Ornithologie du Canada, 1ère partie/Addenda. — Mœurs des Hiboux d’après Toussenel

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Atelier typographique de J.T. Brousseau (p. 91-94).

ADDENDA.



MŒURS DU GRAND-DUC D’APRÈS TOUSSENEL.

Nous avons déjà dit qu’il y avait dans l’Amérique septentrionale cinq variétés[2] du Grand Hibou à Cornes, dont deux variétés se montraient en Canada ; la plus commune est le Duc de Virginie ou Chat-Huant canadien ; l’autre, assez rare et qui n’a pas encore été suffisamment identifiée, est probablement celle que Baird décrit comme atlanticus.

Voici un tableau saisissant de l’espèce.

« À l’heure où le soleil fuyant sous l’horizon ne dispute plus que faiblement les champs de l’air à l’envahissement des ténèbres, où les urnes des fleurs versent à plus larges flots leurs parfums pénétrants, où la Grive jaseuse laisse choir sa dernière phrase de la cime aiguë du merisier… un hôlement formidable et qui semble s’arracher avec effort d’une poitrine humaine, retentit tout à coup dans la solitude des forêts. Rappelez vos esprits, ce n’est pas la réclame de détresse de quelque imprudent qui se noie, de quelque malheureux, qu’on égorge, c’est le chant d’allégresse du Grand-Duc, le coryphée en titre des oiseaux de la mort.

« C’est la première strophe de son Ode à la Nuit, c’est l’ouverture de la marche funèbre du jour, avec Invitation au Carnage, adressée du haut des airs à tous les assassins nocturnes, quadrupèdes et bipèdes. Entendez la réponse du loup, les plaintifs vagissements de l’hyène et les miaulements du chacal, les sourds grondements du tigre, du lion, de la panthère. Le signal du meurtre est donné, le concert infernal commence ; avant une heure ou deux les cris déchirants des victimes vous raconteront les phases de l’orgie sanguinaire. Je voudrais m’appeler Hector Berlioz pour écrire sur ce thème une superbe symphonie, où la sérénade de l’amoureux, les chants du rossignol et le lever du soleil feraient un délicieux contraste de nuances avec la couleur sombre du motif principal. Je crois, en effet, le moment venu de remettre à sa place la nuit, la douce nuit propice aux turpitudes, et de réhabiliter le soleil trop noirci par les myopes.

« À cette voix si connue qui déchaîne la tuerie sur les bois et les plaines et fait prendre leur volée aux innombrables essaims des farfadets nocturnes, tous les oiseaux de jour se blottissent en tremblant sous la feuillée épaisse, les forts comme les faibles, les braves comme les timides, car nul n’est à l’abri du poignard de l’ennemi commun. La Huppe s’évanouit de frayeur ; le Rouge-Gorge impétueux se raisonne, le Rossignol interrompt subitement sa cadence amoureuse ; le Merle vigilant sonne le dernier coup de la retraite pour aviser du péril les flâneurs attardés ; le Faucon généreux frémit de rage et s’emporte en imprécations comme Ajax contre l’obscurité qui le cloue à son perchoir et l’empêche de châtier le provocateur insolent… Le Lièvre, qui bondit par les blés, s’arrête comme foudroyé sur place, et se rase immobile sous la coulée herbue. Le chasseur le plus intrépide et le moins accessible aux lâches suggestions des ténèbres ne peut dissimuler un rapide frisson.

« Jamais terreur universelle ne fut mieux motivée, du reste ; car le Grand-Duc est, après l’Aigle, le plus fort et le mieux armé de tous les oiseaux de carnage, et ses coups sont plus sûrs, parce qu’il frappe dans l’ombre et que son vol muet le porte sur sa proie sans lui donner l’éveil.

« Le lièvre à l’ouïe subtile, sent les ongles de l’ogre s’incruster dans ses chairs, avant même de soupçonner sa présence. Le plus vite, le plus courageux de tous les oiseaux de combat, le vice-roi des airs pendant le jour, le Faucon à la vue perçante, tombe inanimé sous le poignard de l’assassin, avant d’avoir eu le temps de se mettre en défense.

« Ainsi la fière Bradamante, crème et fleur de chevalerie, fut traîtreusement occise par le perfide Mayençais.

« Donc le Grand-Duc est le dominateur absolu des airs pendant la nuit ; et comme il acclame sa venue par un cri d’allégresse, il insulte par une malédiction à la clarté naissante de l’Aurore qui clôt sa dictature.

« Il se hasarde néanmoins quelquefois à chasser durant le jour au printemps, par exemple, lorsque la faim de ses petits lui crie dans les entrailles.

« C’est le destructeur le plus acharné du Lièvre, de la Perdrix et de tout le menu gibier. Son morceau de prédilection, vers les rives de l’Ohio et du Mississippi, est la Dinde sauvage, qui pèse moyennement de 5 à 10 kilogrammes, et qu’il garrotte et transporte au loin malgré ce poids énorme. Les Dindes domestiques elles-mêmes, qui juchent dans l’intérieur des fermes, ne sont pas à l’abri des coups de main du larron. Un ménage de Grands-Ducs, un peu chargé de sa famille, est le meilleur auxiliaire qu’un propriétaire de lapins, embarrassé de ses richesses, puisse employer pour éclaircir la population de sa garenne. Si j’étais quelque chose dans le conseil municipal de la Seine, mon premier soin, après avoir aboli le rat de cave, serait de porter un coup terrible à celui de Montfaucon en naturalisant le Grand-Duc dans ces parages odieux. L’apprivoisement du Grand-Duc n’est pas chose difficile. Tous ces gros mangeurs, hommes ou bêtes, sont volontiers à qui veut leur bourrer la panse.

« Le Grand-Duc, si redoutable dans l’agression, ne l’est pas moins dans la défense. Les ongles rétractiles dont ses doigts sont armés font des blessures aussi terribles que la dent du renard et la griffe du chat sauvage. Ils se rejoignent à travers les chairs à l’aide d’une puissance incroyable de contraction musculaire, et percent les guêtres de cuir et les empeignes les plus résistantes du soulier du chasseur. Il est besoin de deux ou trois Faucons, et de Faucons de la plus grande espèce, pour lier cet oiseau dans les airs, et ce vol est une des scènes les plus curieuses du drame émouvant de la fauconnerie. L’oiseau chassé, au lieu de fuir en ligne droite, multiplie les ascensions et les culbutes, ne s’occupant qu’à regagner le dessus sur ses adversaires, et à leur grimper sur la croupe. Blessé d’un coup de feu dans la membrure et forcé de s’abattre, il imite le stratagème du blaireau assailli par de nombreux ennemis et décidé à vendre très-chèrement sa vie. Il se renverse sur le dos, attend les chiens, la serre ouverte et haute, exécute avec son bec une sorte de moulinet à quatre faces qui protège tout son corps. Tous ces mouvements étranges sont accompagnés de roulements d’yeux féroces et de la musique des castagnettes dont j’ai parlé plus haut. Pour prouver la supériorité de cette garde, il me suffira de dire que j’ai vu plus d’une fois le chien d’arrêt le plus impétueux se calmer spontanément à l’aspect des préparatifs de défense du Grand-Duc, et opiner pour les mesures de clémence, contre son habitude.

« Le Grand-Duc n’ayant, pour ainsi dire, d’autre ennemi que l’homme, sa race se serait accrue d’une façon désastreuse, n’eussent été les traces de carnage qu’il laisse autour de lui. Les débris de cadavres dont il a soin de tapisser les abords de son aire trahissent bientôt, en effet, le secret de sa retraite. Il a commis, d’ailleurs une seconde imprudence en faisant chaque soir ouïr son cri lugubre du haut de la roche qu’il habite. Le braconnier, qui le déteste par jalousie de métier, et le chercheur de nids, qui le sait de bonne prise, renseignés pas ces divers indices, ont belle à le massacrer et à le surprendre de jour au sein de sa famille. Le Grand-Duc est devenu excessivement rare en France, ce dont je me félicite. On ne l’y rencontre plus guère que dans les grandes forêts de l’Est, Alpes, Jura, Vosges, Côte-d’Or, ou bien encore dans quelques contrées maritimes émaillées de falaises, comme la vieille Armorique. C’est d’ailleurs un oiseau de passage, et que pour cette raison on peut trouver partout vers certaines époques.

« Son nom du Grand-Duc lui vient d’une erreur des anciens qui avaient rêvé que les cailles opéraient leurs migrations semestrielles sous la conduite de ce chef (Dux, ducis, commandant d’armée). Les modernes n’ont eu garde de se départir en cette circonstance de leur méthode habituelle de constater leur respect pour l’antiquité, en acceptant ses contes. Ils ont donné un corps de réalité à la fable en l’incarnant dans un nom propre, nom absurde et barbare qu’il importe de changer.

« Le Grand-Duc et ses congénères, tapis durant le jour au fond des cavités les plus obscures, y passent de longues heures à cuver leurs orgies et à méditer de nouveaux crimes. Obligés de se cacher comme les meurtriers pour se soustraire aux justes répétitions de la vindicte sociale, leur haine pour la volatile s’échauffe de la solitude et de l’antipathie universelle qu’ils savent avoir méritée. Aussi la vésicule du fiel atteint-elle des proportions monstrueuses chez cette race de maudits ! »


  1. Note Wikisource. — Titre apparaissant dans le livre.
  2. Virginianus.
    Atlanticus.
    Pacificus.
    Arcticus.
    Magellanicus.