sectateurs, Alchimistes
Tendant la main, et maitres d’un trésor ;
Creux Charlatans, dont la sotle science,
Ou bien plutôt notre avare ignorance,
À chaque instant métamorphose encor
L’or en fumée, et la fumée en or.
C’est là qu’on voit le Temple de Mémoire ;
L’orgueil en fut l’ingénieux auteur,
Et s’y plaça sous l’heureux nom de Gloire.
Il le bâtit de la sombre vapeur
Des actions fameuses sur la terre,
Et des forfaits enfantés par la guerre.
Il est assis sur des lauriers honteux,
Tenant en main quelques rameaux poudreux,
Dont il se sert à repousser sans cesse
L’opprobre altier qui le suit et le presse,
Et détourner l’importune lueur
De ce flambeau, dont l’équité terrible,
D’un ceit profond, avide, incorruptible,
Vient éclairer le néant de son cœur.
II a les mains et la lèvre sanglante,
Les yeux tendus, superbes, menaçans,
Et toutefois la bassesse impudente
Autour de lui brûle un profane encens,
Dont la vapeur et les flots imposans
Font voir l’idole au travers d’un nuage

Qu’adore un sot, et que perce le sage.
Là sont placés tous ces vils Conquérans,
Vantés par nous, et maudits en leur temps ;
Ces Dieux cruels, et que la renommée
Pétrit de sang, de pleurs, et de fumée.
Ah ! faut-il tant se donner de soucis
Pour acheter l’opprobre et le mépris !
L’Ange, en passant, aperçut sur ces rives
La Vérité, l’Équité, les Vertus,
De notre monde aimables fugitives,
Poussant vers lui des regrets superflus.
Il ramena de ces lieux formidables
Deux farfadets aux deux amans semblables ;
L’un à baudet, comme Nice Aumônier ;
L’autre à cheval, comme le Chevalier.
Il les percha sur son rayon céleste,
Pique, part, court, vole, arrive soudain :
Les esprits purs sont d’une essence preste.
Ce groupe en l’air frappa le genre humain,
Qui bonnement crut voir une Comète.
Les Négromans prirent leur amulette.
Maintes Nonnains disaient : Jésus ! ma sœur,
La fin du monde ou quelque grand malheur !
On vit frémir la croix du Tabernacle ;
Chaque Saint fit cette année un miracle.
Mainte dévote avait des visions ;
On n’entendait parler que de Démons.
Le Pape en rut, armé de son étole,
Catéchisait au haut du Capitole,
Et tout cela pour un Saint qui pétait,
Et qui d’eux tous fort peu s’embarrassait.
Mais cependant Organt et sa maîtresse
Au nez du Saint cheminaient en liesse.
Un tel aspect c’était fait pour cela)
De son cerveau le salpêtre éveilla.
Il fit d’un B. retentir l’atmosphère.
Eh ! qui craindra de jurer désormais ?
Passe un Valet, un Roi même, un Roi ; mais

Mais jure-t-on au séjour de lumière ?
L’un d’un côté, l’un de l’autre trottant,
Antoine Organt et sa maîtresse gente,
Au gré de l’Ange allaient se séparant,
Du farfadet suivant la trace errante.
Jean l’Écuyer avait pris les devans,
Pour se choisir une hôtesse vaillante
Et sans façon. Aux yeux des deux amans
Les farfadets galopent dans la plaine ;
Ils les suivaient, courant à perdre haleine.
Nice pensa laisser son capuchon,
Et tous les deux perdirent la raison.
L’Ange gardien, d’une main invisible,
Précipitait leur course irrésistible.
Organt criait : Friponne, cette nuit,
De par Saint-Luc, j’enchaînerai ta fuite !
En ricanant, l’Ombre lui répondit :
Nous le verrons, et puis se précipite.
De son côté, Nice, dont le baudet,
Impatient, les grègues alongeait,
Voyant bien loin percer dans la campagne
Son cher amant sur son cheval d’Espagne,
Criait à l’Ombre : Attendez, s’il vous plaît !
Le jour baissait, la vallée obscurcie
Favorisait cette supercherie.
Organt enfin au logis arriva,
Et Nice aux champs se trouvait loin de là.
Au même instant leurs yeux se dessillèrent,
De tous côtés les regards ils tournèrent ;
Mais vainement. Nice se livre aux pleurs,
Et son amant à d’horribles fureurs.
Tel un lion de l’affreuse Hircanie,
Dont quelque More avare et sans pitié
A terrassé l’imprudente moitié,
Plein de douleur, transporté de furie,
Des longs accens de son sauvage amour
Fait retentir les déserts d’alentour.
Champagne alors vers son maître s’avance.

« Quoi, lui dit-il, Seigneur ; quoi, nous pleurons !
« Y pensons-nous en bonne conscience,
« Dans l’univers n’est-il d’autres tetons ?
« Vous trouverez mille Nices pour une.
« En attendant, le temps point ne perdons ;
« Le verre en main, bravons notre infortune :
« Heureux, rions ; et malheureux, buvons.
« Le Ciel fort peu s’intéresse à nos peines.
« Les Dieux là-haut, enivrés de nectar,
« Entre les mains de l’aveugle hasard,
« Du genre humain laissent flotter les rênes.
« Notre vie est un fleuve impétueux,
« Libre en sa course. et maître de son onde,
« Qui suit sa pente, et traverse le monde,
« Tantôt parmi des rochers sourcilleux,
« Des lits de fange, un effroyable abîme ;
« Tantôt parmi des sites plus heureux.
« Je plains celui qui se rend la victime
« Des simples jeux du hasard et du sort :
« Je ne crains rien, et même dans la tombe,
« Si, sous ses coups, mon âme ne succombe,
« Après ma mort, je rirai de la mort.
« Votre douleur est douleur inutile,
« Sur la fortune elle ne fera rien ;
« Au reste, elle est et volage et mobile ;
« Par un caprice elle vous òte un bien,
« Que par un autre elle pourra vous rendre.
« En attendant, le parti qu’il faut prendre,
« C’est de livrer votre peine au zéphyr ;
« C’est de chanter. et de rire, et de boire,
« Pour convertir cette peine en plaisir,
« Ou tout le moins en perdre la mémoire.
« Est-ce aux Héros à se laisser charmer » ?
Organt repart : « Ah ! fallait-il aimer » !
Il était nuit, Diane nébuleuse
N’était encor qu’à son premier croissant.
Nice, jouet de sa peine amoureuse,
Sans savoir où, s’en allait cheminant.

De temps en temps, le long des vastes plaines :
Mon cher Organt ! Organt elle criait ;
Et l’écho seul, sur les cimes lointaines,
Plaintivement Organt lui répondait.
Ses bras mignons au Ciel elle tendait,
Et ses beaux yeux, pleins d’inutiles charmes,
Et qui fondaient en inutiles larmes.
Il était nuit ; où giter cependant ?
À qui s’offrir ? Car elle avait grand’peine
À se montrer sous le noir vêtement.
Tandis qu’ainsi, malheureuse, incertaine,
Elle flottait entre mille projets,
Nés l’un de l’autre, un par l’autre défaits,
Elle entendit le son d’une musette,
Qui s’élevait du milieu des forêts ;
Pour l’écouter, Nice, en pleurant, s’arrête.
« Il est sans doute heureux, dit-elle, hélas !
« Celui qui chante, et que j’entends là-bas » !
Nice, à ces mots, éplorée et tremblante,
Devers ces lieux où le berger chantait,
Hâtait au trot sa monture indolente.
On aurait dit que le drôle en effet
Prenait plaisir au pied qui le frappait.
Pour comble enfin, comme Nicette avance,
Notre Berger sa musette laissant,
Fit place au loin au plus morne silence.
Près d’un ruisseau, Nicette, en cheminant,
Vit un vieillard endormi sous un plane ;
Elle descend, timide, de son âne,
Accourt, s’approche, et croit voir un pasteur ;
Mais elle voit Ydrahaut, l’Enchanteur,
Qui, pour voler librement dans l’espace,
Avait laissé son corps en cette place.
Ses vêtemens étaient blancs, et de lin ;
Sa barbe antique, artistement bouclée,
À flots d’argent descendait sur son sein ;
Une ceinture étroite et constellée,
Autour de lui tenait dans son repos

Une baguette, un livre, et des anneaux,
De la magie instrumens infernaux.
Nice hésitait, et d’une main timide
Elle touchait le vieillard doucement,
Qu’elle craignait d’éveiller cependant ;
Mais son esprit, occupé dans le vide,
Et dégagé des liens de son corps,
De ce bas monde était bien loin alors.
Il connaissait à fond l’Astronomie,
Apparemment flambeau de la Magie,
Et s’en allait dans les champs éternels
Étudier le destin des mortels.
Au bord de l’eau, Nice étendit ses charmes,
En attendant le réveil d’Ydrahaut ;
Bref, elle entend des coursiers au galop.
« Voici venir, dit-elle, des Gendarmes,
« Éloignons-nous. » Elle prend son grison,
Monte dessus et perce le vallon.
C’était Organt et son ami Champagne,
Pour la chercher, qui battaient la campagne.
Organt tantôt ou jurait ou pleurait,
Et l’Écuyer sur son âne prêchait.
Nos spadassins courent les plaines vertes,
Les monts, les bois, et les gorges désertes,
Bien étonnés, le lendemain matin,
De se trouver sur les rives du Rhin.
Ils entendaient de loin un bruit de guerre ;
Organt s’arrête, et lève sa visière.
« Ami, dit-il, on combat près d’ici ;
« Heureux qui meurt ! allons mourir aussi. »
Comme ils parlaient, de la plaine voisine,
En voltigeant, Zéphyr leur apporta
Le son aigu d’une cloche argentine.
Champagne au bruit son oreille prêta ;
11 aperçut dans le lointain bleuâtre
Le coq altier du clocher d’un couvent.
« Pour Dieu, dit-il, afin de mieux combattre,
Allons là-bas dîner auparavant. »

Derrière un bois, muette solitude,
Loin des mondains et de l’inquiétude,
Quelque Traitant, de ses tardifs remords
Bâtit au Ciel un couvent sur ces bords.
Ici paraît une tourelle enduite
Des larmes d’or de la veuve proscrite ;
Là le regret éleva des murs saints
Des pleurs amers, du sang des orphelins.
La sacrilège et profane Opulence
A mis ce sang pour y crier vengeance,
Sur ces autels où le Dieu de bonté
Fait homme un Dieu, fait Dieu l’humanité.
Une tardive et froide pénitence,
Là de Frocards a renté l’indolence.
« C’est donc pour eux que l’avare Intérêt,
« Lavant ses mains dans un autre forfait,
« S’est engraissé de meurtres, de victimes,
« Pour soudoyer à jamais d’autres crimes !
« Quelques tondus payent-ils les malheurs
« Des innocents dont ils boivent les pleurs ? »
Antoine Organt, en parlant de la sorte,
Jà du Moutier découvrait la grand’porte,
Où s’élevait sur la croix expirant,
Un Dieu pour nous chaque jour renaissant.
Organt arrive ; il entre au monastère.
Près de la porte était un vieux tilleul,
Dans ce séjour, vénérable lui seul.
Le spadassin trouva là grande chère,
Et l’avant-goût des biens du Paradis.
Ces gros reclus, de vin muscat fleuris,
En le voyant sont saisis d’épouvante.
Père Anaclet vint au-devant de lui.
À chaque pas, sa bedaine branlante
Rebondissait sur la terre tremblante.
Il se courbait sur un mobile appui ;
Mille rubis, de couleur éclatante,
Étincelaient sur son nez montueux,
Et son menfon, sur un pourpoint crasseux,

Se promenait à replis onctueux.
Il maugréait, d’une voix clapissante,
Contre le preux, qui, sans permission,
Etait entré dans la sainte Sion.
Organt, flétri de douleur et de rage,
D’un coup de poing soulageant son grand cœur.
Fit reculer Monsieur l’Inquisiteur.
On crut alors le couvent au pillage.
Notre prudent et tranquille Écuyer
Met pied à terre, et cherche le cellier.
Les saints reclus, l’effroi sur le visage,
Priaient Saint-Jean de conjurer l’orage,
Et s’écriaient : « Monsieur le Paladin,
« Ah ! prenez tout, mais laissez-nous le vin. »
Organt leur dit : « Messieurs, mettez la table ;
« Je viens ici boire à votre santé. »
Les porte-froc, à ce discours affable,
Se coloraient d’un air d’aménité.
Bientôt le vin dissipa les alarmes,
Et du tokai la subtile vapeur
Rougit les fronts qu’avait blanchis la peur.
Antoine Organt leur conta ses faits d’armes ;
Il commença d’oublier son chagrin,
Et son amour qu’avait noyé le vin.
Vers le dessert : « Çà, leur dit notre Alcide
« D’une voix forte et d’un air intrépide,
« Ce n’est pas tout : vous voilà rebondis ;
« Il faut, Messieurs, marcher aux ennemis :
« Je les ai vu poindre sur vos montagnes ;
« Le Rhin lui seul vous protège contre eux ;
« Ils vont bientôt fondre dans ces campagnes,
« Et s’en viendront boire votre vin vieux.
« Çà braves gens, armez-vous ; qu’on me suive. »
Parlant ainsi, son redoutable bras,
Aux yeux hagards de la troupe craintive,
Faisait briller un large coutelas.
Le père Luc ne put vider son verre ;
L’un se signa, l’autre fit sa prière,

Et tout à coup la fenêtre s’ouvrit ;
Du haut des Cieux un âne descendit.
Mes chroniqueurs étaient gens bien profanes
D’aller nicher en paradis des anes.
Voici comment certains Commentateurs
Ont expliqué cet indévot passage :
« Apparemment quand l’âme des Docteurs
« A dépouillé les terrestres honneurs,
« Pour s’envoler au céleste héritage,
« L’âne parait, et reste à découvert. »
Mais revenons à mon saint homme d’âne ;
Son corps était vêtu d’une sontane,
Un grand bonnet par le sommet ouvert,
Couvrait son chef, et cachait ses oreilles.
Que de bonnets en cachent de pareilles !
L’âne, porté sur l’aile d’Aquilon,
Par la fenêtre entre dans le salon
Où s’abreuvaient tous les bienheureux Pères.
« Du haut des Cieux, je viens, dit-il, mes frères,
« Pour vous tirer du coupable danger
« Où le courage aurait pu vous plonger.
« Quoi ! méprisant le Saint-Père et l’Eglise,
« Vous aideriez la mondaine entreprise
« D’un Paladin. Horret a sanguine
« Ecclesia ! » Lors d’un épais nuage
Il entoura le brave courroucé
Dont il voyait s’allumer le visage.
Ainsi Vénus, aux rives de Carthage,
Couvrit son fils avec l’air condensé.
L’âne, en latin, tint après ce langage :
« Fut-il un sot, l’Apôtre ingénieux.
« Qui, par des lois si doucement sévères,
« A défendu que tout Religieux
« Traître, infidèle à son culte pieux,
« Ne se baignât dans le sang de ses frères ?
« Par ce moyen, loin du bruit, loin des guerres,
« Dans un torrent de plaisirs enchanteurs,
« Du genre humain vous narguez les malheurs ;

« D’un mort dupé les remords vous font boire,
« Et vous riez sous votre cape noire,
« Quand vous voyez le mortel hébété
« Baiser la trace où vos pas ont porté. »
Le Paladin se lassait de l’entendre
Braire en latin, sans pouvoir rien comprendre ;
Il s’élança, le braquemard en main,
Hors du nuage où l’avait mis le Saint.
Espadonnant et d’estoc et de taille,
Sans goutte voir, il court de tous côtés.
Les saints reclus fuyaient épouvantés,
Tous rebondis de la grasse ripaille
Qu’ils avaient faite. Organt fut au hasard
Heurter le Saint d’un coup de braquemard.
L’âne, dressant et l’oreille et la queue,
Fit retentir, du clairon de sa voix,
L’air, le couvent, et toute la banlieue.
C’était ainsi qu’il prêchait autrefois.
D’un bond léger, le guerrier, plein d’audace,
Impétueux s’élance sur le dos
Du saint baudet, par la fenêtre il passe.
L’âne rua, péta, fit mille sauts.
Organt saisit les oreilles pour bride
Allègrement, s’envola, disparut,
Et rassura notre banquet timide,
Qui, de rechef, se réunit, et but.
Organt planait au séjour de l’orage,
Profanement sur le Docteur monté ;
Sylphes, lutins volaient sur son passage,
Riant, bernant le pauvre âne hébété.
En voltigeant, ils lui tiraient l’oreille,
Et lui faisaient mainte insulte pareille.
Mathieu nous dit que ces frêles cerveaux
Étaient pétris de sel et de bons mots,
Dont la vapeur et délicate et fine
Ne montait point à la cervelle asine.
De temps en temps le saint Docteur ruait,
Et le Héros à grands coups charpentait

Les flancs sacrés du céleste Bourique.
Qui lui disait, dans son style énergique,
Que le Seigneur un jour le jugerait.
Sur l’Univers la nuit tendait ses voiles.
Tout chamarrés de brillantes étoiles,
Et dirigeait de l’orbe occidental
Son char trainé par un maigre cheval.
Le Paladin, en promenant sa vue,
Vit dans les airs un palais de cristal,
Qui s’élevait comme sur une nue :
Mathieu Paris aimait le merveilleux.
En lettres d’or on voit au frontispice :
L’Extravagance habite dans ces lieux.
Organt sourit, et se dit sans malice :
« Je lui connais des Temples aussi beaux
« Dans l’Univers. » En prononçant ces mots,
II admirait ce bizarre édifice,
Etincelant d’un million de flambeaux.
Sous un portique, il vit nombre de sots,
Tristes amans de notre Pythonisse,
Mores, Gaulois, Espagnols, Ostrogots,
Qui venaient là de l’un et l’autre pôle
Chercher les Arts, le goût, le bel esprit,
Et le bonheur, qui s’appelait V… le.
Ici la haine à la haîne sourit ;
Là j’apperçois Courtisanes tannées,
Tombeaux blanchis : ces roses surannées
Vendent aux gens la mort qui les nourrit,
Jouant l’amour, ses faveurs et sa flamme,
Le front serein, la rage au fond de l’âme,
Donnant un cœur pour un morceau de pain.
Là la Richesse au pauvre tend la main.
Les yeux hagards, ici rôde l’Envie ;
Nouveau Tantale, on la voit qui poursuit
Un affiquet, un carrosse, un habit.
Ici l’Orgueil, là la Coquetterie,
L’œil de côté, l’abord doux et flatteur ;
Le vermillon lui tient lieu de pudeur.

Elle s’avance ; elle a pour compagnie
L’Intrigue sourde et la discrétion,
Et l’Impudence et la Dévotion ;
Là des pedans réforment la patrie.
Là des Prélats, Hermites du bel air,
Et que l’on croit dans le monde au désert ;
Là les soucis qui se pament de rire ;
Là des rimeurs haves, secs, eflarés,
Dont la faim seule a causé le délire ;
Là la vertu sous des haillons soupire ;
Là des faquins et des forfaits dorés.
Antoine dit au Portier : « La Déesse
Est-elle ici ? puis-je la voir ? » Non pas ;
Elle est en France, et voici son adresse,
Devers Paris assemblant les États.


CHANT VIII

ARGUMENT

Étrange péché d’Antoine Organt ; étrange pays où il aborde ; étrange action de l’Ange gardien.


L’Ange gardien de l’incrédule Organt,
Rassasié de sa sainte vengeance,
Avait quitté l’atmosphère de France,
Et revolait tout fier au Firmament.
II voit Organt affourché sur un âne,
Un saint Docteur, et qui dans les airs plane.
Le papelard ayant tors son cou long,
S’avance et dit : « Ô mon tendre pupille,
« En bonne foi, perdez-vous la raison ? »
« Corbleu ! repart ce filleul indocile,
« Monsieur le Saint, qui faites le Docteur,
« Vous commencez à m’échauffer la bile ;
« Restez là-haut, et laissez-nous tranquille ;
« Car me déplaît ce babil orateur.
« Je veux pécher, moi, rien ne m’en empêche ;

« Et que vous fait, ventrebleu, que je pèche ?
« Je veux rôtir avec ces gens fameux,
« Dignes peut-être, et plus que vous, des Cieux ;
« Tant de Beautés célèbres dans le monde,
« Et que dévore, hélas ! le gouffre immonde !
« Ainsi partez, Monsieur le Prédicant,
« Et laissez-moi pécher tranquillement. »
« Ah ! répondit d’une voix tremblotante
Le Saint, saisi d’horreur et d’épouvante,
« Puisse le Ciel, ingrat, vous pardonner !
« Quoi ! mon filleul, vous voulez vous damner ? »
« Oui, je le veux » ; et sans autre parole,
Il vole à lui, le coutelas au poing,
Et d’un grand coup lui fait voler bien loin
Et son oreille, et morceau d’auréole.
Il le poursuit, l’Ange fuit dans les Cieux,
Remplissant l’air de ses cris furieux ;
Et le pervers disait d’un ton profane :
« Trouve mauvais désormais qu’on se damne ! »
Parlant ainsi, dans le vide il planait,
Comme un César, assis sur son baudet,
Qui, respirant dans un air sympathique,
Se rengorgeait, pétait, caracolait,
Et modulait sa voix académique.
Le Chevalier, trottant par le pays,
Roulait partout de grands yeux ébahis.
Il regardait comme chose nouvelle
De trouver là le pauvre genre humain,
Lequel rongeait un ridicule frein,
Sanglé, bridé, courbé sous une selle,
Et, qui pis est, des ânes gravement
Trainés par lui sur un char triomphant.
Là sous le joug quatre bêtes humaines,
 pas comptés, de même que nos bœufs,
Tiraient le soc, et traçaient avec peine
Un dur sillon sur un sol raboteux.
Dans ce pays, les ànes, pour les hommes,
Sont ce qu’ici pour les ânes nous sommes.

Ils ont leur code et leur gouvernement,
Leurs Magistrats, leurs Lois, leur Parlement,
De grands Docteurs, héritiers des Apôtres,
Et c’est de la que nous viennent les nôtres.
Ils ont aussi leur Université.
La Capitale est Asinomaïe.
Mon Chevalier, trottant par la Cité,
Scandalisait le peuple à longue ouïe,
Qui le voyait sur un âne monté.
Cet attentat parut le plus profane,
Le plus hardi, dont de mémoire d’àne.
Dans le pays on se fût avisé.
Le pauvre Saint était formalisé.
Quoi qu’il en soit, l’humilité céleste
Le retenait ; on le voyait souffrir ;
Il tenait bas une oreille modeste,
Et seulement quelque léger soupir
Faisait par fois la cité retentir.
Mais que disait la race pécadille ?
De tous côtés les bons mots circulaient,
Et par un rire où les gràces brillaient,
Au Paladin les esprits se montraient
Épanouis d’une façon gentille ;
Ils excellaient dans l’art des calembourgs.
Esprits pointus des plaisans de nos jours,
Vous êtes nés sous cet astre bénigne.
Les ânes ont là-haut l’esprit bien fait,
Les nôtres ont la bile plus maligne :
Que si cet œuvre à leurs yeux paraissait,
Vous les verriez s’épuiser en ruades,
Et m’envoyer de longues pétarades
Au nom du Ciel ; que pitié d’eux il ait !
Mais les pavots de leur Académie,
Sans moi, pourront endormir l’Aonie.
Qu’ai-je besoin, sur le docte sommet,
D’aller moutrer, en ma folie extrême,
Un sot de plus ? Un de moins il aurait,
Si le S…… avait pensé de même.

Mais reprenons notre premier objet.
Antoine Organt était tout stupéfait
De voir ainsi la pauvre humaine engeance ;
Il ne voyait que ce qu’on voit en France.
« Dieu soit loué, ce qu’il fait est bien fait,
« Disait Organt. L’homme n’est qu’une bête,
« L’âne non plus ; c’est le droit de conquête.
« Apparemment les hommes par là-bas
« Sont les plus forts, et l’àne en ces climats.
« Voyons pourtant, pendant que nous y sommes,
« Si, dans ces arts dont nous nous pavanons,
« Ces ânes-ci valent les ânes hommes ;
« Si c’est du moins pour de bonnes raisons
« Qu’ils servent l’homme, ou que nous les servons ».
Il se trouvait alors près d’une église.
Il entre, et voit ànes le froc en chef.
Dans notre siècle, il se serait cru, bref,
Chez les enfans de Saint-François d’Assise,
Comme Lourdis, lequel, chez la Sottise,
Si l’on en croit le sincère Arouet,
Dans son couvent encore se croyait.
Un âne en chaire, esprit évangélique,
Adoucissait sa voix apostolique.
Il appuyait d’un pied périodique
Les vérités que sa bouche entonnait.
L’oreille haute, et de dextre et de ganche,
Comme un mauant qui dans la plaine fauche,
Son éloquence au peuple il envoyait.
Point n’oubliait une modeste pause,
Quand il avait dit une belle chose.
Son cœur ardent semblait voler à Dieu,
Et les élans de sa voix déployée
Faisaient frémir les échos du saint lieu.
Il parla d’or ; la troupe édifiée,
Chacun chez soi s’en fut sanctifiée,
Et le Docteur avait si bien prêché,
Qu’en descendant il eut un évêché.
Organt disait : Nous faisons tout de même.

Puis il s’en fut, et l’imprudent fit bien ;
Car un bédaut venait chasser le chien.
Comme on jugeait une cause suprême,
Au Parlement il s’en fut de ce pas,
Où tout à l’heure au Cirque de Cujas
Allaient lutter de braillards Avocats.
Là gravement tousse Monsieur le Juge ;
Là les grugeurs, et là ceux que l’on gruge.
Bref, un Huissier cria : Paix là ! paix là !
L’on silence, et puis l’on commença.
Voici d’abord un début pathétique,
Enluminé de fleurs de rhétorique,
Et dans lequel la lune et le soleil
Jouaient sur-tout un role non pareil.
Des deux côtés, les Avocats tonnèrent,
De tous côtés les oreilles dressèrent.
À ce fracas, on devine aisément
Qu’il s’agissait d’un cas très important.
Si l’on en croit des chroniques certaines,
C’était, Messieurs, pour un licou volé,
Que l’on avait tant et si bien hurlé.
Or vous saurez que, depuis six semaines,
On ne parlait, grand, petit, sage, fou,
Que du licou, du licou, du licou ;
On en parlait à la table du Prince,
Dans les boudoirs de toute la province,
Et ce licou fit lui seul plus d’éclat,
Que n’auraient fait mille crimes d’État.
Sur ce licou l’on fit un nouveau code,
Et les licous devinrent à la mode :
Onc on ne prit un si juste ornement.
Monsieur le Juge, après très longue pause,
L’oreille haute, et le nez renfrognant,
Dans le silence et le recueillement,
Comme il aptait à cette grave cause ;
Après avoir pesé très mûrement
La vérité, prononça posément,
Et toutefois condamna l’innocent.

Organt disait : nous en ferions autant.
Bien qu’en ces lieux l’homme fùt bête vile,
On ne fut pas de l’y voir bien surpris.
Ce n’étoit pas chose plus incivile
Que voir un âne en tribune à Paris.
On ne dit rien ; on crut, à sa figure,
Que de son âne il était la monture :
On le voyait marcher à ses côtés.
On adorait dans l’Asinomaïe,
Comme ici bas, Melpomène et Thalie :
Non toutefois ces deux Divinités,
Mères de l’Art, filles de la Nature,
Rouges sans fard, et belles sans parure,
Telles qu’enfin les a représentés
La vertueuse et simple Antiquité.
Melpomène, en âne travestie,
Braille en vers froids la morale bouffie,
Et grimaçant pour amuser les sots,
En vieux Rheteurs habille les Héros ;
Prône le M……, et rit du vieux Corneille,
Siffle Dorfeuille[2], et caresse S… F…,
Pour avoir fait de Pyrrhus un brutal,
Et d’Apollon épouvanté l’oreille.
Antoine Organt, simple comme un Gaulois,
Dit, en voyant ces Grecs Groënlandois :
C’est donc ainsi qu’on parlait autrefois ?
Il voit Thalie en cotillon mesquin,
Pour des sabots laissant le brodequin,
Froidement gaie, et grotesquement tendre,
Dédaigner l’art et le sel de Ménandre.
Organt vit là M……, dont le talent
Est d’écorcher Molière impunément,
Et Des……, le Sancho de l’école,
Qui croit l’Olympe assis sur son épaule ;

La glaciale et brûlante R……,
De qui les feux ont fait rougir l’amour,
Et dont le cœur, digne de Messaline.
Parodia la Trinité divine,
Avec trois culs l’un par l’autre pressés,
Et se heurtant, unis et divisés.
F……, suivant et mignon des Héros,
Lequel jamais ne dormit sur le dos ;
Cette C……, nouvelle Cythérée,
Que sur le sable apporta la marée ;
Et Dor……, dont le palais branlant
Mâche les vers de sa dernière dent ;
Cette Ch…… ânesse de Cythère,
Divinité dont Cybelle est la mère ;
Fl…… enfin, sot avec dignité,
Thersite en scène, Achille au Comité.
Or de nos jours Balourdise inhumaine,
Tantôt Thalie, et tantôt Melpomène,
Sur un nuage attelé de dindons,
Pendant la nuit, a, de ces régions,
Devers Paris trainé ces Licophrons,
Et notre France est une colonie
Des champs déserts de l’Asinomaïe.
Gente Huberti, mon Preux ne vous vit point
Dans ce pays ; vous étiez à Cythère
Avec l’Amour, dont vous êtes la mère.
Mathieu Paris n’est garant sur ce point ;
Mais vos talens valent bien sa chronique.
Turpin[3] était le minois d’Angélique ;
L’Abbé Tritême[4] était celui d’Agnès.
Organt s’en fut au Temple du Génie ;
Certaine odeur de loin prenait au nez,
Odeur asine, odeur d’Académie.
Figurez-vous les Quarante assemblés.
Au milieu d’eux paroissait la Science.

Cent fois plus sotte encor que l’Ignorance ;
Ses yeux étaient ceints d’un voile d’airain ;
De le percer elle tàchait en vain !
Elle tenait une lanterne obscure,
D’où s’élevait une fumée impure,
Et toutefois son cortège hébété,
À sa lueur cherchait la vérité.
Sa nuque était vers la terre affaissée ;
Elle rongeait le mords avec les dents ;
Et par ce mords sa langue embarrassée
Ne bégayait que des sons discordans.
Le sot Orgueil paraissait auprès d’elle ;
Il lui servait de digne champion,
Et chaque jour, à sa gloire fidèle,
Il combattait sa rivale, Raison.
Le Paladin dormit à la séance ;
En ce moment, un songe aérien
Vola vers lui du Mont Olympien.
Il emporta son esprit vers la France,
Et lui fit voir l’image des combats,
Et les lauriers qu’il ne moissonnait pas.
En ce moment, les troupes s’ébranlèrent ;
Les deux partis l’un vers l’autre marchérent.
La charge sonne, on vole ; mille cris,
De mille coups à l’instant sont suivis.
Charles criait : Nivernois, Picardie.
Soyons vainqueurs, ou perdons tous la vie !
Les bataillons heurtent les bataillons :
On porte, on pare, on rend mille horions.
Pannon reçoit un coup de cimeterre,
Et voit rouler son nez sur la poussière.
Charles, suivi d’un escadron picard,
Se précipite, et combat au hasard.
Les ennemis, comme la foudre il perce ;
Il frappe, il tue, il écarte, il renverse.
Vous avez vu les fougueux Aquilons
Livrer la guerre aux fragiles moissons,
Bouleverser les campagnes humides,

Et sous les eaux chasser les Néréïdes :
Ainsi devant Charlot et ses Picards,
Les ennemis fuyaient de toutes parts.
Organt, en proie aux vapeurs de Morphée,
Croyait aussi lutter dans la mêlée.
Heureux sommeil, dans tes bras séducteurs,
Présente-moi de plus douces erreurs !
Transporte-moi dans ces lieux enchanteurs,
Où les Amours veillent près d’Émilie,
Sur le duvet mollement assoupie.
Là, sur la foi des ombres de la nuit
(Ô songe heureux, que n’es-tu véritable !),
Montre-la moi dans un désordre aimable,
Un bras, un sein, une fesse hors du lit ;
Que je l’entende, en une erreur pareille,
Me confesser quelque tendre secret,
Et que le bruit d’un baiser indiscret,
Entre mes bras en sursaut la réveille.
Le sang coulait sur les rives du Rhin,
Organt voyait l’agile Renommée
Courir les rangs, un laurier à la main,
Et les Guerriers de l’une et l’autre armée,
Avec chaleur balancer le destin.
Alors Pépin, frère du Roi de France,
Tombe mourant à l’aspect d’une lance.
À ce malheur, Organt, saisi d’effroi,
Courut venger le frère de son Roi ;
Car il dormait, et ne soupçonnait guère
Être si loin du monde sublunaire.
On écoutait alors un madrigal ;
Le Paladin, en style fort brutal,
Change la scène, et fond sur l’Auditoire :
Vite on détale, et tous les beaux Esprits
Fuyaient chantant sur le ton de Piis.
Organt s’éveille, et rougit de sa gloire.
Heureusement son âne il retrouva,
Monta dessus, et dans l’air s’éleva ;
Bientôt après son procès s’informa.

Quand le Gardien, l’oreille délogée,
Se présenta dans le saint Apogée,
Des esprits purs les regards curieux,
Sous les flots d’or de ses blondins cheveux
Percèrent tôt, et la troupe enjouée
Fit circuler une longue huée.
Monsieur David, sur un sujet si beau,
Un couplet fit, plein d’un sel hébraïque,
De Balaam l’âne en fit la musique,
Et tous les deux, montés sur un tréteau,
L’un modulant sa harpe prophétique,
L’autre l’éclat de sa voix énergique,
Vilipenda le bon Ange confus,
Et divertit le peuple des Élus.
Le gros Cochon, d’Antoine le compère,
Fit le trio ; car jaloux il était
Que le Psalmiste, et l’âne, son confrère,
Eussent pour eux tout l’honneur du couplet !
Vous eussiez dit trois de l’Académie.
Le bon Gardien n’entendit raillerie.
« Corbleu, dit-il, on vous conseillerait
« De plaisanter, si toute ma vaillance,
« De mon oreille avait suivi la chance.
« Je n’en sais rien ; mais je m’en sens, je crois,
« Encore assez pour vous cogner tous trois.
« Si la valeur était dans les oreilles,
« De vous braver je me garderais bien ;
« Car il n’en est aux vôtres de pareilles
« Dans le contour de l’ost Olympien.
« Mais je ne suis ni Baudet, ni Psalmiste.
« Et ni Cochon, de par Saint-Jean-Baptiste :
« Donc, pour avoir ma revanche en ce point,
« Je vous attends tous trois au coup de poing »
Un tel discours enflamma le courage
Du saint Roi Juif ; il s’élance à l’instant.
Se met en garde, et le combat s’engage.
Nos deux lutteurs, une jambe en avant,
Les yeux en feu, sous leurs poignes nerveuses,

Font tour à tour gémir leurs têtes creuses.
L’Ange reçoit sur son nez émoussé,
Un vaillant coup, dont il est renversé
Si rudement, que les cieux en frémirent.
Des cris de joie et de peur s’entendirent.
Il se relève, et baissant un front dur,
Prend son élan, et va d’un coup plus sûr
Frapper le Juif dans sa ronde bedaine,
Et l’envoya, sans pouls et sans haleine,
À quinze pas. L’intrépide Gardien
Court attaquer l’âne musicien.
Pour le Cochon, il avait fui d’avance ;
Pour un cochon, c’était trait de prudence.
L’âne entonna l’hymne pour le combai,
Et présentant ses fesses déliées,
Lâche au Gardien ses grègues déployées ;
Adroitement l’Ange sur lui sauta,
Et le baudet par les airs l’emporta,
En répétant le couplet du Psalmiste,
Qui chantait lors sur un ton bien plus triste.
Mon cher Lecteur, laissons battre les Saints,
Et revenons à ces pauvres humains.
J’ai trop long-temps voyagé par les nues,
En vous leurrant de visions cornues,
Et de maint conte à sommeiller debout.
Il faudra bien enfin que je vous parle
De l’Aumônier, de Vitikin, de Charle,
De Caroline, et Nicette sur-tout.
Dame Folie a brisé mes cordages.
Comme un vaisseau qui flotte sur les eaux,
Par un gros temps détaché des rivages,
Ma frèle nef s’avance au gré des flots :
Puissent les vents nous être favorables,
Et nous mener, par des sites aimables,
Devers Ithaque, ou, pour mieux dire, au but,
Et de son port, dans celui du salut !


CHANT IX

ARGUMENT

Comment l’Aumônier George, jadis fessé, rencontra sa maîtresse Balourdise ; comment il se brouille avec icelle ; comment le Comte Blois délivra sa sœur.


Mon cher Lecteur, prenez une bouteille
Auprès de vous, et si vous fais dormir,
Buvez un coup, cela l’esprit réveille,
Ou tout au moins l’endort avec plaisir.
C’est un remède exquis, aimable, voire,
Dont se servait, quand il lisait Cottin,
L’ami Boileau, de caustique mémoire,
Et maint moderne, en lisant le Cousin ;
Au lieu d’écrire, il ferait mieux de boire ;
Il rirait mieux, et nous bâillerions moins.
S’égargnerait nos ennuis et ses soins,
Et le plaisir aurait, s’il n’a la gloire ;
Car, mes amis, l’un vaut l’autre, à mon sens :
L’un est aimable, et l’autre une cruelle,
Qui dans ses bras étouffe ses amans.
Dans l’un et l’autre, à l’égal on chancèle ;
Mais il vaut mieux chanceler dans le vin,
Que sur le Pinde, une lyre à la main.
Prenez pour vous cet avis d’importance,
Dira Piis. Êtes sot comme nous.
Soit, j’en conviens ; mais le Docteur Amphoux,
Dans un B……, prêche la continence.
Pris et moi sommes sots, j’en conviens ;
Mais malgré tout, bien que chacun le sache,
Soit vanité, soit complaisance lâche,
Nous ne saurions dissoudre nos liens.
Mais quant à moi, je n’ai pas la manie
De m’ériger en maître d’harmonie,
Et de vouloir que le Faune dansant
Accoure au bruit de mon sistre écorchant ;

De croire enfin, si le goût me condamne,
Que le public a des oreilles d’âne.
Sur ce point-là, Piis m’est différent.
Amen, amen. Viens. Dieu de la bouteille,
Prends ma trompette à ta bouche vermeille ;
Inspire-moi, fais briller mes écrits
Du feu charmant dont brûlent tes rubis.
Çà, revenons, à l’histoire discrète
De l’Aumônier qui convoita Nicette,
Lequel avons au cabaret laissé,
Bien sot naguère, et sur-tout bien fessé.
Je vais chanter, sur ma vielle comique,
Ce qui suivit cette encombre tragique.
Quand une fois le bizarre destin
A sur quelqu’un appesanti sa main,
C’est pour long-temps, et le cruel entasse
À chaque instant disgrâce sur disgrâce.
Olympe un jour perdit son perroquet,
Deux jours après, son petit chien barbet,
Son chat ensuite, et d’outrage en outrage,
Bientôt après perdit son pucelage,
Et dit ensuite avec quelque sujet :
Cruel destin, n’es-tu pas satisfait ?
George de même, et pour une accolade,
Se vit roué d’une horrible gourmade.
Ce ne fut tout ; car le surlendemain,
En se levant, pour tout bien il ne treuve
Que sa culotte et son missel latin.
Il fait tapage ; il appelle la veuve ;
Il apprend tout. Je ne vous peindrai pas
De sa fureur les terribles éclats.
Le Diable il jure, et le pouvoir magique,
Qu’on lui paiera ce déloyal affront.
Parlant ainsi d’une voix énergique,
Ses yeux remplis d’un feu diabolique,
S’arrondissaient, et sortaient de son front.
Seul en son gîte alors il se retire ;
Sa voix s’entend au ténébreux Empire,

Et sur le champ on voit les toits voisins
Environnés de cinquante Lutins.
George, bientôt, avec l’air d’un vieux Reître.
Impétueux, vole par la fenêtre,
Droit sur un char trainé par deux mulets.
Ces deux coursiers étaient nos deux valets,
Par qui, naguère, avint cettuite affaire,
Qui du Frocard maltraita le derrière.
Mes amis chers. ceci vous apprendra
À ne jamais vous mettre en ce cas-là ;
Car vous voyez que la prompte vengeance.
D’un pied léger vers le crime s’élance.
George en fureur, au bruit de maint pétar.
Menace, jure, et fait voler son char.
Il rencontra dame Balourderie.
Qui s’en venait alors de l’Italie,
Selon Pâris, où l’avait appelé
Le bruit naissant d’un Concile assemblé.
George sentit, en la voyant paraître.
Doux mouvement dont il ne fut le maître.
Les deux amans, l’un vers l’autre empressés,
Quelques instans se tinrent embrassés.
George lui dit : « Qu’es-tu donc devenue,
« Ma Déïté, depuis qu’on ne t’a vue ?
« Je t’avourai que, séparé de toi.
« J’étais, hélas ! moi-même loin de moi.
« Cent fois le jour, je maudissois l’Église
« Qui m’enlevait ma chère Balourdise.
« Mais où vas-tu ? viens-tu vers ton amant
« Te délasser des romains protocoles ?
« Hélas ! ce cœur est peut-être inconstant !
« N’allais-tu point à nos États des Gaules » ?
« Quoi ! lui dit-elle, ah ! peux-tu bien penser
« Que de mon cœur ton nom pût s’effacer ?
« Quand mes sermens et ce dernier baiser
« Ne seraient point garans de ma tendresse,
« Ignores-tu que toujours ta maîtresse
« Aima l’Église, et les Moines sur-tout ?

 « C’est un penchant éternel, invincible,
« Et sûrement vous m’affligez beaucoup
« De me piquer en cet endroit sensible ».
Par un baiser qu’à sa bouche il frappa,
Le Moine dur la sotte consola.
Il raconta ses prouesses sans nombre,
Depuis le jour que la Belle il quitta ;
Mais il glissa sur la dernière encombre.
Comme il parlait, un cri les airs perça.
Soudainement George les yeux baissa,
Et vit à terre une troupe hardie
De Paladins, qui, pour Dame ravie
Par icelui, prenant Balourderie,
Le défiaient par un cri menaçant,
Et leurs écus de leurs armes choquant.
Lui, peu friand des honneurs d’une joûte,
Était d’avis de poursuivre sa route ;
Mais Balourdise était femme de cœur,
Et délicate envers le point d’honneur.
« Quoi, lui dit-elle, oses-tu bien prétendre
« À mon amour, sans oser le défendre ?
« Va-t’en combattre, on je fuis sur-le-champ ;
« Sois brave, ou bien ne sois pas mon amant.
« Quoi, tu te tais ! quoi, vous branlez la tête !
« Quoi, vous riez ! C’est ainsi qu’on me traite !
« Point ne m’aimez ». « Si fait, dit George ; mais »,
« Quel est ce mais, reprit-elle en furie ?
« Va, tu n’es bon qu’à panser des mulets.
« Voilà l’effet du saint vœu qui te lie !
« Lâche Frocard, Moine indigne, je voi
« Le peu d’amour que ton cœur a pour moi.
« Faut-il qu’un Moine, hélas ! me soit parjure » ?
La Dame alors emporte son injure,
En maudissant de bouche son amant,
Mais comme Moine encor le chérissant.
Nos Paladins, voyant fuir Balourdise,
Crurent au sire avoir fait lâcher prise.
Vers le lever de l’astre de Vénus,

Tel un renard aux jarrets étendus,
Lequel traînait dans sa gueule imprudente,
À ses petits une poule sanglante,
Aux jappemens des mâtins accourus,
Lâche sa proie, et trompe leur attente.
Nos deux amans, après de tels adieux,
Tout stupéfaits, s’envolaient par les cieux.
Ces Paladins étaient Henri de Guise,
Paul Enguerrand, et le Comte de Blois.
Unis de gloire et d’amitié tous trois,
Ils avaient fait ensemble l’entreprise
De délivrer Marguerite d’Evreux.
Depuis trois ans, cette jeune Princesse,
Dans un désert, sur un rocher affreux,
Où se brisait l’océan orageux,
Pleurait l’erreur d’une tendre faiblesse.
On la croyait morte depuis long-tems.
La cruauté de ses lâches parens,
Sur ce rocher l’avait seule exposée
Avec le fruit d’une innocente erreur,
Pour y mourir, au gré de leur fureur.
De faim, de honte, ou plutôt de douleur.
De maints Héros la valeur abusée
Avait long-temps cherché dans l’univers
Le bord heureux, l’impitoyable rive
Qui retenait Marguerite captive ;
Mais vainement. En croisant sur ces mers,
Quelques Marchands d’Antioche et de Damiette
Furent un jour portés par la tempête
Vers ce rocher, où l’amour malheureux
A relégué Marguerite d’Evreux.
« Oh ! si le sort vous mène en ma patrie,
Dit Marguerite à ces Marchands d’Asie,
« Allez à Blois ; mon frère en est Seigneur ;
« Découvrez-lui le destin de sa sœur,
« Car il l’ignore avec toute la terre ;
« Quand je partis, il était à la guerre,
« Et mes parens, sans doute, sur mon sort,

« Auront jeté le voile de la mort ».
Le juste Ciel, vers les côtes de France,
Fit naviguer, au bout de quelques mois,
Les Nautonniers, qui, par reconnaissance,
Ou par l’attrait de quelque récompense,
Cherchent le Comte en la cité de Blois.
Les yeux sans cesse étendus vers la France,
Dans son désert, Marguerite d’Evreux
Se nourrissait d’une frêle espérance,
Depuis le jour de ce naufrage heureux.
Dans les ennuis de sa longue détresse,
Elle croyait, tantôt que les Marchands
Ont oublié ses maux et leur promesse ;
Tantôt l’espoir adoucit ses tourmens ;
Elle disait : « Je reverrai peut-être
« Ces champs fatals où le Ciel m’a fait naître ;
« J’embrasserai l’urne de mon amant,
« Cette urne, Ciel, dont mon cœur est l’image !
« Tu pleureras, fatal et tendre enfant,
« Tu pleureras sur ce cher monument
« Où git le cœur dont le tien est l’ouvrage !
« Son crime fut un malheureux amour,
« Et le moment qui l’a donné le jour.
« Le sort cruel refuse à ta misère
« De proférer jamais le nom de père.
« Tu ne pourras dans le monde espérer
« D’autre bonheur que celui de pleurer.
« Si la douleur consume enfin ma vie,
« Sans nom, proscrit. tu fuiras ta patrie ;
« Dans le tombeau, je ne pourrai plus, moi,
« Te consoler, ni pleurer avec toi ;
« Le préjugé te refusera même,
« Et la douceur et le soulagement
« De confier, dans ta misère extrême,
« De tes malheurs le secret flétrissant.
« Ciel ! est-ce là la funeste espérance
« Dont je me flatte en retournant en France ?
« Ah ! rien ici n’outrage tes malheurs ;

« Tu n’y vois point les monstres détestables
« Dont la fureur nous a trouvés coupables.
« Après mon lait, tu vivras de mes pleurs » !
A:insi parlait la faible Marguerite,
Baignant de pleurs, serrant contre son sein
Ce tendre fruit de sa flamme proscrite,
Qui la pressait d’une innocente main,
Et souriait à son cruel destin.
Une autre fois, d’Evreux étend la vue
Sur cette humide et déserte étendue.
Chaque vaisseau qui point dans le lointain,
Lui rend l’espoir, et l’emporte soudain.
Un soir enfin qu’en proie à sa détresse,
Sur le rivage elle se désolait,
Un bruit s’entend, et voici qu’il paraît
Trois paladins armés de toute pièce.
« Guise, ô mon frère, ô mon frère, Enguerrand » !
D’Evreux alors tombe sans mouvement ;
Mais le plaisir la rend à la lumière.
« Je te revois, je t’embrasse, ô mon frère » !
Monsieur de Blois, de pleurs de sentiment,
Baigne la sœur, et la mère, et l’enfant.
Sans se parler, long-temps ils demeurèrent,
Et dans leurs bras tous quatre se pressèrent.
Sous un rocher d’Evreux les conduisit,
Et pour repas des figues leur servit.
« Ô mes amis ! leur dit-elle ; ô mon frère !
« Vous la voyez la roche hospitalière,
« Qui, dans ma peine, en son sein m’a reçu :
« Ici trois ans ma douleur a vécu ;
« Ici naquit cette faible victime,
« Ce faible enfant dont la vie est le crime.
« Et mes parens, ils sont sans doute morts ?
« On ne saurait vivre avec les remords ».
« Ils ne sont plus, lui répondit le Comte.
« Dieu les frappa d’une vengeance prompte :
« J’eus à pleurer dans le même moment
« Tant de malheurs, et celui de survivre

« À ton désastre, et ne pouvoir te suivre.
« Au premier bruit que ton fatal amant,
« Par un forfait, avait perdu la vie,
« Il accourut du fond de la Neustrie,
« Un Chevalier. son père apparemment,
« Qui dans le sang de mon père coupable
« Lava l’affront par un coup honorable.
« Bientôt ma mère expira de chagrin :
« Avec la vie expire l’infortune !
« Moi, je ne dus une vie importune
« Qu’à la rigueur de mon triste destin.
« Je te crus morte avec la Renommée,
« Qui m’apporta ce récit dans l’armée,
« Et j’ignorais, avec tout l’Univers,
« Les incidens de ce cruel revers.
« Mais apprends-nous ce funeste mystère,
« Enseveli dans l’urne de mon père ».
D’Evreux repart : « De mon cruel amour
« Un tel récit va rallumer la cendre,
« Et dans mon cœur réveiller le vautour.
« Ô souvenir impitoyable et tendre !
« Ô mon amant ! ô mon cher Archambau,
« Puisse ma voix s’entendre du tombeau !
« Dans nos foyers, près de ma mère oisive,
« J’avais passé mon enfance captive :
« Je vis le jour, pour la première fois,
« Lorsque je fus à tes noces à Blois.
« J’avais quinze ans ; innocente, inconnue,
« De maints Héros mon nom fixa la vue ;
« Mais Archambau, venu pour mon malheur,
« Seul eut mon âme, et seule j’eus son cœur.
« Il était fils d’un Guerrier de Neustrie,
« Pauvre, mais grand ; obscur, mais vertueux,
« Grand par lui-même, et non par ses aïeux.
« Que vous dirai-je ? il me donna sa vie,
« Et mon amant était noble à mes yeux !
« De ma vertu la rougeur indiscrète
« Lui découvrit ma fatale défaite,

 « Et je lisais sur son front amoureux
« Ses sentimens, et les miens avec eux.
« Ah ! j’ignorais que s’aimer fût un crime !
« Il l’ignorait sans doute comme moi ;
« Il me donna, je lui donnai ma foi ;
« De mes faveurs je parai ma victime ;
« Mais inquiète, et sans savoir pourquoi !…
« Plaisirs cruels, de combien de détresse
« Mon triste cœur a payé votre ivresse !
« Je devins grosse, et mon crime innocent
« Trahit bientôt mon malheureux amant.
« Baigné de pleurs, il va trouver ma mère,
« Pour implorer sa générosité.
« Il était pauvre, et mon père irrité,
« En le voyant, saisit un cimeterre… »
« Frappez, dit-il ; mais vous êtes mon père.
« Je dois mourir, sinon de votre main,
« D’amour, d’horreur, de honte et de chagrin.
« Mais épargnez votre fille adorable.
« Je l’ai séduite, et voici le coupable,
« Ce faible cœur, qui seul a fait le mal,
« Et qui croyait le vôtre plus loyal ».
« Ma mère alors, implacable tigresse,
« De son époux gourmande la faiblesse,
« Et de sa main, sa main court arracher
« L’acier fatal qui semblait trébucher.
« Mon père cède à sa bouillante rage ;
« Ma mère vole, épouvantable image !
« Ah ! mon amant ! ah ! ce sein adoré
« De mille coups est déjà déchiré !
« Ô juste ciel ! ô jour que je déteste !
« J’ai pu te voir après ce coup funeste !
« Il expirait, et ses derniers accens
« Étaient : Seigneur, épargnez vos enfans !
« Cher Archambau, peut-être que ton ombre
« Cherche d’Evreux sur le rivage sombre.
« Trop faible, hélas ! ton amour ne croit pas
« Qu’elle aura pu survivre à ton trépas :

« Mais j’ai vécu pour cet autre toi-même,
« Pour nous donner quelque jour an vengeur ;
« Et j’ai connu, par ma misère extrême,
« Qu’on ne meurt point d’un excès de douleur.
« Alix accourt devers une tourelle,
« Où j’attendais mon amant expiré.
« Elle me peint cette scène cruelle.
« Le fer en main, mon père entre égaré.
« Alix s’élance ; il me frappait sans elle.
« Évanouie et froide entre ses bras,
« De sa fureur je ne me souviens pas.
« Le lendemain, plaintive et malheureuse,
« On m’envoya sur cette rive affreuse.
« Un mois entier je parcourus les mers ;
« Depuis ce temps, morte à tout l’Univers,
« Livrée en proie à ma douleur profonde,
« Mon cœur n’avait pour confidens muets
« De tant d’amour et de tant de regrets.
« Que les cieux sourds, que les rochers et l’onde,
« L’onde où mes pleurs se mêlaient nuit et jour.
« Sur ce rocher, mon sein a mis au monde
« Cet innocent, fruit d’un coupable amour ;
« Avec mon lait, il a bu l’infortune
« Que le Destin nous a rendu commune.
« C’était ici que je croyais mourir ;
« Ma crainte était de le laisser, peut-être,
« Ce faible enfant, avant de se connaître ;
« Et pour tromper ma crainte et mon loisir,
« J’avais tissu ce berceau, pour l’y mettre,
« Et sous le Ciel, en mourant, l’envoyer
« Chercher sur l’onde un bord hospitalier.
« Le vent un jour s’éleva sur ces plages ;
« Le ciel noirci se couvrait de nuages,
« Et dans les flots se brisaient les éclairs ;
« Des cris confus s’élevaient dans les airs.
« Je vois de loin sur la mer écumante
« Trois vaisseaux prêts à périr tour à tour :
« De plus en plus redouble la tourmente ;

« Et l’horizon, dans son vaste contour,
« Aux Nautoniers, tous glacés d’épouvante,
« Ne présentait que des montagnes d’eau,
« Que ce rocher, et qu’un vaste tombeau.
« La mer mugit, et la vague qui brûle,
« Sur les vaisseaux fond, éclate, et recule.
« Je m’écriai, pour épuiser mes pleurs :
« Est-ce trop peu de mes propres malheurs !
« La nuit survint ; les éclairs, le tonnerre
« Brillèrent seuls durant la nuit entière.
« Je recueillis à l’aube, sur ce bord,
« Quelques Nochers échappés à la mort ;
« Leur vaisseau seul, respecté du naufrage,
« Sous des rochers qui cintrent le rivage,
« Par le hasard avait été jeté ;
« Asile affreux, mais plein de sûreté.
« Je les rendis, par mes soins, à la vie,
« Et je vois bien qu’ils n’ont pas oublié
« Le vœu d’aller bientôt dans ma patrie,
« Que m’avait fait leur tranquille pitié ».
Monsieur de Blois embrassait Marguerite ;
Paul Enguerrand de pleurs baignait sa main ;
Henri de Guise, esprit tendre et chagrin,
Disait, versant des larmes d’Héraclite :
« Jaloux de voir son œuvre trop parfait,
« Dieu sur la terre envoya l’Intérêt ;
« L’enfer ouvrit son gouffre épouvantable,
« Et nous vomit ce monstre impitoyable.
« Dans ces beaux jours écoulés à jamais,
« Et dont nos cœurs conservent la chimère,
« Jours fortunés de candeur et de paix,
« Où Dieu sans doute habitait sur la terre,
« L’Indépendance avec l’Égalité
« Gouvernaient l’homme, enfant de la Nature,
« Et destiné, par son essence pure,
« À la vertu comme à la liberté.
« L’autorité de criminelles loix,
« De ses penchans n’étouffait point la voix.

 « Les cœurs égaux, d’un accord unanime,
« Brûlaient sans honte et se damnaient sans crime.
« Mais dans le monde arrive l’Intérêt ;
« L’Égalité tout à coup disparaît,
« L’Ambition dresse sa tête immonde,
« L’Amour en pleurs abandonne le monde ;
« La Tyrannie invente les sermens ;
« Le Désespoir égare les amans ;
« L’or fait des lois, et l’Intérêt amène
« Le déshonneur, les forfaits, et la haine.
« Ah ! fallait-il, à Ciel, dans ta rigueur,
« Captiver l’homme, et lui laisser un cœur » !


CHANT X

ARGUMENT

Songe de Charlemagne, saillie d’extravagance ; désespoir de Caroline ; discours de Dieu à l’Ange gardien d’Antoine Organt.


De tous les dons que le Destin avare
a faits à l’homme, à mon sens, le plus rare
Et moins brillant, est la Discrétion.
Cette inconnue arriva sur la terre,
Apparemment du séjour du tonnerre ;
Elle amenait l’Amitié, l’Union,
L’art de régner, l’art d’aimer, l’art de vivre ;
Amour laissa sa mère pour la suivre,
Et la quitta depuis pour M…… ;
Elle n’avait, pour orgueilleux emblème,
Et faux garant d’un Roi déifié,
Ni sceptre d’or, ni char, ni diadème,
Comme Socrate, elle venait à pié.
Or, à la Cour, avint cette merveille.
Discrétion vit dans ce beau pays
Peuple protée et peuple de fourmis,
D’un Roi berné coupables favoris,
Main dans sa poche, et bouche à son oreille,

Adulateurs semblables à l’abeille,
Ayant son miel, ayant son aiguillon,
Son avarice, et non pas sa raison ;
Son temps, sa fin, son utilité, non.
Elle vit là l’Adolescence grise,
L’Intrigue fausse, habillée en Franchise,
L’Esprit lui-même adorant la Sottise ;
Ce grand pipeur, appelé le Renom,
Dans le tissu d’un rêts imperceptible
Prenant l’Orgueil, malgré l’homme sensible ;
Le Crime heureux, à l’abri d’un nom grand,
Et l’Amitié qui rit amèrement.
Discrétion s’aperçoit que l’on passe
Par une porte assez large, mais basse ;
Si que les gens avaient souvent l’affront,
Quand ils entraient, de se casser le front :
Elle remarque un Courtisan comme elle,
Franc sans ivresse, et noble sans fierté :
Il avait l’air d’aimer la vérité ;
S’il la voilait, c’était sans lâcheté.
« On est encore à mon culte fidèle
« Dans ce pays si faux », se disait-elle.
Elle l’aborde, et tirant son bonnet,
Sur un front jaune, elle lut : Intérêt.
Discrétion quitte cette contrée,
À l’avarice, au parjure livrée,
Et va chercher dans ce vil univers
Un cœur ou deux à son amour ouverts.
Elle chemine ; elle voit à la ville
Le citadin dénigrer son voisin.
Dans le moutier, séjour morne et tranquille,
La Nonnain pie aboyer la Nonnain ;
Dans son désert un Hermite hypocondre,
Contre le monde en plaintes se morfondre.
Discrétion, à ces tristes portraits,
Fondit en pleurs, et partit pour jamais.
J’en veux venir de ce trait de morale
Au camp de Charle, où l’Indiscrétion

Vient d’allumer une scène fatale.
Mathieu prétend que l’adresse infernale
En fut la cause ; on peut croire que non.
Charle, éveillé par un songe funeste,
Un beau matin l’aurore devançait.
Et dans le camp. rêveur, se promenait.
Il va trouver son Aumônier Placet.
« Réveillez-vous, Père, dit-il : malpeste,
« « Certain souci me trouble ce matin. »
Ce Directeur complaisant et bénin,
Par une tendre et charitable adresse,
De l’Empereur chatouillait la faiblesse.
Le Révérend de saint homme Placet
À l’Empereur avait fleuri la voie
Pour arriver à l’éternelle joie.
Avec candeur Charlemagne péchait,
Ses crimes saints le Pactole lavait.
Pauvres humains, que de pareils Apôtres
Vivent ainsi des sottises des autres !
Il faisait nuit quand Charlemagne entra.
Le Révérend en sursaut s’éveilla.
Une fillette, en sa couche bénite,
Se tapissait ; aimable Néophite,
Elle cherchait, dans les bras du Pasteur,
L’illusion des bras du doux Sauveur.
Le Révérend, comme quand on s’éveille,
Tremblant de peur, soupire, étend les bras.
« Quoi ! si matin Votre Majesté veille ! »
Dit-il au Roi. Annette, au fond des draps,
Furtivement nichait ses doux appas.
Sur ses genoux sa gorge palpitante
Donnait au lit un tendre mouvement,
Fait pour le cœur d’un moins grossier amant.
Charles disait : « Un songe me tourmente ;
« Un Négroman autrefois m’a prédit,
« Que quand ma femme aurait mis à ma place
« Quelque galant, j’en rêverais la nuit,
« Et j’ai rêvé ce souvenir me glace.

« Je la voyais ! Non, j’ai fermé les yeux,
« Pour ne rien voir de ce crime odieux.
« Las ! j’entendais sa bouche, autrefois tendre,
« Mille baisers et recevoir et rendre.
« Je l’entendais ; et me croyant déçu,
« Elle pâmait, disant : il est cocu.
« Mon Révérend, une action si noire
« Sera toujours présente à ma mémoire. »
Et cependant Annette se disait
En tremblotant : Mon mari, s’il rêvait !
Le Révérend, craignant que la lumière
Ne les surprit dans de tels entretiens,
Lui répartit qu’on rêvait le contraire
Le plus souvent ; que les Magiciens
N’étaient jamais que des mauvais Chrétiens,
Des imposteurs abusés par les Diables,
Et qui vendaient de criminelles fables ;
Que Cunégonde était sage au surplus,
Qu’on la voyait tous les jours à la messe,
Et qu’elle avait chez elle des agnus.
Ergo, dit-il, le souci qui vous presse
Est une erreur, un péché. Dans ce cas,
Répondit Charle, il faut le croire… Hélas !
Charle s’éloigne, et le Père, fort aise,
Rassure Annette, et l’embrasse, et la baise.
Partant, Annette attendait le matin.
Démangeaison d’évaporer le songe !
La nuit, trop lente à son gré, se prolonge ;
Elle le dit à certain Paladin
Sous le secret ; il jure sa tendresse ;
Et sur la foi de semblable promesse,
Un sien ami le sut au même instant ;
Un autre, bref, fit le même serment ;
Un autre après. La nouvelle discrète,
De bouche en bouche allait se grossissant.
La Renommée enfin prit sa trompette,
Et la sonna tout au travers du camp.
Le Révérend fut quereller Annette ;

Annette fut laver le Paladin,
Et celui-ci, son ami, qui soudain
Va gourmander son bavard interprète.
Celui-ci va se plaindre à son voisin ;
Si qu’à la fin, de querelle en querelle,
Cette fureur devint universelle.
Chacun prend feu, l’on voit couler le sang,
Et ce n’est plus qu’un vaste embrâsement.
L’acier fatal en tous lieux étincelle.
Tous nos Messieurs voulaient avoir raison ;
Ils se disaient vous me la baillez belle ;
Et furieux, dans leur opinion,
Établissaient, au bout de leur épée,
Le sentiment de leur tête éventée.
Ceux qui n’étaient du funeste secret,
Prenaient parti pour un tel qu’on rossait.
L’un essayait sa benoite éloquence,
Et la réponse était un coup de lance.
Vous prétendrez qu’à vous seul, disait l’un,
Le Ciel aura donné le sens commun ?
Et vous voulez, par Saint-Jean, disait l’autre,
Berner mon sens, et que je sois du vôtre ?
Oh ! de pardieu, le fer décidera
Lequel des deux le mieux raisonnera ;
Puis on jurait. Le glaive heurte le glaive ;
L’un, se roulant, demande qu’on l’achève ;
Par-tout des cris, par-tout des hurlemens,
Des coups de sabre et de beaux argumens.
Notre Empereur, enfermé dans sa tente,
Dans le tokai noyait son épouvante ;
Par-tout les chefs allaient criant : Messieurs !…
Et finissaient par se battre avec eux.
Le jeune Page, amant de Caroline,
Tombe mourant, atteint de part en part,
Du coup vaillant d’un rude braquemart.
La courageuse et sensible héroïne
À son secours volait de rang en rang.
Elle le trouve ; il était expirant.

À ses sanglots, sa paupière se rouvre,
Et le trépas d’un nuage la couvre.
Elle l’appelle, il n’entend plus sa voix ;
Elle baignait de ses naïves larmes
Ce corps chéri, ce corps si plein de charmes.
« Quoi ! tu n’es plus ? disait-elle parfois ;
« Quoi ! je vivrai sans toi, mon tendre Page !
« Mais le trépas a glacé ce visage ;
« C’en est donc fait ! » À ces funestes mots.
Désespérée, au travers la campagne,
Bientôt du Rhin le rivage elle gagne,
Pour y noyer sa douleur dans les flots.
Tous les rochers de cette triste plage
Se renvoyaient : Ô douleur ! ô mon Page !
Un vieux Pasteur des vallons d’alentour
Avait mené ses troupeaux sur la rive ;
Aux cris touchans de la Reine plaintive,
Il accourut, inspiré par l’Amour :
Il la surprend, éperdue, interdite,
Dans le moment qu’elle se précipite.
« Que faites-vous ? » lui dit-il en courant.
— Je veux mourir, et suivre mon amant. »
Ce bon vieillard, en pleurant avec elle,
Crut adoucir sa détresse mortelle.
« Tu n’as jamais aimé, lui disait-elle,
« Levant les yeux et poussant un soupir ;
« Car ta pitié m’aurait laissé mourir.
« Mon Page est mort, et tu veux que je vive !
« Ne faut-il pas que mon âme le suive ?
« Un amant cher peut-il être oublié ?
« Un cœur peut-il vivre sans sa moitié ?
« Comment veux-tu, mon père, qu’il soutienne
« De son bonheur le triste souvenir ?
« Comment veux-tu qu’il regarde sans peine
« L’espoir trompé d’un si tendre avenir,
« L’affreux tableau d’un bonheur qui m’échappe,
« Mon amant mort, et le coup qui le frappe ;
« Ce sein percé, ce sein jadis charmant,

« Froid, sans amour, et baigné de son sang ?
« Ô ciel ! reprends et ma gloire et mon trône ;
« Sans le bonheur, qu’est-ce qu’une couronne ? »
« Lorsqu’au Destin il a plu de sévir,
Dit le vieillard, qui la voit égarée.
« Il faut céder, ma fille. » — « Il faut mourir ! »
Répond la Reine. À ces mots, effarée,
Elle se lève, et veut chercher la mort.
Le bon Pasteur l’arrête avec effort.
« Je vous suivrai, disait-il, dans le fleuve,
« Et vous serez cause que mes enfans,
« Que mes enfans et ma mourante veuve
« Rempliront l’air de leurs cris languissans.
« Avec horreur ils liront sur le sable,
« De mon trépas le secret déplorable.
« Songez encor, si ce faible intérêt
« Ne peut fléchir un coupable projet,
« Que votre mort, outrageant la Nature,
« Laisse un amant privé de sépulture.
« Venez lui rendre encore cet honneur ;
« Mourez après, mais mourez de douleur ! »
Les yeux au Ciel. la touchante héroïne
Devers le camp avec lui s’achemine.
L’aveugle rage avait fait place enfin
Au repentir, aux regrets, au chagrin.
L’un pleure un fils, un autre pleure un père ;
Pour un ami, l’autre se désespère.
On n’entendait que des cris de douleurs ;
On ne voyait que du sang et des pleurs.
Vers son amant Caroline s’élance,
Baise son sein, sa bouche, ses beaux yeux,
Et des sanglots sont ses derniers adieux.
Quatre soldats mettent en croix leur lance,
Et vers le Rhin emmènent le Guerrier
Sous les rameaux d’un pale penplier.
Le bon vieillard, par aventure essaye
Un baume heureux qu’il répand dans la plaie ;
Bientôt après il entend un soupir ;

Il voit ses yeux et sa bouche s’ouvrir.
Qui pourrait peindre et l’ivresse imprévue,
Et les transports de la Reine éperdue ?
Morne, son cœur est passé dans ses yeux.
Et ses regards s’attachent vers les cieux.
Laissons le Rhin et ses bords odieux,
Dressons mon vol dans le séjour des Dieux.
L’Agneau de paix, qui défend qu’on se venge,
D’Antoine Organt appelle le bon Ange
Près de son trône, et se signe, et lui dit :
« Mon cher Gardien, vous savez que Dieu lit
« Au fond des cœurs, et sait ce qui s’y passe ;
« Or, j’ai surpris dans le vôtre un dessein
« Contre le fils de mon prélat Turpin.
« Vase de paix, je vous demande en grâce
« D’oublier tout, et de lui pardonner :
« C’est un enfant que je voudrais sauver ;
« Et puis sachez que le sort de la France
« Est dans ses mains, et que c’est à lui seul
« Qu’il est permis de tourner cette chance.
« Ainsi, volez près de votre filleul,
« Formez son cœur, adoucissez sa bile,
« Apprivoisez son humeur indocile.
« Je veux encor l’éprouver quelque temps,
« Et l’amener, par des chemins glissans,
« Aux saintes mœurs de Soldat d’Évangile.
« Oubliez tout, et pardonnez tout ; car
« Nous le voulons, et buvez ce nectar. »
L’Ange voulut répondre. Dieu le père
Dit : Uriel, préparez mon tonnerre !


CHANT XI

ARGUMENT

Comment un Régiment Saxon passa le Rhin, ravagea la contrée et viola un moutier ; de ce qu'il arriva à Charlemagne en les poursuivant.


Au nom du père, et fils, et Saint-Esprit,
Ainsi soit-il. Tout Chrétien qui sait vivre,
Commence ainsi tout ce qu’il fait et dit.
Moi done qui suis de dévotion ivre,
Et tout confit, ainsi qu’une Nonnain,
Par me signer je commence ce livre,
Pour écarter de moi l’Esprit malin :
Car vous savez, mes frères, que le Diable
Sans cesse rôde à l’entour de l’étable.
Il est des gens qui riront de ma foi ;
Mauvais plaisans, ils ne savent que rire,
Et moi, je sais suivre la sainte loi,
Prier pour eux, et souffrir sans rien dire.
Ils riront bien, quand ils seront damnés,
Quand ils cuiront au fond de la chaudière ;
Et moi, brillant au séjour de lumière,
Au Paradis, dans ces lieux fortunés,
Où l’âme pure, au sein d’un Dieu qui l’aime,
Goûte à jamais la volupté suprême,
Je rirai bien, à mon tour, de les voir,
Grincer les dents sur le rivage noir ;
Ils vomiront la rage et le blasphème,
Et c’est alors qu’ils se mordront les doigts
D’avoir honni mes bons signes de croix.
Douze cents Preux de l’armée ennemie,
Moitié piétons, moitié cavalerie,
À mille traits environ de leur camp ;
En certain gué, sans bruit et sans encombre,
À la faveur de Morphée et de l’ombre,
Avaient passé le Rhin subitement.

Sur les hameaux les brigands se ruèrent,
Et la terreur en tous lieux ils portèrent,
Courant, pillant, brûlant, exterminant
Fermes, châteaux, églises et couvent,
Faisant cocus le Bourgeois et le Moine,
Décapitant tous nos grands Saints de bois,
Et Saint-Denis pour la seconde fois ;
À leurs chevaux faisant manger l’avoine
Sur ces autels où le pain devient Dieu,
Semant enfin le désordre en tout lieu.
Cette fois-ci, Jéhovah pacifique
Ne tonna point comme dans l’arche antique ;
On ne vit point la terre s’ébranler,
Et les brigands de frayeur reculer.
Au fond d’un bois, solitude tranquille
Dont les échos, organes des vertus,
Ne répétaient que le nom de Jésus ;
Non loin du fleuve était un saint asile,
Où loin du siècle, en ces lieux ignoré,
Un jeune essaim de colombes plaintives,
D’un Dieu dévot trop gentilles captives,
Passait un temps au culte consacré,
Ne péchant point, et toujours gémissantes,
Toujours en pleurs, et toujours plus charmantes.
Que sert à Dieu que ses cierges bénis
Soient allumés par des bras si gentils ?
Que ne prend-il des matrones antiques
Pour naziller ses concerts angéliques ;
Ou si lui-même, épris de la beauté,
Sent chanceler son essence immortelle,
Aux soins touchans du culte d’une Belle,
Punira-t-il la faible humanité,
Pour un penchant dont lui-même est flatté ?
Si je me trompe, et si ce Dieu terrible,
À tant d’appas peut bien être insensible,
Pourquoi ravir au bonheur des mortels
Ce qu’il dédaigne aux pieds de ses autels ?
Là des vertus on respirait le baume ;

Ce n’était point cette odeur de vieil homme,
Qui nous entête au milieu des cités,
En s’approchant des mondaines Beautés.
Dès le berceau, dans ces lieux amenées,
Elles mouraient comme elles étaient nées,
Sans avoir rien ni senti, ni connu
De ces objets, dont le coupable empire.
Des jeunes cœurs assiège la vertu.
Pour ces brebis, le bois sombre et chenu
Était le terme où la Nature expire,
Et ce système, innocemment conçu,
Par un pédant n’était point combattu.
De notre espèce, on n’y connaissait guère
Que Père André, saint homme peu charnel,
Plein de la grâce, et tout spirituel,
Qui confessait et faisait la prière ;
Mais la Nonnain ignorait le secret,
Qui Pere André de ma sœur distinguait ;
Il n’était là que quelques douairières,
Au maintien haut, important, et discret,
Du grand Albert graves dépositaires,
Et dont la tête emplissait le bonnet.
Ce n’était pas que les chaudes Nonnettes
De temps en temps ne sentissent au cœur
Autre intérêt que pour le doux Sauveur,
Qui les rendait et sombres et distraites.
Pour Père André quelque chose en sentait,
Que pour ma sœur nullement on n’avait ;
Mais on croyait la chose effet d’un baume
Qui s’exhalait des vertus du saint homme ;
Et puis sa barbe et l’air de majesté
Le faisaient croire une divinité.
L’opinion se trouvant étayée
Par le rapport qu’avait son saint minois
Avec celui d’un vieux Pape de bois,
Dont l’effigie, antique, rechignée,
Du maître-autel honorable ornement,
Prêtait sa tête aux souris du couvent,

Et sa grand’barbe aux filets d’Arachnée.
Elles chantaient les louanges de Dieu,
Quand tout à coup un bruit épouvantable
Fit retentir les voûtes du saint lieu.
Sœur Coribande, illustre et vénérable,
Monte à la tour, et voit un régiment
Environner les portes du couvent.
Elle descend, et sa bouche édentée,
Par la frayeur encor plus empâtée,
Fait son rapport, que point l’on n’entendit,
Mais qu’au fracas beaucoup mieux on comprit.
On se lamente, on se met en prière ;
On pleure, on court, on crie, on délibère.
Les jeunes Sœurs, simples comme leur foi,
Voyaient pleurer, et demandaient pourquoi ?
Miséricorde ! ô ciel ! bonté divine,
Secourez-nous dans notre affliction !
Pour comble encor, dans la ville voisine,
André, ce jour, était en mission.
Enfin voici ce que l’Abbesse antique
Tira du fond de sa tête gothique :
« Mes chères Sœurs, il est très-évident
« Que ces bandits vont forcer le couvent.
« Pour les félons nous n’aurions plus de charmes,
« Nous verserions de ridicules larmes,
« Et ne pouvant leur donner de plaisir,
« Ils le prendraient à nous faire souffrir.
« Quand j’étais jeune, il me souvient encore
« Qu’en pareil cas, l’Abbesse Éléonore,
« Dans cette tour les vieilles enferma ;
« Enfans perdus, les jeunes on laissa.
« Le tour, je crois, n’était pas des plus gauches.
« Laissons encor les plus jeunes Nonnains,
« Et dans la tour assurons nos destins.
« Quand les félons seront las de débauches,
« Ils s’en iront, du reste peu jaloux,
« Et les brebis auront vaincu les loups. »
Sœur Abacuc, scrupuleuse et sans tache,

À tel moyen ne voulut recourir,
Et protesta qu’elle aimait mieux souffrir,
Que se sauver d’une façon si lâche.
L’on peut juger de la chose à plaisir.
L’Abbesse eut soin d’avertir les Nonnettes
Que de grands Saints allaient les visiter,
De se gaudir, et de se tenir prêtes,
Et qu’un mystère allait tôt éclater ;
Après, l’on fut dans la tour se gîter.
Il était temps. On enfonce les portes ;
Les vieilles sœurs se mettent à prier.
Et des bandits les fougueuses cohortes,
Comme un torrent, inondent le moutier.
Nos jeunes Sœurs à genoux les attendent,
Et du plus loin, des bras mignons leur tendent.
En leur voyant l’air terrible et fâché,
Les doux agneaux croyaient avoir péché.
Comme des loups sur elles ils fondirent,
Et les Nonnains pour des Anges les prirent.
Susanne tombe aux serres de Billoi ;
Il vous l’étend, et d’une main lubrique
Trousse en jurant sa dévote tunique.
Quand elle vit poindre je ne sais quoi,
'Susanne crut que c’était pour le prendre
Et le baiser. Sur le fier instrument
Elle appliqua sa bouche saintement :
Cela rendit Monsieur Billoi fort tendre,
Qui désormais s’y prit plus poliment.
Les flots pressés de sa bruyante haleine,
De ses poumons s’exhalaient avec peine ;
Il l’étouffait, voulant la caresser ;
Il la mordait, en voulant la baiser ;
Sa langue affreuse, et tendre avec furie,
De la Nonnain cherchait la langue pie,
Et notre Sœur, qui pour Dieu le prenait,
À ses efforts saintement se prêtait,
Allant au Diable, et brûlant Marie.
Quand la brebis, après ce doux baiser,

Sentit l’oiseau quelque part se glisser,
Aller, venir, et l’Ange tutélaire
De son sein blanc les deux roses sucer,
Elle comprit que c’était le mystère ;
Elle sentait une divine ardeur
De plus en plus s’échauffer dans son cœur.
Amour riait, assis sur le pinacle.
Mais ce fut bien encore autre miracle,
Quand tout à coup son regard s’anima,
Son sein bondit, et son teint s’alluma ;
Quand un rayon émané de la grace,
La pénétra, confondit ses esprits,
Et l’emporta tout droit en Paradis.
Elle criait : Ô puissance efficace !
Chaque félon, braqué sur sa Nonnain,
Menait aussi le mystère grand train :
On les voyait, d’un rein fort et robuste,
Observer tous une cadence juste,
Aller, venir, à la file appointés,
En vrais taureaux, par leur fougue emportés ;
Dans leur bouillante et féroce insolence,
Jurant, frappant, au plus vite, au plus fort,
Et déchirant, dans leur impatience,
Le manoir saint, rebelle à leur transport.
Viens, Michel-Ange, et peins-nous Salamane
Les yeux en feu, tous les muscles saillans,
Le nez ouvert, et les poumons bruyans,
Plus furieux que le baudet de Jeanne,
À chaque coup du goupillon divin,
Faisant bondir la converse Augustin.
Quand tout fut fait, et que notre profane
Eut dégainé son brutal instrument,
La Sœur le prit entre ses mains avides,
Comme un agnus à l’aube en s’éveillant,
Et le pressait de ses lèvres humides.
Ceci s’entend de chaque autre Nonnain,
Qui, revenant de l’aventure étrange,
Nommait le sien, mon Sauveur, mon bon Ange,

Mon doux Jésus, céleste Chérubin !
Et le flattait d’une dévote main,
En s’écriant, toute sanctifiée :
Oh ! qu’il est doux de faire son salut !
Il ne fut pas jusqu’à sœur Abacuc,
De soixante ans tristement affublée,
Qui ne trouvât des vainqueurs insolens,
Qui, d’une main brutale et forcenée,
Lui fourrageaient une cuisse tanée,
Et chiffonnaient ses appas du vieux temps.
Il fallait voir le paillard Abanelle
Faire pâmer cette simpiternelle,
Qui, pour hâter la grâce et son effet,
De temps en temps la mesure rompait,
En agitant sa charnière rebelle.
Le vieux Sénat, dans la tour morfondu,
Disait Mon Dieu, si nous l’avions donc su !
Enfin lassés de leur débauche impure,
Tous les bandits rebattirent au champ,
Fort satisfaits de leur sale aventure,
Et les Nonnains des Saintes se croyant.
Mon cher Lecteur se rappelle sans doute
Qu’en un couvent de ces lieux fort voisin,
Antoine Organt, pour la céleste voûte,
Était parti sur la croupe d’un Saint.
Au même lieu ces Messieurs arrivèrent,
Incontinent la grand’porte ils brisèrent,
Burent le vin des Moines consternés,
À tous les Saints cassèrent bras et nés,
Prirent l’argent, les Moines caressèrent,
Non pas pourtant de ladite façon,
Mais à grands coups de dague et de bâton :
Après cela, sur leur dos ils montèrent,
Et dans la plaine à trotter les forcèrent,
Après avoir embrasé la maison.
Le Dieu du jour, las d’éclairer le monde,
Étoit rentré dans les grottes de l’onde,
Et dételait l’impétueux Phlégon.

Au coin d’un bois les pillards descendirent,
Et de leur long sur l’herbe s’étendirent.
Leurs sens, flétris de débauche et de vin,
Sous les pavots bientôt s’appesantirent.
Impunément le sacrilège essain
Croyait ronfler jusques au lendemain.
Dans ces cantons, une puissante Fée
Avait construit son palais enchanté ;
Et quand la lune, en son char argenté,
Sur les sommets du brillant Apogée,
Se promenait pleine de majesté,
L’épouvantable et terrible Abragée,
Quittant alors son magique palais,
Avec son char et ses jeunes compagnes.
Jusques au jour parcourait les forêts,
Et de ses cris effrayait les campagnes.
Tout avait fui. Dans ces tristes vallons,
On ne voyait ni pâtres, ni maisons.
Depuis cent ans, nul mortel téméraire
N’avait foulé ce rivage enchanté ;
Nos indévots avaient osé le faire.
Las ! ils ronflaient épars sur la fougère,
Et leurs chevaux, broutant à leurs côtés,
Se démenaient, frappaient du pied la terre,
Caracollaient, hérissaient leur crinière,
Par un grand bruit alors épouvantés.
La Fée arrive. Ô vengeance ! ô furie !
Vous dont l’audace a flétri ce séjour,
Lâches, vos yeux ne verront plus le jour,
Et sur ces bords vous laisserez la vie.
Ces mots auraient éveillé les plus sourds.
Nos spadassins, de sommeil quoique lourds,
Lèvent soudain leur tète appesantie.
Comme ils étaient habiles cavaliers,
Les plus voisins, sautant sur les coursiers,
Piquent des deux, et percent la prairie,
De retourner sans témoigner d’envie.
L’un gagne à pied, et court au bois voisin ;

L’autre s’y traîne engourdi par le vin.
L’Enchanteresse, agitant sa baguette,
On entendit tout à coup dans les champs
Des cris affreux, d’horribles hurlemens :
Les pénaillons fuyaient le mords aux dents.
Mais, malgré lui, chacun soudain s’arrête,
Un froid mortel a glacé tous ses sens.
Les fiers coursiers, qui couraient à la file,
Contre la mort luttent quelques instants ;
Mais à la fin chacun reste immobile,
Un pied levé, l’œil vif, les crins mouvans,
Et l’on croirait qu’ils sont encor vivans.
Pour nos roussins, savez-vous ce qu’ils firent ?
Par ce mot-là ces bons Moines j’entends,
Qui de monture à quelques-uns servirent.
Comme ils dormaient, vers le Rhin ils s’enfuirent :
Certain Pasteur un gué leur indiqua,
À l’autre bord chacun d’eux arriva,
Non toutefois sans périlleuse esclandre.
Frère Lucas et le Prieur Cassandre
Burent de l’eau pour la première fois ;
Les flots pressés gémirent sous leur poids ;
À leur aspect, les Naïades timides
Se tapissaient dans leurs grottes humides.
Leur troupe arrive au camp du Roi Charlot,
Qui, dans les bras d’une Belle ratée,
À ce récit se réveille en sursaut.
« Les ennemis ravagent la contrée,
« Bon nombre d’eux a traversé le Rhin,
« Dans les saints lieux ils ont dressé la table,
« Ont pris l’argent, ont bu tout notre vin,
« Et le couvent est maintenant au diable,
« Mais vous pouvez cogner ces antechrists ;
« Non loin du fleuve ils se sont endormis,
« Las du chemin ainsi que de débauche. »
« À moi, Picards, dit Charlot, mes amis ! »
Vite l’on s’arme, on s’équipe, on chevauche,
Et vers l’aurore on joint les ennemis.

Charlot pensa qu’ils avaient pris la fuite,
En les voyant dans la plaine au galop.
« Courons, dit-il, Picards ; alerte ! vite ! »
Il parla d’or, ce fut son dernier mot ;
Hommes, chevaux à l’instant s’arrêtèrent,
Et sur le champ en marbre se changèrent.
Mais les Picards conservèrent après
L’air d’un Picard et celui d’un Français ;
Et l’art puissant de Zeuxis et d’Apelle,
N’aurait pas mis sur le front d’un Soldat
Qui suit son Prince, et qui vole au combat,
De la vertu l’empreinte plus fidèle.


CHANT XII

ARGUMENT

Comment Saint-Jean rendit bien sot Antoine Organt ; comment le vieux Nemours commanda l’armée ; mort d’Élisaire.


Vous connaissez la plainte douloureuse,
Le désespoir, les vœux impatiens
Qu’éternisa la Muse langoureuse
Du faible ami du Messager du Mans ;
Ainsi les Preux et Chevaliers de France
Se lamentaient sur la cruelle absence
Du saint Prélat. Les Dames d’Illium
Pleurèrent moins sur leur Palladium.
Les maux affreux d’une si longue guerre,
Du Dieu vivant annonçaient la colère.
Le plus beau sang des gaulois bataillons,
Depuis quinze ans engraissait les sillons.
Il n’était point en France de famille
Qui ne pleurât la mort de ses parens,
Et point de femme, et de veuve, et de fille,
Qui n’eut changé deux ou trois fois d’amans ;
Même l’on crut l’Impératrice veuve,
Depuis que Charle avait passé le fleuve :

On le cherchait, et nul ne revenait.
Mais laissons Charle un moment, je vous prie.
Organt aussi dans les airs se perdait.
Étant parti de l’Asinomaïe,
Le Paladin s’avançait vers le ciel,
Toujours juché sur son âne immortel,
Chantant parfois, et battant la mesure
Contre les flancs de la sainte monture,
Qui se cabrait impétueusement.
Saint-Jean était seigneur d’une planète
Non loin de là, pas trop près cependant ;
Mais les Esprits volent rapidement.
Jean aperçoit le pauvre âne, et projette
De le sauver ; il en arnache, bref,
L’Apocalypse, et l’auréole au chef,
Le Saint alerte et jà se faisant fête,
Vole au galop, du pied frappant sa bête.
Il joint Organt, et présente à ses yeux
Dans la vapeur un globe radieux.
En avançant, il croit voir des campagnes,
Des champs, des bois, des forêts, des montagnes,
Un air serein, une vive clarté ;
De mille voix le touchant assemblage,
Semblent former de ce charmant rivage
Un séjour fait pour la Divinité.
Tout ce qu’on dit de Paphos et de Gnide,
Et de Cythère, et du palais d’Armide,
Ce que la Fable autrefois a vanté,
De ces jardins où pénétra Thésée,
Et des vallons du paisible Élisée,
Se rencontrait sur ce bord enchanté ;
Il n’y manquait que la réalité,
Ce beau pays n’étant qu’une chimère,
Pour l’inviter à mettre pied à terre,
Et délivrer le Saint mal avisé.
Fleuves, rochers, monts et forêts profondes
N’étaient formés que d’un air condensé.
Antoine vit essaim de Nymphes blondes,

Au fin souris, aux tresses vagabondes,
Qui, s’animant au bruit de leurs chansons,
Sans les courber, dansaient sur les gazons.
Un cri joyeux sortit du sein des ondes,
Et tout à coup de mille tourbillons
L’on vit jaillir et Nymphes et Tritons,
Qui, pour chanter l’Amour et ses poisons,
Étaient sortis de leurs grottes profondes.
Le Ciel parut et plus frais et plus pur,
Et se peignit du plus riant azur ;
Le vent se tut, les oiseaux préludèrent,
Et ces accents dans la plaine volèrent :
« Qui que tu sois, aimable Chevalier,
« Que le hasard conduit sur cette rive,
« Vois-tu le Temps ? sa course fugitive
« Nous avertit de jouir et d’aimer.
« Écoute bien. La vie est une rose
« Qu’épanouit et fane le Zéphir ;
« Le char du Temps ne fait aucune pause
« Que celles-là qu’il fait pour le plaisir.
« Tout nous le dit : oui, la vie est un songe.
« Les yeux fermés, rêvons tranquillement ;
« Par les erreurs le plaisir se prolonge,
« Et le sommeil est moins indifférent.
« Dans les amours passons notre jeunesse ;
« Allons brûler à l’autel des plaisirs,
« Et dans nos cœurs, durcis par la vieillesse,
« Préparons-nous d’aimables souvenirs. »
Nymphes, Tritons, à ces mots s’embrassèrent,
Et sous les flots ainsi se replongèrent.
L’une partant demeura sur les flots,
Elle tendait les bras à mon Héros ;
Sur ses appas l’onde claire et tremblante
Paraît au cœur une gaze piquante.
Ses yeux étaient animés par l’amour ;
Son teint était aussi pur que le jour ;
Sa bouche était le sourire lui-même ;
Et du désir la violence extrême,

De son beau sein agitait le contour.
Organt ne put contenir dans son âme
Les mouvemens de son ardente flamme ;
Il descendit pour voler sur son sein :
Tout s’éclipsa ; tout disparut soudain.
L’Âne, entonnant son hymne meurtrière.
Fut essuyer les quolibets des Dieux,
Et le Héros, la tête la première,
Roula des airs pendant un jour ou deux.
Il eût péri sans Monsieur son bon Ange,
Qui, sans rancune, en ses bras le retint,
Et l’apporta sur les rives du Rhin,
Tout étourdi de cette chûte étrange.
Les ennemis avaient quitté leur camp ;
Ils s’avançaient sur un front menaçant,
Pour présenter bataille au Roi de France,
Et cependant les Chefs, en son absence,
Plus fous que grands, plus vains qu’audacieux,
Dans une ardente et confuse assemblée,
Se disputaient ce poste glorieux.
S’il n’eût été frappé dans la mêlée
D’une terreur dont son âme est troublée,
Par droit d’orgueil, de valeur, et de sang,
Pépin lui seul prétendrait à ce rang ;
Mais sa frayeur, encor toute récente,
Le retenait prisonnier dans sa tente :
Les ennemis avançaient cependant.
Henri de Nel jurait sur son épée ;
Montmorency sa Maîtresse et son Dieu ;
Et Châtillon, son Patron Saint-Mathieu,
Que leur valeur ne serait pas trompée.
Le vieux Nemours alors lève la voix :
Nemours était le Nestor de la France ;
Il en avait et l’âge et l’éloquence,
Et, comme lui, sa valeur autrefois
Avait brillé par d’illustres exploits.
On respectait son antique vaillance.
Chacun se tait ; on l’écoute, il commence :

« Il est honteux, pour d’aussi braves gens.
« De disputer des degrés et des rangs.
« Le plus beau poste est celui du carnage,
« Et tous l’auront, si tous ont du courage.
« J’ai remarqué que le commandement,
« Ceci soit dit sans vous porter ombrage,
« Était brigué par des lâches, souvent.
« Loin des dangers, et voisin de la gloire.
« Environné de ses gardes nombreux,
« Un général, à l’exemple des Dieux,
« Impunément concourt à la victoire.
« Le plus beau poste est celui du Soldat
« Bravant la mort dans le feu d’un combat.
« Vous vous devez à l’honneur de la France ;
« Chefs ou Soldats, rien n’y fait, mes enfans.
« Soyez Français, vous serez assez grands ;
« Sachez mourir, voilà la récompense. »
Les Paladins, confus à ce discours.
Crièrent tous : Notre Chef est Nemours.
Il s’excusa sur l’âge et sa faiblesse ;
Ce fut en vain on le force, on le presse.
Enfin il cède. À la voix du vieillard,
On s’arme, on court, on s’assemble, l’on part.
Les deux partis arrivent en présence.
La terre au loin gémit sous les coursiers,
Et sous l’airain des pesans Chevaliers.
Les escadrons s’observent en silence,
Tout le vallon est couvert de Soldats,
Le soleil brille, et la plaine étincelle.
Au fond des bois, la tendre Philomèle
Chante l’amour, quand l’on vole au trépas.
On voit en l’air la Discorde cruelle.
Le Général, sur un coursier fougueux,
De rang en rang promène la victoire,
Criant d’un air tranquille et courageux :
Vive la France ! Et mourons pour la gloire !
L’acier poli couvre ses cheveux blancs,
Son cœur sensible, et ses bras triomphans.

Mais tout à coup le formidable espace
Qui séparait tous ces fous pleins d'audace,
A disparu sous les pas des chevaux;
Un bruit de guerre a frappé les côteaux.
Audacieux, les Braves s'élancèrent,
Et, confondus, les escadrons chargèrent.
Des braquemarts heurtés avec fracas,
On voit jaillir des torrents d'étincelles;
Tout est en feu, les bras croisent les bras,
Le sang jaillit des blessures mortelles,
De mille traits les airs sont obscurcis,
De cris affreux les rochers retentissent,
Les eaux du Rhin de carnage rougissent,
Et vont bientôt épouvanter Thétis.
Un coup de sabre emporte à Théleminte
Morceau de heaume où sa Dame était peinte :
On l'y voyait, timide avec ardeur,
Faible sans art, et vive avec langueur;
Son bras de lait retient avec mollesse
Un fin tissu, dont l'imprudent écueil
Montre à l'esprit ce qu'il dérobe à l'œil;
Fragile emploi, dont souvent, par finesse,
Dame Rigueur a chargé la Faiblesse.
Notre Saxon roule les yeux par-tout,
Pour découvrir l'Auteur d'un pareil coup;
Mais un second, sur sa cuirasse grise,
Dans les enfers évoque sa surprise,
Et l'envoya rejoindre ses amis,
Non baptisés, et pour cela rôtis.
Au haut des airs, sur un nuage assis,
D'un rire sot, madame Balourdise
Applaudissait au courage inhumain,
Aux cris aigus des Soldats en furie,
Aux froissemens des armures d'airain,
Au point d'honneur de la Chevalerie;
Et la Discorde, une crosse à la main,
De noirs serpens la tête échevelée,
Allait partout criant dans la mêlée :

Amis, pour Dieu, combattez vaillamment,
Et baptisons ce peuple mécréant.
Orgut
jurant tombe aux pieds de Tavane.
Jacques Draële attaque Salamane,
Lequel, après l’aventure profane
Dont j’ai parlé, d’après Mathieu Paris,
Revint au camp et quitta nos bandits.
Les deux Héros, à Farnèse, jadis,
S’étaient trouvés chez un certain Marquis.
L’Histoire dit qu’ils y prirent querelle,
Pour un bon mot que le Gaulois Draële
S’était permis sur la voix dure et grêle
De ce Saxon qui trancha la querelle,
D’un vaillant coup de sa lance en champ clos ;
C’était ainsi qu’il payait les bons mots.
Ces deux Messieurs ici se retrouvèrent ;
Impétueux, ils se précipitèrent ;
Et furieux, le braquemart en main,
Avec fracas se heurtèrent soudain.
Figurez-vous deux lions en furie,
S’entrechoquant dans les bois d’Hircanie.
L’écho répond à leurs rugissemens,
Et de la queue ils se battent les flancs ;
Leur gueule écume, et leur langue sanglante
Jette avec peine une haleine bruyante.
Ainsi Draële et son rival fougueux
Se sont atteints d’un choc impétueux,
En mille éclats ont brisé leurs armures,
Et se sont fait de profondes blessures.
Leurs bras nerveux se sont entrelassés ;
Le Franc adroit se ploye avec souplesse ;
L’un est plus fort, et l’autre a plus d’adresse.
Tantôt courbés, et tantôt redressés,
En cent replis tout leur corps se tortille ;
Enfin leurs pieds se sont embarrassés,
Et l’un sur l’autre ils se sont renversés.
Que l’un des deux n’était-il une fille !
Le ciel au loin de leur chute frémit,

Et sous leurs pieds la terre tressaillit.
Sur des chevaux pêle-mêle ils tombèrent,
Et sur l’arène avec eux se roulèrent,
Couverts de sang, de poudre, et de sueur.
Dans les objets de son culte profane,
Dieu punit l’homme, et Draële, en fureur,
Tout justement mordit mon Salamane
En cet endroit par où mainte Nonnain
Fut polluée, et cessa d’ètre vierge ;
Endroit béni, que la sœur Augustin
Pieusement embrassa pour un cierge.
En blasphémant, il y porta la main.
Mais un peu tard ; le superbe Draële
Montre en riant sa dépouille cruelle.
« Tu peux aller, dit-il d’un ton plaisant,
« Dans nos moutiers trousser les saintes filles,
« Et perforer nos Comtesses gentilles.
« On te prendra pour un jeune innocent ;
« On t’ouvrira les boudoirs et les grilles,
« Et tu devras ces faveurs à ma dent ;
« Tu dompteras des coursiers à ton aise,
« Tu brilleras beaucoup mieux qu’autrefois
« Dans les festins du Marquis de Farnèse,
« Par la souplesse et l’éclat de la voix. »
Mais un grand cri vient de percer les nues.
Quelle terreur a frappé les Saxons ?
Je vois par-tout leurs troupes éperdues
Tourner le dos et voler vers les monts.
C’était Organt, dont la main foudroyante
Semait l’effroi parmi leurs bataillons.
Le seul Odmard à ses yeux se présente.
« Laisse, dit-il. laisse ces vils champions,
« Et par ta chute, ou bien par ta victoire,
« Viens assurer ou ma honte ou ma gloire. »
Leurs coutelas déjà se sont croisés,
Du cliquetis les échos retentissent.
Et, pleins d’effroi, les deux partis frémissent.
Le brave couple, avec agilité,

Se balançant sur ses jarrets mobiles,
Tantôt s’épuise en feintes inutiles,
Tantôt s’observe avec tranquillité :
Bientôt après, impétueux, terrible,
Leur bras s’anime, et vif comme l’éclair,
Agite, meut et fait briller le fer.
Les ennemis avaient repris courage,
Et Brandamar, à leur tête accouru.
Fait des Gaulois un horrible carnage.
Son corps était légèrement vêtu ;
Pour toute armure il avait sur la tête
Casque d’airain, ombragé d’une aigrette,
Et surmonté d’un dragon furieux,
Qui vomissait la flamme par les yeux.
Son bras terrible, armé d’une massue,
Comme l’éclair en tout sens se portait,
De tous côtés frappait, exterminait,
Et de loin même épouvantait la vue.
Enfant léger de l’agile Aquilon,
Son fier coursier fendait un bataillon.
Cet Infidèle étend sur la poussière
Eudes, Tavanne et l’aimable Élisaire.
Ciel ! il expire à la fleur de ses ans !
Parque cruelle, aveugle destinée !
Il ne vit point son seizième printemps !
Que deviendra sa mère infortunée,
Quand le pouvoir de son art enchanteur
Révèlera ce trépas à son cœur ?
Éleama, dans sa douleur extrême,
Du sort jaloux accusant les décrets,
Loin de son fils, ou plutôt d’elle-même,
Du mont Adule habitait les sommets.
Là s’élevait sur un rocher antique,
De son palais l’édifice magique.
Impénétrable à la clarté du jour,
Un bois terrible en fermait le contour :
On n’y voyait aucunes avenues,
Et son chemin était celui des nues :

On n’entendait, ni la voix des Bergers,
Ni les accens des oiseaux printaniers,
Et les échos de ces affreux rivages
Se renvoyaient de rochers en rochers
Les hurlemens de cent monstres sauvages.
Ce n’était plus ce séjour enchanté,
Où les désirs de l’aimable Élisaire,
Des rochers même ornaient l’aridité,
Où la Nature, attentive à lui plaire,
À pleines mains épuisait ses trésors ;
Le Ciel ingrat ne luit plus pour ces bords.
Lorsqu’Élisaire, à la gloire sensible,
Abandonna ces rivages déserts,
Un crêpe affreux, épandu par les airs,
Changea le jour en une nuit terrible.
L’Enchanteresse évoqua les Démons ;
On entendit mugir les Aquilons :
Le feu du ciel couvrit soudain la terre,
Et tout périt, frappé par le tonnerre.
Éleama, depuis ce jour affreux,
Dans les langueurs d’une attente incertaine,
Sur cet objet et d’amour et de peine
À chaque instant interrogeait les Dieux.
C’était au fond d’une caverne horrible,
À la lueur de lugubres flambeaux,
Que les accens de sa bouche terrible
Interrogeaient les monstres infernaux.
En vain trois fois sa voix s’est fait entendre
L’antre mugit, et l’oracle se tait.
Mais ce silence, en son cœur inquiet,
Rendant plus vif un intérêt si tendre,
Sa rage éclate. « On est sourd à ma voix !
« Et depuis quand méprise-t-on mes lois ?
« Esprits impurs, redoutez ma colère ;
« Obéissez, ou craignez le tonnerre.
« Répondez-moi, qu’est devenu mon fils ? »
— Ton fils n’est plus. « Il n’est plus, et je vis !
« Ô mon cher fils ! ô mon cher Élisaire !

 « Que deviendrai-je à présent sur la terre ?
« Destins cruels, qui me l’avez ôté,
« Délivrez-moi de l’immortalité.
« Ô mon cher fils ! Élisaire ! Élisaire !
« Tes yeux, hélas ! ne verront plus ta mère !
« Heureux époux, la mort et le destin
« Ont épargné ce vautour à ton sein,
« Et moi, des cieux la faveur ennemie,
« Pour vous pleurer, a respecté ma vie.
« Mais ce n’est pas le temps de m’affliger.
« Je dois gémir, mais je dois me venger.
« Démons, sortez de l’infernal abime ;
« À ma fureur, joignez votre fureur ;
« Venez m’aider à trouver ma victime ;
« Et de ma rage empoisonnez son cœur. »
Le mont Adule', à sa voix effrayante,
A tressailli sous sa voûte tremblante.
Elle avait dit, et dans l’air embrasé,
Parmi les feux, son char s’est élancé.
On se battait au Rhin avee furie.
Totila meurt sous les coups de Drastor ;
Richard le preux au discourtois Hetor
Vient d’arracher une coupable vie ;
Gombaud attaque et renverse Ogrifoux,
Et Brandamar porte ses derniers coups.
Le Ciel s’enflamme, on entend le tonnerre,
Et tout à coup, sur un trait de lumière,
Le cœur rempli de ses brûlans transports,
Éleama s’abattit sur ces bords.
À son aspect, les deux partis tremblèrent,
Le Rhin frémit, les forêts s’ébranlèrent ;
Son char, parti sur les ailes des Vents,
Était traîné par des lions volans ;
Leur gueule noire, écumante, enflammée,
Couvrait le mords de sang et de fumée,
Et sur leurs cous des crins étincelans,
D’un vol pressé suivaient les mouvemens.
Éleama, de fureur allumée,

Du haut des airs précipite son char,
Où combattait le fatal Brandamar.
« Monstre cruel, dont le bras téméraire
« Perça le sein de mon fils Élisaire,
« Viens à ton tour assouvir sous mes coups,
« Et ma vengeance, et son ombre en courroux.
« Bientôt mes mains, au sein d’un mausolée,
« Déposeront sa cendre consolée ;
« J’arroserai son urne de mes pleurs,
« Et les saisons la couvriront de fleurs.
« Pour toi, jamais les larmes maternelles
« N’arroseront tes cendres criminelles ;
« Sur ces rochers les vautours ramassés
« Déchireront tes membres dispersés ;
« À leurs petits, les loups de ces rivages
« Les traineront dans leurs antres sauvages :
« Meurs. » À ces mots, son bras, avec fureur,
De mille coups lui déchire le cœur.
Le Guerrier tombe, et son ombre infidèle
Fuit à jamais dans la nuit éternelle.
Les yeux en pleurs, l’Enchanteresse alors
Cherche son fils dans la foule des morts ;
Sous des chevaux, sans pouls et sans haleine,
Sa mère, hélas ! le reconnut à peine.
Le sang baignait ce sein infortuné,
Où le duvet n’était pas encor né ;
Ce tendre sein, à qui la mort cruelle
A refusé l’étreinte d’une Belle.
Ses yeux fermés, son teint blanc et vermeil
Semblaient marquer un tranquille sommeil.
Vous auriez dit cette charmante rose
Qu’un fer jaloux cueillit à peine éclose !
Elle offre encor son premier incarnat,
Mais sa blessure en a tari l’éclat.
Éleama pousse un cri dans la nue,
Et sur son fils elle tombe éperdue ;
Entre ses bras elle tient embrassé
Ce tendre espoir de son cœur abusé,

Pâle, tremblante, et d’une voix pénible,
En embrassant ce visage insensible :
« Est-ce done là, fils trop infortuné,
« L’espoir brillant que tu m’avais donné ?
« Ah ! sont-ce là ces lauriers, cette gloire,
« Et ce front ceint des mains de la victoire !
« Mais ma douleur n’accuse pas le sort ;
« C’est moi qui suis la cause de sa mort.
« Regret affreux pour mon âme éperdue !
« Mon art pouvait, par des charmes heureux,
« De mon palais lui fermer toute issue,
« L’environner de rochers sourcilleux.
« Et ne laisser que la route des cieux !…
« Mais, mon cher fils, c’était ta destinée,
« Et la mienne est de vivre infortunée…
« Le seul plaisir de mon cœur affligé
« Est, s’il te perd, du moins qu’il t’a vengé. »
Sa voix alors sur ses lèvres expire,
D’un bras tremblant son voile elle déchire,
Et des lambeaux, de ses larmes baignés,
Couvre ces yeux à la nuit condamnés.
Quelques Démons qu’elle avait amenés,
Prirent son fils, sur son char le posèrent,
Et par les cieux les lions l’emportèrent.
Les deux partis ont reculé d’horreur.
De Brandamar on plaint la destinée ;
Mais l’on excuse une mère égarée.
Bientôt la Nuit, mère de la Terreur,
Des combattans vint ralentir l’ardeur.
Les Chevaliers retournent dans leur tente,
Main fracassée, et l’autre triomphante,
Faire l’amour, et changer de harnois.
On entendait dans le camp des Gaulois,
Et des sanglots, et des chansons à boire.
Le tendre Amour pleure sur les débris
De tant de cœurs à son culte ravis,
Qui, dans ce jour, ont passé l’onde noire.
Le Dieu Morphée, avec ses froids pavots,

Sur tous les yeux répand l’oubli des maux.
L’audacieuse et tendre Caroline,
Entre deux draps, à son page vivant,
Abandonnait sa vigueur enfantine,
Et quelquefois lui disait en pleurant :
Si je m’étais noyée, ô mon cher page !
Mais cependant rends-moi mon pucelage.


CHANT XII

ARGUMENT

Morale équivoque ; ressentiment de Balourdise ; comment M.Saint-Denis fit un miracle ; voyage aérien du bon roi Charlemagne.


Il n’est rien tel qu’un amour outragé ;
Mais c’est surtout dans une âme femelle,
Et le transport d’un lion enragé
Est moins affreux que celui d’une Belle.
Ainsi l’amour, l’amour le plus touchant,
De ces faux biens, dont la faiblesse humaine
A parsemé le grand chemin du dam ;
L’amour encore aboutit à la peine.
Ce n’est le tout ; si l’on goutte un moment
Le vrai bonheur d’être aimé tendrement,
La Parque est là, dont la main homicide,
Pour le plaisir tourne un fuseau rapide.
Ah ! le bonheur n’est qu’une illusion,
Fruit complaisant de la corruption !
Mais je sens bien que l’erreur en est douce :
On brûle, on aime, et l’on croit être aimé ;
L’on gémira, mais le cœur est charmé.
Contre l’amour la sagesse s’émousse,
La raison crie, et le cœur la repousse.
Oh ! quelque jour, quand je serai damné ;
Car ici-bas toute illusion passe,
Je relirai ces rimes que je trace
Dans le transport d’un amour fortuné ;

Je gémirai, quand je lirai ce livre,
D’avoir connu la raison sans la suivre.
Mais si je dois pleurer ma faute un jour,
Et s’il est dit que des bras d’une fille
J’irai pleurer au manoir où l’on grille,
Dépêchons-nous de m’enivrer d’amour.
Ce faible Amant qui brûla pour Lesbie,
Qui la baisait sous les ombrages verts,
En ce moment brûle dans les enfers.
Il est donc dit qu’au sortir de la vie,
Pareil destin attend tous les pervers.
Ah ! pleurez-moi, vous qui lirez ces vers !
Je tomberai peut-être dans les flammes,
Près de Laïs, ou Glycère, ou Campasmes ;
Là je verrai bras délicats et ronds,
Dans les fourneaux meurtris par les Démons,
Gorge d’albâtre, autrefois caressée,
Yeux pleins d’amour, abattus de tourmens ;
Bouche jadis par un amant pressée,
Remplissant l’air de douloureux accens.
Plus de baisers, plus de ris, plus d’amans,
Et pour toujours. Ah ! gouffre de misère,
Je puis au moins te braver sur la terre !
Je m’écartais ici de mon objet ;
Car maint Lecteur aime qu’on moralise ;
Mais il ne faut oublier son sujet.
J’ai parlé d’or. Il faut que je vous dise
Où s’égara l’amour de Balourdise,
Quand elle vit l’Aumônier, son amant,
L’abandonner si déloyalement.
Elle avait cru qu’un penchant ordinaire
Ramènerait le Moine à ses genoux.
Un mois s’écoule, et l’on se désespère ;
Les vains regrets se changent en courroux.
Elle jura le Saint-Père et l’Église
De se venger d’un cœur qui la méprise,
De Charlemagne et de son peuple entier,
Tous ses Amans, ainsi que l’Aumônier ;

Car cette Dame, implacable et terrible,
Savait par cœur les Pères et la Bible.
Heureusement pour le Magne et les Francs,
La softe avait la bonté de se croire
Essentielle à nos lis chancelans ;
Elle pensait entraîner la victoire
Chez les Saxons. Mais tout à coup leur camp,
Comme par l’art d’un noir enchantement,
Fut inondé d’erreurs et d’âneries,
De points d’honneur et de balourderies.
Chez les Gaulois on ne s’aperçut pas
Que Balourdise avait fui nos climats ;
Car il restait mille Prélats en France
Qui remplissaient sa passagère absence.
S’il plait à Dieu, nous parviendrons pourtant
À débrouiller ce grand événement.
Vous apprendrez le nœud de cette affaire ;
Vous connaîtrez le profane destin
De l’Archevêque. En attendant la fin,
Nous verrons bien des prouesses de guerre :
Les champs rougis boiront plus d’une fois
Le sang perdu des Grenadiers Gaulois.
J’aurais voulu, d’une course assurée,
Conteur succinct, sans détour parcourir
Une carrière à vos yeux éclairée,
Sans vous laisser deviner l’avenir ;
Mais, malgré moi, pas à pas je dois suivre
Mathieu Pâris, dont je traduis le livre.
Mathieu disait, que certain abandon,
Comme Vénus, embellit la raison.
La France avait un Monarque de pierre ;
Car, mes amis, êtes mémoratifs
Qu’en poursuivant les Saxons fugitifs,
L’enchantement d’une Négromancière,
À l’Empereur, bref, rompit en visière.
Avec sa troupe il se vit condensé.
Charlot jamais ne parut si sensé ;
Non que le blâme, il avait l’âme belle ;

Mais la folie embrouilla sa cervelle ;
Il oublia, par mégarde, je croi,
Qu’il était homme, et ne fut plus que Roi.
Ce n’était rien. Eh ! qu’est-ce donc qu’un trône ?
Ce n’est qu’un bloc où chacun peut s’asseoir ;
Mieux aimerais le sopha d’un boudoir.
Un trône au cu ne messied à personne.
Un Roi tout court est un Saint sur l’autel.
Un Saint de bois, qu’on appelle immortel.
Le benoît Prince était bon par lui-même,
Et ne devint méchant que par autrui ;
Il aurait dû ceindre son diadème
D’un double nœud, et n’eut eu tant d’ennui,
Si Cunégonde et Séjean il eût cui.
De Saint-Denis, Suzerain de la France,
Au haut du Ciel, en sa niche tapis,
Cette aventure échauffe les esprits.
Denis jura qu’il en aurait vengeance,
Foi de Chrétien, pour plus ferme assurance.
Voilà qu’il part, et tordant son cou saint,
II tordit tant, que son chef tombe à terre.
Monsieur Denis le perdit en chemin ;
Mais cette fois ne s’en aperçut guère,
Car le bon Saint s’en servait rarement.
Comment vit-il à poursuivre sa route ?
Il est bien loin de la céleste voûte,
Dans ces bas lieux. Il y vit comme il put.
Dame Lourdise à son aide courut.
Il s’approcha du feu Roi Charlemagne ;
Et dans son sein, par un art surprenant,
S’insinua sous la forme d’un vent.
Quand la vapeur du filtre de Champagne
Vient échauffer le convive engourdi,
Le cœur s’allume à la mousse d’Aï ;
Ses flots dorés enluminent la joue,
Et dans les brocs, le désir qui se joue,
Rend la vigueur à nos sens assoupis ;
De même alors le bon Monsieur Denis,

S’insinuant au corps du roi de France,
Par sa vapeur lui rendit l’existence.
Notre Empereur, du pied jusqu’au collet,
Servait de moule à la divine essence
Qui ranima tout ce qu’elle touchait,
Hormis le chef : et la raison, je pense,
En concevez ; Saint-Denis n’en avait.
Il lui rendit, par un trait de magie,
Et la parole, et la vue, et l’ouïe.
Ce Prince, avant, n’avait que sa folie ;
Il en eut deux. Ce que Denis voulait,
Son esprit lourd le contrebalançait,
Et de ce choc de folie intestine,
L’une terrestre, et celle-là divine,
Il résultait que, parmi ces combats,
Charle voulait ce qu’il ne voulait pas.
Le benoît Sire, il était diaphane :
On voyait tout, lui seul ne voyait rien ;
Faisant le mal, et croyant faire bien.
Fier et rampant, puis dévot, puis profane ;
Il présenta la raison et l’erreur
Sous tous les points. Denis, l’esprit céleste,
Voyant qu’enfin on bernait l’Empereur.
Vous l’emmena, pour y perdre son reste,
Apprendre à vivre et régner par là-haut.
Mais ce bon Roi n’en devint que plus sot.
Tel un Abbé, précepteur d’ignorance,
Promène en poste un pupille hébété
Par l’Italie, et l’Espagne, et la France ;
Fous sans folie, instruits par dignité,
Et curieux avec indifférence,
Ils ont tout vu. Sont-ils plus gens de bien ?
Je suis content, je sais mes palenôtres ;
Dans leur pays je laisse cois les autres,
C’est bien assez des sottises du mien.
Le vieux Denis, pour la céleste plage
Partit en poste, assis sur un nuage.
Il traversa tous ces globes d’argent,

Frêles vapeurs au chaos amassées,
Et dans les airs d’elles-mêmes lancées.
Rien n’existait avant ce changement.
Les élémens, engeance mutinée,
Se disputaient l’empire du néant ;
Si que la vie, à la mort condamnée,
Dans le tombeau gissait obscurément.
L’air une fois, dans ce bouillonnement,
Ayant rompu la voûte de l’abîme,
Du vide noir escalada la cîme,
Bouleversa l’empire du chaos,
Jusques au ciel en fit voler les flots,
Des élémens redoubla la furie,
Confondit tout, et la mort et la vie,
Et ne cessa cet horrible ouragan,
Qu’après avoir, dans sa course rapide,
Épars au loin ses forces dans le vide ;
Lors il cessa de régner en tyran.
Trois élémens, le feu, l’onde et la terre,
Restaient encore à se faire la guerre ;
Bientôt le feu, plus vif et plus léger,
En tourbillons vint à se dégager.
Je te salue, ô merveille éthérée,
Brillant soleil ! ce fut toi le premier,
Qui, triomphant de la masse incréée,
Vins imprimer la lumière épurée,
Au sein des airs où l’on te voit briller.
Mille soleils tour à tour s’échappèrent,
Et dans le ciel au hasard se placèrent.
Jaillis du sein des élémens calmés,
Ces corps, selon leur poids et leur essence,
Se sont fixés à diverse distance,
Plus ou moins haut dans l’espace entraînés,
D’une manière ou plus lente ou plus vive,
Par une essence ou plus ou moins active.
Les vastes cieux en furent éclairés.
Tous, en effet, d’une homogène essence,
Ils font effort, l’un par l’autre attirés,

Pour réunir et liguer leur puissance.
Et c’est de là que naît le mouvement
Qui fait rouler ces yeux du Firmament.
Par ce ressort leur course est déployée.
S’ils unissaient tous leurs orbes divers,
Ils réduiraient en cendres l’Univers ;
Mais l’ordre naît de leur fougue liée,
L’une par l’autre elle est modifiée.
La terre et l’eau, paisibles élémens.
Dans le repos bientôt se désunirent,
De l’Océan les ailes s’étendirent ;
Du vieux chaos la colère se tut ;
La mer était, et la terre parut.
L’air, agité par les masses pesantes
De ces soleils et lumières errantes,
De l’Océan agite aussi les flots.
Qui, par le flux et reflux de ses eaux.
Berce la terre et ses plaines flottantes.
Mais ce n’est tout. Voici le monde né ;
Mille soleils vont roulant dans l’espace,
Tout rit, tout prend une nouvelle face,
Et tout cela devait être damné !
La terre froide, et déserte, et sauvage,
Couva long-temps les germes différens
Que la chaleur animait dans ses flancs.
L’on doit penser qu’il fallut un long âge
À notre mère, avant que de son sein
Ces fruits tardifs se tirassent enfin.
Les champs déserts, émaillés de verdure,
Firent d’abord sourire la nature ;
Bientôt après le chêne audacieux,
Vers le soleil tendit ses bras noueux.
Mais ce ne fut qu’après un nouvel âge
Qu’un volatil s’éleva dans les airs,
Et dans les bois essaya ses concerts ;
Que l’aigle altier vola vers le nuage ;
Que le lion rugit dans les déserts ;
Que le poisson se promena sous l’onde ;

Que l’homme enfin, vil Roi de l’Univers,
Leur dit : Tremblez, je suis le Roi du monde ;
Car, avant lui, ces êtres fortunés
Ne connaissaient aucune dépendance,
Et les forfaits n’étaient point encor nés ;
Mais avec lui, tous ils prirent naissance.
Enfin voici ces grands déserts peuplés
D’êtres divers ; l’un nage, l’autre vole,
Un autre rampe, un autre caracolle :
Mais maints d’entre eux n’étaient pas accouplés ;
Or avec eux leurs espèces périrent,
Jeux d’un hasard inconséquent, badin,
Qui les créait sans avoir de dessein.
Ces animaux leurs femelles suivirent.
Et la lumière à d’autres ils transmirent ;
Car la Nature en leur sein avait mis
Le germe heureux dont ils étaient sortis :
L’âme est ce germe, et ce germe est la vie,
Et nous mourons quand sa source est tarie.
Le nombre était des germes limité
Apparemment. S’il n’eût été complé,
Depuis ce temps, cette terre peut-être
À d’autre qu’eux eût encor donné l’être ;
Puis l’avarice et la rapacité,
En travaillant, en bâtissant des villes,
Ont pu troubler ses mystères fragiles.
La voilà donc la fière humanité !
Maints autrement ont fait le monde naître.
Un Dieu voulut, dit-on, et tout fut fait ;
Il aurait dû plus de travail y mettre,
Et son ouvrage eût été plus parfait.
Notre Empereur, aussi sot que Grégoire,
Voyait les cieux, et demandait à boire.
Denis l’emporte, et ne sais quel chemin
Le conduisit au palais du Destin.
Le Temps hardi l’a construit de sa main,
D’un bois pareil à celui de Dodones.
Le dome, peint de l’histoire des ans,

Est suspendu sur autant de colonnes
Qu’il doit couler de siècles différens.
Chacun d’entre eux, assis sur une roue,
Dans le silence observe le néant :
À côté d’eux la Fortune se joue,
Et les distrait de ce but effrayant
Où le palais s’écroule à chaque instant.
Père, vautour, et tombeau de lui-même,
Le Temps, un pied dans l’éternelle nuit,
À chaque instant meurt et se reproduit.
Sa longue faux, triste et cruel emblême,
Par un des bouts offre un fer émoussé,
Languissamment tourné vers le passé,
Et l’autre bout frappe, renverse, et foule
De l’avenir le trône qui s’écroule.
Les Passions, dans leurs bras séduisans,
Cherchent en vain à retenir le Temps ;
Impétueux, il vole avec audace
Parmi les fleurs mourantes sous sa trace.
Les champs voisins sont par-tout hérissés
De vieux tombeaux et de sceptres brisés.
Sous un portique était l’urne fragile
Où chaque siècle et ses événemens
Étaient par ordre, et rangés en leur temps.
Vous étiez là, troupe vaine et futile
De Souverains, de Prélats, de Docteurs,
Dans le néant où sont restés vos cœurs.
Là la Beauté, pour ses charmes damnée,
Qui, dans sa fleur, devait être fanée ;
Là des Héros, tranquilles assassins,
Comblés de jours et rangés chez les Saints.
Quand Charlemagne, au travers de ce vase,
Vit le premier[5] de sa postérité,
Nourri de pleurs dans la captivité,
Il demeura dans une sombre extase.
« Ah je plains bien, s’écria ce bon Roi,

(Car il n’était tyran que par les autres),
« Je plains les Francs qui naîtront après moi.
« Les voià donc, ces enfans des Apôtres,
« Ces hommes saints, ces Ministres de paix !
« Grand Dieu, je vois leur sacrilège audace,
« Avec fureur s’armer contre ma race,
« Et me punir de mes propres bienfaits ! »
Le bon roi Charle, à ces tristes peintures,
Et des forfaits, et des peines futures,
Devint plus fou qu’il ne l’était avant ;
Et pour changer ce destin effrayant,
D’un pesant coup de sa fatale épée,
Fit en éclats voler l’urne trompée.
Tout se mêla. Charle, malencontreux,
Vit ses enfans encor plus malheureux.
De l’avenir l’histoire confondue
Mit dans le monde une horrible cohue ;
Dessous le dais on vit des Matelots ;
Un Prince Pâtre, un Pâtre Secrétaire,
Un Soldat Pape, et cette pauvre affaire
Est la raison de mille quiproquos,
Que l’on a vus depuis lors sur la terre.
Le Saint Louis, Pèlerin conquérant,
Était Curé d’une paroisse avant ;
Philippe III, un Bourgeois Gentilhomme ;
Son fils le Bel, Nonce, et digne de Rome.
Ses successeurs, n’importe guère quoi.
Valois guerrier, ou Ministre, et non Roi ;
Le bon roi Jean, Soldat d’infanterie ;
Charle huitième un beau Berger galant ;
Louis onzième, Avocat ou Sergent ;
François premier, Roi, mais plus défiant,
Moins preux, plus sage, et vainqueur à Pavie.
Ce Charle neuf, dont le cœur enragé,
A bu le sang de son peuple égorgé,
Était avant Inquisiteur d’Espagne ;
Médicis, rien ; Henri trois, Lieutenant ;
Mayenne, Abbé ; Guise, non mécontent.

Henri régnait moins malheureusement ;
Son fils n’était qu’un Baron de campagne ;
Le Richelieu, moins altéré de sang,
Était meilleur, sans en être moins grand ;
Condé, Soldat, réparait sa naissance,
Et la raison mûrissait sa prudence ;
Louis le Grand était Peintre en pastel,
Moins de brillant, un éclat plus réel.
Quelque Censeur reprendra ma palette,
Pour achever cette image imparfaite.
Le temps présent est une tendre fleur,
Fleur délicate, et qu’une main sensée
Ne doit cueillir qu’après qu’elle est passée.
Et cependant notre brave Empereur,
Voyant les maux dont sa main sera cause,
En gémissant, repasse dans son cœur,
Et l’avenir et sa métamorphose.
Denis, voyant qu’il était insensé,
Le conduisit dans une ile voisine,
Lieux où tout rit, mais d’un rire forcé.
Des plaisirs faux la cohorte enfantine,
D’un filtre doux cherchait à l’enivrer.
Les Jeux, l’amour, les festins, la bombance
Charmaient parfois notre Empereur de France.
S’il était seul, on le voyait pleurer.
Dans ces instants, il maudissait sa vie,
Et sa raison renaissant par saillie,
Avec sang froid il descendait alors
Au fond d’un cœur brûlé par les remords ;
Il maudissait les Séjeans et la Reine,
Il essayait de rompre enfin sa chaîne.
Mais les plaisirs revenaient sur ses pas,
La volupté le berçait dans ses bras,
Et le bon Sire oubliait l’entreprise,
Ivre de vin, d’amour, et de sottise.


CHANT XIV

ARGUMENT

Comment Satanas assembla son Conseil, ce qui s’y passa ; grand voyage de l’Armée Gauloise dans la Lune.


Le Roi Satan, un dessein dans la tête,
Par un Sergent, au son de la trompette,
Fit assembler les Pairs de l’Achéron
À son châtel. C’était un gros donjon,
Environné des eaux du Phlégéton.
Les Dieux cornus, des rives du Cocyte,
À ce signal accoururent soudain,
Ayant pour sceptre un tison à la main.
Chacun d’entre eux siège sur un gradin,
Selon son rang, et la troupe maudite,
Dans sa lugubre et triste vanité,
Jouait la pompe et la divinité.
L’orgueil encor les suivait dans ce gouffre,
Leur front brûlé se dressait vers les cieux ;
Ils gigotaient sur des trônes de soufre,
Les cus rôtis, et les cœurs orgueilleux.
Mais qui peindra mainte forme inconnue
Que ces pervers étalent à la vue ?
Ici s’avance un reptile de feu,
De ses anneaux on voit briller le jeu.
Ici des bœufs qui marchent sur des roues.
Qui sur les rangs fièrement a paru,
Cu au visage, et le visage au cu ;
Là des bambins qui font d’horribles moues.
Quarante Esprits, non pas esprits malins ;
Mais ne sais quoi, ne Démons, ne Lutins,
Tenant en main une trompe fêlée,
Cornes au chef, et ceints d’un beau chardon,
Marchaient grimpés, vers la triste assemblée,
Sur un grand monstre, appelé la Raison.
Cet animal a la tête pointue,

Trois pieds noués, et du crin sur la vue.
Ainsi Pékin, sur un éléphant lourd,
Voit ses Chinois perchés sur une tour.
L’un va grinçant sur une flûte douce ;
Sur une lyre un autre se trémousse ;
Qui tient un luth, qui tient un flageolet,
Et qui module un air sur un soufflet.
L’un va jetant de grands éclats de rire,
Et rit lui seul ; seul un autre soupire.
Sur l’animal à la file juchés,
Selon leur rang ils s’étaient affourchés.
Leur selle était, l’un un antiphonaire,
L’autre un in-douze, et l’autre un in-quarto ;
Les uns chantaient, d’autres faisaient l’écho,
Hors un qui ronfle, assis sur Bélisaire,
Qu’à M…, relié d’opium,
Par Morpheus il a transmis, dit-on.
L’un vomissait de gros cailloux de Suisse,
Tirés des rocs dont son sein se hérisse[6];
L’autre chantant l’Imagination,
Baise amoureux une colonne antique,
Qu’il anima de son souffle gothique.
L’un, par maintien, tenait un beau tison,
Et de la bête il était l’éperon.
Qui tout mouillé par une sueur froide.
En empesait sa Melpomène roide,
Et qui chaussant à droite un brodequin,
De l’autre pied un cothurne mesquin.
Rapetassé de celui de Sophocle.
Et du sabot laissé par Empédocle,
Broye un vers dur, d’un palais agacé,
Ou d’un bon mot le vertige insensé.
Tous ils faisaient d’effroyables grimaces,
Et se donnaient d’épouvantables graces ;
Ils sont suivis de phantômes de vent,
Et de neuf Sœurs, vierges simpiternelles,

Montrant à cru six pendantes mamelles
Qui nourrissaient tout ce peuple chantant.
Le Roi brûlé de l’infernal Chapitre,
Sur son long chef étalant une mitre,
Ayant des pieds de bœuf et de vautour,
Tête de loup sur un coup de cigogne,
Ventre velu, non moins dur qu’un tambour,
La queue au cul ; Satanas donc se cogne
Trois fois le front avec son poing de fer ;
Et bref, ayant vomi cendre et fumée,
Frappe du pied, tord sa gueule enflammée.
Ce fut ainsi qu’en langue de l’Enfer
Il commença : « Compagnons redoutables,
« Qui préférant au lâche nom de Saints
« Le nom hardi, le nom libre de Diables,
« Avez bravé le Ciel et les Destins,
« Oyez, amis, l’honneur de notre Empire,
« Votre intérêt, voilà ce qui m’inspire.
« Vous le savez ; car, sans compter, jadis,
« Les horions et d’estoc et de taille
« Que cette main à nos fiers ennemis
« Distribua dans l’ancienne bataille,
« Et sans compter la pomme dont Adam
« A tout damné ; vous vous souvenez comme
« Je fis si bien, que Sion, pour son dam,
« Sur Golgotha pendit le Dieu fait homme.
« Il s’en alla comme il était venu,
« Berné, pendu, perforé, méconnu.
« Depuis ce temps, j’ai harcelé l’Église :
« En vain Pierrot sermone et catéchise ;
« On le honnit, on le pend le chétif ;
« Qui est châtré, l’autre est empalé vif ;
« L’un dans les feux, jetant cris effroyables,
« Mourait pour Dieu, donnant son âme aux Diables.
« Rappelez-vous le jour où ces cagots
« Servaient de mêche à deux mille flambeaux
« Dans les jardins de Néron notre frère.
« Vous vîntes tous des deux bouts de la terre,

« Pour savourer un spectacle si doux,
« Si digne enfin de Néron et de nous.
« Rome, il est vrai, théâtre de ma gloire,
« De mon Empire a secoué le joug ;
« Mais des effets de mon juste courroux
« Rome jamais ne perdra la mémoire.
« La criminelle et l’ingrate qu’elle est,
« Mon bras la fit Souveraine du Monde.
« Les vastes mers lui soumettaient leur onde,
« Et l’Univers en tremblant l’adorait.
« Voilà le prix que d’un amour si tendre,
« L’indigne prix que je devais attendre.
« Elle aime mieux ramper sous un caffar,
« Que triompher sous la loi d’un César.
« Ah ! si le sort m’eût prédit cette injure.
« Depuis long-temps, au lieu de ses palais,
« Le soc vengeur tracerait des guérets.
« Que dis-je ? Non, de cette terre impure
« J’aurais flétri la coupable nature,
« Et sur ses murs et ses fiers bastions,
« L’âne du Tibre eût mangé des chardons.
« De tels affronts me demandent vengeance ;
« Que si je n’ai le plaisir de régner,
« J’aurai du moins celui d’exterminer.
« Je veux d’abord anéantir la France,
« Et ce Charlot qui tranche des Césars,
« Lequel m’a fait une sensible offense,
« En subjuguant mes amis les Lombards.
« Turpin l’Évêque a, contre mon augure,
« Commencé l’œuvre. Ah ! de rien plus ne jure.
« Fortune arrive, en dépit de nos soins,
« Par le chemin qu’on l’attendait le moins.
« Quoi qu’il en soit, profitons de la chance.
« Dieu, par l’Olympe, en a fait le serment ;
« Il a juré d’abandonner la France,
« Tant que Turpin n’aura fait pénitence,
« Et ne sera de retour dans le camp
« Donc mon labeur doit être qu’il empêche

« De le trouver, et de faire qu’il pèche.
« Il pèchera ; tous chercheront en vain.
« Mais écoutez, j’ai quelque autre dessein. »
Laissons le Diable, et les bords du Cocyte,
L’événement vous apprendra la suite.
Or un beau jour que les troupes dinaient,
Et que Bacchus et Mars se fêtoyaient,
De Diabloteaux une invisible nue
Noya le camp. Leur foule s’insinue
Dans les Soldats avec les brocs de vin ;
Chaque Guerrier avala son Lutin.
Voilà-t-il pas que les Gaulois Gendarmes,
Le Diable au corps, ont renversé les pots ?
Les uns, fougueux, se couvrent de leurs armes,
Courent par-tout, se jettent dans les flots.
Hernin criait : Qu’on prépare ma flotte,
Et Dutillet, qui croit voir un géant,
D’un bras nerveux pousse à l’air une botte.
Le vieux Raimon, sur ses grègues flottant,
Court lentement, et poursuit une Belle ;
Il tend les bras, il larmoye, il l’appelle.
Le Comte Arnout grimpe sur les rochers,
Jette des cris, et frappe les Bergers.
Alin entonne un concert angélique,
Ubalde y mêle une chanson bachique.
Livette crie : Un Madrigal oyez,
Lequel j’ai fait à l’heur d’un jeune Page.
Claude Roissi, se dressant sur ses pieds,
Croyait saisir et gober un nuage.
Talmon criait : Ma mère était P…
Griffonius, un gros livre à la main,
Chante : Messieurs, je suis le protocole
« De la vertu ; venez à mon école. »
Les uns dansaient, les autres se battaient ;
Les uns juraient, les autres raisonnaient.
Gridan blasphème, Irame est en prière ;
Et tout le camp est couvert de poussière.
« Ô mes amis ! grand Dieu, que faites-vous ?

« Disait Nemours ; eh bien, êtes-vous fous ? »
En le voyant, chacun se prit à rire,
Et dit : « Vous-même êtes-vous fou, beau sire ? »
À chaque instant, plus on allait buvant,
Et plus la troupe allait se grossissant.
L’Évêque Ebbo, qui buvait plus qu’un autre,
De Diabloteaux un essaim avala ;
De juremens lardant sa patenôtre.
Devers Nemours le hasard le traîna.
À chaque pas, le gros Prélat s’écroule,
Sa mitre on voit dans la poudre qui roule.
Le vieux Nemours de honte recula.
Quoi, lui dit-il, quoi, Prélat. quoi, vous-même !
L’Evêque Ebbo, par un B… riposta.
Troussa sa robe, et son cu lui montra.
Ô profondeur ! ô sagesse suprême !…
Nemours alors comprit tout le problème,
Apercevant un certain écriteau
Mis par le Ciel au derrière d’Ebbo.
« Eh quoi ! dit-il, d’une voix animée,
« Alerte ! un Prêtre, et tous nos bénitiers ;
« L’Esprit malin possède notre armée ! ».
On cherche en vain. Tondus, Clercs, Aumôniers,
Tous avaient bu. Le Général dit : Vite,
Que l’on m’apporte au moins de l’eau bénite.
À ce grand mot, sinistre à nos pervers,
Tous par la main, en forme de guirlande,
Incontinent s’envolent par les airs.
Nemours confus voit l’infernale bande
Devers le Ciel s’enfuir en le bernant,
Et dans l’éther disparaître à l’instant.
Un tel récit est assez surprenant ;
Mais on ne peut le révoquer en doute.
Mathieu Pâris, Auteur fort important,
Mérite bien que croyance on ajoute
À ce qu’il dit, sur-tout si gravement.
Le Satanas, en esprit cault et sage,
Pour profiter d’un si rare avantage,

Leur envoya Monsieur Beelphégor,
Qui part, arrive, et s’avance, et dit d’or :
« Le Roi Satan, mon Seigneur et le vôtre,
« Amis Lutins, m’a dépêché vers vous.
« Sa Majesté daigne vous faire à tous
« Son compliment ; nous vous faisons le nôtre
« En patriote, et qui savons priser
« Une belle œuvre, et la récompenser.
« Mais ce n’est tout de ravir à la France
« Pour aujourd’hui le secours de ses Preux.
« De les revoir ôtez-lui l’espérance,
« En les jetant sur quelque coin des cieux ;
« Puis, mes amis, le projet est peu sage
« De vous gaudir et de danser ici.
« Si d’eau bénite il venait un nuage,
« À notre tour nous danserions aussi.
« Suivez mon vol. » Parlant de cette sorte,
Beelphégor vers la Lune s’emporte.
Le jour baissait, et cet astre en son plein
Semblait là-haut le cu d’un Bernardin.
De ce côté les Diabloteaux volèrent ;
En peu de temps à bord ils arrivèrent.
La région de ce globe argenté
Qui nous sourit pendant l’obscurité,
Est le pays de l’éternelle ivresse,
Et près de qui ce monde infortuné,
Qui ne fut fait que pour être damné,
N’est rien, hélas ! qu’horreur et que tristesse.
Là les Muguets de la céleste Cour
Se sont bâti des maisons de plaisance,
Dignes de Saints et de Moines de France,
Par la luxure et la magnificence.
Pour mériter place dans ce séjour,
Il faut avoir été dans le bas monde
Grand pénitent, grand fourbe, grand dévot,
Et les Bernards sont grands Seigneurs là-haut.
Là le nectar coule dans la campagne.
Vous n’êtes rien près de ce divin jus,

Flacons humains que vante la Champagne.
Ces Saints maigris par de fausses vertus.
Dont l’effigie horrible et lamentable
N’avait jamais souri près d’une table,
Gros désormais, robustes, et charnus.
De grenadière et céleste encolure,
Plus de rubis montrent sur leur figure
Qu’ils n’ont jamais nazillé d’orémus.
Les Preux de France en ces lieux abordèrent
Près d’un gothique et superbe châtel,
Appartenant à ce Saint peu charnel,
Dont les Démons la vertu travaillèrent,
Et qui, durant son voyage mortel,
N’eut pour amis qu’un cochon et le Ciel.
Au même instant que le sol ils touchèrent,
Nos Paladins leurs esprits recouvrèrent ;
Car nos Lutins s’étaient lors envolés.
Comme ils bâillaient, Monsieur de Saint-Antoine,
Environné de Chérubins ailés,
Vint au devant de nos Gaulois troublés.
Ce n’était plus ce pitoyable Moine
Qui soixante ans dans les déserts passa,
Et sa vertu de chardons engraissa.
L’Évêque Ebbo poliment s’avança
Devers le Saint, et l’ergot lui baisa,
Puis il lui fit de leur triste aventure
Une touchante et risible peinture.
Antoine dit : « Tous ces esprits pervers
« Sont une engeance au mal bien intrépide.
« Qui ne sait point les maux qu’en Thébaïde,
« De ces Lutins autrefois j’ai soufferts !
« Ils s’en venaient le soir faire tapage
« Et s’égaudir en mon triste hermitage.
« Il en était de petits et de grands ;
« J’en remarquais de mâles, de femelles,
« Qui pour mon dam étaient souvent trop belles.
« Il en venait de petits pétulans,
« Ingénieux en leurs badineries,

« Et très-féconds en damnables saillies.
« Les uns montraient un petit cu vaurien.
« Et s'en venaient aiguillonner le mien.
« Une pimpante et légère poupée,
« D'un pied léger sautait sur mon genou,
« Montrait le sien, se pendait à mon cou,
« Et provoquait ma luxure trompée.
« Le croiriez-vous ? un jour un gros Démon
« S'en vint conter fleurette à mon cochon,
« Même il voulut lui faire violence ;
« Mais le saint porc leva les mains aux cieux,
« Puis se signa, l'autre piqua des deux.
« Ces traits divers sont connus dans la France.
« Un jour entier ne me suffirait pas,
« Si je voulais raconter les combats
« Qu'à ma vertu ces Diabloteaux livrèrent,
« Et tous les tours dont ils m'importunèrent.
« De leur malice instruit par mon malheur,
« Je compatis au vôtre de bon cœur.
« Reposez-vous; entrez dans ma demeure,
« Et nous boirons ensemble tout à l'heure.
« Si vous étiez venus me visiter
« Dans les déserts du monde sublunaire,
« Je n'aurais pu si bien vous fêtoyer;
« Car je n'avais pour tout bien sur la terre
« Que mon cochon ; mais il fut ami mien,
« Et le meilleur. Cet animal de bien
« A mérité du Ciel après sa vie,
« De savourer l'immortelle ambroisie.
« À mon châtel vous le verrez tantôt;
« C'est un cochon qui n'est point du tout sot.
Tout Chevalier, Prélat, Diacre, Moine,
Suivit Ebbo chez Monsieur Saint-Antoine.
Pour les Soldats, ils se trouvaient contens
Du jus divin qui coulait dans les champs,
Et préféraient à toute autre cuisine
Les ananas de la forêt voisine.
Jà du nectar les flots étincelans,

Des conviés aiguillonnaient les sens :
On admirait la mine intéressante
Du saint cochon, qui, plein d’honnêteté,
À droite, à gauche adresse la santé,
Et de bons mots les Esprits saints enchante.
Ses muscles durs les vapeurs ébranlaient.
Ses petits yeux de gaité pétillaient ;
Il effleurait de sa verve caustique
Les nouveautés de la cour angélique.
Il était là de dolentes Nonnains,
Qu’enluminaient ses bons mots gaiment saints :
Car mons Antoine, homme plein de génie,
Avait conçu qu’un festin languirait,
Si les tetons n’étaient de la partie.
Où le plaisir peut-il être en effet ?
Disait le Saint, amateur de femelles.
Le vin a beau chatouiller les cervelles,
Tout languirait, si le sexe enchanteur
N’était point là pour chatouiller le cœur.
Là se trouvaient Sainte-Anne, Sainte-Hélène.
Et la gentille et tendre Madeleine.
Soit le hasard, l’amour, ou ne sais quoi.
Ebbo l’Évêque était à côté d’elle ;
Il lui contait comment, chez l’Infidèle,
Son cœur dévot avait prêché la Foi.
Un tel propos touchait fort peu la Belle.
Le bon Prélat, par inspiration,
Laissa l’Église, et prit un autre ton ;
La Belle alors prêta bien mieux l’oreille.
'Ebbo tenait d’une main sa bouteille,
L’autre rôdait à l’entour du genou :
Mathieu âaris' ne sait pas trop bien où.
Pendant cela, les Chevaliers de France
Faisaient honneur à la sainte bombance ;
Dans le bas monde onc ils n’avaient tâté
Des mets servis par l’immortalité.
Ils avalaient dans les coupes de vie
La sainteté, le plaisir, la folie.

Mais j’oubliais de vous dire qu’Organt
Depuis trois jours était parti du camp,
Pour découvrir son oncle impénitent.
Le Paladin se trouva, sur la brune,
Près d’une eau claire où se mirait la Lune ;
Il suit sa course, allant au petit trot,
Et le hasard, qui fait tout dans le monde,
Le conduisit, par la pente de l’onde,
Vers un châtel dessiné par un Goth.
Quelques buissons de vieilles aubépines,
Avec tristesse égayaient ses ruines :
Là, d’une tour les combles mutilés,
Humiliés sous une ronce altière ;
Ici le Temps a tapissé de lierre,
D’un mur pendant les débris isolés ;
Là paraissaient de gothiques statues
De vieux Héros, de Beautés disparues.
Le Chevalier suspend son palefroi,
Et pénétré de langueur et d’effroi,
Il réfléchit sur l’altière bassesse
Et le néant de l’humaine faiblesse.
« Ce pont-levis, sur son axe rouillé.
« Rappelle au cœur les pas qui l’ont foulé.
« Dans les langueurs d’une amoureuse absence,
« Quelque Beauté, du haut de cette tour,
« Chercha des yeux l’objet de son amour.
« Cette terrasse a vu rompre la lance !
« Il gît peut-être en ces débris moussus
« Quelques Beautés qui ne souriront plus.
« Cette déserte et tranquille tourelle.
« Vit soupirer un Amant et sa Belle ;
« Elle entendit leurs baisers, leurs soupirs.
« Las ! où sont-ils ces momens, ces plaisirs ?
« C’est donc ainsi que la Parque ennemie
« Rend au néant les songes de la vie ?
« Ce vieux palais fut peut-être habité
« Par la Licence et l’Inhumanité,
« Par un tyran qui dévasta la terre,

 « Par un ingrat qui trahit l’amitié.
« Un orphelin lâchement dépouillé
« Vint sur ce seuil déplorer sa misère,
« Et sur ces tours appela le tonnerre. »
Comme il parlait, dans ces vastes débris
Il entendit de lamentables cris ;
Il vit après une dame éperdue
Entre les bras d’un perfide Enchanteur,
Sur un cheval s’élever dans la nue.
Organt poursuit ce lâche ravisseur :
Il le défie, et jure en sa colère
Qu’il le suivra jusqu’au bout de la terre,
Pour immoler un perfide larron,
Dont la bassesse et la décourtoisie
Osent ravir un aimable tendron.
« Nice, dit-il, ainsi me fut ravie.
« Tu périras, coupable Négromant.
« Et ton trépas expiera mon tourment. »
Or vous saurez que mon Antoine Organt,
En cris perdus exhalant sa colère,
Ne voyait rien qu’une belle chimère,
Que la terreur de ce bord effrayant
Avait soufflée en son cerveau brûlant.
Laissons Organt et sa valeur trompée,
Ma Muse ailleurs devrait être occupée.


CHANT XV

ARGUMENT

Description du Temple d’Irminsul, Vitikin, en marchant vers Herminie, y vient implorer le secours des Dieux ; siège d’Herminie ; Vitikin arrive dans le camp d’Hirem.


Près d’Herminie était une forêt,
Asile aux Dieux consacré d’âge en âge,
Et dont l’aspect redoutable et sauvage
Impose à l’âme un auguste respect ;

L’ombre y répand un luxe vénérable :
Là le Silence interroge les cœurs,
La Piété lui répond par des pleurs,
Et le Forfait par des remords vengeurs.
Sous une voûte antique et formidable
De pins noueux que le Temps respectait ;
Ami des Dieux, un Temple s’élevait ;
Un triple rang de colonnes gothiques,
Bornait l’enceinte, et formait les portiques.
On aperçoit sur leurs combles mousseux,
Bustes brisés, simulacres des Dieux ;
Un calme saint, formidable à l’impie,
Règne à l’entour, et l’âme recueillie
Dans le silence et la paix de ces bords,
Entend les Dieux, et descend chez les morts.
Ici l’on voit l’image redoutable
D’un Dieu vengeur, armé par le coupable,
Et là parait la modeste Équité,
Tendant les bras au bon persécuté ;
Là, la Justice a gravé maint emblème
De la vengeance et du bonheur suprême.
Le méchant fuit en ces lieux combattu.
Sur les degrés, usés par la vertu,
On voit sans cesse un Prêtre vénérable,
Auprès du Ciel ministre secourable.
Ce ne sont point ses chants mélodieux
Qui vont là-haut intéresser les Dieux.
Les justes Dieux entendent le silence,
C’est aux forfaits à leur crier vengeance.
Le Roi de Saxe arriva dans ces lieux,
Pour implorer l’assistance des cieux.
Il aborda d’un air pieux et sombre
Le Patriarche assis sur le degré :
On l’aurait pris dans ce lieu pour une Ombre.
Il le recut de cet air assuré
Dont la vertu voit les grandeurs du monde.
« Ami du ciel, ah ! lui dit Vitikin,
« Quoi, vous vivez dans cette paix profonde,

« En ce moment où le pays voisin,
« Dans les horreurs d’une cruelle guerre
« Est inondé de sang et de misère ! »
« L’intérêt seul peut diviser les Rois,
« Dit le vieillard sans élever la voix ;
« De vos cités l’opulence et le faste
« Peuvent flatter une ambition vaste ;
« Mais les vertus et l’humble pauvreté,
« Vils citoyens de ce lieu redouté,
« Au noir Démon dont l’esprit les anime,
« N’offriraient point un prix digne du crime.
« Fasse le ciel qu’il vienne sur ces bords
« Chercher la paix ! elle fait nos trésors.
« Vous me semblez, à votre air, des gens d’armes ;
« Si l’avarice amène ici vos armes,
« Entrez, ce Temple est riche et précieux,
« Sur les autels vous trouverez les Dieux. »
« Ministre saint du Ciel que je révère,
« Et dont ma voix implore la colère,
« Augure mieux, lui répondit le Roi,
« De l’intérêt qui m’a conduit vers toi.
« Voici mon front ; que le nom des Furies
« N’est-il gravé sur celui des impies !
« Que les vertus et le respect des Dieux
« Ne brillent-ils sur un front vertueux ! »
Il ajouta la peinture sensible
Des longs malheurs d’une guerre terrible,
L’affreux récit des différens combats
Où le Destin a mal servi son bras ;
De son rival il peignit l’injustice,
Par un coupable et profane artifice,
Au nom du Ciel ravageant l’Univers,
Et s’arrêta sur le dernier revers
Dont le Destin a frappé sa patrie,
En envoyant Érâtre en Germanie.
Après un long et fâcheux entretien,
Les yeux au ciel, son glaive pour soutien,
Le Roi Saxon dans le Temple s’avance,

Et trouble ainsi son auguste silence :
« Grand Irminsul, ô toi qui dans tes mains
« Tiens la fortune et le cœur des humains,
« Écrase enfin l’ennemi qui t’insulte,
« Lis sur mon front les revers de ton culte,
« Et dans ce jour daigne faire pour moi
« Ce que mon cœur voudrait faire pour toi.
« Près de quitter cet Univers coupable,
« Et de voler dans ton sein adorable,
« Je mourrai donc sans venger tes autels,
« Sans t’immoler ces monstres criminels,
« Dont le mépris, tout fier de ta clémence.
« Ose accuser ton courroux d’impuissance !
« Du haut des cieux n’as-tu pas entendu
« Le cri du sang pour ton nom répandu ?
« J’adorerai ta grandeur infinie.
« Sublime en tout, sage dans ta fureur,
« Qui peut sonder ta vaste profondeur ?
« Si j’étais Dieu, j’épargnerais l’impie !
« Par sa faiblesse égaré quelquefois,
« Son cœur ingrat a méconnu ta voix ;
« Mais ces forfaits, l’opprobre de la terre,
« Dont l’arrogance assiège le tonnerre,
« Avec raison accusent de lenteur
« Le saint délai de ta juste fureur.
« Depuis quinze ans je combats pour ta gloire,
« Et mes cheveux sous l’airain sont blanchis,
« En combattant contre tes ennemis.
« À tes autels accorde la victoire,
« Ouvre à ma voix le cœur du prince Alain,
« Et montre-toi le Dieu de Vitikin ! »
À ce discours, baissant sa tête altière,
De son front chauve il pressa la poussière.
Mais cependant nos farouches Alains,
Des longs efforts d’une armée aguerrie,
Du haut des monts menaçaient Herminie ;
Par pelotons on en venait aux mains,
Et dans ces jeux, la victoire incertaine,

De sang perdu noyait toujours la plaine.
Hirem attend, pour présenter l’assaut,
De tous côtés un corps de troupes Goth.
Les assiégés préparent leurs défenses ;
La Crainte pâle a chassé les Amours ;
Les murs épais sont hérissés de lances.
Sur le sommet des menaçantes tours,
On voit de loin les heaumes des gens d’armes,
Les mouvemens, et le poli des armes.
Mille tendrons, habillés en Housards,
Le sein meurtri par l’acier qui les barde,
Le cu froissé par de rudes cuissards,
Jusques au jour s’en vont monter la garde
Chez le soldat posté sur les remparts.
On voit par-tout balistes, catapultes,
Pour repousser et porter les insultes,
Fossés, glacis, où, se moquant du sort,
Le soldat f…… en attendant la mort.
La nuit fuyait : l’aube aux portes du monde,
Pâle sortait de l’écume de l’onde,
Quand Vitikin et ses fiers compagnons
Virent flotter les alains pavillons.
Ils s’avançaient, et leur course rapide
Laisse un sillon sur la fougère humide.
Dans le lointain le ramier roucoulait,
Et dans le camp la Discorde dormait ;
Bientôt après, la trompette sonore
Vint annoncer les combats et l’aurore.
Le Roi de Saxe arrive dans le camp.
Érâtre Hirem le reçut bonnement
Sous un platane aussi vieux que la terre.
Là des Pasteurs, en des jours plus sereins,
Venaient chanter l’amour et ses larcins ;
Et des brigands tenaient conseil de guerre
Sous ces rameaux où des chiffres noueux,
Des premiers cœurs éternisaient les feux.
L’on s’attendrit en voyant ces branchages
Victorieux de la foudre et des âges.

Nos deux Héros, l’un à l’autre connus,
Se fêtoyaient de la même franchise,
Et contemplaient d’une égale surprise
Leurs fronts ridés par les mêmes vertus.
Depuis trente ans, Érâtre dans le monde
Traînait par-tout sa gloire vagabonde.
Ce nom fameux a rempli l’Univers,
Et de succès et de fameux revers.
Brigand parfois, parfois Roi magnanime,
Tyran lui-même, et fléau des tyrans,
Il écrasa les Rois en les vengeant,
Et sa vertu fut quelquefois un crime.
Le Roi de Saxe, adroit, mais généreux,
De ce barbare assouplit la rudesse,
En caressant sa superbe faiblesse.
« Ah ! lui dit-il en élevant les yeux,
« Je le vois bien, il est là-haut des Dieux
« Pour terrasser l’injustice et le crime,
« Et protéger le juste qu’on opprime.
« Je viens chercher un rival aux Français,
« Et ta vertu m’a dit que tu l’étais.
« Quitte ces champs ravagés par la guerre ;
« Cherche avec moi de plus heureux climats ;
« Viens dans la France enrichir tes soldats.
« Là des moissons embellissent la terre ;
« Là des châteaux, des palais, des cités,
« Séjour brillant des molles voluptés,
« Ne t’offriront qu’une conquête aisée.
« Dans ces pays, ta valeur abusée
« N’a rencontré que des vallons déserts,
« Que des débris, témoins de nos revers.
« J’ai tout perdu ; mais Charle et sa puissance
« N’ont pu m’ôter le cœur et l’innocence.
« Les justes Dieux, pour qui j’ai combattu,
« Tendent enfin la main à la vertu.
« Mon ennemi, dont l’avide furie
« A bu le sang et l’or de l’Italie,
« Et dont le bras, sacrilège, imposteur,

« Croit honorer le Ciel par sa fureur,
« Bientôt peut-être, au fond du précipice,
« De tant de maux expiera l’injustice ;
« Quelque vengeur envoyé par les Dieux,
« Les lavera de ses crimes heureux ;
« Son orgueilleuse et tranquille opulence,
« Des Dieux trop lents accuse la vengeance.
« Quitte ees bords, viens venger mes revers ;
« Ils sont les tiens, si tu hais les pervers.
« Vous m’entendez, Dieux dont la main trop sage
« Tarde à frapper un brigand qui l’outrage !
« Veux-tu connaître enfin nos ennemis ?
« Par la fortune ils sont tous amollis ;
« Le plus beau sang de leur Chevalerie,
« Depuis quinze ans ne cesse de couler ;
« Notre vertu, l’amour de la patrie,
« À prix de sang leur a fait acheter
« Le vain honneur de vouloir nous dompter.
« Mais les revers n’ont jamais pu m’abattre ;
« J’ai ma vertu. mon courage, les Dieux ;
« J’ai des soldats, et les tiens, si tu veux. »
« Ils sont à toi, lui répondit Érâtre,
« Comme aux Français, s’ils étaient vertueux.
« Si mon armée a noyé ces rivages,
« N’en accusez ni mon ambition,
« Ni l’intérêt, ni l’amour des ravages :
« Je suis armé par une trahison,
« Et je repousse outrages par outrages.
« Vous êtes père, et je devrais, Seigneur,
« Vous épargner un récit plein d’horreur.
« J’avais un fils ; un fils ! et j’étais père !
« Et je n’ai plus qu’un vautour sur la terre.
« J’avais vaincu le tyran Halays,
« Et sa défaite au trône d’Ionie
« Fit remonter la Princesse Élémie.
« Iman (voilà, pour charmer mes ennuis,
« Ce que la mort m’a laissé de mon fils,
« C’était le nom qu’il portait sur la terre,

« Ce nom si doux dans mes embrassemens,
« Est aujourd’hui le nom de ma misère),
« Iman, épris des charmes innocens
« De l’adorable et touchante Élémie,
« Qui me devait et le trône et la vie,
« Vint ajouter, hélas ! pour mon malheur,
« À ces présens le présent de son cœur.
« La renommée annonça dans l’Asie
« Qu’il épousait la Reine d’Ionie.
« Le vœu jaloux de maint Héros trompé,
« Qui d’Élémie adorait la beauté,
« Au même instant l’appela sur l’arène,
« Pour y vider une jalouse haine.
« Iramin, l’un de ses lâches rivaux,
« Le fit alors appeler en champ clos.
« Dans le moment où, d’une marche fière,
« Pour s’élancer, ils gagnaient la barrière,
« Il apparaît soudain un Chevalier ;
« Il accourait sur un poudreux coursier.
« Guerriers, dit-il, ma vertu vient combattre,
« Et pour l’amour, et pour le fils d’Érâtre,
« Et je prétends envers et contre tous,
« Que d’Élémie il doit être l’époux.
« Iman n’est plus le maître de sa vie ;
« Il doit ses jours au trône d’Ionie,
« Et l’amitié réclame en ma faveur
« L’antique loi de la chevalerie,
« Qui m’autorise à soutenir l’honneur.
« Iman, jaloux des larmes d’Élémie,
« Prix de la mort qui peut-être l’attend,
« Se défendit de cette courtoisie.
« Selon l’usage, il fallait cependant
« Qu’Iman cédât à cet empressement.
« Il répondit, en levant sa visière :
« Preux inconnu, si ton cœur généreux
« Force le mien à céder à tes vœux,
« Je jure au moins, et le Ciel et la terre,
« Mon Élémie, et son cœur agité,

« De te payer de cette loyauté.
« Notre inconnu, d’une démarche altière,
« En l’embrassant, vole dans la carrière.
« Il s’arrêta vis-à-vis son rival,
« En attendant qu’on donnât le signal.
« On admirait l’amitié généreuse
« Qui l’engageait sur l’arêne douteuse.
« Le vœu du peuple était pour sa vertu ;
« Mais les destins l’auront-ils entendu ?
« Autour de lui sa redoutable armure,
« De tout le cirque attache les regards.
« Le fer était son unique parure,
« Et sur son casque on voit deux léopards
« Entrelacés, la gueule haletante,
« Les yeux ardens, et la langue sanglante ;
« Ils sillonnaient d’un ongle recourbé
« Leur flanc étroit, entr’ouvert, déchiré.
« Iramin dit : Ton espérance est vaine,
« Si tu prétends, par ce dehors trompeur,
« Troubler mon âme et glacer ma valeur.
« La main fait tout, attends tout de la tienne.
« Si ta vertu ne surpasse la mienne,
« Ces monstres froids ne garantiront pas
« Iman d’opprobre, et ton sein du trépas.
« Mais l’Inconnu, que son calme abandonne,
« Pour sa réponse, ordonne le signal.
« Un cri s’élève, et la trompette sonne ;
« Les deux rivaux ont poussé leur cheval.
« Dans cette courte et redoutable attente,
« L’on est saisi de crainte et d’épouvante.
« Le premier coup allait faire juger
« Pour qui serait la gloire et le danger.
« Les Chevaliers fougueux s’entrechoquèrent,
« Et sur la selle immobiles restèrent.
« Leur lance vole en éclats foudroyés,
« Et les chevaux se cabrent effrayés.
« Mais Iramin lève un fer redoutable,
« Et le ramène avec tant de vigueur,

« Qu’il partagea le casque formidable,
« Et découvrit une fille adorable.
« C’est Élémie, ô surprise ! ô terreur !
« Le discourtois, enflammé de colère,
« D’un second coup l’étend sur la poussière.
« Iman accourt, tremblant, désespéré ;
« Il veut punir un rival exécrable,
« Le fer échappe à son bras égaré,
« Le sentiment d’un coup irréparable
« Éteint la rage en son cœur déchiré.
« Baigné de pleurs, il appelle Élémie ;
« Elle lui tend, pour la dernière fois,
« Un bras mourant, qui s’anime à sa voix.
« À cet aspect, transporté de furie,
« Le déloyal et jaloux Iramin
« Fond sur Iman, et lui perce le sein.
« Un cri d’horreur s’élève de l’arène ;
« Le meurtrier s’échappe par la plaine.
« J’étais alors au siège d’Érican ;
« J’apprends la mort d’Élémie et d’Iman.
« Anéanti, dans ma rage immobile,
« Mon cœur séché me refuse des pleurs.
« Ainsi des Dieux la vengeance tranquille,
« Lente à frapper, recueille ses fureurs.
« Bientôt après, j’abandonne le siège,
« Pour découvrir Iramin sacrilège.
« Mon désespoir inonde ses États
« De sang, de pleurs, de flamme, de soldats.
« Je le poursuis de contrée en contrée,
« Pour assouvir ma vengeance altérée,
« Et sur ses pas, après de vains efforts.
« Le sort jaloux m’a traîné sur ces bords ;
« Il a trouvé dans ces murs un asile.
« Vitikin fuit, Iramin est tranquille !
« Mes Députés ont péri sous mes yeux,
« Précipités de ces murs odieux,
« Et j’ai juré de punir Herminie
« De mon malheur et de sa perfidie. »

Le Roi Saxon promet au Prince Alain
De lui livrer le coupable Iramin,
Et d’acquitter le serment qui le lie,
En punissant le crime d’Herminie.
Vitikin dit, et gagne les remparts,
Où des soldats erraient de toutes parts.
Dans la cité tout rentre, à sa présence,
Dans le devoir et dans l’obéissance.
Vous avez vu les Aquilons siffler,
En sens contraire entraîner les nuages,
Et sur les flots, les flots amonceler ;
L’onde en fureur menace les rivages ;
Les Matelots, au travers des éclairs,
De cris perçans font retentir les airs.
Jouet des vents, la nef épouvantée,
Du fond des mers est au ciel emportée.
Mais si le Dieu qui gouverne le monde,
Se lève alors sur son trône ébranlé,
Tout est déjà dans une paix profonde,
Et tout frémi avant qu’il ait parlé.
Il n’est qu’un pas du crime à la faiblesse ;
Devant le Roi, tout fuit, l’orgueil s’abaisse.
Les meurtriers des Envoyés d’Hirem
Suivent au camp le perfide Iramin.
Ce faible père, en voyant cette main
Qui d’amertume a rempli sa vieillesse,
Sent redoubler sa rage et sa tendresse.
Chargé de fers, et sombre en son remord,
Iramin froid envisage la mort.
« Ô mon cher fils ! ô ma chère Élémie,
« Disait Hirem en se frappant le sein,
« Que répondrai-je à votre ombre qui crie,
« Et de rigueur arme ma faible main ?
« Que répondrai-je à leur ombre, à moi-même ?
« Voilà la main qui frappa ce que j’aime,
« Qui m’a ravi l’espoir et le bonheur,
« Et de détresse empoisonna mon cœur.
« Voici la main dont le coup déplorable

 « Fit qu’en mourant je mourrai tout entier ;
« De mes enfants voilà le meurtrier.
« Ah ! punissons un monstre détestable.
« Lâche, rends-moi mes enfans malheureux !
« Viens expier de ta tête coupable,
« Et ton forfait, et le forfait des Dieux.
« Oui, c’est à vous, ô Dieux, dont le tonnerre,
« De ce forfait laissa rougir la terre ;
« Oui, c’est à vous que mon cœur désolé
« Demande un couple à vos yeux immolé.
« Mais où m’égare une inutile rage ?
« Dieux, que j’offense en ma juste fureur,
« Fermez l’oreille au cri de ma douleur ;
« Je demandais seulement un vengeur.
« Me venger ! Ciel ! en ai-je le courage ?
« Et tout le sang d’un lâche répandu
« Me rendra-t-il le sang que j’ai perdu ?
« Faut-il souiller la majesté suprême ?
« Faut-il, hélas que l’aveugle Destin,
« Du sang des Rois anime un assassin ?
« Que ses remords me vengent de lui-même.
« Si l’amour seul a causé ton forfait,
« Vas, Iramin, tu mourras de regret.
« De l’examen je charge le tonnerre ;
« Je te pardonne ; il a peut-être un père ! »


CHANT XVI

ARGUMENT

Comment Antoine Organt, en poursuivant l’Enchanteur, fit rencontre d’un Meûnier ; de l’histoire d’Arimbaud ; du passage d’une rivière ; comment le Batelier fut cocu ; comment l’Ange gardien d’Antoine Organt emmena icelui en Sicile.


Homme est un mot qui ne caractérise
Qu’un animal, ainsi qu’ours et lion ;
Son naturel est erreur et sottise,
Malignité, superbe, ambition ;

Il naît et meurt ; et mort, on le méprise.
De son destin orgueilleux, on le voi
Fouler la terre en pays de conquête,
Que la raison a soumis à sa loi ;
Il n’est au plus que la première bête
De ce séjour dont il se dit le Roi.
Maître du monde, esclave de lui-même,
II creuse tout, et ne sait ce qu’il est ;
Son cœur, pétri d’orgueil et d’intérêt.
Craint ce qu’il hait, méprise ce qu’il aime.
Impudemment il appelle vertu
Le crime sourd d’un sophisme vêtu.
Son amour-propre inventa l’apparence ;
L’intérêt vil lui donna la prudence,
Et sa raison n’est qu’un noir composé
D’orgueil adroit, d’orgueil intéressé.
L’or animé dans ses veines palpite ;
L’or est son cœur ; c’est le Dieu qui l’agite ;
Sa voix le traîne au travers des dangers,
Pour s’engraisser sur des bords étrangers.
L’or inventa les Arts, l’Astronomie,
Et l’Avarice est mère du Génie.
Si-tôt que l’aube a la terre blanchie,
Et que les coqs assez mal à propos,
De leurs clairons ébranlent mes rideaux,
J’entends déjà qu’on galope, qu’on crie :
Le bruit naissant des chars et des chevaux
Vient ébranler ma cervelle engourdie,
Et m’arracher d’un aimable repos.
Où s’en va l’un crotté jusqu’à mi-jambe ?
Il court, fend l’air, frotte ses mains, enjambe ;
L’autre de noir endossant son orgueil,
Le fer au cu, d’an Grand baise le seuil.
Ce Baron court à la Force en calèche ;
Arrive après Madame de Pimbèche,
Au cu bombant, au cuir tanné de fard ;
De noirs chiffons sur sa nuque serpentent,
Dix-huit procès dans sa tête fermentent ;

Son œil est creux, enluminé, hagard ;
Par les souris sa robe est dentelée ;
Par les procès sa cervelle est fêlée ;
Et par le temps sa chaussure éculée.
Code mouvant, ambulant Châtelet,
À chaque pas, elle évoque Target.
Vient à la suite un Abbé vif, alerte,
Au flanc poudreux, à l’air expéditif,
Et poursuivant, la bouche grande ouverte,
Canonicat devant lui fugitif.
Un petit homme, en très-grand équipage,
Accourt après avec force tapage :
On croirait voir, au vive des Badauts,
Au bruit des chars, des essieux, des chevaux,
Dame Folie avec tous ses grelots.
Pauvres humains, que vous sert de poursuivre,
Pour un moment que vous avez à vivre,
Cette vapeur de gloire et d’intérêts
Qu’on croit tenir, et qu’on ne tient jamais ?
Pareil aux feux qui, dans la nuit obscure,
Mènent les gens noyer au fond d’un puits.
En captivant leurs regards éblouis,
L’orgueil humain, de son haleine impure,
De la raison détournant le flambeau,
Par les erreurs d’une aimable imposture,
Promène l’homme, et l’amène au tombeau.
Antoine Organt, de la même manière,
En galopant, poursuivit sa chimère
Jusques au jour, où, loin du vieux château,
Il ne vit plus ni la Dame ravie,
Ni le Sorcier. Le tendre Jouvenceau
Plaint son malheur, et l’âme bien marrie,
Charge le Ciel et le foudre vengeur,
D’anéantir le perfide Enchanteur.
Dans sa douleur et sa mélancolie,
Il se rappelle et Nicette et Turpin,
Les longs malheurs de sa triste patrie,
Et son grand cœur accuse le Destin.

Arrive fors un Meûnier sur son âne.
Moins grand, plus gai que le Dieu d’Ecbatane ;
De sa voix rauque, et de son fouet noueux,
Il éveillait les échos de ces lieux.
Organt disait tristement dans son âme :
« Ce pauvre hère est plus heureux que moi.
« N’as-tu pas vu ce matin une Dame
« Parmi les airs. — Nenni, Monsieur, ma foi ;
« De par mon Dieu, je ne les prends qu’à terre,
« Dit le Meûnier, qui ne l’entendait guère,
« Et quand je peux ; mais si vous étiez fors
« Un de ces Preux qui redressent les torts,
« Vous mènerais là-bas chez un vieux sire,
« Qui bat sa femme, et fait encore pire ;
« Car il voulait, Monsieur, ces jours passés,
« Que ses vassaux se coupassent le nez. »
Antoine Organt, en brandissant sa lance.
Lui demanda le nom de ce maraud.
Le Meûnier dit : « Il s’appelle Arimbaud ;
« C’est le plus laid des Chevaliers de France,
« Et le plus fier. Il se prétend le fils
« De vieux Héros qu’il appelle Amadis.
« Ce sang fameux, usé par tant de veines,
« Est en fumée arrivé dans les siennes.
« Il part un jour, et, grâces au Seigneur,
« Dans le dessein d’essayer sa valeur.
« Il me souvient qu’il avait une lance
« Comme la vôtre, et non votre apparence.
« Il emprunta la jument du moulin,
« Et Mathurin, le voyant qui s’emporte
« Dans le vallon. se plaignait de la sorte :
« Adieu ma bête, avant demain matin,
« D’un coup de sabre on va vous le pourfendre
« Et ma jument en foire on ira vendre.
« Sire Arimbaud se mit à chevaucher,
« Au préalable ayant fait attacher
« Sur son armet ses titres de noblesse,
« Pour que chacun révérât son Altesse.

« Il avançait de la sorte affublé,
« Et de lui-même étant émerveillé.
« Il batailla, de sa noble chronique
« Semant par-tout quelque feuillet gothique,
« Dont le vainqueur usait apparemment.
« À son plaisir, fort incivilement.
« Deux mois après, tremblant et fier il trote
« En ce pays, et sa visière haute
« Laisse entrevoir à nos yeux étonnés
« Sa face blême. et qui n’a plus de nez.
« Il aperçut le clocher du village.
« Il te sied bien, lui dit-il plein de rage,
« Il te sied bien de porter dans les cieux,
« Comme Arimbaud, ton front audacieux.
« Quels furent donc les héros tes aïeux ?
« Où sont, brigand, tes titres de noblesse ?
« Voici les miens. Lis, chétif, et confesse
« Que ton renom s’éclipse près de moi.
« En vain tu veux déguiser ton effroi,
« Et cette armure, et ces Guerriers sans titres,
« Que j’aperçois postés de toutes parts
« Sur ce portail et derrière ces vitres.
« Sont contre moi d’inutiles remparts.
« Le Gentilhomme, à ces mots, poind sa lance,
« Et sur l’église, impétueux, s’élance.
« Notre jument. les quatre fers en l’air,
« Contre le mur rebondit terrassée,
« Et Monseigneur, aussi prompt que l’éclair,
« Vit repousser sa fureur abusés.
« Sa vieille lance et son casque rouillé,
« En gringotant. sur la poudre roulèrent.
« Deux Pèlerins au château l’emportèrent,
« Froissé, tout fier, et de sang barbouillé.
« Il ordonna que l’on battit Madame ;
« Et le pourquoi ? c’est qu’elle était sa femme.
« Un Villageois la battit en effet,
« Mais non pourtant comme Arimbaud voulait :
« Bientôt après, il l’appelle, il la flatte,

« Pleure, s’excuse, et l’embrasse, et la rate.
« Depuis ce temps, pendant le long du jour,
« Il vous la baise et rosse tour à tour.
« Mais de Monsieur il faut que je vous die
« Une nouvelle et plaisante saillie.
« Sire Arimbaud avec peine voyait
« Combien un nez la moustache paraît ;
« En conséquence. il voulut, par arrêt.
« Que ses vassaux de nez se départissent,
« Et sur le champ son exemple suivissent.
« Grande rumeur soudain parmi les gens.
« Si Monseigneur, se disaient-ils dolens,
« Avait perdu ce qu’entendez, compère,
« Il faudrait donc que nous allassions sans ?
« Il l’entend là d’une belle manière !
« Je ne sais pas, morbleu. ce que ferez ;
« Mais, par ma foi, l’on n’aura pas mon nez.
« Le mien non plus. Que Monseigneur demande
« Ce qu’il voudra ; mais bien de sa légende
« Il peut les nez hardiment effacer.
« Le Ciel voulut nous en favoriser.
« Et ce n’est pas, ma foi, pour qu’on les rende.
« Un autre : À quoi Monseigneur pense-t-il ?
« Veut-il des nez qu’on serve sur sa table ?
« Il peut venir imer dans notre étable,
« Mais ne perdrai l’honneur de mon profil.
« C’était pitié pour les gentes laitières,
« Les pastoureaux et fraîches métayères.
« L’une disait : Oserai-je danser ?
« Et celle-là : Qui voudra me baiser ?
« Lors Mathurin, c’est le nom de mon maître ;
« Il n’est pas sot, ne son valet peut-être.
« Mathurin donc et s’approche, et dit : Quoi,
« Craignez-vous donc qu’un nez vous fasse faute ?
« En Monseigneur ce n’est ce que je voi;
« Cela lui donne une mine plus haute.
« Regardez-vous comme si peu d’honneur
« De ressembler en somme à Monseigneur ?

« Assurément c’est une courtoisie
« Dont sa bonté seule nous gratifie ;
« Puis pensez donc quel honneur ce serait,
« Si, par hasard, pour lui l’on vous prenait.
« Un tel discours fit rompre la sentence.
« Sire Arimbaud, bête comme un oison,
« N’avait pas fait cette réflexion.
« Il se reproche une telle démence,
« Dont ses vassaux se seraient pavannés,
« Et pense bien, avec ferme assurance.
« Nous faire peine en nous laissant le nez. »
Un tel récit agaça le courage
D’Antoine Organt ; il jura les beaux yeux
Qu’il adorait, de purger ce rivage
D’un scélérat qui vantait ses aïeux.
Ils avançaient devers une rivière ;
Le Meûnier dit : Il nous faut passer l’eau ;
Puis sa voix dure appelle le bateau.
Une gentille et fraîche Batelière
Arrive tôt, lève l’ancre en chantant,
Et l’aviron fend le moite élément.
Le vent soufflait, et la jupe imprudente
Servait de voile à la barque inconstante.
Perrette n’a le temps d’apercevoir
Que le Zéphyr joue avec son mouchoir ;
Elle dépêche, et ses mains empressées
Font écumer les vagues repoussées.
Tout chez Perrette était en mouvement,
Jupe, cheveux, où Zéphyre folâtre ;
Mais le teton, ferme et blanc comme albâtre,
Reste immobile, et grossit seulement
Par cette épreuve, où Perrette essoufflée
Met sa vigueur ailleurs mieux employée ;
À l’autre bord, son époux indiscret,
Nos passagers d’un œil rond observait.
Et cependant Perrette arrive à terre.
Çà, respirons, la gente Batelière,
Dit le Meûnier, homme rempli de soins ;

« Vous êtes lasse, on le serait à moins. »
Quoi qu’il en soit, tout à l’heure on s’embarque,
Et le Meûnier fait avancer la barque.
Rouge d’efforts et d’un air d’abandon,
Assis à bord, le robuste tendron,
Le nez en l’air, la jupe retroussée,
Dardant un œil naïvement fripon,
Sans le savoir, charme la traversée.
Organt lui dit : « Sommes-nous l’épousée
« De ce vieux loup ? Oui, Monsieur, Dieu merci.
« J’ai bien du mal à le contenter, lui !
« C’est un démon si-tôt que l’on me baise ;
« Las ! je vous jure, il est bien nommé Blaise.
« Cent fois le jour, je lui dis : Blaise, eh bien,
« Que veux-tu done que je fasse, moi ? — Rien.
« Je gagerais que ce soir il va dire
« Qu’avecque vous, Monsieur, il m’a vu rire.
« Et puis, tenez, prenez donc des maris ! »
Tout en parlant, par manière d’acquis.
Antoine Organt passait une main douce
Sur ses appas. Perrette le repousse,
Mais tendrement, et lorgnant en dessous
Ce qu’avait l’air d’en penser son époux.
Le sot jura, ce fut une autre affaire ;
S’il en eût ri, l’autre n’eût rien su faire.
Organt, pressé par un double plaisir,
Trousse Perrette, et l’écoute à loisir.
Ce n’est le tout ; un Passager arrive,
Frappe des mains, et glose sur la rive.
Le Batelier, et de B… et de mors
Fait retentir les échos de ces bords.
Le bon Meûnier à la pente de l’onde
Abandonna la barque vagabonde.
Perrette crie, et presse dans ses bras
Le Paladin qui pince ses appas.
Notre Meûnier, en sa manière dure,
Du Batelier honnissait la figure.
« Passe la nuit. disait-il ; mais de jour

« Être cocu, Dieu me garde du tour ! »
Leur voix sonore, au ton mâle aguerrie,
Avec éclat soutenait la partie ;
En roulemens tantôt se prolongeait,
À flots pressés puis se précipitait,
Et de ces mots, dont Vert-Vert hérétique
Vint effrayer nos Sœurs de Nivernais,
À son retour des rivages Nantais,
Faisait sonner la rudesse énergique.
L’Ange gardien alors parut en l’air
Sur un char blanc, attelé d’un éclair.
Il descendit, et le filleul Antoine,
À son aspect, parut sot comme un Moine.
« Mon cher Gardien, dit-il baissant les yeux,
« Point ne croyais vous trouver en ces lieux. »
L’Ange repart : « L’armée est dans la lune ;
« Érâtre-Hirem s’avance vers le Rhin ;
« Organt s’amuse, et caresse une brune !
« C’est donc ainsi que vous cherchez Turpin !
« Tout le pays est resté sans défense ;
« Les ennemis vont inonder la France ;
« Laissez Perrette, et sautez sur mon char. »
Antoine Organt avec son Ange part.
Du haut du ciel, il voit Perrette à terre,
Et s’écriait : Ô malheureuse guerre !
L’Ange, en volant, ce discours lui tenait :
« Mon filleul cher, je plains votre patrie
« De tout mon cœur, et j’ai l’âme marrie
« De voir Charlot insensé comme il est.
« Par des tyrans la France est gouvernée ;
« L’État faiblit, et les lois sans vigueur
« Respectent l’or du coupable en faveur.
« Dans ses écarts la Reine forcenée
« Foule, mon fils, d’un pied indifférent,
« Et la Nature, et tout le peuple franc.
« Son avarice, et cruelle et prodigue,
« Pour amasser, par-tout cabale, intrigue.
« Dissipe ensuite, et, sans s’embarrasser.

« Crache le sang qu’elle vient de sucer.
« Cruel vautour, dont la faim irritée,
« Du peuple entier fait un vrai Prométhée !
« Le malheureux pousse sous ses débris
« De vains soupirs étouffés par ses ris,
« Et les sueurs et les pleurs des Provinces
« Moussent dans l’or à la table des Princes.
« La Loi recule, et le Crime insultant
« Broye en triomphe un pavé gémissant.
« D’un bras débile et flétri de misère,
« Le Laboureur déchire en vain la terre ;
« Le soir il rentre, et l’affreux désespoir
« Est descendu dans son triste manoir :
« Il voit venir sa femme désolée.
« Notre cabane est, dit-elle, pillée.
« Et qui l’a fait ? dit l’époux plein d’effroi :
« Et qui l’a fait ? qui l’a voulu ? — Le Roi !
« Le Roi, mon fils ; sa funeste indolence
« Ignore, hélas ! les malheurs de la France.
« De noirs tyrans écrasent ses sujets
« Et sa faiblesse épouse leurs forfaits.
« La Cour n’est plus qu’un dédale de crimes.
« Des traces d’or y tiennent lieu de fil ;
« L’honneur s’y vend au coup le plus subtil,
« Et tour à tour triomphans et victimes.
« Dupes des rêts par eux-mêmes tendus,
« Flattés hier, aujourd’hui confondus,
« Tous ces tyrans, assis sur une boule.
« Sont un torrent qui bouillonne et s’écoule.
« Telle est la France, et voilà les malheurs
« Qu’ont entrainés Turpin et vos lenteurs.
« De Satanas la fureur alarmée,
« Contre les Francs traînent le peuple Alain.
« Vous allez voir nos rives débordées.
« À dans la lune emporté notre armée ;
« Érâtre Hirem et le fier Vitikin
« En peu de temps d’ennemis inondées ;
« Nos châteaux pris, le pays ravagé,

« La France en deuil, et Paris assiégé.
« Le bon Denis, en telles entrefaites.
« Mène le Magne au travers des planètes.
« Votre patrie enfin n’a plus que vous
« Pour repousser tant d’ennemis jaloux.
« De vos labeurs vous trouverez le terme ;
« Ils ont servi à déployer le germe
« De vos vertus. » « Mon Ange, dit Organt,
« Voici la plaine où j’ai perdu Nicette ;
« Oh ! laissez-moi la revoir un moment ! »
Le bon Gardien fit un signe de tête,
En déplorant tant de légèreté ;
Mais il n’osa parler d’autorité.
« Vous reverrez. dit-il, votre maîtresse ;
« Mais ce sera lorsque votre valeur
« Méritera du Ciel cette faveur,
« Quand vons aurez vaincu cette faiblesse.
« El que ce bras, du sang des ennemis
« Aura baigné l’enceinte de Paris. »
Organt repart : « Ô ma chère Nicette !
« Mais ce vilain aura battu Perrette !… »
Comme il parlait, il voit, du haut des airs,
Que le char blanc plane au-dessus des mers.
L’Ange lui dit : « Je vous mène en Sicile ;
« À l’orient vous découvrez cette île,
« Comme un vaisseau qui fuit dans le lointain,
« Enveloppé des vapeurs du matin.
« Vulcain vous forge une armure honorable,
« Et d’une trempe aux coups impénétrable.
« Vous trouverez au bout de ce vallon,
« Sous des rochers, l’antre du Forgeron.
« Adieu, mon fils, craignez Dieu, soyez pie,
« Vous reverrez bientôt votre patrie. »
L’Ange, à ces mots, les rênes suspendit ;
Antoine Organt à terre descendit,
Et le Gardien, dans sa course rapide,
D’un trait de feu peignit l’azur du vide.


CHANT XVII

ARGUMENT

Comment Antoine Organt s’achemina vers la caverne de Vulcain ; tristes réflexions qu’il fait dans un souterrain ; voyage du Lecteur dans l’île enchantée d’Adelinde ; retour du Lecteur au mont Etna, et d’un récit étonnant de Vulcain à Antoine Organt.


L’Ange partit, et son triste filleul
Sur le rivage était demeuré seul.
Il s’avançait ; dans la nue embrasée,
Du mont Etna les flammes voltigeaient,
Et d’un bruit sourd ces bords retentissaient.
Un tel spectacle élève sa pensée ;
Il croit déjà triompher dans Paris,
Et de carnage inonder ses glacis.
Sous des rechers, dont la cime azurée
Semble servir de base au firmament,
De la caverne il découvre l’entrée.
Le cœur ému d’un saint frémissement,
Il contemplait ces roches chancelantes,
Du mont Etna les entrailles brûlantes ;
Debris pompeux où siège la Terreur :
Sur un abîme on la voit égarée,
En mesurant sa noire profondeur
De farfadets, de spectres entourée.
Près d’elle on voit les Songes voltigeans.
Toutes les nuits la Terreur les disperse,
Pour effrayer le sommeil des tyrans,
Par des bûchers, par des coûteaux sanglans,
Et ranimer le vautour qui les perce.
Dans le sommeil, elle rend aux ingrats
Le sentiment d’une amitié trahie,
Et le tableau du bienfait qui s’oublie.
Antoine Organt avançait à grands pas
Sous une voûte à la nuit condamnée.
« Ah ! disait-il, quelle est ma destinée !
« C’est donc ainsi que je passe des jours

« Dus au bonheur, à Nicette, aux Amours ?
« Mes yeux peut-être, en ce séjour immonde,
« Ne verront plus la lumière du monde.
« Adieu Nicette, adieu projet brillant
« De vivre heureux, ou du moins triomphant.
« Nul ennemi qui rompe ici la lance !
« Holà ! morbleu, vive Nice et la France ! »
Comme il parlait, il entendit soudain
Dans la caverne un tonnerre lointain.
Mais un moment je quitte la Sicile,
Alinde encor m’appelle dans son isle.
Pour s’égayer, il faut changer de ton ;
J’aime Chaulieu lorsque j’ai lu Platon.
J’avais promis de conter par la suite
Comment ce bord, par le Ciel oublié,
Devint bientôt le plus aimable site.
Sornit en âne ayant été mué
Par un Frocard qui viola sa Belle,
Ce Négromant, appelé Serricon,
Dans ce désert fit emmener icelle,
En employant l’adresse du Démon.
L’enfant aîlé fut dérober la foudre,
Et du Frocard mit le châtel en poudre.
Le Négromant, chassé de son logis.
Vint retrouver Alinde en ce pays.
Il la trouva qui dormait sur le sable.
Elle dormait, et sa bouche adorable
Sur son corail appelait le baiser.
Son cœur qui bat, invite à le presser.
Des pleurs pareils à des perles tremblantes,
Embellissaient ses paupières mourantes,
D’autres roulaient sur ses tetons flétris.
De sa beauté plus vivement épris,
Le Négromant invoque le Ténare,
Pour enchanter ce rivage barbare,
Et préparer, à son réveil déçu,
D’un lieu riant l’appareil inconnu.
Le pied poudreux, il fait le tour de l’isle,

Tenant en main un livre de Sibylle.
Ce fut alors que Sornit arriva ;
Maître Frocard ne l’attendait point là.
Le Héros prend la bague de sa mie.
Cogne l’Hermite, et brave sa furie ;
Ses bras nerveux le portent sur un roc,
Et l’onde avide engloutit l’homme à froc.
Toujours heureux, et jamais las de l’être,
Chéri d’un cœur dont il était le maître,
Mourant d’amour sur un sein plein d’appas,
Dans le torrent d’une ivresse profonde,
Sornit dès lors oublia les combats,
Et ne vit plus désormais dans le monde
Que deux tetons qu’il ne partageait pas.
Dans les transports de son âme ravie.
Il s’écriait « Mon éternelle mie,
« Mon univers et ma divinité,
« Toi seule au monde es la félicitė ;
« Mon cœur, ma vie expire sur ces rives.
« Ah ! profitons des heures fugitives ;
« Mon tendre cœur regrette les momens
« Qu’il a perdus dans les combats sanglans.
« Je poursuivais la gloire et la fortune : *
« Fortune ! Linde, ah ! n’en es-tu pas une ?

  • Est-il un bien comparable à ton cœur ?

« Qu’est-ce qu’un trône où n’est pas le bonheur ? »
Un doux baiser, une étreinte brûlante,
De ce langage entrecoupait le cours.
Le Paladin ainsi coulait ses jours.
Le jour trop long, et l’aurore trop lente,
De leurs plaisirs aiguillonnaient l’attente ;
Dès l’aube pâle ils s’en vont quelquefois,
L’arc à la main, épouvanter les bois.
L’enfant malin se met de la partie,
Dans le taillis sa flèche les épie.
Les faons légers échappent aux chasseurs ;
L’amour adroit ne manque pas les cœurs.
Une autre fois, assis sur le rivage,

Indifférens, ils suivent les vaisseaux
Qu’un vent du nord balance sur les eaux.
L’onde, du temps vaste et mobile image,
Fait naitre en eux quelques réflexions.
Linde disait : « Faut-il que nous mourions ?
« Ah ! quelle main, cher amant, la première,
« De l’un de nous fermera la paupière !
« Sera-ce toi qu’un funeste destin
« Arrachera le premier à mon sein ?
« Mais si tes mains doivent creuser ma tombe
« (Sous ce tableau ma faiblesse succombe),
« Quand tu mourras, qui viendra sur ces bords
« Avec mon ombre ensevelir ton corps » ?
L’espoir riant d’une longue vieillesse
Venait bientôt rassurer leur tendresse.
L’aspect de l’onde et le prix des beaux ans
Les ramenaient à leurs embrassemens.
Alinde un jour aperçut du rivage
Certain navire isolé sur les mers,
Qui paraissait les débris d’un naufrage.
Un vent fougueux, répandu dans les airs,
Soulevait l’onde, et la nef agitée
Cherche un abri vers cette isle écartée.
Linde aussi-tôt vole vers son amant ;
Bientôt après une incertaine attente,
Trois Chevaliers s’avancent lentement,
Accompagnés d’une Beauté touchante,
De qui le sein soutenait un enfant.
Sornit s’avance, et retrouve Enguérand.
Ô mon compère, ô mon compagnon d’armes !
C’est vous !
dit-il en lui serrant la main.
Les Chevaliers mêlent de tendres larmes.
Guise, du monde admire le destin :
Monsieur de Blois et sa sœur attendrie,
En cheminant, pleurent de bonhomie.
Linde se mêle à leur épanchement.
Mais revolons devers Antoine Organt ;
Je l’ai laissé, si j’ai bonne mémoire,

Qui s’avançait sous une voûte noire.
Il entendait mugir le souterrain,
Et vit bientôt le palais de Vulcain.
Par des fourneaux la caverne éclairée,
Lui laisse voir, autour du Dieu cocu.
Des géans noirs, dont la face grillée
N’avait qu’un ceil, et paraissait un cu.
Leurs bras nerveux sur l’enclume brûlante,
Avec chaleur une massue ardente
Précipitaient, et tout le mont Etna
Retentissait de ce beau concert-là.
Le Dieu cornu, déridant sa figure.
Au Chevalier présenta son armure ;
Il y chercha quelqu’emblème flatteur
De ses hauts faits et preuves de valeur ;
Mais n’y trouva que le portrait de Nice.
Des Dieux c’était un prudent artifice
Pour le toucher et le faire rougir ;
Mais le Héros, enivré de plaisir.
Avec transport fixe cette peinture,
Baise son sein et sa bouche, et lui jure
De triompher désormais à ses yeux ;
Cela revint au même pour les Dieux.
Antoine Organt savait son catéchisme.
« Vulcain, dit-il, vous, Dieu du Paganisme,
« Par quel hasard vous retrouvé-je ici ?
« Tout l’Univers vous croit anéanti. »
« Vulcain repart : « Jadis un Dieu fait homme
« Chassa nos Dieux du Panthéon de Rome ;
« Je ne sais point ce que sont devenus
« Jupin, Minerve, et toutes les Vertus.
« Il se livra des batailles terribles :
« Le ciel profond, comme autant de mimas,
« En éprouva des secousses horribles,
« Et fut heureux de ne s’écrouler pas.
« On vit long-temps balancer la fortune ;
« De son trident le furieux Neptune
« Frappa trois fois le fatal Gabriel

« En cet endroit qui nous chassait du Ciel.
« Jésus donnait des bénédictions
« À ses soldats, et leur criait : « Voyons,
« Chassons d’ici cette race hérétique
« Qui, dans Juda, nous a tant fait la nique ;
« Chassez ces gueux à ma Bible rétifs,
« Sus, mes amis, mes compagnons, mes Juifs,
« Mes Élus chers, mes Lépreux, mes Apôtres,
« Qui ne saviez même vos patenôtres,
« Quand de ma main je remplis vos filets,
« Auprès du lac nommé Génésarets ;
« Car c’est exprès que ma bonté paterne
« Vous a choisis pour boire mon nectar.
« Pour savourer de mes Moines le lard,
« Et pour frotter ce Jupin qui me berne.
« Judith, branlant le sabre d’Holopherne,
« Attaque Mars, et son bras féminin,
« D’un vaillant coup l’atteignit vers le rein.
« Mars se retourne ; à cet affront sensible,
« Il vous tira son braquemart horrible,
« Le fit briller aux regards de Judith,
« Qui, le voyant, jura le nom du Christ ;
« Et toutefois cette Belle éperdue
« En eut le cœur moins blessé que la vue.
« Mars ne rendait que son coup seulement ;
« Judith criait : Impudique brigand,
« Que n’ai-je pu t’en donner quatre cent !
« Mars lui répond : Eh bien, moi, je calcule
« Que je les ai reçus ; je vous les rend.
« Il les rendit en effet sur-le-champ,
« Et de franc jeu, sans faire pause nulle.
« Un coup de foudre ébranla l’Univers,
« Trois Dieux en un parurent dans les airs ;
« Nos bataillons, terrassés par la foudre,
« Roulent meurtris avec le ciel en poudre.
«: Notre rival, jaloux de régner seul,
« Dans les Enfers envoya son filleul ;
« Il y plaça des monstres effroyables,

« Qu’il baptisa du vilain nom de Diables ;
« Il les chargea de griller tout chacun
« Qui soutiendrait que trois ne font pas un,
« Et prétendrait, dans sa folie extrême,
« Que l’on ne peut, si malin que l’on soit,
« Ouvrir la bouche et s’avaler soi-même ;
« Prodige heureux que la raison conçoit.
« La terre fut à l’instant empàtée
« Des Dieux payens que l’Érèbe vomit,
« Et, comme au temps du pauvre Épiméthée,
« Des maux humains la boîte se rouvrit ;
« L’Enfer béant vomit les Euménides,
« La terre but leurs poisons homicides,
« Et, malheureux sous un sceptre de fer,
« Le genre humain regretta Jupiter.
« Le Fanatisme, à l’ail ardent et louche,
« L’Enfer dans l’âme et le Ciel dans la bouche,
« La Cruauté, son Ministre sanglant,
« Et plus souvent son coupable adversaire ;
« Le Désespoir, son criminel enfant,
« Bientôt après inondèrent la terre.
« On mit Plutus à la porte des cieux ;
« L’homme avili renta ses nouveaux Dieux ;
« Pluton se fit eunuque, afin de vivre ;
« Mourant de faim. Apollon fit un livre ;
« Pallas s’en fut, l’Honneur voulut la suivre :
« Pour l’Intérêt, il prit un capuchon.
« Ce Dieu d’Enfer changea son premier nom
« En ceux de Luc, de Grégoire et d’Antoine ;
« L’Hypocrisie, en changeant de maison,
« Mena Priape, et voulut qu’il fût Moine.
« Ma Cythérée emmena Cupidon.
« De Tysiphone et ses sœurs turbulentes,
« Nécessité fit un trio nonnain,
« Et des Laïs, de nos Parques trop lentes.
« Le nouveau Dieu vit que le genre humain
« Ne serait pas meilleur qu’à l’ordinaire,
« Et me laissa l’antique ministère

« De Forgeron du céleste tonnerre.
Vulcain alors jette un profond soupir.
« Il s’en faut bien que l’emploi soit le même,
Ajouta-t-il, « je n’ai plus de loisir ;
« Le nouveau Dieu tonne pour son plaisir.
« Mes compagnons et ceux de Poliphême
« À ses ébats ne peuvent plus suffir.
« Je partageais autrefois l’ambroisie,
« Et savourais voluptueusement
« Le doux nectar dans la coupe de vie.
« Aréthuse est mon nectar à présent.
« J’allais le soir sous les plaines liquides,
« M’ébattre au sein de fraiches Néréides.
« Mais aujourd’hui, l’Océan malheureux
« N’est plus peuplé que de monstres affreux.
« Dans ces forêts je suivais les Driades ;
« Sur ces coteaux j’allais voir les Menades ;
« J’allais trouver mon épouse à Paphos. »
Le Dieu boiteux devint rouge à ces mots,
Et de son cœur réveillant l’amertume,
Il appela ses compagnons grillés,
Qui l’écoutaient sur leur masse appuyés,
Et déchargea son dépit sur l’enclume.
« C’est grand’pitié qu’on ait ainsi chassé,
Disait Organt, « ces Dieux du temps passé !
« Valaient-ils pas ce que valent les nôtres ?
« Ce Dieu fameux, qui, le tyrse à la main,
« Endoctrina si bien le genre humain,
« Valait-il pas nos rechignés Apôtres ?
« Oh ! si jamais j’en avais le pouvoir,
« J’aurais bientôt l’antiquité vengée,
« Et balayé le divin Apogée,
« D’Anges, de Saints à froc ou blanc ou noir. »
Un tel propos était peu catholique,
Et ne l’était mêmes aucunement ;
Mais vous saurez, et ceci vous l’indique,
Que mon Gaulois n’était qu’un mécréant :
Aussi le drôle, et ma foi le déclare,

Grille à jamais au fin fond du Tartare.
Le voilà bien à présent avancé,
D’avoir les Saints du Paradis chassé ;
D’avoir sali sa conscience impie
De maints forfaits horribles à l’ouïe ;
D’avoir agi sur-tout en libertin,
Faisant cocu son bon hôte Vulcain.
Une gentille et fraîche pastourelle,
Elle avait nom de baptême Isabelle,
Depuis long-temps du Cyclope amoureux.
Par ses rigueurs aiguillonnait les feux ;
Au fond d’un antre impitoyable et sombre,
Elle vivait plaintive comme une ombre ;
Une sensible et pesante langueur.
De ses yeux noirs avait glacé l’ardeur ;
Ses beaux cheveux, bouclés par la Nature,
D’un front d’ivoire agaçaient la blancheur,
Et de Vénus couronnaient la ceinture.
Lorsque Vulcain, épris de sa beauté,
Précipitant ses jambes inégales
Devers les bords du Lignon enchanté,
Vint la frotter de ses moustaches sales,
Saisis, frappés, éblouis, confondus,
Ses yeux d’abord la prirent pour Vénus.
L’Esprit malin à la porte de l’antre
Conduit Organt ; elle pleurait, il entre.


CHANT XVIII

ARGUMENT

Comment les Alains, réunis aux Saxons, marchèrent vers Paris ; du Chevalier Étiene de Péronne ; cartel de défi envoyé aux Parisiens par les Infidèles ; des malheurs de Nicette, et son aventure dans une Hôtellerie, et du hasard merveilleux qui lui fit retrouver Antoine Organt.


Après avoir quitté la Germanie,
Et retiré le siège d’Herminie,

Tous les Alains, réunis aux Saxons,
Passent le Rhin, en trois corps se partagent ;
Impétueux, brùlent, pillent, saccagent,
De leurs torrens inondent nos sillons,
Et vers Paris traînent leurs bataillons.
La France était sans Soldats et sans Princes ;
Ses défenseurs étaient d’autres tyrans,
Dont l’avarice infestait les provinces.
Paris était un antre de brigands,
Où la folie, avec la politesse,
De crimes noirs égayait la rudesse :
Où l’intérêt, lâchement déguisé,
Levait un front de tendresse gazé :
Des murs épais, bâtis par la Mollesse,
Couvraient la ville, et cachaient sa faiblesse.
Sa garnison était quelques Soldats
Chargés d’un fer trop pesant pour leurs bras,
Et dont le Chef, digne soutien d’un trône,
Où la grandeur semblait un beau pourpoint
Qui parerait un âne vu de loin,
Était ce mons Étienne de Péronne
Que la Folie avait pris pour Housard.
Mais ce Héros veut un article à part.
Vers ce temps-là, la cité de Péronne
Eut un seigneur débonnaire et courtois,
À qui le bien de ses bénignes lois,
De l’univers eût mérité le trône,
Si les tyrans ne faisaient les grands Rois.
Des courts instans que le Ciel nous octroie
Bien il sentit tout le prix et valeur.
Il en usa comme d’une faveur
Qu’un jour enlève, ainsi qu’il nous l’envoie.
On lui donna le nom de Julien ;
À ce grand Prince on eût donné le sien.
Il s’écriait, cet autre bon Saturne :
Je veux de pleurs qu’on arrose mon urne !
Et se gardait, pour un instant trop court,
De les presser sous un sceptre si lourd.

Le malheur cesse alors qu’il le découvre ;
Avec son cœur une main pleine s’ouvre.
Son vieux châtel semblait un cabaret,
Sur un tonneau la justice il rendait,
Et l’équité, toujours épanouie,
Souffrait bien moins de cette bonhomie,
Que du sang-froid d’un Juge grimacier
Qui fait des lois un sordide métier.
Ce Prince enfin, des Princes le modèle,
En Épicure habillait Marc-Aurèle.
Assez souvent, dans ses lares badins,
Il s’égayait des préjugés voisins,
Mais sans gronder toutefois ; le bon sire
Point ne grondait et ne savait que rire.
Un jour que, plein de bachiques vapeurs,
Sa main prodigue épandait ses faveurs,
De sa honté l’ivresse impétueuse
Lui fit trouver une saillie heureuse.
De ses mulets il fit des Conseillers,
Et de ses chats autant de Financiers.
Il ne fut point jusqu’à son singe Étienne
Qui ne tâtât de cette heureuse veine ;
Au singe donc il fit expédier
Brevet d’honneur par Maître Jean Chartier,
Et lui ceignit l’ordre chevaleresque.
L’autre, endossant sa noblesse burlesque,
Le casque haut, de fer empaqueté,
Se pavana par toute la cité.
Il affourcha sur une blanche mule
Sa dignité gravement ridicule.
Tous les passans s’écriaient : Voyez donc
Des Chevaliers le plus sot qui fût onc !
D’autres vantaient ses talens, son génie
Pour plaire au Roi qui bernait leur folie.
Il ne manquait à notre Paladin
Que la parole ; un ami de Merlin
La lui donna. Le vénérable sire
Ne cessa plus de vanter sa vertu,

Et les aïeux dont il était issu.
Un sien parent fut Préfet dans l’Empire,
L’autre Consul, et l’autre Sénateur.
Le singe avait ces choses ouï dire
Apparemment à quelque grand Seigneur.
Mais le Héros, d’après maintes peintures
De Paladins, de géans pourfendus,
Voulut aussi courir les aventures,
Et déployer ses loyales vertus.
Il partit done un beau jour de Péronne,
En tapinois, sans rien dire à personne,
Se fit rosser, et je ne sais comment,
De la Folie enfin devint l’amant.
Icelle étant en France souveraine,
Se ressouvint de son féal Étienne,
Et lui vendit son poste d’alguasil
À prix d’honneur, et jurant d’être vil.

Devant Paris les ennemis campèrent ;
De ses palais les Plaisirs s’envolèrent ;
Les citoyens, divisés dans la paix,
Ou par l’orgueil, ou par leurs intérêts,
En ce moment réunis par la crainte,
Gardent les murs et bordent leur enceinte.
Deux Chevaliers, l’un Saxon, l’autre Alain
(Ils avaient nom Agramore et Talbin)
Foat avancer un Héraut vers les portes,
Pour annoncer aux gauloises cohortes
Que deux Guerriers, au quinzième soleil,
Devant les murs attendront leur pareil.
En un moment, la Renommée agile
A répandu ce cartel dans la ville.
Maints Chevaliers qui devaient leur haubert,
Briguent l’honneur de punir cette audace :
On voit paraître et le comte Robert,
Lequel avait engagé sa cuirasse,
Et Jean Dudon, qui promet de payer
Sur l’ennemi l’incrédule usurier.
Rindon paraît, dont l’avarice folle

Appelle un casque un ornement frivole ;
Paul Hudegon, lequel donna son bien
Pour un baiser, et lequel fut tout sien ;
Le souple Odar, ingrat avec tendresse.
Parlant toujours vertus, humanité,
Lâche avec art, faux avec politesse.
Monstre fardé de sensibilité ;
Guelfe, parjure, et cynique effronté ;
Altamant, fourbe avec tranquillité.
Au demeurant, par un rare assemblage,
Tous ces faquins étaient pleins de courage.
Nemours parut ; lui seul punt-être alors
Avait un cœur sans tache et sans remords ;
Son front, blanchi sous l’aigrette poudreuse,
Annonce encore une âme vigoureuse,
Où les vertus, qu’assiège en vain le temps,
Ont réparé la faiblesse des ans.
« Ô vous, dit-il d’une voix aguerrie,
« Qu’assemble ici l’amour de la patrie,
« En telle main que tombe cet honneur,
« Votre vertu me épond du vainqueur ;
« Et si la gloire, autrefois plus facile,
« Amène ici ma vieillesse débile.
« Amis, c’est moins pour vous la disputer,
« Que pour offrir en ce moment funeste
« Le dernier coup que mon bras peut porter,
« Et tout mon sang, ou le peu qui m’en reste.
« Nous sommes tous et braves, et Français ;
« Entre nous tous que le Destin prononce,
« Et que vos bras attendent sa réponse
Les Chevaliers paraissent satisfaits.
On met les noms dans une urne fatale,
Et l’on convient que la gloire sera
Aux premiers noms que le Ciel enverra.
Crainte, espérance était par-tout égale.
Pépin sortit : il eut pour compagnon
Le redoutable et bouillant 'Ferragon.
Pépin, frappé d’une noble épouvante,

Ayant quitté la gloire et les combats,
Devers Paris avait pressé ses pas.
Pour cet assaut, tout fier il se présente,
Et le Héros, vain dans sa lâcheté,
Ne croyait point à la fatalité.
Il espérait que le Destin mobile
Honorerait sans danger sa vertu.
Il porte au ciel un regard abattu.
En s’écriant, dans le grand goût d’Achille,
Puisse ce bras honorer mon pays,
Et dans ces murs rapporter un trophée
Baigné du sang des lâches ennemis !

Par la terreur sa harangue étouffée,
N’éveilla point l’ombre du grand Ajax,
Et du Héros, père d’Astianax.
D’un air altier le poltron se retire,
Marche en triomphe, et tout bas il soupire.
Nous reverrons Paris dans quelques jours :
Je vous devais quelques contes d’amours.
Cherchons Nicette, amante fugitive.
Quel bord désert entend sa voix plaintive ?
En peu de mots le fil je reprendrai
De son histoire ; elle sera succincte.
Depuis ce temps elle a toujours pleuré.
Les cieux jaloux ont repoussé sa plainte ;
Elle gémit dans l’ombre des forêts.
De ce séjour le vide et le silence
Quelques instants lui rendaient l’espérance,
Et plus souvent encore ses regrets.
Anachorète, et sensible et profane,
Elle n’avait que les bois et son âne
Pour confidens de ses tendres soucis.
L’âne aurait pu consoler ses ennuis ;
Mais ma Nicette, entière à sa douleur,
De Jeanne d’Arc n’avait point la candeur.
Je ne sais point si l’âne avait su prendre
Pour sa beauté quelque sentiment tendre.
Dans la forêt, languissant il se perd.

Et ses soupirs font trembler le désert.
Parfois la nuit, étendu près de Nice,
D’un pied noueux il lui presse la cuisse ;
Sur lui Nicette abandonnait un bras,
Le caressait, l’appelait son cher âne ;
Peut-être bien ils ne s’entendaient pas.
Nice quittait à l’aube la cabane,
Prenait le froc, montait sur le baudet,
Et s’avançait au bord de la forêt.
Chemin faisant, sa voix plaintive et tendre,
Le nom d’Organt aux bois faisait entendre.
L’ombre fuyait, et le soleil naissant,
De perles d’or émaillait l’orient.
Or, bonnes gens, vous éprouvez peut-être.
Tout comme moi, qu’amour, en ce moment,
De nos désirs éveille le salpêtre,
Et nous excite à l’amoureux penchant.
Une fillette en sa couche seulette,
En s’éveillant, soupire, étend un bras,
Va promenant l’autre sur ses appas ;
À droite, à gauche une jambe elle jette ;
Son cœur qui bat, agite son beau sein ;
Elle soupire, et sa vue inquiète
Cherche Guillot qui s’est levé matin.
Par sa douleur Nicette réveillée,
Au coin du bois était assise alors,
En Moine noir, comme on sait, habillée.
Vient à passer une Nonnette fors
À l’œil frippon, à la guimpe arrondie,
Au pied alerte, à la mine fleurie,
Qui, du plus loin que le Moine elle vit,
Ou bien crut voir, le Diable au cœur sentit ;
Sa joue, et fraîche, et vermeille, et tremblante,
Se velouta d’un tendre vermillon.
Moins ronde était, et moins appétissante
La pomme qu’Ève un beau matin, dit-on,
Vint présenter à son époux glouton.
Adam mangea la pomme, et se fit fête

De nous damner. Je l’excuse pourtant.
Qui de nous tous n’en aurait fait autant,
Et voire plus ? car gentille et bien faite
Était la Dame. Ayant la pomme en main,
Elle en montrait deux autres sur son sein.
Deux au minois, comme notre Nonnette,
Deux autre part enfin pour notre dam.
Ève était belle, et faible était Adam.
Dans sa douleur Nicette ensevelie,
Tenait les yeux vers la terre arrêtés.
La jeune Sœur arrive à pas comptés,
D’un air timide, et sa voie adoucie,
De quelque endroit demande le chemin.
Nice pleurait ; la Nonnette attendrie,
Voyant de plus son minois tendre et fin,
Entre en propos, et lui serre la main,
En lui disant : Par Jésus et Marie,
Mon frère cher, quel est votre chagrin ?
D’un malheureux la présence intéresse ;
S’il est aimable, il porte à la tendresse.
L’amour souvent s’allume dans les pleurs ;
Car la faiblesse est la vertu des cours.
La jeune Sœur, pieuse et charitable,
Au frère en Dieu se montrait secourable.
Un tendre cœur aime à se confier ;
Nice dit tout, sans se faire prier.
La jeune Agnès, en l’écoutant, soupire,
Moitié dépit, regrettant son erreur.
« Eh bien, dit-elle ; eh bien, ma chère Sœur,
« Vous voyez trop que ce monde trompeur
« Ne donne rien de ce que l’on désire.
« Voilà le jour où viennent s’éclipser
« Les songes vains qu’il nous fait caresser.
« Quittez le monde, et dans un monastère
« Venez sentir, à l’ombre des autels,
« La vanité de ces rêves mortels.
« Ne brûlez plus pour un bonheur coupable ;
« Vous connaîtrez, en brûlant pour Jésus,

« Des vains plaisirs le néant méprisable,
« Et tout le prix des célestes vertus.
« Nice lui dit, d’un air inconsolable :
« Mais mon amant, ne le verrai-je plus » ?
Et tout à coup grand fracas dans la plaine ;
La poudre vole, et voici des coursiers
Des palefrois, des jeunes Chevaliers,
Dames en croupe, allant à perdre haleine,
Chantant, riant, faisant contes d’amour.
L’aube douteuse avait fait place au jour.
La jeune Nonne et le Moine Nicette
Voulurent fuir : on court, on les arrête.
« Époux en Dieu, l’on vous en donnera,
Dit un plaisant de la troupe loyale.
« Avant le jour que faisiez-vous donc là,
« Monsieur le Moine à vertu matinale ?
« De tout mon cœur je vous fais compliment,
« Point n’êtes sot, ne prenez de l’église
« Le plus vilain. Et vous, la belle enfant,
« Il est bien doux, malgré que l’on en dise,
« De se sauver. Comptez ; nous sommes sept,
« Vous fêtoierons tous les sept, s’il vous plait ;
« Et vous. Monsieur le saint homme d’Hermite,
« Vous fêtoierez nos Dames d’eau bénite ».
Bref, on descend ; ce qui fut dit fut fait :
On tire au sort. La Trémouille commence.
Pendant cela, les Dames, par pudeur,
Prirent la fuite, ayant ferme espérance
Que l’homme noir serait bon écumeur.
Mais cependant Monsieur de la Trémouille
Monte à l’assaut, les deux moles descend ;
Il entre au fort, et vole, et pille, et fouille.
Les Chevaliers, comme gens de patrouille,
Ne jouaient pas un rôle fort plaisant ;
Mais chacun d’eux eut son tour cependant.
La pauvre Agnès, pâmée et confondue,
N’ouvrait qu’à peine une mourante vue ;
Son sein, mouillé de larmes de plaisir,

De temps en temps jetait quelque soupir;
Ses bras en croix, étendus sur le sable,
Rendaient ce signe encor plus adorable.
Un doux souris découvrait quatre dents,
Qui partageaient ses deux lèvres de rose.
Mais que fait Nice en ces tristes instans?
Nice pleurait (car que faire autre chose?)
Et se cachait à l'abri d'un vieux pin.
Dans la forêt nos Dames s'arrêtèrent.
Cherchant des yeux le jeune Chérubin;
Au petit pas elles se rapprochèrent,
Montrant le nez, enrageant, de bon cœur.
Que le vilain méconnût son bonheur.
Nos Chevaliers, après leur aventure.
Baisent Agnès, reprennent leur armure,
Piquent des deux, croyant leurs Dames voir
Sens sus dessous avec l'animal noir.
L'on pense bien quelle fut leur surprise.
Aurait-on cru qu'un Moine eût lâché prise?
On l'aperçut, on courut, on le prit,
Et sur son âne en triomphe on le mit.
Il se présente un cabaret, on entre.
Près du foyer, un Moine à large ventre
Buvait lui seul; Nicette, en le voyant,
Reconnaît George, et baisse, en rougissant,
Son capuchon. On raconte l'histoire,
On rit, on chante, on fait venir des brocs,
Et le vin blanc s'évapore en bons mots.
Notre Aumônier rit dans sa barbe noire.
Se promettant, avant la fin du jour,
Qu'il bernerait les plaisans à son tour.
Il fit si bien, par un trait de grimoire,
Que ces Messieurs se mettent en courroux
Sortent en plaine, et s'entr'occisent tous.
George étonné considérait Nicette.
Mais, par Saint-Jean, ce vêtement est mien,
Ce lui dit-il, et me rappelle bien
Notre aventure. Oh! la belle fillette,

Me le paierez ; j’en jure Saint-Thomas.
Ne pleurez point, eh ! ne vous en veux pas.
Nice tremblait, ainsi qu’une fauvette
Près du vautour : bref, il la fit asseoir ;
Les contes bleus amenèrent le soir.
Le penaillon, ivre du tendre espoir
De chalumer sa vengeance complète,
Sentait la chair et des yeux dévorait
Le doux tendron qui les regards baissait.
L’heure arriva ; le Moine anthropophage
Pressait à cru la naïve Beauté,
Qui larmoyait de son air emporté,
Et reculait, par un faible courage,
Une odieuse et triste volupté.
Le cu de George en l’air déjà s’élève,
Et le vilain mange la pomme d’Ève.
Nice tremblait à ses durs mouvemens,
Et ripostait par des gémissemens.
Mais, par bonheur, le Moine était un âne :
Vous m’entendez, et Nice n’était Jeanne.
Le goupillon, bien qu’il fut d’un sorcier,
Ne put jamais entrer au bénitier.
Le Moine, las de sa rude monture,
Glacé de rage, et brûlant de luxure,
Baisse le pont, résolu de nouveau
Le lendemain à battre le château,
Et pour rêver sa victoire future,
Il s’endormit. Mais Nice qui veillait,
Vers le minuit l’entendant qui ronflait,
Prend le grimoire, et de ses yeux de fille,
Ouvre ce livre où tout l’enfer était.
Voilà soudain la maison qui fourmille
D’Esprits impurs. L’un se présente, et dit :
Que voulez-vous ? Nice lui répondit :
Le cher amant que ma tendresse pleure,
Et qu’en ce lieu l’ameniez tout à l’heure ;
Puis, si pouviez, que vous ôtiez d’ici
Ce déloyal, qui me fait grand souci !

Que tout va bien, quand le Diable s’en mêle !
Le Démon, preste, en Sicile vola ;
Antoine Organt en effet était là
Qui s’amusait aux tetons d’Isabelle.
Entre ses bras il prit le Chevalier
Si doucement, que, sans le réveiller,
Il l’apporta devers l’hôtellerie,
Et l’étendit près de Nice assoupie,
Sans bruit aucun. Soudain l’Esprit impur
Adroitement vous prit l’Aumônier dur,
Sur des pavots dans son char il le gîte,
Comme un soldat qui dort en sa guérite,
Étrille, panse, attelle les mulets.
Adieu le Moine, adieu tous ses projets.
Que l’on peindrait trois plaisantes surprises !
Le Moine en l’air s’éveillant en sursaut,
Cherchant Nicette, et préparant l’assaut ;
Antoine Organt, dans ses tendres méprises.
Croyant tenir la maîtresse du soir ;
Nice prenant Organt pour l’homme noir.
L’ombre s’enfuit, le jour naît, le coq chante ;
Le Paladin, éveillé par l’amour,
Étend un bras et presse son amante.
Nice lui dit : Il n’est pas encor jour,
George ; dormez, quel Démon vous réveille ?
George, ce mot mit la puce à l’oreille
Au Chevalier. Nous sommes trois cocus,
Répondit-il. Ne vous souvient-il plus
Que cette nuit Antoine Organt est vôtre ?
Une autre fois vous ferez fête à l’autre.
Mais terminons ceci loyalement.
À ce discours, Nicette confondue
Se précipite aux bras de son amant,
Jette un soupir, et perd le sentiment.
Organt frappé n’ose en croire sa vue ;
Il s’aperçoit qu’il n’est plus chez Vulcain,
Présente à Nice un baiser incertain.
Et reconnaît enfin sa tendre amie.

En l’appelant, il la rend à la vie.
Sein contre sein, ils se tiennent pressés.
Mais, dit Organt, ma Belle, je vous prie,
Est-ce un fantôme ou vous qui m’embrassez ?
Oui, c’est bien elle ; oui, c’est Nice elle-même,
Que plus n’aimez, et qui toujours vous aime.
Nice
, en riant, raconta ses malheurs ;
Une par une, elle compta ses pleurs,
Et puis finit par la naïve histoire
De l’aumônier et celle du grimoire.
Oh ! qu’un cœur tendre au moment du retour,
Sait bien payer les ennuis de l’absence !
Récits divers, épanchemens d’amour,
Larmes, baisers, enfin tout ce qu’on pense.
Nos deux amans, ivres de se revoir,
L’aube trouvaient trop voisine du soir.
Le toit fumeux de leur hôtellerie
Avait pour eux le lustre des palais,
Hors que la peur, les soucis et l’envie,
Hors que l’ennui n’en approchaient jamais.
Au sein de Nice, Organt encore oublie
L’oncle Turpin, ses armes, les combats,
Et laisse en paix rouiller son coutelas.


CHANT XIX

ARGUMENT

Du terrible combat des quatres Chevaliers Ferragon, Talbin, Agramaure et Pépin ; de l’arrivée de Champagne du pays de Saint-Jean ; de la peinture qu’il fait de ce pays à son maître Organt ; nouvelle visite de l’Ange gardien.


Le cœur de l’homme est l’énigme du Sphinx ;
Si l’on pouvait avec les yeux du Linx,
De ses replis éclairer la souplesse,
L’œil étonné, de maints hauts faits vantés
Démêlerait les ressorts effrontés
Dont un prestige a fardé la bassesse.

Ces Conquérans, sous les noms imposteurs
De liberté, de soutiens, de vengeurs,
À l'œil surpris découvriraient peut-être
Un scélérat, honteux de le paraitre;
Ces Moines saints, les yeux en Paradis,
Décèleraient sous la haire souillée,
Un coeur brûlé de la soif des Houris,
Une âme sèche, à l'intrigue pliée,
Et l'Avarice, en Lazare habillée;
L'homme puissant, dans son humilité.
Le vil ragoût d'une lâche fierté;
Dans l'amitié, l'on verrait l'espérance ;
Et dans l'amour, non le tribut du cœur,
Mais le fardeau de son indifférence ;
Parfois dans l'un un grain de suffisance,
Parfois dans l'autre une jalouse humeur.
Homère a beau nous peindre dans Achille.
D'un bras fougueux le courage indompté,
Il était homme et fut resté tranquille,
Sans l'aiguillon d'un peu de vanité,
Sans Briséis et la nécessité.
Ainsi Pépin, dont la haute vaillance
Chancelait même à l'aspect d'une lance,
Devant les gens, au gré de sa valeur,
Du temps rapide accusait la lenteur.
Enfin la nuit, peut-être sa dernière,
Quitte les cieux parsemés de lumière.
Vénus fuyait; l'aube, d'un pied vermeil.
Traçait la route aux coursiers du soleil,
Et du tribut de ses perles humides.
Désaltérait les campagnes arides.
Jà les Zéphirs sur les fleurs se jouaient,
Jà les oiseaux par les airs voltigeaient.
Guillot, au son de sa flûte enjouée,
Dans les vallons ses chèvres ramenait,
Et le clairon de sa voix enrouée
Aux champs de Mars les Guerriers appelait.
Pàle et tremblant, Pépin se claquemure

D’une superbe et trop pesante armure.
Voici venir l’orgueilleux Ferragon
Sur un coursier, dépouille d’un Saxon.
Il tient en main une lance pesante,
Qu’il enleva de celle d’Alicante,
Preux Chevalier qu’il coucha sur le dos,
Dans un combat contre les Ostrogots.
Sa tête altière était enveloppée
D’un casque dur, froissé de coups d’épée.
Pour mon Pépin, fier de se signaler,
Impatient, il fait caracoller
Un beau coursier qui hennit, se rengorge,
Tout frais venu du pays de Saint-George,
Et dans Paris fait la poudre voler.
Le long Talbin et le large Agramaure
Devant les murs ont devancé l’aurore ;
Les ennemis, dans la plaine étendus,
Pour admirer les vaillants coups de lance,
Le casque haut, menacent en silence
Nos Paladins et nos Bourgeois cocus,
Et nos tendrons sur les murs accourus.
Un gros nuage arrivait dans la plaine ;
C’était Pépin et Monsieur Ferragon,
Qui s’avançaient au grand trot vers l’arène.
Pépin tremblait et flottait sur l’arçon ;
Et composant sa fière contenance.
Mourait de peur, et criait : Vive France !
Lorsque le sort, aux deux bouts du champ clos,
L’un devant l’autre eut posté les Héros,
Talbin alors, d’un air simple et sauvage,
Tint aux Gaulois ce farouche langage.
« Le peuple Alain vous demande raison,
« Au nom des Dieux et du peuple Saxon.
« Eh ! de quel droit prétendez-vous soumettre
« Un peuple libre, un peuple né pour l’être,
« Un peuple juste, et plus que vous peut-être ?
« Est-ce l’espoir d’agrandir vos États
« Qui vous a fait dévaster leurs climats ?

« Sont-ce vos Dieux que vous voulez répandre ?
« Ils en avaient de justes et d’humains,
« Les vôtres sont de lâches assassins.
« S’ils étaient bons, on les verrait s’étendre
« Sans le secours de vos profanes mains.
« Mais loin de moi ce coupable artifice.
« Le nom du Ciel, écrit sur vos drapeaux,
« Voile en effet une lâche avarice.
« Vous a-t-on vus, magnanimes Héros.
« Avec bonté consoler vos conquêtes,
« Et soulager de vos prodigues mains
« Ceux que leurs coups avaient faits orphelins !
« Il s’en faut bien, barbares que vous êtes !
« Le sang, les pleurs, l’or et les cruautés.
« Voilà les Dieux pour qui vous combattez.
« Le glaive en main, vous donnez le baptême,
« Et l’avarice est votre loi suprême.
« Lâches, tremblez, et sachez seulement
« Que vos fureurs nous ont laissé du sang.
« Dans la vertu l’audace se ranime,
« Et la faiblesse est compagne du crime.
« Nous espérons que vous serez vaincus,
« Ou par les Dieux, ou bien par nos vertus. »
Je n’entends rien à tout cela, beau sire,
Dit Ferragon qui ne savait pas lire.
Mais tenez-vous ferme sur l’étrier,
Et ma réponse est au bout de l’acier.
Au même instant, un Héraut qui s’avance,
Sonne du cor, et la troupe s’élance.
La terre fuit sous le coursier ruant,
Et nos Guerriers, les lances en avant,
Du même élan de leur course rapide,
Se sont frappés dans un choc intrépide.
Deux palefrois, par le coup repoussés,
Se sont cabrés à demi renversés ;
C’était celui du farouche Agramaure,
Et de Pépin qui respirait encore ;
Talbin trompé chancela sur l’arçon,

Vers l’aiguillette atteint par Ferragon.
L’air retentit, embrasé d’étincelles.
Les deux premiers, raffermis sur leurs selles,
Avec sang-froid tirent leurs coutelas,
Et vigoureux, précipitent leurs bras.
Pépin frémit : son terrible adversaire
Vous le rossait de son lourd cimeterre.
Avec fureur les deux autres guerriers
Entrechoquaient leurs glaives meurtriers.
Las de combattre, ils firent une pause.
La tête haute et la visière close,
Ils s’observaient d’un œil étincelant.
Et s’exerçaient à frapper sûrement.
Bientôt, après ce farouche silence,
Plus furieux, l’un et l’autre s’élance ;
L’airain en feu sous les coups retentit ;
Leur bras s’évite, et se trompe, et se fuit.
L’œil étonné, de leur fer homicide
Laisse échapper le mouvement rapide,
Qui, dans l’ardeur de ce mobile jeu,
Trace dans l’air mille cercles de feu.
Déjà le sang inondait leurs armures,
Quand tout à coup l’un et l’autre coursier,
Rendus fougueux par de larges blessures,
Par les éclairs et le bruit de l’acier,
Gagne la plaine, ne veut reconnaître
Ni l’éperon, ni la voix de son maître.
Les Spadassins, en efforts superflus,
Pressent des flancs qui n’obéissent plus.
Impatiens, de la selle ils sautèrent.
Et, plus hardis, à la charge volèrent.
Chaque parti voyait avec frayeur
L’acharnement de ces fous pleins d’honneur,
Qui, rejetant l’artifice et la ruse,
Faible avantage où leur bras se refuse,
Ne paraient plus, semblaient jouer la mort,
Et n’écoutaient que leur fougueux transport.
Le Ferragon voit, dans sa main trompée,

En mille éclats s’échapper son épée.
Son ennemi prend la sienne à deux mains,
Lève les bras, la couche sur ses reins,
Et la ramène avec une furie
Dont le Gaulois, désarmé, confondu,
Certainement eut été pourfendu
Jusqu’à l’endroit des sources de la vie,
S’il ne se fut détourné de côté.
Notre Saxon, par l’effort emporté.
Va se froisser et rouler sur la poudre.
Avec le bruit d’un chène ou de la foudre.
Le Franc adroit courut sur son rival,
Appesanti par le coup sur l’arène.
En lui criant : Tu mourras, déloyal !
Son bras nerveux le désarma sans peine,
Et menaçait son cœur épouvanté.
« Va, lui dit-il, je pardonne à la haine
« Le sentiment de la déloyauté ;
« Mets à profit ma générosité.
« Je suis Gaulois, et bien que tu publie.
« Chéris mon Dieu, car tu lui dois la vie. »
Sire Agramaure, avec son fer pointu,
De son rival ayant trompé l’écu.
Fit rejaillir auréole profane
Du fin acier qui lui couvre le crane.
Le Brave alors, oubliant sa valeur,
Le Roi, le Ciel, et la France, et l’honneur,
S’échappe, vole au travers des cohortes,
Et de Paris gagne soudain les portes.
À son secours Balourdise vola,
Et d’un nuage elle l’enveloppa.
Conteur exact, il faut que je vous dise
Succinctement que dame Balourdise
Avait déjà délaissé les Saxons,
Peuple rebelle à ses doctes leçons,
Et que l’instinct de sa vieille tendresse
Avait changé sa fureur en faiblesse.
Elle disait à Pépin éperdu :

Comme un César vous avez combattu,
Et désormais votre gloire surpasse
Le vieil Hercule et le Dieu de la Thrace.
Pépin, tout sot, souriait cependant
À ce naïf et petit compliment.
Un noir essaim des enfants d’Hippocrate,
Nigauds chargés de simples et d’onguens,
Vient visiter l’Alexandre des Francs,
Qui se pamait comme un âne qu’on gratte.
Avec Lourdise il coucha cette nuit,
Et la V…le est l’enfant qu’il lui fit.
Laissons Pépin, et Paris, et l’armée :
Suivons ailleurs la folle Renommée.
Tant de récits auront fait oublier
Ce bon Champagne, immortel Écuyer.
Voici venir là-bas un Chevalier,
Disait Organt à Nice son amie,
Comme ils étaient dans leur hôtellerie.
L’objet avance : oui, c’est bien lui, je crois,
Mon Écuyer Champagne que je vois.
Mon cher Lecteur, tranchons les accolades,
Les complimens, les exclamations,
D’un premier feu frénétiques boutades ;
L’on termina par se dire : Buvons.
Le verre en main, assis à table ronde,
Champagne, Organt, et sa maîtresse blonde,
Se fêtoyaient et d’amour et de vin.
Tous ces festins que le Chantre d’Achille
Rêvait à jeun dans un siècle imbécile,
Où l’on voyait les vases d’or briller,
Où d’Amphions une troupe altérée,
Où l’ambroisie, à la mousse dorée.
D’un demi-Dieu faisait un Grenadier,
Ne valaient pas, quoi qu’Homère publie,
La volupté pleine de bonhomie
Que savourait dans le broc familier
Le bon trio de mon hôtellerie.
Preux Écuyer, dit Nicette en riant,

Racontez-nous, s’il vous plaît, votre histoire
De point en point, mais sans mentir ; pourtant,
Si n’aimez mieux et vous gaudir et boire.
Champagne dit : « Oh ! le hasard est grand.
« Il vous souvient qu’un jour, dans un couvent,
« Du haut du Ciel il descendit un âne,
« Et que, bâté de votre cul profane,
« Il vous porta devers le firmament.
« Vous conterez aussi votre aventure.
« Quelques instants je vous suivis des yeux ;
« Mais un nuage ayant blanchi les cieux,
« Je vous perdis, et prenant ma monture,
« Je pique, pars, et vous fais mes adieux.
« Moins chatouilleux de lauriers et de guerre.
« Qu’embarrassé de ne savoir que faire,
« Je m’en revins au camp le lendemain
« L’on fut surpris de me revoir sans maître ;
« L’on me parla de votre oncle Turpin :
« Je répondis, et je mentis peut-être,
« Qu’aiguillonné par le double souci,
« Et du destin et d’un oncle ravi,
« Le noble espoir de venger cet outrage
« Vous avait fait parcourir maint rivage ;
« Que vous aviez poursuivi Galifrin,
« Noir ravisseur de l’Évêque Turpin,
« Dans son palais au haut du mont Caucase.
« Dans tous les yeux, je lisais mon extase ;
« Ces beaux discours émerveillaient Charlot ;
« L’un vous vantait, l’autre vous trouvait sot.
« Moi, je riais. Je ris bien davantage
« Six jours après. Tout à coup j’entendis
« Un bruit affreux s’élever du rivage ;
« Le verre en main, de table je sortis.
« Saisi d’effroi, criant aux ennemis,
« Je m’affourchai sur ma monture grise.
« Mais, juste ciel ! quelle fut ma surprise,
« Lorsque je vis les Francs ensorcelés,
« Criant, dansant en cercles redoublés.

« J’avais mon verre, et, d’une main tremblante.
« À leur santé j’avalai l’épouvante.
« Bref, je sentis une fièvre brûlante ;
« Parmi les champs je m’emporte comme eux.
« Il me souvient de ce délire affreux
« Comme d’un songe incertain, ténébreux,
« Dont il ne reste à l’esprit qui s’abuse,
« En s’éveillant, qu’une trace confuse.
« Je recouvrai, sous un autre horizon,
« Ce ne sais quoi qu’on appelle raison.
« Un ciel nouveau s’étendit à ma vue ;
« Je découvris une plaine inconnue.
« Et j’admirai dans ces lieux enchanteurs
« Un palais d’or, des champs couverts de fleurs.
« Mais suis-je mort ? me disais-je à moi-même.
« N’est-ce point là le pays des Élus ?
« Tout annonçait à mes yeux confondus,
« Du Paradis la demeure suprême.
« Je m’approchai d’une épaisse forêt,
« Où je cueillis une pomme vermeille,
« Repas des Dieux, que la faim m’apprêtait.
« Je regardais, et je prêtais l’oreille ;
« Car je trouvais mon destin odieux
« De vivre seul, eût-ce été dans les cieux.
« Je m’avançai devers une fontaine,
« Dont j’entendais murmurer le cristal :
« C’était du vin. Quelle rive lointaine
« Vous retenait en ce moment fatal ?
« Avant de boire, et d’en mourir peut-être,
« En soupirant, j’appelai mon cher maître.
« Mais il fallut céder aux Dieux jaloux,
« Et me résoudre à me saouler sans vous.
« Je demeurai penché vers le breuvage
« Trois jours entiers, mort ivre sur la plage ;
« À mon réveil, je battis le canton,
« Et j’arrivai, par un riant vallon,
« Sur le sommet d’une haute montagne.
« Je vis des Preux étincelants d’acier ;

« Ils avaient l’air des gens de Charlemagne.
« En m’avançant, je reconnus Hidier,
« Et Rocambo, votre ancien Écuyer.
« J’appris de lui que ma bonne fortune
« M’avait conduit ; devinez ? Dans la Lune.
« Il me montra, sur les côteaux voisins.
« Un beau châtel, où Monsieur Saint-Antoine.
« Dans ce pays vivant comme un Chanoine,
« Avait reçu les Gaulois Paladins.
« On me conta qu’Astolphe d’Italie
« Était venu, d’un courage nouveau,
« Retrouver là le bon sens de Renaud.
« D’avoir le mien il me prit fantaisie,
« Et je m’en fus au palais de Saint-Jean.
« Ce beau palais est un moulin à vent.
« Sur des hauteurs où reposent les nues,
« On voit rouler ses ailes étendues,
« Et l’on entend sonner dans le lointain
« Le cliquetis du céleste moulin.
« Saint-Jean, perché sur son Apocalypse,
« Fait chaque jour le tour de l’Univers,
« Pour recueillir le bon sens qui s’éclipse,
« Évaporé de nos cerveaux divers.
« Le saint Chimiste en ôte la sottise,
« Le moud, l’épure, et le naturalise.
« Souventes fois il ne reste plus rien
« Dans le tamis. Le saint Pharmacopole
« Vous met après ce rien dans une fiole.
« Laquelle il range avec les noms écrits,
« Prêtres, Guerriers, époux, amans, amis.
« C’est là que vont ces chimères nourries
« De la vapeur des humaines folies,
« De l’insensé qui cherche le bonheur,
« Du Conquérant que sa fortune enivre,
« De ce Savant qui pâlit sur un livre :
« Mais on n’y voit celle d’aucun buveur.
« Arrivé là, je découvre une plaine
« Où voltigeait une foule incertaine

« De spectres d’air. L’un s’appelait l’Honneur :
« Dans le cristal de sa frêle substance,
« On distinguait les taches de son cœur,
« La fausseté, l’orgueil, et l’impudence,
« L’intérêt nud, et le dépit rongeur.
« Plus loin venait, sur une boule huilée,
« De bulles d’air la Fortune habillée ;
« L’œil, ébloui par son éclat changeant,
« Porte au cerveau le désir et l’envie.
« Là, l’Avarice au ventre de harpie,
« Mourant de faim pour nourrir son argent.
« Je vois plus loin la Politique douce,
« Qui va baisant le bras qui la repousse ;
« L’Espoir gonflé, son haleine suivant,
« Et que berçait l’Intérêt complaisant ;
« Plus loin venaient les Promesses fidèles :
« On les voit tendre, avec compassion,
« Une main vide à la Soumission,
« Et vers le dos elles ont les mamelles.
« L’Occasion vint ensuite à passer ;
« On la fait naître, on ne peut la fixer.
« Le tourbillon qui roulait sur sa trace,
« Me laissa voir et l’Intrigue et l’Audace.
« La Gloire vient sur un char azuré,
« Et de soupirs enfle un habit doré.
« L’Orgueil parut ; il suivait la Naissance,
« Et celle-ci, marchant à reculon,
« Vint aboutir à l’antre d’un larron.
« La Flatterie agaçait l’Innocence.
« Venaient après les Jugemens humains,
« Qui chancelaient sur leurs pieds incertains.
« Ils immolaient mainte triste victime,
« Et sous le dais tranquillisaient le crime.
« Enveloppés d’un tourbillon de vent,
« Ces spectres vains coulaient dans le néant.
« Je vis de loin, sur son cheval céleste,
« Vers le moulin Saint-Jean qui volait preste.
« En arrivant, il m’accueillit fort bien ;

« Il me parla, mais je ne compris rien
« À son grand style enflé de paraboles ;
« Il me mena dans le palais des fioles.
« Ou j’ai mon sens, ou jamais n’en aurai ;
« Car en ce lieu point ne le retrouvai.
« Je bus celui des sept Sages de Grèce.
« Lors il me prit un accès de sagesse
« Impétueux, et je ne savais plus
« Ce que c’était que vices, que vertus ;
« Tantôt joyeux, tantôt d’humeur stoïque,
« Timide après, et puis d’humeur cynique,
« J’encourageais et le bien et le mal.
« Je me croyais tantôt un animal,
« Tantôt un Dieu ; je changeais de nature,
« Et d’un coursier revêtais l’encolure.
« Saint-Jean me fit avaler ne sais quoi,
« Pour me guérir, et je redevins moi.
« Je vis à part, en de petites fioles,
« Les grands projets des Ministres des Gaules :
« On leur voyait et l’éclat et l’essor
« D’une comète, et leur queue était d’or.
« J’y vis aussi le cœur de Cunégonde ;
« Mais tout son fiel est resté dans ce monde.
« Je trouvai là l’Archevêque Turpin.
« Je l’abordais ; il disparut soudain.
« Las d’habiter cette rive étrangère,
« Et soupirant après les doux appas
« Que je laissais tranquilles ici-bas,
« Je prends du Saint la monture légère,
« L’Apocalypse, et pars, et me voilà.
« Le bon sens grec, supérieur au notre,
« M’ayant causé cette aventure-là,
« Point n’ai voulu vous rapporter le vôtre.
« On est heureux, et l’on boit sans cela. »
L’Ange Gardien ayant pris en Sicile
Le beau harnois laissé par son pupille,
En Paladin arrive au cabaret,
Dans le moment que l’Écuyer parlait.

« Pour Dieu, dit l’Ange à son filleul Antoine,
« Vous passez là votre temps comme un Moine,
« À rire, à boire, vous ne pensez pas
« Que le pays est couvert de soldats.
« Laissez ce verre, et prenez-moi ces armes ;
« Votre pays a besoin de Gendarmes,
« De bras zélés, de nobles défenseurs,
« De Franes enfin, et non pas de buveurs. »


CHANT XX

ARGUMENT

Des préparatifs du Siège de Paris ; d’un assaut livré par les Infidèles, et de l’étrange destinée du saint Archevêque Turpin.


Oh ! qu’Arouet a montré de génie,
En célébrant dans son ouvrage pie
Un âne dur, un âne vigoureux !
Moyen c’était d’intéresser les Belles.
Homère ennuie avec ses demi-Dieux,
Et Briséis eut peut-être aimé mieux
Cet âne fier, aux deux brillantes ailes,
Ou le baudet qui Nicette suivit,
Que ce Héros qui les Troyens occit.
D’autres pourront, dans une autre Énéide,
Ressusciter l’Ausonie et l’Aulide ;
Mais j’aime mieux mon Héros gris vêtu,
Que ces Héros boursouflés de vertu.
J’eusse mieux fait de chanter et de boire,
Que vous conter ces funestes revers,
Et vous mener, ivres comme Grégoire,
Au Ciel, au Diable, à la Lune, aux Enfers.
Mais puisqu’enfin j’en ai fait la folie,
Jusques au bout suivons cette saillie.
Le Roi de Saxe et celui des Alains
Bloquaient Paris, ses tendrons, et ses Saints ;
Une forêt de lances infidèles,

À Charenton ressuscitait Arbelles.
Les champs étaient couverts de Chevaliers ;
L’on élevait des tours et des béliers ;
Sur des chariots on enlève les chênes,
Aieux sacrés des amours de Vincennes.
Où les Bourgeois, dans un temps plus serein,
Venaient baiser la femme du voisin.
Les ormes verts sous la hache frémissent.
Les vallons creux de leur chute gémissent.
Les Chefs poudreux haranguent le Soldat.
En lui vantant le profit du combat.
En lui parlant des Dieux, de la vengeance,
Du vin, de l’or, et des tetons de France.
De leur côté. l’on voit les assiégés
Sur les remparts en bataille rangés.
Zéphyre fait ondoyer les panaches,
Et l’on entend gringoter les rondaches.
Le mouvement de ce vaste appareil
Étincelant aux rayons du soleil,
Semble une mer et tranquille et perfide,
Qui, dans les plis de son frissonnement,
Roule les feux de l’Olympe liquide,
Et dans ses flots dissout le firmament.
Le son aigu des instrumens de guerre.
Les palefrois, les évolutions,
Des ennemis les barbares chansons,
Les sabres longs, les béliers, la poussière,
Les Fantassins, les Sapeurs, les Housards ;
Tout annonçait et la Sottise et Mars.
Du haut des tours on voit les Infidèles,
Armés de dards, de piques, et d’échelles,
Coiffés de fer et l’écu sur le dos,
Devers les murs se porter à grands flots.
Quand les Gaulois se virent à portée,
Le bras nerveux sur son arc étendu,
De traits sifflans chasse une nue ailée ;
Les ennemis présentent leur écu,
Serrent les rangs, marchent avec audace,

Et de terreur environnent la place.
Oh ! Saint-Denis, que fais-tu dans ce jour,
Loin de la France et loin de ton faubourg ?
Vois tes glacis inondés de carnage ;
La grace a-t-elle enivré ton courage ?
De Chevaliers un redoutable essaim
Borde Paris d’une forêt d’airain.
Contre le mur les échelles dressées,
Avec fracas sont soudain renversées ;
Un coup de sabre atteint les plus bardis,
Le dard au loin frappe un lâche surpris ;
Les yeux sanglans étincellent de rage,
Et la Discorde applaudit au carnage.
Grimpés en l’air, luttant avec effort
Contre le fer qui leur porte la mort,
Froissés, meurtris sous le poids l’un de l’autre,
Groupe tremblant, et digne de Lepautre,
Criant, jurant, accroupis, redressés,
Tantôt roulant, et soudain remplacés,
Et les Gaulois, et les fiers Infidèles
Tombaient, montaient, combattaient pêle-mêle
On en voyait sur le mur suspendus,
Se colleter, et rouler confondus.
On se mesure, on s’atteint, on s’empoigne,
Et furieux, sans parler, on se cogne.
Mais tout à coup, grand tumulte dans l’air :
On voit paraître une effroyable nue.
Et le ciel bleu se dérobe à la vue.
L’objet approche, on croit voir Lucifer
Et ses Démons échappés de l’Enfer
C’était l’armée en nouvelle fortune,
Qui revenait des plaines de la Lune.
Les Francs étaient burlesquement perchés
Sur ne sais quoi, fantômes mal léchés,
Spectres divers, qu’on appelait Sottises,
Projets brillans, et creuses entreprises.
Monstres éclos de ce pays de dam,
En colonie envoyés à Saint-Jean.

Chaque Gaulois, retrouvant sa chimère,
Monta dessus, et revint sur la terre.
Monsieur Denis, Charlemagne s’entend,
Car tous les deux ne faisaient qu’un pourtant,
Denis planait, ou Charle, à votre guise,
Sur une grosse et brillante Sottise,
Laquelle au front cornes de bouc avait.
Sa face lourde, et faite pour l’égide,
S’enluminait d’un gros rire stupide.
Insouciance on dit qu’on l’appelait ;
Elle portait sur sa croupe carrée
Harnois brillant, une selle dorée,
Dressait la queue, et n’apercevait point
Le sang vermeil qui bordait son pourpoint.
Des ailes d’or lui sortaient des épaules.
Ainsi planait le Monarque des Gaules.
Le benoît Sire en croupe rapportait
Une Sottise à ses regards aimable,
Mais en effet furie épouvantable ;
Un fiel amer de ses lèvres coulait ;
Son œil, rempli d’une candeur farouche,
De l’Empereur la faiblesse irritait.
En rougissant, elle trame un forfait ;
Devers le cœur on lui voit une bouche
À triples dents ; elle mâche un lingot :
Bouche livide, et que baise Charlot.
Ebbo paraît sur un monstre qui jongle
Avec roideur ; mais des pieds de devant,
Avec douceur caresse impudemment.
Les pleurs du peuple ont passé dans son sang,
Et l’avarice a recourbé son ongle.
Les Paladins suivaient confusément ;
Les uns montaient un point d’honneur ardent ;
D’autres un char attelé de l’Envie ;
Chacun était perché sur sa Folie :
Fortune faite en pays étrangers,
Songes brillans, enfumés de lauriers,
Prestiges vains, caprices, héritages,

Projets déçus, fidélité, bonheur,
Honneur enduit de la crasse des âges,
Protections, dettes de grand Seigneur ;
La chimérique et brillante cohue
Formait en l’air une profonde nue.
À cet objet redoutable de loin,
Adieu l’assaut ; par la plaine on s’échappe :
Chacun croit voir un Diable qui le happe.
Vitikin crie, on ne l’écoute point.
Nemours lui seul, sur la brèche déserte,
Crie à voix haute : Amis, courons, alerte !
Bravons l’Enfer, poursuivons les Alains,
Et le dernier périra de nos mains.
Ainsi jadis, quand le Maître du Monde,
Abasourdi par le peuple de l’onde,
Lui fit pleuvoir un grand soliveau Roi ;
Les esprits forts de l’engeance mouillée,
Au fond des eaux poursuivis par l’effroi,
Parmi l’écume et la fange troublée,
Gagnaient les joncs, se pressaient dans leurs trous,
Et croyaient voir Jupiter en courroux.
Il me souvient que dans l’hôtellerie
J’avais laissé l’Ange, Organt, et sa mie.
L’Ange parlait. Nous reprendrons le fil
De son discours : « Enfin, lui disait-il,
« Dieu dans vos mains a remis la victoire ;
« Venez combattre, et délivrer Paris :
« Ce n’est qu’après la bataille, ô mon fils !
« Qu’il faut chanter. faire l’amour, et boire ».
L’Ange tourna vingt fois le même sens,
Enveloppé de termes différens,
Et ce discours signifiait en somme.
Qu’il fallait prendre et le glaive et le heaume ;
Laisser l’amour et le vin, et partir,
Pour triompher, se venger, ou mourir.
Notre Gardien à son char vous attelle
Du bon Saint-Jean la maigre haridelle
Qu’avait Champagne amenée ici-bas.

L’Ange n’osait trop épurer le cas.
Il attacha ses deux ailes de cygne
Au dos rogneux de ce baudet condigne
Qu’avait Nicette, et lequel, en passant.
Jouera bientôt un rôle intéressant.
Antoine Organt près de son Ange monte
Dans le chariot, qui, d’une course prompie,
Derrière lui voit fuir mainte cité.
Nice voulut fendre l’air sur son âne ;
En voltigeant, la naïve Beauté
Vient effleurer un baiser de côté,
Et l’Écuyer sur le saint cheval plane.
Déjà Paris, du haut des airs, semblait
Un tourbillon des enfants du sud-ouest.
On voit bientôt de nombreuses cohortes
De Chevaliers qui s’écoulent des portes,
Et l’on découvre assiégeans, assiégés,
Prêts au signal, dans la plaine rangés.
Antoine Organt brandit son allumelle,
De l’autre bras dresse son bouclier.
Où l’on voyait le portrait de sa Belle,
Et dans l’ardeur de son courage altier,
Jure les cieux, jure sa damoiselle,
De terminer ce combat meurtrier
Par le trépas du dernier Infidèle.
En ce moment, l’Ange le retint ; car,
Impétueux, il s’élançait du char.
Nice le baise, et pleurant sur son âne,
Va se porter sur le haut d’une tour.
Ainsi l’oiseau sur le faite d’un plâne,
Se tient tapis à l’aspect de l’autour.
De tout côté règne un calme farouche,
Et la Terreur vole, un doigt sur la bouche.
Érâtre, Hélène, Hydamant, Vitikin
Suivent les rangs, une pique à la main.
Notre Empereur, courant sur sa chimère,
Ouvre les yeux, et dit : Que faut-il faire ?
Mais tout à coup l’intervalle effrayant

Qui séparait le Franc et l’Infidèle,
S’est réuni par un choc foudroyant,
Et corps à corps on se croise, on se mêle.
La rage heurte et brise avec fracas
L’un contre l’autre angons et coutelas ;
De traits légers une épaisse volée
Se croise en l’air, tombe sur la mêlée,
Et le Soldat, furieux, inhumain,
Voit le trépas qui pleut d’un ciel d’airain.
De juremens les échos retentissent ;
En se cabrant, les palefrois hennissent,
Qui sur le dos renversé tout entier,
Avec la bride entraîne son coursier ;
Qui d’une lance atteint à la visière,
De pleurs de sang va rougir la poussière.
Les bras croisés, raccourcis, et tendus,
De coups divers se frappent, confondus,
Et la Folie, au milieu d’un nuage,
En souriant, reconnaît son ouvrage,
Et de son foudre ébranle le rivage.
Antoine Organt sur son char attelé
Du palefroi dans la Lune volé,
Tout fier de vaincre aux yeux de sa maîtresse,
Moins par courage encor que par faiblesse,
La lance au poing, parmi les bataillons
Trace en courant d’effroyables sillons.
L’essieu gémit dans sa course rapide,
Et devant lui, comme un troupeau timide,
Les escadrons que la peur précipite,
Foin de l’honneur, le cherchent dans la fuite.
La fière Hélène attaque Ferragon ;
Le vieux Nemours, triomphant de son âge,
Ranime encore un bras fait au carnage ;
Sur la poussière il étend Guibyon,
À Néridan enlève l’aiguillette,
Tranche à Murdin la moitié de la tête,
Couvre d’éclairs le casque d’Ydamant,
Qui, transporté d’amour et de furie,

Soutient d’un bras Hélène évanouie,
Frappe de l’autre, et s’ouvre vers le camp.
Dans la mêlée, un passage sanglant.
Hirem au centre, environné de gloire,
Presse les Francs et suspend la victoire.
À l’aile droite on voit Antoine Organt
Voler par-tout comme un feu dévorant.
D’un coup mourant il atteint Arimbade,
Et lui fait faire une brusque saccade.
Sur son cheval richement écaillé,
Du contrecoup rudement ébranlé.
Avec fureur il enfonce, il renverse
Les ennemis que la terreur disperse.
Sur une croix, à cheval dans les airs,
Le Diable en rut, échappé des Enfers,
Examinait, du cintre d’une nue,
De ce combat quelle serait l’issue.
Mon saint paillard d’Archevêque Turpin
Devait bientôt s’ouvrir à repentance,
Et réparer des Gaulois le destin.
Le Diable fin, et plein de prévoyance,
Devinait bien quel cas il aviendrait,
Si repentant le saint paillard était.
Mathieu Paris va bientôt nous apprendre
Ce qui faisait qu’il craignait telle esclandre.
Guise, Sornit, de Blois, Paul Enguerrand,
De leur désert arrivés récemment.
Audacieux, parcourent la mêlée,
Et de fuyards inondent la vallée.
Les farfadets, peuple ennemi de Dieu,
Torches en main et revêtus de feu,
De leur haleine échauffent le carnage
Et sur des chars parcourent le rivage.
Parragaron, fier et bouillant Alain,
Avec fureur combattait près d’Hirem.
Ce Roi reçut sur sa tête chenue
Un trait lancé d’une main inconnue,
Qui l’étendit sur la poudre expirant.

Parragaron, transporté de colère,
Comme l’oiseau qui dispute son aire,
Près de son Roi combattait vaillamment,
Et disputait de son bras redoutable,
À l’ennemi sa dépouille honorable.
Trente Gaulois par sa main renversés,
Mordaient la poudre, à ses pieds terrassés ;
Il se battait entouré de carnage.
Mais quand il vit les siens de tous côtés
Tourner la bride et fuir épouvantés,
Avec l’espoir il perdit le courage ;
Il s’avança vers le comte de Bloi.
« Parragaron, dit-il, se rend à toi ;
« Prends soin d’Hirem, et reçois cette épée
« Qui de ton sang aurait été trempée,
« Si ta vertu n’était digne de moi,
« Et si ta mort eut pu sauver mon Roi. »
De Nice alors l’âne se mit à braire,
Et de sa voix l’effroyable tonnerre
Fit retentir, du sommet de la tour,
Tous les échos des vallons d’alentour.
Tels on verra, quand le Maître du monde
D’un pied d’airain brisera l’Univers.
Les morts tremblans quitter la poudre immonde.
Au bruit des Saints qui brairont dans les airs.
Nice disait : Monseigneur, ne suis Grecque,
Point ne savais mon âne être Archevêque.

Car on saura qu’après cette chanson,
D’âne en Prélat fut mué le grison.
Nicette alors, honteuse, se rappelle.
Et la cabane, et l’erreur criminelle,
Qui dans ses bras autrefois adressait,
Au lieu d’un âne, un Prélat qui pensait.
Elle rougit à l’image tracée
Dans son esprit de mainte autre pensée.
« Je suis Turpin, riposta l’oing de Dieu ;
« Satan me fit semblable départie,
« Et l’Aumônier d’Antoine mon neveu

« M’amena fors en votre hôtellerie,
Ayant perdu son baudet, emporté
« D’un ouragan par l’Enfer excité.
« Épris pour vous d’une vive tendresse,
« De mon malheur je payais ma faiblesse,
« Comme ce Roi des Babyloniens.
« (Apparemment vous connaissez la Bible).
« Je me flattais que vous seriez sensible,
« Et que vos yeux devineraient les miens.
« En vain du Ciel la vengeance suprème
« Maudit la France au nom de mon forfait ;
« En vous voyant j’oubliais l’anathème.
« Vous êtes belle, et j’étais un baudet.
« Vous rougissez ! Vous souvient-il encore
« De la forêt où nous avons passé
« Un temps si doux, et si-tôt éclipsé ?
« Jusqu’au moment où la riante Aurore,
« De feux naissants pénétrait la cloison,
« Entrelacés, dans un tendre abandon,
« D’une sensible et vigoureuse étreinte,
« Contre mon cœur j’étouffais votre plainte :
« Je soupirais, et vous n’entendiez pas
« De mon respect les soupirs délicats.
« Enfin marri des revers de la France,
« Et rebuté par votre indifférence.
« Mon cœur sentit la pince du remord.
« Et de la chair étouffant le murmure,
« De pleurs amers a lavé sa luxure.
« Mais je ne puis oublier qu’à la mort,
« Et la forêt, et l’émotion douce
« Que vos beaux yeux allumaient dans mes sens
« Votre tristesse et vos épanchemens.
« Vous rougissez, votre bras me repousse.
« Oh ! juste ciel ! inutile regret !
« Sanglots, baisers. et nuits de la forêt !
« Ô douce erreur ! ô charmante cabane ! »
Comme il parlait, Turpin redevint âne
Et les accens de son timide amour,

Dans sa racine ébranlèrent la tour.
Rassasié de gloire et de carnage,
Antoine Organt, morne sur le rivage,
Laissait flotter les rênes de sa main,
Et de Paris regagnait le chemin.
Les champs étaient jonchés d’armes brisées,
De braquemarts, de lances fracassées ;
Alains, Gaulois, tout à l’heure orgueilleux,
Et maintenant dans la nuit éternelle,
Chefs et Soldats, le Chrétien, l’Infidèle
Mêlent un sang l’un à l’autre odieux.
Là des guerriers expirés dans la rage,
En se roulant sur un trait inhumain ;
Là dans le sang le Ciel peint son image.
Le malheureux et sage Vitikin,
En recueillant le débris déplorable
De ce revers, s’écriait : Justes Dieux,
Qui protégez l’impie audacieur,
Ah ! vengez-vous ; et rendez-moi coupable !

Tels on a vu L…… et B……,
Påles d’opprobre et brillans de forfaits,
D’un souffle immonde obscurcir l’innocence.
Et sur un front de remords sillonné,
Faire admirer la tranquille arrogance
Du crime heureux, du crime couronné.
Tel un D……, que l’ongle des harpies
Tira jadis du ventre des furies,
Doux scélérat, hypocrite effronté,
Blanchi par l’or et par l’iniquité,
Tranquillement égorge sa victime,
Boit l’adultère, et savoure le crime ;
Tandis qu’on voit la timide vertu,
L’âme saignée et le front abattu,
Subir du Ciel l’injustice suprême,
Du Ciel ingrat qui se trahit lui-même.
L’ombre déjà, si douce aux malheureux,
Couvrait les champs d’un crêpe ténébreux.
Le Roi Charlot passa la nuit à boire,

Et perdit là le fruit de sa victoire.
Organt partit, comme le jour naissait,
Pour le châtel qu’au Maine il possédait.
Il emmena Nicette sa maitresse,
Qui ne voulut jamais ètre Comtesse :
Et Satanas, en ce désarroi-là,
Monta Turpin, et devers Sens alla.


fin


NOTES DE L’ÉDITEUR


Organt, bâtard de l’Archevêque de Sens, qui mourut en Prusse à 22 ans, dont l’Auteur a pris le nom pour son sujet.

L’Archevêque Turpin, celui de Sens, dont l’histoire est sous-entendue, son règne étant passé.

Charlemagne, Héros du Poème.

Sornit, Timoléon de Cossé Brissac, Gouverneur de Paris, Homme très bien monté, qui, à la mort de Louis XV, voulut avoir Mme Dubary… enfermée au Couvent par ordre de Monsieur de Beaumont, Archevêque, et retenue par le Duc l’Aiguillon ; il la retrouve au IVe Chant.

Adelinde, Madame Dubary, au IVe Chant à Louvecienne.

Étienne de Péronne, le Chevalier Dubois, et au XVIIIe Chant, l’Evêque Ebbo, Abbé de Beauvais, qui, pour avoir intimidé par ses sermons, se crut l’Oracle de la France et fut depuis Évêque.

Jean Marcel, M. Thiery maintenant au Garde-Meuble.

Nice, aventure du Duc de Bourbon, à Chantilly, contrariée par un Moine.

Caroline, aventure de la Fille de Mme de Polignac, dont un Page a eu le pucelage.

L’Esdiguières, fait arrivé en Amérique dans la dernière guerre.

Mathieu Paris, Chroniqueur.

L’extravagance habite en ces lieux, description du Palais-Royal.

Le Sr Sedaine, Académicien.

Le Miere, Académicien tragique.

St-Fal, Molé, Desessarts, Raucourt, Fleury, Contal, Dorival, la Chassaigne, Florence, tous Acteurs du Théâtre Français.

Pépin Second, Frère de Charlemagne.

Marguerite d’Évreux, aventure arrivée à une parente de l’Auteur.

Placet, Confesseur du Roi, trouvé couché avec une Dame très connue.

Nemours, allusion à Mr d’Estaing qui voulait admettre la Marine Marchande.

Elisaire, jeune Chevalier tué dans la dernière guerre.

Cochon, M. Siran.

Agramaure, Combat singulier au Bois de Boulogne.

Le Noir, Beaumarchais, Daudet de Jossan.

Vitikin
Érâtre Hirem
Hélène
Hidramant
Salamane
Officiers de l'Armée Ennemie.

Analogie générale des mœurs avec la folie.

Plusieurs Épisodes sur des faits connus.


fin des notes.



  1. Œdipe, de Voltaire.
  2. Dorfeuille, Acteur sublime, plein de naturel, et par conséquent repoussé par les Comédiens francais, en dépit du Public même, qui l’a redemandé quatre fois.
  3. Chroniqueur d’Arioste.
  4. Chroniqueur de la Pucelle.
  5. Louis le Débonnaire.
  6. Vers à peu près de L…