Orgueil et Prévention/34

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Traduction par Eloïse Perks.
Maradan (2p. 124-137).


CHAPITRE XXXIV.


Lorsqu’ils furent partis, Élisabeth, comme si elle eût désiré accroître encore son ressentiment contre M. Darcy, choisit pour occupation l’examen des lettres qu’Hélen lui avait écrites depuis son arrivée dans Kent. Ces lettres ne contenaient aucune plainte réelle : Hélen ne parlait point des événemens passés, ni de ce qu’elle souffrait encore, mais chaque phrase, chaque ligne, trahissait sa tristesse : on n’y remarquait plus cette naïve gaieté qui autrefois caractérisait son style, et qui, provenant du doux calme d’une âme en paix avec soi-même et avec tout le monde, avait rarement été altérée. Élisabeth lut et relut les endroits qui pouvaient lui donner la moindre preuve de l’inquiétude de sa sœur, avec une attention que rarement elle accordait à une première lecture. L’idée que M. Darcy s’était vanté des chagrins qu’il avait pu causer, lui fit sentir plus vivement les peines d’Hélen ; elle trouvait quelque consolation à penser qu’il devait quitter Rosings le surlendemain, et une plus grande, en songeant que, dans quinze jours, elle serait elle-même avec cette chère Hélen, et pourrait, par les soins les plus tendres, contribuer à lui rendre sa tranquillité.

Elle ne pouvait penser au départ de Darcy, sans se rappeler aussi que son cousin devait l’accompagner. Mais le colonel Fitz-William avait assez clairement fait entendre qu’il ne songeait point à elle et, quelque aimable qu’il fût, elle n’était nullement disposée à se désoler pour lui.

Cependant elle y rêvait encore, lorsque soudain le bruit de la sonnette de la porte vint mettre fin à ses réflexions. Elle fut un peu troublée par l’idée que ce pouvait être le colonel Fitz-William lui-même, qui quelquefois était venu passer la soirée au presbytère, et qui peut-être alors venait savoir plus particulièrement de ses nouvelles : mais cette idée s’évanouit bientôt ; et Élisabeth fut bien différemment affectée, lorsqu’à son extrême surprise elle vit entrer M. Darcy… D’un ton mal assuré, il s’informa aussitôt de sa santé, attribuant sa visite au désir d’apprendre qu’elle fût mieux. Elle lui répondit avec une froide civilité. Il s’assit quelques instans, mais bientôt, se levant, il se mit à marcher à grands pas dans le salon. Élisabeth, fort étonnée, ne disait pas un mot. Enfin, après un moment de silence, s’approchant d’elle, il lui adressa ces paroles :

« Vainement je cherche à me vaincre, je ne le puis, il m’est impossible de dissimuler mes sentimens ; il faut que vous me permettiez de vous dire combien je vous estime, combien je vous aime. »

L’étonnement d’Élisabeth fut tel, qu’on ne saurait l’exprimer ; elle le regardait, rougissait, doutait encore de ce qu’elle venait d’entendre, et ne répondit point. Ce silence fut pour lui un encouragement suffisant, et amena l’aveu de tout ce qu’il éprouvait, de tout ce qu’il avait long-temps éprouvé pour elle. Il parlait bien ; mais le langage du cœur, les tendres sentimens, n’étaient pas ceux qu’il savait le mieux exprimer, l’orgueil ne le rendait pas moins éloquent que l’amour ; et le sentiment de l’infériorité d’Élisabeth, l’humiliation à laquelle il se soumettait, les obstacles de famille que la raison avait souvent, quoique en vain, opposés à son inclination, furent détaillés par lui avec une force, une énergie, qui semblait soulager un peu son orgueil, mais qui n’était aussi guère propre à faire agréer ses vœux.

Malgré son extrême antipathie, Élisabeth ne put être insensible à l’hommage que lui rendait un tel homme ; bien que sa décision ne variât pas un seul instant, elle fut d’abord touchée en pensant à la peine qu’elle lui allait causer, mais son ressentiment étant excité par la suite de ce discours, toute compassion s’évanouit : elle chercha cependant à se calmer, afin de pouvoir lui répondre avec tranquillité lorsqu’il cesserait de parler. Il finit en lui représentant la constance de cet amour que, malgré tant d’efforts, il n’avait pu vaincre, et espérait, disait-il qu’elle récompenserait un attachement si sincère par le don de sa main.

Il parlait de crainte, d’inquiétude, mais ses regards exprimaient l’assurance, circonstance qui accrut encore l’indignation d’Élisabeth, et la plus vive rougeur colorait ses joues lorsqu’elle lui répondit :

« Il est, je crois, d’usage, dans des cas comme celui-ci de se dire reconnaissant pour les sentimens qu’on vous exprime, quelque faiblement qu’ils soient partagés : cette reconnaissance est naturelle, et, si je la pouvais éprouver, je vous remercierais en ce moment, mais cela m’est impossible : jamais je n’ai désiré votre estime, et vous me l’avez certainement accordée bien malgré vous. L’idée de causer du chagrin à qui que ce soit est pour moi une chose pénible ; je l’ai fait cependant sans le vouloir, et j’espère qu’il sera de peu de durée. Les raisons qui, me dites-vous, ont si long-temps empêché l’aveu de vos sentimens pour moi, sauront facilement les vaincre après une pareille explication. »

M. Darcy, appuyé contre la cheminée, les yeux fixés sur elle, semblait l’écouter avec non moins de surprise que d’indignation ; il devenait pâle de colère, tous ses traits trahissaient le trouble de son âme : il s’efforça cependant de reprendre un air tranquille, et ne voulut parler que lorsqu’il crut y avoir réussi. Ce silence était un martyre pour Élisabeth. Enfin, d’une voix qu’il s’imaginait être calme, il dit :

« Et voilà la seule réponse dont vous daignez m’honorer ! Je pourrais désirer savoir pourquoi, d’une manière si peu polie, mes vœux sont ainsi rejetés ; mais cela est fort peu important.

» — Tout aussi raisonnablement je pourrais vous demander, reprit-elle, pourquoi, étant décidé à me mortifier et à m’insulter, il vous a plu de me dire que vous m’aimiez malgré vous, malgré les obstacles que la raison, les convenances, même votre réputation, opposaient à cet attachement : cela ne serait-il point une excuse pour ce manque de politesse, si toutefois j’ai été incivile ? Mais vous m’avez provoquée de plus d’une manière, et vous ne pouvez l’ignorer. Si même mes propres sentimens ne s’opposaient à vos vœux, si je vous voyais avec indifférence, même avec plaisir, croyez-vous qu’aucunes considérations humaines pussent me faire accepter pour époux l’homme qui a détruit peut-être pour jamais le bonheur de la plus aimée des sœurs ? »

Comme elle prononçait ces mots, Darcy parut troublé ; mais cette émotion dura peu, et il l’écouta, sans même chercher à l’interrompre, lorsqu’elle reprit :

« J’ai toutes les raisons possibles pour mal penser de vous ; rien ne saurait excuser la conduite si peu généreuse que vous avez tenue dans cette circonstance-là. Vous n’oseriez, vous ne pouvez nier que c’est vous, vous seul peut-être, qui les avez séparés ; et, en agissant ainsi, ne les exposâtes-vous pas, l’un à la censure du monde, comme un homme capricieux et inconstant, l’autre à la dérision, pour s’être vue trompée dans ses espérances ? Et Dieu sait combien les maux que vous avez causés seront durables ! »

Elle se tut, et ne vit point sans une vive indignation, qu’il ne semblait nullement touché de ce discours ; il la regarda même d’un air d’incrédulité, et s’efforçait de sourire.

« Pouvez-vous le nier ? » répéta-t-elle.

Avec une tranquillité feinte, il répondit : « Je n’ai nul désir de nier que je fis alors tout ce qui dépendait de moi pour éloigner mon ami de votre sœur, et je suis glorieux d’y avoir réussi : à son égard, j’en ai usé plus sagement qu’au mien. »

Élisabeth dédaigna de faire attention à cette réflexion si polie ; mais le sens ne lui en put échapper, et il n’était guères propre à la ramener à lui.

« Cette circonstance, continua-t-elle, n’est pas la seule qui ait excité mon indignation contre vous : long-temps avant qu’elle n’eût lieu, mon opinion sur vous était formée ; il y avait déjà plusieurs mois que les récits de M. Wickham m’avaient fait connaître votre caractère : que me pouvez-vous répondre à ce sujet ? L’amitié, quelques devoirs imaginaires vous serviront-ils ici d’excuses ? Ou par quel beau raisonnement chercherez-vous à en imposer aux autres ?

» — Vous prenez un bien vif intérêt aux affaires de ce monsieur, dit Darcy d’une voix agitée.

» — Qui peut connaître ses malheurs, et ne point s’intéresser à lui ?

» — Ses malheurs ! répéta Darcy d’un air de mépris : en effet, ses malheurs ont été grands.

» — Et causés par vous seul ! s’écria Élisabeth avec énergie. C’est vous qui, lui retenant un bien que vous saviez lui être destiné, l’avez réduit à n’avoir plus qu’une existence précaire ; par vous, il s’est vu privé, pendant ses plus belles années, de cette aisance qui lui était due, et qu’il méritait si bien. Vous avez fait tout cela, et vous pouvez encore traiter ses malheurs avec mépris et ironie !…

» — Et telle est, s’écria Darcy en se promenant dans le salon à pas précipités, votre opinion de moi ? Quoi ! je ne vous ai même pas inspiré la moindre estime ! Je vous remercie de vous être expliquée si franchement. Mes fautes, selon ce calcul, sont graves, en vérité ; mais peut-être, ajouta-t-il en s’arrêtant et se tournant vers elle, que ces torts auraient pu être oubliés, si je n’eusse blessé votre orgueil par l’honnête aveu des scrupules qui m’ont empêché long-temps de former à votre égard aucun dessein sérieux. Ces amères accusations ne m’eussent sans doute point été adressées, si, avec plus d’art, j’avais su cacher ma pensée, et si, en vous flattant, je vous eusse persuadée que l’inclination la plus vive, la plus raisonnable, la plus réfléchie, m’entraînait vers vous. Mais le moindre déguisement est au-dessous de moi, et je ne saurais rougir des sentimens que j’ai exprimés, ils étaient justes et raisonnables. Pouviez-vous me croire insensible au ridicule auquel je me serais exposé en m’alliant à votre famille ? Et vous imaginiez-vous que l’idée d’avoir pour parens des gens d’un rang si inférieur au mien, me pût être fort agréable ? »

L’indignation d’Élisabeth croissait à chaque instant ; cependant elle s’efforça de la modérer, et lui répondit avec assez de tranquillité :

« Vous vous abusez, M. Darcy, si vous pensez que la manière dont vous m’avez déclaré vos sentimens ait fait sur moi d’autre impression que celle de m’épargner la peine que j’aurais pu éprouver à vous refuser, si votre conduite avait été celle d’un homme bien élevé. »

Elle le vit tressaillir ; mais il ne répondit point.

« De quelque manière que vos vœux m’aient été exprimés, jamais vous n’auriez pu m’engager à les agréer. »

L’étonnement de Darcy était extrême ; il la regardait d’un air humilié, semblant encore douter de son refus. Elle continua ainsi :

« Dès le premier jour, je puis presque dire dès le premier moment que je vous vis, vos manières fières et dédaigneuses, votre air suffisant, m’inspirèrent pour vous une forte antipathie, que les événemens suivans n’ont pu qu’accroître ; et à peine vous avais-je connu un mois, que déjà je pensais que vous étiez le dernier homme au monde que je pourrais me décider à épouser.

» — Il suffit, Mademoiselle, vous en avez assez dit ; je comprends parfaitement vos sentimens, et n’ai plus qu’à rougir de ceux que vous m’aviez inspirés : toutefois, pardonnez mon importunité, et daignez agréer mes souhaits sincères pour votre santé et votre bonheur. »

Ces mots dits, il sortit précipitamment du salon, et, l’instant d’après, Élisabeth l’entendit ouvrir la porte du vestibule et quitter la maison. Le trouble de son esprit était extrême, et, sans trop savoir pourquoi, elle s’assit, et se mit à pleurer pendant plus d’une demi-heure. Plus elle réfléchissait à ce qu’il venait de lui arriver, plus son étonnement était grand que M. Darcy l’eût demandée en mariage, qu’il l’eût aimée pendant plusieurs mois, et aimée au point de vouloir l’épouser, malgré tous les obstacles qui l’avaient engagé à s’opposer à l’union de son ami avec Hélen ; obstacles qui, lorsqu’il s’agissait de lui-même, devaient paraître bien plus forts : c’était chose presque incroyable ! Il était flatteur pour elle d’avoir, sans y penser, inspiré une passion si vive : mais l’orgueil de Darcy, son détestable orgueil, ce froid aveu de la conduite qu’il avait tenue à l’égard d’Hélen, et ne paraissant nullement s’en repentir, bien qu’il ne pût rien dire pour sa justification ; son ton ironique en parlant de Wickham, sa cruauté envers lui, qu’il ne cherchait même pas à désavouer, détruisirent bientôt cette faible compassion que l’idée de son attachement pour elle avait un moment excitée.

Ces réflexions l’occupaient encore, lorsque l’arrivée du carrosse de lady Catherine venant lui rappeler combien elle était peu en état de soutenir les regards pénétrans de Charlotte, et elle se hâta de gagner son propre appartement.