Orgueil et Prévention (1822, ré-édition 1966)/39

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chapitre 39


Ce fut dans la seconde semaine de mai, que les trois demoiselles partirent ensemble de la rue Grace-Church pour se rendre à la ville de…, dans Herfordshire ; comme elles approchaient de l’hôtel où se devait trouver la voiture de M. Bennet, elles aperçurent, preuve certaine de l’exactitude du cocher, Kitty et Lydia à l’une des fenêtres du premier étage : ces deux jeunes personnes les attendaient depuis plus d’une heure, et avaient été heureusement occupées à visiter un magasin de modes qui se trouvait vis-à-vis, à regarder la sentinelle de faction, et à assaisonner une salade de concombres.

Après avoir souhaité le bonjour à leurs sœurs, elles montrèrent d’un air triomphant une table couverte de ces viandes froides, qu’offre d’ordinaire l’office d’une auberge, et s’écrièrent : « Tenez, voyez-vous ! voilà, je l’espère, une surprise agréable.

— Et nous comptons vous régaler toutes trois, mais, ajouta Lydia, il faut que vous nous prêtiez de l’argent, car nous venons de dépenser le nôtre dans ce magasin. » Alors, montrant les emplettes : « Regardez, j’ai acheté un chapeau ; il n’est pas fort joli, mais j’ai pensé que je ferais bien de le prendre : dès que nous serons à la maison, je le déferai, et je verrai si je puis le mieux arranger. »

Et comme ses sœurs lui dirent qu’il était affreux, elle ajouta d un air indifférent : « Oh ! mais il y en avait deux ou trois bien plus laids dans le magasin, et quand j’y aurai mis un autre ruban il sera passable ; d’ailleurs, peu importe comment on sera mis cet été, après le départ du régiment de…, il nous quitte dans quinze jours.

— Cela est-il bien vrai ? dit Élisabeth avec satisfaction.

— Oui, il va être campé près de Brighton. Oh ! si papa voulait nous y mener passer l’été ! quel charmant voyage ; je suis sûre que cela ne lui coûterait presque rien. Maman le désire beaucoup, car sans cela nous passerons un été bien triste.

— Un charmant voyage, en vérité, pensait Élisabeth. Ô ciel ! Brighton… et tout un camp ! il ne nous manque plus que cela…, nous à qui un pauvre régiment de milice et quelques bals à Meryton ont fait tant de mal.

— Maintenant j’ai une nouvelle à vous apprendre, dit Lydia comme elles se mettaient à table, devinez-la si vous le pouvez. C’est une nouvelle des plus agréables, et qui concerne une personne que nous aimons toutes. »

Hélen et Élisabeth se regardèrent et le garçon eut ordre de se retirer, Lydia pâmait de rire et dit :

« Ah, oui ! vous voilà bien avec toute votre prudence ; vous craigniez que le garçon n’écoutât ce que je vais vous dire, comme si cela le regardait. Vraiment, s’il n’a jamais rien entendu de pire, il doit être bien neuf ; mais, après tout, il est si laid que je ne suis pas fâchée qu’il se soit retiré : de ma vie je n’ai vu un menton si pointu… Eh bien, revenons à ma nouvelle, elle a rapport à notre cher Wickham… Allons, réjouissez-vous, Wickham n’épouse point Mary King… Elle est allée demeurer chez son oncle à Liverpool…, ainsi Wickham est encore libre.

— Et Mary King, ajouta Élisabeth, est préservée d’un mariage fort imprudent, quant à la fortune.

— Elle est bien sotte de s’en aller, si elle l’aime.

— Mais, j’espère qu’ils n’étaient point fort attachés l’un à l’autre, dit Hélen.

— Oh ! je suis sûre que Wickham n’en était pas amoureux : je parierais ma tête, qu’il ne s’est jamais soucié d’elle. Qui pourrait aimer un petit laideron pareil ? »

Élisabeth rougit, en songeant que bien incapable elle-même de tenir un langage si grossier, les sentiments qu’elle avait autrefois crus et justes et généreux, n’étaient cependant autres que ceux que Lydia exprimait en ce moment.

Dès qu’elles eurent fini leur goûter, les deux aînées payèrent ; la voiture fut demandée, et non sans beaucoup de peine, les cinq demoiselles, leurs malles, leurs paquets, et le fâcheux surcroît des nouvelles emplettes de Kitty et de Lydia y trouvèrent place.

« Oh ! comme nous voilà joliment pressées ! s’écria Lydia en riant aux éclats. Je suis bien contente d’avoir acheté mon chapeau, quand ce ne serait que pour avoir un carton de plus. Allons, mettons-nous bien à notre aise, rions et causons pendant toute la route. D’abord, dites-nous tout ce qui vous est arrivé depuis votre départ : avez-vous vu beaucoup d’hommes aimables ? Vous a-t-on bien fait la cour ? J’avais espéré qu’au moins une de vous reviendrait avec un mari. Vraiment Hélen sera bientôt une vieille fille : elle va avoir vingt-trois ans. Ô ciel ! combien je serais honteuse de n’être point mariée à vingt-trois ans. Ma tante Philips désire extrêmement vous voir établie ; elle dit que Lizzy aurait mieux fait d’épouser M. Colins, mais je ne suis point de son avis, il était trop sérieux… Quel bonheur si je me mariais avant aucune de vous !… Alors, je vous mènerais au bal, aux assemblées. Mais j’oubliais de vous conter la bonne plaisanterie que nous avons faite l’autre soir chez le colonel Forster, Kitty et moi. Nous étions engagées à y passer la soirée. Mme Forster nous avait promis de nous faire danser. (À propos, Mme Forster et moi nous sommes inséparables.) Elle pria aussi les deux petites Harrington de nous venir joindre. Henriette était malade, et Pen fut obligée de venir seule. Que pensez-vous que nous ayons fait ? Nous habillâmes Chamberlaine en femme, et personne ne le savait, si ce n’est le colonel, Mme Forster, Kitty, moi et ma tante, car nous fûmes obligées d emprunter une de ses robes, et vous ne sauriez croire combien ce costume lui allait bien… Quand Denny, Wickham, Pratt, et quelques autres officiers vinrent, ils ne le reconnurent point. Oh, comme j’ai ri ! et Mme Forster !… elle n’en pouvait plus… Cela donna quelques soupçons et bientôt ils découvrirent la supercherie. »

Avec de tels récits, Lydia, aidée par Kitty, s’efforça de divertir ses compagnes jusqu’à leur arrivée à Longbourn : Élisabeth y donnait peu d’attention, mais le moyen de ne point entendre le nom de Wickham si souvent répété ?

Leur réception à Longbourn fut des plus tendres ; Mme Bennet se réjouit en voyant Hélen aussi belle que de coutume ; et plus d’une fois, pendant le dîner, M. Bennet dit à Élisabeth : « Que je suis aise de te revoir, ma Lizzy ! »

Il y avait ce jour-là à Longbourn une nombreuse société, car presque toute la famille Lucas vint y joindre Maria, et les sujets de conversation ne manquèrent pas. Lady Lucas, d’un bout de la table à l’autre, demandait à Maria les détails les plus minutieux sur le ménage de sa fille aînée. Mme Bennet avait plus d’une occupation, d’abord elle voulait apprendre d’Hélen, qui était assise assez loin d’elle, toutes les modes nouvelles, puis, il les fallait redire aux jeunes sœurs de Maria, et Lydia, élevant la voix plus haut que tous les autres, racontait, à qui le voulait bien écouter, les divers plaisirs de la matinée.

« Oh, Mary ! dit-elle, je regrette que vous ne soyez point venue avec nous, nous avons été si gaies pendant toute la route ; on aurait pu nous entendre rire et parler à trois milles. »

À ce récit, Mary repartit fort gravement : « Loin de moi, ma chère sœur, l’idée de déprécier vos plaisirs, ils seraient sans doute goûtés par le plus grand nombre de femmes, mais j’avoue qu’ils ne sauraient avoir de charme pour moi ; un livre et mon piano, voilà mes seules jouissances ».

Mais cette réponse ne fut point entendue de Lydia : il était rare qu’elle écoutât, n’importe qui, plus d’une seconde ; quant au discours de Mary, elle n’en écouta même pas la première syllabe.

Dans l’après-midi, Lydia pressa vivement ses sœurs de faire un tour à Meryton, mais Élisabeth s’y opposa : il ne serait point dit que les demoiselles Bennet ne pouvaient être chez elles un seul jour sans courir après les officiers. Ce motif ne fut pas le seul qui l’engagea à s’y opposer… Elle redoutait de revoir Wickham, et était décidée à l’éviter aussi longtemps que possible ; la satisfaction qu’elle éprouvait à songer au prochain départ du régiment ne saurait être exprimée. Dans quinze jours, il devait partir et alors elle espérait n’être plus tourmentée au sujet de Wickham.

À peine avait-elle été quelques heures à Longbourn qu’elle s’aperçut que le projet du voyage à Brighton, dont Lydia avait parlé, était vivement discuté par ses parents.

Élisabeth vit bientôt que son père n’avait nulle intention de céder, mais ses réponses étaient parfois si vagues et si équivoques, que Mme Bennet, quoique souvent découragée, ne perdait point encore tout espoir de réussir.