Orgueil et Prévention (1822, ré-édition 1966)/48

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Traduction par Eloïse Perks.
Librairie commerciale et artistique (p. 301-307).

chapitre 48


Toute la famille espérait recevoir, le lendemain, une lettre de M. Bennet, mais leur espoir fut déçu, car la poste vint, et n’apporta pas un seul mot de lui. Ses enfants savaient que, d’ordinaire, il était un correspondant fort négligent. Toutefois elles avaient espéré que, dans une circonstance aussi grave, il mettrait un peu plus d’exactitude. Elles furent donc forcées d’en conclure qu’il n’avait aucune bonne nouvelle à leur donner, mais encore auraient-elles été fort aises d’en avoir l’assurance.

M. Gardener n’avait attendu que l’arrivée du courrier pour se mettre en route.

Quand il fut parti, la famille Bennet trouva quelque consolation à songer que les moindres nouvelles sur l’affaire qui les intéressait leur seraient du moins exactement communiquées. Il promit, en partant, d’engager M. Bennet à retourner à Longbourn aussitôt que possible ; promesse fort agréable pour Mme Bennet, qui regardait ce retour comme le seul expédient qui pût empêcher son mari d’être tué en duel.

Mme Gardener et ses enfants devaient rester encore quelques jours dans Herfordshire, cette première pensant que sa présence pouvait être utile à ses nièces. Elle partageait avec elles les soins sans nombre qu’exigeait Mme Bennet, et sa société leur était une grande consolation dans leurs moments de loisir. L’autre tante les visitait aussi très fréquemment, et toujours, disait-elle, avec le désir de les consoler, quoique ses discours fussent bien peu propres à cela, car jamais elle ne venait sans leur raconter quelque preuve nouvelle de la prodigalité, de la mauvaise conduite de Wickham, et par conséquent les laissait d’ordinaire plus tristes, plus abattues qu’elle ne les avait trouvées.

Tout Meryton semblait maintenant s’efforcer de noircir la réputation de l’homme que trois mois auparavant on avait presque mis au rang des demi-dieux. On assura qu’il devait à tous les marchands de cette ville, et, selon le bruit de la ville, il y avait à peine une fille d’artisan dans le voisinage qui n’eût été trompée par lui. Chacun déclarait qu’il était l’homme le plus méprisable, le plus dépravé, et beaucoup de gens commençaient même à trouver qu’ils s’étaient toujours défiés de son air affable.

Élisabeth, bien qu’elle n’ajoutât que peu de foi à la plupart de ces rapports, en crut assez cependant pour être plus persuadée que jamais du déshonneur de sa malheureuse sœur ; et même Hélen, qui en croyait bien moins encore, commença presque à perdre tout espoir, d’autant plus que deux semaines étaient presque écoulées depuis leur fuite. Et, si vraiment ils eussent été en Écosse, comme toujours elle l’avait espéré, on aurait pu maintenant avoir reçu de leurs nouvelles.

M. Gardener quitta Longbourn le dimanche, et, le mardi suivant, sa femme reçut une lettre de lui, qui leur disait qu’à son arrivée, ayant sur-le-champ été trouver son frère, il lui avait persuadé de venir avec lui dans la rue de Grace-Church ; que M. Bennet s’était rendu à Epsom et à Clapham avant son arrivée, mais en vain ; que toutes ses recherches avaient été infructueuses, et qu’il était maintenant décidé à visiter tous les hôtels garnis de Londres, car M. Bennet pensait qu’il était fort probable qu’à leur arrivée dans cette ville ils eussent descendu à l’auberge avant de se procurer un appartement. M. Gardener ne paraissait attendre aucun succès de cette démarche, mais son frère, semblant en espérer beaucoup, il voulait le satisfaire. Il ajoutait aussi que M. Bennet était fort décidé à ne point encore quitter Londres, et promettait d’écrire dans peu de jours. À cette lettre, il y avait aussi un post-scriptum, et tel en était le contenu :

« J’ai écrit au colonel Forster pour le prier de s’informer

des intimes de Wickham, s’ils lui connaissaient quelques parents ou amis qui pourraient nous aider à découvrir dans quel quartier de la ville il s’est caché. S’il y avait quelqu’un auquel on pût s’adresser avec l’espoir d’apprendre quelque chose à ce sujet, cela nous serait fort utile, car jusqu’à présent nous n’avons rien qui puisse nous servir de guide.

« Je ne doute nullement que le colonel Forster ne fasse tout ce qui dépendra de lui pour nous satisfaire sur ce point. Mais il me vient une idée : peut-être que Lizzy pourra nous dire mieux que personne s’il a encore quelques parents vivants, et quel est le lieu de leur résidence. »

Élisabeth comprit bien de quelle source provenait la confiance que son oncle semblait avoir dans ses lumières, mais elle ne put y répondre par aucune information satisfaisante.

Jamais elle n’avait ouï parler d’aucun des parents de Wickham, hors son père et sa mère, qui tous deux étaient morts depuis plusieurs années. Il était cependant possible que quelques-uns de ses frères d’armes en sussent plus qu’elle sur ce sujet : aussi attendit-on avec la plus vive impatience une seconde lettre de M. Gardener.

Chaque jour, à Longbourn, était maintenant un jour d’inquiétude et de tourment. L’heure de la poste, surtout, voyait accroître l’anxiété de toute la famille, et chaque matin on s’attendait à recevoir quelque importante nouvelle.

Mais, avant qu’on n’entendît de nouveau parler de M. Gardener, une lettre, d’un tout autre genre, adressée à M. Bennet, leur fut apportée ; elle était de M. Colins. Hélen avait reçu ordre de son père d’ouvrir les lettres qui viendraient pour lui en son absence ; elle la décacheta donc, et Élisabeth, sachant combien celles de son cousin étaient extraordinaires, voulut la lire aussi. Voici quel en était le contenu :

« Monsieur et ami,

« Par mon état, et plus encore par ma parenté avec vous, je me trouve requis de venir vous offrir mon compliment de condoléance au sujet de l’affreux malheur qui pèse en ce moment sur vous, et que j’ai appris hier par une lettre d’Herfordshire. Soyez assuré, monsieur, que Mme Colins et moi partageons sincèrement votre douleur, celle de votre respectable famille. Cette douleur doit être bien amère, vraiment, puisqu’elle provient d’une source que le temps ne saurait jamais tarir. Aucun raisonnement capable d’adoucir de si justes, de si cuisants regrets, ne sera par moi épargné : le but de cette lettre est de chercher à vous offrir quelques consolations dans une épreuve si pénible pour un cœur paternel. La mort de votre fille eût été un bonheur, comparée à ce déplorable événement, et qui doit d’autant plus vous affliger, qu’il y a lieu de croire, comme me le disait ma chère Charlotte, que la conduite licencieuse de votre fille peut, en quelque sorte, être attribuée à cette extrême indulgence qu’on a toujours eue pour elle ; mais en même temps, pour votre consolation, pour celle de Mme Bennet, il m’est doux de pouvoir vous dire que, quant à moi, je suis fort enclin à penser que son cœur était naturellement dépravé, ou elle n’aurait pu, dans un âge aussi tendre, se rendre coupable d’un pareil forfait. Enfin, peu importe la cause du mal, cela ne change rien à votre position : de toute manière vous êtes fort à plaindre. Dans ce sentiment, je me vois appuyé non seulement par Mme Colins, mais encore par lady Catherine et sa fille, à qui j’ai raconté cette affaire. Elles partagent avec moi la crainte que le déshonneur d’une de vos filles ne nuise essentiellement à toutes les autres ! Car qui, comme le remarquait avec bonté lady Catherine, voudra s’allier à une semblable famille ? Et cette considération me fait réfléchir, avec une nouvelle satisfaction, à un certain événement du mois de novembre dernier, car, s’il n’avait point eu lieu, je me trouverais aujourd’hui enveloppé dans votre cruelle disgrâce. Laissez-moi donc vous conseiller, monsieur et ami, de ne point vous abandonner trop vivement à votre chagrin ; chassez loin de vous tout souvenir d’une enfant si indigne de votre tendresse, et laissez-la seule recueillir les fruits de sa coupable conduite.

« Je suis, etc. »

M Gardener attendit d’avoir reçu la réponse du colonel Forster avant de leur récrire, et alors même il n’avait rien d’agréable à leur apprendre : aucun des officiers du régiment n’avait ouï dire que Wickham eût quelques parents avec lesquels il fût en relation ; on croyait même que ses plus proches étaient tous morts depuis longtemps. Ses anciennes liaisons avaient été, il est vrai, fort nombreuses, mais, depuis son entrée dans la milice, il semblait les avoir entièrement perdues de vue. On ne connaissait donc personne qui pût donner aucune nouvelle de lui, et le désordre de ses propres affaires était encore un plus puissant motif que la crainte même d’être découvert par les parents de Lydia, pour celer le lieu de sa retraite, car le bruit venait de se répandre qu’il avait laissé des dettes d’honneur pour une somme très considérable ; le colonel Forster croyait que mille livres sterling ne suffiraient pas pour payer ses dettes à Brighton : il devait beaucoup dans la ville, mais ses dettes du jeu étaient bien plus énormes encore. M. Gardener ne chercha pas à cacher ces tristes détails à la famille de Longbourn. Hélen les écouta avec horreur : « Un joueur ! s’écria-t-elle, cela passe toute attente : je n’en avais nulle idée. »

M. Gardener ajoutait « qu’elles pouvaient attendre leur père le jour suivant, qui était le samedi. Le peu de succès de ses démarches l’ayant absolument découragé, il s’était enfin rendu aux instances que lui faisait son beau-frère de retourner dans sa famille, et de lui laisser faire ce que l’occasion, le hasard, lui suggéreraient pour continuer leurs poursuites ». Lorsque Mme Bennet apprit ce retour, elle n’en parut pas aussi satisfaite que ses enfants l’auraient imaginé, considérant combien ses craintes pour la vie de son mari avaient été extrêmes.

« Comment, il revient ! et sans ma pauvre Lydia ! s’ecria-t-elle. Se peut-il qu’il quitte Londres sans les avoir trouvés ? Et qui donc se battra avec Wickham, et le forcera à épouser ma fille, s’il ne le fait ? »

Comme Mme Gardener commençait à désirer être chez elle, il fut décidé qu’elle et ses enfants partiraient pour Londres le même jour que M. Bennet devait quitter cette ville : la voiture les conduisit donc à la poste voisine, et ramena M. Bennet à Longbourn.

Mme Gardener quitta Herfordshire sans avoir pu satisfaire sa curiosité, ou éclaircir ses soupçons sur la liaison d’Élisabeth avec le propriétaire de Pemberley. Son nom n’avait jamais été volontairement prononcé devant eux par leur nièce, et l’idée qu’avait eue Mme Gardener que sa nièce ne tarderait point à recevoir une lettre de lui, ne s’était point réalisée, car Élisabeth n’en avait reçu aucune, depuis son retour, qui pût venir de Pemberley.

Le malheur qui affligeait toute la famille rendait la tristesse d’Élisabeth si naturelle, qu’on n’en pouvait raisonnablement tirer aucune conjecture ; mais elle-même, qui à cette heure commençait à mieux connaître son propre cœur, était parfaitement convaincue que, si elle n’avait point connu M. Darcy, elle aurait pu supporter avec plus de courage l’idée du déshonneur de Lydia.

Lorsque M. Bennet arriva, il paraissait aussi calme, aussi froid qu’à son ordinaire ; il ne dit pas un mot de plus qu’il n’avait coutume de dire, ne fit point mention de l’affaire qui l’avait obligé de faire ce voyage, et quelques heures se passèrent avant que ses filles eussent le courage de lui en parler.

Ce ne fut que dans la soirée, lorsqu’il les joignit pour le thé, qu’Élisabeth se hasarda à aborder ce sujet, et alors, lui ayant brièvement exprimé son désir si sincère de lui pouvoir offrir quelques consolations, elle reçut de lui la réponse suivante :

« Ne parlons point de ce malheur ; qui doit en souffrir, si ce n’est moi ? Ce malheur est mon ouvrage, heureux encore si j’en portais seul la peine !

— Il ne faut pas vous faire de trop sévères reproches, reprit Élisabeth.

— Oui vraiment, un tel avis m’est fort utile, l’homme est naturellement si enclin à se juger sévèrement !… Non, Lizzy, laissez-moi au moins une fois dans ma vie sentir combien j’ai été coupable ; je ne crains pas que cette pensée me fasse une trop vive impression, elle passera assez tôt.

— Les croyez-vous réellement à Londres ?

— Où pourraient-ils ailleurs demeurer si cachés ?

— Et Lydia a toujours désiré d’aller à Londres, dit Kitty.

— Son désir est donc accompli, répondit sèchement son père, et sa résidence en cette ville sera probablement de quelque durée. »

Après un moment de silence, il continua :

« Lizzy, je sens trop tard la justesse de l’avis que vous me donnâtes au mois de mai dernier, et qui, rapporté aux circonstances présentes, montre quelque pénétration. »

Ils furent ici interrompus par Mlle Bennet qui venait chercher le thé de sa mère.

« Voilà vraiment une parade, s’écria-t-il, qui nous fait beaucoup de bien, cela donne un certain relief à nos malheurs. Un autre jour je pourrai suivre cet exemple, je resterai dans mon cabinet en robe de chambre et en bonnet de nuit, afin de donner autant d’embarras que possible, ou peut-être pourrai-je attendre à le faire, que Kitty ait à son tour pris la fuite.

— Je ne compte pas m’enfuir, papa, dit Kitty avec aigreur. Si j’allais jamais à Brighton, je me conduirais mieux que Lydia.

— Vous aller à Brighton, Dieu m’en garde ! je ne vous permettrai même pas d’en approcher. Non, non, Kitty, j’ai enfin appris à être prudent, et vous en sentirez les effets. Aucun officier ne doit désormais entrer dans cette maison, ni même passer par le village ; tous bals ou assemblées vous seront interdits, à moins que vous ne dansiez auprès d’une de vos sœurs, et jamais vous ne sortirez de la maison que lorsque vous aurez pu prouver que vous vous êtes occupée, pendant au moins dix minutes, de quelque chose d’utile. »

Kitty, prenant toutes ces menaces au pied de la lettre, se mit à pleurer.

« Allons, allons, dit-il, ne vous chagrinez pas trop cependant ; si d’ici à une dizaine d’années vous vous conduisez en fille sage et raisonnable, je pourrai bien alors vous mener voir une revue. »