Ornithologie du Canada, 1ère partie/Les Hiboux du Canada

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Atelier typographique de J.T. Brousseau (p. 26-28).

LES HIBOUX DU CANADA.


Le hibou a de tout temps, par ses mœurs étranges, ses habitudes solitaires, ses lugubres accents nocturnes, inspiré aux peuples une terreur vague mêlée de mystère. Les Grecs l’appellent Athéné (Minerve) parce qu’ils lui attribuent la connaissance de l’avenir et Surnion[1] oiseau de mauvais augure, étant, disent-ils, un prophète de malheur aux individus et aux nations. Il joue son rôle obligé dans les peintures des poëtes qui le font intervenir à point nommé, au fort de la tempête, — dans la solitude de la forêt — pendant les ténèbres de la nuit, — dans la tour vermoulue d’un château gothique. — Shakespeare fait dire à Casca, un des conspirateurs, que parmi les phénomènes effroyables dont Rome vient d’être le théâtre et qui présagent la mort de César, on a remarqué, en plein midi, sur le forum, l’apparition de « l’oiseau de la nuit »[2]. Sous le consulat de L. Cassius et de C. Marius, un grand hibou, planant au-dessus du capitol, vint ajouter à l’épouvante générale. On a même prétendu que l’Incendiaria Avis de Pline[3] n’était autre chose que le hibou. Aldrovande, qui s’est donné la peine de recueillir les opinions sur cette matière, est d’un avis contraire. Parmi les aborigènes de l’Amérique, le grand hibou est l’objet d’un culte spécial ; leurs prêtres l’ont adopté comme le symbole de leur puissance et de leur dignité. « Les Creeks, dit Bartram, se distinguent par le respect dont ils entourent cet oiseau — le plus jeune des prêtres ou devins revêt une tunique blanche et fait porter devant lui un énorme hibou empaillé avec beaucoup d’art : il imite par son maintien la gravité et la taciturnité du hibou et traverse le village en chantant à demi-voix une douce psalmodie. »

Ces oiseaux se divisent en deux classes distinctes (lesquelles comprennent elles-mêmes plusieurs subdivisions) savoir, les Diurnes et les Nocturnes. Nous donnerons le pas à ces derniers.

Les rapaces nocturnes ne voient bien que pendant le crépuscule et au clair de la lune ; leurs yeux sont gros, leur tête fort grosse. Chez eux, le sens de l’ouïe est d’une finesse extrême. Leur nourriture consiste en rats, souris, oiseaux et insectes que le rapace nocturne saisit à l’improviste, favorisé par les ténèbres et par son vol merveilleusement silencieux. Il avale sa proie sans la plumer ou l’écorcher : plus tard la peau ou les os sont revomis en boulettes. Le jour, il dort dans son trou : si, par accident, il en sort, son apparition est une fête pour les corneilles, pies, jays, hirondelles et autres voisins qui viennent à l’envi l’insulter par leurs clameurs et leurs coups de bec. Le nocturne ne cherche pas à se défendre ; il se blottit, prend les attitudes les plus bizarres et attend patiemment que le retour du crépuscule lui permette de prendre sa revanche. Il suffit de placer une chouette, ou même d’en contrefaire le cri, pour attirer toute la tribu ailée du voisinage. Les choses n’ont pas changé depuis Aristote, qui note le fait. Ces rapaces vivent isolément ou par couples ; quelquefois, ils voyagent par troupe ; leur plumage est en général remarquable par le grand nombre de taches, de lignes, de bandes dont il est irrégulièrement parsemé. La plupart des Chouettes et des Hiboux des États-Unis voyagent au printemps, du sud au nord, et en automne du nord au sud. Vieillot a remarqué que ces Oiseaux voyageurs sont presque tous demi-diurnes. Plus l’hiver est rigoureux, plus ils pénètrent dans les contrées méridionales, alors on rencontre à la Louisiane des Oiseaux qui ne font leur ponte qu’à la Baie d’Hudson. En tête des rapaces nocturnes, plaçons le Duc de Virginie surnommé ordinairement le Chat-Huant canadien.


  1. Texte grec.
  2. And yesterday, the bird of night did sit
    Even at noon day, upon the market place
    Hooting and shrieking…

    (Mort de Jules César. — Acte I, Scène III).
    Virgile fait également prédire la mort de Didon par un hibou.
    « Solaque culminibus ferali carmine bube
    Sæpe queri, et lengas in fletum ducere voces. »
  3. Pline, livre X, c. 13.