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Ornithologie du Canada, 1ère partie/L’Oiseau-mouche — Le Rubis de la Caroline

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Atelier typographique de J. T. Brousseau (p. 125-134).

L’OISEAU-MOUCHE.[1]


Des ailes ! des ailes ! pour voler
Par montagne et par vallée !
Des ailes pour bercer mon cœur
Sur le rayon de l’aurore !

Des ailes pour planer sur la mer
Dans la pourpre du matin !
Des ailes au-dessus de la vie !
Des ailes par delà la mort !

Rückert.

Cette famille compte un nombre infini d’espèces, dont une seule visite le Canada, le Petit Rubis de la Caroline. Sa taille est de trois pouces ; il est vert doré en dessus ; blanc grisâtre en dessous, et sa gorge est d’une couleur de rubis très brillante, qui est remplacée, chez la femelle, par une cravate blanche ; la queue est un peu fourchue, composée de rectrices grêles ; le bec est droit, noir, ainsi que les tarses.

La description de ce charmant oiseau va nous fournir une occasion de plus de comparer le style de deux grands maîtres : la comparaison, cette fois encore, tournera à l’avantage de la féconde terre de l’Ouest, sur la vieille Europe. Les recherches les plus récentes portent à trois cents les espèces connues de l’Oiseau-Mouche. L’Amérique est la patrie par excellence de ce sylphe aérien. Cette partie du continent comprise entre l’Amazone au sud, et le Rio Grande et Gila au nord, embrassant la Nouvelle-Grenade, toute l’Amérique centrale, le Mexique et les Îles Occidentales ; telles sont les régions où abondent davantage ces merveilleuses petites créatures. Au sud de cette ligne, vers le Brésil et le Pérou et autres régions tropicales, on rencontre une grande variété de ces oiseaux ; au nord du Mexique, il est moins varié et sa livrée est moins éclatante. Certaines espèces ont un plumage tellement riche, qu’il est vrai de dire qu’ils réunissent à eux seuls toutes les teintes, toutes les couleurs des autres oiseaux, tandis que chez d’autres, le noir foncé prédomine, ou bien encore, le brun, le fauve, le vert. Même différence quant à la stature.

Voyons ce que dit Buffon : « De tous les êtres animés, voici le plus élégant pour la forme et le plus brillant pour les couleurs. Les pierres et les métaux polis par notre art ne sont pas comparables à ce bijou de la nature ; elle l’a placé dans l’ordre des oiseaux, au dernier degré de l’échelle de grandeur : maxime miranda in minimis. Son chef-d’œuvre est le petit Oiseau-Mouche ; elle l’a comblé de tous les dons qu’elle n’a fait que partager aux autres oiseaux : légèreté, rapidité, prestesse, grâce, riche parure, tout appartient à ce petit favori. L’émeraude, le rubis, la topaze, brillent sur ses habits ; il ne les souille jamais de la poussière de la terre, et, dans sa vie toute aérienne, on le voit à peine toucher le gazon par instants ; il est toujours en l’air, volant de fleurs en fleurs ; il a leur fraîcheur comme il a leur éclat ; il vit de leur nectar et n’habite que les climats où sans cesse elles se renouvellent. C’est dans les contrées les plus chaudes du nouveau monde que se trouvent toutes les espèces d’Oiseaux-Mouches. Elles sont assez nombreuses et paraissent confinées entre les deux tropiques ; car celles qui s’avancent en été dans les régions tempérées n’y font qu’un court séjour : elles semblent suivre le soleil, s’avancer, se retirer avec lui, et voler sur l’aile des zéphirs à la suite d’un printemps éternel… Leur bec est une aiguille fine, et leur langue est un fil délié ; leurs petits yeux noirs ne paraissent que deux points brillants. Leur vol est continu, bourdonnant et rapide ; le battement des ailes est si vif que l’oiseau, s’arrêtant dans les airs, paraît non-seulement immobile, mais tout-à-fait sans action. On le voit s’arrêter ainsi quelques instants devant une fleur, et partir comme un trait pour aller à une autre. Il les visite toutes, plonge sa petite langue dans leur calice, les flattant de ses ailes, sans jamais s’y fixer, mais aussi sans les quitter jamais ; il ne presse ses inconstances que pour mieux suivre ses amours et multiplier ses jouissances innocentes : car cet amant léger des fleurs vit à leurs dépens sans les flétrir ; il ne fait que pomper leur miel, et c’est à cet usage que sa langue paraît uniquement destinée. »

« Voilà une de ces pages brillantes, s’écrie Le Maout, qu’on ne saurait trop admirer, et qui ont placé Buffon parmi les premiers prosateurs de notre langue. Le plumage de l’Oiseau-Mouche n’a pas plus d’élégance, de richesse et de coloris que cette magnifique description ; mais il s’agit ici d’histoire naturelle et non pas d’allégories mythologiques : l’esprit le plus disposé aux illusions ne saurait voir dans l’Oiseau-Mouche un volage amant des fleurs, espèce de petit maître en miniature, paré de velours, d’or et de rubis, et distribuant ses faveurs à des êtres qui ne sont pas de son espèce. Si l’Oiseau-Mouche boit le nectar des fleurs, il y cherche, avant tout, une proie vivante : voilà les jouissances innocentes qu’il leur demande, et son inconstance en amour consiste à quitter une fleur où il vient de becqueter un insecte, pour se diriger vers une autre fleur, où il espère en becqueter un second. Comparons avec ces gracieuses fictions la biographie authentique du petit Rubis de la Caroline, contée sans exagération, mais non sans chaleur, par un homme qui dit ce qu’il a vu, et nous pourrons juger comparativement le poëte et l’historien.

« Quel est celui qui, voyant cette mignonne créature bourdonner dans le vague des airs, soutenue par ses ailes harmonieuses, voler de fleur en fleur avec des mouvements vifs et gracieux, et parcourir les vastes régions de l’Amérique, sur lesquelles on dirait qu’elle va semer des rubis et des émeraudes, quel est celui, dis-je, qui, voyant briller cette particule de l’arc-en-ciel, ne sentira pas son âme s’élever vers l’auteur d’une telle merveille ! Car si Dieu n’a pas doté tous les hommes du génie qui crée à son exemple, il ne refuse à aucun le don d’admiration. Quand le soleil ramène le printemps, et fait éclore par milliers les germes du règne végétal, alors apparaît le petit Oiseau-Mouche, se jetant çà et là porté sur ses ailes de fée ; il inspecte avec soin chaque fleur épanouie, il en retire les insectes qui s’y étaient introduits, de même qu’un fleuriste diligent veille sur sa plante chérie, pour la délivrer des ennemis intérieurs qui pourraient altérer le tissu délicat de ses pétales. On le voit suspendu dans les airs, qu’il frappe d’un frémissement si rapide, que son vol simule une complète immobilité : il plonge un regard scrutateur dans les recoins les plus cachés des corolles, et, par les mouvements légers de ses plumes, il semble, éventail vivant, rafraîchir la fleur qu’il contemple ; il produit en même temps au-dessus d’elle un murmure doux et sonore, bien propre à assoupir les insectes qui y sont occupés à butiner. Tout à coup, il enfonce dans la corolle son bec long et menu ; sa langue molle, fourchue et enduite d’une salive glutineuse, s’allonge délicatement, et va toucher l’insecte, qu’elle ramène aussitôt avec elle dans le gosier de l’oiseau. Cette manœuvre s’exécute en un clin-d’œil et ne coûte à la fleur qu’une gouttelette de nectar, enlevée en même temps que le petit scarabée ; larcin qui n’appauvrit pas la plante, et la délivre d’un parasite nuisible.

« Les prés, les vergers, les champs et les forêts sont tour-à-tour visités par l’Oiseau-Mouche, et partout il trouve plaisir et nourriture. Sa gorge est au-dessus de toute description : c’est tantôt l’éclat mobile du feu, tantôt le noir profond du velours ; son corps qui brille en dessus d’un vert doré, traverse l’espace avec la même vitesse de l’éclair, et tombe sur chaque fleur comme un rayon de lumière. Il se relève, se précipite, puis revient, monte ou descend, toujours par bonds aussi brusques que rapides… C’est ainsi qu’il nous apparaît dans les provinces septentrionales de l’Union (et en Canada) s’avançant avec les beaux jours, et se retirant prudemment aux approches de l’automne.

« Que de plaisirs n’ai-je pas éprouvés à étudier les mœurs, et à suivre la vive expression des sentiments d’un couple de ces créatures célestes pendant la saison des œufs ! Le mâle étale son riche poitrail pour en faire reluire les écailles, pirouette sur une aile, et tournoie autour de sa douce compagne ; puis se jette sur une fleur épanouie, charge son bec de butin, et vient déposer dans le bec de son amie l’insecte et le miel qu’il a recueillis pour elle… Lorsque ses attentions délicates sont accueillies, son allure est vive et peint le bonheur, et tandis que la femelle se régale des mets qu’il lui a présentés, il l’évente avec ses ailes. Quand la ponte approche, le mâle redouble de soins et manifeste son dévouement par un courage supérieur à ses forces : il ne craint pas de donner la chasse à l’Oiseau-Bleu et au Martin ; il ose même se mesurer avec le Gobe-Mouche tyran (le Titiri), et, tout fier de son audace il retourne vers sa compagne en agitant joyeusement ses ailes résonnantes… Chacun peut comprendre, mais nul ne peut exprimer par des paroles, ces témoignages de tendresse courageuse et fidèle, que le mâle, si débile en apparence, donne à la femelle, pour justifier sa confiance et la sécurité qu’elle devra conserver sur le nid où va bientôt la retenir l’amour maternel.

« Dans le nid de cet Oiseau-Mouche, que de fois j’ai jeté un regard furtif sur sa progéniture nouvellement éclose, deux petits, gros comme une Abeille, nus, aveugles et débiles, pouvant à peine soulever le bec pour recevoir leur nourriture ; mais combien d’alarmes douloureuses ma présence faisait éprouver au père et à la mère ! Ils rasaient d’un vol inquiet mon visage, descendaient sur le rameau le plus voisin, remontaient, volaient à droite, à gauche, et attendaient avec anxiété le résultat de ma visite ; puis, dès qu’ils s’étaient assurés que ma curiosité était inoffensive, quels transports de joie ils faisaient éclater ! Je croyais voir, dans leur expression la plus naïve, les angoisses d’une pauvre mère qui craint de perdre son fils atteint d’une maladie dangereuse, et le bonheur de cette mère quand le médecin vient annoncer que la crise est passée et que l’enfant est sauvé. Le nid du Rubis est de la texture la plus délicate ; la partie extérieure est formée d’un lichen gris, et semble faire partie intégrante de la branche, comme une excroissance développée par accident. La partie attenante consiste en substances cotonneuses, et le fond en fibres soyeuses, obtenues de différentes plantes. Contre l’axiome qui dit que le nombre d’œufs est en rapport avec la petitesse de l’espèce, la femelle ne dépose dans son berceau confortable que deux œufs d’un blanc pur. Dix jours sont nécessaires pour les faire éclore, et l’oiseau élève deux couvées dans la même saison. Au bout d’une semaine, les petits peuvent voler, mais ils sont encore nourris par leurs parents pendant près d’une autre semaine : ils reçoivent leur nourriture directement du bec des vieux, qui la leur dégorgent comme des Pigeons ; puis quand ils sont en état de se pourvoir eux-mêmes, les petits s’associent à d’autres nouvelles couvées, et font leur migration à part des vieux oiseaux. Ils n’ont qu’au printemps suivant leur coloris complet, quoique déjà la gorge du mâle soit fortement imprégnée de rubis, avant la migration d’automne.

« Ces oiseaux affectionnent surtout les fleurs dont la corolle est tubuleuse, telles que le Datura stramonium, le Bignonia radicans et le Chèvre-feuille, non pas seulement pour étancher leur soif en pompant le nectar qu’elles renferment, mais surtout pour se nourrir des petits Coléoptères et des Mouches que ce nectar attire. Ils sont peu farouches, ne fuient pas l’homme, et entrent même dans les appartements où se trouvent des fleurs fraîches ; ils abondent surtout dans la Louisiane. On les prend en les tirant avec un fusil chargé d’eau, pour ménager leurs plumes ; ou mieux encore en employant un filet à Papillons. »

L’Oiseau-Mouche[2] Géant, du Brésil, est de la grosseur d’une hirondelle : d’autres groupes nouvellement découverts lui sont un peu inférieurs en volume, tandis que les pygmées de l’espèce sont presque aussi petits que l’abeille sauvage. La nature s’est plu à diversifier les formes et l’organisation de ces êtres : les uns sont débiles dans leur structure, d’autres forts et vigoureux ; cette variété aura un bec long, fin et délié tandis que cette autre sera munie d’une trompe courte, recourbée et vigoureuse ; les uns portent de longues queues, leurs tarses sont ornés de mitasses d’un duvet soyeux ; chez d’autres, absence totale de ces particularités. Il est bien constaté aujourd’hui, que la nourriture principale de l’Oiseau-Mouche se compose d’insectes, et que le nectar des fleurs lui sert de breuvage seulement. Leur longue langue fourchue leur sert à une multiplicité d’usages. Certains groupes habitent presque en entier la zone tempérée de l’Amérique, tandis que d’autres n’ont un parcours géographique que très limité. Les uns séjournent sous le tropique, d’autres fréquenteront un frais bocage, dans un vallon, à plusieurs mille mètres au-dessus du niveau de la mer. Un des princes de l’espèce, le Polytmus fort gros, ayant une livrée d’un vert ravissant, avec un diadème noir comme l’ébène et une longue queue, ne se rencontre qu’à la Jamaïque. Il est plus que probable que chaque île produit une variété qui ne se trouve pas dans l’île voisine ; dans ces contrées, il n’est pas rare de voir cent individus dans le cours d’une matinée, becqueter aux mêmes fleurs.

« Partout, dit un naturaliste américain, où une vigne grimpante ouvre sa tige odoriférante, partout où une fleur épanouit sa corolle, peut-on voir ces petits oiseaux. Ils voltigent gaiement, dans un jardin, dans la forêt, au-dessus du cours de l’onde, les uns fort gros, d’autres plus petits que l’Abeille qui occupe simultanément le pétale voisin. Un moment, décrivant mille contours avec une rapidité qui fatigue l’œil, puis ils s’élancent dans les airs pour aller se reposer un instant sur un rameau d’arbre où ils lisseront l’azur de leur plumage avec un orgueil manifeste. Ils s’élancent comme un trait pour baiser coquettement une petite fleur à demi épanouie. Souvent, deux oiseaux se rencontreront au haut des airs, dans un combat à outrance, les plumes hérissées, personnifications vivantes de la rage et de la jalousie. Souvent nous les avons vus attaquer courageusement de grands Taons noirs, attirés par le miel des fleurs. Nos petits guerriers se ruaient sur leurs dangereux ennemis avec la vitesse de l’éclair, se servant pour parer les coups de leur cotte de mailles brillante. Le combat continuait jusqu’à ce que le Taon se lassât ou bien jusqu’à ce que la fureur lui rendant le sentiment de ses forces, il s’élançât comme un lion et chassât du lieu l’incommode animal. »

Pendant l’incubation, leur férocité contre les perturbateurs de leur repas domestique est quelque chose d’extraordinaire. À l’approche de leur rival, la jalousie les transforme en furies ; leur gorge s’enfle, leur queue, leurs ailes, leur plumage entier se hérisse : ils se rencontrent dans les airs et le combat ne cesse que lorsqu’un des deux se laisse tomber à terre par épuisement. « J’ai vu un couple, dit M. W. Bullock, engagé dans un combat meurtrier pendant un orage de pluie dont chaque goutte aurait dû suffire pour abattre ces féroces combattants. Pendant leur sommeil, ils se suspendent par les pieds la tête en bas, comme certains perroquets. »

Ces oiseaux étaient en honneur parmi les anciens habitants du Mexique : c’était avec leurs brillantes dépouilles qu’on garnissait les cadres des tableaux qui firent l’admiration de Cortez ; leur nom en langue indienne signifie rayons de la lumière. Les femmes indiennes portent encore leurs plumes en guise de pendants d’oreilles.

Une des plus belles espèces est le Anna, appelé ainsi par un naturaliste français en honneur d’Anna, duchesse de Rivoli, dont l’époux, le général Massena, duc de Rivoli, a fondé le musée d’ornithologie, qui est maintenant la propriété de l’académie des sciences naturelles à Philadelphie. L’étude de ce groupe a récemment donné lieu à d’importantes et fort fructueuses recherches. Plusieurs magnifiques collections d’Oiseaux-Mouches ont été expédiées de l’Amérique en Europe. Celles de MM. Jules et Ed. Verreaux font l’admiration de tout Paris, tandis que celles de MM. Ed. Wilson et John Gould, à Londres, ont valu au monde civilisé des dessins d’une beauté extraordinaire et d’un éclat tel que plusieurs les considèrent supérieurs même à ceux d’Audubon : l’Assemblée Législative a récemment acquis ces splendides chefs-d’œuvre.



  1. No. 101. — Trochilus Colubris. — Baird.
    Trochilus Colubris. — Audubon.
  2. Cassin.