Orgueil et Préjugé

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Jane Austen
Traducteur non précisé
Orgueil et Préjugé – Récit abrégé[1]
1813
Adapt : 1813
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ROMANS.
Pride and prejudice. Orgueil et préjugé.
Roman, en 3 vol. Londres 1813.

C’est une vérité reconnue, qu’un jeune homme qui a de la fortune doit chercher à se marier. On sait si bien cela dans toutes les familles, que sans s’informer des projets et de la façon de penser d’un gentilhomme qui arrive dans un canton, il est déjà regardé comme acquis à une des familles du voisinage.

« Savez-vous que Netherfield est loué ? » dit un jour Mad. Bennet à son mari.

« Ah, ah ! »

« Oui, il est loué ; c’est Mad. Long qui vient de me raconter tout cela. »

Mr. Bennet garda le silence.

« Mais n’êtes-vous donc pas curieux de savoir à qui le château est loué ? „

« Non, mais vous avez bien envie de me le dire. »

« Eh bien, Mad. Long m’a assuré que c’étoit à un jeune homme fort riche. Il est venu lundi dans une voiture à quatre chevaux, pour voir la maison ; et il a été si enchanté de tout, qu’il a d’abord passé sa location avec Mr. Morris. Il doit entrer à la St. Michel, et ses gens arrivent la semaine prochaine.

« Comment l’appelez-vous ? »

« Bingley. »

« Est-il marié ? »

« Marié ! et non, sans doute, il n’est pas marié ; quelle question ! mais savez-vous qu’on lui donne quatre mille livres sterling de rente ? Ce seroit joli pour nos filles, cela. »

« Quel rapport cela peut-il avoir avec nos filles ? »

« Mais, mais, mais ! vous êtes insupportable. On diroit que vous ne savez pas que je veux les marier. „

« Est-ce que ce monsieur vient dans ce canton pour se marier ? »

« Quelle absurdité ! il n’y vient pas tout exprès ; mais pourquoi ne deviendroit-il pas amoureux d’une de mes filles ! Vous irez lui faire une visite, n’est-ce pas ? »

« Je n’en vois pas la nécessité. Vous pourrez bien y aller sans moi avec les enfans, ou bien vous pourrez les y envoyer toutes seules ; car s’il alloit devenir amoureux de vous, cela dérangeroit tous les projet. »

“ Mon cher ami, je sais que j’ai été belle, mais qu’à présent je n’ai plus rien de très-remarquable. Quand on a cinq grandes filles, il ne faut plus penser à sa beauté. Or çà ! vous irez voir ce Mr. Bingley dès qu’il arriyera, n’est-il pas vrai ? »

“ C’est plus que je ne puis vous promettre. „

« Mais pensez donc à vos filles. Quelle superbe affaire cela ne feroit-il pas ! Sir William et lady Lucas sont décidés à aller lui faire visite, avec un but semblable ; car vous savez qu’en général, ils ne voient personne. Vous comprenez bien que je ne pourrai pas y aller si vous n’y faites pas une visite. »

“ Mais… : . Je crois que vous êtes trop scrupuleuse : il seroit charmé de vous voir. Je pourrai lui écrire quelques mots pour lui dire que je ne mets point d’opposition à ce qu’il épouse une de mes filles. Je lui recommanderai de préférence ma petite Lizzy. „

« N’allez pas faire cela ! vous êtes toujours bien prévenu pour Lizzy. Jeanne est pourtant beaucoup plus belle, et Lydie est bien plus douce. »

“ Elles n’ont rien de bien extraordinaire ni les unes ni les autres. Elles sont sottes et ignorantes comme toutes les jeunes filles ; mais Lizzy a un peu plus de vivacité que ses sœurs. »

“ Est-il possible de se divertir comme vous le faites à dire du mal de ses enfans. Vous avez bien peu d’égards pour mes nerfs ; car vous savez le mal que cela me fait. „

« Vos nerfs ? Tout au contraire, il y a vingt ans que je les connois et les respecte beaucoup. »

« Ah ! vous ne savez pas ce que je souffre. „

« Il viendra d’autres jeunes gens riches s’établir dans le voisinage, et cela vous fera du bien. „

« Quand il en viendrait vingt, à quoi cela serviroit-il, puisque vous ne voulez pas faire une seule visite. »

« Quand il y en aura vingt, j’irai les voir tous, je vous le promets. „

Mr. Bennet offroit un si singulier mélange d’esprit, de malice, de réserve et d’humeur capricieuse, qu’après vingt-trois ans de mariage, sa femme ne le connoissoit pas. Pour elle, elle étoit facile à connaître : elle n’avoit point d’esprit, point d’instruction et beaucoup de vanité. Si quelque chose la contrarioit, elle se croyoit malade. La grande affaire de sa vie étoit de marier ses filles : en attendant, elle ne s’occupoit que de visites et de caquets.

Mr. Bennet fut un des premiers à aller voir Mr. Bingley. Il en avoit toujours eu le projet, quoiqu’il est dit le contraire à sa femme. Le soir du jour où il avoit vu l’étanger, il dit tout-coup à Lizzy qui arrangeoit un chapeau : j’espère que Mr. Bingley le trouvera joli. »

“ Comment pourrons-nous savoir ce qu’il trouvera ou ne trouvera pas, » dit la mère avec aigreur, « puisque nous ne le verrons point. „

« Mais, maman, dit Elisabeth, vous oubliez que nous le verrons toujours aux assemblées. D’ailleurs Mad. Long a promis de nous le présenter. »

“ Mad. Long est une hypocrite. Elle s’en gardera bien : n’a-t-elle pas des nièces ? „

Il y eut un silence. Mad. Bennet étoit de mauvaise humeur. Elle se mit à gronder Kitty de ce qu’elle toussoit. « Au nom de Dieu ne toussez donc pas comme cela, Kitty, vous me faites horriblement mal aux nerfs. „

“ Votre rhume n’a point de discrétion, „ dit Mr. Bennet.

« Ce n’est assurément pas pour m’amuser que je tousse, „ dit la jeune fille d’un ton sec.

« À quel jour le premier bal, Lizzy, » dit Mr. Bennet. „

« De demain en quinze. „

« Il sera impossible, » reprit Mad. Bennet, » que Mad. Long nous le présente, car elle n’arrivera que la veille, et ne le connoîtra pas. »

“ Eh bien ce sera nous qui le lui présenterons. „

“ Belle idée, présente-t-on les gens que l’on ne connoît pas ? »

“ Je conviens que quinze jours ne suffisent pas pour çonnoître un homme à fond ; maïs si vous ne le présentez pas, ce sera moi qui le présenterai. »

Les cinq filles regardèrent leur père fixement pour savoir ce qu’il vouloit dire.

« Vous dites des absurdités, » s’écria Mad. Bennet en colère.

“ Des absurdités ? Je ne suis pas de votre avis. Et vous, Marie, qu’en pensez-vous ? vous êtes une personne de réflexion ; vous lisez beaucoup ; et vous faites des extraits. Voyons ce que vous pensez de tout cela. »

Marie auroit voulu répondre quelque chose de bien sensé, mais elle ne sut pas comment s’y prendre.

“ Pendant qu’elle cherche sa réponse, » dit le père, “ revenons à ce Mr. Bingley. »

« Je suis ennuyée de ce sujet-là, „ dit la mère sèchement.

“ Tant pis ! mais parbleu ! vous auriez bien dû me dire cela auparavant : je ne serois pas allé le voir. À présent nous ne pouvons pas éviter de faire connoissance avec lui. „

L’étonnement de toutes ces dames fut extrême.

“ Ah ! je savois bien que vous finiriez par me croire ! s’écria Mad. B., vous êtes aimable, il n’y a rien à dire. Mais pourtant, quelle malice de n’en pas dire un mot jusqu’à présent !

“ Toussez, Kitty, toussez à votre aise, ma fille, » dit Mr. Bennet en se retirant sans ajouter un mot.

« Quel excellent père vous avez, mes enfans ! » s’écria-t-elle quand il fut sorti. Ce n’est pas une chose agréable que de faire tous les jours des connoissances nouvelles, à notre âge ; mais on fait des sacrifices pour ses enfans. Lydie, quoique vous soyez la cadette, ce Mr. Bingley dansera peut-être avec vous. »

“ Oh ! je ne suis pas inquiète. J’ai beau être la cadette, je suis la plus grande de toutes. »

Le reste de la soirée se passa à conjecturer le moment où l’étranger rendroit la visite, et à discuter sur le jour où il conviendroit de lui donner à dîner.

(Mr. Bingley vient s’établir à Netherfield
avec ses deux sœurs, dont l’une est mariée à Mr. Hurst. Un ami de la famille, Mr. Darcy, demeure avec eux.)

Les dames de Longbourn allèrent bientôt faire visite aux dames de Netherfield, et la visite fut rendue en toute cérémonie. Mad. Hurst, et miss Bingley goûtèrent les manières et les agrémens de miss Jane Bennet. Elles convinrent que la mère étoit insupportable, et que les quatre sœurs cadettes étoient nulles. Elles témoignèrent néanmoins le désir d’être en relation avec la famille. Miss Jane fut sensible à cette attention. Elisabeth en fut peu flattée. Elle trouvoit dans la politesse de ces dames un fond de hauteur qui ressembloit à de l’impertinence, mais elle crut voir que sa sœur étoit déjà tellement prévenue pour Mr. Bingley qu’elle avoit un peu d’illusion sur ses sœurs. Elle en parla à son amie, miss Charlotte Lucas, en ajoutant que comme sa sœur avoit beaucoup de réserve dans les manières, et une bienveillance générale, elle ne donneroit pas prise sur elle aux observations malignes.

« La réserye est bonne, „ dit Charlotte ; « parce qu’il faut, en effet, que le public ne se doute de rien, mais trop de réserve nuit quelquefois. Si l’on cache soignensement à un homme, le goût qu’on a pris pour lui „ on peut manquer l’occasion de le fixer : c’est alors une triste consolation que de n’avoir pas été devinée par le public. Il y a toujours de la vanité et de la reconnoissance dans l’attachement des hommes : il n’est point sûr de laisser agir leur cœur tout seul. Je trouve qu’il faut toujours que nous commencions un peu. Une légère préférence est une chose à laquelle personne ne peut trouver à redire, et si on veut qu’un homme prenne de l’amour tout de bon, il faut l’encourager. J’ai pour principe qu’on ne risque jamais rien à montrer un peu plus de sensibilité qu’on n’en a. Bingley a du goût pour votre sœur ! ce n’est pas douteux ; mais si elle ne lui aide pas, il en restera-là : il ne prendra pas une passion pour elle. „

“ Il me semble qu’elle lui aide autant que le comporte son caractère. Si je m’aperçois qu’elle a de la disposition à l’aimer, il faudroit qu’il fût bien bête pour ne pas s’en douter. „

“ Mais songez donc qu’il ne connoît pas le caractère de votre sœur comme vous. »

« Lorsqu’une femme a une préférence pour un homme et qu’elle ne prend pas soin de la lui cacher, il est impossible qu’il ne s’en doute pas. »

“ Cela seroit bon s’ils se voyoient très-souvent ; mais quand les occasions sont rares, il faut profiter de toutes les minutes. Quand une fois, elle sera sûre de lui, elle aura tout le temps de l’aimer. »

“ Votre plan seroit fort bon pour une personne qui n’auroit que le projet de se marier richement ; mais ma sœur n’a point de projet. Il n’y a que quinze jours qu’elle connoît Mr. Bingley. Elle a dansé et dîné trois ou quatre fois avec lui, et voilà tout. »

« C’est-à-dire, ils ont passé la soirée ensemble. „

« Qu’est-ce que cela fait pour connoître les gens ? Ma sœur a vu qu’il aimoit mieux jouer au vingt et un qu’au commerce, c’est tout ce qu’elle peut savoir de son caractère. „

« Soyez sûre que c’est bien assez. Si elle l’épousoit demain, elle auroit tout aussi bonne chance que si elle l’eût étudié un an. Le bonheur, en fait de mariage, est une affaire de pur hasard. On croit se connoître d’avance, et cela n’empêche pas de faire des découvertes désagréables et de se tourmenter ensuite réciproquement. Ne vaut-il pas mieux en savoir aussi peu que possible sur les défauts de celui qu’on doit épouser ? »

« Ma chère Charlotte, vous plaisantez très-agréablement ; mais convenez que vous ne raisonnez pas ; et que s’il s’agissoit de vous-même, vous ne vous conduirez pas d’après ce systême. »

Elisabeth, toute occupée de faire des observations sur sa sœur, ne se doutoit pas qu’elle devenoit un objet d’intérêt pour Mr. Darcy. Au premier bal, il n’avoit pas voulu convenir qu’elle fût jolie. Au second, il fit la critique de sa figure ; mais il n’eut pas plutôt prouvé à ses amis qu’elle manquoit de régularité dans les traits, qu’il fut oblige de convenir que son regard avoit beaucoup d’expression, que sa tournure étoit légère et gracieuse, et que quoiqu’elle n’eût pas les manières du grand monde, elle avoit le charme de la gaîté et de l’aisance. Quant à Elisabeth, elle ne voyoit en Mr. Darcy qu’un homme qui ne faisoit rien pour se rendre agréable, et qui n’avoit pas daigné lui proposer de danser. Cependant à une assemblée chez Sir Williams Lucas, Mr. Darcy parut curieux d’entendre causer Elisabeth sans se mêler à la conversation.

“ Comprenez-vous, » dit-elle ensuite à Charlotte, “ pourquoi ce M. Darcy est venu nous écouter quand nous causions avec le colonel Forster, et que je le pressois de nous donner un bal ? „

« C’est une question à laquelle il répondroit mieux lui-même. „

« Si cela lui arrive encore, je lui montrerai que je m’en aperçois. Il a quelque chose dans le regard qui est fort satirique ; et si je ne m’affranchis pas par un peu d’impertinence, je sens que j’aurai peur de lui. „

Un moment après, M. Darcy s’approcha, sans avoir l’air de vouloir entamer la conversation. Charlotte dit tout bas à son amie quelle la défioit de commencer. Elisabeth encouragée prit un grand parti : et se tournant vers lui, elle lui dit : « Avez-vous été content, monsieur, de la manière dont je plaidois la cause du bal tout-à-l’heure avec le colonel Forster ? „

“ Avec beaucoup d’énergie, mademoiselle ; et c’est un sujet qui en inspire infiniment aux dames. „

“ Vous êtes un peu sévère avec nous. »

“ C’est votre tour, ma chère d’être persécutée, „ dit Charlotte Lucas à Elisabeth.

« Je m’en vais ouvrir le piapo, et vous savez ce que cela veut dire. »

« Elisabeth fit un peu de façons ; mais enfin, elle chanta deux airs assez agréablement. Sa sœur Marie lui succéda avec empressement au piano. C’étoit la plus forte des sœurs, parce qu’elle s’étoit exercée avec beaucoup de persévérance ; mais comme elle manquoit de talent naturel et de goût, elle jouoit sans agrément. Après un long concerto, écouté avec ennui, elle se mit à jouer des petits airs de danse Ecossais et Irlandais, et deux ou trois officiers dansèrent avec les dames.

Mr. Darcy gardoit le silence et paroissoit indigné de ce que des gens raisonnables pouvoient préférer ainsi un amusement qui excluoit la conversation, lorsque Sir William Lucas, qui se trouvoit près de lui, lui dit : « c’est une jolie chose que la danse : ne trouvez-vous pas Mr. Darcy. C’est la plus charmante récréation des peuples civilisés. „

« Ils la partagent avec tous les peuples sauvages. „

“ Votre ami Bingley danse à merveille, et vous êtes vous-même un excellent danseur. „

« Vous m’avez vu danser à Meryton, je suppose. »

“ Et avec un très-grand plaisir. Vous avez dansé à la cour, je pense ? »

« Jamais, monsieur. „

“ Et pourquoi donc cela ? »

« Parce que jamais je ne danse quand je puis faire autrement. „

“ Je suppose que vous avez une maison à Londres, monsieur ? „

Mr. Darcy s’inclina sans répondre.

« Je veux aussi avoir une maison à Londres ; mais ce qui me retient, c’est que je ne suis pas sûr que lady William s’y porteroit bien. „

Il espéroit une réponse, mais Mr. Darcy se tut. Dans ce moment-là, Elisabeth s’approcha d’eux. Sir William la prit par la main, et dit à Mr. Darcy : “ Permettez-moi de vous présenter une charmante danseuse. » Elisabeth rougit et retirant sa main, elle dit que son intention n’étoit pas de danser. Mr. Darcy un peu surpris des soins officieux de Sir William, avançoit cependant la main, en proposant en toute forme à Elisabeth de danser ; mais elle répéta son refus. Sir William se mit à la presser. « Vous dansez si bien, miss Eliza, » lui dit-il, « que c’est vraiment une cruauté de refuser obstinément ; et monsieur se seroit prêté à la chose, quoiqu’en général, il ne se soucie pas de danser. »

“ Je sais que monsieur est fort poli. „

« Assurément, „ dit Mr. Lucas ; “ mais dans ce cas-ci, convenez qu’il n’y aurait pas grand mérite. „

Mr. Darcy gardoit le silence, avec cet air ennuyé qu’il avoit habituellement, quand miss Bingley vint lui dire à l’oreille, « Je parie que je devine à quoi vous pensez. »

“ Et à quoi donc. „

« Vous réfléchissez combien il seroit insupportable d’avoir à passer souvent de pareilles soirées. Tant d’importance et tant de nullité dans tous ces gens-là ! on a l’ennui, et le bruit par dessus. Je voudrois bien entendre vos observations. „

« Eh bien, vous n’y êtes pas du tout. J’étois-là à réfléchir au plaisir qu’on a à voir de beaux yeux et un joli visage. »

Miss Bingley le regarda, toute étonnée, en lui demandant s’il étoit permis de savoir quelle étoit la personne qui lui avoit fait faire cette rare découverte.

Mr. Darcy répondit hardiment que c’étoit miss Elisabeth Bennet.

« Ah ! ah ! „ s’écria miss Bingley avec surprise. « Voilà qui est nouveau ; et je vous prie, quand pourra-t-on vous faire compliment ? »

“ Voilà précisément la question que j’attendois de vous. Il n’y a rien de si rapide que l’imagination d’une femme. Elle saute de l’admiration à l’amour, et de l’amour au mariage en un clin-d’œil. „

“ Fort bien ! À votre manière de répondre, je vois que la chose est décidée. Ma foi ! je vous félicite de tout mon cœur sur la belle-mère que vous aurez ; elle est aimable. Je pense que tous l’aurez beaucoup à demeure à Pemberley. Ce sera charmant pour les voisins. »

Mr. Darcy l’écouta avec une profonde indifférence, et elle continua à plaisanter sur ce ton-là.

(Miss Jane Bennet est invitée à dîner chez les dames de Netherfield. Mad. Bennet, qui a toujours en tête son projet de mariage, invente d’envoyer sa fille à cheval, parce que le temps menace de pluie et quelle espère qu’on gardera miss Jane au château jusqu’au lendemain. La jeune personne essuie en effet un orage et prend une fièvre catharale. — On reçoit un message, Elisabeth, inquiète s’achemine le lendemain matin à pied par le mauvais temps pour aller soigner sa

sœur à Netherfield. )

À cinq heures les dames se retirèrent pour s’habiller, et à six heures et demie on avertit Elisabeth que le dîner étoit servi. Tout le monde à-la-fois lui demanda des nouvelles de sa sœur ; mais Mr. Bingley le fit avec un intérêt marqué. Elle répondit que sa sœur n’étoit point bien, et qu’elle continuoit à avoir de la fièvre. Là-dessus les sœurs répétèrent qu’elles en étoient bien fâchées, que c’étoit une chose fort ennuyeuse que d’être malade ; puis elles changèrent de conversation. Elisabeth fut blessée de l’indifférence que ces dames montroient. En revanche elle remarqua que Mr. Bingley avoit une véritable inquiétude sur sa sœur. Il étoit absorbé et distrait. Mr. Darcy étoit occupé de la conversation de miss Bingley, à côté de laquelle il étoit assis. Mr. Hurst qui étoit auprès d’Elisabeth étoit un homme tout matériel, qui ne savoit que manger, boire et jouer, ensorte qu’elle trouva le dîner long. En sortant de table, elle rentra immédiatement dans l’appartement de sa sœur ; et miss Bingley se mit à en dire du mal. « Cette petite personne, „ dit-elle, “ est un mélange d’orgueil et d’impertinence. Elle n’a ni beauté, ni manières, ni conversation. Mad. Hurst convint de tout cela, puis elle ajouta : „ elle a pourtant une qualité : elle est bonne marcheuse. Mon Dieu quelle drôle de mine elle avoit quand elle est arrivée ce matin. Avez-vous vu son air effaré. Je proteste qu’elle avoit l’air d’une folle. »

“ Vous avez raison, Louise, exactement l’air d’une folle avec ses cheveux ébouriffés. »

“ Et sa jupe donc ! avec un demi pied de crotte, un bon demi pied, j’en suis sûre. Et puis sa robe par dessus qui ne cachoit rien. »

“ Ma foi, » dit Bingley, “ vous avez fait là, d’étonnantes observations. Pour moi elle m’a paru charmante quand elle est arrivée. »

“ Et vous, monsieur Darcy, » dit miss Bingley. « Aimeriez-vous que votre sœur arrivât ainsi toute crottée dans une maison où elle ne connoît personne ? »

“ Assurément pas. »

« Je trouve que faire ainsi une lieue dans la boue toute seule, montre une sorte de hardiesse villageoise, un mépris des convenances qui est choquant. „

“ Je trouve, „ dit Mr. Bingley, que cela montre une grande affection pour sa sœur, et que cela n’est qu’intéressant. „

« J’ai peur, dit miss Bingley à l’oreille de Mr. Darcy, que cette aventure n’ait un peu diminué votre admiration pour ses beaux yeux. »

« Non, du tout ; et au contraire : son regard étoit plus animé par l’exercice. „

Il y eut un silence après lequel Mad. Hurst prit la parole. “ Cette miss Jane est vraiment très-bien. Je voudrois qu’elle se mariât convenablement ; mais le père et la mère sont un furieux obstacle. „

“ Il me semble, » reprit miss Bingley, « qu’il y a un oncle qui est procureur à Meryton. »

« Et un autre à Cheep-side. „

« Diantre ! cela est respectable ! » et elles se mirent à rire.

« Quand tout le quartier de Cheep-side seroit peuplé de leurs oncles, » dit Mr. Bingley, « elles n’en seroient pas moins très-agréables. »

" À la bonne heure, mais cela leur ôteroit la chance d’épouser des gens comme il faut, » répondit Mr. Darcy.

Les dames appuyèrent cette observation, et continuèrent à s’amuser aux dépens des parens de leur chère miss Jane Bennet. Après quoi elles passèrent dans sa chambre, et lui firent des tendresses, jusqu’au moment où on les appela pour le café. Elisabeth ne vouloit pas descendre ; mais sa sœur s’étant endormie, elle trouva convenable de paroître aussi dans le sallon. Tout le monde étoit au jeu quand elle entra. On lui proposa d’en être ; mais craignant qu’on ne jouât cher, elle s’en excusa, et prit un livre. Mr. Hurst la regarda avec de grands yeux ; puis il lui dit : « préférez-vous la lecture an jeu ? cela seroit singulier, à votre âge. »

“ Miss Elisa Bennet, » dit miss Bingley, “ méprise les cartes : elle ne trouve du plaisir qu’à lire. »

« Je ne mérite, » dit Elisabeth, « ni cet éloge, ni cette censure. Je n’aime point la lecture par dessus tout ; et il y a beaucoup de choses auxquelles je trouve du plaisir. „

« Vous en trouvez surement, » dit Mr. Bingley, « à soigner votre sœur. „

Elisabeth fut sensible à son compliment ; et elle s’approcha d’une table où il y avoit quelques livres, pour les regarder.

« C’est vous, » dit miss Bingley à Mr. Darcy, “ qui avez une belle bibliothèque à Pemberley. »

« Cela doit être, parce que c’est l’ouvrage de plusieurs générations. D’ailleurs vous achetez des livres sans cesse. C’est un bel endroit que ce Pemberley. Mon frère, quand vous bâtirez, et planterez, il faut imiter Pemberley. » Elisabeth vint s’asseoir entre Mr. Bingley et sa sœur aînée pour regarder jouer.

« Est-ce que miss Darcy est grandie depuis ce printems ? » dit miss Bingley.

“ Mais oui. Elle est à-peu-près de la taille de miss Elisabeth Bennet. „

“ Elle est charmante, votre sœur ! Elle a une expression délicieuse, des manières nobles, et tout plein de talens. Elle joue du piano comme un ange. »

« C’est toujours une chose qui m’étonne, dit Mr. Bingley, que de voir toutes les jeunes demoiselles remplies de talens. »

« Toutes les jeunes demoiselles, dites-vous ? „

“ Mais oui assurément. Je n’entends jamais nommer une jeune personne pour la première fois, sans entendre aussi vanter ses talens. L’une fait des ouvrages superbes en broderie, une autre fait des peintures admirables pour les écrans, ou d’autres choses semblables. „

« Vous dites fort bien, Bingley, » reprit Darcy ; “ mais les vrais talens sont une chose très-rare, et il est encore plus rare d’y voir réunies l’instruction, la modestie et les grâces. »

Elisabeth observa qu’elle n’avoit pas encore rencontré une telle réunion. Les deux sœurs se récrièrent et dirent que cela se voyoit cependant assez souvent. Comme elles s’animoient là-dessus, Mr. Hurst impatienté, les rappela à l’ordre, en observant qu’il étoit impossible de jouer avec toutes ces causeries.

Quand Elisabeth fut remontée vers sa sœur, miss Bingley dit en parlant d’elle : “ c’est une manière de faire sa cour aux hommes que de dire du mal des femmes. On connoît cette petite finesse, qu’en dites-vous Mr. Darcy ? »

« Moi, mademoiselle ? je pense que tout ce qui est finesse, est mauvais. »

Miss Bingley ne fut pas très-contente de cette réponse, et la conversation tomba.


. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


Lorsqu’Elisabeth parut dans le sallon en amenant sa sœur convalescente, les dames de la maison coururent à la rencontre de miss Jane, en la félicitant et lui faisant mille caresses. Pendant l’heure qui précéda l’arrivée des hommes, ces dames furent très-aimables. Elles racontoient fort agréablement les anecdotes de société, et se moquoient avec esprit de toutes leurs connoissances. Mais au moment où les hommes entrèrent, ce fut tout autre chose. Mr. Darcy fit un compliment poli à miss Bennet sur sa convalescence. Mr. Hurst lui dit aussi quelques mots ; mais Mr. Bingley s’exprima avec une vivacité et un intérêt qui partoient du cœur. Il fut tout attention pour elle. Il craignoit que le sallon ne fût froid. Il la fit placer loin de la porte ; il s’assit auprès d’elle, et sa conversation l’occupa entièrement. Elisabeth à l’autre bout du sallon jouissoit en silence des succès de sa sœur.

Après le thé, Mr. Hurst rappela à sa belle sœur qu’elle n’arrangeoit pas le whist ; mais elle avoit découvert que Mr. Darcy ne se soucioit pas de jouer ; et elle répondit que personne n’en avoit envie. En effet, personne ne réclama ; et Mr. Hurst ne sachant que dire et que faire, ne tarda pas à s’endormir sur un sofa. Darcy prit un livre ; miss Bingley en fit autant ; et Mad. Hurst, dont la principale occupation étoit de jouer avec ses bracelets et ses bagues, se joignoit de temps en temps à la conversation de son frère et de miss Bennet.

Miss Bingley essaya inutilement de distraire Darcy de sa lecture. Il répondoit par monosyllabes aux questions qu’elle lui adressoit, et continuoit à lire. Enfin, se fatiguant de tenir elle-même un livre qu’elle ne lisoit pas, elle le ferma en bâillant, et s’écria : “ ma foi ! voilà une manière bien gaie de passer la soirée ensemble ! Il faut avouer que la lecture est une chose délicieuse. Quand j’aurai une maison, je suis décidée à avoir une belle bibliothéque. „

Personne ne répondit. Elle bâilla encore une fois, et posa son livre. Ensuite elle regarda autour d’elle, comme pour chercher Ce qui pourroit l’amuser. Enfin elle entendit que son frère prononçoit à miss Bennet le mot de bal ; et elle s’écria : “ Persistez-vous réellement à vouloir donner un bal ? Vous devriez consulter autour de vous ; car il y a des gens pour qui un bal est une chose décidément ennuyeuse. „

« Si c’est de Darcy que vous parlez, je ne le gênerai pas : il pourra s’aller coucher de bonne heure ; mais je suis décidé à faire danser chez moi. „

“ J’aimerois bien le bal si on ne s’y réunissoit que pour causer. „

“ Cela seroit peut-être plus raisonnable „ mais cela ressembleroit peu à un bal. „

Miss Bingley ne répondit point, et se mit à se promener dans le sallon. Elle avoit une tournure élégante, et marchoit avec grace ; mais Darcy étoit absorbé par sa lecture. Elle essaya de s’associer Elisabeth. « Miss Elisa, „ lui dit-elle, « venez : faisons un tour de promenade ensemble, voulez-vous ? cela repose quand on a travaillé si long-temps. „

Elisabeth fut, surprise, mais elle se leva de bonne grace pour la joindre. Darcy leva les yeux, et ferma son livre. Miss Bingley l’engagea à se promener aussi. « Non, dit-il, “ vous ne pouvez avoir que deux raisons pour arpenter ainsi le sallon ; et dans les deux suppositions, j’aurois tort de me joindre à vous. „

“ Mais qu’est-ce qu’il veut donc dire ? „ reprit miss Bingley, en parlant à Elisabeth : “ le comprenez-vous ? »

Non, du tout ; mais je suis sûre qu’il y a de la malice là-dessous ; et croyez-moi, le meilleur moyen de le punir est de ne pas le faire expliquer. „

Miss Bingley ne put y tenir : elle voulut savoir ce que c’étoit que ces deux raisons pour se promener.

“ Ou vous avez, » dit-il, « des secrets à vous dire, ou bien vous sentez qu’en vous promenant ainsi vous faites un joli tableau pour ceux qui vous regardent. Je ne veux point déranger vos confidences ; et pour vous admirer, je suis beaucoup mieux placé ici. „

“ Mais peut-on rien de plus pervers, de plus abominable que cet esprit-là ? » dit miss Bingley à Elisabeth. “ Comment pourrions-nous le punir ? „

“ Rien de plus facile, vous n’avez qu’à le plaisanter. „

“ La plaisanterie ne mord point sur lui, il a un sang-froid qui lui donne toujours l’avantage. Il n’y a point le mot pour rire avec Mr. Darcy. »

« Tant pis ! car j’aime à rire, moi. »

« Sans être ridicule, » dit Mr. Barcy, « je sens bien que je pourrois apprêter à rire à ceux qui savent se moquer de tout. »

“ Je ne suis pas de ces gens-là assurément, „ reprit Elisabeth. “ Dieu me garde de traiter légèrement ce qui est honnête et bon ! Les caprices, les inconséquences m’amusent ; au reste, c’est précisément ce que je ne trouverai pas chez vous, monsieur. „

“ Mais… j’ai du moins cherché à éviter les foiblesses qui peuvent rendre un galant homme ridicule. „

“ Oui, comme, par exemple, la vanité et l’orgueil. „

“ La vanité est, en effet, une foiblesse, mais pour l’orgueil, lorsqu’il y a vraiment supériorité d’esprit, il y a de quoi le bien régler. „

Elisabeth se détourna en souriant.

“ Eh bien, » lui dit Bingley, « votre examen est fini, je suppose : quel en est le résultat ? »

“ La conviction que Mr. Darcy n’a aucun défaut. Il en convient lui-même. „

“ Je n’ai point dit cela, » reprit Darcy. “ J’ai mes foibles comme un autre. Je sens que j’ai certains défauts de caractère. Par exemple, je manque de liant ; je ne suis point assez souple. Je ne sais pas pardonner aisément les folies et les travers. Je ne sais point glisser sur les torts ; et lorsqu’une fois on a perdu mon estime, c’est pour toujours. „

“ Voilà assurément un défaut, « dit Elisabeth : « mais il est fort bien choisi : cela ne prête point au ridicule. „

“ Je suis convaincu que chacun naît avec un défaut, qu’on peut appeler constitutionnel. »

“ Le vôtre est de haïr cordialement. „

“ Et le vôtre, miss Elisa, c’est de n’être pas de bonne foi dans la discussion. „

Miss Bingley rompit cette conversation qui ne l’amusoit point, en proposant un peu de musique.

(Miss Jane se rétablit, et retourne chez ses parens. Mr. Bennet annonce à sa famille la visite de leur cousin, Mr. Collins, qui a une cure dans le voisinage et désire passer quelques jours à Longbourn pour faire connoissance avec ses cousines............)

Mr. Collins étoit un homme sans esprit et sans instruction, auquel une fortune inattendue et l’habitude de vivre seul, avoient donné une haute idée de lui-même. Envers ses supérieurs, il avoit des manières humbles, qui contrastoient avec l’orgueil qu’il montroit dans l’exercice de son autorité de recteur et d’homme d’église. Comme les biens de la famille de Longbourn, lui étoient substitués si Mr. Bennet mouroit sans enfans mâles, il avoit formé le projet d’épouser une des cinq sœurs, par voie de compensation et par esprit d’équité.

La jolie figure de miss Jane Bennet le confirma dans ces bons sentimens ; et dès la première soirée, son choix fut fixé ; mais le lendemain matin, Mad. Bennet dérangea tout son plan, en lui faisant entendre que sa fille aînée allait probablement bientôt être engagée.

Mr. Collins dirigea immédiatement ses vues sur Elisabeth : cela fut fait pendant que Mad. Bennet arrangeoit le feu. Elle l’encouragea sur l’insinuation qu’il fit ; et dès les premiers mots, elle vit déjà deux de ses filles mariées.

Lydie avoit le projet d’aller faire une promenade à Meryton. Ses sœurs se joignirent à elle ; et Mr. Bennet inventa de prier Mr. Collins de les accompagner. Celui-ci l’avoit poursuivi dans sa bibliothèque après déjeûner. C’étoit, disoit quelquefois Mr. Bennet, le seul endroit de la maison où il trouvât du loisir et de la tranquillité. Il étoit donc de fort mauvaise humeur de ce que Mr. Collins s’y étoit établi, et faisoit semblant de lire. Pour s’en débarrasser, il le pressa d’accompagner ses filles à Meryton.

(Dans la petite ville de Meryton, où les Dlles Bennet alloient souvent, chez une Sœur de leur mère, il y avoit un régiment en garnison. Le jour où elles y vont avec Mr. Collins, elles rencontrent à la promenade des officiers de leur connoissance, et on leur présente Mr. Wickam, jeune homme nouvellement arrivé au corps, et qui se distinguoit autant par une figure très-remarquable, que par des manières nobles et polies. Pendant qu’ils font la conversation Bingley et Darcy surviennent. Celui-ci pâlit d’émotion en reconnoissant Wickam, lequel de son côté, rougit beaucoup, paroît embarrassé et salue gauchement Darcy, qui lui rend à peine le salut, et s’éloigne bientôt. Elisabeth observe tout cela avec surprise.

Dans une seconde visite à Meryton, chez sa tante Philips, elle questionne Mr. Wickam sur cet incident. Mr. Wickam lui fait un récit vraisemblable de ses relations et de sa brouillerie avec Mr. Darcy, qu’il peint des couleurs les plus noires, tout en paroissant le ménager. Il reste de tout cela à Elisabeth une impression très-favorable sur le compte de Mr. Wickam. — Il se donne ensuite un bal chez Mr. Bingley.)

Jusqu’au moment où Elisabeth chercha en vain Mr. Wickam parmis les officiers déjà arrivés pour le bal, elle n’avoit pas eu de doute qu’il ne fût invité. Elle avoit fait une toilette plus soignée encore qu’à l’ordinaire pour achever sa conquête. Lorsqu’elle fut sûre qu’il n’y étoit pas, il lui vint à l’esprit que c’étoit à dessein que Mr. Bingley ne l’avoit pas invité, par ménagement pour Mr. Darcy. Ce n’étoit pas précisément cela mais Mr. Denny apprit à Lydie que Mr. Wickam avoit été obligé d’aller à Londres le jour précédent et n’étoit pas de retour. Mr. Denny ajouta avec un sourire signifiant : “ Je crois que ses affaire ne l’y auraient pas appelé précisément aujourd’hui, s’il ne lui eût convenu d’éviter un certain monsieur. „ Elisabeth qui entendit cette observation, en prit de l’humeur contre Darcy, et eut à peine assez de présence d’esprit pour lui répondre avec politesse quand il vint s’informer de sa santé. Toute attention, tout ménagement pour lui étoit un tort envers Mr. W. et elle forma le dessein de ne lui point cacher son sentiment. Mais il n’étoit pas dans le caractère d’Elisabeth de conserver de l’humeur ni de la rancune. Elle raconta tout à Charlotte Lucas ; et quand elle se fut ainsi soulagée elle se sentit entrain de s’amuser aussi bien que si Mr. Wickam eût été présent. Elle fit pourtant amende honorable en débutant. Elle étoit engagée pour les deux premières contredanses avec Mr. Collins. Il étoit si gauche, si roide, et si solemnel, il se trompoit si souvent dans les figures qu’elle en eut tout le désagrément qu’on peut avoir d’un danseur ridicule. Elle dansa ensuite avec un officier, et eut le plaisir de parler de Mr. Wickam, et d’apprendre que celui-ci étoit généralement aimé dans son régiment. Lorsqu’elle fut revenue auprès de son amie Charlotte, Mr. Darcy lui proposa tout-à-coup de danser la contredanse suivante. Elle accepta faute de savoir trouver à l’instant, une excuse ; et lorsqu’il se fut retiré, elle en témoigna son chagrin à Charlotte.

« Mais, „ lui dit miss Lucas, “ je suis sûre que vous en serez fort contente. „

“ Dieu m’en garde ! car je suis décidée à le haïr. „

Lorsque Darcy s’approcha pour prendre sa main, Charlotte lui dit à l’oreille : “ n’allez pas faire la sottise d’être maussade, à cause de Wickam, aux yeux d’un homme qui est bien un autre parti. »

Elle ne répondit pas, mais elle fut surprise de voir qu’on la regardoit avec envie et considération lorsque Mr. Darcy se fut placé vis-à-vis d’elle. Il garda long-temps le silence, et elle résolut d’abord de ne pas le rompre. Ensuite elle imagina que ce seroit le punir que de l’obliger à répondre à des lieux communs, et elle lui dit : « elle est charmante cette contredanse. „ Il en convint et n’ajouta rien. Quelques momens après, elle reprit : « allons, Mr. Darcy, c’est à votre tour : faites-moi une observation aussi piquante que la mienne. „

« Je suis prêt à dire tout ce qui pourra vous faire plaisir, » répondit-il en souriant.

“ Vous comprenez qu’il faut faire un peu de conversation pour n’avoir pas l’air ridicule ; mais ce sera aussi peu que vous le voudrez ; car nous sommes assez silencieux tous les deux. „

« Sans doute : nous avons de singuliers rapports. »

“ Moi, je garde le silence, parce que je ne sais que dire, et vous ; parce que vous aiguisez vos traits pour parler avec effet. »

Il sourit et se tut. Quelques momens après, il lui demanda si elle alloit souvent promener à Meryton.

Elle ne sut pas résister à la tentation de lui donner un peu d’inquiétude , et elle lui dit : « Quand vous nous rencontrates l’autre jour, je venois de faire une nouvelle connoissance. »

À ce mot Darcy prit un air froid et hautain. Il lui dit ensuite avec contrainte : « Mr. Wickam a de la grace, et se fait aisément des amis. Il n’est pas aussi heureux pour les conserver. »

« On dit en effet qu’il a eu le malheur de perdre votre amitié. „

Darcy ne répondit point, prit un air sérieux, et parut désirer de changer de sujet ; mais la conversation ne se renoua pas, parce qu’Elisabeth, un peu embarrassée de ce que son insinuation n’avoit pas réussi, devint silencieuse. Quand la contredanse fut finie, Darcy fit une profonde révérence à Elisabeth sans lui dire un mot………

Mr. Collins ayant résolu de faire sa déclaration en forme, pendant son séjour à Longbourn, entra après déjeûné dans le sallon où étoit Mad. Bennet avec Elisabeth et une de ses sœurs cadettes, et il dit en entrant : « puis-je espérer, madame, que j’obtiendrai de votre crédit sur votre charmante fille Elisabeth, la faveur que je lui demande d’une audience particulière dans le cours de la matinée ? »

Avant qu’Elisabeth eût eu le temps de faire autre chose que de rougir de surprise, sa mère dit en se levant : “ certainement monsieur, certainement ! Il n’y a point de difficulté à cela. Allons, Kitty, montons, ma fille. » Elle prit son ouvrage et alloit sortir lors qu’Elisabeth lui cria, “ mais, ma mère, je vous prie de ne point vous en aller. Mr. Collins n’a surement rien à dire que vous ne deviez entendre. Je m’en vais sortir, moi-même. „

« Quelle folie ! J’insiste absolument pour que vous restiez, Lizzy. Il faut entendre ce que votre cousin a à vous dire. „

Elisabeth comprit qu’elle ne pouvait pas l’échapper. Elle s’assit, et tenant les yeux sur son ouvrage, elle tâcha de cacher son envie de rire, qui étoit mêlée d’impatience et de dépit.

“ Croyez-moi, ma chère miss Elisabeth, „ lui, dit-il, après s’être assis à côté d’elle, « votre modestie ne fait qu’ajouter à mes yeux à toutes vos autres perfections. Je vous affirme que vous auriez été moins aimable pour moi sans cette petite nuance de répugnance que vous me montrez ; mais permettez-moi de vous assurer que j’ai l’autorisation de votre mère. Mes attentions pour vous ont été trop marquées pour que le but vous en aît échappé, quoique votre délicatesse naturelle vous aît portée à dissimuler avec moi. À peine j’ai été admis dans votre maison que je vous avois choisie comme la compagne future de mes jours. Mais avant de me laisser emporter par l’effusion de mes sentimens, il est peut-être convenable de vous dire mes raisons pour entrer dans l’état du mariage, et même les motifs que j’ai eu pour venir m’établir dans le comté de Hertford avec le projet d’y chercher une femme. »

L’idée que Mr. Coliins pouvoit être entraîné par l’effusion de ses sentimens, parut si drôle à Elisabeth qu’elle eut toutes les peines du monde à s’empêcher de rire. Il continua ainsi :

„ Mes raisons pour entrer dans l’état du mariage sont les suivantes : 1°. Je pense qu’il est convenable qu’un ecclésiastique, dans ma position, donne cet exemple à ses paroissiens, lorsqu’il est, comme c’est mon cas, dans des circonstances de fortune qui lui permettent d’élever honorablement une famille. 2°. Je suis convaincu que le mariage ajoutera sensiblement à la somme de mon bonheur. 3°. Enfin, j’ai une raison que j’aurois dû mentionner la première, c’est que la noble dame que j’ai l’honneur de nommer ma protectrice, m’a donné deux fois ce conseil sans que je le lui eusse demandé. « Mr. Collins, il faut vous marier, » m’a-t-elle dit, “ il est bon qu’un homme d’église soit marié. Prenez une femme de bonne faniille, qui soit active et sache s’employer à tout, qui aît ces principes d’économie avec lesquels on alonge un petit revenu. Trouvez, » me disoit-elle, « une femme de ce caractère et qui soit bien élevée ; amenez la à Hunsford, et je ne ferai aucune difficulté pour la voir. „ Je vous observe en passant, ma belle cousine, que la bienveillance de milady Catherine de Bourg n’est pas un des moins grands avantages qu’il est en mon pouvoir de vous offrir. Vous trouverez ses manières au-dessus de tout ce que je puis vous en dire ; et je ne doute pas que votre esprit et votre vivacité ne lui soient agréables, sur-tout si vous les tempérez par un peu de silence, ainsi que le respect pour son rang l’exigera. „

» Voilà, mon aimable cousine, qui vous explique en général l’intention que j’ai de me marier. Il me reste à vous dire pourquoi j’ai été conduit à porter mes vues sur votre famille, au-lieu de me marier dans mon voisinage où il ne manque pas, je vous assure, de fort aimables personnes. Étant appelé à hériter de la terre de Longbourn, après la mort de votre respectable père (lequel, au reste, peut vivre encore long-temps), j’ai voulu choisir ma femme parmi ses filles, afin que la perte à laquelle elles seront appelées fût aussi petite qu’il est possible, lorsque ce triste événement arrivera, chose qui, ainsi que je viens de le dire, peut être encore très-éloignée. J’espère, ma belle cousine, qu’un tel motif est de nature à augmenter l’estime que vous pouvez avoir conçue pour moi ; et il ne me reste qu’à vous assurer dans les termes les plus passionnés de toute la violence de mon attachement pour vous. Quand à la fortune, c’est un objet qui m’est tout-à-fait indifférent. Je ne demanderai point de dot parce que je sais que votre père ne pourroit pas vous en donner une. Tout ce qui doit vous revenir, c’est mille livres sterling, dans les quatre pour cent, après la mort de votre mère. Je ne dirai donc mot sur le chapitre de la fortune ; et vous pouvez être assurée qu’une fois que nous serons mariés, vous n’aurez à essuyer de ma part aucun reproche peu généreux. »

Il devenoit nécessaire de l’interrompre, aussi Elisabeth, s’écria-t-elle : « vous oubliez, monsieur, que je ne vous ai pas encore, répondu. Je vous remercie de tous vos beaux complimens, et de l’honneur que vous voulez bien me faire, mais il m’est impossible de ne pas le refuser. „

Ce n’est pas d’aujourd’hui, » reprit gravement Mr. Collins, « que je sais qu’une jeune demoiselle rejette toujours la première demande d’un homme, qu’au fond du cœur elle se réserve d’accepter. Quelquefois même elle renouvelle son refus deux et trois fois. Je ne suis donc nullement découragé, et j’espère avant qu’il soit long-temps avoir, ma belle cousine, le plaisir de vous conduire à l’autel. „

« C’est un peu fort, » s’écria Elisabeth ». « après ce que je viens de vous dire si positivement. Je vous répète, monsieur, mon refus formel et positif. Vous ne pourriez pas me rendre heureuse ; et je suis la personne la moins propre à faire votre bonheur. Je suis convaincue que votre amie lady Catherine seroit la première à en juger ainsi. »

“ S’il étoit certain que la chose fut désapprouvée par milady Catherine…… Mais il est impossible que milady aît pris sur votre compte des notions erronées ; d’ailleurs, je m’engage, pour la première fois que j’aurai l’honneur de la voir, à lui parler fortement sur votre modestie , sur votre économie, et sur toutes vos aimables qualités. »

“ Je vous assure, monsieur, que tout cela sera fort inutile : il faut que vous me fassiez l’honneur de croire que je vous dis la vérité. Je souhaite, que vous soyez très-heureux et très-riche ; et en refusant votre main, je fais tout ce que je puis pour que cela arrive. L’offre que vous avez bien voulu me faire aura satisfait vos scrupules sur la possession de Longbourn, et vous ne pourrez rien vous reprocher à cet égard. »

En achevant ces mots, elle se leva et lui fit une profonde révérence.

“ La première fois, que j’aurai l’honneur de vous entretenir sur ce sujet, « reprit-il, « j’espère une réponse plus favorable que celle que vous venez de me faire. Mais je suis loin de vous accuser de cruauté. Je sais que c’est l’usage de refuser une première demande. Peut-être en avez-vous dit autant que le comportoit la délicatesse qui doit toujours caractériser votre sexe. »

« En vérité, monsieur, vous m’embarrassez beaucoup. Si vous prenez tout ce que je vous ai dit pour des encouragemens, comment dois-je donc faire pour vous convaincre que ma réponse est un refus ? „

“ Il faut, ma belle cousine, que vous me permettiez de me flatter que ce sont là des expressions d’usage. Voici, en peu de mots, mes raisons pour le croire. D’abord, je ne trouve pas que ma main soit précisément une chose à dédaigner, si vous me permettez de vous le dire. Ma position, mes liaisons dans la famille de Bourg, sont des circonstances qui méritent considération. Je pourrois même vous faire observer, que malgré vos agrémens, ce n’est point une chose sûre que vous eussiez l’occasion de faire un second refus. Malheureusement, votre perspective de fortune est très-petite. Comment voulez-vous sérieusement, que je ne voie pas que tout ceci est un petit manège pour me rendre plus amoureux, comme cela se pratique chez les élégantes. „

« Je n’ai pas la moindre prétention, je vous assure, monsieur, à cette espèce d’élégance. Je vous répète mes remerciemens pour l’honneur que vous me faites. Mais veuillez me croire de bonne foi, quand je dis non. „

Ma belle cousine, je demeure convaincu que le consentement de vos chers parens lévera les derniers obstacles. »

Elisabeth impatientée, le quitta sans répondre, et bien décidée à prier son père de mettre fin à cette persécution.




(Mr. Collins rebuté par les rigueurs d’Elisabeth, porte ses vœux à Charlotte Lucas, qui l’épouse. Quelque temps après son établissement dans le presbytère, elle engage Elisabeth à venir y demeurer. Elisabeth part pour s’y rendre avec Mr. Lucas et sa fille cadette. )


Tous les objets, dans ce petit voyage, étaient nouveaux pour Elisabeth, et tout l’intéressoit. Elle se sentoit heureuse, car elle avoit vu sa sœur si bien portante, qu’elle n’avoit plus la moindre crainte pour sa santé. Quand la voiture quitta la grande, route pour la plaine de Hunsford, Elisabeth et ses compagnons cherchèrent des yeux, avec empressement, l’habitation du Recteur. On ne voyoit encore que les palissades du parc de Rosings ; et Elisabeth sourit en se rappelant tout ce qu’elle avoit ouï dire à son cousin sur les habitans de ce château.

Enfin ils découvrirent le presbytère, dont le jardin venait en pente douce jusqu’à la route. La maison étoit dans le jardin même. La palissade peinte en vert, et la haie de laurier le firent reconnoître d’après la description qu’on en avoit faite. Mr. Collins et Charlotte se montrèrent devant la maison. La voiture s’arrêta vis-à-vis d’une petite porte. Les maîtres accoururent en faisant des signes de tête et des sourires. On descendit de voiture, on s’embrassa, on se félicita. Elisabeth s’applaudit de plus en plus de sa résolution en se voyant reçue si cordialement de son amie. Elle s’aperçut dès le premier instant, que les manières de son cousin n’étoient pas changées par son mariage : c’étoit toujours la même politesse empesée. Il les retint deux minutes à la grande porte pour s’informer en détail de toute la famille. Il eut soin de faire remarquer aux arrivans la propreté et la bonne apparence extérieure de son habitation. Lorsqu’ils furent, dans le sallon, il recommença ses félicitations sur leur arrivée, et eut soin de répéter les offres de rafraîchissement que sa femme venoit de faire.

Elisabeth s’étoit préparée à voir son cousin dans sa gloire ; et lorsqu’il lui fit remarquer les belles propqrtions de son sallon, elle se représenta qu’il comptoit exciter en elle des regrets ; mais elle ne lui donna pas la satisfaction de la voir soupirer : elle éprouvoit plutôt de l’étonnement sur l’air heureux de Charlotte, après avoir épousé un homme comme celui-là. Toutes les fois que Mr. Collins disoit quelque chose de plat ou de gauche, elle ne pouvoit s’empêcher de regarder sa femme. Deux ou trois fois elle crut la voir rougir ; mais en général Charlotte avoit le bon esprit de ne pas entendre.

Après qu’ils eurent été assis quelques momens, et qu’on eut passé en revue tous les meubles du sallon, Mr. Collins proposa un tour dans le jardin, à la culture duquel il présidoit ; il mettoit même quelquefois la main à l’œuvre : « c’étoit, „ disoit-il, « un de ses plaisirs les plus respectables. » Charlotte fit bonne contenance, et loua les avantages de l’exercice en plein air, ajoutant qu’elle l’encourageoit de son mieux. Mr. Collins ne fit grace de rien dans la revue de son jardin. Il connoissoit la contenance de tous les champs des environs, le nombre de tous les arbres qui les bordoient ; mais, des divers points de vue de son jardin, celui qui le charmoit le plus, parce qu’il flattoit ses sentimens d’admiration respectueuse pour lady de Bourg, c’étoit une échappée qui lui laissoit apercevoir le château de Rosings.

Après avoir montré le jardin, Mr. Collins vouloit entreprendre le tour des prés ; mais les dames n’ayant pas des souliers qui pussent braver l’humidité, revinrent sur leur pas, et sir William l’accompagna seul. Charlotte eut le temps de faire voir la maison en détail à son amie et à sa sœur. Elle fut probablement charmée de n’avoir pas son mari pour l’aider dans cette exhibition. La maison étoit petite, mais bien bâtie et commode : tout y étoit arrangé avec un ordre et une propreté qui faisoient honneur à la maîtresse de la maison. Abstraction faite de Mr. Collins, Elisabeth trouvoit que son amie pouvoit être assez heureuse ; et à en juger par l’air de contentement de Charlotte, il paroissoit qu’elle réussissoit assez bien à l’oublier.

On avoit déjà parlé de milady Catherine. Lorsqu’on fut à table, Mr. Collins reprit ce sujet et dit. « Oui, ma cousine, vous aurez la satisfaction de la voir dimanche prochain à l’église. Vous en serez enchantée, ma cousine. Vous verrez qu’elle est toute affabilité et condescendance, et peut-être vous adressera-t-elle la parole après le service divin. Je ne doute point qu’elle ne vous invite, ainsi que ma sœur Marie, avec nous, la première fois qu’elle nous fera l’honneur de nous proposer de dîner à Rosings. Elle est admirable dans sa conduite avec ma chère Charlotte. Nous dînons deux fois la semaine à Rosings, et jamais on ne nous permet de revenir chez nous à pied. La voiture de milady est toujours à nos ordres. Je devrois dire une des voitures de milady, car elle en a plusieurs. „

« C’est une personne d’un grand mérite, véritablement, ajouta Charlotte ; et on ne peut pas être meilleure voisine qu’elle ne l’est. „

« Vous dites comme moi, ma chère Charlotte : c’est une femme qui mérite toutes sortes de respects et d’hommages. „

La soirée se passa à répéter ce qu’on avoit déjà écrit des nouvelles du Herefordshire. Elisabeth retirée dans son appartement, eut le temps de méditer sur la position de Charlotte, sur l’adresse, la bonne humeur, et le bon esprit, qu’elle savoit mettre à conduire et supporter son mari.

Le lendemain, vers midi, pendant qu’elle se préparait à une petite promenade, elle entendit au rez-de-chaussée un bruit singulier ; puis elle vit arriver Marie qui venoit toute essoufflée, et lui cria depuis la porte : « Venez vîte, ma chère Liza ! venez vite ! vous verrez quelque chose que je ne veux pas vous dire, mais venez tout de suite ! « Elisa demanda en vain ce que ce pouvoit être, et elle suivit Marie à la salle à manger, d’où elle virent deux femmes dans une calèche.

“ Est-ce là tout ? » s’éctia Elisabeth. “ Je ne vois que lady Catherine et sa fille. »

« Mais, ma chère, comment pouvez-vous prendre miss Jenkinson pour lady Catherine. L’autre est miss de Bourg. Mais regardez, je vous prie , quelle petite créature ! Je n’aurois jamais pu croire qu’elle fût si petite et si mince. »

« Elles ne sont pas trop polies ces dames, de tenir ainsi Charlotte sur ses jambes, et dehors de la maison par ce vent froid. Je ne comprends pas pourquoi elle n’entre pas. »

Oh ! miss de Bourg n’entre presque jamais. C’est une grande faveur lorsqu’elle veut bien entrer. « J’aime sa tournure, » dit Elisabeth, qui pensoit à Darcy et au mariage projetté, « elle a l’air maussade et orgueilleuse, c’est bien une femme pour lui. »

Mr. Collins et Charlotte étoient debout près de la calèche, en conversation avec ces dames ; et ce qui amusoit sur-tout Elisabeth, étoit de voir Sir William placé à une distance respectueuse, et toujours prêt à s’incliner lorsque miss de Bourg regardoit de son côté. Enfin la voiture partit ; et les deux jeunes personnes allèrent à la rencontre de Mad. Collins. Son mari les félicita sur le bonheur qu’elles avoient d’être invitées à dîner chez lady Catherine pour le lendemain. C’étoit un véritable triomphe pour lui que cette invitation. Il se promettoit une grande jouissance de l’étonnement de ses hôtes quand ils verraient la magnificence du château de Rosings, et la politesse de lady de Bourg avec lui et sa femme. Il avoit une extrême reconnoissance pour milady, de ce qu’elle lui donnoit ainsi l’occasion de faire parade de la faveur dont elle l’honoroit.

« Je n’aurois point été surpris, » dit-il, « que lady Catherine nous eût proposé à tous de boire du thé chez elle un dimanche. J’avoue même que, connoissant son extrême affabilité, je m’y attendois ; mais comment aurois-je pu espérer une marque d’attention et de bonté aussi flatteuse ? Comment prévoir qu’immédiatement après votre arrivée, nous serions tous invités à dîner au château de Rosings ? „

“ Je suis moins surpris que vous, „ dit Sir William, “ parce que j’ai l’habitude de l’extrême, politesse des grands. J’ai toujours remarqué que les gens de qualité sont les plus polis. On apprend cela en vivant à la cour. »

Il n’y eut presque point d’autre conversation pendant le reste du jour, et le lendemain matin, que ce qui avoit rapport à l’invitation de Rosings. Mr. Collins eut soin de représenter aux deux jeunes personnes, la grandeur des appartemens, la richesse des meubles, et le nombre des valets, afin qu’un coup-d’œil si éblouissant ne leur fît pas perdre au premier montent, la présence d’esprit nécessaire. — Quand les dames se séparèrent pour aller faire leur toilette, Mr. Collins dit à Elisabeth. “ Il ne faut pourtant pas, ma cousine, que vous ayez de l’embarras à l’égard de votre parure. Lady Catherine n’exige point chez des gens de notre classe, cette élégance qui convient à elle et à sa fille. Soyez mise aussi bien que le comportent vos moyens, c’est tout ce qu’il faut. Lady Catherine vous saura gré de votre simplicité : elle aime que la distinction des rangs soit observée en tout. „

Tandis que les dames s’habilloient, Mr. Collins vint deux ou trois fois à leur porte, leur recommander d’être prêtes à l’heure, parce que milady tenoit beaucoup à ce que le dîner ne fût jamais retardé. La pauvre Marie Lucas commençoit à prendre une peur terrible de cette milady, et la perspective du dîner lui donnoit autant d’émotion qu’en avoit eu son père lorsqu’il avoit été présenté à la cour.

Le temps étoit beau ; et ils s’acheminèrent à pied par les allées du parc. Elisabeth en admira la belle végétation et les points de vue, mais elle ne pouvoit pas éprouver les mêmes transports que Mr. Collins, ni toute l’admiration qu’il chercha à lui inspirer, en lui racontant ce qu’il en avoit coûté seulement pour les vitres, de toutes les croisées du château.

Lorsqu’ils montèrent le perron, et qu’ils entrèrent dans le vestibule, Marie sentoit croître ses alarmes. Sir William n’étoit pas très-calme. Pour Elisabeth, elle étoit à-peu-près dans son assiette ordinaire. Elle n’avoit rien entendu dire de lady Catherine qui la lui représentât comme très-imposante par l’esprit, les talens ou les vertus. Quant à l’avantage de la richesse, elle n’en étoit pas du tout éblouie.

Mr. Collins ne manqua pas de faire admirer les proportions du vestibule, et le bon goût des ornemens. Deux laquais les conduisirent par une antichambre, dans un sallon, où étoient lady Catherine, sa fille, et Mad. Jenkinson. Milady eut la politesse de se lever pour recevoir les dames ; et comme il avoir été arrangé entre Charlotte et son mari, que ce seroit elle qui seroit chargée de la présentation, cela se passa plus simplement que si Mr. Collins s’en étoit mêlée.

Quoique Sir William eût été, disoit-il, à St. James, il fut tellement abasourdi de l’air de grandeur de tout ce qui l’entouroit, qu’il ne lui resta que le courage de faire un profond salut, et de s’asseoir sans dire un mot. Pour Marie, elle ne savoit plus où elle en étoit. Elle s’assit sur le bord d’une chaise, les yeux fixés à terre, sans oser regarder à droite ni à gauche. Quant à Elisabeth, elle supporta fort bien cette épreuve, et elle observa de sang-froid, les trois dames avec lesquelles elle faisoit connoissance. Lady Catherine étoit une grosse et grande femme. Elle avoit des traits marqués, et pouvoit avoir été belle. Elle manquoit de douceur dans le regard et dans le son de voix. Sa manière de recevoir les dames n’étoit pas propre à les mettre à leur aise. Ce n’étoit pas son silence qui étoit imposant ; mais quand elle parloit, s’étoit d’un ton d’autorité, et d’importance, qui rappeloit à Elisabeth tout ce que. Mr Wickham en avoit dit. Elle trouvoit aussi de certains rapports entre lady de Bourg et Mr. Darcy.

Elle se mit ensuite à examiner miss de Bourg. Celle-ci étoit pâle et maigre ; elle avoit une physionomie sans expression ; elle parloit peu ; mais elle chuchotoit souvent à l’oreille de Mad. Jenkinson, qui étoit toute occupée de l’écouter, et de placer un écran, de manière que miss de Bourg ne fut pas incommodée du feu.

Après quelques minutes, milady dit aux jeunes demoiselles de regarder la vue ; et elle eut soin de les avertir, qu’en été, elle étoit plus belle. Mr. Collins expliquoit, en détail, les beautés du paysage.

Le dîner fut splendide. L’abondance et la recherche des plats, le luxe de la vaisselle, le nombre des laquais, tout cela fut comme l’avoit promis Mr. Collins. Ainsi qu’il l’avoit annoncé, milady le fit gracieusement placer au haut de la table, et il avoit l’air de croire que le monde entier ne pouvoit lui offrir un succès plus glorieux. Il découpoit, il servoit, il mangeoit ; il vantoit chaque plat avec une vivacité qui tenoit de l’enthousiasme. Sir William répétoit fidellement les éloges donnés à chaque mets ; car peu-à-peu il avoit repris une sorte de présence d’esprit, et il mangeoit comme un autre.

Lady Catherine paroissoit se plaire à l’admiration de ces messieurs, et sourioit avec complaisance toutes les fois que la nouveauté d’un plat piquoit leur curiosité, et les faisoit redoubler de louanges pour l’habileté du cuisinier. La conversation n’étoit d’ailleurs pas nourrie. Elisabeth, placée entre Charlotte et miss de Bourg, auroit bien voulu causer ; mais la première étoit uniquement occupée d’écouter milady, et miss de Bourg ne dit pas une parole de tout le repas. Mad. Jenkinson ne pensoit qu’à ce que mangeoit ou ne mangeoit pas miss de Bourg, et témoignoit sans cesse la crainte qu’elle ne fût indisposée, puisqu’elle n’avoit point d’appétit. Pour Marie, elle n’imaginoit pas qu’on fût à table pour causer.

On rentra dans le sallon. Milady se mît alors à énoncer son opinion sur divers sujets, d’une manière si tranchée, qu’on voyoit bien qu’elle n’étoit pas accoutumée à la contradiction. Elle s’informa en détail des petits intérêts du ménage de Mad. Collins, et lui donna ses conseils sur chaque chose, en lui indiquant de quelle manière il convenoit de régler une maison avec un revenu modique. Elle parla même des soins de la laiterie et de la basse-cour. Elisabeth comprit que rien n’étoit indigne de l’attention de lady Catherine lorsqu’il s’agissoit de régenter ceux qui l’entouroient. Dans les intervalles de sa conversation avec Mad. Collins, elle fit plusieurs questions à Marie et à Elisabeth, sut-tout à celle-ci, dont elle connoissoit moins la famille, et qui lui paroissoit (dit-elle à demi voix, à Charlotte) une petite personne assez gentille. Elle lui demanda à plusieurs reprises combien elle avoit de sœurs ; si elle étoit l’aînée ou la cadette ; si elles étoient jolies ; si elles avoient reçu une éducation, soignée ; si elles avoient l’espérance de se marier ; quelle espèce d’équipage avoit son père ; et quel étoit le nom de famille de sa mère. Elisabeth sentoit toute l’impertinence de ces questions, mais elle y répondoit tout comme si elles eussent été convenables.

“ La propriété de Longbourn, » reprit lady Catherine, “ est substituée à Mr. Collins, je crois. J’en suis fort aise pour vous, » ajouta-t-elle en se tournant du coté de Charlotte, “ mais, en général, je ne vois pas pourquoi on substitue les biens aux mâles, dans les familles. Chantez-vous, miss Bennet ? jouez-vous de quelqu’instrument ? „

“ Un peu, milady. „

“ En ce cas-là, nous serons bien aise de vous entendre une fois ou l’autre. Ma fille a un piano qui est assez remarquable : vous aurez du plaisir à le jouer. Vos sœurs chantent-elles ? sont-elles musiciennes ? »

“ Il y en a une qui l’est. „

“ Une seulement ? et pourquoi pas les autres ? Il auroit fallu montrer à toutes. Les demoiselles Webs jouent toutes du piano, et cependant leur père n’a pas plus de revenu que le vôtre. Dessinez-vous ? »

“ Point du tout. „

“ Quoi ! aucune des sœurs ? „

“ Aucune. „

“ C’est bizarre ! point de maître à portée, je suppose ? Votre mère auroit dû vous mener à Londres tous les printems pour les leçons. »

“ Ma mère en avoit bien quelqu’envie, mais mon père n’aime pas Londres. „

« Votre gouvernante vous a~t-elle quittées ? „

“ Nous n’avons pas eu de gouvernante. „

“ Ah ! ah ! quoi ? pas de gouvernante du tout ? Cinq filles élevées sans gouvernante c’est un peu fort ! votre mère étoit donc à la chaîne ? „

Elisabeth eut peine à s’empêcher de sourire, et assura que sa mère n’avoit point été à la chaîne.

“ Et qui donc vous donnoit des leçons ? Il est impossible que vous n’ayez pas été négligées. »

« Comparativement à certaines familles, cela peut être ; mais je vous assure, milady, que celles d’entre nous qui ont voulu s’instruire, en ont eu suffisamment les moyens. Nous avons été encouragées à l’étude, et on ne nous a jamais refusé les maîtres nécessaires. „

“ Si j’avois connu votre mère, j’aurois pu lui rendre service. Je dis, qu’en éducation, on ne fait rien sans une instruction régulière et suivie ; et il n’y a qu’une gouvernante qui puisse la donner. C’est incroyable combien j’ai placé de jeunes personnes pour gouvernantes, dans des maisons où elles font fort bien. J’ai procuré d’excellentes places aux quatre nièces de Mad. Jenkinson, et l’autre jour encore, je fis recevoir dans une maison une jeune fille qu’on m’avoit nommée par hasard, et qui réussit à merveilles. Vous ai-je dit, Mad. Collins, que lady Metcalfe est venue hier me remercier de cette miss Pope. « Mais c’est que vous m’avez donné un trésor, lady Catherine ! » a-t-elle répété plusieurs fois. — Vos sœurs cadettes sont-elles déjà dans le monde, miss Bennet ? „

« Oui, milady, toutes. „

« Toutes ! quoi ? toutes cinq dans le monde déjà ? et vous n’êtes que la seconde ? Oh ! c’est fort drôle ! répétez-moi donc cela. Les cadettes sont dans le monde, et les aînées ne sont pas encore mariées ! Elles doivent être bien jeunes, vos cadettes. »

“ Oui, il y en a une qui n’a pas seize ans. Elle est un peu jeune, pour être beaucoup dans le monde ; mais, il me semble qu’il seroit dur pour les cadettes, d’être privées des avantages de la société, parce que les aînées n’auroient pas eu l’occasion ou la volonté de se marier. Les cadettes ont, ce me semble, les mêmes droits que les aînées aux plaisirs de la jeunesse ; et si on les en privoit par un motif de cette nature, ce seroit, je crois, un mauvais moyen de maintenir l’union entre les sœurs. »

« Mais, mais , mais ! vous donnez votre opinion d’une manière bien tranchée pour une jeune personne. Quel âge avez-vous, je vous prie ? »

“ Avec trois sœurs cadettes qui sont dans le monde, » dit Elisabeth en souriant, « je dois avoir un peu de répugnance à dire mon âge. „

Milady parut toute étonnée de ne pas recevoir une réponse directe à sa question ; et Elisabeth se douta qu’elle étoit la première qui eût osé employer la plaisanterie devant une impertinence si imposante. „

“ Vous n’avez pas besoin de cacher votre âge, car vous ne pouvez pas avoir plus de vingt ans, j’en suis sûre. „

« Je n’ai pas tout-à-fait vingt-un ans. »

Après le thé, on apporta des tables de jeu. Sir William, Mr. et Mad. Collins, firent la partie de lady Catherine. Miss de Bourg eut la fantaisie de faire un casino, et les deux jeunes demoiselles eurent l’honneur de jouer avec elle. Mad. Jenktnson fit la quatrième. La partie fut d’un ennui mortel. Il ne se dit pas un mot qui n’eût rapport au jeu, excepté les questions de Mad. Jenkinson à son élève pour s’assurer qu’elle n’avoit ni trop chaud ni trop froid ; ni trop, ni trop peu de jour. À l’autre partie, il se dit beaucoup plus de paroles. Lady Catherine tenoit le dez, et racontoit toutes sortes d’anecdotes qui la concernoient, ou bien elle récapituloit les fautes que les trois autres faisoient au jeu. Mr. Collins approuvoit de la voix ou du sourire, tout ce que disoit milady, et s’inclinoit profondément toutes les fois qu’il lui gagnoit une fiche. Pour Sir William, il ne dit pas grand’chose : il étoit occupé de se meubler la mémoire de grands noms et d’anecdotes qu’il pût redire.

Lorsque lady Catherine fut lasse de jouer, on proposa la voiture à Mr. Collins. Il l’accepta humblement. On la demanda tout de suite ; et en attendant qu’elle fût prête, milady leur apprit à tous quel temps il devoit faire le lendemain. On prit congé avec des remerciemens infinis de la part de Mr. Collins. Dès qu’on fut monté en voiture, il demanda à Elisabeth si elle n’étoit pas enchantée ; celle-ci, par égards pour son amie, en dit moins qu’elle ne pensoit sur le compte de milady ; mais Mr. Collins reprit bientôt la parole pour se charger lui-même de l’éloge de sa protectrice.

(Les deux neveux de lady Catherine, Mr. Darcy et le colonel Fitz-William sont venu demeurer au château de Rosings, pendant le séjour d’Elisabeth au presbytère où ils ont fait une visite.)

Les dames admirèrent le ton et les manières du colonel Fitz-William, et se promirent que sa présence au château rendroit les séances des dîners et des thés plus agréables. Mais il se passa huit jours entiers sans qu’aucune proposition parvînt au presbytère. Enfin le dimanche au sortir de l’église, on invita Mad. Collins et ses amies pour le soir même.

Milady les reçut avec politesse, mais il étoit facile de voir qu’elle n’avoit plus autant besoin qu’auparavant de la société de ces dames. Elle ne faisoit guères d’attention qu’à ce que disoient ses neveux, surtout Darcy.

Le colonel, qui s’ennuyoit ordinairement beaucoup à Rosings, étoit charmé de la diversion que faisoient les dames du voisinage ; et la jolie petite amie de Mad. Collins, (comme il appeloit Elisabeth) lui plaisoit beaucoup. Il fut donc charmé de la voir arriver. Il s’assit à côté d’elle avec empressement, et ils se mirent à causer sur le Herefordshire, sur Kent, sur les voyages, sur la lecture et sur la musique. Elisabeth s’accommodoit fort bien de cette conversation ; elle répondoit avec vivacité, et ne s’étoit jamais si bien amusée dans ce sallon. Darcy, qui se tenoit un peu loin, tournoit souvent les yeux de leur côté, et paroissoit s’étonner de la promptitude des reparties, et de l’abondance des matières, quoiqu’il n’entendît pas ce qui se disoit. Lady Catherine fit attention à cette causerie animée, et dit à son neveu, en élevant la voix : “ Fitz-William ! qu’est-ce que vous dites donc vous autres, là-bas ? „

« Nous parlons musique, milady. »

« Eh bien, parlez haut, qu’on vous entende. C’est un de mes sujets favoris de conversation que la musique. Je ne crois pas qu’il y aît, en Angleterre, beaucoup de femmes qui ayent plus de goût naturel que je n’en avois pour la musique. Si j’avois travaillé, je serois devenue très-forte. Anne est dans le même cas. Si sa santé lui avoit permis d’étudier, elle auroit joué délicieusement. Comment va Georgiana sur le piano, Darcy ? „

« Je suis fort content de son application et de ses progrès. »

“ Je suis bien aise de cela. Dites-lui de ma part, je vous prie, que ce n’est qu’à force de travailler qu’on réussit. „

“ Je vous assure, milady, qu’elle n’a pas besoin d’être pressée : elle travaille beaucoup. „

« Tant mieux ! on ne sauroit trop travailler quand il s’agit de piano. La première fois que je lui écrirai, je l’encouragerai à ne pas se négliger. Je le répète souvent aux jeunes demoiselles : on ne devient très-habile qu’à force de jouer. Je l’ai dit à miss Bennet : elle ne jouera jamais bien, si elle ne travaille beaucoup. Mr. Collins n’a pas de piano ; mais je lui ai dit qu’elle pouvoit venir tous les jours si elle vouloit, pour jouer sur le piano de ma fille chez Mad. Jenkinson. Elle n’embarrassera personne, parce que c’est dans l’appartement de la gouvernante.

Mr. Darcy rougit du défaut de tact et de l’impertinence de sa tante.

Quand on eut pris le thé, le colonel Fitz-William rappela à Elizabeth qu’elle lui avoit promis de lui jouer quelque chose. Elle se mit aussitôt au piano, et joua des variations. Il se plaça à coté d’elle, et parut prendre beaucoup de plaisir à l’entendre. Milady écouta quelques momens, puis se remit à parler à Darcy, comme si l’on n’eût point fait de musique. Mais bientôt son neveu lui échappa, et vint s’établir en face d’Elisabeth pour l’entendre et la fixer tout à son aise.

“ Je comprends, lui dit-elle, en souriant avec un peu de malice, » que vous vous établissez-là pour me faire peur. Mais je vous déclare que je suis décidée à ne pas avoir peur, quoique miss Georgiana joue mieux que moi. J’ai une espèce de courage qui s’obstine à ne point se laisser abattre à la volonté des autres ; et je vous avertis que je ne suis jamais moins timide que quand on cherche à m’intimider. »

« Je ne vous dirai pas, mademoiselle, que vous vous trompez ; parce que vous ne pouvez pas croire que j’aie eu, en effet, l’idée de vous intimider. Je sais que vous vous amusez quelquefois à dire autrement que vous ne pensez. „

« Bon ! » dit- elle, en riant, « voilà une jolie recommandation. Votre cousin, „ ajouta-t-elle en s’adressant au colonel, vous apprend, en passant, qu’il ne faut pas croire un mot de ce que je dis. C’est chanceux ! de se voir faire une réputation de ce genre, quand on arrive dans un canton où on n’est pas encore connu. En vérité, Mr. Darcy, vous auriez bien dû être plus discret sur ce que vous avez appris dans le Herefordshire. C’eût été plus politique aussi ; car si je m’avisois de récriminer, gare ! „

« Je n’ai pas peur, » dit Darcy en souriant.

« Voyons ! voyons ! „ interrompit le colonel, “ racontez-nous quelque chose de lui. Je voudrois savoir comment il se conduit quand il n’est pas sous les yeux de ses parens. »

“ Eh bien, je m’en vais vous le dire. Préparez-vous à entendre des choses effroyables. La première fois que j’ai rencontré Mr. Darcy, c’étoit au bal. Et que croyez-vous qu’il fit à ce bal ? Il ne dansa que quatre fois : pas davantage ! et cependant on manquoit d’hommes, et il y avoit plus d’une jeune personne qui auroit été charmée de danser avec lui. Ce sont des faits que vous ne pouvez nier, Mr. Darcy. »

« Je n’avois point l’honneur de connoître ces dames. „

“ Ah, sans doute ! et on ne trouvoit pas, qu’il valût la peine de se faire présenter. Monsieur Fitz-William, je suis à vos ordres : que voulez-vous que je vous joue ? „

« J’ai toujours peu de curiosité, „ dit Darcy “ pour faire de nouvelles connoissances ; et je sens que je suis maussade avec les gens que je ne connois pas. „

“ Faut-il lui en demander à lui-même la raison dit-elle en s’adressant à Fitz-William. »

« Je vous le dirai bien sans qu’il s’en mêle, „ répondit le colonel : “ c’est qu’il ne veut pas se donner la peine d’être aimable. „

“ Que voulez-vous ! „ dit Darcy, “ je n’ai pas le talent de certaines personnes pour me mettre d’abord au ton des étrangers ; pour paroître prendre intérêt à ce qui les concerne, et pour m’amuser de ce qu’ils me disent. „

« Je sens bien, dit Elisabeth que mes doigts ne sont ni aussi rapides ni aussi légers, sur le piano, que ceux de quelques personnes que j’ai entendues. Je ne crois pas pour cela que mes doigts ne pussent acquérir la même légéreté et la même vitesse, si je me donnois la peine d’étudier. Darcy sourit, et lut dit, « mademoiselle, vous avez fort bien fait de ne pas étudier davantage, car vous avez employé votre temps beaucoup mieux. Personne, parmi ceux qui ont le bonheur de vous entendre ne peut trouver qu’il manque rien à votre jeu. Ni vous ni moi n’avons une exécution destinée aux étrangers. »

Lady Catherine qui s’impatientoit de ce qu’on pouvoit faire la conversation sans elle, demanda ce qu’on disoit. Alors Elisabeth se remit à jouer du piano. Milady s’approcha ; et après avoir écouté une minute, elle dit à Darcy : “ Elle ne doigte point mal du tout ; et je vous assure que si elle avoit été bien montrée, elle joueroit à faire plaisir, Pour le talent et le goût, je ne connois personne comme ma fille. Si sa santé lui avoit permis de travailler, elle auroit été d’une force très-distinguée. „

Elisabeth regarda Darcy, pour savoir s’il entroit dans cet éloge de sa cousine. Mais elle ne sut pas discerner le plus léger symptôme d’inclination. Lady Catherine continua à parler piano et exécution, tranchant sur bien des choses qu’elle n’entendoit pas, et donnant des avis et des leçons à Elisabeth, qui les recevoit avec autant de politesse et de modestie qu’elle savoit le faire. Tous les intervalles d’un morceau à l’autre étoient remplis de cette manière, et toujours Mr. Darcy et le colonel redemandoient quelque chose de nouveau. Enfin milady sonna, et fit mettre les chevaux à sa voiture pour renvoyer les dames au presbytère.

(Dans une conversation qu’Elisabeth a avec le colonel Fitz-William, à la promenade, celui-ci raconte que Bingley a de grandes obligations à Darcy pour l’avoir empêché de faire un mariage d’inclination peu convenable. Elle comprend qu’il est question de sa sœur aimée dont elle a reçu une lettre fort triste ; et elle veut beaucoup de mal à Darcy de s’être mêlé de cette affaire. Elle prend la chose tellement à cœur qu’elle en est malade pendant deux ou trois jours.)

Le lendemain Elisabeth étoit occupée à écrire à sa sœur pendant que Mad. Collins et Marie étoient allées au château lorsqu’elle entendit sonner à la porte.

Sa première idée fut que c’étoit le colonel Fitz-William, qui déjà une fois étoit venu un peu tard dans la soirée, et qui peut-être passoit pour s’informer de sa santé. Mais elle fut bien étonnée en voyant entrer Mr. Darcy lui-même. Il lui demanda d’un air d’empressement et d’embarras des nouvelles de sa santé, et s’excusa de sa visite sur l’extrême désir qu’il avoit d’apprendre d’elle même qu’elle étoit mieux. Elle répondit avec une politesse froide. Il s’assit ; resta quelques momens en silence ; puis il se leva, et se promena dans la chambre.

Elisabeth étoit de plus en plus étonnée, et ne disoit pas un mot. Plusieurs minutes se passèrent ainsi. Enfin il s’approcha d’elle, et lui dit d’une voix émue : “ J’ai fait tous mes efforts pour me taire ; et je ne le puis. Je ne puis plus contraindre l’expression de mes sentimens. Je suis comme forcé de vous dire combien je vous admire et vous aime.»

L’étonnement d’Elisabeth ne peut pas se rendre. Elle rougit ; elle le regardoit fixement ; et elle doutoit si ce n’étoit point un rêve. Elle ne répondit pas. Il prit cela pour un encouragement suffisant, et il lui dit d’un ton passionné tout ce que depuis long-temps il avoit éprouvé pour elle. Il fut très-éloquent ; mais il y avoit une partie de sa conduite qu’il lui étoit difficile d’expliquer sans blesser la fierté d’Elisabeth. Il avoit eu, dit-il, des préjugés à combattre , soit en lui-même, soit chez ses parens, pour se décider à une alliance qui ne réunissoit pas tout ce à quoi il pouvait prétendre ; et il essayoit de justifier ainsi le retard de cet aveu qui venoit de lui échapper.

Quoiqu’Elisabeth eut pris une sorte d’aversion pour Darcy, elle ne put être tout-à-fait insensible au sentiment que lui manifestoit un homme aussi distingué. Elle n’hésitoit pas sur ce qu’elle avoit à répondre ; mais elle se faisoit quelque peine de lui donner du chagrin.

Telle étoit sa disposition pendant la première partie du discours de Darcy ; mais lorsqu’il vint à en faire valoir la résolution qu’il prenoit de se mésallier en quelque sorte, en fixant son choix sur elle, Elisabeth éprouva un mouvement de véritable colère. Elle eut pourtant assez de présence d’esprit pour se préparer à répondre avec politesse. Les derniers mots de Darcy articulés d’un ton de confiance ; son attitude, son expression en terminant son discours, indiquoient assez qu’il ne craignoit pas un refus.

Au moment où il eut cessé de parler, Elisabeth sentit que la rougeur lui montoit au visage.

“ Je crois, monsieur, qu’il est d’usage en pareil cas de témoigner de la reconnoissance pour de tels sentimens, lors même que l’on ne peut point y répondre. Si je pouvois éprouver, en effet, cette reconnoissance, je vous la manifesterois ; mais je ne le puis pas. Je n’ai jamais ambitionné de faire aucune impression sur vous, et je n’ai rien à me reprocher à cet égard. Je suis fâchée de faire du chagrin à qui que ce soit ; mais j’espère que le sentiment pénible que vous pourrez éprouver de mon refus, ne sera pas de longue durée. Ces mêmes préjugés qui vous ont fait hésiter si long-temps, pourront servir à votre consolation. „

Darcy étoit debout devant elle, appuyé contre la cheminée. Des sentimens confus de surprise, d’humiliation, de chagrin et sur-tout de dépit, le rendoient muet. Il étoit pâle de colère, et n’osoit dire un mot, de peur de trahir son émotion. Enfin, il dit avec un calme affecté : “ est-ce là tout ce que je puis espérer de vous ? J’aurais peut-être le droit de demander pourquoi je me vois ainsi rejeté sans qu’on cherche même à employer avec moi les égards de la politesse ; mais cela est de fort peu d’importance. »

“ J’aurois autant de droit pour vous demander, monsieur, pourquoi, avec l’intention évidente de blesser ma fierté, vous venez me dire que vous m’aimez contre votre volonté, votre raison, et même aux dépens de votre réputation ? Si Je n’ai pas été polie, vous m’en avez fourni vous-même l’excuse, mais j’ai d’autres raisons de mécontentement, et vous les connoissez. Si mon sentiment ne vous avoit pas été absolument contraire, si vous m’aviez été indifférent, ou que même j’eusse eu quelque penchant pour vous, pensez-vous donc qu’aucune considération eût pu m’engager à accepter la main, d’un homme qui a détruit, peut-être pour jamais, le bonheur d’une sœur chêrie ? „

Lorsqu’elle prononça ces mots, Mr. Darcy changea de couleur, et fit un mouvement, mais il n’essaya pas de l’interrompre ; et elle continua avec véhémence.

“ J’ai toutes les raisons du monde de penser du mal de vous. Aucun motif quelconque ne peut excuser la conduite injuste et peu généreuse que vous avez eue dans cette affaire. Vous n’oseriez, vous ne pouvez pas nier que vous avez été le principal agent de leur séparation ; que vous avez exposé l’un des deux à la censure du public comme un être capricieux et léger, et l’autre à l’espèce de ridicule qui accompagne un mécompte de ce genre ; qu’enfin vous les avez rendus l’un et l’autre parfaitement malheureux. „

Elle s’arrêta. Elle s’attendoit à une réplique ; et lorsqu’elle jeta les yeux sur Darcy, elle fut indignée de voir qu’il la regardoit avec un calme apparent, et sans témoigner le moindre remords. Elle crut même le voir sourire, et elle lui dit vivement : “ pouvez-vous nier que ce soit à vous qu’est due leur séparation ? „

« Je n’ai pas la moindre envie de nier que j’ai fait pour mon ami ce que j’aurois dû faire pour moi-même. »

Elisabeth ne fit pas semblant de comprendre ce que cette expression avoit de désobligeant pour elle ; mais elle n’en fut pas mieux disposée pour Darcy. « Ce n’est pas seulement sur cette affaire que je vous ai jugé, » continua-t-elle avec la même vivacité. « Mon opinion sur votre compte étoit depuis long-temps arrêtée, d’après la connoissance que j’ai eue de votre conduite avec Mr. Wickham. Sur ce sujet, que pouvez-vous avoir à dire ? Est-ce aussi pour rendre service à quelqu’un que vous avez été injuste avec lui ? „

“ Vous prenez un intérêt bien vif à ce monsieur là ! » reprit Darcy en rougissant beaucoup.

“ Il est impossible de ne pas s’intéresser à lui quand on connoît ses malheurs. »

“ Ses malheurs, » dit Darcy, d’un ton de mépris.

“ Oui, ses malheurs, dont vous êtes la cause. C’est vous qui l’avez réduit à la pauvreté, en lui retirant des avantages que vous saviez fort bien lui être destinés ; en le privant, de ce qu’il avoit mérité ; et après vous être conduit comme vous l’avez fait, vous osez parler de lui avec mépris ! vous avez la dureté de jeter sur lui du ridicule ! »

“ Ah ! ah ! voilà donc l’opinion que vous avez de moi. Voilà la dose d’estime que vous m’accordez. Certes ! en effet, à votre compte mes torts sont grands. Cependant vous me les auriez peut-être pardonnes, si je n’avois pas blessé votre orgueil, en vous confessant les scrupules qui ont long-temps retenu mon aveu. Je vois bien que j’aurois dû vous cacher mes combats intérieurs, et ne vous parler que de mon amour. Mais je ne sais point déguiser mes sentimens ; il n’y avoit rien d’ailleurs que de très-naturel dans ce que j’ai éprouvé. Auriez-vous voulu que je m’estimasse heureux de m’allier dans une famille inférieure à la mienne ? Pouviez-vous croire que je n’eusse pas quelque répugnance à former des relations dans une société si différente de celle à laquelle je suis habitué ? „

Elisabeth sentoit croître à chaque instant sa colère ; mais elle fit tous ses efforts pour paroître de sang-froid, en lui disant : “ vous m’avez épargné, monsieur, l’espèce de chagrin que j’aurois eu en vous refusant, si vous vous étiez adressé à moi avec la délicatesse qui appartient à un homme comme il faut. „

Il fit un mouvement d’indignation : « au reste, monsieur, » continu a-t-elle, « quelle qu’eût été la forme de votre demande, je n’aurois pas été tentée de l’accepter. „

Il la regarda avec un étonnement mêlé de mortification et d’incrédulité.

« Depuis le premier instant où je vous ai connu, » continua-t-elle, « je vous ai jugé fort disposé aux prétentions, à l’arrogance, et peu occupé des autres. Au bout d’un mois j’en savois suffisamment sur votre compte, pour être sûre que vous étiez l’homme qui me convenoit le moins. „

“ Vous en avez bien dit assez, mademoiselle, pour vous faire comprendre tout-à-fait, et pour me donner une véritable honte du sentiment que j’ai éprouvé. Je vous souhaite beaucoup de bonheur, et je vous salue. » Il sortit en achevant ces mots.

Aussitôt qu’il fut parti, Elisabeth se mit à pleurer ; et pendant une demi heure, elle ne sut pas se rendre compte de tout ce qu’elle éprouvoit. Elle croyoit avoir fait un songe. Il lui paroissoit incroyable que Mr. Darcy lui eût fait une proposition de mariage ; qu’il eût été amoureux d’elle depuis long-temps, et tellement amoureux, qu’il eût passé sur toutes les objections qu’il avoit lui-même présentées à son ami. Mais quand elle réfléchissoit à son abominable orgueil, à l’impudence avec laquelle il sembloit se vanter de ce qu’il avoit fait contre miss Jane ; enfin, à la dureté insultante avec laquelle il s’exprimoit sur Mr. Wickham après tout le mal qu’il lui avoit fait, elle n’étoit point disposée à le plaindre ni à l’espèce de reconnoissance qu’elle auroit eue de son attachement pour elle. Elle demeura plongée dans ces réflexions jusqu’au moment où le bruit de la voiture lui rappela qu’elle n’étoit pas en état de supporter les regards observateurs de Charlotte ; et elle courut s’enfermer dans sa chambre.


Le lendemain, Elisabeth se réveilla avec les mêmes idées que la veille. Elle ne revenoit point encore de sa surprise ; elle ne pouvoit ni penser à autre chose, ni s’occuper de rien. Elle prit le parti d’aller faire un tour de promenade après déjeûner. Elle se dirigea d’abord vers le parc ; mais réfléchissant qu’elle pourroit y rencontrer Mr. Darcy, elle prit d’un autre côté en suivant un sentier qui également la ramena jusqu’auprès du parc. Elle n’y entra point ; mais elle fit cinq ou six tours sur la pelouse qui le bordoit. Elle s’arrêta ensuite vis-à-vis d’une des barrières pour admirer la belle verdure du parc. Au moment où elle se retiroit, elle entrevit au travers des arbres un homme qui s’approchoit. Craignant que ce ne fût Mr. Darcy, elle vouloit s’éloigner, lorsqu’elle s’entendit appeler par son nom, et qu’elle le vit, (car c’étoit lui-même) avancer avec une lettre à la main. Sans penser à ce qu’elle faisoit, elle prit cette lettre qu’il lui présentoit.

« Mademoiselle, » dit-il en la lui remettant, « je me suis promené dans le parc avec l’espérance de vous rencontrer. Veuillez me faire l’honneur de lire ceci, » Il s inclina légèrement et rentra dans le parc.

Elisabeth ouvrit la lettre sans se promettre aucun plaisir de sa lecture , mais avec une extrême curiosité. La date étoit de Rosings, et de la nuit même. Elisabeth lut ce qui suit.

« Ne craignez point, mademoiselle, que je vous répète l’expression des sentimens, ni que je vous renouvelle des offres que vous avez rejetées avec dédain. Je n’ai point l’intention de vous faire du chagrin, ni de m’humilier devant vous en persistant dans un vœu qui, pour le bonheur de tous deux, ne sauroit être trop tôt oublié. Je me serois épargné l’effort d’écrire cette lettre, et à vous, mademoiselle, celui de la lire, si ma réputation ne se trouvoit compromise. Je demande donc de votre justice un peu d’attention à ce que je vais vous dire. „

« Vous m’avez accusé de deux torts : l’un d’avoir travaillé à détacher Mr. Bingley de votre sœur ; l’autre, d’avoir manqué aux devoirs de l’honneur et de l’humanité envers Mr. Wickham. Cette dernière accusation est tout autrement grave. Séparer deux jeunes gens dont l’affection ne peut avoir duré que quelques semaines, est une bagatelle auprès de l’injustice et de la cruauté qu’il y auroit à perdre le camarade de mon enfance, le Çavori de mon père, celui qui auroit été élevé à tout espérer de moi.

Il ne me fallut pas beaucoup de temps pour voir que mon ami Bingley avoit une préférence décidée pour miss Jane votre sœur. Comme je l’ai vu plusieurs fois amoureux, je n’en avois pas pris d’inquiétude, mais à ce même bal où j’eus l’honneur de danser avec vous, j’appris de Sir W. Lucas, qu’on parloit déjà du mariage de Bingley comme d’une affaire arrêtée. J’observai alors mon ami avec attention. Il me parut plus fortement occupé de miss Bennet que je ne l’eusse encore vu d’aucune femme. Je m’attachai à observer aussi miss Jane. Je vis qu’elle recevoit la cour de Bingley avec plaisir ; mais qu’il n’y avoit rien qui annonçât en elle un goût décidé. Son calme et sa gaîté sereine m’indiquoient un naturel heureux, mais un cœur fort tranquille. En me mettant à la place de mon ami, je trouvois plusieurs objections à ce mariage. Je dois vous les dire, pour ma justification. Indépendamment de ce que cette union ne lui donnoit aucune fortune, aucune relation utile à sa situation dans le monde, elle l’exposoit à des désagrémens et à des mortifications de tous les jours. Il y avoit des objections à faire sur les parens de madame votre mère ; mais ce n’étoit rien auprès de ce ton vulgaire, ou peu convenable, qu’elle a presque toujours, que vos sœurs cadettes ont quelquefois, et dont Mr. Bennet lui-même n’est pas tout-à-fait exempt. J’ai un extrême regret de blesser votre sentiment sur ce point délicat ; mais je suis forcé, pour ma justification, de vous dire la vérité, tout en rendant hommage au tact parfait et à l’excellent ton, qui vous distinguent, ainsi que miss Jane au milieu de votre famille. Les sœurs de mon ami partageoient mes craintes sur les dispositions de leur frère. Nous nous entendimes. Pendant notre voyage à Londres, je fus chargé de lui en parler, et je l’assurai que la préférence que votre sœur lui accordoit étoit un sentiment si foible, qu’il ne risqueroit point de lui donner un chagrin profond en l’oubliant. Bingley a beaucoup de confiance en moi. J’obtins de lui qu’il renonceroit à voir miss Bennet. Je n’ai qu’une chose à me reprocher là-dedans, c’est de lui avoir caché que votre sœur étoit à Londres en même temps que lui, et qu’il auroit pu la rencontrer. Je déteste les voies détournées ; et je lui aurois dit la vérité sur ce point là, comme sur le reste, si je n’avois redouté la foiblesse de Bingley. À cet égard, j’ai agi pour le mieux : si j’ai eu tort, je m’en accuse ; mais sur le fond de la chose, je n’ai rien fait que je ne fusse prêt à faire encore.

Relativement à Mr. Wickham, je ne puis me justifier qu’en vous faisant l’histoire de ses relations avec ma famille. Je ne sais de quoi il m’a accusé auprès de vous ; mais il m’est facile de donner des preuves de tout ce que je vais vous dire. Mr. Wickham est fils d’un homme fort respectable, qui a eu pendant plusieurs années la conduite des terres de Pemberley. Mon père en faisoit grand cas. Il étoit parrain de George Wickkam. Il fournit à ses dépenses à l’école et à l’université, chose que son père n’auroit point pu faire, parce qu’il avoit une femme qui dissipoit promptement tout ce qu’il gagnoit. Le jeune homme étoit d’une figure fort agréable ; ses manières étoient séduisantes ; mon père lui étoit singulièrement attaché ; il en avoit très-bonne opinion ; et il projetoit de le destiner à l’église. Quant à moi, j’avois appris de bonne heure à le juger différemment, parce que je le voyois de plus près. Il avoit l’art de cacher à mon père ses inclinations vicieuses, et ses mauvais principes : il ne pouvoit y réussir avec moi, parce que nous étions camarades, et à-peu-près de même âge.

Il y a cinq ans que mon excellent père mourut, en léguant à George Wickham mille livres sterling, et en me recommandant particulièrement dans son testament, de servir son avancement de mon mieux, et dans le cas où il voudroit suivre la carrière de l’église, de lui procurer un des meilleurs bénéfices qui sont à la disposition de ma famille. Son pète ne survécut que de fort peu de temps au mien ; et six mois après cet événement, je reçus une lettre de Mr. Wickham. Il me représentoit qu’il n’avoit point de vocation pour l’église. Il espéroit que je n’aurois pas d’objection à compenser par une augmentation de son legs, les avantages que mon père avoit voulu lui faire, dans la carrière ecclésiastique, vû qu’il s’étoit décidé à étudier pour le barreau. Sans croire tout-à-fait à cette résolution, je consentis à entrer dans ses vues ; et je convertis en une somme de trois mille livres sterling, celle qui lui avoit été léguée par mon père. Nous fumes dès lors complétement séparés ; j’avois trop mauvaise opinion de lui pour l’inviter à Pemberley, ou pour le recevoir dans ma maison à Londres, où il vivoit , sous prétexte d’étudier le droit, mais en effet pour y mener une vie d’oisiveté et de dissipation.

Pendant trois ans, je n’entendis presque point parler de lui ; mais à la mort du Recteur, dont le bénéfice lui avoit d’abord été destiné, il m’écrivit pour me dire que sa fortune étoit fort réduite, que l’étude du barreau étoit ingrate, et que si je voulois le présenter pour le bénéfice en question, il étoit décidé à prendre les ordres. Il ne doutoit pas, ajoutoit-il, de mes intentions à son égard, vû les dispositions testamentaires de mon père. Vous ne me blâmerez pas assurément, mademoiselle, de m’être refusé à cette demande, qui fut répétée à plusieurs reprises. Il en fut de fort mauvaise humeur, et je suppose qu’il ne m’a pas ménagé à cette occasion. De ce moment-là, je le perdis complètement de vue jusqu’à l’été dernier, que j’eus le malheur de le rencontrer comme vous savez.

Je suis forcé de dire ici une chose que je n’ai dite à personne jusqu’à ce moment, et du secret de laquelle vous sentirez toute l’importance. Ma sœur Georgiana, qui a dix ans de moins que moi, étoit sous la tutelle d’un neveu de ma mère, le colonel Fitz-William, et sous la mienne. Il y a un an que nous la retirames de l’école, pour l’établir à Londres avec sa gouvernante Mad. Younge, L’été dernier, celle-ci conduisit ma sœur à Ramsgate. Mr. Wickham s’y rendit aussi : il paroît que cela étoit arrangé d’avance, parce que nous découvrimes ensuite qu’il avoit des relations très-particulières avec Mad. Younge, sur le compte de laquelle nous avions été grossièrement trompés. Georgiana, qui avoit quinze ans, et qui avoit conservé de la reconnoissance des soins que Mr. Wickham avoit eus d’elle lorsqu’elle étoit enfant, se laissa persuader qu’elle avoit de l’amour, et consentit à s’enfuir avec lui. Le hasard fit que j’allai la voir la veille du jour fixé pour l’enlèvement. La pauvre enfant, qui me regardoit comme un père, et avoit en moi une entière confiance, me fit l’aveu d’une résolution qu’on avoit arrachée d’elle, et qui la tourmentoit. Jugez de ce que, j’éprouvai. Tout éclat auroit eu les plus graves inconvéniens. Mais j’écrivis immédiatement à Mr. Wickham, qui partit le même jour, et je remplaçai la gouvernante. Il est évident que Mr. Wickham en vouloit surtout à la fortune de ma sœur, qui est de trente mille livres sterling ; mais je ne puis m’empêcher de croire que le desir de se venger de moi étoit aussi pour lui un mobile puissant. Il est bien vrai qu’il se seroit vengé d’une manière cruelle.

Voilà, mademoiselle, le récit exact de ce qui s’est passé entre nous ; et si vous ne le rejetez pas complètement comme faux, vous ne m’accuserez plus, à l’avenir, de cruauté et d’injustice envers Mr. Wickham. J’ignore de quelle manière il m’a calomnié auprès de vous ; et je ne dois pas m’étonner qu’il aît réussi, puisque vous n’aviez aucune connoissance des faits. Vous serez surprise, peut-être, que je ne vous aie pas dit tout cela hier au soir ; mais je ne me sentois pas assez maître de moi-même pour être sûr de ne dire que ce que je voudrois. J’en appelle au colonel Fitz-William sur la vérité de ce que je viens de vous exposer : comme exécuteur-testamentaire de mon père, et comme mon ami, il n’a ignoré aucun détail. Si l’aversion que je vous ai inspirée ne vous permet pas d’ajouter foi à ce que je vous dis, vous n’aurez aucune raison de douter de ce que vous dira le colonel ; et pour que vous poissiez le consulter, je tâcherai de Vous rencontrer à votre promenade du matin, et vous remettrai ceci. Agréez tous mes vœux.

Fitz William Darcy.


(Elisabeth ne conserve aucun doute sur la vérité des faits contenus dans la lettre de Darcy. Elle se reproche ses préventions, et la vanité qui l’a induite en erreur. Darcy quitte Rosings sans revoir Elisabeth, qui retourne chez ses parens. Lydie est invitée par une amie à aller passer quelque temps aux eaux de Brighton, où le régiment de Wickham est en garnison. Ses parens y consentent, malgré les représentations d’Elisabeth à son père sur les inconvéniens d’un tel séjour, pour une jeune personne fort étourdie. Mr. Gardiner, frère de Mad. Bennet, et sa femme, proposent à leur nièce Elisabeth une tournée dans le Derbyshire, où Mad. Gardiner a été élevée, et où se trouve la terre de Pemberley, qui appartient à Mr. Darcy. Arrivés dans le voisinage de ce lieu, ils apprennent que le propriétaire en est absent, et ont la curiosité de voir la maison et les jardins).

Quand la voiture approcha des bois de Pemberley, Elisabeth éprouva quelqu’émotion ; et lorsqu’ils entrèrent par la porte de la loge du parc, elle se sentit agitée. Le parc étoit très-vaste ; et ils traversèrent d’abord de très-beaux bois, en montant un peu pendant environ un quart d’heure. En sortant du bois, ils se trouvèrent sur une éminence, d’où ils eurent la vue du château, de l’autre côté de la vallée. On voyoit serpenter la route qui y conduisoit. Ce château étoit un bel édifice, d’une noble architecture, fort bien situé, et derrière lequel s’étendoit une forêt sur le penchant d’un côteau. Dans la vallée, couloit une jolie petite rivière, dont les bords offroient une riche végétation. Elisabeth étoit enchantée. Elle n’avoit jamais vu un endroit pour lequel la nature eût fait davantage, et que le mauvais goût eût moins gâté. Son oncle et sa tante n’étoient pas moins charmés qu’elle de la beauté de cet ensemble. Dans ce moment là, Elisabeth se représenta que c’auroit été pourtant une chose agréable que d’être maîtresse de Pemberley. Ils passèrent le pont, et s’approchèrent du château. Alors les craintes d’Elisabeth revinrent. Elle s’imagina que peut-être les domestiques de l’auberge s’étoient trompés, et que Mr. Darcy seroit chez lui. Ils demandèrent à voir le château ; et pendant qu’on appeloit la femme de l’intendant, Elisabeth eut le temps de réfléchir à la singularité de cette visite.

La gouvernante arriva. Elle étoit beaucoup plus polie et moins grande dame qu’Elisabeth ne se l’étoit représenté. Ils la suivirent dans la salle à manger. Elle étoit grande, ornée, et meublée avec goût. Elisabeth s’approcha d’une des croisées pour admirer la vue, qui s’étendoit au loin sur les détours de la rivière et de la vallée. L’effet en étoit enchanteur. À mesure qu’ils parcouroient les divers appartemens, Elisabeth en admiroit la noblesse. Partout les ameublemens, les sculptures et les divers ornemens étoient riches et de bon goût, mais sans recherche : il y avoit moins de luxe, mais plus de véritable élégance qu’à Rosings. Elle se répétoit à elle-même, qu’elle auroit pu être maîtresse de tout cela ; qu’elle auroit pu y avoir ses amis à demeure, y inviter son oncle et sa tante. “ Ah, non ! » se dit-elle ensuite, « on ne m’auroit pas permis de les inviter, et ils auroient été perdus pour moi. « Cette réflexion prévint un sentiment qui commençoit à tenir du regret.

Elle avoit envie de demander à la gouvernante si Mr. Darcy étoit bien véritablement absent ; mais elle ne l’osa pas. Son oncle fit cette question, et ils apprirent que Mr. Darcy étoit attendu le lendemain avec plusieurs amis. Elisabeth se félicita vivement de ce que leur partie n’avoit pas été renvoyée d’un jour.

Sa tante l’appela pour voir un portrait en miniature : c’étoit celui de Mr. Wickham. “ C’est, » dit la gouvernante, « le portrait d’un jeune homme qui a été élevé dans la maison, et qui à présent est officier. Mais on dit qu’il tourne mal. »

Mad. Gardiner regarda sa nièce en souriant ; mais Elisabeth n’eut pas la force de lui rendre ce sourire.

“ Voici le portrait de mon maître, » ajouta la gouvernante, « et il est parfaitement ressemblant. Il y a à présent huit ans qu’il a été peint. „

« J’ai ouï dire que votre maître étoit un fort bel homme, » dit Mr. Gardiner, « voilà assurément une physionomie distinguée. Lizzy peut nous dire à qui cela ressemble. „

La considération de la gouvernante pour Elisabeth augmenta beaucoup, quand elle comprit que son maître en étoit connu.

« Cette demoiselle connoît-elle Mr. Darcy ? „ dit-elle.

Elisabeth rougit beaucoup et répondit : « oui, un peu. »

“ Et ne trouvez-vous pas, mademoiselle, que c’est un bien bel homme ? »

« Mais… certainement. »

« Quant à moi, je ne crois pas d’avorir jamais vu de plus bel homme de ma vie. Vous verrez son portrait en pied dans la galerie. Cette chambre-ci étoit celle de mon maître défunt, et on a laissé ces miniatures comme il les avoit placées. »

Cela expliqua à Elisabeth pourquoi le portrait de Mr. Wickham étoit là.

La gouvernante lui montra ensuite un portrait de miss Darcy, fait à l’âge de six ans « Est-elle d’une aussi jolie figure que son frère ? » dit Mr. Gardtiner.

« Ah ! oui, elle est charmante ; et elle a des talens infinis. Il y a dans l’autre chambre un piano qui vient d’arriver pour elle ! Elle sera ici demain avec mon maître. »

Mr. Gardiner, qui étoit communicatif, encouragea le babil de la gouvernante, en lui faisant des questions, « Votre maître est-il souvent à Pemberley ? » lui dit-il.

“ Pas autant que je le voudrois. Il y passe environ six mois de l’année, et miss Darcy est ici dans les mois d’été. „ « Excepté, „ pensa Elisabeth, “ lorsqu’elle est à Ramsgate. »

“ Si votre maître se marioit, „ reprit Mr. Gardiner , « vous le verriez davantage. »

« Assurément, mais je doute qu’il trouve une femme digne de lui, “ Mr. et Mad. Gardiner sourirent, et Elisabeth observa que ce que la gouvernante disoit-là étoit bien honorable à son maître.

“ C’est l’opinion de tous ceux qui le connoissent. „ Elisabeth trouva que c’étoit dire beauucoup, et son étonnement s’accrut quand la gouvernante ajouta : je ne lui ai jamais vu un instant de mauvaise humeur, et je l’ai eu sous les yeux depuis l’âge de quatre ans. „

Cet éloge étoit complètement opposé à l’idée qu’elle s’étoit faite du caractère de Mr. Darcy. Son attention fut vivement excitée, et elle auroit voulu en entendre davantage.

« Il y a fort peu d’hommes dont on puisse faire le même éloge, dit Mr. Gardiner. Vous êtes bien heureuse d’avoir un tel maître. „

“ Je ferais bien le tour du monde sans en trouver un pareil ! mais j’ai toujours remarqué que ceux qui sont bons, étant enfans, deviennent des hommes excellens, et c’étoit bien le meilleur caractère d’enfant qu’il fût possible d’imaginer. „

« Son père étoit un homme très-respectable, „ dit Mad. Gardiner.

« Oh, oui, madame, assurément ! Mais son fils ne lui cède en rien. „ Elle continua à s’étendre sur les qualités et les vertus de son maître ; et elle ajouta : “ il y a des gens qui le trouvent trop fier ; mais c’est apparemment parce qu’il est silencieux et ne parle pas au hasard comme les jeunes gens d’aujourd’hui. »

« Voilà un éloge, „ dit Mad. Gardiner à l’oreille d’Elisabeth, “ qui ne ressemble pas à sa conduite avec notre ami. »

“ Nous pourrions avoir été trompés, » dit Elisabeth.

On leur montra un joli appartement meublé encore avec plus d’élégance, que les autres, et qu’on destinoit à miss Darcy. La gouvernante parla à cette occasion de l’amitié tendre et délicate de son maître pour miss Darcy.

Ils passèrent dans la galerie de tableaux, où il y avoit une longue suite de portraits de famille, Elisabeth chercha d’abord des yeux le seul portrait qui l’instéressât. Il étoit en pied, de grandeur naturelle, et très-ressemblant. Elle le fixa longtemps, et y revint après l’avoir quitté quelques momens. Les éloges que la gouvernante prodiguoit à son maître l’avoient disposée plus favorablement pour lui qu’elle ne l’eût encore été. Elle se disoit qu’un homme qui est bon maître et bon frère, devoit aussi être bon mari ; et tout en fixant ce portrait qui lui rappeloit son expression au moment où il lui avoit offert sa main, elle se sentit une véritable reconnaissance de cet hommage.

Après avoir parcouru toute la maison, ils descendirent au jardin, où le jardinier les attendoit pour leur montrer les plantations. Quand ils eurent fait cinquante pas sur l’esplanade devant la maison, Elisabeth se retourna pour voir l’effet de la façade. Mr. Gardiner faisoit ses conjectures sur l’époque où la maison avoit été bâtie, lorsque tout-à-coup Mr. Darcy se montra à vingt pas d’eux, un fouet à la main et en bottes. Il revenoit des écuries, où il avoit mis pied à terre.

Il étoit impossible de l’éviter. Il rougit autant qu’Elisabeth en l’apercevant. Il resta un moment immobile, avec les signes d’une extrême surprise. Il se remit cependant assez promptement ; et s’avançant vers Elisabeth, il lui parla avec beaucoup de politesse, mais non sans émotion. Elle avoit voulu s’éloigner ; et elle reçut son compliment avec un embarras évident. Son oncle et sa tante en voyant l’étonnement du jardinier et son air de respect, comprirent que c’étoit Mr. Darcy. Ils se tinrent à une certaine distance, pendant qu’il faisoit la conversation avec leur nièce, qui dans son trouble, ne savoit ce qu’elle répondoit aux questions qu’il lui adressoit sur la santé de ses parens. Elle étoit singulièrement frappée du changement de son ton, depuis leur dernière conversation. L’idée d’avoir blessé les convenances, en se trouvant ainsi chez lui en son absence, ajoutoit à son embarras. Lui-même n’étoit pas plus à son aise ; et il répéta deux ou trois fois les mêmes questions, d’une voix altérée, sans bien savoir ce qu’il disoit. Enfin après être resté un instant en silence, il la salua et se retira.

Mr. et Mad. Gardiner s’approchèrent alors, firent l’éloge de la figure de Mr. Darcy ; mais Elisabeth ne les entendit point. Le dépit et la honte lui ôtoient toute présence d’esprit. Elle se reprochoit la faute qu’elle avoit faite de venir à Pemberley. Qu’alloit-il dire de cet empressement à se trouver sur son chemin, lui qui étoit rempli de vanité ? Ah pourquoi étoit-elle venue ! Pourquoi étoit-il arrivé un jour plus tôt qu’on ne l’attendoit. Quelle fatalité avoit retardé leur départ de quelques minutes ! Elle ne pouvoit pas s’en consoler. Après cela, que signifioit son changement de ton ? N’étoit-il pas étrange qu’il lui eût même adressé la parole ? Mais la politesse qu’il avoit montrée l’étonnoit bien plus encore. Il s’étoit informé de toute sa famille. Jamais elle ne l’avoit vu si attentif et si bon. Elle ne savoit comment s’expliquer tout cela.

Elle suivoit son oncle et sa tante dans une promenade le long de la rivière, où les beaux points de vue se succédoient : elle n’en distinguoit aucun, quoiqu’elle eût l’air de regarder le paysage. Sa pensée étoit toute entière au château de Pemberley ; et elle cherchoit à se représenter ce qui se passoit alors dans l’esprit de Mr. Darcy. Après ce qui étoit arrivé, pouvoit-il conserver pour elle un sentiment tendre ? et n’étoit-il pas évident que puisqu’il lui avoit parlé, c’étoit parce qu’il avoit le cœur libre ? Que signifioit cependant l’émotion qu’elle avoit remarquée dans le son de sa voix, et le peu de suite de ses discours ? Avoit-il éprouvé plus de chagrin que de plaisir en la voyant ? C’est ce quelle ne pouvoit décider ; mais certainement il ne l’avoit pas revue de sang froid. Les observations de son oncle et de sa tante, lui rendirent enfin sa présence d’esprit. Ils entrèrent dans le bois, en s’éloignant un peu de la rivière. Mr. Gardiner vouloit, disoit-il, faire le tour du parc, et il demanda au jardinier si c’étoit une longue promenade. « C’est une affaire de dix milles, „ dit le jardinier en souriant d’un air de triomphe. Cela leur ôta la tentation d’entreprendre ce tour ; mais en suivant les sentiers pratiqués au bord de la rivière, ils alongèrent si bien la promenade, que Mad. G. fatiguée, demanda à revenir vers la maison pour gagner leur voiture. Quant à Mr. G., il étoit si occupé à regarder les truites dans la rivière, qu’il restoit toujours le dernier. Quelle fut la surprise d’Elisabeth en voyant Mr. Darcy qui venoit à eux, et étoit déjà tout près, sans qu’on eût pu l’apercevoir plus tôt, parce que le bois le cachoit ! Elle étoit cependant un peu mieux préparée que la première fois, et elle résolut de faire tous ses efforts pour paroître calme. Elle eut encore l’espérance qu’il alloit prendre un autre sentier ; mais point du tout, il vint à elle, et la salua avec politesse. Elle voulut essayer, pour avoir l’air à son aise, de lui parler la première de la beauté de son parc ; puis tout-à-coup, elle réfléchit qu’elle auroit l’air de regretter cette propriété qui auroit pu devenir la sienne. Elle hésita, elle rougit, et se tut.

Mad. Gardiner étoit à quelque distance derrière. Mr. Darcy demanda à Elisabeth si elle vouloit bien lui faire l’honneur de le présenter à ses parens. Elle n’étoit guères préparée à cette attention de sa part ; et elle put à peine s’empêcher de sourire de le voir demander d’être présenté à des gens contre lesquels son orgueil l’avoit tant prévenu. Il sera bien surpris, pensoit-elle, quand il saura qui ils sont. Tout en les lui nommant, elle jeta sur lui un coup-d’œil à la dérobée, pour juger de l’effet de cette connoissance. Il fut évidemment surpris ; mais au lieu de s’en aller, comme Elisabeth s’y étoit attendue, il entra immédiatement en conversation avec Mr. Gardiner. Elle écouta avec plaisir son oncle qui étoit un homme d’esprit et de sens, et se glorifia d’avoir en lui un parent qui lui faisoit honneur auprès de Mr. Darcy. Ils se mirent à marcher en avant, tandis qu’elle demeurait un peu en arrière avec sa tante, mais de manière à entendre ce qui se disoit. Ils parlèrent de pêche ; et Mr. Darcy indiquant les endroits où il y avoit le plus de truites, offrit à Mr. G. des lignes pour pêcher.

Elisabeth se disoit à elle-même que sans doute ce qu’il en faisoit étoit pour elle ; cependant il lui sembloit impossible qu’il eût conservé de l’inclination après tout ce qui s’étoit passé. Quelques momens après, Mad. G. se trouvant trop fatiguée pour que le bras de sa nièce lui suffît, pria son mari de lui donner le sien. Alors, tout naturellement, Mr. Darcy fut appelé à offrir son bras à Elisabeth. Le silence régna pendant quelques momens. Elisabeth parla la première. Elle eut soin de lui dire qu’avant de venir à Pemberley elle avoit appris qu’il n’y étoit point ; « et la femme de votre intendant nous avoit encore assuré, » dit-elle, “ que vous ne deviez arriver que demain. » Il répondit qu’ayant des affaires à régler avec son intendant, il avoit voulu précéder de quelques heures les personnes qui venoient demeurer chez lui. « Ce sont de vos amis, » ajouta-t-il : « C’est Mr. Bingley et ses sœurs. » Ce nom rappela à Elisabeth tout ce qu’elle avoit éprouvé la dernière fois qu’il avoit été articulé entr’eux. Darcy avoit rougi en le prononçant, et avoit sans doute le même souvenir. Il y eut un silence, puis il lui dit : « Parmi les arrivans, il y a une personne qui demandera la faveur de vous être présentée pendant votre séjour à Lambton : c’est ma sœur. “ Elisabeth, fut très-étonnée ; mais évidemment le desir de miss Darcy ne pouvoit lui venir que de son frère, elle en eut un sentiment agréable, qu’elle n’exprima pas par des paroles. Ils continuèrent à marcher en silence, et les réflexions d’Elisabeth étoient assez douces, Lorsqu’ils atteignirent la voiture, ils se trouvoient de cent pas en avant de Mr. et Mad. Gardiner. Mr. Darcy lui proposa d’entrer pour se reposer un moment ; mais elle dit qu’elle n’étoit pas fatiguée, et ils restèrent debout sur la pelouse. Dans une telle situation, rien n’était plus gauche que le silence. Elle le sentait, et auroit voulu trouver quelque chose à dire ; mais il sembloit y avoir un embargo sur tous les sujets. Enfin elle se rappela son voyage ; et ils se mirent à parler matlock, et dove-dale. Elle trouva le temps très-long ; et tous ses moyens de conversation étaient épuisés, lorsqu’enfin son oncle et sa tante vinrent rompre le tête-à-tête. Mr. Darcy les pressa tous trois d’entrer au château pour prendre quelques rafraîchissemens ; mais ils s’y refusèrent avec politesse, et prirent congé. Mr. Darcy donna la main aux dames pour monter en voiture ; et Elisabeth en s’éloignant le vit qui s’acheminoit vers la maison à pas lents.

Alors commencèrent les observations sur Mr. Darcy. « Il est impossible d’être plus poli et plus modeste, » dit Mr. Gardiner.

« Il a quelque chose de fier dans l’extérieur, » dit Mad. G. ; » mais à présent je vois que c’est dans son air seulement, et je comprends l’éloge qu’en faisoit la femme de l’intendant. „

« Je ne puis dire à quel point j’ai été surpris de sa manière d’être avec nous, „ reprit Mr. G. « Il a été plus que poli, il a été très-attentif ; et cela est d’autant plus remarquable, qu’à peine il connoissoit Elisabeth. „

“ Mais dites-moi, Lizzy, » continua Mad. G., « où avez-vous donc pris qu’il a une figure désagréable ? „

Elisabeth s’excusa comme elle put, et convint qu’elle ne l’avoit jamais trouvé si bien.

« Au reste, „ dit son oncle, “ il se pourroit qu’il fût capricieux dans sa politesse : cela arrive souvent aux gens de qualité, et je ne voudrois pas jurer qu’un autre jour il me fît comme aujourd’hui les honneurs de ses truites. »

« Je trouve qu’il a dans le regard, „ poursuivit Mad. G., « quelque chose d’extrêmement noble, et on ne diroit pas que c’est le même homme qui s’est si mal conduit avec Mr. Wickham. »

Elisabeth se crut obligée de justifier sur ce point, la conduite de Darcy, et expliqua que ce qu’elle avoit ouï dire en Kent présentoit son différend avec Wickam sous un tout autre point de vue.

(Mr. Darcy fait une visite à Elisabeth, et lui amène sa sœur à Lambton. Celle-ci paroît prévenue en faveur d’Elisabeth et lui plait beaucoup. Bingley qui les accompagne, s’informe avec intérêt de la famille Bennet,

et trahit un sentiment pour miss Jane, qui redonne de l’espérance à sa sœur. Les Gardiner rendent la visite à Pemberley. Ils y trouvent miss Bingley et sa sœur. Celles-ci sont toujours les mêmes pour Elisabeth et laissent percer en toute occasion, de l’envie et de la malice. Elisabeth, de retour à Lambton, reçoit deux lettres de miss Jane, dont l’une a été fort retardée. Elles lui apprennent la fuite de Lydie avec Wickham. On ne sait point ce qu’ils dont devenus, et la famille, éclairée sur le caractère du personnage, est dans les plus vives alarmes. Ils demandent instamment à Mr. Gardiner de venir leur donner conseil et secours.

En achevant la lecture de la lettre, Elisabeth se leva avec précipitation en s’écriant : “ il n’y a pas un moment à perdre : il faut chercher mon oncle. “ Elle s’élança vers la porte, qu’un domestique ouvrait en annonçant Mr. Darcy. Il fut frappé de sa pâleur et de l’altération de ses traits. Sans lui donner le temps de dire un mot, elle s’écria : je vous en demande pardon, mais je ne peux pas vous recevoir. Il faut que je joigne Mr. Gardiner et je n’ai pas un instant à perdre.

« Ah Dieu ! qu’est-il donc arrivé,„ s’écria Darcy, « permettez-moi d’envoyer chercher Mr. Gardiner : vous n’êtes pas assez bien pour aller vous-même. „

Elisabeth hésita ; mais elle sentoit ses genoux trembler et elle s’assit, puis elle donna commission au domestique de chercher son oncle et sa tante le plus vîte possible. Elle étoit si troublée qu’elle pouvoit à peine parler.

Darcy, fort inquiet, voulut appeler quelqu’un. Elle s’y opposa absolument. Je n’ai besoin de personne, « s’écria-t-elle, „ mais je viens de recevoir de Longbourn des nouvelles affreuses. En achevant ces mots elle se mit à pleurer, et fut pendant quelques instans incapable de répondre aux questions de Darcy. Enfin elle lui dit : “ il est inutile de vouloir cacher ce qui ne sauroit l’être : ma sœur cadette a quitté la maison de mes parens ; elle est partie de Brighton avec Mr. Wickham. „

Darcy fut comme pétrifié.

“ Et quand je pense que j’aurois pu prévenir la chose, „ s’écria-t-elle avec un sentiment d’amertume. “ Je le connoissois, j’aurois dû dire à mes parens ce que je savois de lui. „

“ A-t-on pris quelques mesures ? » dit Darcy.

« Mon père est parti pour Londres. Ma sœur ainée a écrit pour demander conseil à mon oncle, et dans une demi-heure nous serons partis ; mais j’ai bien peu d’espérance, que peut-on attendre d’un homme de cette espèce ? qui sait même si on parviendra à les découvrir !…… Ah, si j’avois agi dès le premier instant où j’ai connu ce caractère ! „ Darcy ne répondit point : il se promenoit dans la chambre d’un air sombre et les yeux fixés en terre. Elisabeth sentoit avec amertume tout ce qu’un pareil événement avoit d’humiliant pour sa famille. Elle croyoit voir dans l’expression de la physionomie de Darcy, qu’il s’applaudissoit d’avoir été rejeté par elle. Elle porta son mouchoir sur ses yeux, et garda un silence interrompu par de profonds soupirs.

“ Je sens, » lui dit Darcy d’une voix émue, “ que ma présence vous gêne ; mais je n’ai pas le courage de m’éloigner de vous au moment où vous éprouvez un si vif chagrin. Plut à Dieu que j’y pusse quelque chose ! Cette malheureuse affaire empêchera que ma sœur n’aît le plaisir de vous voir aujourd’hui à Pemberley. »

« Ah ! je vous en supplie excusez-moi auprès d’elle. Dites-lui qu’une affaire pressante me force à partir ; mais cachez-lui la vérité aussi long-temps qu’il sera possible. Hélas ! je sens bien que cet événement ne tardera pas à être public ! „

Il l’assura qu’il en garderoit le secret, lui exprima ses vœux, et la chargea de dire à ses parens tout l’intérêt qu’il prenoit à eux dans cette occasion. Il parut profondément pénétré en lui disant adieu ; et Elisabeth en le voyant partir se dit à elle-même, que probablement jamais elle ne se retrouveroit avec lui dans une relation aussi amicale que celle qui les avoit réunis en Derbyshire.

(Les Gardiner et leur nièce retournent immédiatement à Longbourn. Ils trouvent toute la famille dans une grande inquiétude. Mr. Bennet est parti pour Londres, où l’on suppose que les fugitifs sont allés ; mais on n’en a aucune nouvelle. Mr. Gardiner, après avoir tenu conseil avec sa sœur et ses nièces, va à Londres joindre son beau-frère. Il se passe quelques jours sans que leurs perquisitions aient aucun succès. Mr. Collins écrit à Mr. Bennet la lettre suivante).


Mon cher monsieur,

Je me sens appelé par nos relations de parenté, et par mon état, à vous faire un compliment de condoléance sur l’événement dont j’ai été informé par les lettres du Herefordshire. Ne doutez pas, mon cher monsieur, que Mad. Collins et moi ne sympathisions avec vous et votre respectable famille dans cette occasion d’un chagrin du genre le plus amer, puisque le temps ne sauroit jamais l’adoucir. Soyez convaincu, monsieur, que de mon côté, je n’épargnerai aucun raisonnement qui puisse tendre à mitiger une si grande douleur ; et apporter quelque consolation dans l’ame déchirée d’un père. La mort de votre pauvre fille auroit été un bonheur en comparaison de ce qui est arrivé, chose d’autant plus à déplorer, que sur ce que ma chère Charlotte m’a dit, il paroît qu’il y a eu de la faute des parens dans l’extrême indulgence qu’ils ont eue pour leur fille. Cependant, pour votre consolation ainsi que celle de Mad. Bennet, je vous dirai que je suis persuadé qu’il falloit que cette jeune fille eût naturellement de très-mauvaises dispositions pour avoir commis une faute si énorme dans un âge si tendre. Quoiqu’il en soit, vous êtes certainement fort à plaindre. Non-seulement ma femme, mais lady Catherine et sa fille à qui j’ai communiqué la chose, vous plaignent tout commue moi ; et elles sont convaincues que cette faute d’une de vos filles ne manquera pas de nuire à toutes les autres. Lady Catherine a eu la bonté de s’en affliger en observant que personne ne voudroit s’allier à une famille qui a éprouvé un tel malheur. Cette réflexion me conduit à me rappeler avec satisfaction un certain événement du mois de novembre dernier ; car à quoi a-t-il tenu que je ne fusse enveloppé moi-même dans les suites de la faute que vous déplorez !

Je ne puis que vous exhorter, mon cher monsieur, à tâcher de vous consoler, et de rejeter de votre cœur pour toujours cette indigne enfant, lui laissant savourer les fruits amers de sa faute.

J’ai l’honneur d’être, etc.

(Les informations prises par Mr. Gardiner ne sont point de nature à tranquilliser la famille Bennet. On ne sait rien de Mr. Wickham, si ce n’est qu’il a fait des dettes de jeu et autres à Brighton pour plus de mille livres sterling, et que c’est encore une raison pour lui de se cacher. Mr. Bennet, découragé par l’inutilité de ses recherches, revient à Longbourn, en laissant à son beau-frère le soin de continuer les perquisitions. Bientôt après, on reçoit une lettre de Mr. Gardiner. Il a enfin découvert Lydie. Elle n’est point encore mariée, mais Mr. Gardiner s’est chargé de communiquer à Mr. Bennet les conditions au moyen desquelles Mr. Wickham s’engage à épouser Lydie. Il demande que son père lui fasse une pension de 100 liv. sterl. par an, et lui en assure cinq mille par son testament. Mr. Bennet se trouve trop heureux de sauver à ce prix la réputation de sa fille. Il soupçonne que son beau-frère a fait un sacrifice d’argent pour obtenir ce résultat, et se promet d’acquitter cette dette dès que cela lui sera possible. En attendant que le mariage se fasse, Mr. Gardiner retire sa nièce chez lui. Wickham satisfait ses créanciers et obtient de l’avancement dans un autre corps destiné au nord de l’Angleterre, sans qu’on sache la source de ses moyens).

Le jour fixé pour le mariage arriva. Miss Jane et Elisabeth étoient l’une et l’autre fort ébranlées, lorsque le moment approcha où l’on attendoit le retour de la voiture qui étoit allé chercher les époux ; elles supposoient à leur sœur le même sentiment qu’elles auroient eu à sa place. Mad. Bennet parut transportée de joie lorsqu’on entendit la voiture, son mari avoit, au contraire, l’expression la plus sombre.

La voix de Lydie se fit entendre dans le vestibule. La porte s’ouvrit, et elle s’élança dans le sallon d’un air gai et assuré. Sa mère s’avança à sa rencontre, et l’embrassa tendrement. Elle tendit la main à Mr. Wickham en lui souriant affectueusement, et les félicita tous deux sur leur union d’une manière qui prouvait quelle n’avoit aucun doute sur leur bonheur futur.

La réception de Mr. Bennet, ne fut pas si cordiale. Son air étoit sévère, et il ouvrit à peine la bouche. L’assurance parfaite de Lydie et de son époux étoit en effet d’une impudence choquante. Elisabeth en étoit indignée, et même l’indulgente miss Bennet ne trouvoit point d’excuse pour sa sœur. Lydie étoit toujours la même ; toujours étourdie, bruyante, pleine de confiance en elle-même ; sans jugement, sans tact et sans timidité. Elle s’adressoit successivement à chacune de ses sœurs pour recevoir des complimens de félicitations, et lorsqu’enfin tout le monde fut assis elle regarda autour d’elle, et dit en riant, qu’il y avoit bien long-temps qu’elle avoit quitté la maison.

Wickham n’étoit pas plus embarrassé qu’elle, et il avoit tant de grâce dans les manières, et tant de talent pour se faire bien vouloir de tout le monde , que s’il avoit été possible d’oublier son caractère et les circonstances qui avoient précédé le mariage, la famille auroit été contente de lui.

Elisabeth, qui savoit mieux que personne ce que cachoit cet extérieur séduisant, ne pouvoit concevoir un tel degré d’effronterie. Elle et miss Jane rougirent souvent pour Lydie et pour son mari, mais ceux-ci ne paroissoient s’apercevoir de rien qui pût le moins du monde les humilier.

Lydie et sa mère causèrent beaucoup, et Wickham, qui s’étoit assis auprès d’Elisabeth, se mit à lui demander des nouvelles de toutes ses connoissances, d’un ton si dégagé, qu’Elisabeth put à peine prendre sur elle de lui répondre. Wickham et son épouse mirent la conversation sur des sujets auxquels pour rien au monde Elisabeth et sa sœur n’auroient voulu toucher.

« Peut-on comprendre qu’il y aît déjà trois mois que je suis partie d’ici ? „ s’écria Lydie, “ je jurerois qu’il n’y a que quinze jours ! et pourtant ; que de choses se sont passées dès lors ! Ma foi ! celui qui m’auroit dit que je reviendrois mariée m’auroit bien surprise ! c’est pourtant une drôle de chose ! »

Mr. Bennet leva les yeux au ciel ; miss Jane souffroit le martyre. Elisabeth jeta à Lydie un coup-d’œil que toute autre auroit compris ; mais celle-ci, qui ne voyoit et n’entendoit que ce qu’il lui convenoit d’entendre et de voir, n’y fit aucune attention et continua son babil. « Oh ! maman, les gens du voisinage savent-ils que je suis mariée d’aujourd’hui ? Voici ce que j’ai fait pour qu’on le sût bien vîte. Nous avons dépassé le carricle de Willam Goulding, et moi, j’ai baissé la glace de son côté ; j’ai ôté mon gant et j’ai posé ma main sur la portière, afin qu’il vit mon anneau. Ensuite j’ai salué et j’ai souri d’un air qui expliquoit tout. »

Elisabeth ne put pas y tenir plus long-temps. Elle sortit de la chambre, et ne rentra que lorsqu’on se mit à table. Elle arriva tout à point pour entendre Lydie qui disoit à sa sœur aînée en se plaçant à la droite de sa mère. “ Ah ! ah ! miss Jane, vous aurez la bonté de descendre d’une place à présent que je suis mariée. »

Lydie étoit de plus en plus animée et bruyante. Elle se réjouissoit de voir sa tante Philips, les Lucas, et tous les gens du voisinage pour s’entendre appeler Mad. Wickham, et en attendant, elle courut après dîner chercher la gouvernante et les femmes-de-chambre pour leur montrer sa bague de nôces.

« Eh bien, maman, » dit-elle, « quand la famille fut de nouveau rassemblée, « comment trouvez-vous mon mari ? n’est-ce pas qu’il est charmant ? Je gage que mes sœurs me l’envient bien. Je leur souhaite d’attraper seulement la moitié aussi bien que moi. Il faut les envoyer à Brighton. C’est un endroit parfait pour accrocher des maris. Quel dommage, maman, que nous n’y soyons pas toutes allées ! »

C’est ce que j’ai toujours dit, mais personne ne m’écoute ici, » dit Mad. Bennet. Cependant, ma chère amie, je ne puis pas prendre mon parti de vous voir établie si loin de nous. Cela ne peut-il donc pas être autrement ? »

“ Oh, mon Dieu, non ! maman ; mais qu’est-ce que cela fait ? Je me réjouis bien d’être à Newcastle, vous viendrez me voir, avec papa et mes sœurs. Laissez-moi faire : je leur procurerai des danseurs convenables quand il y aura des bals. »

“ Cela seroit bien agréable, » dit la mère.

« Eh puis, quand vous partirez, vous me laisserez une ou deux de mes sœurs, et je parie qu’avant que l’hiver soit passé, je vous les rends mariées ? »

“ Je vous remercie pour ma part, » dit Elisabeth, mais je n’aime pas beaucoup votre manière de trouver des maris. »…

Le lendemain matin, Lydie étant seule avec ses deux sœurs aînées, leur dit : « vous n’étiez pas là quand j’ai raconté le mariage à maman et aux autres : il faut pourtant que je vous dise comment cela s’est passé, n’en êtes-vous pas bien curieuses ? »

“ Non, en vérité, » répondit Elisabeth, moins on en parlera mieux ce sera. „

« Mon Dieu, que vous êtes bizarre ! mais c’est égal : je m’en vais vous conter tout cela. Vous savez que nous avons été mariés à l’église de St. Clément, parce que c’est dans cette paroisse que Wickham logeoit. Le rendez-vous étoit pour onze heures. Je devois aller avec mon oncle et ma tante. Lundi matin arrive. J’étois toute bouleversée. Je mourois de peur qu’il ne survînt quelque chose qui fît tout renvoyer ; car cela m’auroit mis au désespoir. Et par là-dessus voilà ma tante, qui pendant que je m’habillois se mit à me faire des sermons sans fin. Ah ! c’étoit d’un ennui ! il est vrai que je n’écoutois guères, car vous pouvez croire que je pensois à mon cher Wickham. Ce qui m’inquiétoit, c’étoit de savoir s’il mettroit son habit bleu pour se marier. Enfin nous déjeunâmes à dix heures comme à l’ordinaire ; et je trouvai le temps horriblement long ; car, par parenthèse, mon oncle et ma tante ont été odieux pendant que j’ai été chez eux : il n’est pas possible d’être plus désagréable. Imaginez que pendant quinze jours que j’ai été dans leur maison, ils ne m’ont pas laissé mettre le pied à la rue. Il n’y avoit pas grand monde à Londres, à la bonne heure ; mais enfin il y a toujours les spectacles. Quand la voiture arriva, Mr. Stones fit demander mon oncle. Ce malheureux Stones est l’homme le plus ennuyeux de la terre ; et quand il tenoit mon oncle, il en avoit toujours pour deux heures. J’étois dans l’huile bouillante, parce que je savois que si nous manquions l’heure, c’étoit fini, nous ne pouvions pas être mariés ce jour-là ; mais heureusement, mon oncle rentra à temps, et nous montâmes en voiture. Au reste, j’avois tort de m’inquiéter ; parce que s’il n’étoit pas venu, Mr. Darcy l’auroit remplacé. »

“ Mr. Darcy ! » interrompit Elisabeth.

« Ah ! que je suis bête, moi ! Je me souviens à présent que j’avois promis de ne pas dire qu’il étoit là. »

“ Eh bien, Lydie, si vous l’ayez promis, „ dit sa sœur aînée, « il ne faut pas dire un mot de plus. »

“ Non, certainement ! „ ajouta Elisabeth, qui pourtant mouroit de curiosité d’en savoir davantage.

“ Oh ! je vous aurois tout dit, sans conséquence, si vous aviez voulu le savoir. „

Dans la crainte d’être entraînée par la curiosité, Elisabeth prit le parti de sortir précipitamment. Ce qui venoit d’échapper à sa sœur lui donna beaucoup à penser. Mr. Darcy avoit assisté au mariage ; et cependant il devoit avoir une grande répugnance à se trouver là. Les suppositions les plus flatteuses, les plus honorables pour son caractère, se présentoient à l’esprit d’Elisabeth ; et pour mettre fin à l’incertitude dont elle étoit tourmentée, elle écrivit à sa tante, et lui demanda l’explication du mot de Lydie.




Mad. Gardiner explique dans sa réponse à Elisabeth, que Darcy a insisté auprès de Mr. Gardiner pour se charger seul des sacrifices d’argent qui pouvoient déterminer Wickham à épouser Lydie. Le motif qu’il donne pour se mettre en avant de cette manière, c’est qu’il veut réparer le tort qu’il avoit eu de n’avoir pas dévoilé le caractère de Wickham ; il se reproche de se trouver ainsi la cause du malheur de la famille Bennet. — Bingley revient à Netherfield et y amène Darcy. Le premier se reprend de passion pour miss Jane, et le mariage s’arrange. Darcy est toujours froid et réservé).

Il y avoit huit jours que le mariage de Mr. Bingley avec miss Jane étoit décidé ; et il se trouvoit le matin dans la salle à manger avec les dames de la famille, lorsqu’on vit arriver une voiture à quatre chevaux, qui s’approchoit de la maison. C’étoit trop matin pour les visites, et d’ailleurs, l’équipage ne ressembloit à aucun de ceux du voisinage. La livrée n’étoit pas connue, et la voiture étoit attelée de chevaux de poste. Bingley engagea miss Jane à ne pas se laisser prendre par cette visite ; et ils s’esquivèrent ensemble du côté du jardin. Mad. Bennet, Elisabeth et Kitty tinrent ferme, et elles virent paroître lady Catherine de Bourg. Leur étonnement fut grand. Elle entra sans saluer, ne répondit que par un signe de tête à la révérence que lui fit Elisabeth, et s’assit sans dire un mot ; et sans demander d’être présentée à la maîtresse de la maison, mais Elisabeth avoit nommé lady Catherine à sa mère au moment où elle la vit entrer.

Mad. Bennet, toute contente d’avoir à recevoir une femme de qualité, s’évertua pour être polie. Après quelques instans de silence, milady dit à Elisabeth : « j’espère que vous êtes en bonne santé, miss Bennet. Cette dame là est votre mère, je suppose, et celle-ci une sœur cadette, n’est-ce pas ? „

Mad. Bennet enchantée de parler à lady Catherine, se hâta de prendre la parole, et dit : « c’est une de mes cadettes ; mais la plus jeune est mariée. L’aînée se promène dans le jardin avec un jeune homme qui ne tardera pas à être de la famille. „

Lady Catherine parut distraite, puis elle dit un moment après : “ votre parc est bien petit. „

« Il est assurément bien petit en comparaison de Rosings, milady, « répondit Mad. Bennet ; « mais je vous assure qu’il est beaucoup plus grand que celui de Sir William Lucas. »

“ Ce sallon-ci, » reprit lady Catherine, « doit être bien incommode pour le soir en été, les croisées sont en plein couchant. »

Mad. Bennet lui répondit qu’on ne s’y tenoit jamais après dîner, puis elle ajouta : « oserois-je, milady, vous demander comment se portent Mr. et Mad. Collins. „

“ Je les ai laissés en bonne santé, c’est avant-hier que je les ai vus, je crois. „

Elisabeth crut que lady Catherine alloit lui remettre une lettre de Charlotte : car c’étoit le seul motif qu’elle pût supposer à sa visite ; mais il n’en fut pas question et elle ne savoit plus qu’en penser.

Mad. Bennet offrit alors à lady Catherine de faire apporter quelques rafraîchissemens ; mais celle-ci refusa très-positivement et avec assez peu de politesse. Un moment après, elle se leva en disant à Elisabeth : “ il me semble que je vois là-bas un assez joli petit bosquet qui borde votre prairie. Je ne serois pas fâchée de m’y promener quelques momens, si vous voulez bien m’accompagner. „

“ Allez, ma chère, » dit Mad. Bennet, « faites voir à milady les différens points de vue : je crois que l’hermitage lui plaira. „

Elisabeth alla chercher son chapeau et ses gants, puis elle revint joindre milady, qui en traversant la chambre à manger et le vestibule, jeta autour d’elle un coup-d’œil d’approbation, et dit : « mais ceci n’est pas mal, en vérité. »

Sa voiture étoit restée à la porte, et Elisabeth vit que la femme-de-chambre l’y attendoit. Elles marchèrent en silence dans le sentier qui conduisoit à la plantation. Elisabeth étoit déterminée à ne pas se mettre en frais de conversation pour une femme qui lui paroissoit plus que jamais insolente et désagréable. Elle ne comprenoit pas comment elle avoit pu lui trouver une fois quelque rapport avec son neveu.

Lorsqu’elles furent dans le bosquet, lady Catherine prit la parole et lui dit : « il ne vous est pas difficile, miss Bennet, de deviner le motif de ma visite. Votre conscience vous dit certainement ce qui en est. »

Elisabeth parut extrêmement surprise, et lui dit en la fixant : « en vérité, milady, vous êtes dans l’erreur, je ne conçois point quelle est la raison qui nous procure l’honneur de votre visite. »

“ Miss Bennet, » reprit-elle d’un son de voix ému par la colère. « Je vous avertis qu’on ne me joue pas ; mais si vous n’êtes pas franche, je le serai, moi. Mon caractère a toujours été renommé pour la franchise ; et dans une affaire d’une si haute importance, on ne me verra pas tergiverser. On m’a fait ces jours derniers un singulier rapport. On m’a dit que non-seulement votre sœur étoit sur le point de se marier très-avantageusement, mais que vous-même, miss Elisabeth Bennet, vous ne tarderiez probablement pas à épouser mon propre neveu, Mr. Darcy. Quoique je prenne cela pour une absurdité et que je ne fasse point à mon neveu le tort de croire la chose possible, j’ai résolu de venir m’en expliquer directement avec vous. „

Elisabeth rougit beaucoup, et répondit avec dépit : « puisque vous n’avez pas cru la chose possible, milady, je m’étonne que vous ayez pris la peine de venir si loin pour vous en informer. „

“ J’ai voulu avoir un désaveu formel, et pouvoir faire tomber ce bruit tout-à-fait. »

“ Votre présence ici, milady, pourroit fort bien l’accréditer, au contraire, en supposant que ce bruit aît couru. „

« En supposant que ce bruit aît couru, dites-vous miss Bennet ? C’est-à-dire, que vous ne le savez pas. „

“ Non, du tout : j’ignorois qu’il en fût question. „

“ Et pouvez-vous également affirmer qu’il n’y aît rien de vrai dans la chose ? »

« Je ne prétends point à la même franchise que vous, milady : vous pourriez me faire des questions auxquelles il ne me conviendroit pas de répondre. „

« Ceci est un peu fort ! miss Bennet, j’insiste pour que vous répondiez directement à ma question : mon neveu vous a-t-il fait quelque proposition de mariage ? „

“ Vous venez vous-même de dire, milady, qu’il étoit absurde de le supposer. „

“ Cela est absurde et impossible si mon neveu conserve l’usage de la raison ; mais il peut y avoir eu de la séduction dans tout ceci : et votre petit manège peut lui avoir fait oublier un moment ce qu’il devoit à sa famille, et ce qu’il se devoit à lui-même. „

“ Si j’avois réussi de cette manière, je ne serois pas disposée à l’avouer. „

“ Miss Bennet, savez-vous à qui vous parlez ? Je suis sa plus proche parente, et j’ai des droits à son entière confiance. „

“ À la bonne heure, mais vous n’avez pas les mêmes droits à la mienne, et je vous avertis que ce n’est pas ainsi qu’on la gagne. „

“ Écoutez, miss Bennet, il faut que vous me compreniez bien. Je vois que vous avez la présomption de prétendre à mon neveu : or, vous ne pouvez pas l’épouser, parce qu’il est engagé. Qu’avez-vous à répondre à cela ? „

« J’ai à répondre que s’il est engagé, il ne peut pas m’avoir fait de proposition. »

Lady Catherine hésita un moment, puis elle dit : « leur engagement est d’un genre particulier. Le projet de les unir date de leur première enfance. C’étoit le vœu de sa mère comme le mien. Seroit-il dit qu’au moment de voir accomplir un projet si doux, et à tous égards si convenable, il se trouvât dérangé par une inclination pour une petite personne sans naissance, et qui ne tient à rien de marquant ? Le vœu de ses parens est-il donc nul à vos yeux, mademoiselle ? Ne sentez-vous pas que vous devez respecter son engagement ? Avez-vous donc perdu tout sentiment des convenances, et toute délicatesse ? Ne m’avez-vous pas entendu dire souvent que dès son enfonce il étoit destiné à sa cousine ? „

“ Oui, milady, et je l’avois déjà ouï dire auparavant ; mais en quoi donc est-ce que cela me lie ? S’il n’y a pas d’autres objections à mon mariage avec votre neveu, je ne serai assurément pas retenue par la seule raison que sa mère et sa tante avoient projeté de le marier avec sa cousine. Si Mr. Darcy n’a ni inclination ni engagement, qu’est-ce qui pourroit l’empêcher de faire un autre choix ? Et si c’est moi qu’il choisit, pourquoi ne l’accepterois-je pas ? „

« Parce que l’honneur, la décence, la prudence, votre intérêt même s’y opposent. Oui, mademoiselle, votre intérêt. Ne vous attendez pas à être jamais reconnue par la famille si vous allez en avant dans ce projet insensé. Cette alliance seroit une tache pour notre maison, et jamais votre nom ne seroit même prononcé par aucun de nous. „

“ Voilà des menaces fort effrayantes ; mais la femme de Mr. Darcy aura tant de moyens d’être heureuse, qu’elle pourra prendre son parti de bien des choses. „

“ Quelle tête ! quelle obstination. J’ai véritablement honte pour vous… Voilà donc la reconnoissance que vous montrez de mes bontés. Miss Bennet, croyez-vous ne me rien devoir ? Écoutez : asseyons-nous encore un moment. J’ai résolu de ne pas vous quitter sans avoir obtenu ce que je desire. Je ne suis point accoutumée à céder aux caprices et à avoir le dessous dans les affaires. „

“ Cela pourra vous donner du chagrin, milady, mais cela n’influera point sur ma conduite. »

« Je ne veux pas qu’on m’interrompe : écoutez-moi en silence. Mon neveu et ma fille sont faits l’un pour l’autre. Du côté maternel ils sont issus d’une noble race ; et du côté paternel, de familles anciennes, honorables et respectables, quoique non titrées. Leur fortune est également brillante. Ils sont destinés l’un à l’autre par la voix unanime des individus qui composent les deux familles. Et vous croyez qu’on souffrira que tout cela soit dérangé par les prétentions d’une jeune personne qui n’a ni parens ni fortune ? Non, assurément ! et si vous entendiez bien vos intérêts, vous ne songeriez pas à sortir de la sphère dans laquelle vous avez été élevée. „

« Si j’épousois votre neveu, milady, je ne croirois point sortir de la sphère dans laquelle j’ai été élevée. Il est gentilhomme : je suis fille de gentihomme : je ne vois pas en quoi il dérogeroit. »

« Votre père est gentilhomme, à la bonne heure ; mais votre mère qu’est-elle ? Que dont vos oncles et tantes ? Me croyez-vous donc ignorante de tous ces détails ? »

“ Si votre neveu n’a point d’objection à faire contre mes parens, je ne vois pas, milady, pourquoi vous en auriez vous-même.„

“ Voyons ! à présent. Êtes-vous engagée à lui, oui ou non ? „

Elisabeth hésita à répondre. Ensuite elle dit : « non, je ne suis pas engagée. »

« Et me promettez-vous de ne pas vous engager ?

“ Non, assurément! je ne le promets pas. „

« Miss Bennet, j’éprouve beaucoup d’étonnement, et je suis révoltée de votre conduite. Je m’attendois à trouver en vous une personne raisonnable ; mais n’allez pas vous imaginer que je vous céderai. Je suis décidée à ne pas vous quitter sans avoir reçu votre parole. „

« Et moi je suis décidée à ne la pas donner. D’ailleurs, milady, croyez-vous que le mariage de miss Debourg avec Mr. Darcy devînt plus probable, si je vous faisois la promesse que vous detnandez ? S’il a de l’attachement pour moi, sera-t-il plus disposé à donner sa main à votre fille quand je l’aurai refusé ? Vous vous êtes beaucoup trompée, milady, si vous avec cru pouvoir rien obtenir de moi par des menaces. Je ne sais pas jusqu’à quel point votre neveu permet que vous vous mêliez de ses affaires, mais ce qu’il y a de certain, c’est que vous n’avez rien à voir aux miennes. Je demande donc, s’il vous plaît, que nous en finissions. „

“ Doucement, doucement ! Je suis bien loin d’avoir fini. Je suis informée de la fuite infâme de votre sœur cadette. Je sais que le mariage n’est qu’une manière de plâtrer l’affaire, et qu’il en a coûté de l’argent à votre père et à vos oncles. Croyez-vous tolérable de donner cela pour belle-sœur à mon neveu ? Fandra-t-il qu’il ait pour beau-frère le fils de l’intendant de son père ? Quelle honte ! Verra-t-on le séjour de Pemberley ainsi profané ! „

« Milady, » lui dit Elisabeth en se levant, “ vous ne pouvez plus rien avoir à me dire, car vous m’avez insultée de toutes les manières possibles. Je Vous demande donc la permission de rentrer. „

Lady Catherine la suivit en colère : “ vous êtes, » lui dit-elle une personne opiniâtre, égoïste, et dépourvue de toute délicatesse. Vous ne voulez pas voir que Darcy en vous épousant se brouille avec tout le monde. „

« Je n’ai plus rien à répondre, milaly. „

« Vous êtes donc résolue à l’épouser ? „

« Je n’ai pas dit cela du tout ; mais je suis résolue de faire ce que je croirai qui me conviendra, sans me laisser arrêter par des considérations qui me sont étrangères. »

« Voilà donc votre dernier mot ? Eh bien ! je vous déclare qu’il n’en sera rien. J’étois venue pour vous sonder. J’espérois de vous trouver raisonnable : vous ne l’êtes point : votre ambition sera déçue : vous ne réussirez pas. „ Elle continua à lui parler de ce ton-là jusqu’au moment où elles se trouvèrent près de la voiture. Elle ajouta alors brusquement. “ Je ne prends point congé de vous, je ne vous charge de rien pour votre mère. Vous ne méritez point d’égard. J’emporte un sentiment de véritable indignation. „

Elisabeth ne fit aucune réponse, et rentra tranquillement dans la maison. Sa mère courut à sa rencontre en lui demandant pourquoi milady n’étoit pas entrée.

« Elle étoit pressée, » dit Elisabeth : “ elle n’a pas voulu s’arrêter. »

« Elle a un beau port cette femme ! Bonne façon ! Elle est prodigieusement polie ! Car je suppose qu’elle est venue tout exprès pour nous donner des nouvelles des Collins. Elle n’avoit rien à nous dire de particulier , je pense ? »

Elisabeth répondit un peu vaguement parce qu’il n’y avoit pas moyen de rendre compte de la conversation qui venoit d’avoir lieu. . . . . . . . . . . . . . . . . 

Quelques jours après la visite de Lady Catherine, Bingley et Darcy arrivèrent à Longbourn. Lorsqu’on eut fait la conversation quelques momens dans le sallon, on fit un tour de promenade. Mad. Bennet resta à ses affaires. Bingley et miss Jane se séparèrent bientôt en ralentissant leur marche. Kitty alla en avant pour chercher son amie Marie Lucas, et Elisabeth se trouva ainsi seule avec Darcy. C’étoit le moment d’exécuter la résolution qu’elle avoit prise, et pendant qu’elle sentoit en avoir le courage, elle commença ainsi :

“ Mr. Darcy, je suis une créature extrêmement personnelle, et pour soulager mon sentiment, je veux courir le risque de blesser le vôtre. Je ne peux pas retenir plus longtemps l’expression de ma reconnoissance pour la bonté sans exemple que vous avez eue, à l’égard de ma pauvre sœur. Depuis le moment où je l’ai su, j’ai été tourmentée du desir de vous dire là-dessus tout ce que je sens. Si mes parens en étoient informés, ils se joindroient à moi pour vous offrir les témoignages de leur gratitude. „

Darcy parut surpris et ému. « Je suis extrêmement fâché, dit-il, « que vous ayez été informée, et probablement mal informée, de ce qui s’est fait. Je croyois Mad. Gardiner plus sure pour la discrétion. „

“ Il n’y a point de la faute de ma tante. C’est l’étourderie de ma sœur qui a trahi votre secret ; et quand j’en ai su un peu, vous comprenez que j’ai voulu savoir tout. Je ne puis assez vous dire à quel point je suis reconnoissante de cette compassion généreuse qui vous a porté à prendre tant de peines et à vous exposer à tant de désagrémens. Je vous remercie encore au nom de toute ma famille. »

“ Ne me remerciez que pour vous-même, miss Bennet. Je ne nie point que l’espérance de faire une chose dont le résultat vous fut agréable n’aît été mon principal motif. Votre famille ne me doit rien, car il me semble que je n’ai pensé qu’à vous. »

Un silence suivit. Elisabeth étoit émue et embarrassée.

Darcy ajouta après quelques momens, et d’un son de voix un peu altéré. “ Vous avez trop de générosité, mademoiselle, pour vous jouer de mon bonheur. Dites-moi sans détour si vos sentimens à mon égard sont ce qu’ils étoient au mois d’avril dernier. Mon vœu est toujours le même, mais un mot de vous m’imposera silence à jamais. »

L’émotion et l’embarras d’Elisabeth augmentèrent. Elle ne savoit comment répondre, et pourtant il falloit parler. En hésitant beaucoup, et en s’interrompant sans cesse ; elle lui laissa pourtant voir qu’il s’étoit fait un grand changement en elle, et qu’elle recevoit avec plaisir cette assurance inattendue.

Darcy écouta cet aveu avec transport et exprima toute la violence de sa passion. Si Elisabeth eût osé lever les yeux, elle auroit vu combien sa physionomie étoit animée et son regard expressif. Il parloit avec une éloquence et une chaleur de sentiment qui la charmoit, et chacune de ses paroles lui faisoient mieux apprécier le bonheur d’avoir fixé le cœur d’un tel homme.

Elle apprit que ce qui avoit amené l’explication étoit une conversation qu’il avoit eue avec sa tante, et dans laquelle après avoir raconté à sa manière la visite qu’elle avoit faite à Longbourn, elle avoit tâché d’obtenir de lui la promesse formelle de renoncer à Elisabeth. C’est ce que m’a dit lady Catherine, „ ajouta-t-il, « qui m’a rendu l’espérance. Je vous connoissois assez pour être sûr que si vous aviez été irrévocablement décidée contre moi, vous l’auriez dit franchement. »

Elisabeth rougit et se mit à rire. « Oui, vous connoissez en effet ma franchise. Après vous avoir dit en face tant de mal de vous-même, je pouvois bien en dire autant à votre parente. „

« Vous n’avez rien dit de moi que je n’eusse mérité, car ma conduite étoit bien étrange, impardonnable même. »

« Il ne faut pas examiner lequel des deux eut plus de torts ce jour-là ; mais dès-lors nous sommes devenus bien plus polis tous les deux. „

« Je ne puis vous exprimer, „ reprit Darcy, d’un ton sérieux, “ combien je me suis fait de reproches à cette occasion. Vous me dites un mot qui me pénétra, et qui m’a horriblement tourmenté depuis. » Si votre conduite, “ me dites-vous, „ avoit été celle d’un homme comme il faut…… ah ! que cette expression qui d’abord me révolta, m’a paru ensuite bien méritée !

« J’étois loin d’y attacher tant d’importance, et je n’imaginois pas vous faire une impression si pénible. „

“ Certes, je le crois. Vous me regardiez alors comme un homme sans délicatesse. Je suis sûr que c’étoit-là votre opinion de moi. Je n’oublierai jamais l’expression de votre physionomie quand vous me dites que rien n’auroit pu vous engager à accepter ma main. »

“ Ah ! ne répétez pas, ne répétez pas mes paroles. J’en ai été si honteuse ! „……

Darcy rappela sa lettre, et demanda si Elisabeth avoit ajouté foi à sa justification. “ Je me croyois de sangfroid en l’écrivant ; » continua-t-il, « mais j’ai bien senti depuis qu’elle avoit été dictée par un sentiment amer. „

» Il y avoit en effet un peu d’amertume au début, mais vous finissiez d’une manière toute charitable. Ne pensons plus à cette lettre. Nos sentimens à tous deux sont entièrement changés. Prenez un peu de ma philosophie : je tâche toujours de perdre le souvenir de ce qui n’est pas agréable. „

“ Cela vous est très-facile, à vous qui n’avez jamais de reproches à vous faire ; mais moi j’ai de pénibles souvenirs quoique je fasse. J’étois fils unique et j’ai eu le malheur d’être gâté par le plus excellent père. J’étois devenu un être orgueilleux, personnel. J’avois été élevé à regarder avec dédain tout ce qui n’étoit pas dans mon cercle de famille. J’étois plein de vanité et de sottise, et je serois demeuré tel, si je n’avois été humilié par vous. Il ne m’était pas entré dans l’esprit d’avoir le moindre doute sur l’empressement avec lequel vous accepteriez ma main. La leçon sévère que vous me donnâtes, fit sur moi une profonde impression. „

« Vous me supposiez donc une disposition secrète à accueillir vos vœux ? „

« Moquez-vous de moi, si vous le voulez ; mais je me croyois sûr d’être écouté favorablement. „

« Je ne me moquerai point de vous, car cela prouve que j’ai quelque chose à me reprocher qui ressemble à des torts de coquetterie ; mais je vous assure que c’était sans intention et sans projets. Dieu sait comme vous me haïssiez après cela ! „

« Haïr n’est pas tout-à-fait le mot. Je fus fort en colère, mais ensuite cela prit une direction convenable. »

« Avouez que vous fûtes disposé à me blâmer lorsque vous me trouvates à Pemberley. »

“ Non, je vous jure : je n’éprouvai que beaucoup de surprise. „

“ Votre surprise ne fut pas plus grande que la mienne, en vous voyant si obligeant et si poli : Je sentais que je ne le méritois guères. „

„ Je voulus vous convaincre que je n’avois aucun ressentiment de ce qui s’étoit passé et que j’avois profité de vos leçons. Je n’avois dans ce moment-là aucune espérance. Je ne saurois dire combien il se passa de temps avant qu’elle rentrât dans mon cœur : mais je crois bien que ce fut l’affaire d’une demi heure. »

Darcy et Elisabeth oublioient que le temps passoit. Celle-ci prit tout-à-coup de l’inquiétude, en s’apercevant qu’ils étoient bien loin de la maison où ils seroient peut-être attendus. La conversation ne languit point pendant leur retour, et lorsqu’ils se séparèrent dans le vestibule, ils avoient encore tous deux bien des choses à se dire……

Lorsque Mr. Bennet se retira après dîner dans son cabinet, Mr. Darcy le suivit. Elisabeth s’en aperçut et en eut beaucoup d’émotion ; elle attendit avec un tremblement dont elle n’étoit point maîtresse, que Darcy revînt dans le sallon. Lorsqu’il reparut, il avoit l’air serein. Il sourit en la regardant, et elle se rassura. Il s’approcha de la table où elle travailloit avec Kitty, et faisant semblant d’admirer son ouvrage en l’examinant de près, il lui dit tout bas : « Allez vers votre père : il vous attend. „ Elle passa en effet dans le cabinet de Mr. Bennet. Elle le trouva qui se promenoit d’un air soucieux. « Lizzy, mon enfant, “ lui dit-il, „ à quoi pensez-vous, d’accepter la main de cet homme que vous ne pouvez pas souffrir. „

Elisabeth regretta bien alors les expressions exagérées d’éloignement pour Mr. Darcy, dont elle s’étoit souvent servie en présence de son père. Elle étoit embarrassée à expliquer ses sentimens, en contradiction avec ceux qu’elle avoit manifestés ; mais elle fut obligée d’articuler que son inclination étoit d’accord avec le vœu de Mr. Darcy.

“ Cela signifie, ma fille, que vous voulez vous marier. Il est riche, vous aurez des équipages et des diamans ; mais êtes-vous bien sûre que cela vous rendra heureuse ? „

“ N’avez-vous, mon père, aucune objection à ce mariage que l’indifférence que vous me supposez ? „

« Aucune absolument. Nous le connoissons tous pour un homme vain et d’un commerce désagréable ; mais si vous aviez du goût pour lui, je n’aurois rien à dire. „

“ J’en ai, mon père, j’ai réellement du goût pour lui, „ dit Elisabeth, les larmes aux yeux , « car il n’est point vain, je vous assure. Il est parfaitement aimable. Ne me donnez donc pas du chagrin, en parlant de lui comme vous venez de faire. „

« Lizzy, je lui ai donné mon consentement : ce n’est point un homme que je doive refuser, mais réfléchissez pourtant encore. Je vous connois assez pour savoir que vous ne pourrez pas être contente de votre propre conduite, et par conséquent, heureuse, si vous ne regardez pas votre mari comme supérieur à vous. Votre esprit et vos talens rendent extrêmement dangereuse pour vous une association dans laquelle vous sentirez l’ascendant de votre côté. Je vous le répète mon enfant, réfléchissez encore : il faut qu’une femme distinguée, comme vous l’êtes, puisse respecter son mari, pour que les choses aillent bien. „

Elisabeth s’étendit alors sur le mérite réel de Darcy, qu’elle avoit bien appris à connoître. Elle expliqua de quelle manière il s’étoit mis en avant pour arranger la malheureuse affaire de Lydie, et avec quelle délicatesse il avoit désiré que son intervention ne fût point inconnue.

« Allons, allons ! lui dit Mr. Bennet, puisqu’il en est ainsi, je n’ai plus d’objections. Ah ! ce n’est donc pas votre oncle qui a avancé la somme ? Voilà qui va me faire une grande économie. Les jeunes gens amoureux jettent tout par les fenêtres. Je lui proposerai de le payer : je parie qu’il me refusera. Or çà, ma petite Lizzy, te voilà contente, et moi de même. Dis en sortant à tes sœurs Marie et Kitty, que si elles ont quelqu’épouseur, elles n’ont qu’à entrer pendant que j’ai le temps, et que je suis entrain de dire oui. » …………


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