Orgueil et Prévention (1822, ré-édition 1966)/53

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Traduction par Eloïse Perks.
Librairie commerciale et artistique (p. 338-347).

chapitre 53


C’en fut assez pour M. Wickham, il ne chagrina plus sa chère sœur Élisabeth, en abordant un sujet qui lui pouvait attirer quelques mortifications ; elle s’en réjouit, et se félicita de lui en avoir dit assez pour le réduire au silence.

Le jour fixé pour son départ et celui de Lydia, arriva bientôt, et Mme Bennet se vit forcée de se soumettre à une séparation qui pouvait bien durer au moins un an, car son mari ne semblait pas fort approuver son projet d’aller à Newcastle.

« Oh ! ma chère, ma bien-aimée Lydia, s’écria-t-elle, quand nous reverrons-nous ?

— Je ne sais, vraiment : dans deux ou trois ans, peut-être.

— Chère enfant ! écrivez-moi bien souvent.

— Aussi souvent que je le pourrai, mais les femmes mariées n’ont jamais vous le savez, le temps de tenir de longues correspondances. Mes sœurs peuvent m’écrire, elles n’ont rien de mieux à faire. »

Les adieux de M. Wickham furent bien plus affectueux que ceux de sa femme ; il sourit, il avait l’air gracieux, et dit à tous un mot aimable.

« Il est vraiment bon garçon, dit M. Bennet, dès qu’ils eurent quitté la maison ; il nous sourit, nous fait à tous les yeux doux, et trouve toujours un compliment à nous faire ; j’en suis prodigieusement fier, je défie même sir William Lucas de montrer un gendre plus précieux. »

La perte de sa fille rendit Mme Bennet triste pendant plusieurs jours.

« Je pense souvent, disait-elle, qu’il n’y a rien d’aussi pénible que l’éloignement de ses amis, tout vous paraît sans eux si morne, si désert !

— Voilà ce que c’est, maman, que de marier ses enfants, repartit Élisabeth ; cela doit vous faire moins regretter, que les quatre autres ne le soient pas encore.

— Je ne crois pas cela du tout. Lydia ne me quitte pas, parce qu’elle est mariée, mais seulement parce que le régiment de son mari se trouve cantonné au loin ; s’il avait été plus proche de nous, elle ne m’eût pas quittée si tôt. »

Cependant une nouvelle qui commençait à se répandre dans le voisinage, vint bientôt dissiper sa tristesse et lui donner encore une fois les plus vives espérances. La femme de charge de Netherfield avait reçu l’ordre de tout préparer pour l’arrivée de son maître, qui devait y venir chasser pendant quelques semaines ; Mme Bennet était sur les épines. Elle regardait Hélen, souriait et pouvait à peine se soutenir.

« Ainsi donc, ma sœur, M. Bingley revient enfin dans Herfordshire (car ce fut Mme Philips qui lui en apporta la première nouvelle). Allons, tant mieux ; après tout, cependant, ce retour ne m’intéresse guère, il ne nous est rien, vous le savez, et je me soucie fort peu de le revoir ; il fait bien néanmoins de venir à Netherfield, si cela lui convient. Et qui sait ce qui peut arriver ? mais cela ne doit pas nous occuper. Vous savez, ma sœur, qu’il y a longtemps que nous nous sommes promis de n’en plus parler. Cependant êtes-vous bien sûre qu’il doit arriver ?

— Vous pouvez y compter, reprit l’autre, car mistress Nichols était hier soir à Meryton ; je la vis passer, et je sortis aussitôt pour lui parler moi-même… Elle m’a assuré que son maître serait ici jeudi prochain, au plus tard, peut-être même mercredi ; elle allait de ce pas ordonner des provisions pour le mercredi. »

Mlle Bennet n’avait pu, sans rougir, entendre parler de ce retour. Bien des mois s’étaient écoulés, depuis que le nom du propriétaire de Netherfield n’avait été prononcé par elle ; mais, maintenant, dès qu’elle fut seule avec Élisabeth, elle lui dit :

« Je vous ai vue me regarder fixement ce matin, Lizzy, quand ma tante a parlé de la nouvelle du jour… Je sais que j’ai paru décontenancée ; mais ne vous imaginez pas qu’une sotte faiblesse soit la cause de ce moment d’embarras ! J’ai rougi, parce que je savais qu’on me regarderait ; je vous assure que ce retour ne me fait ni plaisir ni peine ; je suis aise qu’il vienne seul, parce que nous le verrons moins souvent ; ce n’est pas cependant que j’aie aucune crainte pour moi, mais je redoute les remarques des autres. »

Élisabeth ne savait trop qu’en penser. Si elle ne l’avait point vu dans Derbyshire elle aurait pu croire qu’il venait à Netherfield sans autre projet que celui qu’on lui supposait, mais elle le croyait toujours fort attaché à Hélen, et elle doutait encore, s’il était plus probable qu’il y vînt avec la permission de son ami, ou qu’il fût assez hardi pour faire sans le consulter une semblable démarche.

« Cependant, il est bien dur, pensait-elle quelquefois, que ce pauvre jeune homme ne puisse venir à une maison qu’il a louée, sans donner lieu à tant de conjectures. Allons ! allons ! il faut le laisser tranquille. »

Malgré les sentiments qu’Hélen professait et qu’elle croyait sincèrement éprouver, Élisabeth s’aperçut facilement qu’elle était plus pensive et beaucoup moins calme qu’elle ne l’avait encore vue.

Le sujet qui un an auparavant avait été si vivement discuté par leurs parents, le fut encore aujourd’hui, avec non moins de chaleur.

« Dès que M. Bingley sera ici, dit Mme Bennet, vous lui ferez sans doute une visite, mon cher ?

— Non, non ! vraiment, vous m’avez forcé à y aller l’année dernière, me promettant qu’il épouserait une de mes filles ; mais il n’en a rien été, et on ne m’attrape pas deux fois. »

Sa femme lui représenta combien il serait nécessaire, importent même, que tous les voisins donnassent à M. Bingley dès son retour une semblable marque d’attention.

« C’est une étiquette que je méprise, répondit M. Bennet ; s’il désire me voir, qu’il me cherche, il connaît ma demeure ; je ne veux point passer mon temps à courir après mes voisins, chaque fois qu’il leur plaît de s’en aller, et de revenir.

— Eh bien, tout ce que je sais, c’est qu’en n’y allant point, vous lui ferez une incivilité ; enfin peu importe, cela ne m’empêchera pas de l’engager à dîner, nous devons un de ces jours avoir Mme Long et les Goulding avec notre famille, cela fera treize personnes, ainsi il y aura justement à table une place pour lui. »

Consolée par cette résolution elle put supporter avec plus de résignation le manque de politesse de son mari, quoiqu’il fût très mortifiant de songer que tous ses voisins verraient avant elle M. Bingley.

Comme le jour de son arrivée approchait : « Je commence à être fâchée de son retour, dit Hélen à sa sœur ; pour moi seule, ce ne serait rien, je puis le revoir avec une parfaite indifférence, mais ce m’est une chose bien pénible, d’entendre continuellement parler de lui ; ma mère a de bonnes intentions, je n’en doute point, mais ni elle, ni personne au monde ne peut savoir, combien ce qu’elle dit me cause du chagrin. Oh ! que je serai heureuse, quand il aura pour toujours abandonné Netherfield !

— Je voudrais pouvoir vous donner quelque consolation, répondit Élisabeth, mais cela m’est impossible, vous devez le sentir, et la ressource ordinaire de prêcher la patience à ceux qui souffrent, m’est ici refusée, car vous en avez toujours plus que tout autre. »

M. Bingley arriva ; Mme Bennet par l’entremise des domestiques en fut des premières instruite ; elle comptait les jours qui devaient s’écouler, avant qu’elle pût envoyer son invitation, désespérant de le voir avant ; mais le troisième jour après son arrivée dans Herfordshire, comme elle travaillait dans le salon avec ses enfants, elle le vit entrer à la grille et s’avancer vers la maison.

Ses filles furent aussitôt appelées à partager sa joie ; Hélen resta à sa place, mais Élisabeth pour contenter sa mère s’approcha de la fenêtre ; elle regarda, elle vit M. Darcy avec lui, et se rassit sur-le-champ près de sa sœur.

« Il y a un monsieur avec lui, maman, dit Kitty. Qui peut-il être ?

— Quelqu’un de ses amis, je suppose, ma chère ; en vérité, je ne le connais pas.

— Là ! là ! reprit Kitty, il ressemble à celui qui était avec lui l’an passé. M… quel est son nom, à ce bel homme si fier ?

— M. Darcy ? c’est bien lui ! Vous avez raison, tous les amis de M. Bingley seront toujours reçus par moi avec plaisir ; j’avoue, cependant, qu’il en est peu que je ne préfère à celui-ci. »

Hélen regarda Élisabeth avec étonnement. Elle ne savait que fort peu de choses de leur entrevue dans Derbyshire, et pensait combien sa sœur devait se trouver embarrassée, en le voyant presque pour la première fois, depuis qu’elle avait reçu la fameuse lettre justificative. Les deux sœurs n’étaient, il est vrai, nullement à leur aise, chacune d’elle souffrait pour l’autre, et naturellement pour elles-mêmes ; et leur mère continua à discourir sur M. Darcy, à parler de son antipathie pour lui et de son intention de ne le recevoir poliment, que par égard pour M. Bingley, sans être entendue de ses deux filles aînées. Mais Élisabeth avait une cause d’inquiétude qui ne pouvait être soupçonnée par Hélen, à qui elle n’avait point encore eu le courage de montrer la lettre de Mme Gardener, ou de confier le changement qui s’était opéré dans ses sentiments envers lui. Pour Hélen, il n’était que l’homme dont elle avait rejeté les vœux, et déprécié le mérite, mais pour elle, que n’était-il point ? Elle voyait en lui une personne à qui toute sa famille devait un service des plus importants, et pour lequel elle sentait elle-même un intérêt, sinon aussi tendre, du moins aussi juste et aussi raisonnable, que celui qu’Hélen éprouvait pour Bingley ; sa surprise de le savoir à Netherfield, à Longbourn, de ce qu’il la recherchait encore, était au moins égale à celle qu’elle avait éprouvée dans Derbyshire, en remarquant pour la première fois le changement de son ton et de ses manières.

L’éclat de son teint, qu’avait terni le premier moment d’émotion, se ranima un instant, et un sourire de bonheur vint ajouter encore à l’expression de ses yeux, en pensant que les sentiments, les désirs de Darcy, pouvaient bien n’être point altérés ; toutefois elle ne voulut pas s’abandonner entièrement à cet espoir.

« Voyons d’abord comment il se conduira, se dit-elle, je pourrai alors plus sûrement former des conjectures. »

Elle reprit donc son ouvrage, s’efforçant de se calmer, et n’osant lever les yeux, jusqu’au moment, où une tendre curiosité les porta sur sa sœur ; comme le domestique approchait de la porte, Hélen était un peu plus pâle que de coutume, mais bien moins encore qu’Élisabeth ne l’aurait présumé. À l’approche de ces messieurs son front se colora davantage. Cependant, elle les reçut d’un air assez aisé, et ses manières polies, sans être trop prévenantes, ne laissèrent cependant apercevoir aucune marque de ressentiment.

Élisabeth leur dit à l’un et l’autre aussi peu que la politesse le permît, et se remit à son ouvrage avec une assiduité que rarement elle y mettait. Une seule fois elle avait osé jeter les yeux sur Darcy ; il paraissait aussi sérieux que de coutume, et cet air aimable qu’elle lui avait vu à Pemberley semblait l’avoir abandonné, mais peut-être qu’en présence de Mme Bennet, il ne pouvait se montrer avec autant d’avantages qu’il l’avait fait devant M. et Mme Gardener ; cette conjecture quoique pénible était cependant assez probable.

Elle avait aussi observé Bingley pendant un instant, et dans ce court espace elle le vit content et embarrassé. Il fut reçu par Mme Bennet avec un degré de civilité, qui rendit ses filles toutes confuses, surtout lorsqu’elles le comparait au froid et cérémonieux accueil que M. Darcy reçut d’elle.

Élisabeth, particulièrement, qui savait que sa mère devait à ce dernier la réputation de sa fille bien-aimée, souffrait extrêmement d’une si maladroite distinction.

Darcy, après avoir demandé des nouvelles de M. et Mme Gardener, question à laquelle Élisabeth ne put répondre sans rougir, ne parla presque plus. Il ne se trouvait pas, il est vrai, placé près d’elle ; peut-être était-ce là la cause de son silence, mais dans Derbyshire il n’en avait point été ainsi : là, il parlait à ses parents, lorsqu’il ne lui pouvait parler à elle-même ; mais ici plusieurs minutes se passèrent avant qu’on entendît le son de sa voix ; et si parfois, ne pouvant vaincre sa curiosité, elle se hasardait à lever les yeux sur lui, elle se trouvait aussi souvent regardant Hélen qu’elle-même, et plus fréquemment encore ses regards semblaient ne s’arrêter sur rien. Plus de réserve et moins d’empressement à plaire que lors de leur dernière rencontre, cela était évident ! Elle en était contrariée, et se reprochait de l’être.

« Comment pouvais-je m’attendre à le trouver autrement ? se disait-elle ; et cependant pourquoi vient-il ici ? »

Elle n’était en humeur de causer avec nul autre que lui, et n’avait pourtant pas le courage de parler ; elle lui demanda néanmoins des nouvelles de sa sœur, mais ne put en dire davantage.

« Vous avez été bien longtemps absent, monsieur Bingley, dit Mme Bennet.

— Il est vrai, madame !

— Je commençais à craindre que vous ne revinssiez plus ; on disait même qu’à la Saint-Michel vous abandonneriez entièrement le pays : j’espère que cela est faux ? Bien des choses se sont passées dans le voisinage depuis votre départ : Mlle Lucas est mariée, une de mes filles l’est aussi ; vous en avez, je présume, entendu parler ? Vous avez dû le voir, il est vrai, dans les journaux. C’était dans le Times et le Courrier[1] ?

— Je le sais, mais l’article était mal rédigé, il n’y avait que ces mots : Dernièrement Georges Wickham Ew. et miss Lydia Bennet, sans même mentionner son père ou le lieu de sa résidence.

— C’est cependant mon frère Gardener qui a envoyé la note au rédacteur, et je m’étonne vraiment qu’il s’en soit si mal acquitté : l’avez-vous remarqué ? »

Bingley répondit que oui, et il fit son compliment. Élisabeth n’osa lever les yeux, elle ne put donc savoir quelle contenance avait M. Darcy.

« C’est vraiment un grand bonheur d’avoir une fille bien mariée, continua la mère, mais en même temps, monsieur Bingley, il est bien pénible de s’en séparer ! Ils sont allés à Newcastle, qui, dit-on, est tout à fait au nord, et là ils doivent rester bien longtemps : le régiment de mon gendre est en garnison dans cette ville ; car vous avez sans doute appris qu’il a quitté la milice pour entrer dans la troupe de ligne ? Grâce au ciel, il a encore quelques amis, cependant pas autant qu’il le mérite. »

Élisabeth qui savait que tout cela s’adressait à M. Darcy, souffrait le martyre ; à peine pouvait-elle cacher son impatience, mais faisant un nouvel effort sur elle-même, elle chercha à rompre cette conversation, en demandant à Bingley s’il comptait rester quelque temps dans le pays.

« Quinze jours ou trois semaines, ce fut sa réponse.

— Quand vous aurez tué tout votre gibier, monsieur Bingley, lui dit Mme Bennet, j’espère que vous viendrez chasser tant qu’il vous plaira sur les terres de M. Bennet ; je suis sûre qu’il en sera très flatté. »

Une attention aussi inutile, aussi officieuse, accrut encore le tourment d’Élisabeth, et la persuada que si même les espérances flatteuses qui l’an passé les avaient tant séduits renaissaient de nouveau, elle aurait encore le chagrin de les voir se terminer de la même manière ; et en ce moment, elle pensait que des années de félicité ne pourraient dédommager ni Hélen, ni elle-même, de tant d’instants pénibles, et d’une si mortifiante confusion.

« Mon désir le plus sincère, se dit-elle, est de ne les jamais revoir : j’achète trop chèrement le faible plaisir que m’offre leur société ; puissé-je leur parler aujourd’hui à l’un et à l’autre pour la dernière fois. »

Cependant cet ennui si cruel, pour lequel des années de bonheur ne devaient offrir nulle compensation, reçut bientôt après un grand soulagement, lorsqu’elle remarqua combien la beauté de sa sœur avait ranimé l’admiration de Bingley. D’abord, il lui parla peu, mais chaque instant semblait l’attirer davantage vers elle : il la trouva aussi belle que le premier jour qu’il l’avait vue, aussi naturelle, aussi aimable, mais un peu moins parlante. Hélen s’efforçait de ne laisser apercevoir en elle aucun changement ; elle croyait même discourir tout autant qu’autrefois ; mais avec un esprit si préoccupé, le moyen qu’elle s’aperçut toujours de son silence ?

Quand ces messieurs se levèrent pour prendre congé, Mme Bennet n’oublia pas son projet d’invitation ; ils furent donc conviés à dîner pour le jeudi de la semaine suivante.

« Vous me devez en effet une visite, monsieur Bingley, ajouta-t-elle ; car l’hiver dernier, avant votre départ pour Londres, vous me promîtes qu’aussitôt après votre retour vous viendriez me demander le dîner de famille ; je ne l’ai point oublié, et je vous assure même que j’étais fort contrariée que vous ne vinssiez pas remplir vos engagements. »

Bingley parut un peu déconcerté à cette dernière réflexion, et dit quelque chose de son regret d’avoir été retenu par des affaires.

Mme Bennet avait été fort tentée de les engager ce jour même à dîner, mais encore qu’elle tînt habituellement une très bonne table, elle ne pensa pas cependant qu’un repas d’un seul service pût satisfaire la vanité et l’appétit d’un homme qui possédait dix mille livres sterling de rente, et encore bien moins être offert à celui sur lequel elle fondait de si grandes espérances.

  1. On n’a point l’usage, en Angleterre, d’envoyer des lettres de faire-part ; on fait annoncer son mariage dans les journaux.