Origines des espèces animales et végétales/05

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Histoire naturelle générale. — Origine des espèces animales et végétales. — V. — Théorie de la transformation progressive et de la transformation brusque, origine simienne de l’homme, dernière partie
Revue des Deux Mondes2e période, tome 80 (pp. 638-672).

HISTOIRE NATURELLE


GÉNÉRALE




ORIGINES DES ESPÈCES ANIMALES ET VÉGÉTALES.


V.


THÉORIES DE LA TRANSFORMATION PROGRESSIVE ET DE LA TRANSFORMATION BRUSQUE. — ORIGINE SIMIENNE DE L’HOMME.


I. De l’Origine des espèces, par C. Darwin, traduction de Mlle Royer. — II. De la Variation des animaux et des plantes sous l’action de la domestication, par C. Darwin, traduction de M. Moulinié. — III. L’Homme avant l’histoire, par sir John Lubbock, traduction de M. Barbier. — IV. De la Place de l’homme dans la nature, par Th. H. Huxley, traduction de M. Dally. — V. Mémoire sur les microcéphales ou hommes-singes, par C. Vogt. — VI. Animaux fossiles et géologie de l’Attique, par M. A. Gaudry.


I


Variété, race, espèce, telle est la filiation qu’ont suivie, d’après les théories de la transformation lente, toutes les formes vivantes issues des proto-organismes de Lamarck ou du prototype de Darwin. Arrêtons-nous un instant à chacune des trois étapes de cette évolution progressive en nous attachant surtout à l’histoire des animaux. J’ai déjà dit comment le naturaliste français explique l’apparition de la variété [1]. Le désir, le besoin, développés sous l’influence des conditions extérieures, sont les premières causes de la modification d’une forme préexistante, et l’habitude accentue les changemens, d’abord à peine sensibles. De pareils phénomènes supposent, on le voit, des individus déjà entrés dans la vie active ; ils sont impossibles chez l’embryon. Selon Darwin, qui accepte ici avec raison la manière de voir de Geoffroy Saint-Hilaire, c’est chez ce dernier que se manifestent les variations initiales, et celles-ci ont d’ordinaire pour cause une altération des organes reproducteurs mâles et femelles, altération existant avant l’acte de la conception. Il est certainement possible que cette explication ait quelque chose de fondé. Pourtant lorsque Darwin invoque à l’appui de son opinion l’infécondité d’animaux réduits en captivité et qui, bien portans d’ailleurs, cessent de se reproduire, l’analogie me semble quelque peu vague et bien lointaine.

Le savant anglais cherche à diminuer le plus possible le rôle joué par le milieu extérieur dans la production des variétés. Il me semble difficile d’accepter ses restrictions sur ce point. Les observations faites par Geoffroy jusque chez l’homme lui-même, les expériences qu’il avait commencées sur les œufs de poule, et que M. Dareste a reprises avec tant de persévérance et de talent, me paraissent avoir mis hors de doute l’action exercée par les agens du dehors. En faisant simplement varier l’intensité ou le mode d’application de la chaleur, le second de ces expérimentateurs en est arrivé à produire presque à coup sur la plupart des monstres à un seul corps qui peuvent se présenter chez les oiseaux, à reconnaître le mécanisme de leur formation et l’enchaînement des altérations les plus légères aux déformations les plus graves. On ne saurait nier ici l’action directe de l’agent extérieur sur le germe en voie de développement. Or Darwin lui-même reconnaît le lien intime qui rattache la variété à la monstruosité. Celle-ci n’est bien souvent que l’exagération de celle-là. Des causes sans cesse en action, et que nous voyons être assez puissantes pour déformer complètement les organismes, doivent à plus forte raison les faire souvent varier. Les poulets créoles perdant leur duvet de naissance et restant nus jusqu’à l’apparition des vraies plumes, les cochons sauvages des hauts plateaux des Cordillères acquérant au contraire une espèce de laine sous l’action d’un froid modéré, mais continu, nous fournissent des exemples de ce phénomène [2]. C’est donc aux actions de milieu, s’exerçant immédiatement sur l’embryon des ovipares et par l’intermédiaire de la mère sur celui des vivipares, que nous reporterons généralement les modifications individuelles qui constituent les variétés.

Du reste, les explications peuvent différer, le fait lui-même est indiscutable. Quelles que soient les théories, tous les naturalistes sont ici d’accord. Ces modifications peuvent toucher à la monstruosité ou bien être à peine assez accentuées pour se distinguer des traits individuels. Dans le premier cas, si elles se propagent par la génération, elles constituent d’emblée une race, et parfois une de celles qui s’éloignent le plus du type spécifique. De pareilles variations se sont produites peut-être même en dehors de l’action de l’homme. Telle pourrait bien être l’origine de la race de bœufs gnatos, littéralement bœufs camards, et qu’on aurait pu nommer à juste titre bœufs-dogues, car ils présentent dans leur espèce les traits caractéristiques de ce chien. Cette race paraît s’être formée parmi les troupeaux à demi sauvages des Indiens du sud de la Plata. Elle a la taille moins élevée, les formes plus trapues que les autres races du pays. La tête, le museau surtout, sont considérablement raccourcis, la mâchoire inférieure dépasse la supérieure, et la lèvre fortement relevée laisse les dents à nu. À ces caractères extérieurs correspond une charpente osseuse qu’Owen a fait connaître [3], et dont on peut résumer les caractères en disant que, dans la tête du gnato, presque pas un os ne ressemble à l’os correspondant du bœuf ordinaire. Il est assez difficile de croire que personne ait jamais eu intérêt à conserver et à multiplier cette forme semi-monstrueuse de bœuf qu’on s’est mis à détruire dans le bassin de la Plata dès que l’on a donné des soins plus réguliers à l’élevage du bétail. Les gnatos se sont donc probablement développés tout à fait spontanément.

Il n’en est pas ainsi de l’ancon ou mouton-loutre. Celui-ci provient d’un bélier né en 1791 dans la ferme de Seth-Wright (Massachusetts). Cet animal possédait les proportions bien connues du chien basset. La brièveté de ses membres, l’empêchant de franchir les clôtures, présentait un avantage. On l’employa comme reproducteur, et quelques années après ses descendans formaient une race parfaitement assise [4]. Ici l’homme est intervenu et a employé la sélection. Il a agi de même pour les moutons mauchamp, que M. Graux a obtenus d’un bélier né en 1828 au milieu d’un troupeau de mérinos ordinaires avec une toison soyeuse au lieu de laine proprement dite. Aujourd’hui non-seulement cette race est entièrement constituée ; mais de plus elle a donné naissance à des sous-races déjà distinctes. Si Mme Passy avait conservé et élevé ses poulets couverts d’un duvet « si épais et si doux qu’il ressemblait au poil d’un chat » et se laissait peigner avec un peigne fin, nous aurions certainement une race galline de plus, extrêmement curieuse et dont nous connaîtrions exactement la date de naissance [5]. De pareils faits jettent un jour très grand sur la plupart des questions que soulèvent l’origine et la nature de la race. L’analogie autorise à admettre que ce qui s’est passé dans une espèce peut se reproduire dans une autre espèce appartenant au même type général. La variabilité, les lois de l’hérédité agissant soit librement, soit sous la direction de l’homme, suffisent donc pour expliquer l’apparition de races de chiens présentant des caractères analogues à ceux que nous venons de décrire chez le gnato et l’ancon. À plus forte raison peut-on les invoquer avec confiance quand il faut rendre compte de cas beaucoup plus simples, quand il s’agit de chercher comment ont pu se produire des formes bien moins anormales.

Darwin reconnaît du reste ce mode de formation des races reproduisant un caractère apparu subitement ; seulement il n’en tire pas la conclusion que je viens de formuler et qu’il me semble difficile de combattre. Il lui échappe pourtant une réflexion qu’il serait aisé de prendre pour un aveu. « Si, dit-il, les races ancon et mauchamp avaient apparu il y a un ou deux siècles, nous n’aurions aucun document sur leur origine, et les mauchamp surtout eussent sans aucun doute été regardés par plus d’un naturaliste comme la descendance de quelque forme primitive inconnue ou au moins comme le produit d’un croisement avec cette forme [6]. » Cette conclusion eût été en effet inévitable pour quiconque méconnaît plus ou moins la distinction de l’hybridation et du métissage et se laisse guider par la morphologie. À ce titre, Darwin lui-même l’aurait probablement adoptée ; mais le physiologiste l’aurait repoussée, car le croisement du mauchamp, de l’ancon, avec les autres moutons a tous les caractères du métissage et non pas ceux de l’hybridation. Il en est de même pour le gnato, dont on eût certainement fait, non pas seulement une espèce, mais un genre à part, et qui se croise avec le bétail ordinaire aussi facilement que le font les races entre elles [7]. Que l’on reporte sa pensée, en tenant compte de la réflexion de Darwin, sur nos porcs, nos bœufs, nos chiens, et on verra qu’ici encore l’analogie parle entièrement en notre faveur.

Les races extrêmes n’apparaissent pas toujours ainsi d’emblée. Le plus souvent même, elles sont le fruit de modifications successivement accumulées pendant un nombre indéterminé de générations. Dans son mémoire sur les pigeons, Darwin a suivi avec beaucoup de sagacité et montré de la manière la plus précise la succession des actes et des phénomènes qui ont amené la constitution des principales races actuelles. Ce qu’il dit de cette espèce s’applique certainement à tous les cas analogues. La sélection volontaire, mais d’abord inconsciente, cherchant seulement à améliorer dans un sens vaguement déterminé des formes déjà existantes, puis la sélection méthodique, raisonnée, se proposant un but bien défini, tels sont essentiellement les moyens mis en œuvre par l’homme pour produire ces types étranges, le pigeon messager, le pigeon grosse gorge, le pigeon-paon, qui diffèrent les uns des autres non-seulement par tous les caractères extérieurs, mais encore par des modifications atteignant le squelette lui-même, et que le naturaliste le plus sévère placerait dans autant de genres différens, s’il les rencontrait à l’état sauvage. Des documens historiques ont d’ailleurs permis à Darwin d’établir qu’une partie de ces races remonte tout au plus à deux ou trois siècles, et qu’il en est de bien plus jeunes, quoique aussi solidement assises aujourd’hui.

Le biset, père de tous nos pigeons, présente aussi des races sauvages et marronnes. Comment ont-elles pris naissance ? À peu près uniquement, répond Darwin, par la sélection naturelle. Je reconnais de grand cœur le rôle important dévolu à celle-ci. La lutte pour l’existence remplit ici le rôle de l’éducateur qui choisit dans sa volière ou son troupeau les plus forts, les plus robustes individus pour perpétuer l’espèce, qui consomme les moins bien venus ou les met hors d’état de se reproduire. Pourtant je ne puis accorder au savant anglais que les conditions d’existence jouent dans la constitution des races naturelles un rôle aussi restreint qu’il paraît l’admettre dans certains passages de son livre. Je crois fermement au contraire à la puissance extrême de ces conditions, agissant soit directement, soit indirectement. Bien loin d’être subordonnées à la lutte pour l’existence et à la sélection, ce sont elles qui en règlent les circonstances et les résultats. Pour les animaux comme pour les plantes, les conditions de supériorité, et par conséquent de survie, seront non-seulement différentes, mais opposées dans un désert aride ou au milieu de marais fangeux, sous le pôle ou sous l’équateur. Des conditions générales différant à ce point ne sont même pas nécessaires lorsqu’il s’agit d’êtres vivans que leur nature soumet d’une manière presque absolue aux influences de milieu. Les végétaux sont essentiellement dans ce cas. Fixés au sol qui les nourrit, ils sont, pour ainsi dire, façonnés quelquefois par lui ; incapables de se défendre contre l’atmosphère, ils présentent souvent des témoignages irrécusables de l’action modificatrice qu’elle exerce sur eux. La belle expérience de M. Decaisne sur les plantains d’Europe, les observations de M. Gubler sur quelques plantes naines, suffisent pour mettre dans tout son jour ce fait général. M. Gubler a montré qu’en s’élevant sur la pente des montagnes certaines plantes ne subissaient pas seulement une réduction de taille considérable, mais que de plus les principaux organes et jusqu’aux parties essentielles de la fleur étaient atteints. M. Decaines a fait plus ; il a reproduit par un simple changement dans les conditions d’existence plusieurs formes d’une même plante existant dans la nature et qu’on avait prises pour autant d’espèces proprement dites. Il a récolté en rase campagne les graines d’un plantain appartenant à une des espèces les plus généralement admises ; il les a semées et élevées au Muséum en imitant autant que possible les conditions particulières aux terrains où poussent les formes les plus distinctes de ce genre. Par cela seul, il a obtenu sept de ces formes prétendues spécifiques. Or il s’agissait ici de différences sérieuses et bien faites pour excuser les botanistes qui, jugeant par les caractères morphologiques seuls, avaient vu là des espèces diverses. De l’une à l’autre de ces plantes, petites-filles de la même mère, on rencontrait des feuilles rondes et courtes ou assez longues pour servir de fourrage, disposées en rosette écrasée ou allongées en une touffe droite et fournie ; la plante était entièrement glabre ou couverte de poils ; la racine, annuelle chez les unes, était vivace chez les autres. Tous ces traits étaient héréditaires, et reproduisaient ceux des races naturelles vivant dans des conditions semblables à celles qu’avait artificiellement reproduites l’habile expérimentateur. Évidemment ils étaient dus à ces conditions mêmes.

La sélection joue certainement un rôle considérable dans les expériences inverses, pour ainsi dire, et quand il s’agit d’obtenir des races s’écartant parfois d’une manière étrange des formes naturelles. Cependant il faut le plus souvent lui venir en aide et transformer d’abord les conditions d’existence. Lorsque Vilmorin voulut mettre hors de doute l’origine de nos carottes cultivées en les tirant directement de la carotte sauvage, il ne lui suffit pas de choisir avec soin ses porte-graines, ni même de multiplier les soins d’élevage ; il dut surtout le succès de sa tentative à la pensée qui lui fit garder pendant l’hiver quelques individus tardifs qu’il repiqua au printemps. Il obligea ainsi une plante annuelle à dépenser sa vie en deux ans. C’est ainsi qu’il transforma une racine extrêmement grêle, dure et coriace, en ce légume savoureux et tendre que nous connaissons tous. Quatre générations suffirent pour produire ce changement. Par des procédés semblables, M. Carrière a transformé en cinq ans le radis sauvage (raphanus rafanistrum), regardé par tous les cultivateurs comme une mauvaise herbe. Entre les mains de cet habile jardinier-chef des pépinières du Muséum, une racine immangeable et pesant au plus 22 grammes s’est métamorphosée en un légume excellent, dont le poids varie de 300 à 600 grammes et plus. Tous ces résultats ont été obtenus surtout grâce au changement dans les conditions d’existence imposé à ces végétaux, qu’on a rendus bisannuels, d’annuels qu’ils étaient naturellement.

Il serait facile de citer bien d’autres faits de ce genre à l’appui de ma manière de voir, qui fut au fond celle de Buffon comme de Geoffroy, et les plus frappans peut-être seraient fournis par Darwin. Aussi dans la discussion que je pourrais soulever à ce sujet trouverais-je des auxiliaires jusque chez ses plus dévoués disciples. Je me borne à mentionner Mlle Royer, qui se sépare ici complètement du savant qu’elle interprète. Dans une note assez étendue où elle discute la question d’une manière générale, elle arrive à conclure que « les conditions complexes de la vie déterminent et règlent toute variation en premier comme en dernier ressort. » Ces quelques mots résument d’une manière fort heureuse tout ce que nous savons sur cette grave question. Au reste, à bien des reprises, et surtout dans son livre sur l’Influence de la domestication, Darwin lui-même atténue ce qu’ont d’évidemment exagéré quelques-unes de ses assertions relatives au peu d’influence des actions de milieu, et il admet qu’elles commandent la transformation des races les plus accusées [8]. Il me semble que sur cette question nous serions aisément d’accord, et que la différence des appréciations tient surtout à ce que le savant anglais donne aux expressions de « milieu, » de « conditions d’existence, » un sens plus restreint que je ne le fais [9].

Chez toutes les espèces qui ont vécu constamment en pleine liberté, on constate un fait que j’ai déjà indiqué et dont il reste à faire ressortir l’importance. En tant qu’elles sont comparables par le degré d’organisation à nos espèces domestiques, aucune d’entre elles ne présente de variations à beaucoup près aussi nombreuses ni aussi considérables que ces dernières. En outre, lorsqu’une partie des représentans d’une espèce est passée sous l’empire de l’homme tandis que le reste conservait son indépendance, on reconnaît aisément que les premiers ont à tous égards beaucoup plus varié que les seconds. Il suffît de citer comme exemple les canards, les oies, les lapins, dont l’unité d’origine est admise par tout le monde. Darwin, avec qui je suis heureux de me trouver ici entièrement d’accord, explique une partie de ce contraste par la différence des milieux. Quelles que soient l’étendue de l’aire habitée par une espèce et la variété des circonstances qui peuvent en résulter, l’état sauvage entraîne une certaine uniformité dans les conditions d’existence, et chaque espèce est maintenue dans ses limites par la multitude des espèces voisines qui lui font concurrence. Par suite, les races devront être peu nombreuses. Les animaux domestiques sont soustraits à la lutte pour l’existence ; surtout l’homme les transporte avec lui et, par la domestication, leur crée en réalité presque autant de milieux qu’ils ont de maîtres. « C’est pour cette raison, dit Darwin, que tous nos produits domestiques, à de rares exceptions près, varient beaucoup plus que les espèces naturelles. » L’abeille est la seule exception réelle qu’il cite, et cet insecte, qui se nourrit lui-même, qui conserve toutes ses habitudes, ne peut vraiment pas être considéré comme soumis à la domestication.

Pour qui admet la distinction fondamentale existant entre l’espèce et la race, pour qui tient compte de faits et de considérations que j’exposerai tout à l’heure, l’explication donnée par le savant anglais est rationnelle et complète. C’est celle que j’ai toujours admise. Elle me paraît moins satisfaisante pour qui se place au point de vue commun à Lamarck, à M. Naudin, à Darwin. La diversité des conditions d’existence imposée par l’homme aux espèces domestiques explique, il est vrai, la multiplicité des variations de ces dernières et l’existence chez elles de certaines modifications plus ou moins incompatibles avec les nécessités de la vie sauvage. Le pigeon culbutant, dont le vol est à chaque instant interrompu par les étranges mouvemens d’où il a tiré son nom, le pigeon-paon, que sa queue étalée et relevée empêche de voler contre le vent, ne pourraient fuir leurs ennemis ailés avec la rapidité du biset. La lutte pour l’existence se présenterait donc pour eux dans des conditions très défavorables, et ils devraient disparaître rapidement ; mais il est des variations parfaitement indifférentes, comme celles de la couleur, qui se produisent sous l’empire de la sélection inconsciente, et qui n’ont rien d’incompatible avec la sélection naturelle. Il en est d’autres qui assureraient un avantage incontestable, tel que l’accroissement de la taille et des forces, et que la sélection naturelle devrait aider à se produire. Pourquoi de pareils caractères ne s’accentuent-ils jamais dans les races sauvages de manière à égaler, à surpasser même ce que l’on a constaté en ce genre dans les races domestiques ? Si les causes naturelles sont capables de transformer les races en espèces, comment ne produisent-elles jamais, entre races spontanément dérivées d’un type spécifique, des différences comparables à celles que la domestication fait naître quand elle agit sur les représentans du même type ?

Cette question touche au fond même des doctrines que nous discutons. Elle conduit à examiner un principe qui leur est commun, et que l’on trouve formulé presque dans les mêmes termes chez tous les naturalistes qui admettent la transformation lente ; La nature, disent-ils, est maîtresse du temps ; elle accumule indéfiniment de petits résultats qui, s’ajoutant de siècle en siècle, atteignent des proportions que rien n’aurait pu faire prévoir. C’est ainsi qu’elle a peu à peu élevé les montagnes, creusé les mers, donné à notre globe la constitution et le relief que nous lui voyons. C’est ainsi qu’elle a également agi pour amener au point où elles sont les flores et les faunes. Toujours simple dans ses lois et procédant sans cesse du simple au composé, elle est nécessairement partie des végétaux, des animaux élémentaires ; elle en a progressivement élevé l’organisation. Toute espèce réalisée a été le point de départ d’autres espèces qui lui ont succédé, et les divergences accumulées ont enfanté les types les plus divers. Ce passage d’une espèce à une autre, cette transmutation, n’ont rien d’étrange. Puisque l’homme, dont l’action est si faible et si courte, sait faire sortir des races d’une espèce préexistante en mettant en jeu l’hérédité et la sélection artificielle, comment la nature, qui dispose sans contrôle de l’espace et de la durée, n’en tirerait-elle pas aisément, presque fatalement, des espèces par l’hérédité et la sélection naturelle ? Au fond, les moyens d’action sont les mêmes, et la nature, plus puissante que l’homme, doit pouvoir faire plus que lui.

Cette argumentation a quelque chose de plausible et est bien faite pour séduire au premier abord. Cependant elle repose sur une assimilation qu’on ne saurait admettre dans sa généralité et sur une confusion véritable. Il est bien vrai que l’homme ne met en jeu que des forces naturelles, il est bien vrai encore que dans une foule de cas il ne saurait rivaliser avec la nature ; mais il a aussi ses revanches, et il mène à bien chaque jour des œuvres qui sont au-dessus ou, si l’on veut, en dehors de celles qu’elle peut accomplir. Jamais il ne fera sortir du sol une nouvelle chaîne des Alpes, jamais les forces naturelles n’eussent élevé la digue de Cherbourg. Nous ne saurions creuser et décorer des grottes qui approchent des immenses et magnifiques cavernes de la Carniole, d’Antiparos, du Kentucky ; la nature ne percera jamais un tunnel régulier et direct comme celui du Mont-Cenis. Sans multiplier ces exemples, il est permis de conclure que, pour les résultats relevant essentiellement de la mécanique, la nature et l’homme ont leur champ propre où chacun d’eux règne à peu près en maître. Il en est de même partout. Nos laboratoires produisent et l’industrie utilise une foule de composés chimiques qui n’existent pas, qui ne peuvent pas exister dans la nature, pas plus que celle-ci ne saurait isoler et conserver bien des corps aujourd’hui d’un emploi journalier.

Même dans le monde inorganique, le pouvoir de la nature est limité par l’essence et le mode d’action des forces qu’elle met en jeu. Celles-ci agissent sans cesse, toutes à la fois, luttant ou s’entr’aidant sous l’empire de lois également aveugles et immuables. Tout effet naturel est le produit d’une résultante. L’homme ne transforme ni les forces ni les lois qui les gouvernent ; mais son intelligente volonté en modifie l’application. Par cela même, il fait varier la résultante et par conséquent les effets. Souvent il se borne à diriger les forces naturelles, à remplacer par la régularité ce que nous appelons le hasard, mot qui sert seulement à voiler l’ignorance. Souvent aussi il les oppose les unes aux autres, neutralise celles qui lui nuisent, active celles qu’il juge utiles, et réalise ainsi des résultats incompatibles avec le jeu libre de ces agens. Voilà comment les fulminates, inconnus dans la nature, prennent naissance dans nos appareils pour aller ensuite amorcer le fusil du soldat ou le jouet d’un enfant ; voilà comment le phosphore, dégagé de ses combinaisons, se conserve indéfiniment dans un flacon de pétrole, et, associé à un autre corps, tout artificiel aussi, forme la base de nos allumettes chimiques. Accordez à la nature autant de siècles qu’il vous plaira, mettez en jeu toutes ses puissances, tant que l’atmosphère contiendra de l’oxygène, de l’acide carbonique, de l’eau, elle pourra amonceler des couches entières de sel ; elle n’arrivera point à isoler le sodium que possèdent tous nos laboratoires et que M. Henri Deville a fait entrer dans l’industrie ; elle ne pourra pas seulement fabriquer la soude caustique.

Eh bien ! quand il cultive une plante, quand il domestique un animal, que fait l’homme ? Avant tout, et qu’il en ait ou non l’intention, il adoucit pour eux dans une proportion plus ou moins considérable la lutte pour l’existence, c’est-à-dire qu’il atténue ou annihile une foule d’actions qu’eussent exercées les forces naturelles. Quand il choisit les végétaux porte-graines, les pères et mères destinés à entretenir la population de son colombier, de sa basse-cour, de sa bergerie, que fait-il, sinon reporter sur un caractère qui lui convient la force aveugle de l’hérédité ? Quand il marie ensemble les pères et les filles, les frères et les sœurs, comme l’ont fait Bakewell et les frères Collins, que fait-il, sinon concentrer toutes les forces héréditaires et en accroître l’énergie ? Dans le monde organique aussi bien que dans le monde inorganique, l’homme intervient avec son intelligence et sa volonté ; il dirige, amoindrit, neutralise ou exalte certaines forces. Par cela même, il modifie la résultante qu’eût produite la libre action de ces forces, et obtient des résultats qui lui appartiennent en propre, que la nature ne saurait réaliser, quelque temps qu’on lui accorde. Voilà comment l’homme crée ces races extrêmes, ces chiens, ces lapins, ces pigeons, ces cyprins dorés, ces fruits, ces légumes de toute sorte dont l’équivalent ne s’est jamais rencontré à l’état sauvage, au dire même de ceux qui proclament la toute-puissance de la nature.

Le mens agitat molem du poète est scientifiquement vrai. Qu’il s’agisse des êtres vivans ou des corps bruts, l’homme est souvent plus puissant que la nature. En revanche, ses œuvres sont relativement bien peu stables, et ne subsistent que sous la protection de celui qui leur a donné naissance. Dès que l’homme cesse de veiller sur les produits de sa propre industrie, ceux-ci retombent sous l’empire des lois générales, et, plus ils sont exceptionnels, plus vite ils disparaissent ou rétrogradent vers le point de départ. En quittant nos potagers, les légumes les plus délicats redeviennent promptement de mauvaises herbes ; échappé à nos volières, le pigeon retourne au biset, et le chien marron reprend les formes et les mœurs d’une bête féroce. Tout au plus gardent-ils la trace des caractères acquis artificiellement qui n’ont rien d’incompatible avec les nouvelles conditions d’existence ; mais ceux-ci sont constamment amoindris et ramenés dans les limites que comportent les variations naturelles. Les arbres fruitiers retrouvés libres par van Mons dans les Ardennes, le pigeon marron des falaises d’Angleterre, les porcs sauvages d’Amérique, les chiens des pampas, sont autant d’exemples d’un retour imparfait aux types primitifs.

Ces retours plus ou moins complets relèvent essentiellement de la lutte pour l’existence et de la sélection naturelle ; ils montrent clairement le résultat général de ces deux grands phénomènes qui neutralisent ici jusqu’aux lois de l’hérédité. L’un et l’autre sont essentiellement des agens d’adaptation. Avant tout, ils tendent à mettre en harmonie les êtres vivans avec le milieu qui les entoure. Nous avons vu Darwin lui-même leur reconnaître hautement ce caractère. Or, le milieu étant donné, les conditions nécessaires de cette harmonisation sont identiques pour tous les individus représentant une même espèce. Par conséquent, la lutte pour l’existence et la sélection naturelle agiront chez tous les individus de la même manière et dans le même sens. Elles ne pourront donc avoir ici d’autre effet que de les uniformiser de plus en plus, bien loin de les entraîner dans la voie des variations. Détruisant d’ailleurs fatalement tout individu quelque peu inférieur à ses frères, elles maintiennent rigoureusement, avec la similitude des caractères, l’égalité d’énergie fonctionnelle. Ainsi s’établit et se conserve l’uniformité si remarquable dans l’immense majorité des espèces sauvages et qui ne laisse de place qu’aux traits individuels ou à quelques rares variétés bientôt disparues. Si le milieu change, il est clair que les conditions de l’adaptation ne seront plus les mêmes ; la sélection, s’accomplissant dans des conditions différentes, produira forcément des résultats plus ou moins distincts des premiers. L’organisme variera donc jusqu’à ce que l’harmonie soit rétablie ; mais, ce résultat obtenu, la lutte pour l’existence, la sélection naturelle, reprendront inévitablement leur rôle primitif, qui est de donner aux espèces de la stabilité, de l’uniformité. Elles auront ainsi façonné des races naturelles ; elles n’auront pas pour cela donné naissance à des espèces.

Les faits ne manqueraient pas pour montrer que telle est l’origine de ces races sauvages parfois si différentes de la souche-mère, et si constantes dans certaines localités qu’on a pu s’y tromper en jugeant par la forme seule. Je me borne à citer l’exemple des cerfs de Corse et d’Algérie. Tous deux se distinguent aisément de nos cerfs d’Europe. Regardés comme indigènes, ils ont reçu des noms particuliers, et figurent comme espèces distinctes dans les écrits de plusieurs naturalistes éminens. Or les témoignages formels d’Hérodote, d’Aristote, de Polybe, de Pline, constatent qu’à l’époque grecque et romaine le cerf n’existait ni en Corse ni en Afrique. Il faut donc admettre, ou bien qu’il y est né par génération spontanée, ou bien qu’il y a été transporté depuis le règne de Titus. Personne n’hésitera, je pense, à regarder le cerf européen comme le père de ces deux races ; mais, en changeant de patrie, il a changé de caractères. En Corse surtout, il a perdu près de moitié de sa taille, transformé ses proportions générales de telle sorte que Buffon l’appelle un cerf basset. Il a de plus modifié ses bois. A-t-il donné pour cela naissance à une espèce nouvelle ? Non, car un de ces animaux, pris jeune et élevé chez Buffon, est devenu en quatre ans beaucoup plus grand, plus beau, que des cerfs de France plus âgés et regardés pourtant comme étant de belle taille [10].

La nature avec l’aide du temps aurait-elle complété la métamorphose, transformé plus encore le cerf de Corse, et fait de lui une espèce vraiment distincte de la souche parente ? Oui, répondraient Lamarck, Darwin, M. Naudin et leurs disciples ; non, n’hésité-je pas à dire. Pour juger de quel côté est la vérité, appelons-en à l’expérience, à l’observation. Interrogeons d’abord les résultats fournis par l’étude de la forme seule. Ici nous rencontrons un des faits généraux déjà signalés. Dans toutes les espèces partiellement soumises, les variétés et les races sont plus nombreuses, plus tranchées parmi les représentans domestiques que parmi les représentans sauvages. L’expérience, d’accord avec la théorie qui seule me paraît vraie, atteste que l’homme est plus puissant que la nature quand il s’agit de modifier les organismes vivans. Or nous avons eu beau pétrir et transformer ces organismes, nous n’avons fait que des races, jamais des espèces. Comment la nature, qui ne nous a même pas égalés dans cette voie partout où nous avons pu comparer ses œuvres aux nôtres, nous aurait-elle surpassés ailleurs ? Affirmer qu’il en est ainsi, c’est tout au moins faire appel à l’inconnu. À ne juger que par ce que nous savons, la morphologie seule autorise à penser que jamais une espèce n’en a enfanté une autre par voie de dérivation ou de transformation résultant d’actions naturelles analogues aux procédés que nous employons pour obtenir des races.

La physiologie est bien plus explicite encore. Constatons d’abord que, sur ce terrain-là aussi, l’homme s’est montré plus puissant que la nature. Dans nos végétaux cultivés, dans nos animaux domestiques, ce n’est pas seulement la forme qui est changée, ce sont aussi et surtout les fonctions. Si nous n’avions fait que grossir et déformer nos fruits et nos légumes, ils seraient restés immangeables. Il a fallu, pour les approprier à nos besoins et aux exigences de notre goût, réduire dans tous la production de certains élémens, multiplier le développement de certains autres, c’est-à-dire modifier la nutrition et la sécrétion. Si ces mêmes fonctions étaient restées ce qu’elles étaient chez les souches sauvages, nous n’aurions pas nos races de moutons à laine fine et nos moutons de boucherie, nos bœufs de labour, nos durham et nos races laitières, nos énormes limoniers et le cheval de course ; si les instincts eux-mêmes n’avaient obéi à l’action de l’homme, nous n’aurions pas dans le même chenil le chien d’arrêt et le chien courant. Rien de pareil n’existe dans la nature.

La supériorité de l’homme n’apparaît pas moins vivement dans l’étude de la fonction la plus en rapport avec les problèmes qui nous occupent. Les phénomènes de la reproduction touchent évidemment à ce qu’il y a de plus intime dans les êtres vivans. À l’état sauvage, les oscillations, comme nous l’avons dit, en sont fort peu étendues. Il suffit de se rappeler le petit nombre d’hybrides naturels rencontrés chez les végétaux eux-mêmes, l’absence absolue de ces mêmes hybrides chez des représentans des plus élevés du règne animal. Eh bien ! dès que l’homme est entré dans cette voie de recherches, il a multiplié les hybrides ; il en a obtenu parfois même sans le vouloir, comme il produit des races sans chercher à le faire. Bien plus, il est parvenu, une seule fois il est vrai, à maintenir pendant plus de vingt générations une lignée provenant de deux espèces distinctes et qui a échappé jusqu’à présent à la variation désordonnée comme aux phénomènes du retour. Néanmoins l’ægilops speltœformis rentre dans la catégorie de ces races dont on doit à la volonté humaine et la formation et la durée tout artificielle. Les expériences de M. Godron montrent jusqu’à l’évidence qu’abandonnée à l’action des forces naturelles elle disparaîtrait, et probablement dès la première génération.

La seule exception connue jusqu’à ce jour confirme donc elle-même de la façon la plus formelle la loi générale qui ressort de tous les phénomènes résumés dans l’article précédent. Or cette loi est incompatible avec toute doctrine qui, comme celles de Lamarck, de Darwin, de M. Naudin, tend à confondre l’espèce et la race. Huxley ne s’y est pas trompé. Quelque partisan qu’il soit des idées générales de son savant et ingénieux compatriote, il a fort bien compris que là est le côté faible d’une théorie qu’il défend, comme il a soin de le dire, non pas en avocat, mais en homme de science qui cherche avant tout la vérité. Dans ses appréciations générales, il fait, à mon avis, la part trop large aux caractères de morphologie anatomique lorsqu’il n’y trouve aucune raison à opposer à Darwin ; mais il met en regard les caractères physiologiques, surtout ceux du croisement, et en apprécie la portée à bien peu près comme moi-même. Aussi, tout en rappelant les côtés séduisans de la théorie darwinienne, tout en insistant sur les horizons nouveaux qu’elle ouvre à la science, sur les progrès que, selon lui, elle ne peut manquer de provoquer, l’éminent naturaliste conclut-il en disant : « J’adopte la théorie de M. Darwin, sous la réserve que l’on fournira la preuve que des espèces physiologiques peuvent être produites par le croisement sélectif. »

Cette réserve est certainement des plus graves. En la faisant, Huxley savait bien que pas un seul fait ne répond à son desideratum. Pourtant elle n’atteint pas le fond même de la doctrine, et il en est de plus sérieuses. Si l’on obtient jamais par le croisement de deux espèces primitivement bien distinctes une lignée intermédiaire par ses caractères, ne variant que dans les limites habituelles, se multipliant et subsistant sans l’intervention de l’homme, présentant avec les espèces voisines et en particulier avec les espèces souches les phénomènes de l’hybridation, on aura sans doute montré que l’art humain peut franchir la barrière qui sépare la race de l’espèce. Il resterait encore à démontrer que la nature peut en faire autant. Il resterait à prouver par des faits que la résultante des forces naturelles abandonnées entièrement à elles-mêmes peut dans certains cas produire un effet semblable à celui que réalise cette même résultante modifiée par l’homme. Ce fait est bien peu probable, on en conviendra. Fût-il acquis à la science, l’exactitude des vues de Darwin serait-elle pour cela démontrée ? Non. On aurait seulement justifié dans une certaine mesure les idées professées par Linné dans les derniers temps de sa vie, alors qu’il regardait toutes les plantes d’un même genre comme descendant d’une souche commune par voie d’hybridation.

L’hybridation n’intervient point dans la formation première des espèces telle que la présentent les doctrines transformistes. Pour qui admet en particulier la dérivation graduelle et lente, pour Lamarck comme pour Darwin, toute espèce nouvelle commence par une variété, qui transmet à ses descendans ses caractères exceptionnels, et constitue d’abord une race, distinguée seulement par certains caractères, mais destinée à s’isoler plus tard physiologiquement. C’est ce dernier résultat dont il faut prouver la réalité : il s’agit de faire voir, non pas que les espèces peuvent se croiser et donner naissance à une lignée à la fois distincte et féconde, mais bien qu’il arrive un moment où deux races, jusque-là fécondes entre elles, perdent la faculté de se croiser. Eh bien ! nous savons par Darwin lui-même à quoi nous en tenir sur ce point. De toutes ses recherches, si longues et si sérieuses, il a conclu qu’on ne connaît pas un seul cas de croisement infécond entre races animales, et qu’entre races végétales tout ce qu’il a été possible d’apercevoir, c’est une certaine inégalité de fécondité. Voilà les faits. Certes, quand ils sont attestés par l’auteur même d’une théorie dont ils sapent la base, on peut, on doit les regarder comme absolument inattaquables.

Lamarck semble ne pas avoir même pensé qu’il y eût là rien qui pût ébranler ses doctrines. Darwin au contraire a bien compris tout ce que cette objection avait de grave, et s’est efforcé de concilier avec sa théorie les faits que sa loyauté habituelle lui faisait reconnaître tout le premier. Pour expliquer la fécondité continue des races domestiques, il s’étaie de l’opinion de Pallas, qui regardait la domestication comme tendant à accroître la fécondité et par cela même à faire disparaître la stérilité des unions hybrides. La même cause, dit Darwin, a dû entretenir la possibilité des croisemens féconds entre toutes les races qui se produisent sous l’action de l’homme [11]. Il serait facile de montrer par de nombreux exemples tirés de l’ouvrage même du savant anglais combien l’action de la domesticité diffère selon les espèces. S’il en est qui se reproduisent aisément en captivité, s’il en est dont la fécondité s’est accrue, il en est d’autres qui, hors de l’état sauvage, deviennent entièrement infécondes, quoique jouissant d’une santé parfaite, quoique entièrement acclimatées sous tous les autres rapports à ce nouveau milieu. Il suffit de citer l’éléphant, que les Indiens ont su soumettre depuis les temps historiques, qui se plie si vite et si complètement à tout ce qu’on lui demande, qui vit plus d’un siècle en captivité. Évidemment il est placé exactement dans les conditions de nos animaux domestiques proprement dits [12]. Or, dans l’Inde, il ne se reproduit à peu près jamais chez son maître, bien que souvent les instincts naturels semblent parler haut dans les deux sexes, au point qu’on est alors forcé de prendre des précautions spéciales [13]. On voit combien peu la règle de Pallas est applicable à l’éléphant.

En tout cas, il ne peut être question de cette règle quand il s’agit des plantes ou des animaux sur qui l’homme n’a jamais mis la main. Quelle est donc la cause qui chez eux vient mettre un terme à la fécondité entre races et isoler physiologiquement une espèce ? Voici la réponse bien instructive qu’après un minutieux examen Darwin fait à cette question fondamentale. « Les espèces, dit-il, ne devant pas leur stérilité mutuelle à l’action accumulatrice de la sélection naturelle, et un grand nombre de considérations nous montrait qu’elles ne la doivent pas davantage à un acte de création, nous devons admettre qu’elle a dû naître incidemment pendant leur lente formation et se trouver liée à quelques modifications inconnues de leur organisation. » Ai-je besoin d’insister sur la portée de ces paroles ? Nous avons déjà vu l’accident invoqué comme ayant donné naissance aux caractères de supériorité qui seuls ont le pouvoir de mettre en jeu la sélection et d’enfanter des races ; nous le retrouvons comme pouvant seul isoler celles-ci et parachever les espèces. L’accident, l’inconnu, tel est donc le principe et la fin de la formation de toute espèce nouvelle ; la sélection n’y est pour rien ; elle ne peut que façonner des races. Voilà en réalité le dernier mot de la doctrine darwinienne, tel qu’il ressort de la déclaration formelle que je viens de citer.

Assurément l’auteur de la théorie n’acceptera pas la conséquence que je tire de ses paroles. Il ne pouvait d’ailleurs y attacher le sens réel qui ressort de notre étude. Grâce au peu de précision dans lequel il laisse ses propres conceptions dès le début de son travail, à la notion toute morphologique qu’il s’est vaguement faite de l’espèce, à l’obligation où il s’est placé de confondre l’espèce et la race, il assimile l’infécondité des croisemens hybrides à toute autre modification physiologique accidentellement développée dans une race domestique ou existant d’une espèce à l’autre dans le même genre, et ne lui accorde pas plus d’importance [14]. Cette conclusion est logique, elle ressort inévitablement non-seulement de la théorie de Darwin, mais aussi de celle de Lamarck, comme de toute doctrine admettant la formation des espèces par voie de dérivation lente. Or, s’il est permis de juger d’une hypothèse par ses conséquences, celle-ci me paraît de nature à éclairer le lecteur. En fait, si dans le monde organisé il existe quelque chose qui doive frapper même un observateur superficiel, c’est l’ordre et la constance que nous y voyons régner depuis des siècles ; c’est la distinction qui se maintient entre ces groupes d’êtres que Darwin et Lamarck appellent comme nous des espèces, alors même que, par les formes générales, les fonctions, les instincts, les mœurs, elles se ressemblent à ce point qu’on a quelquefois de la peine à les caractériser. Certes la cause qui maintient cet ordre, cette constance, à la surface entière du globe est d’une tout autre importance que n’importe quelle particularité en rapport seulement avec la vie individuelle ou l’existence toute locale d’une race domestique.

Or cette cause est simple et unique. Supprimez cette infécondité entre espèces, supposez que les mariages entre les espèces sauvages deviennent en tout sens et indéfiniment féconds, comme ils le sont dans nos colombiers, nos étables, nos chenils, entre les races domestiques ; à l’instant même, que va-t-il se passer ? Les barrières entre espèces, entre genres, sont enlevées ; des croisemens s’opèrent dans toutes les directions ; partout apparaissent des types intermédiaires, partout disparaissent et s’effacent progressivement les distinctions actuelles. Je ne vois pas trop où s’arrêterait la confusion. Tout au moins des ordres entiers et bien probablement les classes elles-mêmes ne présenteraient, après quelques générations, qu’un ensemble de formes bâtardes, à caractères indécis, irrégulièrement alliées et entrelacées, où le désordre irait croissant grâce au mélange de plus en plus complet et à l’atavisme, qui bien longtemps sans doute lutterait avec l’hérédité directe. Ce n’est pas là un tableau de fantaisie ; tout éleveur à qui on demandera ce que produiraient les libres unions entre les cent cinquante races de pigeons reconnues par Darwin, entre les cent quatre-vingts races de chiens qui ont figuré à nos expositions, répondra, certainement comme moi. L’infécondité entre espèces a donc dans le monde organique un rôle à peu près analogue à celui que joue la pesanteur dans le monde sidéral. Elle maintient la distance zoologique entre les espèces, comme l’attraction maintient la distance physique entre les astres. Toutes deux ont leurs perturbations, leurs phénomènes inexpliqués. A-t-on pour cela mis en doute le grand fait qui fixe à leur place le dernier des satellites aussi bien que les soleils ? Non. Peut-on pour cela nier le fait qui assure la séparation des espèces les plus voisines comme celle des groupes les plus éloignés ? Pas davantage. En astronomie, on rejetterait d’emblée toute hypothèse en opposition avec le premier. Bien que la complication des phénomènes soit beaucoup plus grande en zoologie, l’étude sérieuse conduira toujours à repousser toute doctrine en désaccord avec le second. L’art humain pourra enfanter des résultats qui sembleront d’abord ne pas se plier aux règles de l’hybridation ; il l’a déjà fait une fois, il le fera sans doute encore. Il n’aura pour cela ni changé la loi naturelle et générale, ni démontré qu’elle n’existe pas ; de même qu’en dominant une force physico-chimique tantôt par d’autres forces, tantôt par ses propres lois, nous ne prouvons rien contre elle et ne la modifions point.

Ce n’est pas seulement à notre époque et aux temps relativement modernes que s’applique ce qui précède. Malgré ce qu’ont d’incomplet les renseignemens empruntés à la paléontologie, cette science est assez avancée pour qu’on puisse affirmer l’existence de l’espèce aux plus anciennes périodes zoologiques. Elle s’y montre avec tous les caractères morphologiques que nous constatons autour de nous, tantôt relativement fixe, tantôt plus ou moins variable, tantôt méritant l’épithète de polymorphe, mais pas plus que certains mollusques vivans ou que nos éponges. Quand le nombre des pièces réunies est suffisant, on constate parfois l’existence de variétés et de races groupées autour de la forme spécifique fondamentale, tout comme s’il s’agissait d’êtres contemporains. Rien ne vient contredire ces témoignages si positifs. Toutes choses égales d’ailleurs, les espèces fossiles sont aussi tranchées, aussi distinctes que les espèces actuelles. Rien donc qui ne conduise à conclure que les lois n’ont pas plus changé dans le monde organique que dans le monde inorganique, et que, dès les temps paléontologiques, l’hybridation et le métissage réglaient les rapports des espèces et des races comme ils le font de nos jours. Admettre qu’il a pu en être autrement d’une manière soit régulière, soit accidentelle, c’est opposer à tout ce que nous savons sur le présent et le passé de notre globe le possible, l’inconnu. Entre ces deux sortes de motifs de conviction, je ne saurais hésiter. Voilà pourquoi je ne puis trouver dans une transformation graduelle et lente l’origine des espèces.

Des divergences d’opinions sur des phénomènes encore inexplicables ne me rendront jamais injuste envers des hommes éminens. J’ai combattu leurs doctrines ; j’ai défendu les miennes, chaque jour attaquées en leur nom. Je n’en rends pas moins à leurs travaux un sincère et cordial hommage. Les hypothèses aventureuses de la Philosophie zoologique et de l’Introduction à l’histoire des animaux sans vertèbres ne m’ont pas fait oublier ce qu’il y a de profondément vrai dans ces ouvrages du savant que ses contemporains appelaient le Linné français. Les théories de M. Naudin ne m’empêchent pas de voir en lui le rival, souvent heureux de Kœlreuter [15]. Quant à Darwin, j’aurais aimé de faire connaître en détail sa vie entièrement vouée à l’étude et cet ensemble de recherches incessantes, de découvertes du premier ordre venant tour à tour enrichir chacune des grandes divisions de l’histoire naturelle [16]. J’aurais été heureux de montrer tout ce qu’il y a de science variée et sûre dans ces livres mêmes dont j’avais à discuter l’idée-mère, mais qui m’ont tant appris. Malheureusement le but de ce travail m’interdisait tout développement, toute excursion de cette nature. Du moins ai-je essayé de faire ressortir comme elle le mérite la bonne foi quasi chevaleresque de ce penseur qui, dans les plus vifs entraînemens de l’intelligence, conserve assez de calme pour voir ce qui, dans ses propres travaux, milite en faveur de ses adversaires, assez de sincérité pour le leur signaler. Il y a un véritable charme à suivre un pareil esprit jusque dans ses écarts, et l’on sort de cette étude avec un redoublement de haute estime pour le savant, d’affectueuse sympathie pour l’homme.


II

En réalité, le transformisme n’a mérité d’être considéré comme une doctrine que grâce aux hommes qui ont pris la transformation lente pour base de leurs conceptions. Chez eux seulement, nous trouvons un corps d’idées coordonnées, embrassant l’ensemble des phénomènes et s’efforçant d’en rendre compte par l’application logique de principes fondés eux-mêmes sur l’observation. Les naturalistes qui, pour expliquer l’origine des espèces éteintes ou vivantes, ont eu recours à l’hypothèse d’une transformation brusque, ceux qui admettent le passage immédiat d’une espèce ou d’un type à l’autre, ne présentent rien de pareil. Ils se bornent assez souvent à indiquer d’une manière générale la possibilité que les choses se soient passées ainsi. Tout au plus invoquent-ils à l’appui de leur manière de voir quelques analogies empruntées d’ordinaire à l’histoire du développement individuel. La plupart ne nous disent rien de la cause prochaine qui produit la transmutation, et jamais leurs explications sur ce sujet, ne vont au-delà de l’accident. Geoffroy Saint-Hilaire lui-même, dans le mémoire consacré à l’exposition doctrinale de ses idées, est très explicite sur ce point [17]. Après avoir montré par des exemples comment le milieu peut modifier les caractères morphologiques et physiologiques, il prend, comme nous l’avons déjà dit, pour exemple la transformation d’un reptile et ajoute : « Ce n’est évidemment point par un changement insensible que les types inférieurs des vertébrés ovipares ont donné le degré supérieur d’organisation ou le groupe des oiseaux. Il a suffi d’un accident possible et peu considérable dans sa production originelle, mais d’une importance incalculable quant à ses effets (accident survenu à l’un des reptiles qu’il ne m’appartient point d’essayer même de caractériser), pour développer en toutes les parties du corps les conditions du type ornithologique. » La manière dont Owen comprend la dérivation s’effectuant en vertu d’une tendance naturelle et innée des êtres à dévier du type primitif, indépendamment de toute action extérieure, n’a évidemment rien de plus précis. Enfin M. Dally, tout en se séparant de Darwin dans sa dernière publication, tout en se déclarant transformiste, n’a pas été plus explicite que ses illustres devanciers [18].

Ce mélange de vague et de hardiesse a ses avantages et ses inconvéniens. Toutes les hypothèses qui admettent la brusque séparation des espèces échappent évidemment aux objections tirées de la physiologie et qui rendent inadmissibles les théories reposant sur une transformation lente. La distinction entre l’espèce et la race peut s’accorder avec elles. L’oiseau, sorti de l’œuf pondu par un reptile, est tout aussi distinct de ce dernier que s’il n’existait entre eux aucun lien de filiation. Les espèces même voisines formées par ce procédé se trouvent constituées du premier coup avec tout ce qui les caractérise. Par conséquent l’infécondité de leur croisement n’a plus rien d’étrange, et, quels que soient leurs rapports de parenté, la barrière qui les sépare est aussi parfaite que si elles étaient apparues isolément. À ce point de vue, la conception de Geoffroy et celles qui reposent sur la même donnée fondamentale l’emportent sur celles de Lamarck, de Darwin et de leurs disciples.

Ajoutons qu’en se rattachant aux phénomènes de l’embryogénie et de la tératologie l’illustre auteur de la Philosophie anatomique pouvait invoquer des analogies que les progrès de la science n’ont fait que confirmer. Mieux encore qu’au temps de Geoffroy, nous savons que la caractérisation des types remonte aux premières périodes du développement embryonnaire, et que les monstruosités datent des momens où s’ébauchent les grandes lignes de la future organisation. Les belles et persévérantes recherches de M. Dareste ont bien montré comment une circonstance physique tout extérieure, agissant sur un organisme en voie de se constituer, peut déterminer une déviation des forces formatrices dont l’importance n’apparaît tout entière que par les conséquences qu’elle entraîne. Entre la forme normale et les formes tératologiques résultant de ce qu’on pourrait appeler un accident régularisé, il n’y a rien qui rappelle ces nuances intermédiaires qu’exige la théorie de Lamarck ; tout conclut en faveur de Geoffroy. Enfin si celui-ci avait connu la manière dont ont pris naissance les races de bœufs gnatos, les moutons ancons et mauchamp, il n’eût pas manqué de faire remarquer que ces déviations du type s’étaient accusées brusquement, sans transition qui rattachât ces formes aberrantes à leurs ancêtres, à leurs parens immédiats.

Toutefois ce dernier argument est en quelque sorte une arme à deux tranchans. S’il est de nature à être opposé aux idées de Lamarck, il peut également être retourné contre celles de Geoffroy. Quelque exagérées que soient les anomalies apparues chez nos animaux domestiques, elles ne les entraînent jamais hors des limites de l’espèce considérée physiologiquement. Au point de vue de la forme, le gnato s’éloigne de ses frères de toute la distance qui sépare un genre de l’autre ; il est néanmoins resté un vrai bœuf par la facilité de ses croisemens avec le bétail ordinaire, par la fécondité des métis ; résultant de ces unions. Geoffroy, tout aussi bien que Lamarck et Darwin, aurait donc été obligé de supposer que, dans la séparation d’une espèce nouvelle se détachant d’une espèce ancienne, il y a quelque chose de plus et de différent de ce qui s’est passé chez le gnato.

Là pourtant n’est pas l’objection la plus forte à opposer aux hypothèses qui prennent pour base la transformation brusque. Je leur reprocherais bien davantage de négliger entièrement la plupart des grands faits généraux que présente l’empire organique. Il ne suffit pas d’expliquer par une hypothèse quelconque la multiplication des espèces et des types ; il faut surtout rendre compte de l’ordre qui règne dans cet ensemble, ordre que nous constatons sur la surface entière du globe, et qui a traversé sans être altéré l’immensité des âges paléontologiques, si bien qu’il se présente à nous comme indépendant de l’espace et du temps. Quand tout change, il reste immuable. Les faunes, les flores, ont beau s’anéantir et se substituer les unes aux autres, la nature des rapports qui relient les êtres contemporains ne change pas pour cela. Ces êtres se succèdent et viennent tour à tour remplir les cases du cadre de la nature organisée ; ce cadre reste le même. Nos découvertes ont beau se multiplier dans le monde actuel, dans les mondes passés, elles ne font que remplir quelques blancs, que combler quelques lacunes. L’accident sans règle, sans loi, invoqué comme cause prochaine de cette merveilleuse et permanente régularité, peut-il satisfaire l’esprit le moins sévère ? Je ne le pense pas. À ce point de vue, il faut bien le reconnaître, la conception de Lamarck, celle de Darwin surtout, présentent une incontestable supériorité.

L’objection précédente conserve toute sa force lorsqu’au lieu de chercher des analogies dans les seuls faits connus de Geoffroy et de ses contemporains on les demande aux phénomènes de la généagénèse. M. Gubler est, ce me semble, le premier qui ait eu la pensée de ce rapprochement ; mais il s’est borné à l’indiquer comme étant de nature à ajouter une hypothèse de plus à toutes celles qu’on a imaginées pour expliquer l’origine des espèces [19]. Un naturaliste allemand, qui doit à ses nombreux et importans travaux une juste célébrité, M. Kœlliker, a insisté d’une manière plus sérieuse sur cette application des découvertes modernes [20]. Prenant pour point de départ, les divers degrés de la généagénèse et la succession des formes dans le développement embryonnaire, il admet que les êtres vivans peuvent en engendrer d’autres, séparés de leurs parens par des caractères d’espèce, de genre, d’ordre et même de classe. Cette dernière distance existe en effet de la larvé sortie d’un œuf de méduse au polype hydroïde qu’elle produit par métamorphose, de celui-ci à la méduse parfaite que ce polype engendre par bourgeonnement.

D’un être fort semblable à un infusoire sortent donc sous nos yeux des polypes hydraires, puis des acalèphes. Or ces trois types, reliés dans certains cas par une filiation ininterrompue, sont dans d’autres circonstances entièrement indépendans l’un de l’autre. L’hydre verte n’engendre que des hydres, soit par œufs, soit par bourgeons, et il existe des méduses qui n’enfantent que des méduses. Ne peut-on pas penser que ces hydres, ces méduses, ont fait autrefois partie de quelque cycle généagénétique ? Ne peut-on pas se demander si chaque jour les cycles dont nous constatons l’existence ne laissent pas échapper quelques individus qui, se propageant sous la forme devenue pour eux définitive et la transmettant à leurs fils, font souche d’espèces nouvelles ? La propagation par bourgeons et par formes très distinctes n’existant pas d’ailleurs partout, surtout chez les animaux plus élevés, Kœlliker y supplée en admettant qu’un œuf normalement fécondé pourrait bien parfois dépasser le terme de son développement ordinaire et donner ainsi naissance à une organisation supérieure. Les ressemblances plus ou moins réelles, mais toujours temporaires, que l’embryon ou la larve d’un animal supérieur présente assez souvent avec les espèces inférieures, lui semblent témoigner en faveur de ce mode de perfectionnement des types spécifiques.

Kœlliker a pu croire un moment que sa conception allait pouvoir s’appuyer, non plus seulement sur des analogies très discutables, mais sur un fait d’observation. Un naturaliste allemand bien connu par de nombreuses recherches et d’importantes publications, M. Hæckel [21], a trouvé dans les mers de Nice des larves qu’il regarde comme provenant d’un œuf régulièrement fécondé et qui se sont transformées sous ses yeux en une géryonie, méduse appartenant à un type dont les organes rayonnans sont au nombre de six ou d’un multiple de ce nombre [22]. Cette géryonie produit directement et par bourgeon une cunina, autre méduse dont les mêmes organes sont au nombre de huit ou d’un multiple de ce nombre [23]. Les types sont donc différens. Or des observations de M. Hæckel il résulte que les cunina acquièrent au bout d’un temps donné les attributs mâles et femelles qui caractérisent l’état parfait. Tout indique par conséquent qu’elles peuvent se propager indépendamment des géryonies, qui leur ont donné naissance par généagénèse. S’il en était ainsi, si les deux formes médusaires restaient isolées à partir de ce moment sans revenir l’une à l’autre, si toutes deux se propageaient par de véritables œufs, M. Hæckel aurait assisté à l’un de ces faits que suppose la théorie de Kœlliker. Une espèce aurait pris naissance sous ses yeux par hétérogénèse, et l’habile observateur à cru pouvoir conclure qu’il en est bien ainsi [24].

La grave question soulevée par M. Hæckel est cependant loin d’être encore résolue. Il reconnaît lui-même ce que ses études ont d’incomplet, et signale les questions nombreuses qui restent à éclaircir. La première est évidemment de mettre hors de doute la production sexuelle des géryonies. Ce fait fondamental ne résulte encore que de simples analogies avec ce qui a été observé dans un genre voisin. Ici même l’origine ovulaire des larves n’a pas été constatée directement. La conclusion de M. Hæckel n’a donc pas encore de base réelle. Il pourrait bien se faire que les géryonies fussent des descendans généagénétiques des cunina. M. Hæckel n’a jamais rencontré ces deux sortes de méduses isolées l’une de l’autre. Cela seul paraît indiquer des relations bien étroites. Pour ce motif et pour beaucoup d’autres, je crois, avec le professeur Allman, qu’on ne peut voir dans la production des cunina qu’un fait de généagénèse, compliqué probablement par quelques phénomènes de polymorphisme analogues à ceux qu’ont découverts dans le règne végétal les botanistes modernes. Là surtout on aurait pu croire à des transmutations subites, d’autant plus que les corps reproducteurs eux-mêmes présentent des différences morphologiques parfois très grandes d’un stade du développement à l’autre ; pourtant l’étude attentive des phénomènes a montré combien on se serait mépris en les interprétant dans le sens de l’hétérogénèse. On doit s’attendre à trouver chez les invertébrés inférieurs des faits de même nature, et déjà le savant anglais que je viens de citer en a signalé qui semblent rentrer dans cette catégorie. Tout paraît donc confirmer le jugement qu’il porte sur le travail, très intéressant d’ailleurs, de M. Hæckel [25].

La pensée qu’un être en voie de développement peut dépasser le point d’organisation où s’étaient arrêtés ses ancêtres et ses propres parens est au fond celle de Geoffroy. Je ne connais rien dans l’histoire de l’embryogénie proprement dite qui puisse la justifier. On pourrait bien plutôt invoquer en sa faveur un fait fort singulier qui s’est passé au Muséum même, et dont les preuves vivantes existent encore dans notre ménagerie des reptiles. Je veux parler de la transformation des axolotls en amblystomes. Ces deux genres font partie du groupe des batraciens urodèles, ainsi nommés parce qu’ils conservent pendant toute leur vie la longue queue qui disparaît chez les grenouilles et les crapauds arrivés à l’état adulte. Les axolotls sont des animaux exclusivement aquatiques, respirant à la fois l’air en nature et l’air dissous dans l’eau. Ils ont en conséquence des poches pulmonaires analogues à celles des autres reptiles, et des branchies bien développées qui forment de chaque côté du cou trois paires de houppes. Leur queue, organe essentiel de la natation, est large, comprimée, et, comme celle de nos tritons ou lézards d’eau, elle est doublée par une large crête qui s’étend en dessous jusqu’au ventre et en dessus tout le long du dos. Les amblystomes vivent sur terre, ne respirent que par des poumons, ont une queue arrondie et sans crête. Ces différences organiques en rapport avec des genres de vie aussi distincts ont fait placer les axolotls et les amblystomes dans deux familles différentes [26].

Or en 1864 le Muséum reçut six axolotls, parmi lesquels se trouvait heureusement une femelle. Dès l’année suivante, de la mi-janvier aux premiers jours de mars, celle-ci pondit en deux fois un très grand nombre d’œufs qui se développèrent très régulièrement. Aux premiers jours de septembre, les jeunes ne se distinguaient presque plus des parens. À ce moment, des changemens très étranges se manifestèrent spontanément chez quelques-uns d’entre eux. Les houppes branchiales, les crêtes du dos et de la queue diminuaient, la forme de la tête se modifiait, des taches d’un blanc jaunâtre apparaissaient ça et là sur le fond uniforme du corps. De pareils phénomènes ne pouvaient échapper au savant qui a fait de la ménagerie des reptiles une des parties les plus intéressantes du Muséum. M. Duméril isola ces individus exceptionnels pour en faciliter l’étude, et les observa jour par jour, heure par heure. Il put ainsi suivre pas à pas les progrès de la transformation, voir disparaître un à un tous les caractères des axolotls, et constater qu’en seize jours ils étaient remplacés par ceux des amblystomes. Il s’assura que les changemens ne portaient pas seulement sur l’extérieur, mais que les modifications atteignaient la disposition des dents, le squelette de la tête et jusqu’aux élémens de la colonne vertébrale.

À quelque point de vue que l’on envisage ce fait, il est très remarquable ; mais il est difficile d’en fixer dès à présent la signification réelle. Tous les batraciens subissent des métamorphoses. À l’état de têtards, tous ont des branchies, et le têtard ou larve de nos tritons reproduit en petit les caractères essentiels de l’axolotl. Les modifications qu’il subit en prenant ses formes définitives rappellent en outre à bien des égards celles que présente celui-ci quand il se change en amblystome. La découverte de M. Duméril peut donc être considérée comme justifiant l’opinion de Cuvier, qui regardait l’axolotl comme la forme larvaire de ce dernier. L’éminent professeur du Muséum, dont le savoir spécial accroît ici l’autorité, semble se décider en faveur de cette interprétation. Pourtant, dans son mémoire le plus étendu et le plus complet, il ne s’exprime qu’avec une certaine réserve, et signale lui-même les particularités qui, même en se plaçant au point de vue de la métamorphose, feraient de celle dont il s’agit un fait très exceptionnel [27].

Les phénomènes du développement des tritons sont parfaitement connus. On sait qu’ils perdent leurs branchies et prennent leurs formes définitives bien avant d’avoir acquis la taille des adultes. Lorsque les têtards sont surpris par l’hiver avant leur transformation, ils restent à l’état de larve jusqu’au printemps. Toutefois ils doivent se transformer et grandir avant de pouvoir se reproduire. Telle est la marche régulière des phénomènes ; mais il peut arriver que l’animal atteigne les dimensions normales et que les deux sexes présentent leurs attributs essentiels sans que les caractères les plus frappans de l’état larvaire se soient effacés. Ce fait très singulier a été constaté par Filippi, un des naturalistes dont l’Italie avait le plus de droit d’être fière. Sur cinquante tritons alpestres péchés par lui dans un petit étang de la Suisse, à peine s’en trouva-t-il deux qui eussent perdu leurs branchies. Les dents, la colonne vertébrale, conservaient plus ou moins les caractères larvaires. Cependant tous avaient la taille des adultes, et les élémens de la reproduction étaient parfaitement développés chez les mâles comme chez les femelles [28]. En rapprochant cette observation de ce qui s’est passé au Muséum, M. Duméril a été parfaitement autorisé à dire : « L’exemple des tritons prouve qu’un batracien urodèle peut se reproduire à l’état de larve. Rien n’empêche donc de considérer les axolotls comme de vraies larves dont les amblystomes ne sont que l’état parfait. »

Il est pourtant difficile d’assimiler à une simple métamorphose la transformation dont il s’agit ici. Chez les tritons comme chez tous les animaux à transformations normales, la métamorphose est un phénomène général qui peut présenter des anomalies, mais qui n’en existe pas moins. Or tel n’est pas le cas pour les axolotls du Muséum. Les reproductions se sont multipliées depuis l’époque à laquelle remontent les observations de M. Duméril. Environ trois mille individus ont été élevés dans nos aquariums. Il en a été distribué sur une foule de points en France et à l’étranger, dans le nord et dans le midi de l’Europe. Eh bien ! la métamorphose en amblystomes ne s’est accomplie au Muséum que sur seize individus. Deux autres faits de même nature se sont produits, l’un à Wurtzbourg, chez Kœlliker, l’autre à Louvain, chez van Bénéden. Voilà tout. En outre, quelques axolotls du Muséum ont paru vouloir éprouver des changemens analogues, mais se sont arrêtés à mi-chemin. M. Duméril a eu l’ingénieuse idée de pousser pour ainsi dire à la transformation en forçant un certain nombre d’individus à respirer avec leurs poumons seuls, et pour cela il a excisé totalement les branchies. La plupart des opérés ont réparé cette perte et ont continué à vivre comme auparavant. Spontanées ou provoquées, les transformations sont à peu près dans la proportion de un pour deux cents seulement ; elles ne se sont montrées dans nos aquariums que pendant les deux premières années de la reproduction des axolotls, et semblent avoir cessé. Il est bien difficile de voir une métamorphose ordinaire dans un phénomène aussi rare et aussi irrégulier.

D’autres considérations plus graves justifient cette conclusion. L’état parfait d’un animal, acalèphe, insecte, reptile ou mammifère, s’accuse bien moins par la forme que par l’apparition des élémens mâles et femelles, par la possibilité de se reproduire au moyen d’œufs fécondés. Sur ce point, il n’y a pas de divergence entre les zoologistes, et cela même permet de ne pas s’égarer au milieu des phénomènes complexes de la généagénèse et du polymorphisme. Là aussi se trouve l’explication du fait observé par Filippi. Les tritons alpestres, qui avaient acquis la taille et les caractères essentiels de l’adulte, étaient bien arrivés à cet état ; seulement il y avait eu chez eux un arrêt partiel de la métamorphose comme on en a signalé depuis longtemps chez les insectes eux-mêmes, où la nature du phénomène est indiscutable. Malgré leurs formes larvaires, nos axolotls sont bien des animaux adultes, car ils se reproduisent très régulièrement et avec toutes les circonstances caractéristiques, de l’état normal. À en juger par l’analogie, on ne voit donc aucune raison pour qu’ils changent d’état et passent à une forme organique supérieure. Enfin, quand le triton perd ses branchies, quand il revêt sa forme définitive, c’est précisément, comme chez tous les animaux à métamorphoses connus jusqu’ici, pour acquérir les facultés reproductrices. Or c’est précisément le contraire qui semble se passer chez les amblystomiens résultant de la transformation des axolotls. Aucun d’eux n’a encore donné signe de tendance à se reproduire, soit avec ses frères transformés comme lui, soit avec ceux qui ont conservé leurs formes premières et dont on les a rapprochés. On dirait qu’ici un excès de métamorphose produit une forme organique plus élevée, mais neutre, tandis que chez les fourmis et les abeilles la neutralité provient au contraire d’un arrêt de développement. Peut-être y a-t-il dans cette transformation un cas de polymorphisme. Ce serait la première fois que ce phénomène apparaîtrait chez une espèce d’un type aussi élevé. On voit combien la découverte de M. Duméril mérite l’attention des naturalistes ; mais on voit aussi combien il reste d’études à faire pour en comprendre la véritable signification [29].

L’insuffisance même de notre savoir prêterait aisément aux interprétations transformistes. Ces axolotls, qui jusqu’ici se sont reproduits sous leur forme connue, qui, en majorité énorme, continuent à se propager de même, qui exceptionnellement franchissent la limite ordinaire de leur organisation, dépassent les tritons et deviennent en quelques jours des amblystomes, semblent réaliser non pas seulement ce qu’avait imaginé Geoffroy Saint-Hilaire, mais ce qu’avait rêvé de Maillet lui-même. Ici ce serait bien un animal adulte qui, sous l’influence d’un changement de milieu, peut-être aussi à la suite de blessures faites par un habile expérimentateur ou par ses compagnons de captivité [30], passerait brusquement d’un type à l’autre. Il serait pourtant bien étrange que la vérité fût là où il semble si peu sage d’aller la chercher, que la nature nous gardât cette surprise de donner raison au plus aventureux de tous ceux qui ont cherché à éclaircir le mystère des origines spécifiques, et que Telliamed eût deviné plus juste que les Lamarck et les Darwin. Jusqu’ici l’amblystomien issu de l’axolotl est une véritable énigme scientifique ; l’invoquer comme argument serait s’appuyer sur l’inconnu. Pour être autorisé à le regarder comme une espèce nouvelle, il faudrait d’abord le voir se reproduire, puis s’assurer que ses descendans ne retournent pas au type primitif, et, en fût-il ainsi, il faudrait encore examiner jusqu’à quel point le croisement, facile à obtenir artificiellement entre les deux types, présenterait les caractères du métissage ou de l’hybridation [31].

Pas plus qu’aucune autre, la théorie de Kœlliker ne peut donc en appeler à l’expérience, à l’observation. Elle est pourtant sans contredit la plus complète de celles qui reposent sur la donnée d’une dérivation brusque. Elle relie un certain nombre de faits, et les analogies invoquées par l’éminent professeur de Wurtzbourg sont bien plus plausibles que celles dont Geoffroy étayait ses idées. Toutefois les rapprochemens faits par Kœlliker conservent un caractère entièrement hypothétique. Une tendance innée à produire des types plus élevés, se révélant avec plus ou moins d’intensité dans des circonstances indéterminées, rend compte de la multiplication, de la variation, même du perfectionnement des types ; elle ne nous dit rien au sujet de la manière dont ils sont coordonnés dans l’espace et surtout dans le temps. Quiconque admet une force de transmutation, que cette transmutation soit brusque ou lente, doit reconnaître qu’elle est réglée par quelque chose de supérieur et de permanent. C’est là ce qu’ont parfaitement senti Lamarck et Darwin. Ce dernier seul a tenté de déterminer ce quelque chose à l’aide de la science pure, et nous avons vu comment il a échoué dans cette grande entreprise ; mais du moins il a eu le mérite incontestable de définir clairement la cause première à laquelle il attribuait les modifications des types organiques ; il s’est efforcé de montrer quels en devaient être les effets immédiats, et comment ces effets, devenus causes à leur tour, pouvaient commander d’autres résultats logiquement dépendans des premiers. Agir autrement que n’a fait le savant anglais, supposer l’existence d’une faculté métamorphique indéterminée, puis invoquer un plan général de développement sans dire comment il a pu être tracé, parler des lois de la vie sans en préciser le mode d’action, c’est évidemment fonder une hypothèse sur une autre. Or, dans l’état actuel de nos connaissances, c’est là qu’en arrivent toutes les théories reposant sur la transformation brusque, et elles ne peuvent faire autrement. Voilà pourquoi elles me paraissent aussi peu acceptables au point de vue de la science que celles dont la transformation lente forme le point de départ ou la conséquence finale.


III


On ne saurait guère examiner les théories transformistes sans parler de l’application qu’on en a faite à l’histoire de notre propre espèce. Les détails généraux dans lesquels je suis entré permettent toutefois de traiter très brièvement cette question spéciale. Et d’abord, pour qui admet les transformations brusques, rien n’est plus aisé que d’expliquer l’apparition de l’homme au milieu des autres êtres vivans ; mais la facilité même de la solution d’un pareil problème est de nature à mettre en garde contre elle et contre l’idée première dont elle est la conséquence. Dans toutes les doctrines se rattachant à ce principe et qui ont été formulées avec quelque détail, la transformation peut produire subitement un être distinct de ses ascendans au point d’appartenir même à une autre classe que ses père et mère. Appliquée à l’homme, cette donnée permet de le faire sortir à peu près indifféremment d’un mammifère quelconque aussi bien que d’un oiseau, d’un reptile ou d’un poisson. Sans entrer dans d’autres considérations, il est, je pense, permis de dire que le vague et l’incertitude de ce résultat suffit pour le faire rejeter par quiconque tient quelque peu à la précision scientifique.

Les théories qui partent de la transformation lente présentent ici tous les avantages et aussi tous les inconvéniens que nous leur avons reconnus. Pour qui en admet les principes, l’existence de l’homme n’est pas plus difficile à expliquer que celle de toute autre espèce animale ou végétale. Lamarck, en invoquant le pouvoir de l’habitude et les déviations accidentelles qu’il reconnaissait ailleurs, a pu très logiquement faire dériver l’espèce humaine de quelque singe anthropomorphe [32]. Prenant le chimpanzé comme le plus perfectionné de ces animaux, il le montre très inférieur à l’homme au point de vue du corps et de l’intelligence ; puis il se demande ce qui arriverait si une race sortie de ce tronc perdait l’habitude de grimper. Il n’est pas douteux, répond-il, que les descendans seraient après quelques générations transformés en bimanes. Le désir de voir à la fois au large et au loin leur ferait contracter l’habitude de la station debout. En cessant d’employer leurs dents en guise de défense ou de tenailles, ils les réduiraient aux dimensions des nôtres. Lamarck ne dit pas, il est vrai, quelles habitudes nouvelles auront perfectionné le cerveau au point d’assurer à ces chimpanzés transformés un empire incontesté sur les autres. Il se borne à admettre cette supériorité et à montrer qu’elle a pour conséquence le refoulement et l’arrêt du développement des races inférieures, l’extension et le perfectionnement de plus en plus grand de ces singes demi-hommes qui deviendraient plus tard des hommes complets.

Ainsi Lamarck nous donne un singe pour ancêtre [33]. Une croyance presque générale attribue la même opinion à Darwin. Or le savant anglais n’a rien dit de pareil. Bien plus, cette manière d’envisager la question est incompatible avec sa doctrine. Celle-ci conduit sans doute à rattacher nos propres origines au grand arbre de la vie générale ; mais aussi elle isole forcément le rameau humain de la branche représentée par les divers groupes simiens. La loi de caractérisation permanente, conséquence nécessaire de la sélection, ne permet pas aux descendans d’un être à type caractérisé de se mêler aux représentans d’un autre type ; quoique admettant les modifications secondaires, elle ne laisse jamais s’effacer l’empreinte originelle. Au point de vue de la caractérisation progressive et des rapports déterminés par cette loi, ce qui s’est passé chez les êtres vivans rappelle, pour ainsi dire, ce qui se passe dans notre société entre élèves d’un même lycée qui, au sortir des bancs, embrassent des carrières différentes. Le polytechnicien ne retrouvera plus ses condisciples devenus étudians en droit ou en médecine. Lui-même ne tarde pas à se séparer de ses contemporains passés à l’école de Metz, à celle des ponts ou des mines, tandis qu’il a lui-même opté pour la marine. Une fois engagés chacun dans leur voie, ils ont beau avancer, ils restent séparés. Le magistrat ne saurait devenir médecin d’un hôpital ; le marin peut passer amiral, il ne sera jamais ingénieur en chef, pas plus que celui-ci ne saurait aspirer aux épaulettes de général, au bâton de maréchal. L’élève de Saint-Cyr et l’officier du génie ou d’artillerie, arrivés au même grade, ont entre eux leur passé, leurs tendances et leurs connaissances spéciales. Toute grossière qu’elle est, cette comparaison donne une idée approximative de la manière dont la doctrine de Darwin explique l’origine, la formation, la séparation des groupes. La nature des carrières correspond à la différence des types organiques.

Or depuis bien longtemps les études de Vicq-d’Azyr, de Lawrence, de Desmoulins, de Serres, confirmées par les travaux plus récens de Duvernoy, d’Owen, de Huxley, de Gratiolet, d’Alix, ont mis hors de doute à la fois l’extrême ressemblance des matériaux anatomiques de l’homme et des singes et la différence des plans réalisés avec ces matériaux. Dans le corps de l’un et des autres, on trouve les mêmes élémens, et on peut suivre la comparaison os par os, muscle par muscle, nerf par nerf ; mais tout est disposé pour faire du premier un marcheur et des seconds autant de grimpeurs. Le gorille et le chimpanzé, ces singes anthropomorphes dont on a tant parlé, sont sans doute supérieurs à leurs frères les cynocéphales et les macaques ; mais, pour s’être perfectionnés à certains égards, ils n’ont pas changé de type fondamental, et ne peuvent avoir précédé dans l’évolution darwinienne un organisme de marcheur. Devinssent-ils les égaux des hommes, ils resteraient des hommes grimpeurs.

Depuis longtemps, j’ai montré que la doctrine de Darwin, logiquement appliquée au type humain, conduit tout au plus à regarder l’homme et les anthropomorphes comme les termes extrêmes de deux séries qui auraient commencé à diverger au plus tard dès l’apparition du singe le plus inférieur. Telle est aussi la conclusion à laquelle sont arrivés les darwinistes sérieux qui s’étaient le plus laissé séduire un moment par la pensée d’une origine simienne. Dans la Leçon où il a traité ce sujet, Filippi semble d’abord croire à cette origine, et pourtant il se rallie en concluant à une autre opinion. « Les singes, dit-il, sont le rameau cadet et nous le rameau principal du tronc généalogique commun [34]. » Ch. Vogt, qui dans ses Leçons sur l’homme avait paru un moment prêt à adopter l’hypothèse de l’origine simienne, est revenu bientôt à des idées toutes différentes. Dans le travail très important qu’a couronné la Société d’anthropologie, tout en plaçant l’homme au nombre des primates, il n’hésite point à déclarer que les singes les plus inférieurs ont dépassé dans un certain sens le jalon d’où sont sortis en divergeant les différens types de cette famille [35]. « Nous pourrons, ajoute-t-il, trouver quantité de formes intermédiaires entre les singes actuels, nous n’aurons pas pour cela une solution de fait du problème que nous pose la genèse du genre humain… Encore pouvons-nous trouver des types fossiles qui se rapprochent de l’homme plus que nos singes anthropomorphes, tels que le driopithèque décrit et figuré par M. Lartet. Il n’est pas dit pour cela que nous ayons sous les yeux un des jalons historiques du développement humain. »

Vogt croit, il est vrai, trouver dans le cerveau plus ou moins réduit des individus atteints de microcéphalie la reproduction par atavisme d’une disposition qui aurait été normale chez quelques-uns de nos vieux ancêtres. Par là, il fait à notre espèce l’application d’une de ces nombreuses hypothèses de détail imaginées par Darwin, et que j’ai dû négliger, parce qu’elles ne touchent pas au fond même de la doctrine [36]. Il n’en reste pas moins bien clair qu’en rejetant l’origine de l’homme au-delà de l’apparition des singes, en reconnaissant qu’aucun jalon entre ce point de départ indéterminé et l’état actuel n’a encore été découvert, le célèbre professeur de Genève se place en plein inconnu. Nous retrouvons donc ici le résultat inévitable de la doctrine darwinienne, et cela explique sans doute la réserve qu’ont gardée dans cette question spéciale les darwinistes les plus décidés. Ni Lubbock [37] ni Wallace [38] n’ont essayé de montrer cet être mystérieux dont les petits-fils devaient devenir les hommes que nous connaissons. Aucun n’a parlé du singe. Huxley lui-même, que des circonstances particulières et ses instincts généreux ont cependant entraîné, ce me semble, au-delà de sa propre pensée, déclare à deux reprises qu’entre l’homme et le singe il y a un abîme encore impossible à combler [39]. En un mot, tous ces hommes de savoir sérieux ont fort bien compris, même au milieu des polémiques ardentes que soutenaient quelques-uns d’entre eux, que l’origine simienne de l’homme, inacceptable à tous les points de vue, est surtout inconciliable avec la théorie de Darwin.

Comment donc a pris naissance cette croyance populaire que Darwin faisait de l’homme le petit-fils du singe ? Comment des hommes fort instruits d’ailleurs et même quelques vrais savans se sont-ils laissés aller un instant à soutenir une hypothèse en contradiction flagrante avec la doctrine dont ils se proclamaient les disciples ? C’est qu’encore une fois le dogmatisme et l’anti-dogmatisme ont pris pour prétexte de leur lutte une question essentiellement scientifique qu’ils n’avaient pas étudiée, et se sont heurtés sur un terrain qui leur était également mal connu ». C’est à Oxford, dans une session de l’Association britannique, que la querelle commença. Le lord-évêque de cette ville attaqua les idées de Darwin avec des armes qui paraissent lui être familières, et le premier il crut pouvoir dire que la théorie de la sélection naturelle avait pour conséquence de nous faire descendre de quelqu’un des singes vivans. Les sarcasmes de sa seigneurie blessèrent l’amitié dévouée de Huxley, qui, prenant la défense « du lion malade, » ramassa le gant jeté avec une imprudente étourderie. « Si j’avais à choisir, répondit-il, j’aimerais mieux être le fils d’un humble singe que celui d’un homme dont le savoir et l’éloquence sont employés à railler ceux qui usent leur vie dans la recherche de la vérité. » Plus tard, Vogt devait aller plus loin et déclarer « qu’il vaut mieux être un singe perfectionné qu’un Adam dégénéré. »

Il n’est pas surprenant que bien des gens aient mal compris une question ainsi posée dès le début, et se soient crus obligés de condamner ou d’acclamer Darwin sur parole. Ils s’imaginaient défendre leurs croyances religieuses ou philosophiques. En réalité, le savant anglais n’avait pas même abordé la question des origines humaines. À peine trouve-t-on dans ses écrits deux ou trois allusions très indirectes et faites en passant à la possibilité d’appliquer ses idées générales à ce problème spécial. Si jamais il le traite avec quelque détail et en sortant du vague que ne permettrait pas un semblable sujet, on peut compter sur un travail curieux où abonderont les preuves d’un savoir immense et d’un esprit des plus pénétrans ; mais on peut aussi être certain que le maître échouera comme ses disciples, que pour Darwin comme pour Vogt, et par les mêmes raisons, tout cet effort étayé des plus ingénieuses hypothèses n’aboutira qu’à l’inconnu.

L’inconnu ! voilà, il faut bien le reconnaître, le désert sans lumières où s’égare la science quand elle entreprend de pousser jusqu’aux questions d’origine ses études sur les êtres vivans ; à cela, il n’y a rien d’étrange. Il en est des œuvres de la nature comme des nôtres. Chez nous, les propriétés des objets produits et les procédés de production sont choses parfaitement distinctes. Il y a là deux ordres de faits entièrement différens, et il est impossible de juger de l’un par l’autre. S’il n’a visité les hauts-fourneaux et les ateliers, l’homme le plus instruit et le plus perspicace, mais étranger à l’industrie, ne devinera jamais comment on tire le fer d’une sorte de pierre, et comment ce fer, transformé en acier, devient plus tard un ressort de montre ou une aiguille. Pourtant il connaît ces objets bien mieux que le naturaliste ne connaît la plus humble plante ou le dernier des zoophytes. Voilà où nous en sommes quand il s’agit des organismes vivans. Nous les étudions tout faits ; nous n’avons pu pénétrer encore dans l’atelier d’où ils sortent ; nous ne pouvons donc rien dire sur les procédés de formation.

Tel est le dernier mot de cette longue étude. Ce n’est pas sans regret que je l’écris. Je ne serais pas de mon temps, si je ne comprenais et ne partageais la curiosité anxieuse avec laquelle tant d’intelligences élevées ou vulgaires interrogent aujourd’hui la création au nom de la science sur les secrets de son origine et de sa fin. Avouer que le savoir humain ne peut pas même encore aborder ces problèmes m’est aussi pénible qu’à tout autre. Pourtant une pensée adoucit ce qu’a d’amer ce sentiment d’impuissance. Nous frayons, j’aime à le croire, la route à de plus heureux, et préparons peut-être la solution lointaine de ces questions insondables pour nous. Tout humble qu’elle paraît à certains esprits, cette tâche a bien sa grandeur et ses charmes. C’est celle que nos pères ont accomplie pour nous, accomplissons-la pour nos fils ; mais, si nous voulons leur laisser un véritable héritage, ne rêvons pas ce qui peut être, cherchons ce qui est.

A. de Quatrefages.
  1. Voyez la Revue du 15 mars.
  2. Recherches sur quelques changemens observés dans les animaux domestiques transportés de l’ancien monde dans le nouveau continent, par M. Roulin (Mémoires des savans étrangers à l’Académie des Sciences, t. V).
  3. Catalogue descriptif de la collection ostéologique du collège des chirurgiens.
  4. Prichard, Histoire naturelle de l’homme, t. Ier.
  5. C’est en 1852, dans ses couvées d’arrière-saison, que Mme Passy vit apparaître un assez grand nombre d’individus présentant ce singulier caractère. Malheureusement elle les sacrifia, craignant de compromettre la pureté de sa belle race cochinchinoise. (Bulletin de la Société d’Acclimatation, 1854.) Le même phénomène parait s’être produit la même année chez M. Johnston.
  6. De la variation des animaux et des plantes, t. Ier, ch. III.
  7. Lacordaire nous apprend qu’à la Plata quelques personnes ont voulu voir dans le gnato une race indigène, oubliant que tous les bœufs américains sont venus primitivement d’Europe, et qu’en particulier tous ceux du bassin de la Plata descendent d’un taureau et de huit vaches amenées à l’Assomption en 1558 par les frères Goës.
  8. De la variation des animaux et des plantes. Voir surtout ce que dit l’auteur au chapitre XII des conditions de vie capables d’annuler les lois de l’hérédité, et au chapitre XXII des causes de la variabilité.
  9. Ces expressions doivent être prises dans un sens absolu et comprendre tout ce qui peut exercer une influence directe ou indirecte sur l’être vivant. On n’a aucune raison pour exclure des conditions d’existence d’un être quoi que ce soit pouvant avoir sur lui une action, et c’est l’ensemble de ces conditions qui constitue le milieu où il vit.
  10. Buffon (Histoire naturelle). Isidore Geoffroy a traité cette question avec quelque détail.
  11. Pallas croyait à la multiplicité des origines pour les races domestiques, et c’est pour lever la difficulté résultant de la fécondité des races les plus différentes qu’il avait imaginé cette hypothèse.
  12. Isidore Geoffroy a très justement distingué les animaux simplement apprivoisés des animaux domestiqués. Les premiers, quoique parfaitement soumis à leur maître, ne se propagent guère en captivité. L’éléphant peut en être regardé comme le type.
  13. Crawfurd, cité par Darwin, assure qu’à l’est d’Ava l’espèce se propage en captivité.
  14. « La stérilité des espèces croisées dépend de la différence partant sur le système sexuel, dit Darwin après avoir signalé quelques-unes de ces différences physiologiques. Pourquoi donc leur attribuer une importance plus grande qu’aux autres différences constitutionnelles, quelle que soit l’utilité indirecte qu’elles puissent avoir en contribuant à maintenir distincts les habitans d’une même localité ? » Variations des animaux et des plantes, ch. XIX, Conclusion. — Darwin semble oublier ici que la stérilité n’existe pas seulement entre habitans d’une même localité, et que cette considération est une de celles qui l’ont conduit à regarder la stérilité des hybridations comme due à d’autres causes qu’à la sélection.
  15. Kœlreuter consacra vingt-sept années à l’étude de l’hybridation, dont il reconnut presque toutes les lois fondamentales. Ses travaux ont été publiés de 1761 à 1774.
  16. Tous les géologues connaissent les observations de Darwin sur les îles volcaniques, sur la structure et la distribution des îles madréporiques, sur la géologie de l’Amérique du Sud ; les paléontologistes, les zoologistes, les embryogénistes, ne sauraient oublier le magnifique travail sur les cirrhipèdes publié aux frais de la société de Ray. Tout récemment, le Dr Hooker, un des juges assurément les plus autorisés, en ouvrant la trente-huitième session de l’Association britannique, mettait au nombre des plus importantes découvertes faites en botanique celles que Darwin a publiées dans ses mémoires sur le polymorphisme de plusieurs espèces, sur les phénomènes que présente le croisement des formes diverses d’une même espèce, sur la constitution et les mouvemens des plantes grimpantes.
  17. Sur le degré d’influence du monde ambiant pour modifier les formes animales. (Mémoires de l’Académie des Sciences, t. XII.) Ce mémoire est le quatrième rédigé par Geoffroy à l’occasion de ses recherches sur les reptiles fossiles du calcaire de Caen.
  18. L’Ordre des Primates et le transformisme.
  19. Préface d’une réforme des espèces fondée sur la variabilité restreinte des types organiques en rapport avec leur faculté d’adaptation aux milieux. — Bulletin de la Société botanique de France, 1862.
  20. Ueber die Darwin’sche Schöpfungstheorie (Zeitschrift für wissenschaftliche Zoologie, 1864.)
  21. M. Hæckel a publié entre autres un grand ouvrage dans lequel l’ensemble du règne animal est envisagé au point de vue des idées de Darwin et accompagné de classifications détaillées regardées par l’auteur comme autant de généalogies.
  22. Geryonia (Carmarina) hastata, de la famille des Géryonides.
  23. Cunina rhododactyla, de la famille des Æginides.
  24. On a new form of alternation of generation in the Medusæ and on relationship of the Geryonida and Æginida. (The Annals and Magazine of natural history, 1865) ; traduit de l’allemand.
  25. Notes on the Hydroïda. (The Annals and Mazagine of natural history, 1865.)
  26. Les axolotls et les amblystomes sont les uns et les autres originaires de l’Amérique du Nord. Les zoologistes des États-Unis ont décrit une vingtaine d’espèces appartenant au second de ces deux genres, et seulement cinq espèces d’axolotls. Celui qui a fait le sujet des observations de M. Duméril vit dans le lac de Mexico et paraît être le Siredon lichenoïdes de Spencer Baird. (Duméril.)
  27. M. Duméril a fait connaître avec détail ses observations et ses expériences sur les axolotls dans deux mémoires principaux, insérés, l’un dans les Nouvelles Archives du Muséum, t. II, l’autre dans les Annales des Sciences naturelles, 5e série, t. VII.
  28. Archivie per la Zoologia, t. Ier. C’est au mois d’août, près d’Andermatten, au lieu nommé Puneigen, que Filippi a fait cette curieuse observation. Il y aurait un intérêt très réel à visiter de nouveau cette localité à la même époque, afin de voir s’il s’agit d’un fait accidentel et temporaire, ou bien si les tritons de Puneigen présentent constamment cette remarquable anomalie dans leur développement.
  29. M. Marsh, professeur à New-Haven (États-Unis), a publié une note très intéressante dans laquelle il fait connaître, comme confirmant la découverte de M. Duméril, les faits qu’il a observés sur un batracien à branchies, originaire du lac Como (Montagnes-Rocheuses), et qui s’est transformé sous ses yeux en amblystome. (Observations on the metamorphosis of siredon into amblystoma, — Journal of Science and Arts, t. XLVI) ; mais M. Baird, qui s’est occupé spécialement des deux types, pense que M. Marsh a pris pour un axolotl une véritable larve d’amblystome.
  30. M. Duméril a vu dans quelques cas la transformation s’opérer d’une manière plus ou moins complète à la suite de graves mutilations résultant des morsures que les axolotls s’étaient faites mutuellement. Trois individus sur neuf, soumis à l’ablation des branchies, se dont complètement transformés.
  31. M. Dally est, je crois, le seul écrivain transformiste qui ait parlé de la transformation des axolotls, il n’y voit qu’un curieux résultat des actions de milieu (Note de M. Fischer insérée dans l’Introduction de la traduction de l’ouvrage de Huxley).
  32. Philosophie zoologique, t. Ier. — Quelques observations relatives à l’homme.
  33. On ne saurait trop dire jusqu’à quel point Lamarck croyait à sa conception. Il la présente tout à fait comme une hypothèse. « Telles seraient les réflexions que l’on pourrait faire, dit-il en manière de conclusion, si l’homme, considéré ici comme la race prééminente en question, n’était distingué des animaux que par les caractères de son organisation, et si son origine n’était pas différente de la leur. »
  34. L’uomo e le scimie.
  35. Mémoires sur les microcéphales ou hommes-singes. Vogt a répété cette déclaration au congrès d’anthropologie et d’archéologie préhistoriques, séance du 30 août 1867.
  36. Dans son histoire du paon, Darwin reconnaît que le retour entier par atavisme ne s’est jamais manifesté à la suite du croisement entre espèces ; mais, s’appuyant sur un certain nombre de faits observés chez les races et concluant de celles-ci aux premières, il admet des atavismes partiels. Prenant le genre cheval pour exemple, il explique par son hypothèse d’une origine commune et par cette espèce d’atavisme les zébrures légères qui se montrent parfois chez l’âne, les lignes dorsales de quelques chevaux, etc.
  37. Pre-historic Times.
  38. The origin of human races and the antiquities of man deduced from the theory of natural selection. (The Anthropological Review, may 1864.) — L’éminent émule de Darwin pense que l’homme a vécu sur les terrains éocènes ou miocènes, et que la sélection agissait sur lui à peu près uniquement de manière à perfectionner le cerveau, tandis qu’elle modifiait les formes générales des animaux. Il explique ainsi comment les plus anciens crânes humains rencontrés jusqu’à ce jour ressemblent si fort aux crânes actuels, tandis que les faunes sont fort différentes.
  39. De la place de l’homme dans la nature, préface de l’édition française et chap. II.