Ornithologie du Canada, 1ère partie/L’Aigle à tête blanche

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Atelier typographique de J.T. Brousseau (p. 23-26).

L’AIGLE À TÊTE BLANCHE.[1]
(Bald Eagle.)


Cette espèce habite principalement l’Amérique septentrionale ; elle est un peu moins commune en Canada, que l’aigle doré[2]. Elle niche sur les rochers escarpés et les arbres à cime large et élevée dans les savanes impénétrables. Les œufs sont d’un blanc jaunâtre, tacheté de gris roussâtre, l’intérieur de la coquille est d’un beau vert. Les aigles commencent la ponte dans les régions tempérées des États-Unis, telles que la Virginie et la Pennsylvanie, en février et mars. L’aigle à tête blanche est l’emblème national de l’Union Américaine ; nul oiseau ne possède un vol plus puissant, le condor excepté ; nul n’a plus de force, d’adresse et de courage ; mais son caractère est féroce et tyrannique : Franklin n’approuvait point le choix que ses compatriotes avaient fait de l’aigle à tête blanche pour blason national. Un brigand ailé, disait-il, qui profite de ses avantages pour ravir aux oiseaux plus faibles que lui le butin qu’ils ont conquis, n’est pas digne de représenter l’indépendance loyale et généreuse du peuple américain. C’est un spectacle superbe, dit Wilson, de voir tournoyer au-dessus de la cataracte de Niagara, ce féroce ravisseur, en quête des carcasses de chevreuils, d’ours ou autres animaux entraînés dans l’abîme. On nous saura gré d’emprunter au père de l’ornithologie américaine une de ses pages les plus éloquentes.

« Voulez-vous, dit l’illustre Audubon, connaître la rapine de l’aigle à tête blanche ? Permettez-moi de vous transporter sur le Mississippi, vers la fin de l’automne, au moment où des milliers d’oiseaux fuient le Nord, et se rapprochent du Soleil. Laissez votre barque effleurer les eaux du grand fleuve. Quand vous verrez deux arbres dont la cime dépasse toutes les autres cimes, s’élever en face l’un de l’autre, sur les bords du fleuve, levez les yeux ; l’aigle est là, perché sur le faîte de l’un des arbres ; son œil étincelle, et roule dans son orbite, comme un globe de feu. Il contemple attentivement la vaste étendue des eaux ; souvent son regard se détourne et s’abaisse vers le sol ; il observe, il attend ; tous les bruits sont écoutés, recueillis par son oreille vigilante ; le Daim qui effleure à peine les feuillages ne lui échappe pas. Sur l’arbre opposé sa compagne est en sentinelle ; de moment en moment son cri semble exhorter le mâle à la patience. Il y répond par un battement d’ailes, par une inclination de tout son corps, et par un glapissement aigre et strident, qui ressemble au rire d’un maniaque ; puis il se redresse, immobile et silencieux comme une statue. Les Canards, les Poules d’eau, les Outardes, passent au-dessous de lui, en bataillons serrés que le cours du fleuve emporte vers le sud ; proies que l’aigle dédaigne et que ce mépris sauve de la mort. Enfin, un son lointain, que le vent fait voler sur le courant, arrive à l’ouïe des deux époux ; ce bruit a le retentissement et la raucité d’un instrument de cuivre ; c’est la voix du cygne. La femelle avertit le mâle par un appel composé de deux notes : tout le corps de l’aigle frémit ; deux ou trois coups de bec, dont il frappe rapidement son plumage, le préparent à son expédition. Il va partir. Le Cygne vient, comme un vaisseau flottant dans l’air, son cou de neige étendu en avant, l’œil étincelant d’inquiétude. Le battement précipité de ses ailes suffit à peine à contenir la masse de son corps, et ses pattes, qui se ploient sous sa queue, disparaissent à l’œil. Il approche lentement, victime dévouée. Un cri de guerre se fait entendre. L’aigle part avec la rapidité de l’étoile qui file. Le Cygne a vu son bourreau ; il abaisse son cou, décrit un demi-cercle, il manœuvre, dans l’agonie de sa terreur, pour échapper à la mort.

« Une seule chance de salut lui reste, c’est de plonger dans le courant ; mais l’aigle a prévu ce stratagème ; il force sa proie à rester dans l’air, en se tenant sans relâche au-dessous d’elle, et en menaçant de la frapper au ventre ou sous les ailes. Le cygne s’affaiblit, se lasse, et perd tout espoir de fuite ; mais alors son ennemi craint encore qu’il n’aille tomber dans l’eau du fleuve : un coup des serres de l’aigle frappe la victime sous l’aile et la précipite obliquement sur le rivage. Tant de prudence, d’activité, d’adresse, ont achevé la conquête. Vous ne verrez pas sans effroi le triomphe de l’aigle ; il danse sur le cadavre, il enfonce profondément ses armes d’airain dans le cœur du cygne mourant, il bat des ailes, il hurle de joie ; les dernières convulsions de l’oiseau semblent l’enivrer, il lève sa tête chenue vers le ciel et ses yeux se colorent d’un pourpre enflammé. Sa femelle vient le rejoindre ; tous deux ils retournent le cygne, percent sa poitrine de leur bec, et se gorgent du sang chaud qui en jaillit. »

« N’est-ce pas là, s’écrie un naturaliste français, un drame tout entier, avec son exposition attachante, son trouble croissant et ses péripéties imprévues ? N’y trouve-t-on pas terreur et pitié comme dans la véritable tragédie ? Que l’on rapproche de cette magnifique peinture de mœurs les plus belles pages de Buffon et l’on verra la distance qui sépare le naturaliste sédentaire du naturaliste voyageur… Loin de nous l’ingrate et téméraire pensée d’affaiblir l’admiration due à l’immortel écrivain que la France comptera toujours avec orgueil parmi ses gloires scientifiques et littéraires. En invitant nos lecteurs à étudier comparativement le style de deux hommes si éminents, nous voulons seulement leur faire sentir combien un esprit souple et exact, qui a étudié de près la nature, a l’avantage sur le génie le plus brillant qui n’a pu l’observer que dans une ménagerie ou dans un jardin. L’amour passionné de l’histoire naturelle, voilà tout le secret du talent descriptif d’Audubon, et l’observation attentive des faits a suffi pour donner à ses tableaux une chaleur et un coloris que l’écrivain le plus habile ne saurait trouver dans la poudre du cabinet. »

Avions-nous raison de dire que l’Amérique avait, elle aussi, ses privilégiés de l’intelligence ?


  1. No. 43. — Haliaetus leucocephalus. — Baird.
    Haliaetus leucocephalus. — Audubon.
    M. D. C. Thomson, négociant de Québec, se trouvant en mai dernier sur les rives de la Rivière Ste. Clair, sur les confins ouest de la Province, vit au moins dix Aigles, dit-il, perchés sur le cadavre d’un cheval mort et se gorgeant de sa chair.
  2. L’honorable G. W. Allan prétend l’avoir tué assez fréquemment dans le voisinage de Toronto. Serait-ce cette espèce qui, au dire de nos chasseurs fréquente la batture aux loups-marins, vis-à-vis St. Jean Port Joli ? Il se rencontre, ainsi que le Grand Aigle du Nord, sur les grands lacs du Haut Canada.