Orgueil et Prévention/19

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Traduction par Eloïse Perks.
Maradan (1p. 202-212).


CHAPITRE XIX


Le lendemain une autre scène s’ouvrit à Longbourn ; M. Colins fit sa déclaration en forme. Devant partir le samedi suivant, il résolut de ne point tarder davantage ; et comme il n’éprouvait ni la timidité, ni la défiance de soi-même, qui eussent pu rendre pour lui cette démarche embarrassante, il s’en acquitta avec toute la dignité, et le cérémonial qu’il croyait être de rigueur dans une pareille affaire ; trouvant dans le salon, après le déjeûner Mme Bennet, Élisabeth et une de ses jeunes sœurs, il parla ainsi à la mère :

« Puis-je espérer, madame, que vous plaiderez ma cause auprès de votre charmante Élisabeth, lorsque je sollicite l’honneur de l’entretenir un moment en particulier ? »

Élisabeth rougissait et perdait toute contenance, quand sa mère prit la parole.

» — Oh ! oui, assurément. Je suis sûre que Lizzy en sera très-flattée. Elle ne peut avoir nulle objection à faire. Allons Kitty, montez avec moi ! » Et prenant son ouvrage, elle sortit précipitamment, mais Élisabeth s’écria :

« Ma chère maman, ne vous en allez pas, je vous supplie, M. Colins m’excusera ; il ne doit rien avoir à me dire que tout le monde ne puisse entendre. C’est moi qui vais sortir d’ici.

» — Allons donc, Lizzy, quelle enfance ! restez. » Et voyant Élisabeth toute prête à s’échapper, elle ajouta « Lizzy, restez donc ! je le veux ; écoutez ce que va vous dire M. Colins. »

Élisabeth ne voulut pas désobéir à un tel ordre, et un moment de réflexion l’ayant persuadée, que le mieux serait de terminer promptement cette affaire, elle se rassit, et essaya par un grand air d’application à son ouvrage, de cacher un mélange d’embarras et d’envie de rire qu’elle éprouvait. Mme Bennet et Kitty s’étant retirées, il commença ainsi :

« Croyez, ma chère Mlle Élisabeth, que votre modestie, loin de vous nuire, ajoute un nouvel éclat à vos divines perfections ; sans cette légère résistance, vous seriez moins aimable à mes yeux ; mais permettez-moi de vous assurer que j’ai obtenu de votre respectable mère, l’autorisation de vous déclarer mes sentimens. Le but de mon discours doit vous être connu : cependant votre délicatesse naturelle pourrait vous engager à quelque dissimulation ; mes attentions pour vous ont été trop marquées pour pouvoir échapper à votre pénétration. Presqu’à mon entrée dans cette maison, je vous ai choisie pour ma compagne, mais avant de céder à l’impétuosité des sentimens que vous m’inspirez à si juste titre, je dois vous dire quelles sont les raisons qui m’engagent à me marier, et pourquoi je viens dans Hertfordshire chercher une femme. » Aux sentimens impétueux du grave M. Colins, Élisabeth fut si prête d’éclater de rire, qu’elle n’osa entreprendre d’articuler un seul mot ; il continua donc ainsi : « Les raisons qui m’engagent à me marier sont, premièrement qu’un ministre aussi aisé que je le suis, doit à ses paroissiens l’exemple du mariage ; secondement que j’en attends une augmentation à mon bonheur ; ma troisième raison que peut-être je devais nommer la première, c’est que la noble dame, que j’ai l’honneur d’appeler ma patronne, me l’a fortement recommandé ; elle a daigné deux fois me donner à ce sujet ses avis, et la veille de mon départ d’Hunsford, avant de se mettre au jeu, comme Mme Jenkinson arrangeait le tabouret de Mlle de Brough ; elle me dit : « M. Colins, il faut vous marier : un ecclésiastique, dans la situation où vous êtes, doit se marier ; faites un choix, prenez une femme bien née, par rapport à moi et à vous ; que ce soit une jeune personne active, et qui sache se rendre utile ; qu’elle ne soit pas élevée dans de grands airs, mais au contraire instruite à tirer tout le parti possible d’un petit revenu ; voilà mon avis, trouvez donc aussitôt que vous le pourrez une femme comme celle-là, amenez-la-moi à Hunsford et je la recevrai. » Permettez-moi, ma belle cousine, de vous faire observer ici, que je ne regarde point la connaissance et les bontés de lady Catherine de Brough comme un des moindres avantages que j’aie à offrir ; vous trouverez ses manières affables, au-delà de tout ce qu’on peut imaginer, et je pense que votre esprit, votre vivacité lui plairont, modérés surtout par le respect et le silence que son rang vous imposera. En voilà assez sur mes intentions à l’égard du mariage : j’ai à vous dire maintenant pourquoi Longbourn attire mes regards de préférence à mon propre voisinage, où il y a, je vous assure, beaucoup de femmes aimables ; le fait est que, devant hériter de cette terre après la mort de votre très-honoré père (qui Dieu aidant peut encore vivre longues années) je n’eusse pas été satisfait de ma conduite, si je ne m’étais décidé à prendre une de ses filles pour épouse, afin que cette perte leur soit moins douloureuse quand l’événement aura lieu ; tel a donc été mon motif, ma belle cousine, et je me flatte qu’il ne diminuera pas votre estime pour moi. À présent il ne me reste plus qu’à vous exprimer dans les termes d’un cœur vraiment épris, toute la violence et la durée de mon attachement ; quant à la fortune, j’y suis parfaitement indifférent et n’en parlerai même pas à votre père, sachant d’avance qu’il ne peut rien vous donner, puisque toutes vos prétentions se bornent à une somme de mille livres sterling dont vous ne pourrez jouir qu’après la mort de votre mère ; sur ce point mon silence sera toujours le même, et croyez que quand nous serons unis, nul reproche peu généreux ne sortira de ma bouche. »

Ne pouvant davantage différer de l’interrompre :

« Vous êtes un peu prompt, monsieur, dit-elle ; vous oubliez que je ne vous ai pas encore dit un seul mot, laissez-moi du moins vous répondre : recevez je vous prie, les remercimens de l’honneur que vous me faites, je sens tout le prix des avantages que vous m’offrez, mais je ne puis que les refuser.

» — Ce n’est pas d’aujourd’hui que je sais, reprit M. Colins, que toute femme se fait une loi de rejeter d’abord les hommages de l’homme qu’en secret elle préfère, et que souvent même ce refus est réitéré plus d’une fois : par conséquent, bien loin d’être découragé par ce que vous venez de me dire, je conserve le doux espoir de vous conduire avant peu au temple de l’hyménée.

» — Vraiment, monsieur ! s’écria Élisabeth, après ma déclaration, votre espoir me paraît singulier ; je ne suis point, je vous assure, de ces femmes (s’il en est comme vous le dites) assez hardies pour rechercher, au risque de leur bonheur, le plaisir toujours incertain d’être demandées deux fois. Mon refus est très-sérieux ; vous ne sauriez faire mon bonheur, et je suis bien convaincue que je ne pourrai jamais faire le vôtre. Bien plus, si votre amie lady Catherine me connaissait, j’ai tout lieu de croire qu’elle n’approuverait pas votre choix.

» — S’il était vrai ! dit M. Colins très-gravement ; mais non, je ne puis supposer que lady Catherine vous jugeât si défavorablement, et soyez bien persuadée que lorsque j’aurai l’honneur de la revoir, je lui vanterai beaucoup la modestie, l’économie qui s’unissent chez vous à tant d’autres aimables qualités.

» — En vérité, M. Colins, tout éloge de moi sera inutile, faites-moi la grâce de le croire ; je souhaite votre bonheur et la prospérité de votre fortune, pour lesquels je fais tout ce que je puis, en refusant votre main. Par la demande de ma main, vous avez rempli le devoir que votre seule délicatesse vous imposait à l’égard de ma famille, et quand le moment viendra, vous pourrez sans aucun scrupule prendre possession de la terre de Longbourn ; considérez donc cette affaire comme absolument terminée. » Et se levant aussitôt, elle sortait de l’appartement, si M. Colins n’eût repris :

« Quand j’aurai le plaisir de vous en reparler, j’espère obtenir une réponse plus favorable que celle dont vous venez de m’honorer ; mais je suis loin de vous accuser de cruauté ; je connais les femmes, et je crois même, que pour une première demande, vous m’avez encouragé autant que la délicatesse de votre sexe le permet.

» — De bonne foi, M. Colins, repartit-elle vivement, vous confondez toutes mes idées, si ce que je viens de dire vous paraît un encouragement. Quels termes faut-il employer pour vous exprimez mon refus ?

» — Vous me permettrez, ma belle cousine, de ne voir dans vos refus que de vains mots. J’ai quelques raisons de penser ainsi ; je ne puis imaginer, que je sois en aucune manière indigne de vous, ou que l’établissement que je vous offre ne soit pas très-avantageux ; mon état, mes liaisons avec la famille de Brough, ma parenté avec la vôtre, militent en ma faveur, et vous devriez aussi considérer, que malgré tous vos charmes, il n’est nullement certain, que jamais on vous fasse une pareille demande ; la modicité de votre dot détruira malheureusement tout l’effet que pourraient d’ailleurs produire votre beauté et vos vertus ; de tout cela, il m’est donc permis de conclure, que vous ne m’avez pas parlé sérieusement, et je me plais à ne trouver dans vos refus que le désir d’enflammer mon amour par l’incertitude, selon l’usage constant des femmes de bon ton.

» — Je vous assure, monsieur, que mes prétentions au bon ton ne vont point jusqu’à vouloir tourmenter un honnête homme ; en croyant à ma sincérité, vous me rendrez plus de justice ; encore une fois, et cent fois, je vous remercie du choix dont vous m’avez honorée ; en profiter m’est impossible, tous mes sentimens s’y opposent ; puis-je parler plus clairement ? Ne me croyez pas maintenant une femme du bon ton, décidée à vous chagriner, mais une personne raisonnable qui vous parle à cœur ouvert.

» — Toujours charmante ! s’écria-t-il, d’un air qu’il croyait être de la plus fine galanterie, et je me persuade que ma demande, lorsqu’elle sera sanctionnée par l’autorité de vos parens, ne peut manquer d’être acceptée. »

Élisabeth vit qu’il fallait renoncer à le convaincre et se retira sans répondre, résolue, s’il persistait à prendre tout refus venant d’elle pour un encouragement, de recourir à son père, qui s’expliquerait avec lui d’une manière positive, et dont le langage du moins ne pourrait être attribué à la coquetterie affectée d’une femme de bon ton.