Ornithologie du Canada, 1ère partie/Biographie d’Audubon

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Atelier typographique de J.T. Brousseau (p. 95-102).

BIOGRAPHIE.




AUDUBON.


« Autrefois, dit Cuvier, dans un rapport adressé par lui à l’Académie des sciences, à Paris, c’étaient les naturalistes européens qui dévoilaient à l’Amérique, ses trésors en fait d’histoire naturelle ; mais maintenant ses Mitchell, ses Harlan, et ses Chs. L. Bonaparte, ont soldé avec intérêt la dette que l’Amérique devait à la vieille Europe. L’histoire des oiseaux de l’Amérique par Wilson, égale en élégance ce que nous avons de mieux et si Audubon complète le travail qu’il a entrepris, l’on sera forcé d’avouer que sur ce point le Nouveau Monde a surpassé l’Ancien. »

L’œuvre d’Audubon a été achevée : Cuvier lui-même l’a prononcé « le plus splendide monument, que l’art ait élevé à l’ornithologie : » le genre humain a ratifié son verdict.

Jean-Jacques Audubon naquit en 1782, à la Louisiane de parens français. Dès sa jeunesse, il fut envoyé à Paris pour compléter ses études ; c’est là qu’il commença à s’adonner à l’histoire naturelle et qu’il prit des leçons de dessin du peintre David. De retour aux États-Unis, à l’âge de dix-huit ans, son père l’établit sur un beau domaine, orné de parcs près de Philadelphie ; il s’y appliqua de bonne heure à connaître et à dessiner les oiseaux qui fréquentaient ses bocages ; ces esquisses furent les ébauches de ses superbes dessins, connus plus tard comme « Les Oiseaux de l’Amérique. » Vers ce temps il prit femme : c’est là aussi que naquit son fils aîné Victor. Audubon se livra d’abord au négoce, mais ses goûts pour les fleurs, les champs et les oiseaux, et son culte passionné de la nature, nuisirent probablement à ses plans financiers. Dix ans plus tard, il partait pour l’Ouest des États-Unis. À cette époque l’usage de la vapeur était inconnu sur l’Ohio ; il n’existait que peu de villages et point de villes sur les rives de ce fleuve. Il arriva en automne sur les bords de l’Ohio, acheta un esquif, dans lequel avec sa femme, son enfant et deux rameurs il s’aventura, se dirigeant vers le Kentucky, où avec sa famille il résida plusieurs années. Ce fut en 1810 qu’il rencontra pour la première fois son illustre devancier, Alexandre Wilson, en quête à cette époque de souscripteurs à son ouvrage sur les Oiseaux de l’Amérique. Wilson s’était adressé à Audubon, faisant valoir la beauté de ses dessins, et Audubon allait signer, lorsque l’œil de Wilson ayant rencontré sur une table voisine les cartons d’Audubon, fort supérieurs aux siens, sa figure s’assombrit, et il quitta de suite Audubon, fort mécontent. Wilson avait reconnu son maître et maugréait en silence contre sa destinée, laquelle interrompant ainsi brusquement le cours de ses succès, le confrontait si tôt avec cet amant (jusqu’alors inconnu) de la Nature, de cette maîtresse dont il avait cru posséder seul tous les sourires.

Audubon a dû négliger de bonne heure, le livre de caisse et le grand livre ; car dès 1811, on le trouve côtoyant les bayous de la Floride, la carabine d’une main, les crayons et le portefeuille de l’autre ; l’année suivante, il se livrait à des courses lointaines demandant aux prés, aux forêts, aux fleuves, aux baies, aux mers, des matériaux pour son immortel ouvrage, qu’il n’avait pas encore songé à publier.

De retour à Philadelphie en 1814[2], il fut présenté au Prince de Musignano, Chs. L. Bonaparte, lequel lui procura une entrée au Lycée d’histoire naturelle de cette ville. Il visita successivement New-York, puis s’enfonça dans les forêts impénétrables de l’Ouest pour y continuer ses recherches. Le nombre de ses dessins ayant rapidement augmenté, il songea à visiter l’Europe et se rendit en conséquence à Liverpool et à Manchester, dont les hommes de lettre l’accueillirent à bras ouverts. Son génie, sa tournure distinguée, sa conduite cordiale et honorable, lui avaient déjà conquis les cœurs. La sympathie et l’encouragement qu’il avait éprouvés, l’engagèrent à publier ses œuvres ; cette entreprise était des plus vastes et Audubon était d’avis qu’il lui faudrait au moins seize ans pour mener le tout à bonne fin. Laissant ses dessins entre les mains d’artistes et d’agents, il revit Paris en 1828 et y reçut un accueil fort flatteur des amis de la science. L’hiver suivant, il le passa à Londres, et se rembarqua pour les États-Unis en avril 1829, désirant explorer de nouveau les montagnes des États du midi et du Sud de l’Union. Le premier volume de ses « Oiseaux de l’Amérique, » vit le jour avant la fin de l’année 1830 ; il contenait cent portraits d’Oiseaux, de grandeur naturelle et coloriés d’après nature. Le public salua ce chef-d’œuvre avec une acclamation de louanges. Les Souverains de France et d’Angleterre avaient apposé leur signature en tête de la liste de souscription. Les sociétés d’histoire naturelle de Paris, de Londres et d’Édimbourg, se firent un honneur de lui ouvrir leurs portes. Cuvier, Swainson et les ornithologistes de toutes les nations entonnèrent un pæan universel de louanges.

Revenu à New-York en août 1831, Audubon, fêté et entouré d’amis, alla à Washington. Le Président et les ministres du gouvernement fédéral, à l’instar des Gouverneurs des colonies britanniques s’empressèrent de mettre à sa disposition passeports, sauve-gardes de toutes espèces et envoyèrent à leurs agents consulaires et autres, instruction d’aider et de protéger l’illustre savant, dans les localités qu’il visiterait. L’hiver suivant se passa pour lui à la Floride ; vers le printemps, réglant sa marche sur la migration des oiseaux vers le Nord, il se dirigea sur Philadelphie et Boston ; cette dernière ville était alors en proie aux ravages du fléau asiatique. Audubon y séjourna quelque temps et y reçut l’hospitalité affectueuse et l’appui des Appleton, des Everett, des Quincy, des Parkman et autres célébrités de cette Athêne du Nouveau-Monde. De là, il passa au Maine, au Nouveau-Brunswick et à la Baie de Fundy, puis il fit voile pour le golfe du St. Laurent, les Isles de la Magdeleine et la côte du Labrador ; il étudia attentivement l’histoire naturelle de ces endroits et se hâta de rejoindre sa famille à Charleston, dans le sud des États-Unis. Le second volume de ses Oiseaux de l’Amérique fut terminé en 1834, le reste de l’ouvrage ne fut complété qu’en 1844 ; il se composait de mille soixante et cinq dessins, embrassant toutes les espèces depuis l’Aigle de Washington, jusqu’à l’oiseau-mouche inclusivement, ainsi qu’une multitude de paysages, de vues marines et autres objets qu’il avait remarqués dans le cours de ses voyages. Le grand naturaliste se félicita d’avoir terminé ce travail gigantesque, qui lui avait coûté un quart de siècle d’étude, de labeurs et de périls, tantôt errant seul au milieu des vastes prairies de l’Ouest, tantôt au sein des glaces et des forêts solennelles du Nord, explorant aujourd’hui les plages sans bornes de l’océan ; demain arrachant aux fleuves, aux bois, aux lacs du nouveau monde, des secrets inconnus depuis le commencement du monde, au reste des humains, si ce n’est à l’Aborigène, roi solitaire de ces superbes et mélancoliques solitudes. Ce fut en 1842 que ce grand peintre de la nature visita le Canada ; il séjourna à Québec plusieurs semaines, y ayant choisi pour sa résidence, la demeure de feu M. Martin, rue St. Pierre, Basse-ville, un de ses plus chauds admirateurs, auquel il légua par reconnaissance à son départ un exemplaire de son superbe ouvrage valant $1,000. Les sympathies de nos hommes publics d’alors ne firent pas défaut à l’illustre voyageur. Chacun de le fêter de son mieux ; de son côté, il acceptait sans se faire prier petits soupers, promenades, excursions dans les environs de Québec ; il admirait fort les magnifiques points de vue de Woodfield et les frais bocages de Spencer Wood, depuis, la résidence de nos Gouverneurs, mais alors, dans tout son éclat et possédé par M. H. Atkinson, homme de goût, capable d’apprécier le génie du beau vieillard : la nature avait été aussi libérale à Audubon au physique qu’au moral ; il était rare de contempler une tête plus noble, un maintien à la fois plus doux et plus majestueux.

Malgré ses succès passés, Audubon avait encore bien des travaux à compléter ; dans le temps même où ses libraires publiaient ses dessins et ses biographies des Oiseaux, il parcourait de nouveau tous les points du continent avec ses fils Victor Gifford[3] et John Woodhouse,[4] pour réunir la matière d’un grand ouvrage sur les Quadrupèdes de l’Amérique, égal en tous points à l’ouvrage sur les Oiseaux — ceci avait lieu en 1849. Il passa les trois dernières années de sa vie, à corriger et à améliorer ses œuvres et expira en 1852, comblé d’années, d’honneurs et de prospérités, à l’âge de 70 ans.

Sans doute, les principaux titres de gloire d’Audubon sont ses Dessins d’après nature. Il a su peindre d’une manière inimitable et sous les phases les plus variées, la famille ailée de toutes les latitudes et de tous les climats du Nouveau-Monde. Tantôt, c’est sous l’épaisse feuillée d’un pin séculaire, en face d’une cascade au doux murmure qu’il présente à nos regards l’affectueuse mère réchauffant sous ses ailes sa douce couvée ; tantôt il vous fait suivre dans la nue, le vol majestueux de l’Aigle, à la poursuite de sa proie, ou bien, de son aile noire rasant la crête blanchissante des flots.

Comme grand écrivain[5], il a aussi des droits incontestables à notre admiration. Ses descriptions très souvent ne le cèdent guère à ses dessins. Paysage champêtre, esquisses de mœurs, jusqu’à la trace légère de l’Aborigène sur le feuillage des bois, tout sous sa touche magique revêt des teintes et une actualité qui décèlent la main d’un maître.

Pour lui aussi, il est vrai de dire « Le style, c’est l’homme. » Ses tableaux sont frais comme la rosée de l’aurore ; on croit suivre ses pas aventureux à travers la forêt ; on s’imagine entendre son cri d’admiration, lorsqu’un lac, une vallée inconnue frappe pour la première fois son regard ; on croit ouïr sa joyeuse exclamation, lorsque le Chevreuil timide s’enfonce à sa vue dans l’épaisseur d’un buisson : on est présent à ses côtés, on prie avec lui lorsqu’à la fin d’une fatigante journée dans les bois, il adresse affectueusement à l’Être Suprême ses remerciements, quand les accents mélodieux du Moqueur ou du Merle viennent dissiper la profonde mélancolie qui l’accablait.

Quand l’illustre Buffon eut complété la partie ornithologique de son grand ouvrage, il annonça avec assurance « qu’il avait achevé d’écrire l’histoire des Oiseaux du monde. » Vingt siècles avaient servi à constater l’existence de huit cents espèces. — Ce nombre semblait prodigieux et le naturaliste français déclara, un peu légèrement, il faut l’avouer, « qu’il n’y avait pas moyen d’ajouter matériellement à cette liste, » laquelle embrasse à peine une seizième partie des espèces actuellement connues. Peu d’hommes ont autant contribué à ces progrès de la science que celui dont le nom est si cher à l’Amérique, Jean-Jacques Audubon.

  1. Note Wikisource. — Titre apparaissant dans le livre.
  2. Un grand nombre de ces détails ont été fournis par son biographe, E. P. Hood.
  3. Mort en août 1860.
  4. Il visitait naguère les villes du Canada.
  5. Voici entre bien d’autres beaux tableaux, celui du Moqueur de Virginie, le Roi du Chant, dans le nouveau monde : on verra qu’Audubon est non seulement le Prince des naturalistes de l’Amérique, mais encore un habile artisan de la phrase, comparable aux écrivains les plus chaleureux du vieux monde.
    Le cri habituel de cet Oiseau a une expression triste ; mais, dans la saison des œufs, le chant du mâle est d’une mélodie ravissante : « L’Européen, qui entend cette voix vigoureuse et passionnée à travers le feuillage du Magnolia de la Louisiane, la compare avec l’hymne nocturne du Rossignol, et ressent, dit Audubon, un secret mépris pour ce qu’il admirait autrefois. Le Bignonia et les Ampelopsis s’enlacent autour des gros arbres, les dépassent, les couronnent, et retombent en festons ; des fleurs balsamiques, des grappes mûrissantes, des corymbes empourprés, une atmosphère tiède et lumineuse enivrent tous vos sens à la fois. Levez les yeux : sur une branche de Magnolia la femelle repose ; le mâle, aussi léger que le Papillon, décrit autour d’elle des cercles rapides, remonte, descend, remonte encore, ses belles plumes un peu développées, saluant de la tête sa douce compagne, et, toutes les fois que son vol s’élance vers le ciel, recommençant son chant de joie, le plus brillant de tous les chants. Il ne débute pas, comme le Rossignol, par de longs et mélancoliques soupirs : il attaque franchement son thème musical, qu’il module ensuite, qu’il gradue, qu’il varie avec un art incroyable, ayant soin de faire entrer dans la composition de son œuvre l’imitation des plus doux bruits dont la nature lui a fourni le modèle, le murmure des feuilles, le roulement lointain de la cataracte, le gazouillement du ruisseau voisin. Ce chant accompagne son vol, mais ce n’est qu’un prélude encore. Lorsqu’il vient se poser sur le rameau qui soutient sa compagne, ses notes deviennent moins brillantes, plus moelleuses, plus exquises. Puis il repart, s’abaisse, remonte, parcourt de l’œil tous les environs, pour s’assurer que nul ennemi ne menace son repos ; il bat des ailes, et semble, par ses mouvements cadencés, exécuter dans les airs une danse folâtre ; puis, il revient se percher près de sa compagne, et, pour finale de ce grand concerto, lui donne la traduction la plus exacte de toutes les mélodies, de tous les cris, de tous les sifflements, de tous les accents qui appartiennent aux autres Oiseaux, et même aux Quadrupèdes : c’est l’aboiement du Chien, le beuglement du Bison, le miaulement du Chat-Cervier ; c’est le chant de la Linotte et de la Perdrix, le glapissement du Renard et le caquet de la Poule ; c’est la voix stridente du Hibou, voix si fidèlement imitée, qu’elle jette la terreur parmi les petits Oiseaux du voisinage, et les met en fuite au milieu du jour, comme si leur ennemi nocturne les poursuivait à la clarté du soleil. Enfin, une note particulière de la femelle se fait entendre, c’est un son triste, étouffé, qui impose silence au Moqueur ; aussitôt celui-ci cesse son chant, et le couple s’occupe à chercher un lieu favorable pour l’établissement de son nid. Ce nid est toujours placé à la proximité de quelque maison habitée ; le Polyglotte construit le petit édifice à la jonction de deux rameaux : cinq œufs y sont déposés ; leur forme est ovale, ramassée, leur couleur est d’un vert léger, tacheté de brun.
    « Les planteurs respectent ces aimables voisins, et défendent à leurs enfants de les inquiéter ; leurs ennemis les plus dangereux sont les Chats domestiques et les Serpents. Quant aux Oiseaux de proie, il en est peu qui attaquent le Moqueur, car il se défend toujours avec énergie, et va même au-devant de l’agresseur ; le seul qui le surprenne quelquefois, est le Faucon de Stanley. Ce Faucon vole bas, et enlève le Moqueur sans s’arrêter ; mais, s’il manque son coup, le Passereau devient l’assaillant à son tour ; il poursuit le brigand, en appelant à lui ses pareils, et, quoiqu’il ne puisse atteindre le Faucon, l’alarme donnée, met tout le monde sur ses gardes, déconcerte le maraudeur. »