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Orgueil et Préjugé (Paschoud)/2/1

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Traduction par anonyme.
J. J. Paschoud (p. 1-14).

CHAPITRE PREMIER.

Le jour suivant fut témoin d’une nouvelle scène à Longbourn. Mr. Collins fit sa déclaration dans toutes les formes.

Sa permission de séjour ne s’étendant pas au-delà du samedi suivant, il étoit décidé à ne point perdre de temps, et n’ayant pas la plus légère crainte d’être refusé, il prit une marche méthodique, n’oubliant aucune des formes qu’il croyoit très-essentielles dans une affaire de ce genre-là. Trouvant donc Mistriss Bennet, Elisabeth et une de ses sœurs cadettes, réunies après le déjeuner, il s’adressa à la mère, dans ces termes :

— Puis-je espérer, Madame, que vous m’accorderez votre intercession auprès de votre belle et aimable fille Elisabeth, si je sollicite d’elle une audience particulière dans le courant de la matinée ?

— Elisabeth rougit de surprise, et Mistriss Bennet se hâta de répondre.

— Oui, certainement ! Je pense que Lizzy sera trop heureuse ! Je suis sûre qu’elle n’aura point d’objections : … — venez Kitty, montez avec moi. Elle rassembloit son ouvrage avec précipitation lorsqu’Elisabeth la rappela.

— Chère Madame, ne vous en allez pas… je vous supplie de ne pas sortir… Mr. Collins doit m’excuser, mais il ne doit avoir rien à me dire, que tout le monde ne puisse entendre. Si vous sortez je sortirai aussi.

— Non, non Lizzy, quel enfantillage ! je désire que vous restiez. Voyant qu’Elisabeth avoit l’air fâchée et très-embarrassée, et qu’elle cherchoit à s’échapper, elle ajouta : Lizzy j’insiste pour que vous restiez et que vous écoutiez Mr. Collins.

Elisabeth ne pouvoit résister après une injonction aussi précise, et un instant de réflexion lui fit comprendre que le parti le plus sage étoit de tâcher de s’en tirer le plus vite et le plus tranquillement possible, elle se rassit donc, et s’efforça en baissant la tête sur son ouvrage, de cacher l’ennui et l’embarras qu’elle éprouvoit. Mistriss Bennet et Kitty s’échappèrent furtivement, et aussitôt qu’elles furent hors de la chambre, Mr. Collins commença :

— Croyez, ma chère Miss Elisabeth, que loin de vous nuire, votre modestie ne fait qu’embellir encore toutes vos autres perfections. Vous auriez paru moins aimable à mes yeux, si vous n’aviez pas fait cette légère résistance. Mais permettez-moi de vous assurer, que j’ai l’autorisation de votre respectable mère pour m’adresser à vous. Vous ne pouvez méconnoître le but auquel tend ce discours. Cependant je comprends que votre délicatesse naturelle doit vous engager à dissimuler ; mes assiduités ont été trop marquées, pour qu’on ait pu s’y tromper. Presque aussitôt que je suis entré dans cette maison, je vous ai choisie pour devenir la future compagne de ma vie ; mais avant de vous déclarer mes sentimens, il seroit peut-être plus convenable que je vous expliquasse mes raisons pour me marier, et surtout, celles que j’ai eues pour venir dans le Hertfordshire, comme je l’ai fait, dans l’intention de choisir une femme.

Mr. Collins développant ses sentimens, avec un calme si solennel, donna tellement envie de rire à Elisabeth, qu’elle ne put pas profiter de la petite pause, qu’il venoit de faire, pour prendre la parole ; il continua ainsi.

— Mes raisons pour me marier sont : 1.o que je trouve convenable, que tout ecclésiastique, qui est à son aise comme je le suis, donne dans sa paroisse l’exemple du mariage. 2.o que je suis convaincu, qu’il ajoutera beaucoup à mon bonheur. 3.o J’aurois dû peut-être mettre cette raison, la première : c’est le conseil, et la recommandation particulière, de la très-noble dame que j’ai l’honneur d’appeler ma patronne. Deux fois elle a eu la condescendance de me faire connoître son opinion sur ce sujet, et même sans que je le lui eusse demandé, et la dernière fois c’étoit positivement le samedi soir, avant que je quittasse Hunsford, entre deux parties de quadrille pendant que Mrs. Jenkinson rangeoit le tabouret sous les pieds de Miss de Bourg, elle me dit : Mr. Collins, il faut vous marier ; un ecclésiastique doit se marier, mais choisissez bien. Prenez une femme qui puisse me donner de l’agrément ainsi qu’à vous ; que ce soit une personne active, laborieuse, qui n’ait pas été élevée avec beaucoup de soin et de recherches, mais qui vous apporte un bon revenu. Voilà mon avis ; cherchez cette femme, amenez-la à Hunsford et j’irai la voir. Permettez-moi d’observer en passant, ma belle cousine, que la protection de Lady Catherine de Bourg n’est pas moins un des moindres avantages que je puisse offrir. Vous trouverez son ton et ses manières, au-dessus de tout ce que je puis vous dire, et je ne doute pas que votre esprit et votre vivacité ne lui soient fort agréables, surtout lorsqu’ils seront modifiés, par le respect, et le silence que son rang vous imposera inévitablement. Voilà sur quels motifs sont fondées mes idées générales en faveur de ce mariage. Il me reste maintenant à vous dire pourquoi j’ai tourné les yeux sur Longbourn pour y chercher une femme plutôt que sur Hunsford, où il y a je vous assure des jeunes personnes fort aimables : étant destiné à hériter de cette terre, après la mort de votre très-honoré père, qui vivra encore cependant bien des années, j’ai voulu choisir ma femme parmi ses filles, afin qu’au moment de ce triste événement (qui, comme je l’ai déjà dit ne doit arriver que dans bien long-temps) la perte soit au moins, aussi légère que possible pour elles. Voilà le motif qui m’a conduit à vos pieds ma belle cousine, je me flatte qu’il ne me nuira point dans votre esprit. Et maintenant, il ne me reste qu’à vous assurer dans les termes les plus énergiques de la violence de mon amour. Quant à la fortune elle m’est parfaitement indifférente, et je ne ferai à votre père aucune demande qui y ait rapport, parce que je suis parfaitement sûr, qu’il ne me l’accorderoit pas, et que mille livres au quatre pour cent sera toute votre fortune, seulement après le décès de votre mère ; je serai donc muet sur ce chapitre-là, et je puis vous assurer, que lorsque nous serons mariés, aucun reproche peu généreux ne s’échappera de mes lèvres. — Il devenoit cependant absolument nécessaire de l’interrompre.

— Vous êtes trop prompt, Monsieur, s’écria Elisabeth, et vous oubliez que je ne vous ai fait encore aucune réponse, permettez-moi donc, sans tarder plus long-temps, de vous en faire une positive. Recevez mes remerciemens, pour l’honneur que vous me faites, j’y suis très-sensible, mais je ne puis l’accepter.

— Ce n’est pas d’aujourd’hui, reprit Mr. Collins, avec un geste solennel, que je sais qu’il est d’usage chez les jeunes personnes de refuser d’abord l’homme qu’elles ont l’intention secrète d’épouser, et souvent même le refus est répété une seconde et une troisième fois, ainsi je ne me laisserai point décourager et j’espère vous conduire bientôt à l’autel.

— Sur mon honneur ! Monsieur, s’écria Elisabeth, votre espérance est fort extraordinaire après la déclaration que je viens de vous faire. Je vous assure, que je ne suis point de ces jeunes filles (s’il y en a), assez téméraires pour risquer leur bonheur, en se faisant demander une seconde et une troisième fois. Je suis parfaitement décidée dans mon refus. Vous ne pouvez me rendre heureuse, et je suis convaincue que je suis peut-être la dernière femme au monde, qui puisse vous procurer le bonheur. Si votre amie Lady Catherine me connoissoit, je suis persuadée qu’elle ne me trouveroit sous aucun rapport, propre à remplir ses vues.

— Seroit-il possible que Lady Catherine, pensât de cette manière ? répondit gravement Mr. Collins. Non, je ne puis croire que sa seigneurie désapprouvât tout en vous ; vous pouvez être sûre que lorsque je la reverrai, je lui parlerai avec les plus grands éloges, de votre modestie, de votre économie et de toutes vos autres aimables qualités.

— En vérité, Mr. Collins, tous les éloges que vous ferez de moi seront bien inutiles. Vous devez me permettre de me juger moi-même, et me faire l’honneur de croire ce que je dis. Je souhaite que vous soyez riche et heureux, et en refusant votre main, je fais ce qui est en mon pouvoir, pour empêcher que vous ne deveniez le contraire.

La proposition que vous m’avez faite, doit avoir satisfait la délicatesse de vos sentimens, à l’égard de ma famille, et lorsque le cas arrivera vous pourrez sans aucun scrupule prendre possession de la terre de Longbourn. Cette affaire, doit donc être considérée comme terminée ; et se levant, en prononçant ces dernières paroles elle alloit quitter la chambre lorsque Mr. Collins lui répondit :

— Quant j’aurai l’honneur de vous entretenir de nouveau sur ce sujet, j’espère recevoir une réponse plus favorable que celle que vous venez de me donner. Je suis loin de vous accuser de cruauté dans ce moment, parce que je sais, comme je vous l’ai déjà dit, que c’est un usage établi par les dames, de refuser un homme à la première demande ; et peut-être même avez-vous déjà dit tout ce que la délicatesse du caractère féminin peut vous permettre pour encourager ma poursuite.

Réellement, M. Collins, s’écria Elisabeth, vous m’embarrassez extrêmement, si tout ce que je vous ai dit jusqu’à présent vous paroît des encouragemens, je ne sais plus de quelle manière énoncer mon refus pour vous persuader que c’en est bien un.

— Vous devez ma chère cousine, me permettre d’espérer que le refus que vous faites de ma main n’est qu’une formalité d’usage. Je vais vous dire en deux mots les raisons, que j’ai pour le croire ; il ne me semble pas que ma main, ainsi que l’établissement que je vous offre soient à dédaigner. Ma position dans le monde, mes relations avec la famille de Bourg, ma parenté avec votre famille, sont autant de circonstances, qui plaident en ma faveur ; et vous devez aussi réfléchir que malgré tous vos charmes, il n’est pas sûr, qu’on vous fasse jamais une autre proposition de mariage ; votre fortune est si modique, qu’elle nuira probablement à l’effet de votre beauté et de vos aimables qualités ; j’en dois donc conclure que vous ne me refusez pas sérieusement. J’aime mieux attribuer votre résistance au désir que vous avez d’exciter mon amour, en le tenant en suspens comme font à présent les femmes du bon ton.

— Je puis vous assurer, que je n’ai aucune prétention quelconque à cette espèce de bon ton qui consiste à tourmenter un homme respectable. Je vous remercie donc encore une fois, de l’honneur que vous m’avez fait par votre proposition, mais il m’est impossible de l’accepter, mes sentimens me le défendent à tous égards. Puis-je parler plus clairement ? Ne me considérez plus comme une de ces femmes du bon ton, qui auroit l’intention de vous tourmenter, mais comme une créature raisonnable, qui vous dit la vérité.

— Vous êtes vraiment charmante, s’écria-t-il avec une galanterie pleine d’affectation et de gaucherie, et je suis persuadé que lorsque mes offres seront appuyées par l’autorité de vos excellens parens, elles seront acceptées promptement.

Elisabeth vit qu’il étoit inutile de vouloir combattre une telle obstination à se tromper soi-même ; elle se retira en silence, déterminée, s’il persistoit à regarder ses réponses comme des encouragemens, à s’adresser à son père, dont le refus positif ne pourroit pas au moins être pris pour l’affectation et la coquetterie d’une femme du bon ton.